ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir

… Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l’horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d’un carrousel tournant sur lui même. C’est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s’amplifier suivant ses réels besoins et n’opère une fois encore, qu’une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d’un ciel de verre …

Bonjour Tristesse

Je reproduis ici un article écrit par Mathieu Huot pour La Revue BANCAL, à propos des Camps de l'Amor. Merci à lui pour son regard et le passage à sa transposition écrite, geste encourageant s'il en est.

Bancal3 Cultures penchées & penchants culturels

Parfois j’ai l’impression, rare et précieuse, d’assister à une révolution par le biais de l’art. David Noir est certainement de ceux qui la rendent possible.

David Noir

Dans Les camps de l’Amor, le spectateur entre dans un espace bordé d’immenses rideaux d’aluminium qui bruissent sous une lumière froide. Pendant 2h30, David Noir enchaîne les propositions,  costumes, textes, chansons, blagues, adresses au public, comme un gamin dans un terrain de jeu, dans un apparent chaos où rien n’est là par hasard. Il parodie une conférence sur Hannah Arendt, fait lire une myriade de textes roulés en Tables de la Loi au public, massacre des chansons d’amour, joue avec des faux-culs, des perruques, nous fait dégonfler un charnier de poupées gonflables…

Un spectateur, visiblement heureux d’être là, se met aussi nu que David Noir et écoute, paisiblement, son ventre et ses replis simplement exposés aux yeux de tous. Tapi derrière une des parois, son musicien Christophe Imbs improvise aux claviers et boîtes électroniques – une musique continue, têtue, qui n’écoute rien qu’elle-même, instaurant d’emblée, une forme de confusion, de saturation, et qui raconte, au fond, la difficulté de prendre l’autre en charge.

Ce que la civilité souhaite, l’animalité l’encule.

La pensée, aussi audacieuse que la forme, fait feu de tout bois : pour en finir avec l’obligation totalitaire d’aimer, préférons-lui plutôt l’estime. L’analogie entre les camps de la mort et le totalitarisme amoureux prend peu à peu tout son sens, avec une finesse étonnante. Aucune leçon donnée ici, simplement le portrait humble d’un homme qui essaie, envers et contre tout, de ne pas craquer, de ne pas hurler de dégoût face à toutes les manipulations au nom de l’amour, face à la négation de l’individu dans sa différence. Quelqu’un qui s’efforce de ne pas perdre son estime de soi et des autres.

C’est apparemment ludique, léger, joyeux – et pourtant  on ressent  une violence, une tristesse infinie, avec tact, bienveillance et douceur. Du potache à la tragédie, il n’y a qu’un pas, et David Noir, subtil équilibriste, reste sur ce paradoxe sans jamais le résoudre à notre place. Dans cette espace, le spectateur est laissé libre de déambuler, sortir, revenir, et accorder son attention et son temps à qui il veut : vidéo, jeu, musique, scénographie, textes abandonnés çà et là. Il est acteur autant que les performeurs, complète le tableau sans s’en rendre compte, où qu’il soit, et se raconte sa propre histoire, suit ses propres pensées et rêveries sans qu’on lui dise jamais quoi regarder ou écouter ni comment il doit le prendre.

Se raconter des histoires, c’est mort !

Rarement spectacle aura autant fait confiance au spectateur. Tant dans sa capacité à recevoir, ressentir, que dans sa capacité à comprendre, et à agir, en toute responsabilité. Voilà deux ans que j’ai découvert le travail de David Noir. Je n’étais pas sûr au départ d’aimer, mais j’étais sûr d’une chose : rarement représentation m’avait autant questionné. Et effectivement, depuis deux ans, son travail m’habite, me taraude, me pousse dans mes retranchements et m’oblige à ne rien prendre pour acquis. Plus j’y retourne, d’une performance à l’autre, plus j’y vois un espace où se ressourcer dans l’année.

Depuis plusieurs années, l’équipe du Générateur l’accueille et le soutient activement. Cette année, vous venez de le rater, mais bonne nouvelle : en plus des 5 dates qui viennent de s’y achever, la nouvelle performance Les camps de l’Amor sera reprise àAnis Gras du 3 au 7 mars à 19h30.

Courez-y. Courez donc voir ce qui fut et reste pour moi, réellement, une bombe à retardements, un retournement intérieur. Je crois qu’il se passe là quelque chose d’important – artistiquement, dans la forme, dans la pensée, dans l’acte, bref, humainement.

Mathieu Huot, membre du collectif Open Source

Les camps de l’Amor, du 3 au 7 mars à Anis Gras (Arcueil), conception et jeu de David Noir, musique de Christophe Imbs

David Noir, http://davidnoir.com

Le Générateur, lieux d’art et de performance, http://legenerateur.com

Anis Gras, le lieu de l’autre, http://www.lelieudelautre.com

Source : http://www.revue-bancal.fr/critiques/theatre-les-camps-de-lamor/

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Répugnance

David Noir - Sans Culotte
David Noir - Les Camps de l'Amor - Ah ça ira ...

Je ne veux pas être pisse-froid, ni cracher dans la soupe, loin de là. Quelle soupe ? Celle de l'élan de solidarité nationale. D'autant qu'en y pensant malgré moi du matin au soir, à mes chers concitoyen/nes ; en écrivant ces articles, en réaction brûlante à l'actualité, qui ne servent à rien ou du moins dont le monde et mon quartier peuvent bien se passer comme de tout le reste, j'ai l'impression de tout à fait y participer à cet élan, alors que je suis censé être en pleine ultime préparation de mon projet de création, tout seul avec mes p'tits bras et que je ferais mieux de m'y atteler, surtout en définitive pour ajouter des trous à ma ceinture plutôt que d'assouplir mon relatif confort, je le sais par avance. Seulement voilà, tout ce qui me brasse à « notre » sujet depuis des années s'y retrouve tellement au cœur, que je ne peux m'empêcher d'être projeté hors de mon lit comme un Zébulon (oui vous vous rappelez, une alternance de toutnicoti et de tournicoton qui fait farouchement penser au comportement de notre espèce) pour me jeter avidement sur clavier, post-it, cahier, feuille volante, tout ce qui est à ma portée me permettant de décharger cette tension cérébrale et physique mêlée d'émotion, d'agacement, de colère, d'urgence, se soldant finalement dans l'épuisement. Pour moi aussi, ça ressemble à la guerre, mais ça n'en est pas une car, habituée à elle-même, déclarée depuis si longtemps, elle n'est que ce que l'on nomme « révolte ».

Bon, ayant déjà perdu le temps d'un prologue inutile, je vais me rattraper en synthétisant au plus serré ce que j'ai à dire (n'appelle-t-on pas ça des billets d'humeur), en écrivant aussi mal qu'un journaliste chroniqueur, en faisant autant de fautes qu'un blogueur stupide comme il y en a tant.

Donc le sujet de mon irritation : Par pitié, arrêtons d'employer des expressions à tort et à travers en un copier-coller imbécile, cessons de résumer en slogans des pensées et des concepts dont la portée nous dépassent … etc … etc … Il y a tant à dire et c'est tellement le sujet perpétuel qui m'habite depuis tant d'années : la couardise, le suivisme, la malhonnêteté, la veulerie ... que je vais tenter d'en garder un peu par-devers moi pour avoir quelque chose à dire en spectacle. Néanmoins, en ce qui me concerne, après le sentiment d'horreur ou peut-être toujours attisé par ce sentiment, ma marmite bout, déborde, fout son couvercle en l'air.

Les français découvrent un nouveau vocable : « La liberté d'expression » ! Formidable ! Et vas-y que je te tartine, que je me gargarise de roboratif plein la bouche et les dents. Une véritable potion magique pour Astérix.

Non, il n'y a pas de « liberté d'expression », tout autant qu'il y a des limites imposées à la liberté, cela s'appelle la loi. Alors parlons de la loi, nos lois ; ça aidera à les définir pour répondre aux gosses de moins de dix ans, pris dans la tourmente et auxquels les profs semblent en difficulté de répondre. Il n'y pas de « liberté d'expression » dans un état de droit, pas plus qu'il n'y a de liberté d'action, sans quoi il n'y aurait pas à définir « Le droit ». On me rétorquera qu'il faudrait dire plus exactement : « il n'y a pas de liberté totale », donc je le rajoute, oui, c'est cela : la liberté totale n'est pas concevable dans un état de droit et agir ou s'exprimer en toute impunité n'est pas autorisé. Que l'on comprenne mon propos ici, mon sujet n'est pas de trouver ça bien ou mal, mais simplement de le dire. Je parle de « mots », de nos mots et de la manière dont nous les choisissons, nous tous/toutes, les médias, les politiques. À ce stade, il me faut enfoncer des portes ouvertes ; je le fais sans fierté ni honte puisqu'il semble que nous en soyons toujours là, du moins, au niveau de nos réactions écrites et orales quotidiennes. Nous ne sommes hélas pas en train de philosopher tous les jours lorsque nous croyons débattre. Pour ce faire, il faudrait à chaque fois, redéfinir les « mots », si importants y compris et en particulier pour les locuteurs d'une même langue qui posent comme postulat erroné qu'ils se comprennent en les employant. Eh bien, la preuve en est que non. Il est inscrit dans la loi que c'est un délit de faire l'apologie (donc exprimer publiquement dans un but plus ou moins prosélyte) de : la haine (je ne sais pas si les textes précisent « raciale » ou pas), du terrorisme, de l’antisémitisme ... Autant de choses que je trouve en soi très logiques pour la cohésion du fameux « vivre ensemble » (autre expression à la mode dont le cliché repris à qui mieux mieux me fait gerber, mais bon …). Encore une fois que l'on ne me fasse pas dire que je ferais ici l'apologie de quoi que ce soit, sinon d'une pensée que je voudrais saine, ou bien que ces quelques lignes seraient tendancieuses ; ce serait un mauvais procès. Puisqu'il y aurait liberté d'expression, je l'utilise ici pour dire qu'il y en a une mais qu'elle n'est pas totale, mais relative et donc qu'il est impropre et extrêmement réducteur et dangereux de désigner « La » liberté d'expression. Il existe « Une » certaine liberté d'expression dans notre pays ; sans doute suffisante ; sans doute nécessaire ; sans doute la plus libre qui soit de par le monde, mais pas « La ».

Pourquoi cela m'apparait-il si important de pinailler sur ce point de détail ? D'abord parce que notre société semble amorcer enfin une réflexion à son échelle toute entière, ce que je trouve en soi formidable si chacun s'y engouffre vraiment au-delà du café du commerce. Ouf ! Enfin depuis 68, la tête collégiale est bien obligée de penser et de bousculer ses neurones, mais ce n'est vraiment qu'un tout petit début, tant crânes et corps semblaient jusqu'ici désespérément sclérosés de morosité égoïste. On ne peut que s'affliger, même s'il y a peu de chance que nous en tirions les leçons, qu'il faille des meurtres à nos portes pour que se réveillent nos consciences. De toute façon, on le sait, rien n'est gagné. C'est même maintenant, du point de vue des réflexions à entretenir et mener, que ça va devenir véritablement dur.

Ensuite et toujours pour répondre au pourquoi de ma nécessité de pinailler sur les mots : eh bien parce que dans cette réelle agitation émotionnelle et réflexive, la voie royale de la beaufitude de l'esprit se trace à grand coup de clichés et de manipulations des idées comme autant de grossières pelleteuses de chantier. Merde ! Ne sait-on pas quelque part en haut lieu et dans les officiels médias de masse, que la pensée est un paysage fragile et malléable ? Si bien sûr, depuis que la communication existe, on ne le sait que trop.

Revenons donc à cette histoire qui est de considérer comme un délit l'emploi de mots, la rédaction, d'un appel, d'une incitation ou la formation de jeux de mots estimés tendancieux et à influence délétère. Il est à noter que longtemps, il nous a semblé que seuls les actes étaient passibles de condamnations effectives. Chacun pouvait par exemple, poursuivre en justice quelqu'un pour insulte à son endroit ou diffamation, mais c'était à la discrétion de l'individu ou du groupe d'individus concerné de porter plainte. Ce n'était pas, en pareil cas, l'état qui se mêlait d'affaires considérées comme privées. Mais depuis il y a eu apparition de la toile. Et là, tout circule à vue. C'est même là tout son intérêt et toute sa dangerosité. Un défilé permanent, un bouillonnement de conneries infâmes autant que de savoirs particuliers et exceptionnels. Du coup, plus ouvertement que d'habitude, la pensée d'État s'en mêle. À noter que jusqu'à présent également, ce savoir existait tout autant dans les livres et qu'il n'y avait qu'à se les procurer pour y accéder. La nouveauté n'est pas là. La vraie nouveauté d'Internet, c'est le forum et le commentaire à chaud. Un clavier, un clic de souris et le sublime comme le stupide s'exprime et est balancé dans la masse (la nasse devrais-je dire). La chose est faite ; s'imprime illico dans l'esprit du lecteur ; est irrattrapable. Curieusement, la description que je viens de faire du geste de base de l'internaute actif ressemble fort à celle dont Don Basile fait avec jubilation l'apologie dans le Barbier de Séville : la calomnie. Une fois lâchée, elle court elle court … elle enfle et explose en un coup de tonnerre au vu et su de tout le monde.

Il n'y a donc pas « La », mais « Une » liberté, Une démocratie. Toutes relatives. Nous ne devons pas dès lors parler d'absolu, mais de point de vue. Avant qu'un interdit ne le devienne, c'est un point de vue. Qu'est-ce que cela change de se le dire ? Eh bien à peu prêt tout. Pourquoi ? Parce qu'en revendiquant l'arbitraire ou le relatif d'une loi, on assume également ouvertement ce qu'elle peut présenter comme semblant injuste ou inégal (le fameux deux poids, deux mesures qui semble tarauder à juste titre certains enfants au sujet du traitement des opinions des uns et des autres selon leur milieu, culture, croyance). En faisant cela, on devient crédible y compris vis à vis de ceux qui ne seraient pas d'accord, plutôt que de vouloir enfariner (ressenti humiliant à l'origine des pires violences) les opposants, les incrédules, les frustrés d'un tel barrage à leur conscience. Cela s'appelle l'autorité.

La vraie autorité - j'entends par là celle qui s'exerce autrement que dans l’unique but répressif, mais bien pour guider - a le devoir de toujours assumer pleinement qu'elle s'impose parce qu'elle croit que c'est le bon sens vers lequel il faut aller. Elle doit donc de ce fait, endosser la critique et le mécontentement qu'elle suscite, mais toujours donner une explication plausible, accessible et rationnelle à son origine. Je ne fais que donner là, à mon sens, la définition d'un parent responsable qui doit savoir ne pas se laisser déborder, tout en guidant vers plus de sécurité une existence propice au développement, à l'épanouissement et surtout, à l'élaboration d'une conscience autonome.

Je n'ai pas d'enfants ni dans la vie, ni dans mes cours et c'est sans doute plus aisé à dire qu'à faire, néanmoins cela me semble tout à fait réalisable avec du cœur, des mots adaptés et de la méthode. Un état est encore un parent sans doute nécessaire pour une société civile aussi infantile que la notre : Je suis Charlie n'est-ce pas ? Et le lendemain, toi qui n'aurais jamais donné qu'un regard méprisant, jugeant par oui-dire de la grossièreté de son contenu, à ce canard un peu triste en fin de vie, tu te précipites comme au premier jour des soldes pour acquérir cet exemplaire déjà mythique ?! Et, là encore les mots détournés déboulent : tu as le culot de justifier ce retournement opportuniste et grotesque en l'appelant élan de solidarité ?!

