ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir

… Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l’horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d’un carrousel tournant sur lui même. C’est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s’amplifier suivant ses réels besoins et n’opère une fois encore, qu’une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d’un ciel de verre …

Pourquoi du croc se décarcasse

… Mettre de la vie dans une représentation de la vie ne revient pas à en livrer une copie imparfaite. Reproduire la vie au sens strict est l’affaire des gens qui enfantent. Nul besoin de représentation pour ça. On fabrique. C’est bien ; c’est fait ; ça marche … ou pas. Mais c’est une autre histoire …

« Les camps de l’Amor » – Prologue

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Poupées Prologue © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Ni la linéarité du papier, page après page, ni ce qui s'en inspire, ne suffit plus pour raconter ce que nous avons à dire. Tout est à l'image de la figuration révolue d'un certain déroulement du temps. Chaque époque a ses techniques et ses modes de narration. Ils sont les reflets d'une unique vision perçue à travers un prisme propre à une période donnée. Mais les deux dimensions de la feuille ne suffisent plus pour écrire de nos jours. Il faut pouvoir graver dans l'épaisseur, sur la tranche du support. Nous étions nombreux/ses à attendre ce moment propice, l'ère de la simultanéité, des temps, des genres, des contraires, pour pouvoir recommencer à sculpter nos idées. Aujourd'hui, mon écran de 30 pouces de diagonale est devenu trop petit. Même mes 2 écrans mis côte à côte, schéma imité de mes carnets de notes superposés, échouent à afficher correctement ce procédé. Même un écran qui ferait la taille de mon mur s'avérerait inapte à permettre un mode de lecture reflétant la forme de ma pensée. Encadré, tout ce que peut embrasser mon regard est désormais fatalement étriqué. Le cadre n'est plus une frontière recevable. Il ne s'agit plus de l'outrepasser, de le rendre indistinct ou de le briser, mais de l'ingérer. De se penser être à la fois ce cadre, son sujet et sa toile, mais aussi ce qui pourrait appartenir au tableau mais qui n'y est pas encore ; le hors-champ immédiat. Et aussi tout ce qui n'y sera jamais. La conception est devenue, dans les faits, plus large que ce que notre regard naturel original est capable de nous figurer pour nous permettre de bâtir l'imaginaire d'un nouvel espace mental. Nos perceptions physiques en la matière nous freinent ; elles ne sont plus nos référents. C'est cela vieillir, mais aussi, évoluer. C'est à dire que l'information captée par nos récepteurs physiques ne peut plus suffire à construire une modélisation fiable de notre conception des choses. Mais - et c'est là qu'intervient du neuf - si nous y prêtons garde, nous la sentons par ailleurs augmentée d'une, voire de deux dimensions supplémentaires. Comment dès lors, parvenir à "entrer" encore dans des cases datant au mieux de 20, 30 ans et dans la plupart des cas, établies à partir de références remontant à plus de deux siècles ? Ce serait bien plus simple si nous pouvions y arriver comme nous le faisions ne serait-ce que tout à l'heure, dans un récent passé, là, juste avant que ça n'arrive. Pour ma part, je ne vois plus comment il me serait désormais possible d'y sacrifier. J'ai tant grandi malgré moi en si peu de temps que, comme d'après une vague théorie - mythologie de l'infiniment grand et de l'univers courbe - en face de moi, si grand ouvert, dans un corps autant écarquillé que possible - qu'importe ses limites - à présent, je peux voir mon dos.

Oui, qu'importe les limites physiques du corps aujourd'hui, puisque notre pensée même l'excède et en disloque les chairs par une puissante refonte en une matière nouvelle, tout entière prolongement du cerveau. Nouvelles pratiques, nouvelles habitudes, nouvelles connexions synaptiques, nouvelle pensée, nouvelle sensibilité.

Dès lors, aucun théâtre ne saurait plus représenter "ce" théâtre puisqu'aucune fiction ne s'est pour l'instant, mise à raconter cette nouvelle idée de l'être et du réel supposé, cette impulsion par delà la créativité ordinaire, qui invente un espace et une dilatation du temps qu'il nous était jusqu'alors impossible d'imaginer ; qui nous gratifie soudainement des yeux de la chouette et d'une rotation de la tête à 360°. Mais il n'y a pas que les yeux qui se déchirent ainsi à force de déformations soutenues, comme les effets de loupe oblongs étirant les aplats et les angles des visages dans les miroirs grossissants. La peau s'y confond avec l'esprit. Cette nouvelle tête a absorbé le corps. Saura-t-elle s'affirmer plus puissante que l'ancienne à éteindre la douleur des sensations physiques ? Torture mentale à venir du fait d'un imaginaire des milliers de fois supérieur aux capacités du ressenti "réel" ou bien exaltation du physique par un esprit qui l'englobe et le guide de plus en plus savamment ? Magie du virtuel, le pouvoir du sexuel familial (j'entends par là, celui du couple ordinaire, non connecté au groupe ni à une utilité créative quelconque, ni au monde des réseaux sociaux) est déjà (et depuis longtemps à mon sens) complètement obsolète. Bref, cela devient un choix intéressant de savoir si l'on va (au sens du vouloir personnel) exister sur la toile ou pas, et de quelle façon, à quelle échelle (intime, publique, professionnelle ... autres catégories à inventer ou découvrir).

