Infirmités

David Noir - Marionnette

« Je ».

David Noir - Marionnette
Moi je construis des marionnettes ...

Je ne vois rien d’autre de possible que de se cantonner au « je ». Parce que l’autre n’est pas moi. Parce que l’autre porte en lui une part insupportable qui n’est pas moi, mais le serait tout autant si elle était moi. Car il y a autant d’insurmontable à me supporter moi-même que l’autre.

J’ai deux problèmes à résoudre dans l’existence : survivre et vivre

Vous ne gagnerez pas (contre des enfants) car vous vous comportez avec une vieille pensée ; une pensée d’adulte qui voudrait pouvoir moraliser ce qui s’en fiche pas mal de la morale.

Si escalade il y a, c’est à qui sera plus impliqué dans la conquête de l’autoritarisme. « Va faire tes devoirs » dit l’un. « Baise mon cul » répond l’autre. « Monte dans ta chambre » dit l’un. « Va chier, vieux con » rétorque l’autre. Entre enfants mal élevés et professeurs imbus, reste la place de la litanie des mous et des démunis en panique de devoir répliquer quelque chose face à la violence naturelle qu’ils croyaient n’avoir jamais à combattre. Bredouillage démocratique terminé à la pisse. Case départ des civilisations. Reprends ta copie.

Qu’est-ce que produit une tête ?

Etrange question qui sous-entend qu’il ne faudrait pas obligatoirement toujours structurer sa pensée mais laisser un peu filer son développement naturel et regarder à quoi ça peut bien ressembler en dehors du social. Les raisonnements spécialistes s’affaiblissent.

Je ne suis qu’un exemple d’humanité actuelle. Je me prends comme tel en tant qu’objet.

Mais pour autant ni objet d’étude, ni objet d’exception ; objet fruit d’une période, d’une époque et d’un monde. Comme tout le monde, je n’ai rien à dire, au sens de « tu n’as rien à dire » ; « tu ferais mieux de te taire ». Pourtant, dans mon inutilité grandissante au fur et à mesure que j’avance en âge, car telle est la réalité du vieillissement de toute chose, il reste cet outil d’importance : celui de se sentir libre de dire, de proférer, d’écrire tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi, essence de ce que ma tête peut produire ; et surtout en dépit du « bon sens ». Car personne n’a le pouvoir de me l’indiquer aujourd’hui ce sens qui serait le bon. Toutes et tous échouent à ce jeu du plus fin. Donc, il ne reste que moi, toi ; chacun dans sa bulle de solitude au fil de la plume. Avec le mince espoir vaniteux quelque part que cela sonne ou résonne, comme une cloche de bronze. Vaniteux mais pas uniquement vaniteux. Car un tout aussi mince plaisir poétique résiste, continue d’exister ; se rengorge en suivant le fil ténu du sentiment de la créativité. Faiblard, pâlot ; ça veut y croire encore tout en s’éteignant tout à fait, à cette liberté relative de laisser s’échapper des mots ; un peu plus que des signes gribouillis. Même pas de papier ; l’ordinateur. Virtualité du virtuel. Inutilité totale. C’est dans l’inutilité totale de son existence que l’impact de l’impuissance prend corps.

Voyez-vous ça. Ça voudrait survivre quand même. Mais qu’est-ce qui peut bien guider ce qui n’est pas même une rage ; presqu’un jeu nécessaire à soi et un peu au-delà, parfois et de manière infime, utile ?

Mais tout ne pousse-t-il pas sur ce modèle ? Roman, chant, religion, sociologie, blabla … C’est ça le monde des humains. Aberrant ; ne trouvant de raison d’être qu’à ériger sa propre statuaire. Et pourtant il tourne. Et pourtant il ne vise qu’à écrire sa propre histoire. C’est là son unique objectif : persister à se raconter lui-même. Malgré et avec les guerres, les moments de joies et de croyances aussi euphoriques, narcissiques et stupides les uns que les autres. C’est ça l’humain ; content de vivre. L’imbécile heureux, mis à part quelques suicidaires venus faire la nique aux autres. Il n’y a que des enfants pour prendre leur existence au sérieux à ce point là. Mon Dieu, qui malheureusement finalement n’existera jamais - ça serait pourtant si simple d’avoir un papa, une maman, un double parent fouettard/cajolant – ne peut-on purger l’homme de sa conscience vaniteuse de lui-même ? Pourquoi lui avoir laissé trouver la parole ? Quel crime insondable que l’expression !


"La marionnette de soi" est une des appellations que j'utilise pour nommer une technique d'improvisation. Voir le détail exposé sur le site pédagogique de Scène Vivante

ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir

De la nocivité des administrations culturelles de l'Etat

Le mouvement de dégradation de la protection sociale dans son ensemble et du soutien aux équipements culturels en particulier, s'accélère dans notre pays. Tout le monde hormis ceux en charge de redresser la barre semble s'accorder pour en convenir. Inutile d'en vouloir à ces derniers de cette malheureuse mauvaise foi, l'esprit politicien est conçu pour nier les évidences. Là réside sa survie ; dans un perpétuel entretien d'un mieux vivre messianique dont la population, même si elle fait mine de s'en défendre, adore les images et les allégories. On a beau démasquer publiquement l'imposture des magiciens d'Oz, chacun partage secrètement avec la petite Dorothée du conte, l'espoir joli qu'il suffirait de suivre une merveilleuse route de briques jaunes pour être tiré d'affaire. Je n'ai pas lu le livre et n'ai plus qu'un lointain souvenir du film, mais les chansons, comme c'est toujours leur rôle, pallient ces petits inconvénients au profit d'une idée générale simple et puissamment marquante. En l'espèce, on y sent bien toute la portée économique de vains espoirs, si actuellement palpables.

The Wonderful Wizard of Oz ! Somewhere over the rainbow, way up high, There's a land that I heard of, once in a lullaby …

Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l'horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d'un carrousel tournant sur lui même.

C'est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s'amplifier suivant ses réels besoins et n'opère une fois encore, qu'une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d'un ciel de verre. Je partage évidemment cette situation avec beaucoup d'autres, qu'ils soient artistes ou pas, mais je l'ignore dans les faits car constamment le nez dans le guidon du petit vélo qui me porte, je suis trop préoccupé à emprunter les chemins les moins chaotiques et à slalomer entre les ornières. J'y parviens relativement mal. Pas le temps d'admirer le paysage. Pourtant, en termes d'efficacité, aucune voie prépondérante ne se dégage qui permettrait de tracer la route tout en prenant le temps nécessaire à améliorer les conditions du quotidien. Cercle vicieux, mon chemin est en fait une voie de garage ; une petite boucle temporelle à la Escher, dont le tracé me ramène toujours à mon point de départ. Les évolutions, quand évolutions il y a, se font par élévation progressive du niveau qui porte mon circuit infernal. Comme dans un manège grotesque, l'illusion d’ascension n'est là que pour mieux faire ressentir la chute. À chaque palier supérieur, le vertige d'un nouveau degré de descente accompagne ce qui n'était qu'une volute dans les airs et le tour peut reprendre à son endroit le plus bas. Ce mouvement perpétuel et implacable, nul ne l'ignore en ce qui concerne la vie des artistes, ne serait-ce qu'à travers son iconographie bohème et son apparence romantique, hors l'image de rares élus, gravissant les échelons sur la route dorée. Pour nous tous, artistes ou autres, bien des degrés de misère se profilent, si nous ne nous trouvons déjà juchés sur l'un d'eux que l'on croit le plus haut, abusés que nous sommes par l’absence de visibilité autour. Nous n'y sommes pourtant pour la plupart, encore montés que de quelques marches.