Alors écoute moi-bien mon ami/e Charlie de la dernière heure, je te le dis, moi ne l'ayant jamais été et n'en ayant nul besoin pour être deux cent mille fois Charlie à ma manière depuis que je pleure et raille la médiocrité de mon espèce : Tout ce que tu veux à cet instant et même sans le savoir, c'est t'inscrire toi aussi un peu dans l'Histoire, en avoir ta petit part, juste pour l'accrocher au mur, la mettre dans un tiroir et pouvoir dire « J'y étais ». Cadavres ou pas – et c'est bien pire – comme à l'accoutumée, tu tressailles juste du risque que tu prendrais à ne pas être à la mode, à être passé à côté de l'endroit (pas trop loin de chez toi quand même) où il faut absolument être.

Cher/ère ami/e, il n'y a pas de mot pour dire la répugnance que tu m'inspires. Tu ne mérites rien de ce confort destiné à libérer ton esprit et ta main, qui t'a fait descendre de l'arbre et entoure ta vie actuelle, tant tu ne sais rien en faire. Je te vomis sincèrement et pourtant, moi qui ne suis pas un terroriste, j'ai pitié de toi et de ta médiocrité tellement tu m'affliges, tant tu me blesses en étant si superficiel, si convenu, si bête. Je t'en veux de la lâcheté d'opinion qui t'anime et que, comble de la rigolade, on nous vend actuellement comme étant un courage. Mon dieu quel usage des mots ! Pareil emploi, j'imagine, ferait frémir un chevalier médiéval, un grognard de l'Empire ; peut-être même un soldat de métier de notre histoire contemporaine. Un peu de décence, encore une fois, par pitié. Qu'on aime leurs dessins ou pas, les dessinateurs qui signaient leurs caricatures et ceux/celles qui les signent encore étaient et sont, peut-être des inconscients, sûrement des provocateurs, mais par dessus-tout ils ont fait et font preuve d'une audace et d'une endurance à la menace, exceptionnelle. Idem pour les policiers qui ne se font pas d'illusion j'imagine, sur les risques que leur métier leur impose, idem pour certains otages au courage inouï qui force mon admiration. Mais toi, vulgaire pékin, insoutenable girouette, grotesque consommateur, tu n'es rien, ne mérites rien, ni de bénéficier d'une technologie que d'autres ont mis au point et désormais t'imposent, ni de te faire le chantre d'idées que tu n'as jamais pris le risque d'avoir par toi-même. Tout au contraire de ce que l'on dit aujourd'hui de toi, tu es un collaborateur dans l'âme. Tu mérites Pétain, Mao Tsé Toung et les autres, point barre. Tu l'as déjà prouvé. Tristement, je dis que tu le prouveras encore. Parce que tel est l'homme dans son animalité peureuse à juste titre et que je ne songerais pas à lui reprocher s'il n'avait la prétention d'être Humain. Non, c'est sûr, à mes yeux, tu ne mérites pas la mort violente et arbitraire d'une ordure de djihadiste pour te punir d'être toi-même poujadiste. Tu me partages, espèce humaine. Atrocement et désespérément, tu me tranches en deux depuis que j'ai fait ta rencontre. Pire encore, depuis que j'ai pris conscience que j'appartenais moi aussi à ton groupe. Tu me divises incessamment entre l'envie de te tuer sans sourciller pour tes revirements immondes, pour tes arrangements avec l'intégrité dont tu te revendiques, pour le mal que tu te fais et que tu fais au monde. Mais au moment où je lève le bras pour abattre ma rage sur ta carcasse révulsante qui se pisserait dessus de trouille à cet instant, je le laisse retomber, m’effondre sur moi-même et pleure sur ta faiblesse et la mienne, car tu me touches bien malgré moi dans ma chair, au-delà des sexes, des conventions sociales et même des intelligences. Je me dis que quitte à t'épargner, je voudrais parvenir à t'aimer, histoire de me sentir moins seul ; d'avoir des camarades pour rigoler. Mais, comme la créature échaudée, née des mains du baron Frankenstein, je sais qu'il serait désormais bien illusoire de miser plus qu'un regard échangé sur l'empathie profonde qui pourrait nous unir. Je sais tout simplement que tu n'es qu'inconstance et que l'effort n'est pas ton ami. Tu ne penses qu'émotion, raisonnes émotion, crois émotion, valorises émotion. Sauf que ta belle émotion, pauvre merde narcissique, si incontournable qu'il faudrait incessamment l'entendre et la respecter, nous savons tous sauf toi, qu'elle va changer demain, si le soleil est beau, si la pluie nous ravine. Malheureux être de chair, tu n'es que ça et ton malheur d'être animal se double de la calamité d'une faible conscience. De par le monde alors, dirigeants, militaires, assassins, terroristes, tous autant qui aimez armer votre bras au-delà du raisonnable… songerez-vous un jour à renoncer à votre jouet favori, à épargner la chair, celle-ci qui souffre tant ? Soignez votre névrose, vous êtes du même bois que sont faites les victimes. Et elles, jureront bien, j'en suis sûr, à quelques exceptions près, de sagement le jour venu, savoir fermer leur gueule faute d'avoir pris la mesure et le temps de la pensée introspective et du recueillement. Et comment leur en vouloir n'est-ce pas ? Comment ne pas les comprendre ? Oui tout le reste du temps. Pas quand elles font figure de se donner des ailes sur un coup d'illusion dans le miroir un matin. Pas quand elles crient « Aux armes citoyens ! » pour finalement ne pas faire la différence entre faire la queue pour Justin Bieber ou Céline Dion et souhaiter manifester un soutien ou s'offrir un symbole de liberté à la porte d'une papeterie. Bien malin si une bombe avait éclaté devant un kiosque à journaux. Vraiment rien dans le citron ces terroristes ! Une idée tous les 14 ans. Ouf ! C'est tant mieux.

La personnalité univoque n’existe pas, il n'y a que dualités multiples, ambigües, contradictoires et profondes, fonction des circonstances, prises entre peurs viscérales, protectionnisme du clan qui protège, soumission et effacement de la parole individuelle en échange d'un toit et de la vie sauve.

Le terrible Jeckyll et son Mr Hyde sera toujours l'ennemi farouche de l'utopiste et pathétique monstre de Frankenstein. C'est bien triste et c'est ainsi. Mais qu'on ne vienne pas me donner la leçon de devoir renoncer à ma haine - moi qui ne prendrai jamais autre chose que des mots pour la dire - parce qu'elle serait soudain un sentiment déshonorant alors qu'elle n'est qu'un composant parmi d'autre de notre être. Qu'on ne vienne pas me dire que ma haine n'est pas bonne, que je n'y ai pas droit, alors qu'il m'est vital de la ressentir vis à vis d'une espèce qui ment autant sur son réel. Qu'on ne vienne pas me raconter qu'il y aurait certains bons sentiments et puis d'autres mauvais en toutes circonstances, à moins que d'échanger toutes nos bibliothèques de philo contre les reader's digest de Walt Disney. Non, mais vous êtes sérieux là ? Vous croyez véritablement que de s'amputer d'un de nos composant vital naturel nous ferait grandir ? La morale n'est pas la nature. Tout comme pour la loi, assumons qu'elle est une privation nécessaire pour que nous puissions vivre ensemble sans la poser comme un postulat éthique apparu de rien comme la grossesse de la vierge Marie. Quand j'entends le discours politique, médiatique, quand je lis les réactions sur internet, j'ai envie de crier à la Richard III, au secours ! Qu'on me donne un adulte pour mon royaume !

L'élan national et la solidarité ne réclament pas de suivre un mouvement collectif pour y être rassemblé, mais d'être individuellement originalement soi-même plus que jamais, afin d’insuffler un tant soit peu de complexité - d'aucuns s'emploieraient à dire de « richesse » - aux rouages du moteur de la machine.

Merde, encore de l'énergie gratuite qui ne me fera pas bouffer, ni ne paiera mon loyer. Je m'étais juré pourtant de faire bref. J'avais vraiment autre chose à foutre. Tant pis, mais pour cette fois, je ne corrigerai pas les fautes. Il est vrai que personne ne m'avait rien demandé.

Le grand E

Le grand écart - Anne Dreyfus
Le grand écart - Anne Dreyfus ^ Pina Bausch - Photo David Noir

Un soir, mortelle et claudicante reconstitution d’un ballet de Pina Bausch. Administration du théâtre en souffrance qui les reçoit : pas mieux. Le grotesque de toutes parts est à son comble. Le pleurnichement et la beauté sont censés se rejoindre en un suprême hommage au labeur.

Quelques jours plus tard, l’inverse. Un grand écart entre fébrilité mesurée des « professionnels » et authenticité d’un trio, poète, musicien, danseuse. Qui voit juste ? Les seconds, forcément. Un bonhomme Bic à la tête casquée fait le tour de la salle du Générateur en scooter avant de se liquéfier en mouvements incongrus, en hésitations enfantines, en crissements vocaux lancés en pure perte.

Elle, Anne Dreyfus, le bonhomme Bic, toque parfois à la l’oreille du poète Pennequin, massif comme une motte de beurre à l’abri du soleil. Il semble n’y voir goutte, l’œil à distance infiniment réduite du papier qu’il tient en main. D’une voix énorme, il ordonne à ses mots de se ranger en rangs serrés au sortir de sa bouche. La musique au crochet de JF Pauvros maintient la cohérence du tout, griffe l’air et l’écoute ambiante.

Au théâtre de l’avil… issement, on se donne du mal pour enchaîner de belles images, en hommage, toujours en hommage. Ici, la nécessité ne fait pas loi. Les spectateurs installés comme dans un complexe UGC font penser à ceux des années 50. Tous béats et attentifs à l’aura de la grande créatrice disparue, il ne leur manque que les lunettes 3D pour illustrer la parfaite soumission au beau spectacle. Partout, ils quêtent le relief, le fil de la narration subliminale entrelacé dans un brocart brodé de perles. C’est ça pour eux, un beau spectacle semble-t-il : de l’effort.

Au Générateur, l’effort, on ne le sent pas car il n’y en pas. Non, puissance de la salle de plain-pied sans tralala, on n’y fait pas d’effort, mais on y met de la force. Pas de la force démonstrative – ce n’est pas un défilé militaire qui s’y déroule – mais la force de croire aux actes simples qui se heurtent comme des débris charriés par la vague. L’ordonnancement n’y a pas sa place. Aussi, rien ne s’y raconte, si ce n’est la persistance des images et des gestes qu’il serait naïvement hâtif de juger légers.

Seulement voilà, la naïveté, le spectateur de profession s’en est fait une armure, un étendard qui vaut celui, dégradant pour les millions d’années d’évolution qui nous surplombent, de la manif pour Tous. « La connerie de l’un  + la connerie de l’autre = la connerie du futur. » Équation aisément déclinable à l’envi, qui appliquée au grand spectacle nous donne : «  talent + effort = beau » où le résultat, « beau » peut à son tour être décliné, en « profond », « méritoire » ou « génial ! », pour une plus grande facilité d’accès à la compréhension de tous.

« Génial ! », ça résume ; ça fait l’économie du regard. C’est pratique et ça évite de s’étendre. « Magnifique », « Somptueux », « Sublime », c’est autre chose. C’est tout autant dédié à l’excès, mais ça caractérise d’avantage l’émotion ressentie ; ça ne fait pas redoutablement référence à la puissance de faire, donc de dominer. Éternellement, c’est ce qu’applaudira la foule à l’issue des grand-messes (« Manifestation spectaculaire visant à souder l'homogénéité d'un groupe » selon Larousse), la gloire de celui ou celle qui a su nous dominer.

"De profundis clamavi ad te, Domine"  "Des profondeurs, j'ai crié vers toi, Seigneur", deux points, ouvrez les guillemets "Bravo !", pourrait-on ajouter.

Le final des enfants de Pina, non je ne l’ai pas vu, préférant aller boire une bière à l’entracte pour ne jamais y revenir. Je savais trop, comme tout le monde ici je suppose, que quels que soient les murs de faux parpaings qui tombent, ils ne peuvent augurer que d’une extase spectaculaire sans l’ombre d’une vraie dérision autre que celle de la malignité intelligente de qui aspire à signer une œuvre.  Domine, dominer. Nous y étions déjà, inutile de poursuivre.

À Gentilly, gentille aux antipodes du véhément centre de Paris sous ses belles lumières et ses bières à 6 euros, jamais ne résonne le final autrement que sous un charivari stupéfiant de jambes heureuses qui s’écartent à 180° pour elles-mêmes, pour le plaisir inouï qu’elles ont à montrer à leurs propriétaires qu’elles peuvent le faire. Ce n’est pas pour nous, public, estomaqué de les voir fleurir anarchiquement comme des coquelicots dans un champ de printemps, qu’elles s’épanouissent. Non, avec une enfance désarmante, les jambes s’allongent et s’ouvrent en grands écarts, simplement pour se détacher des bustes et prendre leur envol jusqu’à ce qu’on ne voit plus qu’elles, éparpillées, piaillant leur liberté comme des mouettes rieuses en tous sens.

Lourdeur de la pratique orchestrée, qui veut signifier avec élégance et finesse, sa maturité sur le grand plateau fier de notre capitale bien aimée ; mouvements sociaux de tous poils, artistiques, politiques, concernés par le drame du monde et les leçons qu’il faut en tirer, drame du rapport homme-femme, drame de la précarité sociale … oui, oui et alors ? Je crois que l’on sait tout ça et le rabâcher sans vergogne n’empêche pas le spectateur ébaubi de ne pas faire l’aumône d’un euro à un sdf de passage sitôt rejointe la grande bouche du métro. Qu’en reste-t-il de ces belles images ? Un peu d’autosatisfaction d’être et d’avoir été.

Ailleurs, il se peut que l’on en sourit encore de se prendre à penser qu’on pourrait bien essayer de le faire nous aussi, le grand écart. Qui alors nous aura véritablement parlé de la danse ?