À présent, mon cerveau s'étale comme une peau parchemin sur laquelle je me couche de tout mon long. Mes mains en avant poussent les plis de mon dos jusqu'à ma nuque, comme un chat qui s'étire. Comme une pâte à tarte, étendue aux limites de son élasticité, est prête à recouvrir l'espace environnant bien au-delà des rebords du moule destiné à la mettre en forme. C'est ça désormais le corps : une tête enveloppée par elle-même. Et tout le reste lui appartient.

Il n'y a pas de projet, il n'y a pas d'objet. Il va en être toujours ainsi dans le cas présent. Ce texte ne s'arrête pas là ; ce texte se reprendra ailleurs. Il n'a pas de titre, il n'a pas de fixité, il n'a pas de sujet. Il a autant de titres qu'il lui sera doux d'en avoir comme autant de robes du soir dans lesquelles il nous sera agréable de paraître. Le plaisir réside là. Voici une louche de ce texte que je prélève de ma grande jatte. Le tout est tiré de Scrap, cycle de textes et de formes. Je ne pense pas qu'il ait de début. Je ne souhaite pas qu'il ait de fin. Il est une pâte étendue, tirée, distendue elle aussi, comme nous tous/toutes, dans son pétrin.

© David Noir - "Les Camps de l'Amor" - Tous droits réservés.
Les camps de l'Amor - Synopsis - Informations
Journal de bord sonore - PRÉPARATION – SCRAP 2 / LES CAMPS DE L’AMOR – 2014
Scrap 1 - Elèments
Scrap 1 - Matrice

Microsillons

Man power - David Noir

Man power - David Noir
Man power © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je suis un programme. Je suis une programmation. Ça + ça + ça + ça. Je ne le décide pas. Je n'en suis pas le maître, juste l'orientateur. En est-il de même pour tout le monde ? Je l'ignore. Personne ne semble parler de ça.

Tout doit être relié. Tout a une incidence sur tout. J'avance dans mon temps qui n'est pas cet autre temps général, mais qui n'est que l'aspect d'un temps qui est le mien, mon expansion personnelle, ma progression intime.

Parallèlement, je dois me disperser, disséminer, essaimer. D'un côté, je range, j'accumule, j'évacue, je trie. De l'autre, j’étends mon regard et mon écoute. Je me lance sur de nouveaux chemins, vers d'autres connaissances. Je crée des sillons ; des microsillons que sans doute, je suis le seul à pouvoir percevoir. C'est pour cela que dans mon intérieur, aussi bancal ou précaire soit-il, je dois connaître l'emplacement de chaque vis, chaque objet ou fragment que je veux garder et qui ne me sert pour l'instant à rien. C'est cette nomenclature pouvant sembler dérisoire, qui pourtant me révèle une photographie de ce qui fait ma vie actuelle et ce faisant, libère mon esprit, alors disponible à l'essentiel : le trajet à parcourir et les conditions dans lesquelles arpenter la voie.

C'est en fait un processus assez simple dans son concept, de mise en liberté de la conscience. Je ne peux démarrer le travail qu'à partir de cet état ; là où je suis juste à ma place. Il aura donc fallu passer un point d'équilibre. C'est une forme d'économie. Une économie de survie. Chaque espèce animale a la sienne. Une économie juste parce que débarrassée de ses fantasmes de réussite dans tous les domaines, qui ne sont que quelques calques parmi d'autres, tracés sur des modèles pré-dessinés par le monde qui nous accueille, sans se préoccuper de savoir que nous sommes un, unique et indivisible. C'est ainsi que l'on nous éduque en masse, comme on élève des volailles. Il faut du temps et diverses expériences intimes pour atteindre enfin le moment du passage au cap d'équilibre. Mais il ne s'agit là que du point zéro. Nous avons, à ce stade, redressé notre économie de vie établie sur des bases fausses, mais nous n'en sommes qu'au début d'une possible croissance vertueuse. Néanmoins, on peut alors raisonnablement se dire que le travail véritablement propre commence, ce qui ne signifie en aucune manière, que nous n'allons produire que du bénéfice. Il s'est agi simplement d'avoir pu rallier son chemin à soi. Rien ne dit qu'il ne mène pas tout droit dans le mur. Cela est sans importance. Le bien-être vient de la seule conviction d'arpenter la bonne voie pour soi. Il faut considérer les éventuels succès qui pourraient en découler comme des bonus, sans plus. En ce qui me concerne, j'ai eu la prescience de cette planification il a exactement sept ans. Je ne développerai pas pour l'instant ici les détails des routes antérieures qui m'ont finalement mené à ce sentiment forgé dans mes profondeurs. Ce pourrait être l'objet d'un autre article en soi. Je trouve juste intéressant de noter qu'il existe, dans les fluctuations de la pensée, des indices qui, sans nécessité de se référer à quoi que ce soit de mystique ou de religieux, sont susceptibles d'éclairer plus distinctement qu'un autre, le paysage à venir. Ces moments d’enthousiasme éclairant viennent bien sûr se mêler à une myriade d'autres qui, pris pour d'éventuelles bonnes réponses à son questionnement, vont s’avérer être des impasses décourageantes. Tout un chacun connait ce phénomène propre à la vie prise au sens large, du mouvement de la nature elle-même. Beaucoup de ratages et d'abandons pour de rares créations potentiellement viables. Je ne crois naturellement à aucun dieu, ni force obscure ou lumineuse, pas plus qu'à la notion de destin. Je trouve néanmoins qu'il n'est pas totalement dénué d'intérêt dans la description d'un cheminement artistique, de mentionner les forces mystérieuses de l'instinct et combien elles poussent l'individu de l'avant, autant que le fauve vers sa proie ou le saumon vers son lieu de reproduction. Il n'y a en jeu ici à mon avis et c'est ce qui me rend son observation passionnante, exclusivement que l'expression d'une force brute de la nature et rien à aller chercher du côté du psychisme manipulé par un hypothétique inconscient.