Je parle d'« artiste », mais j'en suis venu à avoir cette appellation en horreur. D'aucuns aiment à s'enraciner dans ce terreau aux allures poétiques et fantasques pour caractériser leur statut. Je dois dire que lorsque je m'octroie le temps de ne pas simplifier les choses pour plus de rapidité dans la conversation, ce n'est pas mon choix. Non par fausse modestie puisque j'estime parfois mon travail, mais parce que je préfère véritablement abandonner à d'autres le cache-misère que peut représenter ce mot lorsqu’il ne sert qu'à donner une apparence de vitalité créative à la détresse de ne produire que ce que le contexte et ses propres aptitudes permettent dans les limites de cette situation. Tout le monde tombera d'accord j'imagine, sur le fait qu'il ne suffit pas de « s'intituler » pour être, quelle que soit sa revendication. Il en va de même pour les titres ronflants et prestigieux dont notre structure sociale est constellée jusqu'« aux plus hauts degrés de l'État », selon l'expression brillamment consacrée.
Oui, pareillement, il ne suffit pas que la Culture soit dotée d'un Ministère pour que celui-ci trouve une raison d'être à travers elle, pas plus que les fonctionnaires qui entretiennent son existence et la leur. Comme dit précédemment en substance, tout l'art du politique est contenu dans sa capacité à affirmer, sans laisser la possibilité au doute de s'insinuer, que sa fonction est indispensable à l'équilibre commun. Et pourtant !
Quelle brillante et habile manœuvre d'avoir doté, depuis sa création en 1959, la France, terre d'art et d'érudition, d'un « ministère d'État chargé des Affaires Culturelles », métamorphosé par la suite en « Ministère de la Culture et de la Communication » !
Difficile a priori de critiquer la louable intention d'organiser la gestion du patrimoine et de valoriser la création artistique ; plus encore, de dénigrer le souci de favoriser la démocratisation de la culture et son rayonnement dans le monde. Protéger ses auteurs de la sauvagerie de la loi du marché étant au fil du temps, un autre des arguments phares venus justifier le bénéfice de l'immixtion du gouvernement dans les affaires artistiques, notamment via le subventionnement.
En allant vite, là où l'on peut reconnaître une différence notoire entre l'ère Malraux et le règne Lang, c'est dans la mise en place d'une mission pédagogique en deuxième période, quand la vocation originelle de cette belle institution excluait ce volet au profit de la valeur intrinsèque de l'oeuvre comme unique courroie de transmission du « sentiment d'art » au grand public.
Le chemin vers l'enfer, comme on le sait, est tout autant pavé de bons sentiments que la route du magicien d'Oz l'est de briques dorées étincelantes.
Les artistes, que l'hypocrisie et la soumission à la main qui nourrit n'ont pas complètement dévoyés de leur instinct, ont, ancré farouchement à un coin de leur tête, ce sentiment certain que rendre « accessible » l'incongruité gratuite et merveilleuse de la spontanéité de leur geste peut aller à l'encontre de son essence même.
Ainsi, par un travail de sape « bienveillant » en hauts lieux, une formidable machinerie a été savamment pensée pour tenter de détruire toute velléité d'indépendance éthique et esthétique chez les créateurs aux abois. À grands coups de tartinage socio-culturel, de « journées du machin » en « fête du truc », l'artiste, dont la substance égotique se doit d'être exclusivement à l'écoute d'elle-même, s'est trouvé appelé à modérer sa véritable singularité naturellement subversive, en une vaste célébration du partage à tout-va. L'audace qui provoque encore l'admiration incrédule devant les grandes œuvres de tous temps exhibées dans les musées est justement ce qu'abhorre et stigmatise comme de petits délires marginaux l'institution culturelle chez les plus résistants au grand chantier patrimonial. Rien de nouveau dans les sphères du « tout consommable » si ce n'est la démagogie de son argumentation ; du creux, du vent, de la soupe et encore, pas même réellement populaire !

Ce n'est pas être élitiste que d'affirmer que le sentier est nécessairement ardu à arpenter pour atteindre à la compréhension d'une œuvre ; tout autant qu'il l'a été pour accoucher de sa création. Le regardeur a à faire le chemin à rebours depuis l'objet créé s'il veut comprendre la nature des fibres qui le composent. Le choc est essentiel, le rejet salvateur. On n'aime pas l'art comme une sucrerie tapissant ses papilles d'un moment de douceur. On creuse avec ses ongles, primitivement, passionnément et peut-être, un jour, on comprend ; on se révèle à soi-même à travers cet étrange miroir bricolé de morceaux épars. Car c'est à soi-même, aux tréfonds de la conscience, que la création s'adresse. C'est là, dans le creuset de l'intime qu'elle prend son sens, tant pour son auteur que pour celui qui la goûte. C'est à un élargissement du regard et de l'esprit qu'elle vise et cela ne se produit que par un transfert rude de l'émotion, via une perception non ramollie par une factice préparation.
Le réel enseignement apprend à « faire », à comprendre par l'expérience et le ressenti ; et n'amène pas à consommer par gavage médiatique. Le fastfood organisé des « grands » évènements ne tend qu'à l'amoncellement d'une richesse de pacotille. Esbroufe vulgaire encourageant au « Je suis partout » du consommateur de culture, la démultiplication de l'offre ne vaut guère mieux que la pléthorisation des yaourts sur les rayonnages des grandes surfaces. « Consommer moins pour digérer plus » devrait être un slogan responsable en matière d'incitation à ne pas devenir un mouton béat ruminant la culture et qui plus est, vaniteux de ses légères connaissances rapidement acquises.

Dès lors, se pose fatalement la fastidieuse question de comment différencier le « bon » du « mauvais » et son non moins épuisant corollaire visant à nier qu'une telle différence puisse se faire au sujet d'une matière aussi subjective. Seulement, le sacrosaint argument de la subjectivité n'exclue pas l'impérieuse nécessité d'avoir des connaissances. C'est bien là une des définitions de la fameuse Culture. Sans réflexion ni connaissances acquises, aucune chance d'apprécier réellement ce qui nous est étranger. C'est là que le serpent se mord on ne peut plus férocement la queue. S'il faut connaître pour comprendre, comment comprendre ce que l'on ne connait pas ? Eh bien, selon moi, simplement en travaillant. Et quand je dis « simplement », c'est bien évidemment une tâche des plus imprécises, complexes et emberlificotées qui soient, que de se bâtir une culture et une curiosité réellement personnelle. L'avantage de se lancer dans un tel processus est bien sûr de procéder à une évolution certaine. Et même, à « des » évolutions fondamentales de l'ensemble de son être. Ainsi, et là encore, je me dois de sauter les étapes, il s'agit de s'ouvrir à l'inconnu et donc de mettre de côté pour un temps parfois fort long, ses idées déterminées sur le bien et le mal, le bon et le mauvais.

Outre leur différence de nature grammaticale, « bon » et « mauvais » ne relèvent pas de la même subjectivité que « bien » et « mal ». On pourrait dire, encore une fois rapidement, que les premiers sont des concepts de niveau inférieur dans la hiérarchie que l'on établit généralement pour décrire nos valeurs qualitatives. Décréter un acte bon ou mauvais semble plus naturellement sujet à débat que lorsqu'on en appelle au bien ou au mal pour stigmatiser l’inspiration d'un geste. La violence ambiante ne peut que corroborer ce postulat. Nous nous retrouvons en apparence, pour la plupart d'entre nous, plus facilement sur les principes fondateurs et vitaux de notre démocratie, que sur des goûts personnels, qui restent le plus souvent tolérés comme relevant de la liberté individuelle ; ceux-ci, bien entendu, n'étant acceptés que jusque dans certaines limites définies par les lois. « Faire le bien » , « s'adonner au mal » ; deux notions qui revêtent donc de toute évidence un caractère d'absolu, moral et mystique, là où produire du « bon » ou du « mauvais » appartiendrait davantage à la vie de tous les jours.
Si l'on simplifie encore ces caractéristiques, le raisonnement nous amène à réserver « bon » et « mauvais » à la sphère civile, tandis que « bien » et « mal » ne peuvent se départir d'une éthique religieuse. Rien de vraiment nouveau me direz-vous, à évaluer ainsi cet aspect typologique de notre langue et en effet, je ne cherche pas ici à me lancer dans une révolution conceptuelle et relativiste que je ne saurais mener, mais plutôt à asseoir ma digression sur des codes bien connus de notre société, mais qu'il convient de redéfinir pour aller plus avant. Toute recherche ou démonstration, qu'elle soit empirique ou appuyée sur des principes admis, nécessite d'isoler les éléments supposément constitutifs d'une origine à la source de ce que l'on veut démontrer, quitte à rappeler des évidences.

Mes menues fondations étant enfin ainsi posées, je tiens à préciser qu'à travers les lignes qui vont suivre et clore ce petit exposé de mes vues, je ne me prétends ni philosophe - pas même à la petite semaine - ni qui que ce soit d'autre qu'un individu dont la sphère d'activité se situe aux alentours de la scène, de l'interprétation, de la représentation et de l'écriture. J'en viens donc à mon sujet de fond. En l’occurrence : Qui décrète quoi et selon quels critères ? Et dans un second temps : Quelles sont les conséquences de l'établissement d'une hiérarchie méritoire subjective, pour les intéressés et pour l'ensemble du groupe social ?

QUI DÉCRÈTE QUOI ?

