(De) L'Avis des animaux - David Noir - Le Générateur - Projet 2016-2017

(De) L’Avis des Animaux – Les combattants de la fuite

… Notre nombre nous semble un faible atout. Nous ignorons que nous sommes forts car nous ne nous reconnaissons pas dans ce « nous », hormis lorsque soudainement, il est trop tard. Nous les proies, ignorons tout de l’audace d’anticiper l’avenir qui de toute évidence se dessine sous nos yeux à chaque instant pour nous. Mugissant et bêlant nous dirigeons nos pas vers l’abattoir, profitant un peu en chemin, nous distrayant de l’appétissante herbe verte, humant l’air frais, admirant le soleil comme une gloire inaccessible …

David Noir - Marionnette

Infirmités

Je ne vois rien d’autre de possible que de se cantonner au « je ». Parce que l’autre n’est pas moi. Parce que l’autre porte en lui une part insupportable qui n’est pas moi, mais le serait tout autant si elle était moi. Car il y a autant d’insurmontable à me supporter moi-même que l’autre. J’ai deux problèmes à résoudre dans l’existence : survivre et vivre …

Et si c'était vous ? - David Noir

ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

… Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l’horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d’un carrousel tournant sur lui même. C’est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s’amplifier suivant ses réels besoins et n’opère une fois encore, qu’une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d’un ciel de verre …

Pourquoi du croc se décarcasse

… Mettre de la vie dans une représentation de la vie ne revient pas à en livrer une copie imparfaite. Reproduire la vie au sens strict est l’affaire des gens qui enfantent. Nul besoin de représentation pour ça. On fabrique. C’est bien ; c’est fait ; ça marche … ou pas. Mais c’est une autre histoire …

Lady Commandement

Rien ne m’importe.

Il faut être là et c’est tout.

Le vivant, c’est là ou bien ça n'est pas ; et c’est tout.

Là, devant mes yeux et c'est tout.

Tout ce qui n’y est pas, n'est pas, n'existe pas.

Ceux qui ne s’y trouvent pas, dans ce « là », sont provisoirement effacés ou morts.

Ambiguïté du bon citoyen.

Comment se fait-il que l’autre ne me touche pas à tous coups ?

L’universalité n’est sans doute pas pour tout le monde.

L’image des douleurs du passé est plus belle que la permanence actuelle des violences, plus aisément poétique.

Le temps fait voile à rebours, jette un tulle de théâtre sur la vision détaillée des crimes anciens.

La beauté tragique de l’Histoire est plus conviviale que l’horreur imminente.

Il faudrait visiter ce qu’il reste des camps pour savoir.

On peut s'extasier secrètement de l'intensité symbolique d’une photo d’Auschwitz ; on ne voit que crasse et misère à Lampedusa ou ailleurs.

Photo contre photo. Champs contre Champs.

Élysée ouvert au repos pour qui a bien fait son travail.

La Shoah commence à prendre des couleurs au soleil des drames d’aujourd’hui.

L’empreinte n’est jamais qu’un souvenir.

Nous passons dans l'Histoire et les manuels s'illustrent des beaux desseins d'une humanité nouvellement colorisée, toute entière.

Séduisante carte postale, les morts vivants y deviennent émouvants et poétiques comme les petits chevaux de Lascaux.

Nous cesserons de nous battre au premier sang. C’est le duel des intellectuels héroïques. C’est leur conception de l’héroïsme. Pas celui qu’ils admirent chez les antiques, mais celui qu’ils pratiquent à la petite échelle du discours et de la discussion. Gentilshommes. Gentils hommes pas si gentils que ça puisqu'ils parlent depuis là où ça meurt. Tout est sujet à commentaires je crois.

Ah ! Quelle belle robe élégante à traîne lourde et damassée j'ai la sensation de porter quand je me mets ces mots en bouche !

Haine puissance haine ! Trop d’évidences sépulcrales sont dites pour ne pas me vêtir voluptueusement de mon exponentielle incohérence. Quoi d’autre ?

Ai-je du style ? Non, vraiment je ne crois pas ; je ne l'espère pas. Tant d'autres cherchent à se draper d'une forme flamboyante avant de disparaître.

Moi je me contenterai de peu. Du peu dont je suis - contente.

Plus important, mon isolement s’est liquéfié dans mes veines et sa liqueur goutte à goutte au centre exact de mon esprit clair.

Ça résonne sur mon sol rayonnant et je comprends soudain ce "Pourquoi ?".