La mise en route d'un projet est l'art de faire que « tout recommence ». Une pulsion étrange et vitale de cet ordre préside à l'aube de tout acte créatif. C'est encore bien plus intimement spectaculaire lorsque le re-commencement à l'oeuvre, englobe un pan de vie entier et a pour objet de le faire évoluer d'un cran, peut-être même en le faisant dévier d'un axe rigide qui paraissait illusoirement tenir le tout. Échapper à Sisyphe semble soudainement alors du domaine du possible.

Voix de la disparition

David Noir - Fauve de cinéma
David Noir - Fauve de cinéma - pastel

Les artistes crèvent. C'est ce que je crois, au-delà d'une formule de comptoir (bien que l'on parle sûrement assez peu des artistes aux comptoirs), prononcée à l’emporte-pièce. Ils crèvent comme tant d'autres espèces animales qui voient leur territoire se restreindre à cause de l'envahissement de leurs terres par les hommes. On transforme leurs espaces sauvages en parcelles cultivables ; on défriche ; on abat. On s'expanse et on s'installe en famille, en groupe sociaux bien organisés pour entretenir des cultures agraires. On repousse les limites de la sauvagerie. On crée des réserves pour pouvoir continuer d'admirer sous contrôle, en toute sécurité, l'oeuvre de la nature humaine à travers eux. C'est ça la « culture » au sens social ; c'est ça les réseaux sociaux ; c'est ça la communication. Bien sûr, certains/es parmi eux/elles, plus utiles que d'autres, s'apprivoisent, deviennent des animaux domestiques et finissent par constituer de vastes troupeaux de créateurs à la demande. Pas compliqué de leur tondre la laine sur le dos à ceux-là. Ils ont accepté d'évoluer comme ça. La domesticité a inhibé leur instinct de fuir le danger. Leur tempérament grégaire s'est accommodé des dernières nécessités du patrimoine : créer de nouveaux publics, de nouveaux pôles, de nouvelles populations en harmonie avec ce que les gouvernements tentent avec moins de succès que les entreprises de Silicon Valley, de saisir : l'air du temps. On les nourrit à coup de quelques poignées de granulés, d'aliments de synthèse sous la forme d'une fragile reconnaissance sociale ou d'un peu d'entre-soi revigorant. C'est utile un artiste, quand il sert aux développement d'une cité. Quand il fait sa part de socio-culturel, quand il éduque et qu'il initie autrui à l’épanouissement de soi, en acceptant d'y sacrifier son identité féroce d'origine, déjà bien émoussée par le compromis du quotidien. Seulement, ils ne sont plus des artistes alors. Ils sont comme tant d'autres, les moutons d'une nation. Bien entendu, certains parmi eux, se révèlent plus bio que d'autres. Mieux alimentés, plus sainement. Ceux-là donnent encore mieux le change. Ils sont un peu privilégiés et se vendent bien plus cher. Il n'existe pas encore de label eco « artiste authentique », mais ça ne saurait tarder. Pour l'instant, ils ne sont que visiblement mieux mis en avant, sur des rayonnages plus amènes. Ils sont parfois consacrés par des prix et dans le meilleur des cas, ont des têtes de gondoles rien que pour eux, des galeries positivement identifiées, des théâtres grandioses. Je n'aurais réellement rien contre, si au moins une petite majorité d'entre eux faisait montre d'un peu plus de perversité vis à vis de ce système. En profiter, oui ; ne pas favoriser son délitement à partir de sa situation, c'est dommage. Au bout du compte, rares deviennent ceux chez qui la sauvagerie ne finit pas par être jouée, à défaut d'avoir suffisamment désiré en conserver une trace. Désormais pipeau et posture bidon, créativité relative, un lointain souvenir de la sauvagerie d'être se fossilise dans les replis immémoriaux datant du temps de leur véritable désir de création. Car il est vrai que rien n'est plus simple que d'en feindre le ressenti prégnant en toutes circonstances médiatiques. Je ne dis pas qu'il n'y aurait plus une seule fibre authentique chez eux ; je dis qu'ils en ont simplement gardé l'empreinte. Les fantômes des gènes originaux sont là, mais ils ne peuvent servir à rien.

Nulle instance culturelle, quoique se pensant bienveillante, ne songera à les rendre à leur nature une fois les avoir aidés à se développer dans de bonnes conditions, comme on relâche des espèces menacées dans leur milieu après les avoir remplumées un peu. Et puis on les bague ; et puis on les suit, sans trop les perturber.

Moi ça ne me dérangerait pas d'être bagué, déjà estampillés de tant de numéros comme nous le sommes. Non. Un de plus, qu'est-ce que cela me fait ? Il faut naïvement croire qu'il existe encore un coin où se cacher pour craindre le classement, la numérotation et l'estampillage. Non, au contraire, qu'ils y aillent ! En revanche, pour prix de ma capture, je veux que soient entretenues ou restaurées quelques parcelles de mon milieu d'origine. Qu'on s'y efforce et qu'une fois fait, on veille à désinfecter cette nouvelle contrée facticement vierge, de toute présence parasite, de tout ce qui indûment y pullule.

