David_Noir_Bouille_à_baise

Profession 2 fois : réalistement athée et mystiquement humain

David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise
David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise

À vous qui viendrez visiter « Les camps de l’Amor »

 

Bonjour, Bonsoir,

Je ne vais pas vous parler de ce que ça raconte, parce que j'espère bien sincèrement que ça ne racontera rien, rien de ce qui se raconte ; que ça se suffira à soi-même pour celles et ceux qui désireront le prendre ainsi.

Ordinairement, spectacle et public aiment à se raconter mutuellement des histoires. Des histoires, grandes ou petites, qui rassemblent ou qui divisent, qui enseignent, élèvent, font réfléchir, émeuvent ou défoulent. C'est possiblement très bien ; c'est possiblement ce que nous réclamons encore, mais en ce qui me concerne, et ça ne date pas d'une semaine, pas même de celle qui vient de s'écouler pour nous dans l'horreur et la consternation, je trouve ça inutile, voire néfaste de se raconter éternellement des histoires ; d'y perdre son temps, d'y complaire son esprit, de s'évader de sa prison en rêve. Les rêves de cet ordre sont, malheureusement pour moi, des petits égoïsmes de vacanciers et je n'ai rien à vendre de tel dans mes cartons. Idem pour la réclame. J'aimerais juste, ici, vous informer, mais ne pas faire de publicité. Juste dire que si vous avez envie d'être là, vous êtes les bienvenus/es. C'est une annonce, une invitation, rien de plus. Pour dire qu'il y a cet événement là et que l'on y sera, mon équipe et celle du Générateur. Maintenant, je ne veux pas vanter ce que nous y ferons, Christophe Imbs sur le plan musical et moi pour le reste, ni le rendre supposément alléchant.

Ça n'exclut pas de vous expliquer ma démarche.

Ce « spectacle vivant », appelons-le comme ça, comme les institutions culturelles nous réclament de le nommer, s'est trouvé étrangement - ou peut-être pas - raisonner en écho avec les drames qui se sont produits du 7 au 9 janvier et les manifestations et prises de parole, de position qui ont suivi et suivent encore. J'y ai découvert, me sautant au visage, le fond de ce qui fait mon engagement sur scène depuis 15 ans, le ressort, le siège éjectable qui me fait bondir hors du propos que je devrais avoir, celui d'un auteur - metteur en scène - interprète qui raconte, qui dit par voie de contes et de mystères entendus et merveilleux, "merveilleux" parce qu’il est convenu par avance entre spectateurs et acteurs que c'est ce qui doit advenir.

Pas plus que des gosses acculturés qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient respecter par devoir une minute de silence imposée, dont la consciente et nécessaire évidence serait censée être portée par des émotions qu'ils ne ressentent pas, je ne suis capable aujourd'hui, de vivre sainement ma condition de spectateur quand cela m'arrive encore de l'être. La comparaison est inappropriée, dérisoire, mais pour l'heure, je la maintiens quand même. Je vis comme un pensum d'être contraint à m'asseoir religieusement dans le respect de ce qu'on débite plus ou moins talentueusement à mes oreilles. Le sentiment religieux : oui, quand je le veux et si je le veux. Vous voyez que malgré la comparaison, je ne suis pas vraiment du côté du prophète.

Non, j'ai besoin de vire ma foi dans la représentation, autrement. Comme nous tentons, moi et sûrement quelques autres de le proposer, je veux pouvoir tourner autour de ceux qui jouent, font semblant de jouer, chantent, bougent, pensent, lisent, sans obligatoirement que cela les perturbe ; je veux arpenter la scène comme une salle des pas perdus, comme on visite une galerie, un musée ou un zoo ; je veux goûter, plongé dans mes pensées, la prosopopée d'Hamlet, assis juste à côté de lui, les pieds pendant dans la fosse creusée pour Ophélie. C'est la ma place, au plus prêt du souffle qui engendre parole et mouvement. Bref je veux être libre de ne pas éteindre mon téléphone portable, pas plus qu'on ne le fait dans la vie désormais dans les lieux publics et pourquoi en serait-il autrement face à une scène que dans la vie ? Le théâtre n'est-il pas la vie ? N'est-ce pas à ce qui se produit de me captiver suffisamment pour créer ma stupeur ou susciter mon intérêt ? Ne suis-je pas assez grand pour m'octroyer tout seul des interdits de circonstances si je le juge nécessaire ? Mon métier d'homme est donc d'être à la fois humain le plus possible et athée le plus souvent. Je ne peux proposer que ça, des représentations de mon athéisme. Je fais des spectacles athées empreints d'un mysticisme tout ce qu'il y a d'ordinairement humain.

Je ne fais pas d'histoire car je n'ai rien à vous conter, ni à vous apprendre. Je ne le voudrais pas car je crois que la conviction qui était nécessaire à l'auteur il n'y a pas si longtemps, pour élaborer une œuvre, se situe désormais dans la droite ligne d'une prise de pouvoir obsolète, fleurant le totalitarisme et définitivement dangereuse. Sacrifier au goût de montrer n'est pas nécessairement avoir celui de convaincre. Je n'ai rien ni personne à convaincre. Je fais, je dis, je montre et voilà tout. Il n'y a rien a priori à en faire, si ce n'est y réagir, être là, en conserver ou en effacer le souvenir. C'est ainsi que pour moi se définit le beau.

J'aime en l’occurrence, l'emploi du verbe « assister ». Certes le public assiste à, mais il peut également assister tout court. Ce qui veut dire aider par sa présence, son action, son intérêt, son écoute. Même sans invitation ostensible à le faire, comme il m'est arrivé d'en mettre en place le dispositif, l'espace de temps et d'action que je propose se nourrit de la détente de chacun/e et de ce qui en découle librement. On peut ne rien faire, danser, boire un verre, parler, improviser, se mettre nu, s'embrasser, s'insurger … que sais je, à chacun/e de trouver sa place. Est-ce que ça me regarde ? Dès lors qu'elle n'est pas astreinte, la responsabilité du corps de chacun/e ne me revient pas. Seul m’intéresse que nous vivions ces instants le plus possible en parallèle, comme des destinées qui se lorgnent du coin de l'œil et parfois se croisent dans l'unique besoin de devoir prolonger leurs routes dans des directions personnelles. Comme au zoo, le spectacle est autant de votre côté que du mien.

Moi, je vis mes meilleurs moments intimes en public, c'est pourquoi je fais de la scène. J'en aime « l'écriture », c'est à dire les temps où arrivent les choses, les démultiplications d'espaces, les résonances fortuites et voulues, les collisions de matières. Tout ce qui contribue à donner le sentiment du relief à nos vies en trois dimensions (émotion, pensée, action) et dont nous oblitérons souvent, par un usage à la froide teneur d'une habitude morne, celle de ces dimensions qui donne la profondeur des liens. Ce n'est pas une nouveauté, nous sommes tous/toutes interdépendants/tes. Qu'est-ce donc - et j'en viens à mon « sujet », puisque, s'il n'a pas d'histoire à porter, il existe néanmoins en tant que sentiment d'être - que cet « Amour » fantoche dont on ne cesse de faire l'éloge et qui se trouve si réduit et emprisonné à l'échelle de chacun/e ? Si cette pseudo divinité n'avait pas une existence tout aussi douteuse et fumeuse que les autres, ne devrait-elle pas donner plus fréquemment des preuves de sa réalité aussi simplement que les vents soufflent et que l'eau nous tombe du ciel ? Mais non, ses miracles son trop rares et trop sujets à caution pour inciter à croire à sa tangibilité véritable. Freud, d'un côté, biologie et chimie de l'autre, ne nous ont-il pas appris combien ce sentiment dont nous nous honorons était aléatoire et trouvait son origine dans des transferts issus de l'histoire de chacun/e, dans des habitudes contractées par la filiation et la culpabilité du devoir, dans des fluctuations odoriférantes et hormonales, dans des illusions narcissiques, dans des jeux de pouvoir et de manque, sadiques et masochistes, dans des obsessions névrotiques et parfois même suicidaires ? Soi, soi, soi … l'amour comme toutes nos perceptions, ressentis, réflexions et actions ne parle invariablement que de soi. Et pourtant il existe parfois entre nous des attaches qui nous pénètrent les chairs à un tel degré, que nous ne pourrions vivre que douloureusement si elles venaient à être rompues. Cela peut tout autant se réduire à une terrible angoisse de l'inconfort, mais nous trouvons ça bien joli tout de même.

L'amour, que parfois nous glorifions à nos yeux sous la forme idéalisée du sacrifice absolu de notre personne au bénéfice d'une autre, a souvent peu de résistance à la peur et aux évolutions de circonstance. C'est la traîtrise alors, mais passons.