Mais peut-être que personne ne vient jamais m’y chercher parce que personne n’en a la clef. De mon esprit, non pas du sol.

Parce qu’il n’y a pas de clef, parce qu’il n’y a pas d’entrée, pas plus qu’il n’y en a à un œuf. Parce qu'il n'y a pas de résonance sous la voûte si réduite d'un pareil habitacle.

Pas d’autre solution que de le briser pour mettre à jours son vitellus.

Mais je mourrais alors et alors, libre comme une coquille fendue, comme un mur lézardé sur le point de crouler, je m’épancherai tout vivant comme un liquide au dehors.

Pour l'instant, j’ai le cœur dans mon estomac et un sexe dardé à la place de la langue. Appétit de jouir ou bien faut-il manger ? Rien ne m'importe hors ma voracité. Sentimental hermaphrodite, je me suffirai à moi-même.

Je me survivrai même quand d'autres agoniseront, le petit peuple de leurs familles décaties, agglutiné en grappes, arrimé à leurs entrejambes. 

Comme ils auront vieilli quand, non mort, je sucerai encore le fruit de leur descendance.  

Quand j’arriverai au jaune mon œuf sera content, obscur et creux, de n'être plus qu'une coquille vide. Je l'envie.

Je dévore mon temps et la détresse des autres en attendant.

C'est exaltant de vivre aux portes des malheurs d'autrui.

Volupté d'être rempli, rien ne m'importe que d'être nourri.

Tant qu'il poussera des blés sur des terres labourées de mots, copieusement arrosées de sang,

Je m'assoupirai content.

 

suivre)

Lady Commandement – Extrait du texte progressif original « L'étable de la loi » 

3ème interprétation "La Goule"

Les Camps de l'Amor © David Noir 2015

 

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Bonjour Tristesse

Je reproduis ici un article écrit par Mathieu Huot pour La Revue BANCAL, à propos des Camps de l'Amor. Merci à lui pour son regard et le passage à sa transposition écrite, geste encourageant s'il en est.

Bancal3 Cultures penchées & penchants culturels

Parfois j’ai l’impression, rare et précieuse, d’assister à une révolution par le biais de l’art. David Noir est certainement de ceux qui la rendent possible.

David Noir

Dans Les camps de l’Amor, le spectateur entre dans un espace bordé d’immenses rideaux d’aluminium qui bruissent sous une lumière froide. Pendant 2h30, David Noir enchaîne les propositions,  costumes, textes, chansons, blagues, adresses au public, comme un gamin dans un terrain de jeu, dans un apparent chaos où rien n’est là par hasard. Il parodie une conférence sur Hannah Arendt, fait lire une myriade de textes roulés en Tables de la Loi au public, massacre des chansons d’amour, joue avec des faux-culs, des perruques, nous fait dégonfler un charnier de poupées gonflables…

Un spectateur, visiblement heureux d’être là, se met aussi nu que David Noir et écoute, paisiblement, son ventre et ses replis simplement exposés aux yeux de tous. Tapi derrière une des parois, son musicien Christophe Imbs improvise aux claviers et boîtes électroniques – une musique continue, têtue, qui n’écoute rien qu’elle-même, instaurant d’emblée, une forme de confusion, de saturation, et qui raconte, au fond, la difficulté de prendre l’autre en charge.

Ce que la civilité souhaite, l’animalité l’encule.

La pensée, aussi audacieuse que la forme, fait feu de tout bois : pour en finir avec l’obligation totalitaire d’aimer, préférons-lui plutôt l’estime. L’analogie entre les camps de la mort et le totalitarisme amoureux prend peu à peu tout son sens, avec une finesse étonnante. Aucune leçon donnée ici, simplement le portrait humble d’un homme qui essaie, envers et contre tout, de ne pas craquer, de ne pas hurler de dégoût face à toutes les manipulations au nom de l’amour, face à la négation de l’individu dans sa différence. Quelqu’un qui s’efforce de ne pas perdre son estime de soi et des autres.

C’est apparemment ludique, léger, joyeux – et pourtant  on ressent  une violence, une tristesse infinie, avec tact, bienveillance et douceur. Du potache à la tragédie, il n’y a qu’un pas, et David Noir, subtil équilibriste, reste sur ce paradoxe sans jamais le résoudre à notre place. Dans cette espace, le spectateur est laissé libre de déambuler, sortir, revenir, et accorder son attention et son temps à qui il veut : vidéo, jeu, musique, scénographie, textes abandonnés çà et là. Il est acteur autant que les performeurs, complète le tableau sans s’en rendre compte, où qu’il soit, et se raconte sa propre histoire, suit ses propres pensées et rêveries sans qu’on lui dise jamais quoi regarder ou écouter ni comment il doit le prendre.