Il apparait évident que rien n'a guère changé depuis l'abolition des privilèges et des intrigues de cour. Notre fameuse révolution de 1789, référence galvaudée qui certes, commence à dater un peu, semble, au mieux, avoir décalé cet état de fait vers un système pyramidal et administratif confus et complexe ; au pire, adapté ces prérogatives jusqu'à les rendre infiniment moins visibles en les dissimulant sous les replis de la vertueuse toge républicaine. Il n'en reste pas moins que l'égalité des chances est une question d'actualité brûlante à l'échelle d'un monde social qui n'a toujours pas su ou voulu évoluer vers une réelle justice. « Égalité des chances », l'expression a de quoi faire sourire tant son paradoxe heurte si franchement les règles de la nature.
Quoi de plus antipodique que les notions de « chance » et d'« égalité » dans l'environnement où nous nous développons et sur la planète qui nous accueille ? Qui, dans le monde, ignore que la chance a trait au hasard alors que l'égalité suppose l'implication volontaire d'une structuration toute artificielle pour parvenir à s'ériger ? Or la nature, y compris dans les sociétés humaines, finit toujours par prévaloir, imbriquée qu'elle est dans nos fibres émotionnelles. À moins d'une volonté utopiste déterminée, doublée d'une autosurveillance éthique farouche de tous les instants de la part de chacun/e d'entre nous, je ne crois pas très audacieux de prétendre que le joli mot d’égalité ne sera jamais aussi tangible dans ses effets qu'en tant que décoration de stuc aux frontispices de nos monuments officiels. Et puis, me dira-t-on, qu'a à voir ce concept chéri, au-delà d'un accès rendu libre à tous en matière de possibilité d'évolution et de réalisation ?
Autrement dit, dès lors qu'il n'y a pas de censure officielle, ne sommes-nous pas libres et égaux devant les possibilités de « faire », si l'on fait abstraction des contextes familiaux plus ou moins favorables dont il faut bien tenir compte ? Qu'est-ce qui empêche quiconque aujourd'hui dans ce pays, si ce n'est d'entreprendre, du moins de tenter de se lancer dans le commencement d'un minimum de début de concrétisation d'un projet qui lui est cher, voire d'un projet concernant sa vie professionnelle toute entière ?
Sur le papier ou plutôt, légalement, apparemment rien.
Tout semble même prévu à cet effet. Tout est là pour encourager et accompagner la ferveur énergique du concepteur de projet. Les dispositifs pleuvent à chaque page des sites internet des administrations dédiées à cette noble tâche. En ce qui concerne plus spécifiquement la matière artistique, aides à la création, appels à projets … le créateur inspiré croule sous la vomissure enchantée d'une corne d’abondance de soutiens financiers et logistiques pour mener à bien sa réalisation rêvée. Tout ça donne l'air d'être réglé comme du papier à musique. L'état socioculturel semble nous dire : « En matière de soutien à la création, j'assure ! ». Le décor d'une mascarade démocratique fantasmée est en place et solidement planté ; encore une fois, rien de nouveau sous un soleil à peine éclipsé d'une gentille ironie dans mes propos. Fouillons plus avant.

L'abandon pas à pas d'une censure ouvertement officielle de la part d'un état qui auparavant, brandissait fièrement ses limites morales, est le coup de génie de la Vème République.
En façade, l'état ne condamne rien, hormis ce qui heurte la morale tant bourgeoise que populaire et qui a toutes les chances de cristalliser un consensus. En sous-main, habilement délégués à son administration, toutes les dérives sont permises, tous les abus sont perpétrés. Quels que soient les domaines, il y aura toujours le texte, l'alinéa ou la commission qui sera apte à endosser le refus fatidique contre lequel le citoyen ne pourra rien, tant les procédures seraient, soit tout simplement impossibles car non prévues par les législations diverses, soit trop embrouillées ou fastidieuses pour en sortir victorieux à moins d'être soi-même avocat ou spécialiste.
En matière d'art et de culture, les fameuses commissions d'experts, les cohortes de conseillers et de petites mains du système sont là pour veiller au grain et maintenir la nécessité douteuse de l'existence de leur charge.
Comment tenir grief à ces sages de l'institution culturelle de s'auto-persuader avec constance de leur utilité et du bien-fondé de leur action alors que leur salaire en dépend ? Quoi de plus naturel dans les temps où nous sommes, que de tout faire pour justifier et préserver sa place ? Si d'aventure, certains/es parmi eux/elles nourrissaient une inquiétude à ce sujet, qu'ils/elles soient rassuré/es, non, je ne leur en veux pas.
Je ne les maudis pas davantage que je n'exècre les fourmis qui, dans leur perpétuelle quête de nourriture, se risquent à excéder les limites de ma courette pour entrer dans ma maison jusque dans mes placards. Je les observe ; j'en détourne une ou deux par bonté d'âme et considération écologique ponctuelle, puis je noie sans plus d'état d'âme le reste de la colonie aventureuse sous un saupoudrage intensif d'une redoutable poudre blanche terriblement toxique. Je regarde les malheureuses se contorsionner sous cette neige fatale. Puis j'ai soudain un peu de peine en pensant à la vie qui les animait et les quitte peu à peu du fait de ma seule réaction capricieuse d'animal mesurant plus ou moins 340 fois leur taille. Mais tout dans l'univers, ne se résume-t-il pas dans les faits, à cette règle si peu sophistiquée que l'on a coutume d'appeler « La loi du plus fort » ?
Qui suis-je donc pour détruire ainsi des animaux capables d'une structure sociale aussi élaborée et dont la physiologie recèle par centaines des aptitudes physiques et sensorielles dont je suis totalement dénué ? Je me rachète un peu à mes propres yeux en me disant que j'ai au moins la conscience du mal que j'exerce sur cette population dont j'ignore totalement le degré de ressenti de ce que je leur fais subir. En ce sens, je ne suis pas un animal politique. Comme on dit, un peu trop facilement parfois, faute de le réfréner, « j'assume mon acte ». À chaque fois qu'une situation similaire se présente, mettant en jeu des êtres démunis devant mon pouvoir, la question me fait face. Quel pouvoir, n'est-ce pas ? Il semblerait, au vu de ma situation plutôt marginale, qu'il y ait matière à rire. Et pourtant non. Car c'est bien de cela dont il s'agit : du Pouvoir, que toutes et tous, nous pouvons exercer de par notre constitution physique et intellectuelle, à un endroit ou à un autre, sur notre environnement et notre entourage. L'action découlant de ce pouvoir se décline en trois voies possibles, si l'on excepte celle qui consiste à ignorer tout bonnement le réel. La première et la plus simple est celle de « détruire » comme je l'ai fait de ces fourmis. La seconde mène à « construire », élaborer des solutions. La troisième consiste à « laisser faire » le mouvement des choses, ce qui peut revenir d'une certaine manière, à s'en abstraire. Celle que j'ai souhaité laisser de côté tant elle vous concerne, ami/es institutionnels, est de « faire comme si ». To pretend dirait-on en un anglais qui raisonne tellement plus justement à nos oreilles par sa similarité sonore avec notre prétendre, plutôt que feindre, dans le cas présent.

Qu'elles soient fourmis envahissantes inconscientes d'envahir ou individu en posture de fragilité à mon égard, les victimes de mon pouvoir posent invariablement à ma conscience la question du « Pourquoi ? ». « Pourquoi » ne sait-on donner pour toute réponse à ce qui gêne que de l'écarter de notre vue d'une façon ou d'une autre, alors que d'autres options, certes plus laborieuses, s'offrent à nous ?
Les réponses se pressent d'emblée à l'esprit tant nous n'ignorons rien de la nature humaine :
Par facilité, par stress, par absence d'idée, par manque d'étude de la réalité qui s'impose, par vision à court terme, par lâcheté, par incrédulité de la valeur d'autrui, par méconnaissance et crainte de ce qui n'est pas soi et son univers restreint, par lassitude, par rejet instinctif, par peur d'être embarqué trop loin de ses repères psychologiques, par manque de temps … On le voit, il existe toutes les raisons du monde pour ne pas accorder de valeur suffisante à ses yeux à ce que l'on ne comprend pas. Le pire est que toutes sont potentiellement bonnes puisque, comme l'introduction de ce texte en posait les bases, elles sont affaires de goûts ou d'orientation, parfois abusivement nommées « compétences » et, que le jugement qui les accompagne n'entre pas dans les catégories fondamentales du bien et du mal, mais simplement de l'évaluation du bon et du mauvais.