Voilà ce qui serait, selon moi, un véritable projet de sauvetage d'artistes : le monde est ce qu'il est devenu, d'accord ; on n'y peut rien, oui. Mais comme quand même, c'est beau, une pulsion vitale, un peu comme un félin dans la brousse ou comme une girafe qui chaloupe, eh bien il serait utile de les identifier ces artistes primitifs et en premier lieu, d'apprendre à le faire sans trop d'idées vagues ou partisanes sur ce qu'ils devraient être. Et là, la première réponse qui viendrait, ça serait : tout sauf des acteurs sociaux. Et là, on commencerait par regarder d'abord ceux ou celles qui ne savent pas ou ne veulent pas s'inscrire dans ce paysage citoyen. Ceux ou celles qui ne pensent pas qu'il faut de l'art partout ; parce que dans ce cas-là, il n'y en aura plus nulle part. Ceux ou celles qui trouvent que c'est une horreur insupportable que de vouloir rendre les transports sympas en y faisant bosser des pros du street art de convenance ou de la bande son ludico trop chouette pour annoncer les stations de tramways parisiens aux voyageurs que ça irritent, à force. Parce que oui, le singulier, l'artistique, ça irrite à force. C'est même fait pour ça. Si on en vomit partout, comme de l'esthétique magazino-graphico-urbaine, eh bien l'art, le peu d'art qu'il y avait là-dedans, dans cette malheureuse petite connerie faite avec si peu d'âme, le projet comme on dit – eh bien il disparaît. Plus rien dans le geste. Vidé. Plus de geste. Non, un tramway, c'est un tramway. Ça transporte des voyageurs, c'est tout. Ça nécessite d'être vaste et confortable, mais pas d'être sympa.

Mais bon, bien souvent, c'est trop de travail pour les scrutateurs curateurs de la culture de terrain ; trop d'attente et de soins distants en perspective pour se préoccuper de repeupler savamment les forêts d'individus les plus vierges possible du contact des soigneurs, jusqu'à les avoir un peu oubliés.

Quant à la grande masse des autres, les spécimens entrelacés en permanence au lien social généraliste, leurs cornes sont écornées dès l'apparition des bourgeons, leurs défenses et crocs sont précautionneusement limés, leurs griffes arasées pour plus de prudence. Ce sont, ne l'oublions pas, des animaux destinés à l'élevage.

Alors, bien sûr, entre ces fruits mûrs à souhait quand ils viennent du dessus du panier, ceux trop verts, cueillis prestement à la va-vite au sortir des écoles d'art et les splendides créatures exotiques importées chez Fauchon, il reste encore quelques loups solitaires errant dans le froid. Parfois on les trouve aussi en faibles meutes faméliques, non loin d'autres plus paisibles, bramant à la belle saison, en courtes hardes rassemblées. Ainsi, les bêtes de cheptel plus ou moins clonées, sont devenues fruits d'exposition bien emballés, tandis que d'autres, farouchement hostiles au compromis, courent encore debout sur leurs pattes vacillantes. Pressées sur leurs étals, les meilleurs baies de culture savent se serrer les coudes jusqu'à l'heure d'être consommées. On assiste là à l'inédite et remarquable métamorphose d'un animal de consommation courante en fruit de corbeille de table bien disposé sur une jolie nappe cirée.

Quant aux loups, ours, grands cervidés, hyènes et autres bêtes légendaires, ils n'ignorent pas que leur temps est compté. Il arrive qu'ils s'entredévorent par nécessité, mais ils trouvent bien plus d'économie d'énergie à pratiquer quelques prélèvements dans le troupeau apprivoisé, qu'ils savent parqué non loin des villes. Les attaques contre leurs ex-congénères sont fulgurantes ; souvent échouent, mais une fois sur dix, grèvent efficacement ces réserves de nourritures enclôturées, qu'elles soient ovines ou bêtement céréalières. Car plus encore que contre les humains calculateurs, c'est vers ceux broutant, s'épanchant avidement sur leur sol que doivent se diriger les raids salvateurs. Asséner le coup de grâce à un artiste usurpateur, c'est à coup sûr priver l'exploitant national de sa pitance et endommager son système de production intensive de joyeux créatifs.

Vous qui vous reconnaissez peut-être, aussi rares et en voie de disparition que vous soyez, dans ces félins encore lucides, dans ces pachydermes fièrement destructeurs de récoltes, je vous en prie, tuez de temps à autres, quand l'envie vous en prend, à l'occasion d'un vernissage de fortune ou d'une première convivialement organisée, un faux artiste, pour le plaisir de démailler la chaîne de construction de petits bourgeois en herbe doués pour la communication. Vous trouverez dans sa chair, bien qu'elle soit considérablement affadie, suffisamment de sels minéraux pour au moins vous aider à passer l'hiver, satisfait de votre besogne. Volez, pillez, piétinez, massacrez, ne serait-ce que pour la sensation de vivre ; prenez à la gorge, dès que l'occasion se présente, une de ces créature servile qui aurait désappris à exprimer sa rage et sa vérité au nom d'une éthique bon marché de bestiau de boucherie. Repaissez-vous de sa cervelle dégénérée ; n'hésitez pas à vous montrer charognard vis à vis de ceux que vous sentez déjà copieusement équarris par le système. Le regard lourd, le souffle haletant et du sang aux coins des babines, voilà les signaux fiables qui, au hasard des rencontres, nous indiquerons parfois qu'il faut nous reconnaître. Réchauffés de ces clins d'oeil à nos existences légitimes, nous apprendrons ainsi à l'avenir, à faire de plus amples victimes parmi les égarés de ces transhumances sans sujet et rendre de l'espace à nos propres regards.