Se raconter des histoires, c’est mort !

Rarement spectacle aura autant fait confiance au spectateur. Tant dans sa capacité à recevoir, ressentir, que dans sa capacité à comprendre, et à agir, en toute responsabilité. Voilà deux ans que j’ai découvert le travail de David Noir. Je n’étais pas sûr au départ d’aimer, mais j’étais sûr d’une chose : rarement représentation m’avait autant questionné. Et effectivement, depuis deux ans, son travail m’habite, me taraude, me pousse dans mes retranchements et m’oblige à ne rien prendre pour acquis. Plus j’y retourne, d’une performance à l’autre, plus j’y vois un espace où se ressourcer dans l’année.

Depuis plusieurs années, l’équipe du Générateur l’accueille et le soutient activement. Cette année, vous venez de le rater, mais bonne nouvelle : en plus des 5 dates qui viennent de s’y achever, la nouvelle performance Les camps de l’Amor sera reprise àAnis Gras du 3 au 7 mars à 19h30.

Courez-y. Courez donc voir ce qui fut et reste pour moi, réellement, une bombe à retardements, un retournement intérieur. Je crois qu’il se passe là quelque chose d’important – artistiquement, dans la forme, dans la pensée, dans l’acte, bref, humainement.

Mathieu Huot, membre du collectif Open Source

Les camps de l’Amor, du 3 au 7 mars à Anis Gras (Arcueil), conception et jeu de David Noir, musique de Christophe Imbs

David Noir, http://davidnoir.com

Le Générateur, lieux d’art et de performance, http://legenerateur.com

Anis Gras, le lieu de l’autre, http://www.lelieudelautre.com

Source : http://www.revue-bancal.fr/critiques/theatre-les-camps-de-lamor/

Site et page facebook de La Revue BANCAL :

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LES CAMPS DE L’AMOR – « Il faut préserver la chair intacte »

LES CAMPS DE L'AMOR - David Noir_Musique : Christophe Imbs - Photo Karine Lhémon - Le Générateur
LES CAMPS DE L'AMOR - David Noir - Musique improvisée : Christophe Imbs - Photo : Karine Lhémon - LE GÉNÉRATEUR.

Il y a un système. Et dans ce système, un mélange de genres et d’espèces. Les uns comme les autres sont de simples collages. Les dents de l’un, le chromosome de l’autre ; les fonctions vitales des unes, l’appétit sexuel des autres. Personne ne sait d’où ça vient, ni quand ça se finira. Ce sont pourtant des questions usuelles. D’où ça vient ? Quand ça finira ? Elles ont chacune leur sens. Presque toutes les questions ont un sens, des sens, intégrés à ce système et qui font ce système. La seule question qui n’en revête aucun est : Qui suis-je ?

Il y a aussi des phrases qui ont un sens de très faible portée, mais qui flottent usuellement dans le langage comme : Je vous ai donné rendez-vous. Mais vous n’êtes pas venu.

Un simple bouton radio permet à toute heure d’être connecté et de percevoir tous ces mots, ces convenances, ces banalités du quotidien, mais aussi ces râles d’agonie, de cruauté, de joie ; ces grognements, ces chansons, ces souffrances ; toute une collection de sons. C’est une importante activité entre les êtres que de tourner ce bouton et de produire ou faire entendre ces sons - jamais de silence.

Ce n’est pas la seule. Des images passent aussi, mais nous ne savons pas pourquoi. Les images, on les reçoit. Depuis que nous existons, nous les recevons sans les solliciter, sans jamais réellement les vouloir. Des sons également, mais nous avons appris à en proférer à notre tour. Tandis que des images, non. Nous n’en produisons pas. Nous sommes l’image. Nous en sommes les pixels. Nous la formons. Sans nous, pas d’image. Mais toujours des sons.

Surtout, ne cherchez pas un seul sens ; j’ai horreur des œuvres thématiques.

Aveugles, nous ne pourrions qu’entendre et nous saurions qu’il en existe d’autres, semblables à nous, rien qu’en les entendant. Quand je vois, je ne sais pas que je suis moi-même dans l’image ; que je suis l’image … passive. L’image est dangereuse car elle est passive. L’image de soi est un rêve passif ; le son, une résonance du réel, une information pratique, le relief de la pensée active. Les images de nos vies ne sont que des escroqueries, paraîtrait-il.