Donc pas d'histoire, non, car nous ne méritons pas d'y croire, mais seulement la beauté naturelle des créatures que nous laissons revenir parfois fébrilement à la surface, quand simplement elles s'expriment à travers nos joies mélancoliques et notre euphorique détresse. C'est là, quand l'homme brisé dans ses illusions, voit son orgueil abattu au plus bas, qu'il concède comme en un renouveau, un peu de place à la nature animale qu'il n'a de cesse de fuir. Ni belle, ni bonne. Parfois sublime, parfois pitoyable. Cruelle comme notre état de fait nous conduit à l'être, mais capable quelquefois, oh surprise, d'un jaillissement de tendresse immodérée, cette nature intime nous subjugue. Nous la repoussons à l'avenant pour son insoutenable excès de franchise qui nous incommode tant, dans la réserve où nous nous parquons. Pour ma part, il est trop tard pour que je sois encore un animal sauvage. Libre à chacun de le tenter. Même si j'ai le goût des arts, même si c'est pour moi là la seule foi possible, la seule voie admissible pour donner à notre ancestrale violence l'espace de s'exhaler, je voudrais ne jamais lui immoler ma nature humblement domestique, car c'est elle qui m'a fait être civilisé. De cela, je suis content. J'en tire le privilège de mon espace mental.

Ainsi j'aime l'amour des chiens, qui en dépit de leurs mâchoires puissantes s'épargnent - et nous épargnent - de redevenir des loups, quand bien même une incitation infime à l'instant du basculement possible viendrait les y contraindre. Pour leur confiance immodérée, leur absolue bonté, leur incomparable regard interloqué devant nos incohérences de comportement, je remercie la gent canine de croire encore dans les jeux et l'affection, certes non dépourvue d'intérêt, mais presque totalement privée de malice. En fait d'amour, à mes yeux, il n'y a que celui des chiens qui vaille comme un modèle de conduite. Être là, se taire, ne grogner que rarement, vivre dans l'attente impatiente des promenades, qu'elles soient celles de l'esprit ou du corps sensible ; ne rien miser sur la récompense hypothétique, honteusement calculatrice, d'un au-delà et tout vouloir tout de suite dès lors que l'occasion se présente. Mais s'il faut vraiment se défendre, mordre quitte à mutiler de toute sa rage une bonne fois et détaler, la peur au ventre, en quête d'un havre meilleur et de l'oubli des maltraitances. Les mauvais maîtres se le tiendront pour dit.

 

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Répugnance

David Noir - Sans Culotte
David Noir - Les Camps de l'Amor - Ah ça ira ...

Je ne veux pas être pisse-froid, ni cracher dans la soupe, loin de là. Quelle soupe ? Celle de l'élan de solidarité nationale. D'autant qu'en y pensant malgré moi du matin au soir, à mes chers concitoyen/nes ; en écrivant ces articles, en réaction brûlante à l'actualité, qui ne servent à rien ou du moins dont le monde et mon quartier peuvent bien se passer comme de tout le reste, j'ai l'impression de tout à fait y participer à cet élan, alors que je suis censé être en pleine ultime préparation de mon projet de création, tout seul avec mes p'tits bras et que je ferais mieux de m'y atteler, surtout en définitive pour ajouter des trous à ma ceinture plutôt que d'assouplir mon relatif confort, je le sais par avance. Seulement voilà, tout ce qui me brasse à « notre » sujet depuis des années s'y retrouve tellement au cœur, que je ne peux m'empêcher d'être projeté hors de mon lit comme un Zébulon (oui vous vous rappelez, une alternance de toutnicoti et de tournicoton qui fait farouchement penser au comportement de notre espèce) pour me jeter avidement sur clavier, post-it, cahier, feuille volante, tout ce qui est à ma portée me permettant de décharger cette tension cérébrale et physique mêlée d'émotion, d'agacement, de colère, d'urgence, se soldant finalement dans l'épuisement. Pour moi aussi, ça ressemble à la guerre, mais ça n'en est pas une car, habituée à elle-même, déclarée depuis si longtemps, elle n'est que ce que l'on nomme « révolte ».

Bon, ayant déjà perdu le temps d'un prologue inutile, je vais me rattraper en synthétisant au plus serré ce que j'ai à dire (n'appelle-t-on pas ça des billets d'humeur), en écrivant aussi mal qu'un journaliste chroniqueur, en faisant autant de fautes qu'un blogueur stupide comme il y en a tant.

Donc le sujet de mon irritation : Par pitié, arrêtons d'employer des expressions à tort et à travers en un copier-coller imbécile, cessons de résumer en slogans des pensées et des concepts dont la portée nous dépassent … etc … etc … Il y a tant à dire et c'est tellement le sujet perpétuel qui m'habite depuis tant d'années : la couardise, le suivisme, la malhonnêteté, la veulerie ... que je vais tenter d'en garder un peu par-devers moi pour avoir quelque chose à dire en spectacle. Néanmoins, en ce qui me concerne, après le sentiment d'horreur ou peut-être toujours attisé par ce sentiment, ma marmite bout, déborde, fout son couvercle en l'air.

Les français découvrent un nouveau vocable : « La liberté d'expression » ! Formidable ! Et vas-y que je te tartine, que je me gargarise de roboratif plein la bouche et les dents. Une véritable potion magique pour Astérix.

Non, il n'y a pas de « liberté d'expression », tout autant qu'il y a des limites imposées à la liberté, cela s'appelle la loi. Alors parlons de la loi, nos lois ; ça aidera à les définir pour répondre aux gosses de moins de dix ans, pris dans la tourmente et auxquels les profs semblent en difficulté de répondre. Il n'y pas de « liberté d'expression » dans un état de droit, pas plus qu'il n'y a de liberté d'action, sans quoi il n'y aurait pas à définir « Le droit ». On me rétorquera qu'il faudrait dire plus exactement : « il n'y a pas de liberté totale », donc je le rajoute, oui, c'est cela : la liberté totale n'est pas concevable dans un état de droit et agir ou s'exprimer en toute impunité n'est pas autorisé. Que l'on comprenne mon propos ici, mon sujet n'est pas de trouver ça bien ou mal, mais simplement de le dire. Je parle de « mots », de nos mots et de la manière dont nous les choisissons, nous tous/toutes, les médias, les politiques. À ce stade, il me faut enfoncer des portes ouvertes ; je le fais sans fierté ni honte puisqu'il semble que nous en soyons toujours là, du moins, au niveau de nos réactions écrites et orales quotidiennes. Nous ne sommes hélas pas en train de philosopher tous les jours lorsque nous croyons débattre. Pour ce faire, il faudrait à chaque fois, redéfinir les « mots », si importants y compris et en particulier pour les locuteurs d'une même langue qui posent comme postulat erroné qu'ils se comprennent en les employant. Eh bien, la preuve en est que non. Il est inscrit dans la loi que c'est un délit de faire l'apologie (donc exprimer publiquement dans un but plus ou moins prosélyte) de : la haine (je ne sais pas si les textes précisent « raciale » ou pas), du terrorisme, de l’antisémitisme ... Autant de choses que je trouve en soi très logiques pour la cohésion du fameux « vivre ensemble » (autre expression à la mode dont le cliché repris à qui mieux mieux me fait gerber, mais bon …). Encore une fois que l'on ne me fasse pas dire que je ferais ici l'apologie de quoi que ce soit, sinon d'une pensée que je voudrais saine, ou bien que ces quelques lignes seraient tendancieuses ; ce serait un mauvais procès. Puisqu'il y aurait liberté d'expression, je l'utilise ici pour dire qu'il y en a une mais qu'elle n'est pas totale, mais relative et donc qu'il est impropre et extrêmement réducteur et dangereux de désigner « La » liberté d'expression. Il existe « Une » certaine liberté d'expression dans notre pays ; sans doute suffisante ; sans doute nécessaire ; sans doute la plus libre qui soit de par le monde, mais pas « La ».

Pourquoi cela m'apparait-il si important de pinailler sur ce point de détail ? D'abord parce que notre société semble amorcer enfin une réflexion à son échelle toute entière, ce que je trouve en soi formidable si chacun s'y engouffre vraiment au-delà du café du commerce. Ouf ! Enfin depuis 68, la tête collégiale est bien obligée de penser et de bousculer ses neurones, mais ce n'est vraiment qu'un tout petit début, tant crânes et corps semblaient jusqu'ici désespérément sclérosés de morosité égoïste. On ne peut que s'affliger, même s'il y a peu de chance que nous en tirions les leçons, qu'il faille des meurtres à nos portes pour que se réveillent nos consciences. De toute façon, on le sait, rien n'est gagné. C'est même maintenant, du point de vue des réflexions à entretenir et mener, que ça va devenir véritablement dur.

Ensuite et toujours pour répondre au pourquoi de ma nécessité de pinailler sur les mots : eh bien parce que dans cette réelle agitation émotionnelle et réflexive, la voie royale de la beaufitude de l'esprit se trace à grand coup de clichés et de manipulations des idées comme autant de grossières pelleteuses de chantier. Merde ! Ne sait-on pas quelque part en haut lieu et dans les officiels médias de masse, que la pensée est un paysage fragile et malléable ? Si bien sûr, depuis que la communication existe, on ne le sait que trop.

