David Noir - Photo Karine Lhémon
David Noir – Photo Karine Lhémon

Ne sens-tu pas le vent tourner ? Le vent porteur de ce qui était honteux devenir légitime ? Le radeau chaotique de la morale moralisatrice sous tes pieds s’ébranler ?

Hélas, non, bien sûr.

Le thème du zoo humain, du type de celui dans lequel on exhiba des kanaks durant l’exposition coloniale de 1931, m’inspire depuis toujours. J’y jouais déjà étant enfant, en m’installant dans ma chambre à demi nu, derrière des barricades de fortune, imaginant un défilé de visiteurs mondains venus en masse, frissonner autant que se pâmer devant l’homme singe. Ce jeu n’était, dans mon esprit, lié à aucun sentiment teinté de racisme, mot dont j’ignorais tout alors, mais bien suscité par le goût d’un ailleur, la soif d’images fortes et l’admiration forcenée pour la soi-disant sauvagerie que je tentais de ressentir en moi à force de l’incarner. Mais après tout, peut-être était-ce un germe, tout occidental, de ce fameux racisme aujourd’hui redouté ? Et peut-être en suis-je encore tout pétri malgré moi, à travers cette aspiration à rechercher une iconographie « exotique », comme celle du sexe cru, ailleurs que dans les seules références d’un milieu que j’ai toujours fréquenté de façon plus ou moins décalée: une classe précaire ou petite/moyenne, tirant vers le respect de la culture et l’admiration dévolue à l’artistique.

Je me suis rendu compte en grandissant qu’il existait finalement autant de formes de racismes qu’il y avait d’identités. Que cette variété était dépendante à la fois de l’environnement et aussi de ce que l’individu estimait être sa culture et son identité justement, composées l’une comme l’autre, d’une myriade de petits racismes ordinaires appelés innocemment « goûts », mais qui la plupart du temps, toléraient plutôt mal le voisinage ou la confrontation avec leurs contraires. Outre les plus brutaux et offensifs mépris réellement ethniques, les plus insidieux des ostracismes étaient peut-être ceux colportés aimablement autour d’un verre de vin par des hommes et des femmes de culture, devisant des valeurs du monde, se confortant les un/es les autres, en étant naturellement persuadé/es d’être du côté du bien, du responsable, du pondéré, pire encore: du juste. Parlons-en donc.

Le dédain de la pornographie (qui a pris la place de la culpabilisation honteuse, puis du rejet offusqué, évolution des modes [et non des moeurs ] et des époques oblige) équivaut au rejet de sa propre image à travers la représentation d’un ou d’une représentant/e de son espèce, filmé/e ou photographié/e durant l’excitation animale de ses organes et de son psychisme. Certain/es y feraient entrer également des gros plans de parties génitales au repos. Soit.

Mieux encore, cela équivaut à la détestation de la mise en exergue d’une image de sa propre réalité, sous l’argument pratique et fréquemment invoqué : des secrets de l’intime (nous regardons ici le X dans l’ensemble de sa production, sans s’arrêter aux attributs spécifiques des nombreux styles allants des plus softs aux plus extrêmes, des exhibitions d’amateurs aux productions professionnelles les plus luxueuses). Bof.

L’argument de l’intime ne m’a jamais vraiment convaincu, ayant observé que je ne ressentais aucune gêne devant le spectacle d’animaux copulant. Pourquoi en serait-il autrement vis-à-vis des gens que je connais et que ma vision me porte toujours à regarder en premier lieu comme des humains, animaux évolués que nous sommes ? Eh bien justement, à mon sens, pour cette bonne raison : contrairement à celui des bêtes (pour la majorité d’entre nous me semble-t-il, mais il faudrait enquêter plus avant), le spectacle de la copulation de nos semblables nous excite.

Rien de très nouveau jusqu’ici ; la littérature et le cinéma masturbatoire ce sont emparés de cet état de fait pour en faire leurs choux gras depuis qu’ils sont apparus. Ce qui est par contre, non pas nouveau certes, mais néanmoins rarement accepté comme un simple postulat, c’est que la fidélité sexuelle ne peut, de ce fait exister dans l’absolu ; il suffit de mettre quiconque, hommes et femmes, en situation adéquate pour qu’elle s’effondre. Certes, il nous est possible, jusqu’à un certain point de résister à une excitation génitale, mais en tous les cas, ça n’en est pas moins une résistance et non un choix délibéré capable d’être soutenu. Et c’est cette petite nuance, semble-t-il – et l’on comprend aisément pourquoi, chez une grande quantité de couples de tous poils – qui passe mal ; dont la sonorité se fait peu entendre dans les réunions familiales ou amicales. Je ne parle pas d’échangisme ou de quelques pratiques sexuelles en particulier que ce soit. Je parle uniquement du fait que, de part notre nature réflexe et animale, refuser l’excitation n’est jamais un choix, mais un contrôle. Je ne crois pas que cela soit enseigné dans les écoles et pas davantage à la base des préceptes dictant l’union des couples. Les religieux eux, comme d’habitude, s’en sortent à merveille grâce au concept de « tentation », qui – alors là, je dis « chapeau ! » – ne ferait pas partie de nous par essence, mais nous aurait été infligé comme la punition même d’y avoir cédé. Il est aisé de voir que toute cette  défense échafaudée pour « sauver » l’être humain de ses pulsions naturelles, face à ce que la société voudrait qu’il soit, se mord un peu la queue, oserais-je dire, ne serait-ce qu’en me référant au malheureux serpent pris depuis comme bouc émissaire et que si le choix de la fidélité sexuelle se veut couramment brandi au nom de l’amour dans l’union monogame, ce n’est qu’en balance à une frustration bien sentie et peu à peu sagement absorbée par la raison et la trouille de se retrouver seul/e un jour.