Retranscription d’un mémo audio enregistré à la sortie du Théâtre de la Ville le 23/06/2014 :

Pine à bouche

Ce que j’en ai marre de ta gueule d’acteur, de ton maintien de danseuse ; ce que tu peux me casser les couilles avec ton t-shirt noir de technicos. Merde, mille fois merde. On le sait que tu sais danser. Jouer, non. T’es mauvais comme 12 cochons. Pas d’émotion, pas de fragilité, pas d’humour. On sourit quand on doit sourire et ils le font les cons. Un grand plateau moche. Pourquoi tu me coinces assis là ? Pourquoi tu fais pas ta connerie de savoir-faire dans le hall pour que je te rende visite simplement ? Que je passe et me casse. Je m’en fous que tu ressembles à une épingle à cheveux avec ton air sévère berlinois vu, archi-vu 10500 fois. Je m’en fous de tes hommes en costards cravates qui bougent comme des puceaux de conservatoire qui croient qu’il faut débouler avec une hystérie de cheval pour se pointer en scène avec l’émotion dans la gorge et dans les pattes et idem pour quitter le plateau. Ah tu ressens, mon con, hein ? Tu veux nous le dire, tu veux qu’on témoigne de ta beauté intérieure, de ton sérieux dévoué ? Ton mur de polystyrène à 100 000 boules se casse la gueule … Wouaf ! Wouaf ! Wouaf ! Mdr ! Mais c’est le putain de TDV qui devrait s’incendier pour qu’il s’y passe quelque chose. Putain, qu’ils crèvent ces danseurs, acteurs, footballeurs qui croient qu’ils nous apprennent quelque chose quand ils font un geste tellement juste et décidé, parfait ou pseudo hésitant, assumé ou merdique. Putain, vous n’y voyez rien, vous n’y connaissez rien malgré des hectolitres de technique. Elle sera toujours approximative. Vous y pigez que dalle en fait. Ah contexte, contexte, tu nous tiendras toujours. C’est ça la culture à sauver ? C’est ça l’art qu’il faut défendre ? C’est ça l’argumentaire des artistes ? Belles choses bien faites dans une tête bien nulle. « Mais si ça te plait pas, t’as qu’à partir », n’est-ce pas ? « Pas obligé d’aller au théâtre ! » C’est comme « Pas obligé de rester en France ! » Ça sonne bien FN les arguments des adorateurs professionnels. Ben non, Théâtre de ta Ville ou pas je suis chez moi et je t’emmerde. Si t’avais encore 2 grammes de punk dans la tronche, tu chierais sur ton extase, croyant de mes deux. Évidemment que tout est un peu émouvant sur une scène, si on n’est pas trop idiot dans ce qu’on vient y revendiquer. Amateurs, professionnels, culs-de-jatte … on s’en fout. L’important sur une scène, c’est de ne faire que la traverser. Si tu t’implantes comme si t’étais chez toi, c’est foutu. Il peut prendre l’envie de t’expulser comme un sagouin de proprio usurpateur ou de se barrer simplement. Sois une plume légère, une plaisanterie balourde, un censeur pontifiant, mais crois-moi, ne nous explique jamais la raison de ta présence. Ainsi tu t’envoleras toujours. Théâtre, tellement à côté du théâtre et qui s’y pense au centre, tu vides mon cœur et mon esprit. Tu m’emmerdes dans les grandes largeurs de ton plateau. Pourquoi tout ça finalement Pina ? Pour être un jour érigée en un monument du Reich Républicain de la Culture ? Même si c’est pas ta faute, va chier Pina et dors en paix. Game over. Tout est annulé. La partie est à recommencer.

SCRAP Diary – 05 / À quoi sert la guerre ?

David Noir_Scrap

À quoi sert la guerre ?

Je parle ici de la guerre quasi ethnique, culturelle, passionnelle et pulsionnelle ; la guerre raciale pourrait-on dire, au sens de l’affront fait par la race que représente « l’autre ». Le pan plus terre à terre de la guerre, celui du calcul trivial visant à s’accaparer les biens d’autrui, devant être plutôt considéré, par ses motivations, comme un prétexte à l’expansion de son propre clan et non comme le fruit unique de l’impulsion belliqueuse.

Que retire donc effectivement l’homme de ce qui peut être regardé comme un comportement social parmi d’autres, tant il est répandu à toutes échelles et dans toutes les cultures ?

Une fois les sentiments et les corps ravagés, épuisés, las, mutilés, on se retrouve, tristes. On n’est jamais heureux, plein, d’avoir agressé, méprisé, conspué ; je n’imagine pas, « tué ».  Comme dans le sexe ou lors d’une compétition, on ressent une poussée d’adrénaline dans le conflit. Quelque chose d’animal nous pousse « hors de nous ». Il nous semble que l’autre agresse en premier lieu, par sa façon d’être, ses propos stupides, « à l’emporte-pièce » ou désobligeants. Tout son être est un repoussoir qu’il faut anéantir ; une insulte à notre propre existence, à nos points de vue. Il est une entrave à notre expression, pire encore, à notre développement. Et ce serait une erreur, un déni de la réalité de ce que l’on ressent, que de vouloir étouffer ce sentiment bien tangible. C’est plus fort que soi. L’autre et tout son comportement social avec lui, sont devenus l’incarnation, le symbole et la chair de tout ce que l’on déteste. Sa personnalité supposée cristallise notre ressentiment à échouer dans nos tentatives d’émancipation du réel. Car nous sommes limités et ces limites prennent soudainement le visage de l’ennemi. Il est une entrave.

La haine fonctionne comme l’amour en prenant pour objet arbitraire celui ou celle qui porte sur sa figure, en son corps et sa gestuelle, dans ses mots, la trace de quelque chose de connu, de « trop » connu qui nous appelle. Le détail nous fait signe, cligne de l’œil à notre intention pour nous dire : « tu me reconnais ? » Dès lors, la machine est lancée. L’engrenage et ses rouages se mettent en branle ; difficile alors d’enrayer le processus. Ces exaspérations, ces fantasmes d’attaques ou, a contrario, ces effluves de désir et de séduction, semblent avoir un fondement bien réel, parfaitement concret. Soit la provocation est ouvertement effective, soit elle est induite par le geste, qu’il soit acte, regard, parole ou même omission de manifestation. Dans tous les cas, quelque chose est déclenché. Et s’« il » est déclenché, c’est bien qu’il a été enclenché auparavant, parfois depuis des lustres. Quelque chose qui était retenu trouve sa libération dans une soudaine autorisation à être. Amour et haine sont des sentiments exaltants car ils autorisent à faire un pas fulgurant comme un mouvement de ressort, vers une impression de liberté qui ne réclame que l’accroissement de son étendue d’expression. C’est du moins le sentiment que nous en avons sur l’instant, dans ces moments qui précèdent et sont à la source du déclenchements des hostilités ou du désir. Pourtant, bien souvent, la résolution nous livre une sensation inverse. Celle de nous être dupés nous-mêmes, d’avoir cédé à une impulsion qui a pris le pas sur notre intellect. « Comment en sommes-nous arrivés là ? » est souvent la question qui succède à la démarche aventureuse de la guerre ou de l’amour.

Il y a pourtant parfois des amours qui semblent aboutir à une plénitude, soit que notre inconscience « épaisse » diffère l’avènement de la lucidité à venir, soit que l’histoire débouche réellement sur un nouveau chemin dont la perspective est la promesse d’une évolution pleine d’avenir. Qu’en est-il de la « guerre utile » alors ? Y aurait-il des échauffourées sanglantes qui constituent un progrès ou un avantage pour l’un ou l’autre des belligérants ? On nous enseigne que « oui » à travers l’histoire des révolutions. En y regardant de plus près, on trouve souvent un personnage intéressant par son rôle récurrent et prépondérant à l’issue des conflits : le bouc émissaire. Figure rendue peu sympathique quand son sort amène le dénouement, comme c’est le cas pour les tyrans destitués ou exécutés, elle se nomme « martyr » lorsqu’elle est à la source des soulèvements. En ce sens, beaucoup considèrent que la révolution n’est pas la guerre. Comme dans les disputes d’enfants, déterminer le coupable originel revient à désigner « officiellement » celui qui a commencé. C’est bien sûr vrai dans la plupart, si ce n’est dans tous les cas de domination, quelque forme qu’ils prennent. Néanmoins, le recul du temps nous renseigne sur la réelle utilité de l’élimination ou de la punition sévère du dominant : opérer pour l’individu ou la société un changement d’état du sensible qui, sans l’étêtage de la pyramide hiérarchique, ne parviendrait pas à se renouveler. Peu importe que ce dominant se soit avéré faible ou fort dans l’exécution de son pouvoir. Là aussi, la relativité de son action n’entre finalement que peu en compte, hormis pour en écrire la légende. Seul critère efficient pour passer à l’acte : le dépassement de notre seuil de tolérance à l’insupportable. Au bout, que trouve-t-on ? Une dépouille pantelante dont le sang noirâtre vient ternir la gloire du trophée.

Mais qu’est-ce donc que « l’insupportable » juste avant qu’il ne devienne « l’intolérable » ? Dans le cas de l’amour, c’est la limite irritante de l’attirance non exprimée ; pour le simple désir, qu’il soit criminel, envieux ou passionné, c’est le non assouvissement vécu comme un manque ; pour l’envie de batailler, ce pourrait être le débordement de l’insulte faite à nos valeurs, le dépassement en deçà des restrictions du niveau matériel indispensable à un confort relatif de vie ou la réduction imposée de notre capacité à nous projeter dans l’imagerie d’un bien-être futur. Dans ce cas précis, en découdre avec l’oppresseur, c’est se donner une opportunité de rétablir à ses propres yeux un horizon acceptable, qu’il soit tangible ou fictif.

Une occasion de s’éviter des querelles graves ou bénignes et par là même, de vivre plus sereinement en réservant ses forces à d’autres causes, serait de connaître mieux la nature de la menace avant d’entreprendre toute action difficilement réversible. Dans notre civilisation humaine, on appelle cela « réfléchir ».

La réflexion a eu parfois ses beaux jours au cours de l’histoire des peuples dans des périodes où il était de bon ton - « sexy » dirions-nous aujourd’hui – de faire montre d’élaboration intellectuelle. Ce fut parfois l’inverse, quand l’action spontanée plus que sa justification, eut le vent en poupe. Mais, quelques soient les époques, la question reste la même : que valent nos aptitudes mentales face à l’excitation frénétique des corps ?

Nul besoin d’attendre la naissance de situations dramatiques pour détecter la tendance du moment. La confirmation de la venue d’une crise sociale peut se lire dans « l’état d’esprit » d’une population sur une plage de temps donnée. Le désir de consommation au-delà de ses besoins, y compris des denrées culturelles, me paraît être un indicateur judicieux de l’état de dépendance et donc, d’irascibilité des individus. Voir, entendre, consommer, s’informer, lire … ne devrait pas systématiquement être pris pour une soif de découverte. C’est, en ce qui concerne les temps occidentaux présents ou, pour me circonscrire à ce que je connais, le cas des milieux parisiens ou de ceux d’autres grandes villes assimilées, la marque selon moi, d’une dérive euphorique de ce que l’on appelle volontiers « l’appétit de culture ».

Je n’ai pas l’intention à travers ces lignes de faire l’apologie de l’ignorance et, pas plus que d’habitude dans ces pages, je ne prétends me placer en historien ou sociologue que je ne suis certes pas. Ce billet comme tous les autres, ne témoigne que d’une réflexion personnelle et surtout d’un sentiment intime qui fait naturellement surface à travers les préoccupations dans lesquelles m’aspirent mes rêveries de création, en butte à ma vie concrète. J’écris donc « d’instinct », mû par le déroulement de mon processus actuel, en tentant de ne rien « vouloir » raccorder de force entre les mailles de mes filets lancés à la dérive. Je suis donc, plus que je ne provoque, le déroulement de ma pensée, car c’est le sens naturel de mon fonctionnement, à tort ou à raison, depuis que faire surgir des formes artistiques ou conceptuelles est au cœur de mon quotidien.  En ce sens et contre toute logique pécuniaire, réfléchir ou inventer à partir de mon simple vécu, est devenu curieusement plus nécessaire et intéressant pour moi que le spectacle de n’importe qu’elle autre actualité. Ce repli relatif, qui me semble ne disposer de jamais assez de temps pour me délivrer toute sa teneur, ne me coupe aucunement du « monde ». En tous cas, pas plus que ma vie un tantinet plus sociale d’avant, ne me le faisait découvrir. J’ai en charge un monde intérieur « suffisant » pour l’arpenter, sans finir d’en connaître tous les détours et anfractuosités durant ma vie restante. Ce monde n’est pas autarcique. Ses frontières sont poreuses à tel point, qu’elles ne cessent d’y laisser entrer des particules de mondes environnants directement ou par osmose. Fruits de l’enthousiasme ou du désagrément, rien ne se perd.

Mon exaspération de ce que je considère être « la bêtise » n’a pas pour autant diminuée. Je me demande aujourd’hui simplement, dans quelle mesure il est nécessaire de l’exprimer brutalement en dehors d’une mise en forme réfléchie et adaptée. Le risque majeur, bien entendu, d’opter pour une posture le plus fréquemment mutique ou absente du « débat » est d’en arriver à accumuler un tel degré de colère que l’issue n’en puisse être que la frustration à défaut de l’explosion. Mais quelle explosion m’éviterais-je puisque je n’ai pas l’intention de couper la tête des roitelets du voisinage ? Au mieux je ne pourrais que m’imposer une joute inutile dans la mesure où il est un peu tard pour me lancer dans la carrière politique. Quant à la satisfaction de briller de quelques minutes à quelques heures si je parvenais à mes fins ? Je n’en recueillerais que la lourdeur de devoir gérer la controverse et les amitiés partisanes subitement apparues, qui ne seraient qu’encombrements inutiles puisque je n’aurais pas le désir de les faire fructifier. Vaincre ou convaincre idéologiquement m’importe donc peu. Quant à la frustration de ne pas exister sur le terrain social, j’en tirerais plutôt la fierté de ne pas avoir la vanité de considérer ma contribution, pas plus que celle de quiconque, comme importante. Et pourtant, mon animalité me taraude de temps à autres. Heureusement, la scène et sa fameuse catharsis sont là pour amplement répondre à mon besoin de violence bestiale.

Sur cette base, la récupération médiatique de la parole scénique, aussi consternante ou brillante soit-elle, pour en faire un emblème d’agitation politique, me semble certainement l’acte social le plus irresponsable et imbécile qui soit. De même, empêcher ou contraindre la catharsis est le plus sûr moyen d’ouvrir un jour à deux battants, la porte aux violences civiles. Il est évidement indispensable, de ce fait, de laisser une liberté totale à l’expression publique, en particulier dans le cadre de la représentation dite « artistique », au-delà de toute idéologie partisane, quelle qu’elle soit, à moins d’être suffisamment habile politique pour faire jouer les rouages administratifs qui feront naturellement taire la bête, mécanismes dont je serais bien surpris d’apprendre qu’il en manque dans la société française. C’est en effet la seule fonction réellement sociale de la scène que de permettre l’évacuation des tensions par identification. Au pire, on risque Les Beatles et les fauteuils de l’Olympia ; quelles proportions avec la Shoah ? On croirait pourtant ces derniers temps, à force de heurts et d’oppositions stériles, revenir à l’ancienne polémique qui faisait s’affronter le divertissement avec le spectacle ou le film « d’auteur » il y a encore trente ans et qui n’avait pas plus de raison d’être. Comme les poissons à l’embouchure des égouts, certains publics se nourrissent également dans la queue de la comète de la catharsis et trouvent leur compte dans les miettes que l’ego de l’interprète leur laisse. Spectateurs et créateurs transfèrent, chacun depuis leur place, leur besoin d’échapper aux limites du réel. Peu importe et tant pis pour eux, dirais-je, si certain/es se contentent d’une pitance bas de gamme et passent à côtés de mets plus raffinés. Si notre monde a bien une caractéristique, c’est de rendre la connaissance accessible. À chacun/e de faire le choix de ses exigences. Les chemins sont d’une variété infinie et peuvent être longs, mais qu’importe, nous avons notre vie entière pour en suivre les parcours. On ne peut contraindre personne à épouser une pente plus qu’une autre par l’interdiction, si l’individu a séjourné dans un bain culturel corrompu par des pensées malsaines ou intolérantes. Cela ne viendra que de son éveil à une autre ouverture d’esprit. C’est ainsi valable pour tout un chacun/e selon l’environnement qu’il a, bien souvent, subi et, plus rarement, à partir duquel il a pu se révéler à lui-même en profondeur. Car pas plus qu’on ne devient œnologue en se saoulant la gueule ou fin gourmet en bâfrant, on ne devient civilisé en dévorant du bouquet télévisuel, de l’abonnement de théâtre, du cinéma à outrance ou en s’enfilant des queues d’expositions et des programmes de festivals. Qu’on se le dise, la diversité ne se retrouve pas dans la fabrication de foules. Certains/es se félicitent de la fréquentation des grands théâtres comme d’un gage d’engouement culturel ou pire encore, du succès des cartes de cinéma ; pour ma part, je trouve qu’on remplit trop car on remplit mal. Quelle différence notoire cela fait de décider de pénétrer sans préméditation dans un musée méconnu parce que le moment s’y prête, plutôt que de s’enfourner à la suite de centaines d’autres, pour voir ce que d’autres encore, pensent qu’il faut avoir vu! Se cultiver n’est pas voir ou lire ce qui se fait alors, mais bien dessiner son cheminement propre et se forger ses outils sensibles en dehors de tout balisage.