Et si un jour, il arrive à l'un/e de nous, par miracle et sans trop de bassesses, de parvenir en tête des charts, que le profit nous en soit grand … ! … du moment que dénué du moindre scrupule, soit maintenu vivace en nous l'instinct, non de procréer ou de nous reproduire suivant le modèle d'un autre, mais d'instiller partout le génome qui nous est propre, sans souci de l'hécatombe qu'il pourrait heureusement provoquer par son ingestion vénéneuse. Frères et sœurs de la jungle, pour peu que vous existiez, laissons aux humains leur honneur imbécile, rejeton de leur vanité et dans une commune absence d'éthique, survivons, tant qu'il est possible, pour leur nuire et pour exister.

Le cerveau est l’enclume

Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

La civilisation vaut mieux que la culture. Elle est moins prétexte à l’obscurantisme des peuples centrés sur le folklore de leurs acquis culturels. À mes yeux, toute culture ne sera jamais qu’un pauvre folklore face à la civilisation de l’élaboration de soi-même.

Une telle assertion semble faire frémir aujourd’hui et il apparaît qu’on ne puisse être catalogué que comme un dangereux droitiste en l’affirmant. Je me sens pourtant aux antipodes des définitions qui semblent en être précautionneusement données par les anthropologues qui attribuent au terme « civilisation », la faculté d’attiser les braises haineuses du mépris racial des peuples les uns envers les autres.

Craindre l’utilisation d’un mot est certainement la pire des pseudos diplomaties. La peur d’irriter l’autre n’aboutit qu’à flatter les susceptibilités diverses de la façon la plus visqueuse. La prudence en toutes circonstances finit par figer les rapports. Il est bien difficile alors de faire machine arrière vers une parole libre. Ainsi est né le politiquement correct et ses atrocités hypocrites.

Faire acte de civilisation sur soi-même ne dépend pas de sa propre culture et c’est réduire son impact que de ne l’appliquer qu’aux contextes historiques. La civilisation de l’individu est un acte personnel qui l’amène à se poser la question de sa propre situation entre sa sauvagerie atavique et son état de « produit » de sa propre culture. Ce qui fait la fierté d’une culture est aussi ce qui la rend bornée et intolérante aux autres.

De beaux exemples en sont les microcosmes que constituent bien des familles ou des couples dans le monde entier, toutes cultures confondues, qui ne jurent que par leurs propres éthiques de clans et la valeur des héritages transmis de génération en génération. La sublime « transmission » qui fait jouir l’éducateur parental enorgueilli de sa belle mission, est aussi celle porteuse du sida mental le plus terrifiant qui soit, par les scléroses psychiques qu’il impose. Seul le réel et actif questionnement perpétuel, quotidien et incessant sur soi-même peut apaiser la fureur de l’instinct brutal animal ou du formatage sous influence, au profit d’une tempérance réfléchie, personnelle et unique. Le fruit en est la créativité singulière de chacun/e.

Pour un individu qui aspire à se civiliser selon ce sens, autrement dit, un artiste véritable, authentique créateur de sa propre civilisation, l’invention de soi se doit de primer sur tout le reste : genre et sexe, culture et tradition, usages et lois, famille et éducation, y compris sur ce qui lui semble être ses propres convictions. Ce n’est certes pas d’une culture ou d’une éducation qu’il faut l’attendre, mais de sa propre conception de l’humain, ainsi forgée et reforgée jour après jour.

Le cerveau est l’enclume sur laquelle se martèlent les idées. Les pièces les plus étonnantes ne s’y créent pas à partir de l’acquis des traditions, qu’elles soient civiles, civiques ou religieuses.

Défense du masque Ulin

Défense du masque Ulin - David Noir
Défense du masque Ulin - Performance - David Noir - #frasq Galerie Nivet-Carzon - 31 mai 2014

Entendez la voix du monstre :

#frasq

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné.

 

Comme les enfants morts nés d’une poche trop serrée

Comme les chats sans regard sous un plastique noué

Comme le papier se gaufre

Comme l’éléphant se vautre

Dans tabou redouté

 

Je ne suis pas la monstruosité annoncée

Je suis un homme

Garçon

Je suis un être humain

 

Je ne fais pas trop de chichis, de manières de mon corps exquis,

De pas maint’nant, de je t’en prie

 

Tu vois là, à présent, je suis plus belle que toi.

Je me sens étranglement bien,

Voluptueusement pachydermique derrière la barri-crade de mes défenses empiriques

 

C’est le matin, j’ai froid

Débarrassé de l’urgence de saisir ta croupe, je m’auto suffis par essence

Plaie mobile, je saigne et pourtant je survis, vie, vie, vidéo

Je dois saisir mon appareil photo

Sculpter ce safari à mes oreilles frémissantes

Je m’imprime en 3 D la mélopée de mes cris de brousse

Je cherche désormais d’où suintent mes humeurs,

Tu vois, je pleure

Mais quelle horreur est-il ?