Fort heureusement, vous n'êtes pas, chers experts, qualifiés pour être magistrats au-delà de l'avis porté sur quelques pages d'un dossier de présentation s'évertuant à vous faire saisir l'indicible de ce qui fait un projet hors des critères économiques ; c'est à dire un projet fondamentalement et joyeusement inutile que l'on nomme « artistique ». Ce qui est tangible sous nous yeux fait en effet bien toute la différence avec ce que l'on ne distingue pas. Étant incapable de discerner les acariens tapis dans les poils de ma moquette, je ne les traque pas au jour le jour, à moins de me rappeler leur possible présence nocive à la suite de quelques éternuements et de vagues lectures généralistes soudainement collectées sur le sujet.
Il en va de même pour les formes d'expressions et d'actions s'exprimant devant vous, juges et correcteurs scolaires de l'État, et qui n'ont pas le talent de se faire mousser à la fraicheur revigorante de l'air du temps. C'est ainsi, ne nous lamentons pas.
Là où il y aurait plus à redire, ce serait, non au sujet des choix que fait telle ou telle délégation du membre proéminent de la culture qu'est le Ministère, mais plutôt au sujet de la légitimité des personnalités qui en composent le tissu serré.
À ce stade, ne nous jouez pas, chers amis institutionnels, la statue du commandeur.
Nous, ceux là peu coutumiers de vous faire la cour, de brasser à vos oreilles enchantées la phraséologie qui sonne avec délice dans le style du moment et que vous pensez juste, sommes malgré tout quand même un peu de la partie et depuis tout aussi longtemps que vous. Nous n'ignorons pas que, hors une certaine connaissance du terrain administratif acquise sur le tard ou sur les bancs de la fac, vous n'êtes ni plus ni moins qualifiés que nous sur le plan du jugement artistique. Nous, qui avons parfois la faiblesse de vous soumettre nos projets et pour principal défaut, de nous trouver de l'autre côté de la barrière. Eh oui, l'équilibre générationnel plus ou moins atteint par la force des choses, nous voilà les uns et les autres enfin dans nos clous. Nous savons pertinemment vous et nous, que nous sommes à la base, plus ou moins frères et sœurs d'armes, issus d'une même lointaine jeunesse et de parcours avoisinants. Tout à notre passion pour le spectacle vivant, nous nous sommes bien sûr parfois côtoyés au hasard des productions des uns et des autres. Nous nous sommes même lus parfois les uns les autres ; avons même, dans quelques cas, nourri une certaine admiration mutuelle alors que les difficultés et la méfiance n'avait pas encore totalement durci nos cuirs et nos cœurs ; et nous pourrions si nous l'avions souhaité, nous trouver avec autant de pertinence assis à vos places et dans vos sièges à l'heure qu'il est. Ex Jeune Garde ; auteurs prometteurs, metteurs en scène brillants, journalistes de passage, petits politiques ou futurs attachés culturels ; nous nous sommes déjà vus et nous nous connaissons en substance.
En tous les cas, nous savons et nous rappelons d'instinct qui vous êtes et d'où vous venez, qui que vous soyez, même quand nous ne vous connaissons pas. Sans doute, de ce fait, sommes-nous parfois plus gênants que de jeunes artistes plein d'avenir, les yeux naturellement embrumés de narcissisme, la poitrine bondissante d'ego, ne voyant en vous d'un œil intéressé, que sages barbes blanches et regard avisé ; parfois même, recevant avec émoi une tape amicale pleine d'encouragements comme peut l'être l'appui d'une épaule bienveillante. Dans ces conditions, il est évidemment plus difficile de nous faire le cinéma du consortium de professionnels compétents, tentant avec sérieux et humilité de dénicher la perle brillante de la dramaturgie de demain.

Non sincèrement, et cela me semble on ne peut plus naturel, quel que soit votre brillant parcours, aucun parmi vous plus qu'un autre issu du même chaudron, n'a la compétence de déterminer ce qui est bon ou mauvais, ce qui mérite d'être soutenu et ce qui ne doit en aucune façon l'être. Vous ne pouvez l'avoir, puisque tout notre petit milieu fraye avec plus ou moins de chance et de bonheur dans cet entre-soi que tout un chacun ici, fréquente de près ou de loin depuis tant d'années. Comme le rétorqua jadis en termes approchants, un potentiel président de la République à un autre, nous pourrions vous dire « Vous n'êtes pas les professeurs et nous ne sommes pas les élèves ». Ce à quoi, vous nous répondriez aisément et sans vergogne, « Mais vous avez tout à fait raison, Mesdames et Messieurs, les élèves ». En revanche et bien malheureusement pour nous, nous ne pouvons nier que c'est vous qui avez bel et bien le monopole du « beurre ». Encore une fois, nous sommes les mêmes, à un courage près.

CONSÉQUENCES DE L'ÉTABLISSEMENT D'UNE HIÉRARCHIE MÉRITOIRE SUBJECTIVE

S'il est certain que nombre d'entre vous, comme à l'époque de notre adoré Beaumarchais, ne se sont donnés que la peine, non de naître, mais de faire les reptations d'usage pour être là où ils en sont, un autre de nos auteurs chéris viendra également à mon secours par la voix blessée d'Arsinoé, pour vous clamer à la face que Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage. Pas plus que pour les mendiants que le système nous contraint à être, la fonction ne fait en votre cas, l'homme ni la femme.
Les béquilles que vous daignez parfois nous tendre lorsque nos productions vous semblent dignes de compassion pour les handicapés que nous sommes, s'avèrent être des pièges mortels semblables aux mâchoires de fer qui violemment saisissent la patte du loup aventureux. Rôdant trop à proximité des habitations respectables, les espèces de notre acabit sont, on ne peut plus officiellement, considérées comme polluantes et nuisibles. Néanmoins, il serait hâtif et injuste de classer définitivement sans suite le dossier de ces malheureuses créatures. Ce serait ne pas prendre en compte « l'appât » soigneusement disposé au cœur du piège que représente : La Subvention.
Attractive, méritoire, indiscutable sur son fond, elle est le morceau de viande réveillant l'appétit des naïfs ; satisfaisant celui des plus roués.

Qui bouffe donc à ce râtelier là ? Qui se loge, créé et vit de cette manne miraculeuse ? Les chers intermittents grevant le budget ? Pas sûr qu'il ne s'agisse pas toujours des mêmes et des moins audacieux. Combien coûtent les fonctionnaires d'État ? Des milliards d'euros cela va sans dire et comment en serait-il autrement pour assurer tant de salaires ?
Qui est prétexte à leur existence et leur maintien en place ? Les imbéciles de contribuables que nous sommes tous et dans notre domaine, les quémandeurs assoiffés qui espèrent encore avidement en l'État Providence.

Chers exécuteurs des DRAC et autres ministères, avez-vous le remords coupable de tuer par un processus parfaitement aseptisé, là où vous prétendez sincèrement ériger de glorieuses architectures de justice, de pensée et d'esthétique ? Quelle « solution finale » à long terme vous êtes-vous donnés comme but ? Seriez-vous les capos d'un régime létal doux ? Non bien sûr, vous êtes humains, bien trop humains pour ça.

Nous, qui par nos petites échappées de fourmis, de nos profonds terriers jusqu'au grand air, sommes une part de votre raison d'être ; vos employeurs en second en quelque sorte, croulons sous le patrimoine, survivons, comme les autres, gavés de culture et de diversité dispensées par vos soins. À quoi bon, en ce cas, revenir une énième fois à la charge sur ce sujet truffé d'ambivalences ?

Eh bien en définitive et en ce qui me concerne, ce n'est pas pour m'engager dans une croisade belliqueuse et soulager ma propre humeur à mon seul bénéfice par un flot d'injures revigorant. Je me suis, de longue date, largement fait à l'idée que nous n'avions rien à nous dire et que seule une modification des consciences par un choc violent s'avérerait salutaire. Pour ma part, je ne conçois réellement que la flibusterie, à laquelle malheureusement je ne m'adonne pas, comme moyen efficace de desceller vos coffres.

En fait, si j'abreuve ici l'aimable lecteur d'une éternelle diatribe, c'est que, comme il semblait inévitable qu'ils le fassent, vos agents, cher Ministère, ont dans la bataille, blessé au flanc, par un coup de Jarnac lâche et pervers, un ami cher. Par volonté vicieuse, maladresse, vexation, manque d'étude et de discernement ; par méconnaissance et stupidité oserai-je dire, vos coupe-jarrets de la Direction Régionale des Affaires Culturelles d'Ile de France ont créé une voie d'eau dans la coque d'une navire merveilleux baptisé Le Générateur, fermement amarré à la ville de Gentilly.
Fort heureusement, cet espace unique comme une expérience hors du temps, n'en mourra pas.
La liberté de création et d'échange qu'il offre et génère, en dehors de toute norme, suffira à pallier l'affligeant retrait de ces pauvres subsides. Le combat se situe pour l'instant ailleurs. Il est contre la bêtise. Bêtise de ne pas avoir les yeux, les oreilles, le nez et la tête pour appréhender et comprendre un îlot de cette valeur ; bêtise de ne pas regarder son histoire. Son déploiement en quelques années parle de lui-même et vos hautes instances ont eu en main les éléments factuels et précis permettant d'évaluer tant son champ d'action que son rayonnement culturel à l'échelle de ses moyens. Je n'ai pas à les rappeler ici.