Pourtant, je me sens existant quand je me perçois au cœur de ce défilement iconographique si facile d’accès, technique et factice comme un montage de cinéma ; quand je peux me réduire à un dogme, au spectacle d’un divertissement, à une famille, à un univers social tout entier. Je voudrais bien lutter contre ça, mais SCRAP sans en rien dire, sans édicter un seul ordre - le fait-il seulement jamais ? - semble m’en dissuader par la caresse. Flatterie d’un collage d’images élogieuses. Pourtant, je sais bien, moi, que quand j’en suis là, résumé, déguisé sous l’apparence d’un dogme, d’un spectacle de divertissement, d’une appartenance à une famille, je suis une loque et non une personne. Spectateur béat de mon temps qui s’écoule, je suis une loque. Membre attitré d’un cercle familial, de confrères ou d’amis, je suis une loque. Je ne pense pas. Je ne suis pas.

Morceaux par morceaux, le groupe humain me démonte et me range dans ma boîte. Demain, il faudra tout reconstruire. Je suis ce beau château mis en pièces, propres et détachées, mais je suis aussi son contraire, un amalgame de jouets cassés. De ceci, SCRAP ne dit rien. C’est sans doute pourquoi mon amour est si faible, si peu désormais ou seulement sous la forme d’un sentiment instable. Son insipidité ne me gène pas véritablement, même si je sens que tout ce que j’éprouve pourrait se hisser plus haut, plus vite et moins mollement vers la surface. Je crois parfois l’atteindre. Il me semble que j’y suis déjà et à certains égards, j’y suis. Oui, je suis en profondeur et superficiel. Confusément, un repère m’indique que d’autres sentiments plus intenses existent encore quelque part, malgré l’uniformisation de rigueur et même, qu’ils pourraient perdurer toute une vie, comme la haine par exemple ou l’euphorique déni du réel.

Tenace. J’aime bien vivre ainsi. Sans savoir ce qui me tient en vie ni pour combien de temps encore.

Un jour, nous sommes allé dans ce bar où il y avait un hologramme de Marilyn qui répétait des extraits de chansons en boucle. Un ami m’a dit qu’elle buggait.

C’est à cause d’une ancienne machine, une sorte de juke-box visuel qui fonctionne encore avec des cd-rom, mais ça n’a pas d’importance. Ça donne même un certain cachet au virtuel, le bug, non ? Comme ça, on a moins l’impression qu’elle est véritablement morte. Comme souvent, c’est l’imperfection qui fait le style.

Quant à moi, je suis en passe de résoudre les conflits du désir, lui ai-je répondu. Il faut préserver la chair intacte ; ne rien vouloir modifier d’autrui. Passer à travers, oui, intact ; sans chuter, sans périr, sans souffler mot de son passage.

Marilyn a été un personnage public du genre féminin, je crois. On a même pu lire qu’elle fut une icône du genre féminin. Une sorte de symbole je crois.

Il existait bien sûr d’autres bars où les hologrammes fonctionnait mieux, où les lecteurs étaient plus récents. Mais nous aimions bien aller dans celui-ci. Nous en avions pris l’habitude. Le mode « rétro » nous allait bien.

Ailleurs, il y avait d’autres mots proférés, d’autres chansons, d’autres espaces mentaux qu’on pouvait sentir se dessiner entre les êtres. Ça fusait bien plus. C’était plus à la pointe de la technologie, mais nous nous comprenions mieux ici, dans ce cadre un peu passé de mode.

Ailleurs il y avait une chanson qui disait quelque chose comme il y a un truc qui flotte dans l’air. Je l’ai entendu une fois. Le début des paroles m’a marqué, mais je ne me souviens pas du reste.

Les rayures du CD, ça permettait de comprendre davantage ce que racontaient ces vieilles chansons au fond, même si nous ne pouvions jamais en entendre la suite. Finalement, ça en disait plus long que si nous avions eu l’intégralité des mots. C’était pour nous tous, encore une fois, un repère. On aurait pu dire aussi un repaire, mais je n’étais pas sûr alors que les expressions entendues phonétiquement puissent encore avoir plusieurs sens dans ces instants là.

De toutes façons, il était tard. La musique était devenue trop forte. Comme toujours à cette heure, on ne s’entendait plus.

LES CAMPS DE L'AMOR - Scrap II - (extrait du prologue) - Tous droits réservés - David Noir 2015 DNoir-LesCamps_Affiche_web5