Les nouveaux barbares d’aujourd’hui sont là, bien en vue, pour témoigner de l’inverse. On en trouve autant chez les parvenus du bien penser, en mal d’expression politique sur les réseaux sociaux, que chez les spectateurs voyeurs, s’improvisant fascistes d’un soir. Que les manifs furent soi-disant pour tous ou réellement contre chacun n’aurait réellement pas eu plus d’importance si on n’avait pas relayé indifféremment leurs passagères apparitions par des coups de théâtre rhétoriques autant que médiatiques. Même cas donc à mes yeux, que celui des humoristes douteux vis-à-vis desquels on ne devrait pas avoir à commenter l’application des lois quand, par coup de chance, ils les enfreignent stupidement par excès de confiance en soi. C’est ça aussi, agir à gauche. Étrange définition de l’actualité qui vient bourdonner comme la mouche du coche à l’oreille du législateur comme du particulier, quand il n’y aurait qu’à laisser faire pour que l’animal s’enfume et s’asphyxie de lui-même dans son terrier. Dans un cas comme dans l’autre, des lois sont votées ou appliquées ; il fallait réfléchir avant de déléguer ses pouvoirs si on n’était pas d’accord avec le principe ou bien se donner les moyens de renverser la république. Inutile donc de se doter des ailes d'un petits Saint Just quand on sait qu’on n’ira pas à l’échafaud. Nos aïeux révolutionnaires ou autres, après avoir déversé des ruisseaux de sang, nous ont finalement légué le statut de petits bourgeois, bon. Je ne nous vois pas actuellement, pour ce qui est du plus grand nombre, toutes tendances confondues, suivre exactement leurs pas sur le sentier des barricades, à grands coup de « like » cliqués sur Facebook. Qu’aurait-il fallu en dire de plus ?

Non, le mouvement social n’est pas, de loin pas, systématiquement le cœur de l’existence humaine, pas plus que le commentaire journalistique n’est à la source de la philosophie. L’agitation endosse les nippes de la conviction comme le désir excité le fait des frusques des sentiments. Pour moi, les uns valent bien les autres. Je ne vois pas spécialement de hiérarchie entre assouvir ses désirs avec un partenaire de passage et se sentir transporté d’amour pour son idole du moment, si ce n’est que l’un veut faire croire au bonheur. La seule véritable nouveauté serait de mettre un bémol à ses croyances. Notre monde social tout entier se résume toujours à des croyances, si étriqué et éternellement dérisoire qu’il est, à force de ne pas prendre en compte ce simple et triste postulat. Misérables croyances, avis et points de vue, que l’absence de recul autant qu’une curiosité carencée, empêche régulièrement d’analyser d’un œil critique. Rien ne me semble plus néfaste de ce fait, que la réaction passionnément bidon, donnée à chaud par des internautes faussement indignés puisque non réellement atteints dans leur environnement vital. Après un certain intérêt pour le phénomène des débuts, le reportage à sensations, caméscope au poing, le tweet d’humeur, la déclaration intempestive ou l’étalage courageux d’échanges impulsifs derrière son ordinateur via des plateformes sociales, ne me semblent vraiment pas aujourd’hui, favoriser ce que l’humain a des meilleur. Internet, malgré le génie de son fonctionnement, n’a, de ce fait là, rien à envier au café du commerce. Tout comme le petit blanc sec de 8h du matin pris sur le zinc assure d’ouvrir la journée par une belle brochette d’imbécillités populaires, l’ivresse de se sentir important/e à coup de micros réactions aux événements afin d’épater la galerie, garantit avec la même efficacité, de faire l’impasse sur sa propre profondeur chaque jour un peu plus et à chaque connexion. S’y pencher un tant soi peu avant de poster, permettrait pourtant de sonder le vide potentiellement abyssal que peut risquer de contenir notre enveloppe, à travers l’étude comparative à peine survolée de la navrante médiocrité des échanges. Connaissance : zéro ; pertinence : pas mieux.

Pourtant, un peu de vie intérieure, juste gardée pour soi et diffusée à sa seule et unique intention créerait autant de silence sympathique sur les ondes, dans les rues, sur le Web et bien sûr, à la télévision. Mais il ne faut pas trop en demander. Le fond de commerce est trop riche et réveille trop d’appétence. La démocratie, comporte sans nul doute la liberté d’expression, mais également celle de penser. En abuser un peu en son for intérieur ne lui nuirait pas davantage, plutôt que de la transformer en une icône braillarde et stupide. Mais il est vrai que pour réfléchir et rester chez soi, il faut déjà avoir le luxe d’un « chez soi ». Curieux que ce ne soit pas ceux/celles qui en sont dépourvus que l’on entende le plus. Tant qu’on gueule, c’est qu’on a la santé. J’imagine que l’humiliation d’être à la rue stimule moins les cordes vocales. Sans doute ne faut-il pas attendre cette extrémité pour revendiquer son « droit » à l’existence, me dirait-on du côté de la vraie gauche. Ce serait indubitablement juste si la vraie misère n’était silencieuse et que le paradoxe d’une société aussi cruelle et indifférente que la nôtre, ne permettait de donner de la voix qu’à ceux/celles qui en ont en réserve.

Oui, nous pourrions, les un/es comme les autres, rester un peu chez nous puisque nous en avons le bénéfice, pour réfléchir tout bas et que dans le relatif silence de nos voix, on entende le murmure de ceux qui auront l’agrément de ne pas oser trop la ramener encore. Vrais exclus plutôt que leurs médiateurs, vrais enfants plutôt que leurs parents, vraies victimes plutôt que leurs protecteurs. Oh il ne faudrait pas longtemps, certes, pour que ceux-là, ragaillardis du poil de la bête, ne reprennent à leur tour le flambeau de la bêtise vantarde publiquement énoncée, mais cela créerait assurément un joli moment de temps suspendu. Un temps, peut-être similaire à celui qui survient juste après la déflagration de la dernière bombe d’un conflit armé finissant, que j’imagine hypnotique pour ceux qui ne l’attendaient plus. Car il y a bien une fin à toute chose. Une forme d’expression intelligente serait parfois de la devancer.

Oui, si après cette courte retraite du mot proféré, on se rendait compte que l’on n’avait pas tant que ça à dire, on pourrait plus souvent se contenter de l’enceinte des théâtres pour venir y délivrer quelques assertions bizarres à ceux qui seuls, souhaiteraient les entendre.

Oui, c’est sûrement parce que je n’ai pas tant que ça à dire que je juge inutile de brailler ma haine et ma lassitude dans les rues, en dehors des plateaux. Tout comme il en est du minimalisme de mon monde intérieur, l’espace d’une scène m’est amplement suffisant pour y vivre et résoudre l’incohérence de mes contradictions.

Oui, contradictions, car si l’on souhaitait l’éradication d’un ennemi, il serait bien simple de lui couper la tête à la condition d’être prêt à plonger soi-même et son époque dans un bain de sang. Dans le cas contraire, mieux vaudrait s’abstenir du ridicule de la communication outrée et rentrer en soi-même plutôt que de prétendre faire valoir son opinion tout en craignant de se salir les mains.

La créativité a l’avantage d’allier la fantaisie débridée du fantasme à l’ivresse de la surpuissance ; et tout ça pour pas cher, hormis quelques nuits blanches et peu d’argent à la clef si on s’y adonne de façon un peu trop monacale. Il n’empêche que personne ne nous interdit de rendre notre monde moins clinquant, moins choquant, moins tapageur. Quand je dis notre monde, je parle bien de celui propre à chacun et non du monde qui n’est fait que de toutes ces étranges additions de singularités, parfois tellement banales qu’elles devraient simplement avoir l’intuition de se taire d’elles-mêmes.

Le silence dont je parle n’amène pas à baisser la tête ; il n’est pas celui de l’enfant mis au coin. Il est porteur de l’observation mutique qui laisse d’autant mieux sentir son pouvoir sur celui qui se sait observé. Non, le silence n’est pas la soumission. Il est le préambule à la parole à bon escient. Il est celui dont l’avènement menace les tribuns qui faisaient l’instant d’avant encore, piaffer les foules. Celui qui sonne le glas des meneurs de revues d’opérette adulés des suiveurs. Celui qui inaugurerait enfin la mise sous tutelle des « grands hommes » prétendant faire l’histoire. Il serait le calme sans la tempête. Il serait l’action décisive, adoptée et mise en œuvre le jour où l’heure nous semblerait venue d’exister paisiblement mais en éveil, bien loin, hors de la cohue de ceux qui « savent ».

Et SCRAP dans tout ça ?

SCRAP est ce projet dont je souhaite qu’il ne raconte rien, pour mieux dire « tout » ; en tous cas un certain « tout » ; le mien et peut-être celui de certain/es autres qui aiment à se repérer uniquement dans l’indicible.

SCRAP Diary – 04 / L’Amour Capital : richesse et misère des affects

David Noir_carte_SCRAP06
- Carte SCRAP N°6 - David Noir -

Je n’ai jamais pu survivre dans un couple avec une personne m’aimant de tout son amour. Il lui aurait fallu en garder bien davantage pour elle. Je n’ai jamais désiré qu’un pacte, aussi doux soit-il, me conduise à épouser le dogme d’un tel amour. Aussi n’ai-je pu que m’en tenir à de multiples distances toutes plus respectueuses les unes que les autres. Parce qu’autre chose m’appelait et me disait de ne pas porter tout ça ; de ne pas m’en charger et me laisser indolemment m’évanouir sous son poids. Parce que l’amour est aussi toujours l’affaire de quelqu’un d’autre que de soi-même. Parce qu’il n’existe nulle part d’endroit où vivre la même chose au même instant en commun. C’est sans doute aussi pour cela que j’ai tellement aimé de gens qui ne s’intéressaient pas à moi. Pour fuir ça. Pourtant, j’aime moi aussi et ressens ce que cela veut dire.

Aucune amertume dans mes propos. Bien au contraire, la joie d’apprendre un peu plus chaque jour à ce sujet. Quelle distance mettre entre l’amour et son propre travail pour ne pas se sentir sous pression au point de s’endormir sans plus voir le quotidien habillé de son regard à soi, au point de s’en faire péter les veines du derrière comme celles de l’œil ? Qui donc peut comprendre ça ? Pas ceux/celles qui encensent l’aveuglant « je t’aime » plutôt que la lucidité. La femme amoureuse ? Peu probable. L’homme méchant ? Mieux vaut les prochaines fois, l’éviter. Et c’est ainsi jusqu’en politique, où la passion de l’aveuglement, le désir de toujours nier son propre réel l’emporte sur l’écoute de soi. Mais peu importe ce qu’il adviendra de nous, s’il existe toujours quelque part des places où l’excitation de proférer n’importe quoi sur ce qu’on n’a pas vécu, est évincée au profit d’un sentiment créatif assez honnête pour fouiller le bas côté des sentiers battus.

J’aimerais que SCRAP, projet sans forme et peu disposé à en avoir, accueille un de ces petits endroits microfissurés où l’amour ne se prétend plus aussi pur, en se mélangeant à la liberté d’être et de penser, plutôt qu’uniquement se proposer de ressentir. L’émotion sans la réflexion, qu’est-ce donc ? Une plénitude à moindre coût si l’on se contente de vouloir situer son ancrage dans l’immédiateté de ce qui advient. Je peux pleurer sans honte ni réserve devant le plus bête des scripts télévisuels ou cinématographiques un peu efficace. Qu’est-ce que cela prouve ? Que la situation m’a ému ? Que j’y adhère ? Rien de tout cela, car ce serait oublier que l’émotion larmoyante n’a rien de commun avec celle qui provoque le rire. Mes larmes ne sont que des automatismes aussi ordinaires que celles abondamment obtenus par des accords mineurs bien sentis plaqués à bon escient sur une guitare ou un piano. Les larmes de tristesse d’un public ne font bien souvent que secouer leur préalable mélancolie de spasmes, tandis que le rire esclaffé provient tout entier de la stupeur, de l’audace sidérante, de la blague outrancière et choquante, de l’étonnement. Un tel phénomène est bien plus rare et rire, y compris et surtout, devant les démarches les plus heurtantes au yeux des révérencieux de l’amour, m’impressionne et me stimule bien plus que la foi compassée envers ce sentiment tout puissant. En tous cas, je le rêve ainsi ; y compris à l’acmé des plus véhémentes douleurs alimentées par les crises. Lutter contre ce banal et mensonger a priori de l’amour comme étant infailliblement « bon », me fait progresser et grandir. Car, à l’opposé de ce qui semble être dit, nous croulons sous l’Amour. Il se pavane à tous les coins de regard, bien plus « Big Brother » que n’importe quel système informatique de surveillance. Tant que l’on cultivera en soi une seule zone de non droit inattaquable, un seul de ces tabous incroyablement difficile à remettre en cause à force de confusion complaisamment entretenue, il ne sera pas difficile de nous mener par le bout du nez au nom de supposées grandes causes. Et quelle cause plus grande que l’Amour universel lui-même ? Pas directement lui bien évidemment - car combien de forme l’attachement peut-il prendre ? - mais l’image romantique mystique perpétuellement surévaluée qu’on se plait à donner de lui. Nous la portons pourtant comme un fardeau qui ruine nos vies. C’est bien lui le vrai Dow Jones, le mètre étalon du capital, indice référentiel indiscutable de tout ce qui se fait sur l’échelle qui va du bien au mal. Si tout était si simple entre nous et qu’il suffise à chacun/e de quêter et d’obtenir d’autrui ce bon sentiment pour se sentir comblé, je crois que ça ce saurait.

Justement, ça se sait, mais nous n’aimons pas tellement le savoir. Si nous souhaitons si avidement valoriser cette « vertu », c’est peut-être simplement parce que nous pensons si maladivement souffrir de son absence alors que nous ne souffrons que de l’Absence. Absence de tout, de richesse, de réponses à nos caprices, d’impuissance à s’évader des sentiments coupables …. Pas facile de vivre une vie de pauvre, démuni à l’infini de toute certitude. Une seul chose nous obsède dès lors : en trouver des éléments, quelque part, des preuves arrachées de force à la réalité par bribes, n’importe où et particulièrement chez les autres. Approbation, reconnaissance, applaudissements, témoignages de jouissances, sourires ravis … tout ceci nous fait un bien fou. Cet amour qu’encore et toujours, partout on nous vante, on nous chante, on nous filme, on nous représente de façon plus ou moins subtile, est donc bien la panacée, le soulagement à tous nos maux, le remède à notre existence d’errance et de difficultés.

