David Noir - Les Camps de l'Amor
© David Noir – Les Camps de l’Amor.

Quand on pense, il faut écrire. Ça, c’est quand il devient insupportable de dialoguer avec soi-même. Inutile de le faire dans tout autre cas. Inutile, inconcevable, indécent, pollueur à tout crin, inconséquence stupide de le faire pour produire du mot, faire joli, se donner une contenance ou se targuer d’avoir quelque chose à dire. Non, on n’a rien à dire sauf lorsqu’il est parfois nécessaire de se fendre d’un verbiage amoureux. Mais ça, ce n’est pas écrire. C’est sacrifier à l’administration de l’intime du quotidien, engendrer du social, une fois de plus, sous de fallacieux prétextes. C’est faire sa pub éternellement insatisfaite et plaintive pour dire que l’on est trop seul, que l’on serait trop seul. Non, on n’est jamais trop seul pour écrire. Il faut la nuit, il faut le monde qui dort, il faut la puissance de la solitude matérielle pour laisser échapper ce qu’il y a de plus vivant en soi : cet éjaculat qui ne concerne que soi et atterrit sur la cuisse des autres par hasard.

Écrire stoppe le flux des idées et par là-même lui permet de s’exprimer au-dehors. Oui, écrire soulage la tension du trop plein de pensée en même temps qu’il endigue l’hémorragie, cautérise le sens à un moment X, referme provisoirement la plaie toujours humide. Les lèvres suintent un peu ; ça n’est jamais tout à fait propre, mais c’est mieux que rien. Premiers soins et guérison de fortune jusqu’à la prochaine crise. Il n’y a rien à regretter. De toute façon, la méditation n’est pas dans mes cordes.

Alors seulement, une fois la tension pour un temps relâchée, il est permis de « dire ». L’âme travaille au repos, en lévitation concrète. Ça s’élève. Seconde érection pleine de la sève de l’intime qui suit la première, uniquement destinée au spectacle de soi. On rassure l’autre que l’on est vivant, présent là, comme un miroir dont le tain bientôt s’efface à la lumière. Puis nous voilà, comme après le sexe quand le plaisir diffus continue d’irradier dans le cerveau et les membres. Quelques minutes où nous ne sommes plus là pour l’autre, enfin. L’amour physique est fait pour s’octroyer ces quelques moments de solitude vraie où l’on n’appartient qu’à soi. Pourquoi donc semble-t-on s’évertuer à vouloir faire croire le contraire ? Que de maniérisme, que de chichis pour se raconter que le lien existe ! La fulgurance des pulsions n’est là que pour nous permettre de dire « fais moi seul ». Sentiment de totale entièreté de l’être quand toutes forces à l’instant l’abandonnent. La jouissance comme la création n’est comparable qu’à l’exaltation que produit la colère et la rage puissante. Et là enfin, nous crions comme les loups à la lune, meutes de solitaires irréalisés. Non pas jouissant du sentiment de rage pour lui-même, car là encore, la colère, pas plus que le désir, n’a de réel objet que de sentir son passage dans le corps, par le corps, par l’organe de la voix, par le soubresaut d’un cri finalement à peine animal.

Non, le désir n’a pas d’objet, qu’il se veuille obscur ou limpide ; il a un but, comme toutes les impulsions primaires. Satisfaction du soulagement de la douleur, apaisement de la soif, satiété de la faim, relâchement du sexe, évanouissement de la gêne physique par expulsion des excréments, urines, surplus de fluides organiques. Écrire n’en demande pas davantage, sous peine de n’être un petit gratouillage de croûte laborieusement obsessionnel, au-delà des besoins que la simple démangeaison réclame. Ainsi trop d’auteurs pondent un livre quand il leur suffirait d’écrire une note. Que ne se satisfont-ils pas d’incommoder leur seul cercle d’amis par des échanges épistolaires ou à travers quelques posts simplistes sur leur réseaux ?

Même constat en art. Diversité devient divertissement. On applaudit. On s’en contente. Ça semble bien suffisant même. Au-delà, ça serait trop. Les spectateurs partisans du moindre effort ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Les intellects qui auraient le goût de fouiller paraissent de moins en moins nombreux à le faire. Le consommateur en nous, toutes éruditions confondues, est là qui veille. « Je suis partout » semble-t-il dire avec malice. L’euphorie, la joie rapide, la fête des sens, le contentement béat n’ont alors également plus d’autres objectifs qu’eux-mêmes, mais si loin du grand appétit primitif ; faible ambition, médiocre baume, triste topique. Où se trouve l’excitation du « difficile », le piment de l’énigmatique, la richesse de l’indicible ? C’est ma pitance ; je veux en voir, en lire, en manger, en produire, en faire un fanal et une monnaie d’échange. Dieu, que la solitude est grande dans nos pauvres mots trop rapidement dispensés ! Mais là n’est pas la bonne solitude. Comme pour les champignons, quand on n’y connait rien, il est facile de se tromper.

En spectacle, en vidéo, le « tout nudité » s’exalte à son tour. Devrais-je m’en plaindre, moi qui le porte en mon cœur et mes gestes depuis plus de vingt ans ? Oui, bon, mais. Les corps manquent de têtes. L’hédonisme puéril me fait bailler à m’en décrocher mes mandibules de primate des origines. Ils viennent de se rendre compte qu’ils peuvent se toucher sexe et anus dans une grande fête de l’Amour, quand moi je lui ai préférée de tous temps, Les camps de l’Amor. Semblables aux vacanciers balnéaires qui paraissent redécouvrir tous les ans le plaisir renouvelé de leur peau au contact du soleil et des vagues qu’ils avaient, semble-t-il, curieusement oublié, les héros de la vie culturelle s’emballent, faisant mine d’ignorer le cumul des connaissances, la friction des styles antagonistes qui parfois, en nous, font grincer. Tout est bon, tout est beau de ce qui satisfait la sémillante fringale. On saute d’une expo au théâtre et de ce dernier au concert sans souci de « s’indigérer » de ces légers tapas. Mémoire de poisson rouge ou encéphale de limaçon ? Je n’en crois rien bien sûr. Juste paresse du vivant qui s’ignore ou craint de s’affirmer au-delà d’un certain seuil inavouable de densité. Après tout, pourquoi pas, mais décidément l’accroissement du goût du bien-être fait frémir de peur. En ce cas aussi, c’est de la mauvaise peur. Tout ça « vit » trop et ne souffre pas assez de creuser à mains nues pour chercher des racines, quitte à s’écorcher les doigts et se raviner un peu le coeur.

So Sade !

Allons, « Français, encore un effort … »

 

Prochain stage : « Performances »
Prochaine création : « Les camps de l’Amor »
Nouveau site : davidnoir.info