Cher Ministère, qui devait tant être un havre pour moi qui veut créer, en plus de 30 ans, ce n'est jamais chez toi que j'ai pu trouver refuge. Tu n'es pas ma patrie ; tu n'es pas mon symbole ; tu es un père fouettard borgne et laid comme un cyclope fruste et vaniteux. Et là, une fois encore, tu viens de piétiner de ta démarche pataude une fleur des plus délicates. Tu prétends cultiver l'art authentique et quasi bio, mais dans les faits, tu te comportes comme un motoculteur d'exploitation intensive. Tu es un gros lourdaud. Tel un roi Midas transformant tout ce qu'il touche en académisme, tu cours naturellement à ta perte et ignorera toujours les vertus de l'impalpable et de l'indicible qui résistent à tes pouvoirs grossiers. C'est bien logique au fond ; comment l'organe d'un état pourrait-il approcher la marge sans se dissoudre lui-même à son contact et finalement disparaître ?

Ce courrier adressé à qui, à quoi … ? - peut-être à tous bien au-delà de toi - ne se prétend pas même être un petit pavé arraché à la jolie route jaune, pour être jeté dans les tristes ornières fangeuses - seront-elles jamais des mares pour l'opinion publique ? - se formant sous tes pas.
Une fois de plus et comme des milliers d'autres missives, il n'est qu'un grain de poussière, destiné sans doute aucun, à être balayé avec condescendance d'un revers de manche poli, avant même qu'il ait touché l'impeccable plateau de verre d'un vaste bureau débordant de dossiers.

Oui, bien au-delà de toi, géante pustule gonflée de parasites, j'en appelle à passer outre le cancer que tu représentes. Et si l'ablation de l'excroissance informe de nos désirs dont s'est gonflé ton pouvoir, semble hors de portée de nos faibles techniques, il ne nous reste qu'à vivre en ignorant la maladie dont tu es l'origine. Tu t'affaisseras et t'affaisses déjà, sous le poids de ta propre inconsistance. Baudruche gonflée d'apparences, tu perceras un jour sans même éclater en un notable fracas. Tu suintes et suppures d'ores et déjà de tous tes pores, comme un abcès trop mûr. Vienne le temps, bien vite, de ta dessiccation.
Asséchons la plante à sa base. Privons ses ramifications de l'oxygène que nous représentons et sachons planter autre chose.
Toute action de nos vies mène toujours in fine, à un choix de société. Inutile de nous en plaindre à d'autres qu'à nous-mêmes quand la pourriture se fixe et vient pervertir un corps sain. Sans doute l'avons-nous mal nourri. Aux artistes d'être meilleurs, aux publics de cultiver lucidité et discernement.
L'art n'est ni pédagogie, ni loisir et encore moins affaire d'état, je le redis tel qu'il apparaît à ma conscience. Il est un usage, une façon de penser et de réagir, une intelligence enfouie dans l'enfance et qui se cherche encore au cœur des émotions.

Être artiste n'est pas produire. En a-t-on besoin de nos pièces, de nos musiques, de nos conceptions graphiques comme si elles valaient pour elles-mêmes ? N'y en a-t-il pas assez et ne sont-elles pas, à peu de choses près, en définitive toutes les mêmes ? Quel marché invisible nourrissons-nous, aussi petits que nous soyons et à qui profitent ses retombées lucratives ? Ce qui fit de tous temps la différence entre les choses et perdure encore, c'est l'esprit qui nous anime. Lui seul est unique et donne leurs couleurs aux objets translucides que sont les œuvres humaines. Sans doute ne nous sentons nous pas encore assez oppressés en France, à la différence d'autres pays, pour nous remémorer que l'intention d'un acte fait sa valeur et son impact, bien plus que le résultat d'un geste réalisé dans la seule volonté de le faire exister. L'horreur ou la beauté siègera dans les nécessités mises en marche. Notre gouvernement, en se faisant tellement plus gauche qu'à gauche, en témoigne tristement. Que de drames et de ratages à force de ne pas se demander « Pourquoi ? »
Mais nous autres, nous satisfaisons de presque tout … en grognant modérément.
Que veut-il ce peuple français si jamais il existe, ainsi réduit à un désir commun supposé, dont chacun ignore au fond les termes ? D'autres sauront toujours répondre à sa place.

Être véritablement politique c'est refuser de le devenir tant qu'en sera autant corrompue l'essence même du mot.

Il n'y a pas de conscience civique à faire de l'art pour l'art, pas plus qu'il n'y en a à grogner sans mordre jamais. « Faire » vraiment pour soi ; se livrer à cet égoïsme salvateur sans prétexter personne d'autre comme justification à sa poésie franche, c'est, au bout du compte, mieux comprendre de quoi l'on est fait. Que chacun tente de s'y adonner, ne serait-ce qu'un tout petit peu plus, en profondeur, à distance des pudeurs de convention et un autre regard pourrait bien se forger alors, tout pétri des paradoxes de nos existence.
Le Générateur, loin d'être un animal échoué, est un de ces organes rares, un de ces instruments fins, qui permet, en-dehors des jugements faciles, de se demander qui l'on est à l'instant où l'on vit. Il était si aisé de frapper par une stratégie minable, une créature si spéciale, toute entière faite pour scruter le moment présent.

ÉPILOGUE

La grand-mère d'une amie proche avait coutume de dire du liseron, « le pied est à Rouen ».
Le langage populaire a même nommé « boyaux du diable » cette plante, tant rampante que grimpante, pour qualifier la tâche quasi impossible et titanesque d'arracher à la source l'implantation de cet envahisseur dont l'origine serait au centre de la terre.
Indéniablement décoratif par petites touches, il s'avère infiniment néfaste en ce qui concerne le développement des variétés d'autres espèces de plantes moins prolifiques, dont il attend la croissance pour monter à l'assaut de leurs tiges, s'y cramponner et les étouffer par la force des choses. Son système dévastateur de racines traçantes, sa vitesse de pousse, son opportunisme et sa propagation au contact d'un sol meuble, en font la plaie des jardins ornementaux et des cultures. Pire encore, le hachage en tronçons de ses rhizomes par le passage d'un outil, favorise sa multiplication à l'infini. Rapidement, le jardinier qui souhaite composer le paysage de sa parcelle à sa fantaisie, va trouver les délicates fleurs en entonnoir moins séduisantes et s'employer à détruire cet ennemi insidieux, sous peine de n'avoir plus qu'un monotone tapis de liserons à admirer sous peu. Il faut noter qu'à sa décharge, comme sans doute pour toute chose, cette plante volubile a néanmoins ses bons côtés, puisqu'on lui attribue des vertus laxatives et diurétiques.

La prétendue culture partout, sociale, diversifiée ça fait bien joli en apparence, jusqu'à ce que l'on se rende compte qu'il n'y a qu'un robot sans aptitudes aux nuances, à la tête de l'entretien des jardins.
Bien sûr, il y a de joyeux festivals d'été autant que de rues piétonnes et l'on applaudit à tout rompre à l'homogénéité monocorde de ce panel d'offres mille et mille fois répété sur tout le territoire. Cette année encore, on aura passé de chouettes moments au soleil !
Gorgées de bons sentiments, merveilleusement empathiques, les cultures occidentales acceptent tout dans leur girons, pour peu que le temps ait épuisé la tension du muscle à sa source. Le punk s'affiche docilement sur les placards des municipalités et les rappeurs rebelles serrent des pognes officielles sans sourciller.
Quel ennui, que cette variété là !
Le privé, quand il sait ne pas être ringard à force de pensée mercantiles, est pourtant à la source de bien des ressources humaines, loin devant les états qui ne sont qu'une forme parmi d'autres de gestions collectives. Le privé c'est soi en son for intérieur ; c'est le cœur de l'intime et de la pensée singulière. Oui mais l'Unité … ah ! le beau mot ! Ne voit-on pas le flux nauséeux de ce malaise là, qui découle de nous rendre uniformes à force de flatteries énoncées à propos de la « diversité « ? Évidemment, la diversité existe, mais n'est pas apparente. Elle n'est pas dans les couleurs de peaux, les communautés, les langues et les gastronomies qui ne sont que des variations humaines pleines de charmes mais sans distinctions à ce point si palpables. Nous sommes identiques de fait et de constitution bien sûr. L'autoproclamée diversité n'est que de surface ; une autre, plus pertinente, se trouve dans la multiplicité insondable des connexions de nos neurones. Il n'y a que dans le cerveau de chaque individu pris à part, que sont fichées les subtilités paradoxales et profondes de notions aussi importantes que l'égalité et le partage.

