Noir

Moi, je ne suis pas Charlie. Je suis Noir. C’est pourquoi j’ai remplacé pour un temps, ce 7 janvier 2015, ma photo de profile FB par un carré de cette couleur. Mais pas uniquement. Aussi parce que c’est un symbole, simpliste comme tous les symboles, qui représente pour nous, en certaines circonstances, le deuil.

Je ne suis pas un lecteur de Charlie Hebdo. J’ai dû en feuilleter un une seule fois en tout et pour tout. Je trouvais les couvertures parfois drôles ou du moins culottées, mais de là à lire les articles … Ça ne m’intéressait pas plus que ça. Je trouve souvent chez les humoristes un côté malin satisfait de soi qui me déplait. C’est comme ça ; c’est simplement mon sentiment. Pourtant aujourd’hui, j’ai été plus choqué par cette exécution multiple que par d’autres évènements tout aussi atroces qui ne cessent de nourrir l’actualité à travers le monde. La proximité de Paris où cela s’est produit n’y fait rien. Je crois que ce qui m’a réellement heurté et plongé depuis la nouvelle de ce matin dans un état particulièrement sombre, c’est l’aspect punitif de ces meurtres.

J’avais ressenti la même horreur et le même sentiment de deuil nécessaire à l’annonce de l’assassinat de Theo Van Gogh, réalisateur, arrière petit-fils du frère de Vincent, le peintre. Ses déclarations provocantes à l’égard entre autre, de l’Islam, l’avait rendu la cible de son assassin, un néerlandais musulman d’origine marocaine.

Oui « punir » est véritablement à mes yeux une idée atroce. Je parle d’idée et non d’acte, car c’est la pensée qui l’insuffle qui rend la punition odieuse. Je me doute bien que dans l’attente très hypothétique d’un monde rassemblé et serein, il faut trouver des solutions à la violence criminelle et autres exactions humaines. Dans les états organisés aussi, tout comme chez les fanatiques se prenant pour les sauveurs du monde, on distribue donc des peines, plus ou moins efficaces. Mais punir c’est adjoindre une morale à la sanction et dans le cas présent, une morale à la condamnation à mort, arbitraire comme elles le sont toutes.

Face à un tel événement, qui me touche particulièrement à travers la figure sympathique et le sourire enfantin de Cabu, je n’ai pas envie d’être Charlie comme on me sollicite de l’être, ou quiconque d’autre, mais simplement moi, accablé et triste devant l’exécution sommaire, affreuse et laide comme toutes les exécutions que des états ou des individus se permettent de perpétrer au nom de tous les prétextes possibles, à travers le monde.

Condamner à mort autrui est un acte infect d’où qu’il émane, que ce soit de la juridiction d’un état américain, de l’Egypte, de la Chine ou d’une cave où l’on se réunit pour s’entrainer à la kalachnikov. Face à l’odieuse pensée qui s’arroge ce droit, qu’il se revendique d’inspiration religieuse, politique ou sociale, je crois qu’on ne peut qu’être soi-même, le plus pleinement possible et c’est déjà pas si mal.

De l’amalgame, il n’en faudrait à mon goût dans aucun sens. Ni pour montrer du doigt ou se défier de populations ou de groupes sociaux sur la base d’un petit nombre de fanatiques qui s’en proclament, ni pour faire masse sous l’étendard d’une communauté du bien.

Être là, s’exprimer, dire son chagrin, son dépit, crier son horreur, sa peine, oui, mais au nom d’un individu unique et pensant exclusivement et originalement par lui-même. La notion de pensée commune, de sentiment commun s’avère au final toujours fausse, dangereuse, irréaliste et simplificatrice.

Des jeunes gens chez qui on a fait vibrer la beauté puissamment émotionnelle du patriotisme partaient jadis, parait-il, la fleur au fusil pour revenir un jour, quand ils avaient survécu, hagards et fatalement vieillis, le regard pétrifiés par le spectacle du sang et des atrocités, jaillis sous leurs yeux comme des fleurs monstrueuses. Ailleurs, quelques décennies plus tard, d’autres croyaient avidement qu’un petit homme à moustache allaient mener leur peuple vers la gloire céleste d’un état de race supérieure.

La vérité c’est que la plupart d’entre nous qui pensent faire preuve de convictions et d’engagement sont des enfants, comme le furent les petits soldats de 14, les nazis révélés à eux-mêmes, les fondamentalistes de tous bords, les foules illusoirement unies et tellement d’autres groupes qui inlassablement sont en quête de l’union radieuse.

Alors moi je ne fanfaronnerais pas, même pour dire « ne nous laissons pas intimider ; céder à la peur, c’est donner raisons aux terroristes … blabla bla bla ». Parce que ce serait indécent pour moi de brandir « Liberté, liberté chérie … » à cet instant où je me sens tellement triste pour notre monde beau et stupide.

J’ai une sincère admiration pour ces dessinateurs qui sachant, j’imagine, pertinemment le risque qu’ils prenaient, poursuivaient dans cette voie. Mais justement, s’ils en étaient là, c’est que c’était bien des individualités fortes, certes rattachées à une même rédaction, mais unis par un certain amour bien personnel de la rigolade impertinente.

Oui, les regroupements idéologiques, y compris les plus pacifistes, me font peur et je préfère tenter d’être une personne qui cherche à atteindre sa profondeur maladroitement tout seul, plutôt qu’être un maillon d’un tissage tricoté à l’appel de qui que ce soit dont je ne connais pas la personnalité réelle.

La solidarité n’a rien voir avec l’affichage d’une pensée unique. Les hommages pas davantage. Je veux être bien certain qu’on ne me fera crier aucun slogan qui ne soit pas de moi ce jour-ci ou un autre.

Donc je ne suis pas Charlie ce soir, ni ne serai aucun autre prénom un autre jour. Je ne suis même pas David, ni aucun de ces foutaises de symboles qui nous désignent socialement. Non, ce que je suis et je suis bien certain qu’il en va de même pour nous tous/toutes, je ne saurais pas le nommer ; tout juste le décrire, tant cela est mouvant et dépourvu de frontières aisément identifiables.

Les guerres sont aussi le fait de populations qui, unies sous un même symbole, croient penser la même chose et partager un même avenir. Une certaine forme d’individualisme forcené n’est pourtant pas à confondre avec l’égoïsme mercantile du libéralisme. Il est au contraire une profonde écoute de l’humain à travers ce que l’on peut en sonder de plus proche, soi-même.

La seule manifestation que je pourrais rejoindre avec émotion serait celle dans laquelle chaque personne défilerait en brandissant son propre nom sur une pancarte. Des individualités humaines, c’est la vérité de ce que nous sommes. C’est aussi et c’est tant mieux, le seul état qui nous unisse. C’est grâce à lui que nous pouvons faire valoir des expressions potentiellement si nuancées et différentes les unes des autres. Nul besoin de slogan pour les rassembler. Une heure, un lieu suffisent à inviter à se recueillir pour faire front. Chacun/e devrait faire le reste, sans besoin d’étendard pour effectivement exprimer la force et le fond de ce qui le/la caractérise si singulièrement.