Revenons donc à cette histoire qui est de considérer comme un délit l'emploi de mots, la rédaction, d'un appel, d'une incitation ou la formation de jeux de mots estimés tendancieux et à influence délétère. Il est à noter que longtemps, il nous a semblé que seuls les actes étaient passibles de condamnations effectives. Chacun pouvait par exemple, poursuivre en justice quelqu'un pour insulte à son endroit ou diffamation, mais c'était à la discrétion de l'individu ou du groupe d'individus concerné de porter plainte. Ce n'était pas, en pareil cas, l'état qui se mêlait d'affaires considérées comme privées. Mais depuis il y a eu apparition de la toile. Et là, tout circule à vue. C'est même là tout son intérêt et toute sa dangerosité. Un défilé permanent, un bouillonnement de conneries infâmes autant que de savoirs particuliers et exceptionnels. Du coup, plus ouvertement que d'habitude, la pensée d'État s'en mêle. À noter que jusqu'à présent également, ce savoir existait tout autant dans les livres et qu'il n'y avait qu'à se les procurer pour y accéder. La nouveauté n'est pas là. La vraie nouveauté d'Internet, c'est le forum et le commentaire à chaud. Un clavier, un clic de souris et le sublime comme le stupide s'exprime et est balancé dans la masse (la nasse devrais-je dire). La chose est faite ; s'imprime illico dans l'esprit du lecteur ; est irrattrapable. Curieusement, la description que je viens de faire du geste de base de l'internaute actif ressemble fort à celle dont Don Basile fait avec jubilation l'apologie dans le Barbier de Séville : la calomnie. Une fois lâchée, elle court elle court … elle enfle et explose en un coup de tonnerre au vu et su de tout le monde.

Il n'y a donc pas « La », mais « Une » liberté, Une démocratie. Toutes relatives. Nous ne devons pas dès lors parler d'absolu, mais de point de vue. Avant qu'un interdit ne le devienne, c'est un point de vue. Qu'est-ce que cela change de se le dire ? Eh bien à peu prêt tout. Pourquoi ? Parce qu'en revendiquant l'arbitraire ou le relatif d'une loi, on assume également ouvertement ce qu'elle peut présenter comme semblant injuste ou inégal (le fameux deux poids, deux mesures qui semble tarauder à juste titre certains enfants au sujet du traitement des opinions des uns et des autres selon leur milieu, culture, croyance). En faisant cela, on devient crédible y compris vis à vis de ceux qui ne seraient pas d'accord, plutôt que de vouloir enfariner (ressenti humiliant à l'origine des pires violences) les opposants, les incrédules, les frustrés d'un tel barrage à leur conscience. Cela s'appelle l'autorité.

La vraie autorité - j'entends par là celle qui s'exerce autrement que dans l’unique but répressif, mais bien pour guider - a le devoir de toujours assumer pleinement qu'elle s'impose parce qu'elle croit que c'est le bon sens vers lequel il faut aller. Elle doit donc de ce fait, endosser la critique et le mécontentement qu'elle suscite, mais toujours donner une explication plausible, accessible et rationnelle à son origine. Je ne fais que donner là, à mon sens, la définition d'un parent responsable qui doit savoir ne pas se laisser déborder, tout en guidant vers plus de sécurité une existence propice au développement, à l'épanouissement et surtout, à l'élaboration d'une conscience autonome.

Je n'ai pas d'enfants ni dans la vie, ni dans mes cours et c'est sans doute plus aisé à dire qu'à faire, néanmoins cela me semble tout à fait réalisable avec du cœur, des mots adaptés et de la méthode. Un état est encore un parent sans doute nécessaire pour une société civile aussi infantile que la notre : Je suis Charlie n'est-ce pas ? Et le lendemain, toi qui n'aurais jamais donné qu'un regard méprisant, jugeant par oui-dire de la grossièreté de son contenu, à ce canard un peu triste en fin de vie, tu te précipites comme au premier jour des soldes pour acquérir cet exemplaire déjà mythique ?! Et, là encore les mots détournés déboulent : tu as le culot de justifier ce retournement opportuniste et grotesque en l'appelant élan de solidarité ?!

Alors écoute moi-bien mon ami/e Charlie de la dernière heure, je te le dis, moi ne l'ayant jamais été et n'en ayant nul besoin pour être deux cent mille fois Charlie à ma manière depuis que je pleure et raille la médiocrité de mon espèce : Tout ce que tu veux à cet instant et même sans le savoir, c'est t'inscrire toi aussi un peu dans l'Histoire, en avoir ta petit part, juste pour l'accrocher au mur, la mettre dans un tiroir et pouvoir dire « J'y étais ». Cadavres ou pas – et c'est bien pire – comme à l'accoutumée, tu tressailles juste du risque que tu prendrais à ne pas être à la mode, à être passé à côté de l'endroit (pas trop loin de chez toi quand même) où il faut absolument être.

Cher/ère ami/e, il n'y a pas de mot pour dire la répugnance que tu m'inspires. Tu ne mérites rien de ce confort destiné à libérer ton esprit et ta main, qui t'a fait descendre de l'arbre et entoure ta vie actuelle, tant tu ne sais rien en faire. Je te vomis sincèrement et pourtant, moi qui ne suis pas un terroriste, j'ai pitié de toi et de ta médiocrité tellement tu m'affliges, tant tu me blesses en étant si superficiel, si convenu, si bête. Je t'en veux de la lâcheté d'opinion qui t'anime et que, comble de la rigolade, on nous vend actuellement comme étant un courage. Mon dieu quel usage des mots ! Pareil emploi, j'imagine, ferait frémir un chevalier médiéval, un grognard de l'Empire ; peut-être même un soldat de métier de notre histoire contemporaine. Un peu de décence, encore une fois, par pitié. Qu'on aime leurs dessins ou pas, les dessinateurs qui signaient leurs caricatures et ceux/celles qui les signent encore étaient et sont, peut-être des inconscients, sûrement des provocateurs, mais par dessus-tout ils ont fait et font preuve d'une audace et d'une endurance à la menace, exceptionnelle. Idem pour les policiers qui ne se font pas d'illusion j'imagine, sur les risques que leur métier leur impose, idem pour certains otages au courage inouï qui force mon admiration. Mais toi, vulgaire pékin, insoutenable girouette, grotesque consommateur, tu n'es rien, ne mérites rien, ni de bénéficier d'une technologie que d'autres ont mis au point et désormais t'imposent, ni de te faire le chantre d'idées que tu n'as jamais pris le risque d'avoir par toi-même. Tout au contraire de ce que l'on dit aujourd'hui de toi, tu es un collaborateur dans l'âme. Tu mérites Pétain, Mao Tsé Toung et les autres, point barre. Tu l'as déjà prouvé. Tristement, je dis que tu le prouveras encore. Parce que tel est l'homme dans son animalité peureuse à juste titre et que je ne songerais pas à lui reprocher s'il n'avait la prétention d'être Humain. Non, c'est sûr, à mes yeux, tu ne mérites pas la mort violente et arbitraire d'une ordure de djihadiste pour te punir d'être toi-même poujadiste. Tu me partages, espèce humaine. Atrocement et désespérément, tu me tranches en deux depuis que j'ai fait ta rencontre. Pire encore, depuis que j'ai pris conscience que j'appartenais moi aussi à ton groupe. Tu me divises incessamment entre l'envie de te tuer sans sourciller pour tes revirements immondes, pour tes arrangements avec l'intégrité dont tu te revendiques, pour le mal que tu te fais et que tu fais au monde. Mais au moment où je lève le bras pour abattre ma rage sur ta carcasse révulsante qui se pisserait dessus de trouille à cet instant, je le laisse retomber, m’effondre sur moi-même et pleure sur ta faiblesse et la mienne, car tu me touches bien malgré moi dans ma chair, au-delà des sexes, des conventions sociales et même des intelligences. Je me dis que quitte à t'épargner, je voudrais parvenir à t'aimer, histoire de me sentir moins seul ; d'avoir des camarades pour rigoler. Mais, comme la créature échaudée, née des mains du baron Frankenstein, je sais qu'il serait désormais bien illusoire de miser plus qu'un regard échangé sur l'empathie profonde qui pourrait nous unir. Je sais tout simplement que tu n'es qu'inconstance et que l'effort n'est pas ton ami. Tu ne penses qu'émotion, raisonnes émotion, crois émotion, valorises émotion. Sauf que ta belle émotion, pauvre merde narcissique, si incontournable qu'il faudrait incessamment l'entendre et la respecter, nous savons tous sauf toi, qu'elle va changer demain, si le soleil est beau, si la pluie nous ravine. Malheureux être de chair, tu n'es que ça et ton malheur d'être animal se double de la calamité d'une faible conscience. De par le monde alors, dirigeants, militaires, assassins, terroristes, tous autant qui aimez armer votre bras au-delà du raisonnable… songerez-vous un jour à renoncer à votre jouet favori, à épargner la chair, celle-ci qui souffre tant ? Soignez votre névrose, vous êtes du même bois que sont faites les victimes. Et elles, jureront bien, j'en suis sûr, à quelques exceptions près, de sagement le jour venu, savoir fermer leur gueule faute d'avoir pris la mesure et le temps de la pensée introspective et du recueillement. Et comment leur en vouloir n'est-ce pas ? Comment ne pas les comprendre ? Oui tout le reste du temps. Pas quand elles font figure de se donner des ailes sur un coup d'illusion dans le miroir un matin. Pas quand elles crient « Aux armes citoyens ! » pour finalement ne pas faire la différence entre faire la queue pour Justin Bieber ou Céline Dion et souhaiter manifester un soutien ou s'offrir un symbole de liberté à la porte d'une papeterie. Bien malin si une bombe avait éclaté devant un kiosque à journaux. Vraiment rien dans le citron ces terroristes ! Une idée tous les 14 ans. Ouf ! C'est tant mieux.