Par leur puissance physique sans rapport avec la finesse de l'écoute et du regard à échelle humaine, les états ne sont que force ignoble et barbare et leurs administrations sont assassines. Il ne peut en être autrement car l'individu qui leur accorde sa force de travail, participe d'un fonctionnement qui le dépasse et dont il ne peut raisonnablement mesurer les conséquences des choix qu'il favorise. La constitution structurelle de nos états géants engendre l'insincérité de part et d'autre du pouvoir politique et des populations qu'ils gouvernent. Et en effet, on ne doit pas la vérité à celui qui oppresse et érige la mauvaise foi en loi brutale et sans appel. Ainsi la méfiance soupçonneuse est-elle devenue le carburant des électeurs en démocratie, à force d'espoirs déçus et d'idéologies vaniteuses.

Pourtant, nous avons en nous et depuis notre naissance, le refus d'obtempérer, viscéralement attaché à nos gènes, face aux décisions perçues comme inadaptées ou injustes. Nous savons hurler depuis toujours notre douleur et notre frustration, jusqu'à rendre la vie impossible à nos bourreaux et à nos contempteurs. D'où vient que nos braillements, en une portion de vie, s'assagissent ? Faire bifurquer notre expression vers l'art ou la vie amoureuse, empêche-t-il de savoir crier toujours ?
Si ce n'est pas par la violence sanguinaire qui n'a mené chez nous qu'à faire le lit d'une autre caste, c'est peut-être par une réflexion exigeante, ronflante, grondante et partagée de tous les instants, que nous saurons renouer avec ce hurlement capable de faire reculer d'effroi l'oppresseur. Certes, il est bien fatiguant de vivre ainsi, dans l'attente que le cri surgisse. Mais l'usure à subir tout et n'importe quoi est bien plus épuisante encore. Et puis il y a cette joie toute enfantine, à s'opposer ; bien plus heureuse que la rage des armes. Nos brimades volontaires sont le fruit d'un dressage et d'une éducation, mais de toute éducation, il est possible de se défaire.

En refusant l'octroi d'un soutien misérable, symbole de condescendance et de mépris, en lieu et place d'une aide véritable, Le Générateur n'a pas fait montre d'orgueil mais a courageusement saisi au poignet la main qui le souffletait. C'est de ces gestes forts qu'il faudrait que nous soyons tous capables, tous les jours, chaque fois que l'insulte accompagne le rejet. « Ensemble » n'est désormais plus qu'un mot vague, destiné comme tous les autres à se voir vidé de son sens par de malins communicants. Passons-nous des mots ou, quand il est nécessaire, tâchons d'y faire surgir le regard et le cri. Nous savons tous d'instinct lire et entendre sur des lèvres closes, comprendre des yeux éteints, interpréter des visages meurtris. Nul besoin de défiler pour savoir que nous pourrions nous unir, car unis, nous le sommes par la force des choses. Profitons en … ou pas, mais sans digresser plus avant quand nous savons tous bien ce qu'il nous faudrait faire. Les nourrissons qui dans les cachots de nos âmes sommeillent à contre cœur, eux, le savent assurément.
Un jour prochain, les laisserons-nous à nouveau brailler d'une voix stridente à l'unisson ?

David Noir  Juin 2015

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 LE GÉNÉRATEUR, lieu d’art et de performances libre et indépendant, a été inauguré en 2006. C’est un espace de 600 m2 délibérément ouvert et minimal, situé dans la ville de Gentilly, à la lisière de Paris 13ème. Le Générateur se dédie à toutes les expressions contemporaines,  particulièrement à la performance et aux arts plastiques. Il donne la priorité aux formats artistiques atypiques. Ses orientations sont dessinées par une équipe soudée, infatigable et passionnée, sous l’égide de sa directrice artistique, Anne Dreyfus.

En 2014/2015, Le Générateur a accueilli 120 artistes, a accompagné 12 artistes dans leur création et production, a présenté 70 performances, 4 concerts, 1 exposition, a accueilli 22 résidences de création a reçu 4 festivals (Jerk Off, Faits d’Hiver, Sonic Protest, Festival Extension)
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Répugnance

David Noir - Sans Culotte
David Noir - Les Camps de l'Amor - Ah ça ira ...

Je ne veux pas être pisse-froid, ni cracher dans la soupe, loin de là. Quelle soupe ? Celle de l'élan de solidarité nationale. D'autant qu'en y pensant malgré moi du matin au soir, à mes chers concitoyen/nes ; en écrivant ces articles, en réaction brûlante à l'actualité, qui ne servent à rien ou du moins dont le monde et mon quartier peuvent bien se passer comme de tout le reste, j'ai l'impression de tout à fait y participer à cet élan, alors que je suis censé être en pleine ultime préparation de mon projet de création, tout seul avec mes p'tits bras et que je ferais mieux de m'y atteler, surtout en définitive pour ajouter des trous à ma ceinture plutôt que d'assouplir mon relatif confort, je le sais par avance. Seulement voilà, tout ce qui me brasse à « notre » sujet depuis des années s'y retrouve tellement au cœur, que je ne peux m'empêcher d'être projeté hors de mon lit comme un Zébulon (oui vous vous rappelez, une alternance de toutnicoti et de tournicoton qui fait farouchement penser au comportement de notre espèce) pour me jeter avidement sur clavier, post-it, cahier, feuille volante, tout ce qui est à ma portée me permettant de décharger cette tension cérébrale et physique mêlée d'émotion, d'agacement, de colère, d'urgence, se soldant finalement dans l'épuisement. Pour moi aussi, ça ressemble à la guerre, mais ça n'en est pas une car, habituée à elle-même, déclarée depuis si longtemps, elle n'est que ce que l'on nomme « révolte ».

Bon, ayant déjà perdu le temps d'un prologue inutile, je vais me rattraper en synthétisant au plus serré ce que j'ai à dire (n'appelle-t-on pas ça des billets d'humeur), en écrivant aussi mal qu'un journaliste chroniqueur, en faisant autant de fautes qu'un blogueur stupide comme il y en a tant.

Donc le sujet de mon irritation : Par pitié, arrêtons d'employer des expressions à tort et à travers en un copier-coller imbécile, cessons de résumer en slogans des pensées et des concepts dont la portée nous dépassent … etc … etc … Il y a tant à dire et c'est tellement le sujet perpétuel qui m'habite depuis tant d'années : la couardise, le suivisme, la malhonnêteté, la veulerie ... que je vais tenter d'en garder un peu par-devers moi pour avoir quelque chose à dire en spectacle. Néanmoins, en ce qui me concerne, après le sentiment d'horreur ou peut-être toujours attisé par ce sentiment, ma marmite bout, déborde, fout son couvercle en l'air.

Les français découvrent un nouveau vocable : « La liberté d'expression » ! Formidable ! Et vas-y que je te tartine, que je me gargarise de roboratif plein la bouche et les dents. Une véritable potion magique pour Astérix.

Non, il n'y a pas de « liberté d'expression », tout autant qu'il y a des limites imposées à la liberté, cela s'appelle la loi. Alors parlons de la loi, nos lois ; ça aidera à les définir pour répondre aux gosses de moins de dix ans, pris dans la tourmente et auxquels les profs semblent en difficulté de répondre. Il n'y pas de « liberté d'expression » dans un état de droit, pas plus qu'il n'y a de liberté d'action, sans quoi il n'y aurait pas à définir « Le droit ». On me rétorquera qu'il faudrait dire plus exactement : « il n'y a pas de liberté totale », donc je le rajoute, oui, c'est cela : la liberté totale n'est pas concevable dans un état de droit et agir ou s'exprimer en toute impunité n'est pas autorisé. Que l'on comprenne mon propos ici, mon sujet n'est pas de trouver ça bien ou mal, mais simplement de le dire. Je parle de « mots », de nos mots et de la manière dont nous les choisissons, nous tous/toutes, les médias, les politiques. À ce stade, il me faut enfoncer des portes ouvertes ; je le fais sans fierté ni honte puisqu'il semble que nous en soyons toujours là, du moins, au niveau de nos réactions écrites et orales quotidiennes. Nous ne sommes hélas pas en train de philosopher tous les jours lorsque nous croyons débattre. Pour ce faire, il faudrait à chaque fois, redéfinir les « mots », si importants y compris et en particulier pour les locuteurs d'une même langue qui posent comme postulat erroné qu'ils se comprennent en les employant. Eh bien, la preuve en est que non. Il est inscrit dans la loi que c'est un délit de faire l'apologie (donc exprimer publiquement dans un but plus ou moins prosélyte) de : la haine (je ne sais pas si les textes précisent « raciale » ou pas), du terrorisme, de l’antisémitisme ... Autant de choses que je trouve en soi très logiques pour la cohésion du fameux « vivre ensemble » (autre expression à la mode dont le cliché repris à qui mieux mieux me fait gerber, mais bon …). Encore une fois que l'on ne me fasse pas dire que je ferais ici l'apologie de quoi que ce soit, sinon d'une pensée que je voudrais saine, ou bien que ces quelques lignes seraient tendancieuses ; ce serait un mauvais procès. Puisqu'il y aurait liberté d'expression, je l'utilise ici pour dire qu'il y en a une mais qu'elle n'est pas totale, mais relative et donc qu'il est impropre et extrêmement réducteur et dangereux de désigner « La » liberté d'expression. Il existe « Une » certaine liberté d'expression dans notre pays ; sans doute suffisante ; sans doute nécessaire ; sans doute la plus libre qui soit de par le monde, mais pas « La ».