Pourtant à mon sens, le jour où nous apprécierons le réel autrement qu’à l’aune de ce sentiment pur et attrayant comme l’or, les pensées racistes, fascistes, jalouses, propriétaires, totalitaires, homophobes et j’en passe, se frayeront moins aisément un passage vers nos cœurs pétris d’ambivalence. L’amour de l’Amour fait la part belle aux monstres tyranniques, qui naissent spontanément en sa périphérie par simple comparaison différentielle, tant le Mauvais ne peut se tenir debout sans le Bon. Non, un amour bénéfique, scrupuleusement dosé ne dit pas « moi, moi, moi ! » ; ne dit pas « vis pour moi ; sauve-moi, sauve-moi, sauve-moi … de ma propre errance ». Nous savons toutes et tous qu’il en existe d’autres versions, non moins passionnées, mais au moins aussi passionnantes. Est-ce le cul pour le cul, est-ce un savant jeu de rôles, est-ce une composition aimable de nos tempérament comme le suggère au fond, un Marivaux malicieux et peu dupe, souvent visionnaire et sage ? Est-ce au contraire d’autres systèmes que le trop éprouvé duo ? La polygamie, la polyandrie, la solitude, l’amitié amoureuse ? Est-ce le mariage utopique des membres d’une communauté toute entière ? Les alternatives pourraient être légion. Mais non, valeur sûre, mille fois décriée, mais faute de mieux … il y a le couple autoproclamé dieu de l’amour fidèle.

Ma mère m’a détruit par amour, mon père par égoïsme. Ce fut durant ma petite enfance, je ne me suis pas méfié. Ce n’est pas de leur faute, puisque rien n’est jamais la faute de personne. Peu importe aujourd’hui. La seule valeur que j’ai retenu de toute cette comédie dramatique du couple uni, c’est que, tant qu’à « se donner en spectacle » - car il s’agit bien de cela ; se donner, mais dans quelle mesure et jusqu’où peut-on se donner ou se reprendre à l’autre lorsqu’il est réduit à l’état passif de spectateur ? – il faudrait alors que le spectacle d’une telle fusion de l’atome explose en plein vol et ouvre une brèche sur autre chose, par où la lumière et l’air pourraient surgir. Aussi, un spectacle n’a-t-il de sens pour moi que s’il se permet de tricoter ensemble ces deux notions, amour et liberté, entre leur deux pôles, afin que soient émis par la réaction chimique de ce rapprochement explosif, un peu de lucidité et quelques grammes d’oxygène. Il faudrait un jour bien en convenir, les deux matériaux de base sont trop purs pour être vécus concomitamment. Il nous faut hybrider ces sentiments d’être exaltants, afin de tempérer leurs effets sans qu’ils s’en trouvent par trop éteints.

Par delà les fantasmes, veut-on vivre la vie d’un Don Juan, qui dans le réel serait un abuseur et un violeur unanimement condamné ? Qu’à cela ne tienne, car c’est bien là l’incarnation d’une liberté qui fait fi de toute barrière. Souhaite-t-on plutôt un destin de pasionaria amoureuse comme celui d’une Médée qui se donne tout entière à sa cécité amoureuse, jusqu’à détruire dans le feu de son dépit, son entourage le plus proche et le plus adoré ? Pourquoi pas, mais il faut compter sur le fait que la vie véritable ne nous la présentera que comme une criminelle infanticide dont le monde ne regardera les résultas du déchaînement des passions, qu’avec dédain et dégoût. Où sera donc alors passé, dans ces deux cas, la fascination pour le sentiment pur que nous choyons tant ? C’est cette même adulation totalement onirique qui mène en réalité, à la destruction et je le répète, dans notre vie la plus concrète et donc sociale et politique, à l’admiration la plus stupide des positionnements apparemment « forts ». Quelque part, je le crois, comme pour toute divinité inaccessible à nos bras trop courts, l’adulation de l’Amour est le germe de la violence qui nous sépare les uns des autres. Une telle posture est aussi le ferment de l’hypocrisie qui nous pourrit de l’intérieur, résultant de si mal assumer notre échec commun et cuisant, notre paresse active à ne pas être nous-même.

Nous ne pouvons vivre nos vies au cœur de la fiction rêvée et la poésie profonde de notre espèce reste le point ultime et unique de cette promiscuité entretenue par le désir d’être un/e autre. C’est en son centre, à mes yeux, qu’il faut effectivement constamment se replacer pour que le réel nous apparaisse plus lucidement à chaque heure qui s’écoule. La vie vécue n’en sera qu’un compromis hybride, une version combinant le bonheur d’être pour soi et le bien-être de partager les chemins de celles et ceux qu’on admire, qu’on aime, qu’on apprécie. Contre toute lâcheté, contre tout mensonge, contre tout totalitarisme, fut-il de l’amour lui-même, il n’y a rien d’autre à vivre que d’arpenter ce chemin médian et peut-être médiocre, mais qui reste toujours à comprendre.

L’amour est semblable à un minerai enrichi. À l’état pur, il détruit l’être profond et la vie elle-même. Alors, non, la liberté qui nous fait le tenir à distance n’est pas l’égoïsme ou la peur, bien au contraire. Oui, il faut la cultiver sous cette forme par-dessus tout ou, dirais-je, presque par-dessus tout. Pas au-dessus de l’intelligence, qui reste la valeur suprême des humains, mais juste un degré en dessous. Le plateau, la scène publique devrait toujours être l’endroit de l’expression libre, qu’il faudrait mieux distinguer de l’endroit de la propagande politique ou sociale qui porte en son sein les pires chimères et n’offre aucune latitude de penser par soi-même. La scène est par essence carcérale. Quel meilleur endroit que ses quatre murs et ses frontières symboliques pour expérimenter la vie in vitro, plutôt que de (se) raconter des histoires qui font plaisir aux dormeurs ? Il ne s’agit pas de s’indigner par soubresauts jusqu’à en faire une mode, mais d’entretenir et déblayer sans cesse la voie du questionnement, sans répondre innocemment avec délices aux appels de ses envies et s’y vautrer comme si notre confort avait valeur suprême. Il existe un monde et nous en sommes responsable. C’est certainement très bien de changer son automobile au diesel pour un véhicule plus respectueux de l’environnement. Ce serait tout aussi bien et nécessaire, d’interroger avec régularité, nos grandes mythologies fondatrices pour en comprendre leurs sens manipulateurs et possiblement cachés, plutôt que de penser l’humain au prorata des valeurs de Walt Disney. La simplification à outrance et le rejet de la « prise de tête » font la part belle à l’imbécillité de nos comportements. Si on ajoute par-dessus ça, la vanité de vouloir exister avec importance, valorisée comme le vrai plus par la hiérarchie sociale, nous obtenons le grand vacarme duquel surgit perpétuellement notre longue plainte de ne jamais parvenir à nous en extraire. Affinons donc rapports et regards, écrits et relations, dussions-nous ne pas savoir où nous en sommes, si ce n’est par l’infra-résonance d’une vibration intime qui nous dirait muettement : « ça pourrait bien être aussi par là, dans ce petit coin de sentiment là sans importance, qu’il faut jeter les yeux. Va donc voir. »

L’homme qui marche

Bernard Bousquet, exposition. Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros
BERNARD BOUSQUET, EXPOSITION.
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros

Le Générateur continue d’écrire son histoire de l’immédiateté dans, sur et entre ses murs.

Le travail de Bernard Bousquet, plasticien, croise mes préoccupations ; sa personnalité sciemment anti-spectaculaire aussi. Homme secret, il se confie avec méfiance et circonspection. Le résultat de sa création, à la fois gigantesque et mesuré, lui donne raison, particulièrement en ces temps de déballage dont les médias se font souvent le relais de la résonance creuse. Le travail de Bernard Bousquet donc, mot employé ici à défaut de mieux car il ne fait pas mystère de ne pas l’aimer, est méthodique et scrupuleux. La technique de la sérigraphie l’impose et sert parfaitement son tempérament et sa quête d’artiste. Elle lui apporte efficacité, lisibilité, ampleur et détails.

J’ai plaisir à écrire cet article comme j’ai eu plaisir à assister au vernissage. Les immenses rouleaux de toiles, imprimés à mesure de la succession répétitive du positionnement des cadres, tendus de soie et encrés, restent en mémoire et impriment à leur tour la rétine et l’imaginaire d’un paysage glorieux.

Quelque chose de chevaleresque et d’héraldique habite l’espace ainsi paré. Autant peintures que manteaux de scène, les immenses traînes donnent l’impression d’un luxe profond, ancré ou plutôt, encré dans l’histoire. Les toiles de Bernard pourraient parfaitement envelopper les corps des protagonistes du couronnement d’un Boris Godounov somptueusement vêtu. Textile, motifs, couleurs et trames n’impliquent pour autant rien du maniérisme souvent propre au vêtement. Le rendu préserve le caractère brut de la toile qui respire et mène au raffinement, non par le souci d’un trait « léché », mais par la pensée qui lui préexiste. La notion de concept est ici palpable, mais jamais didactique car « simplement » transcrite à travers sa mise en œuvre. Impact et économie (dans le sens de minimiser le nombre des gestes par une technique de reproduction en chaîne) sont les qualités développées par l’entrepreneur ou l’industriel. De ces derniers, avec lesquels il partage une expérience de vie et un savoir faire, Bernard Bousquet conserve dans sa pratique picturale, la recherche d’une méthode alliant singularité maîtrisée et production intensive. Cocktail parfaitement réussi dans son cas, où l’intelligence et le calcul ne s’opposent pas à l’émotion, mais au contraire, génèrent la beauté des œuvres. La part dévolue à « l’automatisation » est particulièrement juste et lie directement la peinture à la performance. Du coup, l’abstraction des motifs réitérés ne verse pas dans le jusqu’au-boutisme d’un concept froid qui serait défendu uniquement pour lui-même. La peinture de Bernard est profondément humaine et donne envie d’être « empruntée », comme des chemins sur lesquels on voudrait marcher en suivant le déroulement infini de la toile. Lui ne s’en prive pas et, l’air de rien, nous indique ce chemin mental, même si nous nous garderons bien de suivre ses pas sur les bandes déroulées au sol, pas plus que nous ne nous agripperons, autrement que mentalement, aux maillages et échafaudages virtuels tombant du ciel le long des murs du Générateur. L’accroche a ici son importance et est, elle aussi, simple et efficace. Retenues en hauteur par des aimants sur des barres métalliques ou, comme dit précédemment, naturellement posées par terre, les longueurs de toiles s’étalent suivant le mouvement implicite de leur support. Là également, aucun maniérisme, ni enfermement forcé par le cadre, tout simplement absent. Le cadre, s’il en existe un, se situe entre nos esprits et les surfaces planes du bâtiment qui les accueille. Ce n’est dès lors, pas une exposition ordinaire, mais une installation de peintures qui invite au mouvement du corps et de l’œil entre ses grandes allées.

On avait pourtant cru, une fois le choc du gigantisme passé - mais il ne passe pas - retrouver la sensation d’une déambulation muséale. Arrive le moment, les moments, puisqu’ils seront au nombre de deux durant la soirée, où la mobilité humaine va à nouveau s’inscrire dans le paysage. Jean-François Pauvros se saisit de sa guitare connectée à un puissant ampli dans un coin de la salle et entame de jouer des sonorités improvisées qui emplissent le lieu. On se rend mieux compte alors de ce que l’on avait identifié sans vraiment en mesurer la présence. Plusieurs sources sonores distillent depuis le début, les variations de leurs ondes via des dispositifs cachés dans des armoires d’acier noir, réalisées également par Bernard Bousquet. Dans chacune, une guitare et un petit ampli se font face et interagissent en direct, en délivrant différents larsens continus de basses fréquences, faisant ressentir des vibrations denses et profondes, mais douces, non volontaristes ; non agressives aux tympans. La guitare active du musicien prend le dessus et Bernard s’anime. D’un geste simple et d’un pas sobre, non démonstratif, il tire et fait glisser, roule, transporte et déroule à un autre endroit ; retourne les rouleaux de toiles. Les visiteurs/euses, spontanément, se positionnent en public de performance ou de théâtre. Encore une fois, simplicité et efficacité de l’acte nous saisissent. La surprise et le plaisir viennent à nouveau rythmer l’instant. Les toiles avaient un verso. On aurait pu l’imaginer ; on ne l’a même pas pensé. Renversement. Nouvelle exposition au sol. Du coup, l’environnement global, par réaction, s’en trouve changé. Rien d’anecdotique ; au contraire, le geste est d’importance et charge le « spectacle » d’une émotion particulière, rare en scène, par son ampleur et la nature infime mais précise du geste concret. Quoi de plus simple que de retourner une surface de tissu ? De ce fait même, l’événement est beau, mémorable, mémorisable. D’ailleurs, de nombreux hôtes empoignent leur téléphone pour saisir la scène. On souhaiterait qu’elle dure davantage, mais là aussi, le calcul instinctif est impeccable. Juste ce qu’il faut pour que le temps se suspende et reste au degré où le duo l’amène. La soirée peut continuer. Anne Dreyfus nous informe qu’il y aura un deuxième renversement plus tard. On s’en réjouit car l’ambiance en est métamorphosée, stabilisée à une hauteur de plaisir mental et donc physique, qui nous indique bien le niveau d’exigence artistique de ce qui se passe. Agir artistiquement est simple et fort ; c’est ce que cela nous dit intimement. Encore faut-il se fendre d’exécuter l’acte ; de faire ce que l’on s’est dit que l’on ferait, sans plus, ni moins ; sans tergiversation, discours, ni commentaire. La démarche physique de Bernard fait plaisir à voir. C’est un bel acte de scène, de ceux que l’on recherche dans la performance ; simples et vrais. N’étant aucunement comédien, cela lui coûte vraisemblablement, de s’exhiber autrement qu’à travers ses créations plastiques. On le ressent, mais c’est tant mieux. C’est toute la qualité et l’enjeu d’un geste véritable et non enveloppé de factice.

Reste à parler de ce duo de clowns, au sens très noble du terme.

Si je résume le déroulement du vernissage à travers ma perception, je suis entré dans la salle principale d’un château médiéval dont les murs et le sol étaient réchauffés de tapisseries grandioses en guise de mobilier, comme c’était l’usage. J’ai suivi l’aventure le long des méandres d’une contemporaine tapisserie de Bayeux, où une indécryptable reine Mathilde et son Guillaume conquérant, défilent leurs exploits dans une écriture de fourmillement de lignes écrasées par de géants logos abstraits ou cabalistiques. J’ai lu, entre ses pleins et déliés, la narration du cheminement d’une pensée qui ne veut rien devoir à la lourdeur du « dire » de soi, des autres ou même du monde tangible qui nous entoure. Puis, le mouvement s’est invité alors, rappelant que la peinture était une activité empreinte, tant d’esprit que de physicalité et que seule la nature vibratoire de ses signes (d’apparence illustrative quels que soient les styles), était son sujet. Puis, plus que le mouvement, le déplacement a pris corps hors du rythme des sons électrifiés, déchirés et heurtés. Le calme qui n’a jamais évacué le lieu, est pourtant alors revenu plus dense, plus fort. C’est dans le corps de Bernard Bousquet qu’il a régné et donné la mesure de ce qui devait se passer ce soir. Sa marche et ses déplacements opérants m’ont marqué. Je me suis souvenu de photographies imprécises dans ma mémoire, en noir et blanc, où un artiste arpente à dessein la largeur d’un vaste espace. Ce geste semble fait pour lui-même. L’homme est droit et vêtu avec l’élégance normale des années 50/60 qui donne toute la singularité de cette époque. Modernité : même si le mot semble désuet, il puise toute sa force dans la concomitance fréquente et naturelle dans ces années, entre la pensée pointue d’un artiste contemporain et son allure d’homme occidental, bien mis, en chemise ou veste de costume. Une droiture qui raconte le contexte autant que l’esprit. Fluxus, John Cage, Yves Klein ou entité artistique moins connue … je ne sais plus. Toujours est-il que le corps, la gestuelle et la mise de Bernard Bousquet en tant qu’artiste contemporain ne sont pas anodins. Ce sont des éléments qui, sans artifice, signent également son œuvre de façon frappante et dans le sillage véritable de la performance.