La personnalité univoque n’existe pas, il n'y a que dualités multiples, ambigües, contradictoires et profondes, fonction des circonstances, prises entre peurs viscérales, protectionnisme du clan qui protège, soumission et effacement de la parole individuelle en échange d'un toit et de la vie sauve.

Le terrible Jeckyll et son Mr Hyde sera toujours l'ennemi farouche de l'utopiste et pathétique monstre de Frankenstein. C'est bien triste et c'est ainsi. Mais qu'on ne vienne pas me donner la leçon de devoir renoncer à ma haine - moi qui ne prendrai jamais autre chose que des mots pour la dire - parce qu'elle serait soudain un sentiment déshonorant alors qu'elle n'est qu'un composant parmi d'autre de notre être. Qu'on ne vienne pas me dire que ma haine n'est pas bonne, que je n'y ai pas droit, alors qu'il m'est vital de la ressentir vis à vis d'une espèce qui ment autant sur son réel. Qu'on ne vienne pas me raconter qu'il y aurait certains bons sentiments et puis d'autres mauvais en toutes circonstances, à moins que d'échanger toutes nos bibliothèques de philo contre les reader's digest de Walt Disney. Non, mais vous êtes sérieux là ? Vous croyez véritablement que de s'amputer d'un de nos composant vital naturel nous ferait grandir ? La morale n'est pas la nature. Tout comme pour la loi, assumons qu'elle est une privation nécessaire pour que nous puissions vivre ensemble sans la poser comme un postulat éthique apparu de rien comme la grossesse de la vierge Marie. Quand j'entends le discours politique, médiatique, quand je lis les réactions sur internet, j'ai envie de crier à la Richard III, au secours ! Qu'on me donne un adulte pour mon royaume !

L'élan national et la solidarité ne réclament pas de suivre un mouvement collectif pour y être rassemblé, mais d'être individuellement originalement soi-même plus que jamais, afin d’insuffler un tant soit peu de complexité - d'aucuns s'emploieraient à dire de « richesse » - aux rouages du moteur de la machine.

Merde, encore de l'énergie gratuite qui ne me fera pas bouffer, ni ne paiera mon loyer. Je m'étais juré pourtant de faire bref. J'avais vraiment autre chose à foutre. Tant pis, mais pour cette fois, je ne corrigerai pas les fautes. Il est vrai que personne ne m'avait rien demandé.

adorer … punir … adorer … punir … adorer … punir …

David Noir - Je suis salement

De toutes les récupérations, celle d'un événement ou d'une pensée par un « peuple »* sous pavillon idéologique ou influence de diktats politiques est pour moi la pire. La société ne devrait pas être une usine à symboles. Un symbole, un slogan, c'est la réduction et la dévalorisation pratique des nuances de la pensée. C'est la publicité dont on couvre nos murs, c'est la petite formule qui fait mouche pour faciliter l'identification à tel ou tel bord, c'est le snobisme mercantile et dangereux d'attacher telle ou telle marque à son identité propre. C'est l'assurance de faire jouer l'émotion à travers ce qu'elle a de plus inconstant et impersonnel.

Une fois mis au monde et lâchés dans la nature, les symboles ne se tuent pas - en tous cas pas facilement, ne se mangent pas, ne servent à rien sinon à camoufler et affaiblir la diversité des opinions. C'est la pollution intellectuelle et sociale par excellence. Bien sûr, vivre, c'est naturellement polluer, mais non, nous ne sommes pas plus fort/es tous/toutes ensemble sous la bannière d'un logo, d'un symbole, d'une couleur.

Si oui, plus forts pour faire quoi ? Pour dire quoi ? Que l'on est opposé au meurtre sous toutes ses formes ? Sans blague ! En ce cas, pourquoi ne pas s'employer sérieusement à fonder une société réellement pacifiste, une société de tous les jours, dans laquelle aucun citoyen/enne n’admettrait la violence physique, l'injustice sociale, l'abus et la pression idéologique qui s'incarnerait sous ses yeux ou à l'autre bout du monde. Une société où « tous/toutes ensemble » serait une réalité quotidienne et de ce fait, aurait véritablement de l'impact et du sens. À ce jour, l'être humain en a été incapable. Pour avoir une chance d'y parvenir, si tel est véritablement un but, il nous faudrait devenir réellement « meilleurs ». Concrètement, cela voudrait dire : constamment disponible ne serait-ce que par l'écoute, émotionnellement empathique, soucieux/se au jour le jour du bien-être de son semblable. Mais il ne suffirait pas de penser tout cela en son for intérieur. Il s'agirait d'agir quand il est nécessaire, par exemple en pleine rue, dans les transports, là, tout de suite, quand ça se passe, en prenant le risque de ne pas être suivi/e dans son action par un entourage immédiat d'anonymes ; peut-être même en en devenant à son tour la cible. La générosité, puisque c'est de cela qu'il s'agit, ça se cultive, ça s'apprend et il est bien ardu d'y progresser au-delà de beaux principes. Si ça se résume dans toute une semaine, une année, une vie, à aller défiler dans des rues, pourquoi pas, c'est très bien, mais de là à penser que ce faisant, on fait quelque chose qui va avoir une influence permanente sur ses propres comportements une fois tout seul, en famille, dans son quotidien … C'est loin d'être sûr, car l'autre force du symbole c'est qu'il dédouane et rend paresseux.

Il y a toujours eu ceux/celles qui créent et ceux/celles qui suivent. L'Union Nationale, on a forcé ou persuadé les peuples d'y adhérer dans toutes les situations de conflit. Certains/es pensent s'y rendre au nom de leurs propres idées, c'est possible. À chacun/e de savoir la teneur de ce qui le/la pousse.

Pulsion émotionnelle ? Combien durera-t-elle, l'indignation dans son expression flamboyante, quand on recommencera à obéir et à nier son identité dès le lendemain, contre son sentiment premier, en échange d'un salaire indispensable ?

La grande force des animaux politiques au sein de partis, c'est d'arriver à faire croire qu'il y aurait volonté et parfois même, réalité de la notion d'Unité. C'est bien normal que ce symbole soit au cœur de toutes les formations politiques sans distinction aucune, comme valeur universelle (la première de ces formations étant certainement la famille, le clan et bien après, l'entreprise), puisque sans cette notion, il leur serait impossible d'être à la tête d'un groupe quelconque qui, sans le secours d'une idéologie, ne se cristalliserait pas tout seul. Pourtant d'autres regroupement naturels existent ; qui n'exigent pas de leurs membres de penser en tous point la même chose et ne nécessitent ni leader, ni bannière. Cela se nomme tout simplement des amis qui, du fait de s'être choisis réciproquement et sans propagande, demeure la seule cellule sociale potentiellement démocratique à mes yeux, où chacun/e reste soi et néanmoins se réunit avec les autres, échange et parfois sur cette base, collabore.

En attendant que les nations, puis le monde, forment un groupe d'amis, je crois pour ma part, qu'il y a un beau chantier à la porte de chacun/e concernant la peur, la tolérance, la vénalité, le mépris, l'intelligence, le débat d'idées … bref, je ne vous fais pas un dessin, c'est trop risqué par les temps qui courent … toutes cultures confondues et que c'est le travail à temps plein de toute une vie de s'y atteler. Au-delà de cette belle utopie qui, soyons optimiste, n'en sera peut-être plus une un jour lointain, une fois l'humanité épuisée d'être allée jusqu’au bout de sa bêtise et mise en échec devant toutes les idéologies et concepts artificiels, nous sommes contraints/es pour l'heure, de réagir, chacun/e à l'aune de ce que nous sommes face à une bourrasque émotionnelle et des évènements terribles auxquels, dans ce pays, nous n'étions plus habitué/es.

Ce ne sont pas des symboles qui ont été tués ces derniers jours. Ce sont des gens. Qui plus est, pour certains - je parle là bien sûr des personnes de la rédaction de Charlie Hebdo plus que des autres victimes dont nous ne savons rien de ce qu'était la pensée - des gens dont le travail n'a eu de cesse de s'amuser à ridiculiser tous types de symboles. Si ça n'était pas assez évident par leurs dessins, d'autres dessinateurs ou caricaturistes de l'hebdomadaire l'ont clairement exprimé dans les médias tout récemment (cf. bas de page, la très éclairante interview du dessinateur Luz). Comme je l'ai dit déjà dans ma première réaction à toute cette horreur, je n'ai jamais été un lecteur de Charlie Hebdo, de la même manière que je n'ai jamais été fidèle lecteur d'aucune presse et je ne vais pas le devenir maintenant, là n'est pas le problème. En revanche, en plus d'être naturellement secoué dans mes tripes par l'angoisse et la tristesse face à de tels carnages, je suis sidéré de la façon dont on passe outre la parole de ces personnes qui sont mieux placées que quiconque pour clamer qu'il n'a jamais été dans le propos des rédacteurs de Charlie Hebdo d'être une cause nationale.