Pourquoi cela m'apparait-il si important de pinailler sur ce point de détail ? D'abord parce que notre société semble amorcer enfin une réflexion à son échelle toute entière, ce que je trouve en soi formidable si chacun s'y engouffre vraiment au-delà du café du commerce. Ouf ! Enfin depuis 68, la tête collégiale est bien obligée de penser et de bousculer ses neurones, mais ce n'est vraiment qu'un tout petit début, tant crânes et corps semblaient jusqu'ici désespérément sclérosés de morosité égoïste. On ne peut que s'affliger, même s'il y a peu de chance que nous en tirions les leçons, qu'il faille des meurtres à nos portes pour que se réveillent nos consciences. De toute façon, on le sait, rien n'est gagné. C'est même maintenant, du point de vue des réflexions à entretenir et mener, que ça va devenir véritablement dur.

Ensuite et toujours pour répondre au pourquoi de ma nécessité de pinailler sur les mots : eh bien parce que dans cette réelle agitation émotionnelle et réflexive, la voie royale de la beaufitude de l'esprit se trace à grand coup de clichés et de manipulations des idées comme autant de grossières pelleteuses de chantier. Merde ! Ne sait-on pas quelque part en haut lieu et dans les officiels médias de masse, que la pensée est un paysage fragile et malléable ? Si bien sûr, depuis que la communication existe, on ne le sait que trop.

Revenons donc à cette histoire qui est de considérer comme un délit l'emploi de mots, la rédaction, d'un appel, d'une incitation ou la formation de jeux de mots estimés tendancieux et à influence délétère. Il est à noter que longtemps, il nous a semblé que seuls les actes étaient passibles de condamnations effectives. Chacun pouvait par exemple, poursuivre en justice quelqu'un pour insulte à son endroit ou diffamation, mais c'était à la discrétion de l'individu ou du groupe d'individus concerné de porter plainte. Ce n'était pas, en pareil cas, l'état qui se mêlait d'affaires considérées comme privées. Mais depuis il y a eu apparition de la toile. Et là, tout circule à vue. C'est même là tout son intérêt et toute sa dangerosité. Un défilé permanent, un bouillonnement de conneries infâmes autant que de savoirs particuliers et exceptionnels. Du coup, plus ouvertement que d'habitude, la pensée d'État s'en mêle. À noter que jusqu'à présent également, ce savoir existait tout autant dans les livres et qu'il n'y avait qu'à se les procurer pour y accéder. La nouveauté n'est pas là. La vraie nouveauté d'Internet, c'est le forum et le commentaire à chaud. Un clavier, un clic de souris et le sublime comme le stupide s'exprime et est balancé dans la masse (la nasse devrais-je dire). La chose est faite ; s'imprime illico dans l'esprit du lecteur ; est irrattrapable. Curieusement, la description que je viens de faire du geste de base de l'internaute actif ressemble fort à celle dont Don Basile fait avec jubilation l'apologie dans le Barbier de Séville : la calomnie. Une fois lâchée, elle court elle court … elle enfle et explose en un coup de tonnerre au vu et su de tout le monde.

Il n'y a donc pas « La », mais « Une » liberté, Une démocratie. Toutes relatives. Nous ne devons pas dès lors parler d'absolu, mais de point de vue. Avant qu'un interdit ne le devienne, c'est un point de vue. Qu'est-ce que cela change de se le dire ? Eh bien à peu prêt tout. Pourquoi ? Parce qu'en revendiquant l'arbitraire ou le relatif d'une loi, on assume également ouvertement ce qu'elle peut présenter comme semblant injuste ou inégal (le fameux deux poids, deux mesures qui semble tarauder à juste titre certains enfants au sujet du traitement des opinions des uns et des autres selon leur milieu, culture, croyance). En faisant cela, on devient crédible y compris vis à vis de ceux qui ne seraient pas d'accord, plutôt que de vouloir enfariner (ressenti humiliant à l'origine des pires violences) les opposants, les incrédules, les frustrés d'un tel barrage à leur conscience. Cela s'appelle l'autorité.

La vraie autorité - j'entends par là celle qui s'exerce autrement que dans l’unique but répressif, mais bien pour guider - a le devoir de toujours assumer pleinement qu'elle s'impose parce qu'elle croit que c'est le bon sens vers lequel il faut aller. Elle doit donc de ce fait, endosser la critique et le mécontentement qu'elle suscite, mais toujours donner une explication plausible, accessible et rationnelle à son origine. Je ne fais que donner là, à mon sens, la définition d'un parent responsable qui doit savoir ne pas se laisser déborder, tout en guidant vers plus de sécurité une existence propice au développement, à l'épanouissement et surtout, à l'élaboration d'une conscience autonome.

Je n'ai pas d'enfants ni dans la vie, ni dans mes cours et c'est sans doute plus aisé à dire qu'à faire, néanmoins cela me semble tout à fait réalisable avec du cœur, des mots adaptés et de la méthode. Un état est encore un parent sans doute nécessaire pour une société civile aussi infantile que la notre : Je suis Charlie n'est-ce pas ? Et le lendemain, toi qui n'aurais jamais donné qu'un regard méprisant, jugeant par oui-dire de la grossièreté de son contenu, à ce canard un peu triste en fin de vie, tu te précipites comme au premier jour des soldes pour acquérir cet exemplaire déjà mythique ?! Et, là encore les mots détournés déboulent : tu as le culot de justifier ce retournement opportuniste et grotesque en l'appelant élan de solidarité ?!

Alors écoute moi-bien mon ami/e Charlie de la dernière heure, je te le dis, moi ne l'ayant jamais été et n'en ayant nul besoin pour être deux cent mille fois Charlie à ma manière depuis que je pleure et raille la médiocrité de mon espèce : Tout ce que tu veux à cet instant et même sans le savoir, c'est t'inscrire toi aussi un peu dans l'Histoire, en avoir ta petit part, juste pour l'accrocher au mur, la mettre dans un tiroir et pouvoir dire « J'y étais ». Cadavres ou pas – et c'est bien pire – comme à l'accoutumée, tu tressailles juste du risque que tu prendrais à ne pas être à la mode, à être passé à côté de l'endroit (pas trop loin de chez toi quand même) où il faut absolument être.