J’en reviens donc à ce que je qualifiais plus haut de duo de clowns entre Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros. D’un côté, le Blanc, droit et nettement dessiné ; de l’autre, l’Auguste, furieusement dégingandé et à l’âme bariolée. Le corps de Jean-François Pauvros, pour qui l’a vu, est lui aussi, évidemment notoire. Long fer forgé en crosse d’évêque, sa démesurée stature au prorata de sa maigreur, se voûte au sommet pour s’abriter sous une chevelure dense et bouclée, qui semble s’effilocher en fils de fer aux barbes inextricables accrochant l’espace. Comme une revendication ouverte et hautement proférée, de larges verres de lunettes et une chemise aux pans lâchés viennent peaufiner la sculpture. Le rock des années 70 émane de sa silhouette en dehors de toute sonorité de sa guitare virtuose que l’on sent très libre ; d’un accès facile et légère comme un jouet d’enfant entre ses mains. Devant ce corps longiligne aux jambes d’échassier, on ne peut s’empêcher de penser aux figures décharnées de Giacometti. Le chef d’entreprise et le rocker combinent à eux d’eux, une épreuve supplémentaire de L’homme qui marche de 1960.

La peinture n’en n’est pas oubliée pour autant. Il y aurait encore beaucoup à dire du dédoublement dans l’œuvre plastique de Bernard Bousquet et de ses portraits cachés. Les initié/es pourront rechercher dans les entrelacs de signes, ceux, parfaitement lisibles par fragments, reproduisant les devoirs d‘école de sa fille, Irène ou d’autres plus imbriqués dans la matière, provenant de la combustion lente des effets vestimentaires de son entourage. Autant d’empreintes pudiquement prélevées, découvertes puis recouvertes comme il le fait en retournant à vue ses œuvres. Peut-être, dans les unes comme les autres, faut-il voir de frêles témoignages du temps qui passe ; à des lustres de la tapageuse prétention photographique paysagiste ou portraitiste qui prétend capter l’instant, quand, dans la plupart des cas, elle ne nous révèle que l’écrasement de l’artiste sous cette fraction d’inutilité qu’il a été incapable de saisir. Mélancolie d’un auteur, mais non abdication totale devant la démesure que nous impose le déroulement temporel qui se moque de nos existences.

Plusieurs secondes après leur traction sur le sol, j’ai vu les motifs des rubans de toiles poursuivre leur avancée. Défaillance de mon oeil fort probable, j’ai gardé l’image ondulante de la peau séchée d’un python géant dépecé qui serait déployée devant le touriste, acheteur potentiel, par un marchand africain. Sans transpirer pour autant, Bernard Bousquet mouillait alors la chemise et s’amusait, peut-être inconsciemment, d’un marché de l’art où les œuvres gagneraient à sortir des cadres pour être entassées sous les yeux des badauds, connaisseurs ou ignorants. Dans les jambes d’un bateleur au corps sans extériorisation d’humeurs et au visage impassible comme Buster Keaton ; en couple d’un soir, avec Jean-François Pauvros, sérieusement burlesque, évoquant la danse mécanisée de Gilbert et Georges, Bernard Bousquet utilise son corps derrière l’effacement d’une classe retenue et sans émoi visible. Ce faisant, il nous dispose discrètement et à notre insu dans son espace, comme modèles dont il transfigurera en signes les traces éphémères, en nous faisant arpenter les chemins qu’entre ses toiles, il décide de créer. Du moins peut-on l’imaginer.

Évoluant le long des formes étendues redevenues inertes, la musique s’étant à nouveau faite plus sourde, je prend plaisir à réaliser qu’aux antipodes du dessin et du tracé manuel, l’apparente peinture de Bernard présente un projet de fond, photographique et chromatique, dont la dynamique très vivante, s’élabore de façon incroyablement riche et vivace sous la complexité des couches. Autant de simplicité apparente au service d’une rigueur en réalité très tenue dans la présentation des œuvres, rejoint de toute évidence la revendication d’oisiveté dont il aime à s’affubler malicieusement, pour définir Bernard Bousquet comme un aristocrate de l’art, dans la plus belle élégance de l’acceptation du terme.

Bernard BOUSQUET
EXPOSITION
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros
Du 22 juin au 6 juillet 2013
Le Générateur

 

 

 

Journal des Parques J-7

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"Nu comme un ver" avec Georges Milton, réalisé par Léon Mathot - 1933

Je vais bientôt savoir si cela a du sens d’aller au bout de ses forces. Mon cerveau est tellement brouillé par la quantité d’éléments qu’il a gérés chaque jour depuis des mois, que je rêve de choses, de personnes et de lieux, sans plus arriver à savoir si je les ai réellement faites, rencontrées ou vus. Je croyais avoir soutenu des rythmes infernaux à plusieurs étapes de la réalisation de La Toison dort, quand il fallait bâtir un épisode par mois en solo ou élaborer la dernière version, créée au Générateur sous une forme collective,  à l'origine des Parques. Aujourd’hui, ces divers moments me semblent le tout-venant de la création ordinaire.

Ce qui est indispensable, ce n’est pas tant que les choses soient faites ; c’est qu’elles soient sorties de votre tête parce qu’elles ont été faites. Dès lors, je n’ai pas trouvé d’autre issue que de les concrétiser. Ne pas les faire par lassitude ou les refuser, aboutit à laisser s’emmagasiner un véritable amas toxique de déchets non traités à l’intérieur de soi et tout particulièrement, entre ses connexions cérébrales. Cela va du plus petit détail, comme trouver tel accessoire au meilleur prix, le commander de façon à le recevoir dans le bon timing, entrer sur ordinateur une facture mise de côté, jusqu’à la fabrication de montage vidéo ou d’images. Le problème n’est pas dans ce qu’il y a à faire, mais dans la quantité incompressible et ininterrompue d’évènements à traiter. À moins de renoncer à des pans entiers de réalisation ou à me laisser aller à me mettre en grandes difficultés en faisant l’autruche, il n’y a pas d’autre alternative que de répondre le plus possible aux exigences de ce que j’ai moi-même créé.

Étrange effort dans le contexte duquel le temps de faire un café est réellement pris sur autre chose. Je ne me demanderai plus pourquoi des gens courent des marathons pour le « plaisir ». Jusqu’à ces textes quotidiens que je ne peux m’empêcher de produire et dont la rédaction est terriblement chronophage. Ce qui est devenu pour moi, vraiment intriguant, c’est de me demander « qu’est-ce qui » gouverne tout cela ? C’est probablement la question de fond qui m’habite et qui pose également celle de la distance. Sprinter en tête de peloton amène à se mettre hors de portée des autres. Quels autres ? Il ne s’agit pas d’une course où je dispute quoi que ce soit à des concurrents. Je suis seul avec moi-même dans cette épreuve et ne retrouverai la présence de l’équipe et des spectateurs, réellement que le jour J. Ce jour là, je n’aurai plus rien à faire, que me laisser porter. Car si je mets sur pied cet objet complexe et bizarre, c’est aussi pour me payer des vacances. Vacances de quoi ? De tout, je crois bien. De ma vie telle qu’elle se déroule. N’y pouvant désespérément rien changer, je mets en place un suicide agréable. Une alternative à la vie qui ne réclame pas matériellement de sacrifice à la mort. Un entre-deux dans un pays factice que je n’aurai plus qu’à visiter parce que, peuplé par mes partenaires et celles et ceux qui viendront, il sera devenu méconnaissable. Comme une lande abandonnée ou sauvage qui tout d’un coup, s’urbanise. C’est ce que, dans ma conception, un spectacle vivant doit être. Un souvenir dont on peut se remémorer tous les détails comme si on l’avait vécu et qui, le jour venu où il s’incarne de façon tangible, n’a plus du tout la silhouette familière qu’on s’était imaginé lui avoir connu. Là aussi, la distance imposée par l’évolution des formes vivantes joue à plein. Je ne me figure donc pas, le jour de notre première, donner enfin corps à une image fantasmée, mais au contraire, rencontrer des années plus tard, un ancien camarade vieilli et changé. Est-ce mon enfance toute entière qui se trouvera ainsi réhabilitée et remodelée par les ans et les visiteurs, passagers de sa mémoire ? Je ne le crois pas et n’en nourris pas l’espoir. À l’opposé de ce que l’on pourrait imaginer, il n’y a rien de nostalgique dans ma démarche. Mon univers d’enfant est pour moi un matériau, rien de plus. C’est mettre ce bagage à l’épreuve de l’actualité qui m’intéresse. « Puis-je encore vivre aujourd’hui avec ce dont je suis fait ? » est une question à mes yeux plus pertinente et qui peut être reprise par n’importe qui, qui avance en âge. L’adaptation au monde qui court met encore en jeu la distance. Peut-on le rattraper, lui qui s’est mis soudainement à avancer à enjambées doubles ou triples de ce qu’on a connu ou eu la sensation de vivre ? Je tente le pari. Je ne veux pas vivre davantage retenu par le passé, par tous les passés quels qu’ils soient, même les plus récents. Il s’agit de tout faire éclater avant de ne plus en avoir la force ; de tout mettre sur le tapis et foncer dans ce tas pour qu’il se désintègre ; pour qu’il vole en éclats de toutes parts en un strike monumental. C’est mon plan. Je n’en ai pas d’autre. Aussi, dans ce but, ai-je embarqué la cargaison maximum, non pour survivre grâce à elle, mais pour tout flanquer par-dessus bord.

« Nu comme un ver » est le titre d’un film de 1933 (encore cette année obsédante qui engendra Hitler, King Kong et ma mère !) réalisé par Léon Mathot, avec en vedette, le comédien et chanteur fantaisiste Georges Milton, au style plus parigot encore que Chevalier et tout aussi connu à son époque. C’est lui l’interprète de la célèbre chanson bien de chez nous, qui contient dans son refrain « faire pisser Mirza, c’est pour mon papa, les dessous troublants c’est pour ma maman … » Plus connu encore est « La fille du bédouin », qui fait toujours, je suppose, les beaux jours des festivités en maison de repos. L’argument du film nous met en présence d’un homme d'affaires, très riche, qui relevant un défi, parie qu'il peut recommencer sa carrière à zéro. Il gravira ainsi à nouveau les échelons de la société et, une fois redevenu riche, rencontrera l’amour. Afin d’accomplir son exploit, je me souviens qu’il demande à être laissé, dépourvu de tout, sans vêtement, ni argent au beau milieu d’un champ. Je dois dire que c’est tout ce dont je me souviens du film, l’ensemble m’ayant paru assez pénible, notamment à cause du jeu outrancier de Milton, dont j’avais trouvé le personnage arrogant et peu sympathique. Le film a dû être diffusé au ciné-club de Claude-Jean Philippe, un vendredi soir. Comme bien souvent en ces occasions, je l’ai regardé en compagnie de mon père, sûrement ému de revoir un des longs métrages sortis durant sa jeunesse. Je me rappelle avoir été également frappé par la ressemblance de l’acteur principal avec Béla Lugosi, dont il avait la coupe de cheveux plaqués en arrière et la même rondeur de visage qui m’a toujours semblé difficile à faire cadrer avec l’image que je me faisais du comte Dracula, rôle qu’a tenu au cinéma le grand acteur hongrois à plusieurs reprises. Peu importe, en l’occurrence, il ne s’agissait pas de décerner le premier prix du concours de l’acteur le plus grimaçant, mais de comprendre ce qui, malgré tout, m’avait quand même tenu en haleine jusqu’au bout de ce film peu enthousiasmant. Je crois bien que l’anecdote scénaristique de départ en était la seule et unique cause. Je ne veux pas dire que j’ai vu un homme nu à cette occasion - la réalisation ne se le serait pas permis dans un film destiné à être aussi populaire et avec une pareille vedette dans sa distribution. Non, je me souviens que les hautes herbes du champ étaient particulièrement bien fournies pour qu’on ne voit que le haut du torse potelé de Milton. Je crois d’ailleurs que le plan est juste assez long pour donner son sens à l’histoire et justifier son titre. C’est uniquement, l’idée d’être ainsi volontairement seul et totalement nu, livré à soi-même et à sa débrouillardise, à quelques kilomètres d’une ville que l’on s’apprête, non à fuir, mais à investir - voire dans ce cas, carrément à conquérir, qui m’a interpellé.

Si j’en croyais ce cinéma patriote, impossible n’était pas français. J’aurais pu m’en contenter, mais le plus important fut que ce script recelait une notion qui fit son chemin dans ma tête depuis : il y avait un plaisir à se lancer des défis et surtout, que la liberté n’était jamais acquise et même, qu’il était bénéfique et vivifiant de temps à autre, de l’annihiler de son chef, pour mieux la reconquérir, quitte à la retrouver identique. Le chemin parcouru en serait sa nouvelle richesse. Ainsi je compris la nécessité de faire voyager ses désirs, parfois aux antipodes d’un relatif confort ; de les contrecarrer même, pour leur donner plus encore de force à exister. Pour les consolider.

Je ne fais pas du tout l’apologie de la frustration, que j’ai en horreur - en témoignent certains de mes posts - en disant cela. Je parle du besoin d’aller voir au-delà de ses désirs pour ne pas se contenter d’en être satisfait. La différence est de taille. Les frustrations entravent l’individu contre son gré, alors que pousser ses aspirations les plus importantes dans leurs retranchements, leur fait en exprimer l’essence. J’ai opté, en guise d’embarcation pour ma vie, pour la scène et la mise en scène. Chaque nouvelle aventure dans ces contrées, renforce mon acuité à y voir plus clair, affûte mes capacités à en détailler les mécanismes physiques et les lois, m’apporte davantage de précision pour en discerner les contours. Distances et angles de vues permettent de visualiser une géographie en volume. Dans mon cas, j’ai délaissé celle, trop terre à terre à mon goût, se contentant de tracer et rendre visible placements et déplacements, furent-ils de sentiments et d’intrigues, au cœur de l’espace et du rythme d’un spectacle. J’ai bien davantage aujourd’hui la sensation de mettre en scène et de proposer une dramaturgie vivante, en décalquant les rouages de mon labyrinthe psychique à la pointe de mon crayon sec, puis en demandant à mes partenaires de repasser aux pastels gras, sous les couleurs variées de leurs interprétations, les volumes que d’instinct, ils en feront sortir. Je tente une transmission osmotique de mon cerveau et de mes humeurs créatives.