Sois gentil, dis-le moi car moi, je ne sens plus rien là

Plus rien pour me soulever le cœur

 

Comme le papier qui se gaufre

Comme l’éléphant qui se vautre

Dans tabou

J’aime le blazer désabusé qui épaule ma masculinité depuis l’orphelinat

 

Je suis homme

Je suis un être humain

Je suis virilité mais je manque de bras pour battre l’air autour de moi

J’ai ma queue comme chasse-mouches

 

Par mon appendice je m’accroche à vos bouches

Suprême collage génétique

Je trompe ainsi mon bon public

 

Ne reste donc pas bouche bée,

On n’admire pas les éléphants si on n’accepte pas les noirs

J’ croyais qu’ t’avais compris Babar

 

Salope !

Le mot salope est tempétueux.

Il excite, au rythme des passions phalliques,

 

Salope, celui et celle qui ne demande qu’à jouir 

Aime à jouir, ne cache pas son plaisir

À quatre pattes salope !

Ton fantasme va plus loin que ça

 

Au-delà des mots, salope !

Rêve d’une vulve endiablée,

Salope, étonnante beauté,

Pourquoi l’humilié fait vibrer ?

Mais qui baise-t-on au fond de ces contrées ?

 

La honte visse son trophée dans le mur de ma fébrilité

Chasse, accours, viens jusqu’à moi

Je ne connais pas ces gens qui courent, fêtards 

Je ne connais que leurs avatars

 

J’aime le blaser respectable qui m’épaule tout au long des couloirs où je retrouve les miens pour boire

 

Bien élevé, moi je vis comme un homme véritable

Les beaux mensonges sont bannis de ma vie raisonnable

Bobard hait la vieille dame aux genoux cagneux qui supplie : « Caresse mes cuisses déformées je t’en prie»

 

Eh les fentes manichéennes, il est trop tard pour m’aimer, vilaines,

Pour accueillir en noir et blanc le turgescent tourment de ma peine   

 

Remontée en substance de la semence de mon cerveau reptilien à hauteur de mon néocortex.

Retour primitif à mes vrais instincts qui eux seuls me veulent du bien.

Oui, en vérité je vous le dis, tout pouvoir est un abus

Tout effort de conviction, un viol avec pénétration.

 

Tu es prise au piège de mon foutre gluant, salope !

 

Ainsi les braconniers violents se sont soulagés dans ma chair jusqu’en dessous de ma peau épaisse

Dans la viande de ma viande, sous la rugueuse vigueur de mes fesses

 

Sans défense des barricades, je ne donne pas cher de la dépouille de nous autres dilettantes sexuels

J’urine à profusion sur vos simagrées de dévotion, de séduction

J’éventre le premier qui doute et même si j’en meurs empoisonné, je broute le textile des nations

 

Le voile me donne des vapeurs, laïques et obligatoires.

Tant pis, mon pied imposant, racorni te servira de porte parapluie.

 

Bientôt, nous irons nous coucher dans les cimetières d’en haut,

La connaissance est un fardeau

Il est temps de mourir idiot.

 

Les pénétrables sont aujourd’hui en élevage.

Les humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes, élèvent le soumis comme les fourmis le font des pucerons.

Comme les fourmis le font des pucerons.    

 

Homme trop petit pour m’étreindre, je t’écris des mots simples pour qu’ils puissent entrer dans ta trogne.

 

Monstre heureux je ne suis pas comme toi car je me fous des choix qu’il faut faire pour mon bien.

Je fais avec mon handicap. Ç’eut pu être pire face aux chasseurs d’ivoire et d’ébène noir, qui débordent.

 

Humain, erreur du petit « a » jusqu’au grand « Z », tu t’es trompé de horde

Je te vois, jeune, filou, lointain, narcisse affamé de chair, lécher les bottes des puissants.

Je ne peux pas vouloir ta mort pourtant, mais ton espèce m’a m’oublié

Toi, tu me trahis, moi qui t’aimais, charmant.

 

Artifices et dégénérescences sociales résonnent dans ton coeur.

Tu pourris ma nature, adulte avide de vaincre et tu nuis à ceux de ma race.    

Être un homme, ce n’est pas toi et ta vie affairée.

Adulte, tu es enfant mal vieilli en panique à l’idée de te voir soupçonné d’un geste irresponsable.

 

Éducateur, gouvernant, décideur, dirigeant, mâle aux convictions fallacieuses, femelle en quête de reconnaissance douteuse,

Tu n’es qu’une bouse avec un costume autour.

 

Puisqu’on en est là ensemble, dans ce capharnaüm des horreurs, accepte cependant ma poigne dégénérée et couchons-nous de bonne heure.

 

Demain nous irons nous promener dans ton monde, faire le tour du propriétaire où t’es rien.

Que dis-tu de ce cadavre mutilé sur le bas côté du chemin ? De ce cadavre au sourire exquis ?

 

Pardon si je fais de la poésie, mais la mienne ne peut orner ta bibliothèque en teck.

Il y a cette haine qui ne peut cesser de se dire, venue de mon tréfonds millénaire

 

Mais tout ça, quelque part, tu n’y peux plus rien.

Car il faut bien manger, il faut bien jouir et aimer,

Il faut bien enfanter, il faut bien faire carrière,

Il faut bien faire passer pour des aptitudes ses connaissances légères.

Il faut bien adhérer aux lois du genre et de l’espèce.

Il faut bien obéir à tout ça.

Même si tout nous blesse

 

MLF hante encore ma nuque clairsemée, même si je ne crois guère pouvoir finir qu’empaillé par ces dames bien intentionnées

 

Aujourd’hui je vous invite toutes et tous à la ruine de mon biotope

Pour toujours et à jamais, bien solennellement devant vous, je marie la forêt

 

Retrait du masque. Visage affublé de prothèses.