"Tout le monde nous regarde, on est devenu des symboles, tout comme nos dessins. L’Humanité a titré en Une “C’est la liberté qu’on assassine” au dessus de la reproduction de ma couverture sur Houellebecq qui, même si il y a un peu de fond, est une connerie sur Houellebecq. On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça." Luz

"Nous avons beaucoup de nouveaux amis, comme le pape, la reine Elizabeth ou Poutine: ça me fait bien rire" Willem

Mais tous les grands cœurs de faire la sourde oreille d'un même élan citoyen, de ne pas respecter l'esprit d'une revue iconoclaste et de lui rendre hommage d'une façon si laide et répugnante.

S'emparer de la douleur d'un autre, quand bien même elle nous touche, pour en faire un argument personnel destiné à auréoler son propre ressenti de peur ou d'indignation, est la réaction de compassion la plus révoltante qui soit. Je ne force personne à penser de la sorte, mais j'exprime là de façon rédhibitoire, mon opinion profonde. Cela me fait totalement penser au fameux « C'est pour ton bien », grand slogan d'éducateur s'il en est, pour nier la singularité et la parole de ceux pour qui l'on sait mieux qu'eux ce qu'il faut en dire et ce qu'il faut faire. Beurk !

Alors défiler parce que l'on a soudainement la trouille et qu'il faut bien un remède, oui ; parce qu'on ne sait plus quoi penser de soi dans le monde, oui ; parce que l'on veut faire un geste envers toutes les victimes, oui (encore que, en ce cas, pourquoi ne pas le faire tous les jours pour tous les assassinés du monde ? - ce serait peut-être une bonne idée d'ailleurs - Y a-t-il des victimes plus importantes que d'autres ? La réponse est fatalement oui, bien évidemment, c'est humain, même pour un parent / cf. Le choix de Sophie).

Un dernier mot encore sur ce fameux symbolisme si néfaste à mes yeux. Ma conviction est que si des religieux maladivement susceptibles, manipulés ou intimement habités, ont décidé d'assassiner des humoristes satiriques et avec eux, toute la rédaction d'un journal libre penseur, ce n'est pas uniquement pour la pertinence de leurs dessins aussi talentueux soient-ils. C'est aussi parce que notre société la première, nos médias, y ont réagi de façon polémique, s'emparant de caricatures destinées à simplement faire rire ou sourire comme symboles d'un débat politique, social et religieux. C'est chez nous, à l'époque, ici, à la télévision et sur nos ondes qu'il y a eu nombre de discussions et de déchirements idéologiques autour d'une question censée aujourd'hui si naturellement rassembler tout le monde : le droit à la liberté d'expression.

En faisant, non pas porter au-delà de leurs propos, mais dévier de celui-ci, la réelle démarche de ses auteurs, on a érigé des déconnades d'enfants (et je suis bien placé à ma façon aussi pour revendiquer une telle posture comme étant très sérieuse) en étendards politiques.

Or toute la politique, certes puissante quand on veut bien la voir, de ce genre de démarche artistique, réside dans le fait même de se refuser à être un symbole de quoi que ce soit. Ça n'est et ne doit rester qu'un dessin avec toute sa force et son impact. Les créations artistiques, en tous cas les bonnes, ne sont jamais des symboles et ne doivent pas être utilisées ainsi. Il devrait y avoir une loi contre ça. Puisqu'il est interdit de détourner les symboles de la nation (drapeau …), il devrait, en contrepartie, être interdit d'utiliser la force de l'art comme symbole social.

Faire un symbole de l'oeuvre d'un artiste, c'est assurément mal le comprendre si ce n'est le nier volontairement (cf. Sade), en faire une cible pour les imbéciles et un honteux bouclier derrière lequel s'abriter soi-même à défaut d'avoir ses idées propres. C'est aussi risquer de faire tuer l'artiste pour ce qu'il ne défend pas, en tous cas pas de cette façon. C'est aussi s'assurer de le tuer une deuxième fois, en veillant bien de la sorte à l'immortaliser et le figer dans des valeurs qu'il n'aura défendues que passagèrement ou pas du tout.

La seule unité internationale qui vaille à mes yeux est que nous soyons toutes et tous de par le monde, en possession d'un cerveau incroyable dont il faut apprendre chaque jour à se servir avec minutie sous peine d'en faire une véritable bombe, bien souvent à retardement via les générations suivantes et à notre insu.

Voilà, chers endeuillés/es, toutes, tous et les autres. J'aurai moi aussi pris le temps de marcher avec vous à ma manière. Je retourne à mes affaires ébranlées et en vrac en attendant les prochains épisodes de notre évolution commune que je souhaite le plus possible posée, réfléchie et distancée de tout slogan supposé nous souder en un grand bond émotionnel. Notre unique socle commun est ce que nous appelons notre humanité, avec ses prouesses et ses aberrations. Essayons de la comprendre pas à pas, un peu mieux, sans trop de brutalités. Je crois que d'une certaine façon nous nous y employons, pas encore tous les jours néanmoins.

Amicalement,

David Noir, artiste et uniquement artiste, déserteur des causes nationales

 

*Qu'entendre par ce mot, "peuple" : nous toutes et tous ? Les autres ? Une masse d'individus qui ne pensent plus comme des individus et que l'on peut regrouper sous une même étiquette ? Le contraire de « dirigeant » ? Les salariés de premier niveau hiérarchique ?

 

Interview de Luz :  http://blogs.mediapart.fr/blog/monica-m/100115/luz-lun-des-charlie-exprime-ses-doutes-ses-craintes-et-sa-colere

Où est Charlie ?

Noir

Moi, je ne suis pas Charlie. Je suis Noir. C'est pourquoi j'ai remplacé pour un temps, ce 7 janvier 2015, ma photo de profile FB par un carré de cette couleur. Mais pas uniquement. Aussi parce que c'est un symbole, simpliste comme tous les symboles, qui représente pour nous, en certaines circonstances, le deuil.

Je ne suis pas un lecteur de Charlie Hebdo. J'ai dû en feuilleter un une seule fois en tout et pour tout. Je trouvais les couvertures parfois drôles ou du moins culottées, mais de là à lire les articles … Ça ne m'intéressait pas plus que ça. Je trouve souvent chez les humoristes un côté malin satisfait de soi qui me déplait. C'est comme ça ; c'est simplement mon sentiment. Pourtant aujourd'hui, j'ai été plus choqué par cette exécution multiple que par d'autres évènements tout aussi atroces qui ne cessent de nourrir l’actualité à travers le monde. La proximité de Paris où cela s'est produit n'y fait rien. Je crois que ce qui m'a réellement heurté et plongé depuis la nouvelle de ce matin dans un état particulièrement sombre, c'est l'aspect punitif de ces meurtres.

J'avais ressenti la même horreur et le même sentiment de deuil nécessaire à l'annonce de l'assassinat de Theo Van Gogh, réalisateur, arrière petit-fils du frère de Vincent, le peintre. Ses déclarations provocantes à l'égard entre autre, de l'Islam, l'avait rendu la cible de son assassin, un néerlandais musulman d'origine marocaine.

Oui « punir » est véritablement à mes yeux une idée atroce. Je parle d'idée et non d'acte, car c'est la pensée qui l'insuffle qui rend la punition odieuse. Je me doute bien que dans l'attente très hypothétique d'un monde rassemblé et serein, il faut trouver des solutions à la violence criminelle et autres exactions humaines. Dans les états organisés aussi, tout comme chez les fanatiques se prenant pour les sauveurs du monde, on distribue donc des peines, plus ou moins efficaces. Mais punir c'est adjoindre une morale à la sanction et dans le cas présent, une morale à la condamnation à mort, arbitraire comme elles le sont toutes.

Face à un tel événement, qui me touche particulièrement à travers la figure sympathique et le sourire enfantin de Cabu, je n'ai pas envie d'être Charlie comme on me sollicite de l'être, ou quiconque d'autre, mais simplement moi, accablé et triste devant l'exécution sommaire, affreuse et laide comme toutes les exécutions que des états ou des individus se permettent de perpétrer au nom de tous les prétextes possibles, à travers le monde.

Condamner à mort autrui est un acte infect d'où qu'il émane, que ce soit de la juridiction d'un état américain, de l'Egypte, de la Chine ou d'une cave où l'on se réunit pour s'entrainer à la kalachnikov. Face à l'odieuse pensée qui s'arroge ce droit, qu'il se revendique d'inspiration religieuse, politique ou sociale, je crois qu'on ne peut qu'être soi-même, le plus pleinement possible et c'est déjà pas si mal.

De l'amalgame, il n'en faudrait à mon goût dans aucun sens. Ni pour montrer du doigt ou se défier de populations ou de groupes sociaux sur la base d'un petit nombre de fanatiques qui s'en proclament, ni pour faire masse sous l'étendard d'une communauté du bien.

Être là, s'exprimer, dire son chagrin, son dépit, crier son horreur, sa peine, oui, mais au nom d'un individu unique et pensant exclusivement et originalement par lui-même. La notion de pensée commune, de sentiment commun s'avère au final toujours fausse, dangereuse, irréaliste et simplificatrice.