À vous qui me lisez, je propose aussi de partir de ce plan multi dimensionné, quoique flou et lointain pour ceux/celles qui ignorent tout de moi, afin néanmoins, de faire sortir les murs de terre, pour que bâtisses et fortins de cow-boys suivent l’inclinaison de vos propres fils à plomb, il faut bien le dire - comme chez tout le monde - rarement d’équerre avec le sol.

Aux Dieux et aux Parques, durant ces quelques jours, d’avoir la bienveillance de les lester le moins possible, au cas où quelques enfances et petites libertés perdues à reconquérir, voudraient se donner le loisir de germer à nouveau, en poussant cette fois, un peu plus haut que les grands blés serrés du champ où elles ont été égarées.

Journal des Parques J-13

Les dents de la mer
Roy Scheider prêt à faire exploser la bouteille d'oxygène dans la gueule du requin - "Les dents de la mer" (Jaws) - Réalisation Steven Spielberg - 1975 - Scène finale

Extirpés de la nuit animale, notre pire cauchemar est de redevenir une proie.

Je me souviens de Jaws. Rien que le titre que je ne comprenais pas, mais dont je voyais la calligraphie dans les revues, en petits caractères en dessous de la traduction française plutôt libre, « Les dents de la mer », en disait long tout en étant si court. Ce mot énigmatique était un de ces détails étranges et inquiétants à mes yeux, que j’allais prélever au cours de mes explorations, à la surface de la reproduction de l’affiche dont je disposais. Là où, nous utilisions cinq mots, l’anglais se suffisait terriblement efficacement d’un seul. Le prononcer à partir de la consonance DJ’ du "J", me donnait l’impression de simuler l’ouverture de la gueule béante du requin et tout à la fois, me faisait entendre par sa brièveté et sa finale en un « S » tranchant comme un Z, le claquement implacable de cette mâchoire si bien synthétisée par ces sonorités anglo-saxonnes ; sans même parler du « W », symbole littéral, s’il est besoin de le dire, des dents en rasoirs à lui tout seul. Restait le « A », unique voyelle, faux moelleux de la muqueuse interne de la bouche grande ouverte, qui donnait l’ampleur et prolongeait le son. 4 lettres pour 38 ans d’angoisse. Ainsi se noue irrémédiablement des particules de sens à l’imaginaire en formation. Redoutable constat d’une macule qu’aucun solvant de la mémoire ne pourrait plus jamais dissoudre. Unique solution, délaver ces tâches malades jusqu’à ce qu’elles passent de la surface à l’envers du tapis. Autant dire qu’à l’âge « avancé » que j’avais alors, le refoulement, piètre emplâtre des apparences, pis-aller de guérison, ne serait plus possible. Le titre, couleur sang rendait presque l’image terrifiante de l’affiche superflue. Scrutant avec dégoût et fascination la vignette sur le papier glacé, je me perdais dans ses détails, ayant été préparé et happé bien plus tôt encore par le titre français, la première fois que j’en entendis parler à l’école. Comme une relique maléfique, le poster miniature reproduit dans le magazine s’adressait à moi et je ne pouvais m’en défendre. Qu’est-ce que c’était donc que ces dents dessinées comme des poignards qu’on aurait rapidement découpés dans la tôle ? Combien de mètres pouvait bien mesurer le corps de ce monstre surgissant comme le pied vertical d’un T, à angle droit avec celui de sa victime qui nageait sans se douter de l’affreux sort qui l’attendait ? Impossible à dire. Des dizaines semblait-il. Graphiste et réalisateur avaient bien réussi leur coup. Le temps en suspend et l’événement qui allait advenir étaient capturés tous deux dans l’image. La regarder encore et encore ne cessait d’associer dans mon inconscient, celle d’un animal véritable - qui tout aussi dangereux qu’il fut, demeurait pour moi jusqu’alors, un prédateur au même titre qu’un lion ou un alligator – et la figure d’une chimère terrorisante, juste suffisamment éloignée du réel, pour que sa déformation suscite l’épouvante à la seule vue de son portrait sur une affiche. C’en était fait de mon sommeil pour les mois à venir, de mes joyeux étés à la mer et de mon regard d’enfant passionné de zoologie, sur les créatures marines. L’impact fut décuplé quand, durant la semaine précédant sa sortie, un exemplaire original de bonne taille, placardé sur une planche soutenue par un pied de tréteau devant le cinéma pour annoncer l’arrivée prochaine du film, ne cessa plus à son tour, d’accrocher nos regards et de hanter nos pensées. Moi et plusieurs autres garçons et filles entre 12 et 13 ans, nous y arrêtions chaque fois que nous revenions de cours. Après un bouche à oreille nourri qui avait dû surgir bien avant, dans le champ de notre cinéphilie en herbe, l’addiction fut totale pour nous toutes et tous dès le premier jour où nous vîmes l’image en taille réelle. Tout dans cette illustration la rendait iconique. On l’aurait pu croire sainte pour qu’elle nous fascine autant ; tout en elle était diabolique et nous enchaînait plus sûrement que n’importe quelle promesse de paradis. La prescience d’une terreur nous avait captivés par avance ; en quelques jours, la peur fantasmatique d’un réel annoncé fit de nous des zombis. Devenus monstres à notre tour, nous n’avions plus qu’une hâte, que les bobines soient enfin projetées dans la salle et déroulent pour nous la lente agonie de notre insouciance. La semaine passa comme une fraction de seconde autant qu’une éternité. Nous n’en pouvions plus d’attendre. Nous n’en pouvions plus de craindre ce qui n’était toujours pas là. Arriva le grand jour du baptême satanique. À 14 heures pétantes, nous étions en possession de nos tickets d’entrée. Quelques minutes plus tard, nous occupions un rang entier dans une salle bondée de jeunes gens de notre âge ou à peine plus vieux. Un spectateur non averti aurait pu croire s’être trompé de salle et repartir, pensant qu’on aller y projeter un Disney. Il n’aurait pas été si loin du compte ; en fait d’animation, nous allions être mis face à du jamais vu. Du factice grandeur nature, du démon à la hauteur de nos espérances, de l’horreur comme on ne l’aurait jamais imaginée.

Le pire bien sûr, était que nous savions tout cela par avance. Nous étions là pour vérifier notre intuition. Nous n’allions pas être déçus.

« Qu’allais-je donc faire dans cette galère ? » Je ne connaissais pas encore Molière, mais une réplique approximativement du même tonneau, traversa mon esprit une fois que je que je me trouvai pris en sandwich entre mes deux copines préférées de l’époque. Elles s’étaient assises de part et d’autre du petit gars fluet que j’étais, comptant sans doute se raccrocher à moi quand les scènes seraient par trop insoutenables et déjà, quand le générique fit suite à l’inconséquente légèreté des pubs, leurs ongles se mirent à me labourer la chair des avant-bras. Nous étions en juin de l’année 75. La chaleur était déjà forte dans le Var et le cinéma ne possédait pas de climatisation. Avant même que la séance ne commença, j’étais déjà en eau, les bras nus et rougis par la poigne des filles, freinant pourtant autant qu’elles le pouvaient leur hystérie naissante. Je sus alors que je venais de m’embarquer pour vivre de sales quarts d’heure en perspective. Je ne décrirai évidemment pas le film, dont le succès fulgurant dévora une génération entière de tous nouveaux spectateurs. Rien ne vint démentir mon sentiment aisément prémonitoire. Du début à la fin, de la première attaque, qui ne constitua pas un soulagement de la tension, bien au contraire, à la dernière note de musique, la séance fut atroce. Je sortis chancelant de la salle avec mes semblables, après deux heures de torture digne de celle infligée par le traitement Ludovico à Alex dans "Orange Mécanique", à l’affiche trois ans plus tôt dans la même salle, mais que, trop jeune, je n’avais bien sûr pas encore découvert.

Nous ne disions rien ou presque sur le chemin du retour. Certains, modérément hâbleurs, ponctuaient le silence de quelques blagues morbides. Pas de quoi faire esclaffer de rire notre petit groupe sous le choc. Nous nous quittâmes sur des sourires maladroits, chacun/e repartant chez lui/elle, chargé/e comme moi, je suppose, d’une boule à l’estomac qui se résorba en un secret honteux quand il fallu dire deux mots du film à nos parents respectifs qui, bienheureux, s’en contentèrent. Assis sur mon lit, seul dans ma chambre, je pus enfin souffler. Me détendre serait un trop grand mot. Je n’étais pas sportif et n’avait aucun dérivatif physique par lequel l’épuisement aurait pu me laver un peu de l’empreinte de la morsure du squale infernal. Une fatigue moins saine m’assaillit. Je restai ainsi en légère catalepsie de la fin d’après-midi jusqu’à l’heure du dîner où, heureusement, le sujet ne refit pas surface. Il n’en était pas moins là, comme un poison actif et lent, faisant des tours de manège dans mon corps et mon esprit. Je ne tardais pas à aller me coucher. La nuit ne fut pas agitée. Mon corps, qui me semblait peser une tonne, s’enfonça dans l’épaisseur du matelas et le sommeil s’empara de moi d’un seul coup. Levé tôt pour repartir en classe, mon premier réflexe fut de jeter un coup d’œil à ma revue pour m’infliger une dose de ces images terribles, parmi lesquelles deux ou trois photogrammes du film. La revue en question se voulant magazine de vulgarisation scientifique faisant corps avec l’actualité, le reste des photos représentaient des requins bien réels, dont naturellement le fameux grand blanc, héros malgré lui, qui arborait sa denture très spéciale et si spectaculaire sur plusieurs clichés. Inévitablement, une impressionnante pleine page faisait la part belle au résultat d’une célèbre attaque, montrant un homme dont le flanc offrait une blessure béante incroyablement nette, comme tranchée au couteau. Le reste du torse, l’épaule et un de ses bras, étaient eux aussi largement perforés à distance régulière, en un monstrueux pointillé de puits coniques ouvrant sur la chair sanglante, comme si un équarisseur avait scrupuleusement suivi le tracé d’un dessin préalable. Le fait d’avoir vu la fiction peu de temps avant, redoubla l’impact déjà très vif de cette image, capture de la réalité, en lui donnant une force surnaturelle supplémentaire. La bête de cinéma existait bien dans la vraie vie. L’homme s’appelait Rodney Fox. L’attaque dont il fut la victime finalement « chanceuse », survint en 1963, année de ma naissance. Cette coïncidence me frappa, me demandant alors, à travers mon esprit romantique propre à s’infliger d’insolubles questions tragiques, si je devais, par des prières adressées au destin, le supplier de s’enrouler à rebours douze années en arrière, pour que cela n’arriva pas et que je pus échanger ma venue au monde contre l’effacement de l’accident traumatisant de cet homme. L’identification, fruit du cinéma d’Hollywood fonctionnait à merveille, m’insufflant des idées telles que je souhaitais ne pas être né pour que jamais une telle horreur ne m’advienne. Pourvu d’un sang froid incroyable, Rodney Fox, après un corps à corps acharné avec un animal sûrement trois fois plus grand que lui, avait réussi à échapper aux mâchoires prêtes à le déchiqueter. Un reportage me le fit plus profondément découvrir des années plus tard, montrant un homme tout entier dévoué à la cause du sauvetage des requins et en particulier, de l’espèce de celui qui avait failli le dévorer. Rédemption extraordinaire de son ancienne vie de chasseur sous-marin ; si miracle il y avait, au-delà de l’issue de son aventure unique, c’était bien dans ce revirement total, dans cette prise de conscience imprévisible lui intimant de cesser d’être un tueur pour entrer dans les ordres sous la bannière de la protection de ces majestueux prédateurs marins. Malgré cela et la compréhension intellectuelle que je peux en avoir, quelque chose en moi de sans doute trop faible ou inabouti, continue de me laisser sans voix devant le spectacle d’une pareille évolution au cours d’une vie. Sans doute est-ce dû à la faiblesse de ma foi qui ne peut s’attacher à aucun objet de croyance hormis la certitude de la mort. Pas si simple, venant de là et frappé de stupeur face à l’inéluctable depuis mon plus jeune âge, de se convertir à des religions marquées par davantage d’espérance. Je n’en veux pas vraiment, du coup, aux intégristes dont je perçois l’impasse autant qu’elle m’inspire de rejet. Il reste en effet peu de voies, hors un athéisme sans espoir. Le panthéisme qui aurait pu m’attirer, a fait, par son jusqu'au-boutisme, que la vie d’un Christopher McCandless tourne court ; d'un autre côté, les religions monothéistes me semblent fourguer du Dieu en kit en faisant passer la pilule comme une extasie merveilleuse, par la vente sur plan d’un hypothétique Au-delà. Hélas, rétif aux doctrines politiques, mêmes revêtues du voile de la ferveur religieuse, je ne suis pas client. Autrement plus fantaisistes, les polythéismes antiques - il faut dire que je ne connais rien à l’hindouisme actuel, ni ancien -  offrent un peu plus de souplesse. Malgré cela, je me vois assez mal faire des offrandes à Zeus. La famille comme un temple, même laïc, n’a jamais été un horizon véritablement tentant à mes yeux et le libertinage, ancienne version du consumérisme matérialiste, même si j’en défends les valeurs de liberté, n’est pas mon aventure quotidienne. L’art quant à lui, ne m’impressionne plus qu’à de rares occasions. Finalement, sans que cela constitue réellement une croyance, seule la nature mystique du héros, dont je n’ai aucun attribut, ne laisse pas de me fasciner. C’est le seul être tangible, qui à travers de rares cas, d’une certaine manière, fiche une bonne raclée à la mort, dans ses manifestations intempestives et trop pressées d’advenir. De ce point de vue, autant le long métrage de Spielberg, que je ne remercie pas, se complaisait dans des fantasmes horrifiques, autant l’histoire de Rodney Fox - même si nous serions, je pense, bien peu nombreux/ses à faire preuve d’une telle combativité dans une situation identique - nous transporte dans les hautes sphères des combats symboliques. Tout n’est donc pas perdu d’avance face à des puissances dont le déploiement nous dépasse infiniment. Saint Georges, bien que n’ayant pas existé, se joint aux luttes bien réelles des résistants/tes ayant surmonté l’épreuve de la confrontation au mal. Je doute que, comme le plongeur courageux, ils/elles aient été pris de compassion pour leurs bourreaux une fois sorti/es de l’enfer, mais - c’est là où heureusement, une entrave salvatrice est possible à opposer au délire qu’entraîne la peur fantasmatique – ils/elles surent trouver sûrement assez de force en eux pour ramener l’image du tortionnaire, mise en scène pour susciter l’épouvante et la perte de contrôle, à celle plus réaliste d’une bête humaine ayant ses limites autant que le puissant requin.

La force réside donc en nous-mêmes et le courage est l’opération qui consiste à la faire surgir malgré la terreur qui, nous saisissant une fois remis en situation de proie, se tient là, toujours prête à nous terrasser. C’est deux ans après la sortie des « Des dents de la mer » qu’un nouveau genre, venu de l’univers ludique des maquettes et non plus des créatures grandeur nature héritières de King Kong, apparût pour venir, à travers un épisode pionnier, nous rappeler cette formule magique. Cette optique fringante et adolescente arrivait pour nous offrir quelques outils aptes à faire fermer sa grande bouche à Jaws. Avec pas mal d’efforts et quelques combats à coup d’épée laser, la force serait avec nous. La question n’était plus de survivre, mais, se défiant du côté obscur, de pencher du côté du « bien », où, si on ne gagnait pas à tous coups, mourir débarrassé de la peur n’était désormais plus une utopie. Nous entrerions joyeusement bientôt dans la décennie 80, parenthèse en forme de jouet avant les conflits internationaux de la fin du siècle, où incroyablement, les visions de Georges Lucas s’avéreraient particulièrement représentatives. Monde séparé entre bons et méchants, rais de lumières vertes zébrant le ciel des combats, « Star Wars » semblait inspirer la guerre du Golfe dans l’esthétique de ses images. Le grand public ne se doutait pas encore du virtuel et des images de synthèse ; pour l’heure il savourait la SF nouvelle génération et son humour droïde. Déjà loin derrière, échouées sur le banc de sable des années 70, les monstres de carton-pâte avaient fini leur carrière. Jaws s’en était sorti de justesse.