 

Bonjour, bonjour les p’tits éléphants !

Alors comment ça va ce soir ?

 

Chanson

 

« Au printemps, au printemps, au printemps j’aurai 16 ans … »

Au Printemps - Marie Laforêt (1969) - Interprète : Marie Laforêt - Compositeurs : Pierre Cour / André Popp

 

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre très personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné 

...

© David Noir 2014

masque ulin-public_2

... merci de votre curiosité ...

 

Défense du masque Ulin – Performance le 31mai 2014 – 19h – #frasq à la Galerie Nivet-Carzon

DÉFENSE du MASQUE ULIN
Performance solitaire / action visuelle et sonore.

David Noir-#frasq-Défense du masque Ulin
Fils de la jungle et de Kipling, éléphanteau, trompe écourtée, trompé de mensonges sorciers, quitte libre sa savane, devient garçon douillet. Monde hostile m’a civilisé et fait de moi pantin de bois bandé. Là y poussa mon nez. « Eh les filles pas encore nées ! Je vous attendais, vous savez ? Eh les fentes manucurées, MLF hante ma nuque, c’est la curée ! » Mon bobard hait la vieille dame qui n’a cure de mes ongles rongés. Barrissement humain, plainte hululée.

Plus d'infos pour y assister et découvrir les autres propositions de la semaine #frasq à la galerie Nivet-Carzon

Pourquoi SCRAP ?

David Noir - Scrap
Autoportrait de David Noir en Dorian Gay

Pourquoi SCRAP ?

Parce qu’au fur et à mesure des années, en pratiquant mon travail, en « créant » comme on dit, j’ai été amené à m’interroger sur l’intégrité des individus et la difficulté croissante que j'avais à croire en leurs capacités, conscientes ou non, à suivre un comportement rectiligne et honnête, conforme à leurs convictions, y compris dans mon cas. Je remarquais chaque fois un peu plus, que le "n'importe quoi", pourtant sauvagement péjoratif et revendiqué par tout le monde comme l'incarnation de ce qu'il ne fallait surtout pas faire, était en réalité, absolument fondateur de la logique des comportements.

J'observais donc durant quelques années, les degrés de manifestation de cette intégrité rêvée, la mienne et celle de tout le monde :  ceux que je connaissais, ceux que je ne connaissais pas, ceux dont j’entendais le discours par médias interposés, ceux dont je voyais l’activité, ceux qui me parlaient en direct, ceux que j’avais fréquentés par le passé. En bref, je me suis progressivement intéressé aux êtres humains que nous sommes sous cet éclairage et non plus à partir du seul a priori venu de mon enfance, qui voudrait qu’il y ait d’un côté, mes amis et les inconnus qui suscitent mon attachement et mon admiration et d’un autre, le reste de la population. On ne peut pas dire, dès lors, que je me sois facilité la vie en abandonnant cette posture ordinairement tranchée.

Intégrité, c’est un drôle de mot. Les définitions qu’en donne Larousse sont intéressantes :

• État de quelque chose qui a toutes ses parties, qui n'a subi aucune diminution, aucun retranchement : L'intégrité du territoire, d'une œuvre.
• État de quelque chose qui a conservé sans altération ses qualités, son état originel : Conserver l'intégrité de ses facultés intellectuelles malgré l'âge.
• Qualité de quelqu'un, de son comportement, d'une institution qui est intègre, honnête : L'intégrité d'un juge.

Je trouve en effet cela intéressant car, lié à la notion d’intégrité, on trouve la notion de confiance des rapports que nous avons ensemble. C’est, entre autre, ce qui détermine notre qualité de vie, de conscience et aussi celle de nos actes.

Les exemples illustrant les définitions ci-dessus, suggèrent 3 qualificatifs en ce sens : entier, intact, honnête.

Ce n’est pas mon propos de juger un peu facilement les autres et moi-même à l’aune pure de ces trois mots pour décréter que nous y correspondons ou pas. Je ne cherche pas à ériger une preuve par l’absurde en organisant des remises de prix grotesques et revanchardes. Qui plus est, ce serait peine perdue, puisque de toute façon, une simple estimation rapide de nos comportements évacue dans la foulée la possibilité d’y répondre. Trop d’évènements du quotidien révèlent sans mal que, hors de supposées « saintes » personnes dotées d’un courage de conviction absolu dont je ne connais pas de représentants, il nous est impossible de remplir ce cahier des charges à temps plein. C’est même une tâche surhumaine que d’y parvenir partiellement. Peurs, mensonges, complaisances anodines et diverses, parfois même, trahisons, nous empêchent totalement de jouir d’une quelconque pureté.
La question n’est donc pas de savoir qui y parvient, ni même si nous pouvons y parvenir, mais - ce concept d’intégrité étant quand même lourd d’implication dans nos vies, quotidiennes, professionnelles et, pour ce qui me préoccupe, artistiques et affectives - de se demander comment vivre ensemble de façon aimable et sincère si on ne peut étayer sa confiance en soi-même et en autrui, que de manière fragmentée ?
Le monde se révèle alors terrible de solitude et de désespérance. Une redoutable jungle où amitié, amour, confiance n’ont plus tout à fait droit de cité tels que nous les avons conçus.