Des jeunes gens chez qui on a fait vibrer la beauté puissamment émotionnelle du patriotisme partaient jadis, parait-il, la fleur au fusil pour revenir un jour, quand ils avaient survécu, hagards et fatalement vieillis, le regard pétrifiés par le spectacle du sang et des atrocités, jaillis sous leurs yeux comme des fleurs monstrueuses. Ailleurs, quelques décennies plus tard, d'autres croyaient avidement qu'un petit homme à moustache allaient mener leur peuple vers la gloire céleste d'un état de race supérieure.

La vérité c'est que la plupart d'entre nous qui pensent faire preuve de convictions et d'engagement sont des enfants, comme le furent les petits soldats de 14, les nazis révélés à eux-mêmes, les fondamentalistes de tous bords, les foules illusoirement unies et tellement d'autres groupes qui inlassablement sont en quête de l'union radieuse.

Alors moi je ne fanfaronnerais pas, même pour dire « ne nous laissons pas intimider ; céder à la peur, c'est donner raisons aux terroristes … blabla bla bla ». Parce que ce serait indécent pour moi de brandir "Liberté, liberté chérie ..." à cet instant où je me sens tellement triste pour notre monde beau et stupide.

J'ai une sincère admiration pour ces dessinateurs qui sachant, j'imagine, pertinemment le risque qu'ils prenaient, poursuivaient dans cette voie. Mais justement, s'ils en étaient là, c'est que c'était bien des individualités fortes, certes rattachées à une même rédaction, mais unis par un certain amour bien personnel de la rigolade impertinente.

Oui, les regroupements idéologiques, y compris les plus pacifistes, me font peur et je préfère tenter d'être une personne qui cherche à atteindre sa profondeur maladroitement tout seul, plutôt qu'être un maillon d'un tissage tricoté à l'appel de qui que ce soit dont je ne connais pas la personnalité réelle.

La solidarité n'a rien voir avec l'affichage d'une pensée unique. Les hommages pas davantage. Je veux être bien certain qu'on ne me fera crier aucun slogan qui ne soit pas de moi ce jour-ci ou un autre.

Donc je ne suis pas Charlie ce soir, ni ne serai aucun autre prénom un autre jour. Je ne suis même pas David, ni aucun de ces foutaises de symboles qui nous désignent socialement. Non, ce que je suis et je suis bien certain qu'il en va de même pour nous tous/toutes, je ne saurais pas le nommer ; tout juste le décrire, tant cela est mouvant et dépourvu de frontières aisément identifiables.

Les guerres sont aussi le fait de populations qui, unies sous un même symbole, croient penser la même chose et partager un même avenir. Une certaine forme d'individualisme forcené n'est pourtant pas à confondre avec l'égoïsme mercantile du libéralisme. Il est au contraire une profonde écoute de l'humain à travers ce que l'on peut en sonder de plus proche, soi-même.

La seule manifestation que je pourrais rejoindre avec émotion serait celle dans laquelle chaque personne défilerait en brandissant son propre nom sur une pancarte. Des individualités humaines, c'est la vérité de ce que nous sommes. C'est aussi et c'est tant mieux, le seul état qui nous unisse. C'est grâce à lui que nous pouvons faire valoir des expressions potentiellement si nuancées et différentes les unes des autres. Nul besoin de slogan pour les rassembler. Une heure, un lieu suffisent à inviter à se recueillir pour faire front. Chacun/e devrait faire le reste, sans besoin d'étendard pour effectivement exprimer la force et le fond de ce qui le/la caractérise si singulièrement.

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

AUTOPORTRAITS

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".
Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je témoigne de là où je suis.

En bon archéologue, je crée ma ruine.

La solitude des champs de l’enfance n’est pas celle que l’on arpente épisodiquement à l’âge adulte. Cette dernière, infiniment plus consciente, est d’une autre nature. Plus « light », pourrait-on dire.

La maturité venue, les deux espèces de solitudes se côtoient, cohabitent à l’intérieur de soi, mais chacune dans sa sphère et son temps.

Celle appartenant à l’enfant, toujours emprisonné derrière la vitre de sa cage de mémoire d’où il ne sortira jamais, demeure comme tout son être, obnubilée par la lumière aperçue dans l’entrebâillement d’une porte au fond d’un couloir sombre. Elle lui donne son regard d’innocence hagarde. Ce type de regard qui semble ne pas pouvoir rendre en détail le portait de ce qu’il voit. Ce type de regard qui témoignera parfois d’un état d’hébétude, de résignation ou de colère, subjugué, pétrifié devant le flash d’un photographe. Dans ces clichés, les faces éberluées, semblables à toutes celles alentours des camarades aux crânes ronds, surmontent des corps squelettiques qui renvoient l’observateur à l’image d’une enfance bouleversante, livrée à elle-même, malnutrie, démunie. Cette enfance morbide de l’humanité, réelle ou fantasmée, nous la connaissons bien. Elle nous unit autant que l’épreuve de la mise au monde et la crainte de la mort à venir. Nous en partageons le sentiment de l’horreur destructrice d’un abandon total ou que l’on a cru tel.

Mais tout a été dit sur ce sujet en plus juste, en plus outrancier, en plus inimaginable, en plus véritablement proche de ce qui nous arrive.

Mais qu’est-ce qui nous arrive ? La vie.

Quelque chose comme une main au fil de l’eau a laissé traîner sa ligne dans le courant de cette solitude mortelle. Je suis ce fil malgré moi jusqu’à son terme, jusqu’à la place qui m’échoit.

Tous les trains m’y emmènent. Toutes les foules compressées m’y poussent. Tous les gymnases y résonnent. Toutes les aubes, encore nuits d’hiver d’écoliers m’y condamnent.  Tous les yeux croisés le temps d’un honteux frôlement de regard s’y racontent à l’identique.

© David Noir - "Les Camps de l'Amor" - Tous droits réservés.


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« Les camps de l’Amor » – Prologue

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Poupées Prologue © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Ni la linéarité du papier, page après page, ni ce qui s'en inspire, ne suffit plus pour raconter ce que nous avons à dire. Tout est à l'image de la figuration révolue d'un certain déroulement du temps. Chaque époque a ses techniques et ses modes de narration. Ils sont les reflets d'une unique vision perçue à travers un prisme propre à une période donnée. Mais les deux dimensions de la feuille ne suffisent plus pour écrire de nos jours. Il faut pouvoir graver dans l'épaisseur, sur la tranche du support. Nous étions nombreux/ses à attendre ce moment propice, l'ère de la simultanéité, des temps, des genres, des contraires, pour pouvoir recommencer à sculpter nos idées. Aujourd'hui, mon écran de 30 pouces de diagonale est devenu trop petit. Même mes 2 écrans mis côte à côte, schéma imité de mes carnets de notes superposés, échouent à afficher correctement ce procédé. Même un écran qui ferait la taille de mon mur s'avérerait inapte à permettre un mode de lecture reflétant la forme de ma pensée. Encadré, tout ce que peut embrasser mon regard est désormais fatalement étriqué. Le cadre n'est plus une frontière recevable. Il ne s'agit plus de l'outrepasser, de le rendre indistinct ou de le briser, mais de l'ingérer. De se penser être à la fois ce cadre, son sujet et sa toile, mais aussi ce qui pourrait appartenir au tableau mais qui n'y est pas encore ; le hors-champ immédiat. Et aussi tout ce qui n'y sera jamais. La conception est devenue, dans les faits, plus large que ce que notre regard naturel original est capable de nous figurer pour nous permettre de bâtir l'imaginaire d'un nouvel espace mental. Nos perceptions physiques en la matière nous freinent ; elles ne sont plus nos référents. C'est cela vieillir, mais aussi, évoluer. C'est à dire que l'information captée par nos récepteurs physiques ne peut plus suffire à construire une modélisation fiable de notre conception des choses. Mais - et c'est là qu'intervient du neuf - si nous y prêtons garde, nous la sentons par ailleurs augmentée d'une, voire de deux dimensions supplémentaires. Comment dès lors, parvenir à "entrer" encore dans des cases datant au mieux de 20, 30 ans et dans la plupart des cas, établies à partir de références remontant à plus de deux siècles ? Ce serait bien plus simple si nous pouvions y arriver comme nous le faisions ne serait-ce que tout à l'heure, dans un récent passé, là, juste avant que ça n'arrive. Pour ma part, je ne vois plus comment il me serait désormais possible d'y sacrifier. J'ai tant grandi malgré moi en si peu de temps que, comme d'après une vague théorie - mythologie de l'infiniment grand et de l'univers courbe - en face de moi, si grand ouvert, dans un corps autant écarquillé que possible - qu'importe ses limites - à présent, je peux voir mon dos.

Oui, qu'importe les limites physiques du corps aujourd'hui, puisque notre pensée même l'excède et en disloque les chairs par une puissante refonte en une matière nouvelle, tout entière prolongement du cerveau. Nouvelles pratiques, nouvelles habitudes, nouvelles connexions synaptiques, nouvelle pensée, nouvelle sensibilité.