Comment une telle négation du réel, se traduisant encore aujourd’hui par un regard brûlant, rougeoyant à vif, qu’il soit lubrique ou contempteur, a-t-elle été raisonnablement possible, se dira-t-on peut-être un jour? Pourtant, rien que nous ne pratiquions ou connaissions de nous-mêmes ou des autres par cœur, ne nous est montré à travers le genre pornographique. Se rend-on alors bien compte (j’imagine souvent à tort que oui) à quel point le problème est profond et dans quelle contradiction il entraîne le gentil démocrate large d’esprit mais banalement pudibond, prétendant se déclarer en lutte, au moins par principe, avec les totalitarismes religieux, politiques ou économiques ? Il fait la grimace devant un cul ouvert tout pareil au sien, à heure de grande écoute, mais ne bronche pas quand on le sodomise douloureusement sans apprêt, via des publicités dans lesquels des établissements bancaires veulent passer pour des entités attentives et compréhensives vis-à-vis des intérêts de sa famille. De quelle part de lui-même, notre citoyen bien élevé se moque-t-il en vivant selon ces préceptes ? Eux, les états, les multinationales … ne s’y sont pas trompés. Ils savent qu’interdire ou favoriser les représentations d’un dieu, censurer des images estimées subversives ou bien noyer nos regards sous des publicités offensantes pour le bon sens, revient strictement au même. Dans tous les cas, le seul facteur décisif est de nous occuper avec des images comme on le fait pour les enfants. Décideurs et politiques, regroupés en représentants de la société, font le choix, souvent sans le savoir, étant enfants eux-mêmes, en accord avec les législations, du type de pornographie qu’ils choissent d’imposer à la population, à commencer par leurs tronches en 4×4 en périodes électorales, voila tout. Le seul sujet de fond est de comprendre comment nous distraire avec constance, sans trop nous lasser. Quelle image surdimensionnée, quel visage de star devenu paysage du quotidien, quelle bouteille de soda, quel pape ou quelle icône christique de 50 mètres de haut va-t-on faire surgir dans l’espace public, sur la place du village, dans la zone de traduction tangible de l’inconscient collectif pour nous exciter en permanence et de manière honnête ? Il existe heureusement des différences fondamentales entre les styles et toute pornographie n’est pas racoleuse de la même manière, ni porteuse du même esprit. La passion des gros seins éprouvée par Russ Meyer nous raconte quelque chose du fantasme masculin et me semble infiniment plus naturelle et saine dans son désir outrancier, que la façon non avouée de tirer parti du charme blond de petits acteurs prépubères et souriants, uniquement dans le but de vendre un max de barres de chocolat au bon goût de lait à tous les foyers du monde souhaitant assurer une belle santé à leurs enfants. Mais l’excitation permanente, on le sait, peut créer de l’irritation.

Nous sachant pertinemment, Mr Hyde et Dorian Gray par nature, nous ne l’envisageons pourtant qu’à l’échelle globale de notre espèce (le fameux : « les gens ») et nous plaisons à nous considérer (à nous le raconter du moins) en tant qu’individu comme une relative exception aux règles régissant cette même espèce. Pour le moins, curieux.  Ce que l’on admet vrai pour l’ensemble des humains, ne le serait pas tout à fait pour La Personne.

À la source du rejet de l’image de cul en tant que portrait de soi, il y a au fond la volonté d’apparaître plus ceci ou d’avantage cela à ses propres yeux comme à ceux des autres. « Je ne veux pas être réduite à ça » dira-t-elle. « Ça ne montre qu’un aspect de moi » opposera-t-il. « Grande prétention à être », dirais-je. Mais bon, « grand », « petit », ok, prenons le temps de pinailler. On retrouve souvent cette vanité profonde à prétendre ainsi exister et être quelqu’un, du côté du spectateur bourgeois qui va exciter son intellect et faire mousser son sentiment d’Être à l’intérieur de sa poitrine, en allant assister à une représentation de théâtre intelligent. Drôle de méthode si le but est véritablement de se « cultiver », que de ressemer sans avoir retourné la terre, ni arraché les mauvaises herbes. Cette culture acquise et entretenue sans assainissement préalable du terrain, me fait l’effet d’un flacon de parfum déversé sur la crasse.

Il n’est rien possible d’apprendre de neuf et de réel, sans avoir mis à jour et raclé d’abord à fond ce qu’on pensait jusqu’alors être la part « sale » de soi, son caniveau. C’est ici qu’il faut aller, dans le ruisseau de fange où le fou fait sa toilette. La merde y est beaucoup moins palpable et les pêches plus miraculeuses que dans l’abreuvoir commun, particulièrement si on le croit si bien situé, à la croisée des grandes connaissances.

Aller voir à l’intérieur des culs me paraît donc être une entreprise salutaire, soufflant quelque part un vent frais (oui, évidemment 🙁 ) sur le chemin menant aux bibliothèques et théâtres du monde, à défaut de me prendre du Photoshop dans la face, sur les murs, les écrans et les emballages, chaque jour que, parait-il, le bon Dieu fait.

Une prière s’impose.

Mon Dieu, fouillez dans mon cul,

Faites qu’on y trouve 507 heures valables en remontant dix mois et demi à dater du jour de ma mort !

TU MENDIERAS TANT Les Parques d’attraction – David Noir 2013 Le manège des réalités