Bizarrement expédié du scénario sous la forme d’un gigantesque plat de sashimis éparpillé sur des centaines de mètres, la grande gueule et ses centaines de dents rangées en ordre de bataille, s’étaient désintégrées sous la déflagration de l’explosion, douteusement improbable, d’une bouteille d’oxygène balancée par un Roy Scheider en pleine forme, bien qu’à la limite de sombrer. L’invraisemblance de cette fin en queue de poisson (je n’ose dire en eau de boudin), laissa même Peter Benchley, l’auteur du livre, sur sa faim. Une certaine morale voulait être sauve pour ne pas laisser le public de grands spectacles à la traîne, dans le sillage des deux survivants - un des héros étant remonté à la surface après avoir réussi à se mettre à l’abri derrière un rocher du fond. Mais le happy end scénaristique a eu du mal à prendre pour les plus fragiles psychiquement et pour ma part, il ne m’est resté qu’une litanie de carnages devant laquelle le dénouement miraculeux n’a eu que peu de poids pour me sauver de l’angoisse persistante.

Ce sont les risques, parfois mal évalués, de la vie de spectateur. Des années plus tard, je découvris le jeu vidéo et quoi qu’on ait pu dire de la violence récurrente certaine des jeux de combats et autres beat them all, la latitude offerte par le medium vidéoludique à travers ses multiples genres, m’apportât et continue de m’apporter d’immenses plaisirs autant que de découvertes. Je ne renie pas pour autant les chefs-d’œuvre de mon panthéon personnel qui m’enchantèrent au cinéma et parmi lesquels figurent d’ailleurs nombre de films d’épouvante, mais je dois aux mouvements du joystick  - comme la traduction littérale de son nom suggestif (bâton de joie) l’indique - la découverte vivifiante de pouvoir parfois, selon les titres, m’évader complètement pour un temps hors de l’histoire imposée, comme c’est le cas dans certains RPG (Role Playing Game) et errer à plaisir en y découvrant des petits jeux mis en abyme au cœur du jeu lui-même, ainsi que d’autres quêtes annexes. Cette possibilité unique dans une fiction, hors sa propre rêverie, m’a d’emblée interpellé lorsque j’ai eu progressivement et sur le tard, l’occasion de découvrir ces univers. J’y ai retrouvé la familiarité de ce que permet la scène ou l’opportunité  d’errance propre au regard donné à la énième vision d’un film que l’on chérit et dont il n’est plus nécessaire de suivre pas à pas l’histoire. Ces ballades latérales, décriées dans les productions « sans maîtrise » scénaristique, ont fait pour moi le charme de nombre de visionnages de films déclarés ratés et sans attrait.

L’art du scénario est une discipline ambiguë dont l’enseignement me crispait déjà fortement à l’université de cinéma, quand la majorité des étudiants y trouvaient les clefs du talent narratif alors que je m’énervais contre les clichés et astuces du genre. Pour quelques Hitchcock, informaticiens du sens, combien de faiseurs aux ambitions de supermarchés ? Je vois encore aujourd’hui, dans ma résistance aux histoires, des similitudes avec un dégoût pour les éducations subjectives portées au rang de dogmes, eurent-elles l’incidence momentanée d’un film. Méfiance pour les contes à se réveiller la nuit ou à ne plus dormir du tout, car comme pour moi, dans le cas de Jaws, ce n’est pas le premier soir suivant l’impact qui fait foi, mais bien les décennies postérieures. Une grande exception est à mettre au crédit des mythes qui, à la différence des cultes, ont su prouver leur bénéfice au-delà du choc de la surprise, pour s’avérer des compagnons de route plus fréquemment protecteurs que néfastes, par la globalité objective qui permet à la libre interprétation d’être. Différence notoire entre totalitarisme des points de vue alignés sur un axe et latitudes périphériques autour d’un phénomène. Les deux formes de transmission se croisent, tant dans l’éducation des masses, que dans la culture du même ordre. Le héros que nous abritons est-il capable de se défaire de l’emprise carnassière des pressions populistes ? Les traces sanglantes encore fraîches de l’histoire récente, n’en donnent pas véritablement la preuve. Peut-être qu’un tour, de temps à autre, du côté des mythologies profondes et des fantaisies ludiques plutôt qu’une immersion dans l’éternelle production d’anecdotes dramatiques, nourrirait plus richement d’exemples de haute stature, nos quotidiens fragiles d’incertitudes ? Encore faut-il que leur traitement soit à la hauteur. Mais comme on dit, à chacun/e ses goûts, n’est-ce pas ? Tous ont leurs vertus s’ils parviennent à nous aider à nous définir.

Sortir vainqueur implique au moins de ne pas s’être trompé de combat.

Journal des Parques J-26

Amok

Amok
Marcelle Chantal et Jean Yonnel - AMOK (1934) - Réalisé par Fédor Ozep d'après Stefan Zweig

Hier soir, rentré tard après l’atelier. Comme d’habitude, besoin de me détendre avant de dormir en mangeant un morceau devant la télévision. Rinçage du cerveau ; remise à neuf mais pas avec n’importe quoi. Zapping en quête de choses interpellantes. Des dessins animés, souvent à cette heure. Incroyablement inventifs. Mais là, non. Devant le défilement des images au hasard, happé soudainement par la beauté surannée et le rythme lent d’un film en noir et blanc sur la 3. Retrouvailles avec un sentiment déjà vieux, celui accompagnant les découvertes intrigantes et parfois troubles, proposées par le Cinéma de minuit de mon enfance. Le contexte a un peu changé du fait de la myriade de chaînes environnantes, mais si on prend la peine de s’y plonger un peu, tout fonctionne à nouveau. J’ai même cru entendre la voix de Patrick Brion. Ce n’est pas une illusion auditive ; c’est bien lui. Depuis la lointaine époque de mes études de cinéma et de ma cinéphilie galopante d’alors, je n’imaginais pas que l’émission existât encore ; ou peut-être m’en étais-je rendu compte un jour, du coin de l’œil, au détour d’un dimanche soir pareil à hier, mais confusément, distraitement. Le film s’intitule « Amok ». Je le prends en cours de route. La scène se joue entre Marcelle Chantal, l’actrice principale, mélange incroyable de langueur et de sophistication, un petit quelque chose de Garbo dans le regard aux nuances argentées dans la lumière, et Jean Servais, charmant jeune premier triste, impeccable dans son costume militaire colonial blanc. Tous deux ont l’accent caractéristique, teinté de mélancolie, du jeu de leur époque. Je ne peux m’empêcher de continuer à les regarder évoluer, comprenant peu à peu le drame auquel la vie les confronte. Elle, enceinte de lui, le lui fait savoir à demi mot, par une presque plaisanterie. Lui réagit, soudainement abattu, préoccupé. Elle se ravise, fait croire à un mensonge ; plus rien n’y fera. Elle se fera avorter du fruit de son adultère. Nous sommes en Malaisie, sur fond d’ambiance et d’esprit colonial. Son époux rentre sous peu par bateau, d’une longue absence. Un médecin est obsédé par elle depuis, semble-t-il, qu’elle est venue lui demander de pratiquer l’intervention sans pour autant qu'elle accepte de le regarder autrement que comme un praticien qu’elle méprise du haut de son statut de riche aristocrate humiliée. Je le comprends au fur et à mesure et le vérifierai par la suite sur Internet, ayant manqué le début de l’intrigue. Lui, veut être considéré autrement que comme l’interlocuteur d’une vulgaire transaction ; il veut qu’elle s’adresse à lui humainement ; il veut qu’elle descende de son piédestal et le supplie. Elle refuse, se fera opérer par une faiseuse d’ange clandestine du quartier chinois et mourra d’hémorragie. Au préalable, lui, regrettant immédiatement son attitude, n’aura de cesse de se faire pardonner. Il la poursuivra jusque dans les soirées mondaines qu’elle fréquente, affrontera son rejet, ses regards de haine et sa moue de dégoût, finira par l’attirer dans un bouge pour, désespéré, lui confier son désarroi et la torture de son âme depuis leur rencontre. Moment surprenant et magnifique, d’une beauté inclassable, où au balcon du bordel misérable, apparaît Fréhel chantant l’attente éperdue du marin absent. Finalement, il l’accompagnera dans la mort en se précipitant dans les flots à la suite de son cercueil sur le point d’être embarqué par le mari, de retour de voyage et découvrant le drame. Sous ses yeux, le médecin se suspendra au cordage, le rompra avec un couteau, et chutera au fond des abysses avec le corps sur le point d’être rapatrié en Europe, pour lui épargner la honte de l’autopsie. Fidèle à sa promesse douloureuse, faite sous le sceau du secret, à celle à qui il a juré que personne ne saurait la vraie cause de sa mort, le médecin est entraîné, enchaîné ainsi jusque dans « l’impensable », imprévisible quelques jours plus tôt encore. Je dis « le médecin » comme je dis « elle », car ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est que l’un et l’autre ont bien peu d’importance dans leur vie mutuelle si l’on y regarde bien. Rien ne les lie. Ce n’est pas ce couple là, celui des amoureux du film, dont toute autre histoire aurait volontiers exploité la veine narrative. C’est ça l’Amok ; la malédiction, la folie, on ne sait ; qui déroute le cours normal des choses et saisit de violence ceux qui ont été humiliés. Les articles plus scientifiques à ce propos, parlent de décompensation brutale. Normalement, le terme semble désigner une folie meurtrière individuelle, observée n’importe où dans le monde, mais finalement théorisée à partir de cas observés en Malaisie. Un délire homicide qui peut parfois déboucher sur le suicide. Serait-il juste d’invoquer Amok pour parler des fusillades sanglantes auxquelles sont confrontés les Etats-Unis depuis Colombine et sans doute avant ? Je l’ignore. Mais au détour de mes lectures suite au visionnage fasciné du film, j’apprends néanmoins quelque chose. Je suis surpris et ravi tout à la fois, de croiser derrière cet étrange scénario, la route d’un auteur familier de mes pérégrinations mêlant création, cultures et psychisme, Stefan Zweig. C’est en effet lui l’auteur de la nouvelle adaptée sous ce même titre, trois fois au cinéma et tout bien considéré, je n'en suis pas si surpris que cela. Quelque chose n’est finalement pas bien étonnant dans cette origine, ni dans le sentiment que me laisse la version cinématographique. Quelque chose qui, il y a vingt ans déjà, croisait ma route à travers la lecture de La confusion des sentiments et donna l’essor à la réalisation d’une vidéo décisive pour la suite de mon travail, Les animaux décousus.

Il existe une zone, la plus passionnante et puissante qui soit, où se fondent le trouble et l’intuition, l’incertitude et l’attirance, l’incroyance et la persuasion, en un objet dense et percussif, peut-être propre à donner la matière du monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace ou de la pierre philosophale telle que vue par Jung, C’est une zone au sens où Tarkovski en parle dans Stalker. C’est « La » Zone, où il est indispensable de se rendre, mais dont il faut revenir, en échappant à l’emprise de l’Amok. C’est là qu’il y a la clarté et la nuit, confondues. C’est là que se révèle à l’homme, la stature d’une grandeur possible qui le pousse à continuer à être, pour s’atteindre un jour peut-être, au delà de lui-même.

Même s’il est dangereux de le comprendre littéralement, l’Amok est néanmoins un phénomène sur lequel l’être en quête de lui-même doit se pencher. À travers le rejet et l’humiliation et non en passant au dessus, est mise à mort une part de soi qu’il était nécessaire d’abattre. Une part fougueuse certes, mais irrationnelle. Glorieuse, mais sans avenir ; dont on fait les idoles et la statuaire en vogue, tant à l’effigie des criminels que des vedettes de passage.

L’examen de notre propre mystère, dont la surface lisse semble ne désespérément montrer aucune aspérité où ancrer une compréhension finalement décisive de nous-mêmes, laisse pourtant parfois entrevoir de micro fissures que rien ne révélait l’instant d’avant. Ces jours de conquête, alors que tout poussait à l’abandon des recherches, l’individu qui nous constitue se crible de dessins, diagrammes et parcours, soudainement lumineux de clarté ; comme en donnerait à voir le plan, après un passage aux rayons X. Parmi toutes ces loges découvertes, où des chausse-trappes, fausses ou réelles, dissuadent d’y poser le pied, se distingue un compartiment de l’humain, dont le corps se compare alors à celui d’une navette exploratrice et où se consument les parts abandonnées de soi, rougeoyant du foyer froid qu’il recèle. Hors d’usage ou au rebut, nos personnalités passées que l’on croyait perdues sont là, servant à l’infini de combustible à une propulsion vers une mise sur orbite sidérante autant que sidérale.

Là, où aucun effort ne deviendra nécessaire, on se plaît à imaginer que les forces morbides mises en jeu par l’oppression sociétale n’auront plus aucune prise. Dans le ressenti paisible d’une valse intérieure, les pulsions d’un tempo entraînant et léger font tourner l’esprit tout autour de lui-même. C’est le petit manège d’un cerveau enfantin, brillant comme un sou neuf, libre de toute attache, dont les lumières rotatives constellent les soirs où parfois, nous nous sentons capables d’imaginer la vie, pour nous changer de croire que nous la subissons.

Juste derrière mes yeux, comme une plaque de métal froid sur laquelle ma vie rebondit. Ma vie est en caoutchouc mousse ou en polyuréthane, coulée à l’origine sur cette plaque inviolable, à l’épreuve des cabales. Et derrière le tréfonds de mon être, là où ma sincérité agile que j’ai souvent prise pour un masque de trop, gît, il n’y a pour finir que ce vide bleuté, cette masse étirée, cette étendue d’acier froid sur laquelle aucune fissure n’est possiblement visible. Tout est en surface et ma vie entière est là, comme un miroitement froid. Et ma mort et mes drames et mes bonheurs et mes plaisirs et ma pensée, Tous affleurent le miroir glissant, s’envolant dans les hauteurs, pareils aux cormorans, puis fondent et perforent le revêtement de mes identités, Remportent à la lumière un morceau de leur sens. Derrière chaque attaque, le métal en fusion froide referme sur lui-même la béance de mon mystère ainsi percé.

L’ARÈNE DE LA NUIT - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 - La foire aux consciences

 

 

 

AMOK

Film long métrage / Drame,  Noir et blanc (1934)

D'après Stefan Zweig
Réalisé par Fédor Ozep
Musique : Karol Rathaus
Interprétation : Marcelle Chantal (Hélène Haviland), Jean Yonnel (Holk), Valéry Inkijinoff (Amok), Jean Servais (Jan), Fréhel (la chanteuse).

http://www.france3.fr/emissions/cinema-de-minuit/diffusions/24-03-2013_37896