Dès lors, aucun théâtre ne saurait plus représenter "ce" théâtre puisqu'aucune fiction ne s'est pour l'instant, mise à raconter cette nouvelle idée de l'être et du réel supposé, cette impulsion par delà la créativité ordinaire, qui invente un espace et une dilatation du temps qu'il nous était jusqu'alors impossible d'imaginer ; qui nous gratifie soudainement des yeux de la chouette et d'une rotation de la tête à 360°. Mais il n'y a pas que les yeux qui se déchirent ainsi à force de déformations soutenues, comme les effets de loupe oblongs étirant les aplats et les angles des visages dans les miroirs grossissants. La peau s'y confond avec l'esprit. Cette nouvelle tête a absorbé le corps. Saura-t-elle s'affirmer plus puissante que l'ancienne à éteindre la douleur des sensations physiques ? Torture mentale à venir du fait d'un imaginaire des milliers de fois supérieur aux capacités du ressenti "réel" ou bien exaltation du physique par un esprit qui l'englobe et le guide de plus en plus savamment ? Magie du virtuel, le pouvoir du sexuel familial (j'entends par là, celui du couple ordinaire, non connecté au groupe ni à une utilité créative quelconque, ni au monde des réseaux sociaux) est déjà (et depuis longtemps à mon sens) complètement obsolète. Bref, cela devient un choix intéressant de savoir si l'on va (au sens du vouloir personnel) exister sur la toile ou pas, et de quelle façon, à quelle échelle (intime, publique, professionnelle ... autres catégories à inventer ou découvrir).

À présent, mon cerveau s'étale comme une peau parchemin sur laquelle je me couche de tout mon long. Mes mains en avant poussent les plis de mon dos jusqu'à ma nuque, comme un chat qui s'étire. Comme une pâte à tarte, étendue aux limites de son élasticité, est prête à recouvrir l'espace environnant bien au-delà des rebords du moule destiné à la mettre en forme. C'est ça désormais le corps : une tête enveloppée par elle-même. Et tout le reste lui appartient.

Il n'y a pas de projet, il n'y a pas d'objet. Il va en être toujours ainsi dans le cas présent. Ce texte ne s'arrête pas là ; ce texte se reprendra ailleurs. Il n'a pas de titre, il n'a pas de fixité, il n'a pas de sujet. Il a autant de titres qu'il lui sera doux d'en avoir comme autant de robes du soir dans lesquelles il nous sera agréable de paraître. Le plaisir réside là. Voici une louche de ce texte que je prélève de ma grande jatte. Le tout est tiré de Scrap, cycle de textes et de formes. Je ne pense pas qu'il ait de début. Je ne souhaite pas qu'il ait de fin. Il est une pâte étendue, tirée, distendue elle aussi, comme nous tous/toutes, dans son pétrin.

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Man power - David Noir

Microsillons

Man power - David Noir
Man power © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je suis un programme. Je suis une programmation. Ça + ça + ça + ça. Je ne le décide pas. Je n'en suis pas le maître, juste l'orientateur. En est-il de même pour tout le monde ? Je l'ignore. Personne ne semble parler de ça.

Tout doit être relié. Tout a une incidence sur tout. J'avance dans mon temps qui n'est pas cet autre temps général, mais qui n'est que l'aspect d'un temps qui est le mien, mon expansion personnelle, ma progression intime.

Parallèlement, je dois me disperser, disséminer, essaimer. D'un côté, je range, j'accumule, j'évacue, je trie. De l'autre, j’étends mon regard et mon écoute. Je me lance sur de nouveaux chemins, vers d'autres connaissances. Je crée des sillons ; des microsillons que sans doute, je suis le seul à pouvoir percevoir. C'est pour cela que dans mon intérieur, aussi bancal ou précaire soit-il, je dois connaître l'emplacement de chaque vis, chaque objet ou fragment que je veux garder et qui ne me sert pour l'instant à rien. C'est cette nomenclature pouvant sembler dérisoire, qui pourtant me révèle une photographie de ce qui fait ma vie actuelle et ce faisant, libère mon esprit, alors disponible à l'essentiel : le trajet à parcourir et les conditions dans lesquelles arpenter la voie.

C'est en fait un processus assez simple dans son concept, de mise en liberté de la conscience. Je ne peux démarrer le travail qu'à partir de cet état ; là où je suis juste à ma place. Il aura donc fallu passer un point d'équilibre. C'est une forme d'économie. Une économie de survie. Chaque espèce animale a la sienne. Une économie juste parce que débarrassée de ses fantasmes de réussite dans tous les domaines, qui ne sont que quelques calques parmi d'autres, tracés sur des modèles pré-dessinés par le monde qui nous accueille, sans se préoccuper de savoir que nous sommes un, unique et indivisible. C'est ainsi que l'on nous éduque en masse, comme on élève des volailles. Il faut du temps et diverses expériences intimes pour atteindre enfin le moment du passage au cap d'équilibre. Mais il ne s'agit là que du point zéro. Nous avons, à ce stade, redressé notre économie de vie établie sur des bases fausses, mais nous n'en sommes qu'au début d'une possible croissance vertueuse. Néanmoins, on peut alors raisonnablement se dire que le travail véritablement propre commence, ce qui ne signifie en aucune manière, que nous n'allons produire que du bénéfice. Il s'est agi simplement d'avoir pu rallier son chemin à soi. Rien ne dit qu'il ne mène pas tout droit dans le mur. Cela est sans importance. Le bien-être vient de la seule conviction d'arpenter la bonne voie pour soi. Il faut considérer les éventuels succès qui pourraient en découler comme des bonus, sans plus. En ce qui me concerne, j'ai eu la prescience de cette planification il a exactement sept ans. Je ne développerai pas pour l'instant ici les détails des routes antérieures qui m'ont finalement mené à ce sentiment forgé dans mes profondeurs. Ce pourrait être l'objet d'un autre article en soi. Je trouve juste intéressant de noter qu'il existe, dans les fluctuations de la pensée, des indices qui, sans nécessité de se référer à quoi que ce soit de mystique ou de religieux, sont susceptibles d'éclairer plus distinctement qu'un autre, le paysage à venir. Ces moments d’enthousiasme éclairant viennent bien sûr se mêler à une myriade d'autres qui, pris pour d'éventuelles bonnes réponses à son questionnement, vont s’avérer être des impasses décourageantes. Tout un chacun connait ce phénomène propre à la vie prise au sens large, du mouvement de la nature elle-même. Beaucoup de ratages et d'abandons pour de rares créations potentiellement viables. Je ne crois naturellement à aucun dieu, ni force obscure ou lumineuse, pas plus qu'à la notion de destin. Je trouve néanmoins qu'il n'est pas totalement dénué d'intérêt dans la description d'un cheminement artistique, de mentionner les forces mystérieuses de l'instinct et combien elles poussent l'individu de l'avant, autant que le fauve vers sa proie ou le saumon vers son lieu de reproduction. Il n'y a en jeu ici à mon avis et c'est ce qui me rend son observation passionnante, exclusivement que l'expression d'une force brute de la nature et rien à aller chercher du côté du psychisme manipulé par un hypothétique inconscient.

La mise en route d'un projet est l'art de faire que « tout recommence ». Une pulsion étrange et vitale de cet ordre préside à l'aube de tout acte créatif. C'est encore bien plus intimement spectaculaire lorsque le re-commencement à l'oeuvre, englobe un pan de vie entier et a pour objet de le faire évoluer d'un cran, peut-être même en le faisant dévier d'un axe rigide qui paraissait illusoirement tenir le tout. Échapper à Sisyphe semble soudainement alors du domaine du possible.

Sang voix

Le désir n’a pas d’objet, qu’il se veuille obscure ou limpide ; il a un but, comme toutes les impulsions primaires. Satisfaction du soulagement de la douleur, apaisement de la soif, satiété de la faim, relâchement du sexe, évanouissement de la gêne physique par expulsion des excréments, urines, surplus de fluides organiques. Écrire n’en demande pas davantage …