Il ne faudrait surtout pas voir dans cette dernière phrase un désespoir au sens romantique. Si désespoir il y a, c’est celui du chercheur en butte aux impasses et expériences infructueuses. Que faire donc, de cette aspiration à établir de la confiance qui - et c’est là le point - en tous domaines, ne trouve pas de borne ? Peut-on se satisfaire de demi-confiances, de quarts de confiance, de 8ème de confiance ou que sais-je ?

Apparaît alors le fameux contrat qui aujourd’hui, gère tant des aspects de nos vies.

Unions, emprunts, engagements, emplois, collaborations … tout se consigne par écrit ou se signifie oralement pour mieux circonscrire la nature des échanges. Ce qui est engagé n’est pas important en soi. Argent, amour, marchandises, sexe, travail … ne sont que les détails de ce qu’il est convenu d’échanger ou de mettre à disposition. L’important reste le cadre qui définit les attentes.
Qu’il soit oral ou scrupuleusement écrit, le contrat a ses limites. Il ne peut définir l’indicible. Il ne peut rendre précisément ce qui fait le sentiment intime de chacune des personnes qu’il lie. De cet état de fait découlent tant de mésententes, de déceptions, de procès et de guerres déclarées au niveau individuel ou collectif.

Outre ces limitations, son format l’handicape également pour tenir compte de l’évolution. Il en est même antinomique par essence. Le contrat est fait pour établir une situation à un temps donné et la figer durant un temps donné.

Exit donc le contrat, réducteur, impossiblement exhaustif ou mal compris, j’en ai fait l’expérience, pour asseoir la confiance entre des partenaires.

L’ingénierie ne seyant pas aux relations humaines affectives, j’en appelle donc plutôt au hasard pour me débarrasser de mon jugement personnel sur les choses et les évènements.

SCRAP laisse donc faire.
Mais à la différence des Parques d'attraction, son processus vise à identifier et individualiser le rapport aux autres et non à le noyer dans la masse d’une foire débridée. Bien plus « select » donc, le projet choisit une orientation pour exprimer ce qu’il a dans le ventre. Et c’est bien dans le ventre qu’il entend disposer son siège, puisque son décor s’identifie à la matrice féminine.
Aucune naissance n’est programmée pour autant. C’est même son contraire qui prend place sous la forme d’une évocation du flux périodique menstruel, seul espace où le sang ne soit pas « gore » et parle de l’intimité biologique sans mutilation du corps. Aucune chair n’est en ce cas tranchée pour qu’il s’écoule. C’est là ce qui m’intéresse : quand l’intérieur parle de lui-même, sans brusquerie externe. L’éjaculation masculine aurait pu être également une illustration de ce désir d’épanchement. Les règles des femmes m’intéressent en l’occurrence davantage, en ce sens qu’elles viennent en l’absence de tout mouvement volontaire de stimulation. Elles partagent avec nos excréments, leur qualité de « déchets », de passage en pertes et profits. La défécation étant un évènement ponctuel, maintes fois réitéré dans la semaine, je l’ai laissé naturellement de côté en tant que support poétique, car c’est l’étalement relativement imprévisible dans la durée qui devait ici prévaloir, comme je l’ai exposé plus haut, en rejetant le rigide contrat de confiance en tant qu’évènement s’avérant incapable d’embrasser cette notion indéterminable par avance.

Pas de contrat, c’est entendu, mais des règles.

Quelles peuvent-elles bien être pour rendre la vie positivement possible, en amour, entre amis, en société ?

Bien évidemment, je n’en sais rien et c’est du côté de la myriade des philosophes et penseurs de toutes époques qu’il faut se tourner si l’on souhaite obtenir quelques réflexions utiles à ce sujet.

Mon unique certitude en la matière est que ce que nous proférons du matin au soir au cours de nos conversations ne dit rien de la réalité qui nous submerge et que la plupart des œuvres n’en font pas davantage état en aspirant à construire du sens. Ce fameux sens des choses, de nous-mêmes et de la vie, il me semble en vérité partout. Dans l’incohérence autant que dans la structuration, dans l’absence autant que dans la création. Pour nous, espèce humaine, le chemin que nous avons suivi fait de tout ce qui est, identiquement à tout ce qui n’est pas, le support de notre existence. Car bien plus que de la vivre, nous nous la figurons. Imagination et vie des idées sont notre réel au même titre que la naissance et la mort. Il n’est pas de retour arrière possible au flux de la pensée.

Les règles qui me guident aujourd’hui s’organisent en concepts scéniques et, dans ce cas qui est spécifiquement le mien, également vitaux.
Je pourrais les résumer ainsi :

• Avoir un centre mobile de façon à ce qu’il ne soit pas un centre exclusif
• Remettre en question toute autre règle qui n’émane pas de ce centre
• Adopter toute règle qui m’est étrangère mais capable de cohabiter avec ce centre
• Faire du centre qu’il n’ait pas davantage d’importance que ce qui n’est pas ce centre
• Accorder une importance sans limite à ce qui n’est pas prévu d’en avoir aux abords de ce centre

C’est pour ces raisons que SCRAP m’impose d’être seul.
C’est pour ces raisons qu’étant seul, je souhaite m’identifier à toutes et tous.
C’est pour ces raisons que je crois à l’émergence d’une personnalité là où rien n’y prétend plus.
C’est pour ces raisons que SCRAP fait son sujet de ne pas en avoir.
C’est pour ces raisons que ce qui n’y existera pas, ne sera, par essence, pas moins constructif que ce qui y adviendra.

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