Voix de la disparition

David Noir - Fauve de cinéma
David Noir - Fauve de cinéma - pastel

Les artistes crèvent. C'est ce que je crois, au-delà d'une formule de comptoir (bien que l'on parle sûrement assez peu des artistes aux comptoirs), prononcée à l’emporte-pièce. Ils crèvent comme tant d'autres espèces animales qui voient leur territoire se restreindre à cause de l'envahissement de leurs terres par les hommes. On transforme leurs espaces sauvages en parcelles cultivables ; on défriche ; on abat. On s'expanse et on s'installe en famille, en groupe sociaux bien organisés pour entretenir des cultures agraires. On repousse les limites de la sauvagerie. On crée des réserves pour pouvoir continuer d'admirer sous contrôle, en toute sécurité, l'oeuvre de la nature humaine à travers eux. C'est ça la « culture » au sens social ; c'est ça les réseaux sociaux ; c'est ça la communication. Bien sûr, certains/es parmi eux/elles, plus utiles que d'autres, s'apprivoisent, deviennent des animaux domestiques et finissent par constituer de vastes troupeaux de créateurs à la demande. Pas compliqué de leur tondre la laine sur le dos à ceux-là. Ils ont accepté d'évoluer comme ça. La domesticité a inhibé leur instinct de fuir le danger. Leur tempérament grégaire s'est accommodé des dernières nécessités du patrimoine : créer de nouveaux publics, de nouveaux pôles, de nouvelles populations en harmonie avec ce que les gouvernements tentent avec moins de succès que les entreprises de Silicon Valley, de saisir : l'air du temps. On les nourrit à coup de quelques poignées de granulés, d'aliments de synthèse sous la forme d'une fragile reconnaissance sociale ou d'un peu d'entre-soi revigorant. C'est utile un artiste, quand il sert aux développement d'une cité. Quand il fait sa part de socio-culturel, quand il éduque et qu'il initie autrui à l’épanouissement de soi, en acceptant d'y sacrifier son identité féroce d'origine, déjà bien émoussée par le compromis du quotidien. Seulement, ils ne sont plus des artistes alors. Ils sont comme tant d'autres, les moutons d'une nation. Bien entendu, certains parmi eux, se révèlent plus bio que d'autres. Mieux alimentés, plus sainement. Ceux-là donnent encore mieux le change. Ils sont un peu privilégiés et se vendent bien plus cher. Il n'existe pas encore de label eco « artiste authentique », mais ça ne saurait tarder. Pour l'instant, ils ne sont que visiblement mieux mis en avant, sur des rayonnages plus amènes. Ils sont parfois consacrés par des prix et dans le meilleur des cas, ont des têtes de gondoles rien que pour eux, des galeries positivement identifiées, des théâtres grandioses. Je n'aurais réellement rien contre, si au moins une petite majorité d'entre eux faisait montre d'un peu plus de perversité vis à vis de ce système. En profiter, oui ; ne pas favoriser son délitement à partir de sa situation, c'est dommage. Au bout du compte, rares deviennent ceux chez qui la sauvagerie ne finit pas par être jouée, à défaut d'avoir suffisamment désiré en conserver une trace. Désormais pipeau et posture bidon, créativité relative, un lointain souvenir de la sauvagerie d'être se fossilise dans les replis immémoriaux datant du temps de leur véritable désir de création. Car il est vrai que rien n'est plus simple que d'en feindre le ressenti prégnant en toutes circonstances médiatiques. Je ne dis pas qu'il n'y aurait plus une seule fibre authentique chez eux ; je dis qu'ils en ont simplement gardé l'empreinte. Les fantômes des gènes originaux sont là, mais ils ne peuvent servir à rien.

Nulle instance culturelle, quoique se pensant bienveillante, ne songera à les rendre à leur nature une fois les avoir aidés à se développer dans de bonnes conditions, comme on relâche des espèces menacées dans leur milieu après les avoir remplumées un peu. Et puis on les bague ; et puis on les suit, sans trop les perturber.

Moi ça ne me dérangerait pas d'être bagué, déjà estampillés de tant de numéros comme nous le sommes. Non. Un de plus, qu'est-ce que cela me fait ? Il faut naïvement croire qu'il existe encore un coin où se cacher pour craindre le classement, la numérotation et l'estampillage. Non, au contraire, qu'ils y aillent ! En revanche, pour prix de ma capture, je veux que soient entretenues ou restaurées quelques parcelles de mon milieu d'origine. Qu'on s'y efforce et qu'une fois fait, on veille à désinfecter cette nouvelle contrée facticement vierge, de toute présence parasite, de tout ce qui indûment y pullule.

Voilà ce qui serait, selon moi, un véritable projet de sauvetage d'artistes : le monde est ce qu'il est devenu, d'accord ; on n'y peut rien, oui. Mais comme quand même, c'est beau, une pulsion vitale, un peu comme un félin dans la brousse ou comme une girafe qui chaloupe, eh bien il serait utile de les identifier ces artistes primitifs et en premier lieu, d'apprendre à le faire sans trop d'idées vagues ou partisanes sur ce qu'ils devraient être. Et là, la première réponse qui viendrait, ça serait : tout sauf des acteurs sociaux. Et là, on commencerait par regarder d'abord ceux ou celles qui ne savent pas ou ne veulent pas s'inscrire dans ce paysage citoyen. Ceux ou celles qui ne pensent pas qu'il faut de l'art partout ; parce que dans ce cas-là, il n'y en aura plus nulle part. Ceux ou celles qui trouvent que c'est une horreur insupportable que de vouloir rendre les transports sympas en y faisant bosser des pros du street art de convenance ou de la bande son ludico trop chouette pour annoncer les stations de tramways parisiens aux voyageurs que ça irritent, à force. Parce que oui, le singulier, l'artistique, ça irrite à force. C'est même fait pour ça. Si on en vomit partout, comme de l'esthétique magazino-graphico-urbaine, eh bien l'art, le peu d'art qu'il y avait là-dedans, dans cette malheureuse petite connerie faite avec si peu d'âme, le projet comme on dit – eh bien il disparaît. Plus rien dans le geste. Vidé. Plus de geste. Non, un tramway, c'est un tramway. Ça transporte des voyageurs, c'est tout. Ça nécessite d'être vaste et confortable, mais pas d'être sympa.

Mais bon, bien souvent, c'est trop de travail pour les scrutateurs curateurs de la culture de terrain ; trop d'attente et de soins distants en perspective pour se préoccuper de repeupler savamment les forêts d'individus les plus vierges possible du contact des soigneurs, jusqu'à les avoir un peu oubliés.

Quant à la grande masse des autres, les spécimens entrelacés en permanence au lien social généraliste, leurs cornes sont écornées dès l'apparition des bourgeons, leurs défenses et crocs sont précautionneusement limés, leurs griffes arasées pour plus de prudence. Ce sont, ne l'oublions pas, des animaux destinés à l'élevage.

Alors, bien sûr, entre ces fruits mûrs à souhait quand ils viennent du dessus du panier, ceux trop verts, cueillis prestement à la va-vite au sortir des écoles d'art et les splendides créatures exotiques importées chez Fauchon, il reste encore quelques loups solitaires errant dans le froid. Parfois on les trouve aussi en faibles meutes faméliques, non loin d'autres plus paisibles, bramant à la belle saison, en courtes hardes rassemblées. Ainsi, les bêtes de cheptel plus ou moins clonées, sont devenues fruits d'exposition bien emballés, tandis que d'autres, farouchement hostiles au compromis, courent encore debout sur leurs pattes vacillantes. Pressées sur leurs étals, les meilleurs baies de culture savent se serrer les coudes jusqu'à l'heure d'être consommées. On assiste là à l'inédite et remarquable métamorphose d'un animal de consommation courante en fruit de corbeille de table bien disposé sur une jolie nappe cirée.

Quant aux loups, ours, grands cervidés, hyènes et autres bêtes légendaires, ils n'ignorent pas que leur temps est compté. Il arrive qu'ils s'entredévorent par nécessité, mais ils trouvent bien plus d'économie d'énergie à pratiquer quelques prélèvements dans le troupeau apprivoisé, qu'ils savent parqué non loin des villes. Les attaques contre leurs ex-congénères sont fulgurantes ; souvent échouent, mais une fois sur dix, grèvent efficacement ces réserves de nourritures enclôturées, qu'elles soient ovines ou bêtement céréalières. Car plus encore que contre les humains calculateurs, c'est vers ceux broutant, s'épanchant avidement sur leur sol que doivent se diriger les raids salvateurs. Asséner le coup de grâce à un artiste usurpateur, c'est à coup sûr priver l'exploitant national de sa pitance et endommager son système de production intensive de joyeux créatifs.

Vous qui vous reconnaissez peut-être, aussi rares et en voie de disparition que vous soyez, dans ces félins encore lucides, dans ces pachydermes fièrement destructeurs de récoltes, je vous en prie, tuez de temps à autres, quand l'envie vous en prend, à l'occasion d'un vernissage de fortune ou d'une première convivialement organisée, un faux artiste, pour le plaisir de démailler la chaîne de construction de petits bourgeois en herbe doués pour la communication. Vous trouverez dans sa chair, bien qu'elle soit considérablement affadie, suffisamment de sels minéraux pour au moins vous aider à passer l'hiver, satisfait de votre besogne. Volez, pillez, piétinez, massacrez, ne serait-ce que pour la sensation de vivre ; prenez à la gorge, dès que l'occasion se présente, une de ces créature servile qui aurait désappris à exprimer sa rage et sa vérité au nom d'une éthique bon marché de bestiau de boucherie. Repaissez-vous de sa cervelle dégénérée ; n'hésitez pas à vous montrer charognard vis à vis de ceux que vous sentez déjà copieusement équarris par le système. Le regard lourd, le souffle haletant et du sang aux coins des babines, voilà les signaux fiables qui, au hasard des rencontres, nous indiquerons parfois qu'il faut nous reconnaître. Réchauffés de ces clins d'oeil à nos existences légitimes, nous apprendrons ainsi à l'avenir, à faire de plus amples victimes parmi les égarés de ces transhumances sans sujet et rendre de l'espace à nos propres regards.

Et si un jour, il arrive à l'un/e de nous, par miracle et sans trop de bassesses, de parvenir en tête des charts, que le profit nous en soit grand … ! … du moment que dénué du moindre scrupule, soit maintenu vivace en nous l'instinct, non de procréer ou de nous reproduire suivant le modèle d'un autre, mais d'instiller partout le génome qui nous est propre, sans souci de l'hécatombe qu'il pourrait heureusement provoquer par son ingestion vénéneuse. Frères et sœurs de la jungle, pour peu que vous existiez, laissons aux humains leur honneur imbécile, rejeton de leur vanité et dans une commune absence d'éthique, survivons, tant qu'il est possible, pour leur nuire et pour exister.