Cher/ère ami/e, il n'y a pas de mot pour dire la répugnance que tu m'inspires. Tu ne mérites rien de ce confort destiné à libérer ton esprit et ta main, qui t'a fait descendre de l'arbre et entoure ta vie actuelle, tant tu ne sais rien en faire. Je te vomis sincèrement et pourtant, moi qui ne suis pas un terroriste, j'ai pitié de toi et de ta médiocrité tellement tu m'affliges, tant tu me blesses en étant si superficiel, si convenu, si bête. Je t'en veux de la lâcheté d'opinion qui t'anime et que, comble de la rigolade, on nous vend actuellement comme étant un courage. Mon dieu quel usage des mots ! Pareil emploi, j'imagine, ferait frémir un chevalier médiéval, un grognard de l'Empire ; peut-être même un soldat de métier de notre histoire contemporaine. Un peu de décence, encore une fois, par pitié. Qu'on aime leurs dessins ou pas, les dessinateurs qui signaient leurs caricatures et ceux/celles qui les signent encore étaient et sont, peut-être des inconscients, sûrement des provocateurs, mais par dessus-tout ils ont fait et font preuve d'une audace et d'une endurance à la menace, exceptionnelle. Idem pour les policiers qui ne se font pas d'illusion j'imagine, sur les risques que leur métier leur impose, idem pour certains otages au courage inouï qui force mon admiration. Mais toi, vulgaire pékin, insoutenable girouette, grotesque consommateur, tu n'es rien, ne mérites rien, ni de bénéficier d'une technologie que d'autres ont mis au point et désormais t'imposent, ni de te faire le chantre d'idées que tu n'as jamais pris le risque d'avoir par toi-même. Tout au contraire de ce que l'on dit aujourd'hui de toi, tu es un collaborateur dans l'âme. Tu mérites Pétain, Mao Tsé Toung et les autres, point barre. Tu l'as déjà prouvé. Tristement, je dis que tu le prouveras encore. Parce que tel est l'homme dans son animalité peureuse à juste titre et que je ne songerais pas à lui reprocher s'il n'avait la prétention d'être Humain. Non, c'est sûr, à mes yeux, tu ne mérites pas la mort violente et arbitraire d'une ordure de djihadiste pour te punir d'être toi-même poujadiste. Tu me partages, espèce humaine. Atrocement et désespérément, tu me tranches en deux depuis que j'ai fait ta rencontre. Pire encore, depuis que j'ai pris conscience que j'appartenais moi aussi à ton groupe. Tu me divises incessamment entre l'envie de te tuer sans sourciller pour tes revirements immondes, pour tes arrangements avec l'intégrité dont tu te revendiques, pour le mal que tu te fais et que tu fais au monde. Mais au moment où je lève le bras pour abattre ma rage sur ta carcasse révulsante qui se pisserait dessus de trouille à cet instant, je le laisse retomber, m’effondre sur moi-même et pleure sur ta faiblesse et la mienne, car tu me touches bien malgré moi dans ma chair, au-delà des sexes, des conventions sociales et même des intelligences. Je me dis que quitte à t'épargner, je voudrais parvenir à t'aimer, histoire de me sentir moins seul ; d'avoir des camarades pour rigoler. Mais, comme la créature échaudée, née des mains du baron Frankenstein, je sais qu'il serait désormais bien illusoire de miser plus qu'un regard échangé sur l'empathie profonde qui pourrait nous unir. Je sais tout simplement que tu n'es qu'inconstance et que l'effort n'est pas ton ami. Tu ne penses qu'émotion, raisonnes émotion, crois émotion, valorises émotion. Sauf que ta belle émotion, pauvre merde narcissique, si incontournable qu'il faudrait incessamment l'entendre et la respecter, nous savons tous sauf toi, qu'elle va changer demain, si le soleil est beau, si la pluie nous ravine. Malheureux être de chair, tu n'es que ça et ton malheur d'être animal se double de la calamité d'une faible conscience. De par le monde alors, dirigeants, militaires, assassins, terroristes, tous autant qui aimez armer votre bras au-delà du raisonnable… songerez-vous un jour à renoncer à votre jouet favori, à épargner la chair, celle-ci qui souffre tant ? Soignez votre névrose, vous êtes du même bois que sont faites les victimes. Et elles, jureront bien, j'en suis sûr, à quelques exceptions près, de sagement le jour venu, savoir fermer leur gueule faute d'avoir pris la mesure et le temps de la pensée introspective et du recueillement. Et comment leur en vouloir n'est-ce pas ? Comment ne pas les comprendre ? Oui tout le reste du temps. Pas quand elles font figure de se donner des ailes sur un coup d'illusion dans le miroir un matin. Pas quand elles crient « Aux armes citoyens ! » pour finalement ne pas faire la différence entre faire la queue pour Justin Bieber ou Céline Dion et souhaiter manifester un soutien ou s'offrir un symbole de liberté à la porte d'une papeterie. Bien malin si une bombe avait éclaté devant un kiosque à journaux. Vraiment rien dans le citron ces terroristes ! Une idée tous les 14 ans. Ouf ! C'est tant mieux.

La personnalité univoque n’existe pas, il n'y a que dualités multiples, ambigües, contradictoires et profondes, fonction des circonstances, prises entre peurs viscérales, protectionnisme du clan qui protège, soumission et effacement de la parole individuelle en échange d'un toit et de la vie sauve.

Le terrible Jeckyll et son Mr Hyde sera toujours l'ennemi farouche de l'utopiste et pathétique monstre de Frankenstein. C'est bien triste et c'est ainsi. Mais qu'on ne vienne pas me donner la leçon de devoir renoncer à ma haine - moi qui ne prendrai jamais autre chose que des mots pour la dire - parce qu'elle serait soudain un sentiment déshonorant alors qu'elle n'est qu'un composant parmi d'autre de notre être. Qu'on ne vienne pas me dire que ma haine n'est pas bonne, que je n'y ai pas droit, alors qu'il m'est vital de la ressentir vis à vis d'une espèce qui ment autant sur son réel. Qu'on ne vienne pas me raconter qu'il y aurait certains bons sentiments et puis d'autres mauvais en toutes circonstances, à moins que d'échanger toutes nos bibliothèques de philo contre les reader's digest de Walt Disney. Non, mais vous êtes sérieux là ? Vous croyez véritablement que de s'amputer d'un de nos composant vital naturel nous ferait grandir ? La morale n'est pas la nature. Tout comme pour la loi, assumons qu'elle est une privation nécessaire pour que nous puissions vivre ensemble sans la poser comme un postulat éthique apparu de rien comme la grossesse de la vierge Marie. Quand j'entends le discours politique, médiatique, quand je lis les réactions sur internet, j'ai envie de crier à la Richard III, au secours ! Qu'on me donne un adulte pour mon royaume !

L'élan national et la solidarité ne réclament pas de suivre un mouvement collectif pour y être rassemblé, mais d'être individuellement originalement soi-même plus que jamais, afin d’insuffler un tant soit peu de complexité - d'aucuns s'emploieraient à dire de « richesse » - aux rouages du moteur de la machine.

Merde, encore de l'énergie gratuite qui ne me fera pas bouffer, ni ne paiera mon loyer. Je m'étais juré pourtant de faire bref. J'avais vraiment autre chose à foutre. Tant pis, mais pour cette fois, je ne corrigerai pas les fautes. Il est vrai que personne ne m'avait rien demandé.

adorer … punir … adorer … punir … adorer … punir …

David Noir - Je suis salement

De toutes les récupérations, celle d'un événement ou d'une pensée par un « peuple »* sous pavillon idéologique ou influence de diktats politiques est pour moi la pire. La société ne devrait pas être une usine à symboles. Un symbole, un slogan, c'est la réduction et la dévalorisation pratique des nuances de la pensée. C'est la publicité dont on couvre nos murs, c'est la petite formule qui fait mouche pour faciliter l'identification à tel ou tel bord, c'est le snobisme mercantile et dangereux d'attacher telle ou telle marque à son identité propre. C'est l'assurance de faire jouer l'émotion à travers ce qu'elle a de plus inconstant et impersonnel.

Une fois mis au monde et lâchés dans la nature, les symboles ne se tuent pas - en tous cas pas facilement, ne se mangent pas, ne servent à rien sinon à camoufler et affaiblir la diversité des opinions. C'est la pollution intellectuelle et sociale par excellence. Bien sûr, vivre, c'est naturellement polluer, mais non, nous ne sommes pas plus fort/es tous/toutes ensemble sous la bannière d'un logo, d'un symbole, d'une couleur.

Si oui, plus forts pour faire quoi ? Pour dire quoi ? Que l'on est opposé au meurtre sous toutes ses formes ? Sans blague ! En ce cas, pourquoi ne pas s'employer sérieusement à fonder une société réellement pacifiste, une société de tous les jours, dans laquelle aucun citoyen/enne n’admettrait la violence physique, l'injustice sociale, l'abus et la pression idéologique qui s'incarnerait sous ses yeux ou à l'autre bout du monde. Une société où « tous/toutes ensemble » serait une réalité quotidienne et de ce fait, aurait véritablement de l'impact et du sens. À ce jour, l'être humain en a été incapable. Pour avoir une chance d'y parvenir, si tel est véritablement un but, il nous faudrait devenir réellement « meilleurs ». Concrètement, cela voudrait dire : constamment disponible ne serait-ce que par l'écoute, émotionnellement empathique, soucieux/se au jour le jour du bien-être de son semblable. Mais il ne suffirait pas de penser tout cela en son for intérieur. Il s'agirait d'agir quand il est nécessaire, par exemple en pleine rue, dans les transports, là, tout de suite, quand ça se passe, en prenant le risque de ne pas être suivi/e dans son action par un entourage immédiat d'anonymes ; peut-être même en en devenant à son tour la cible. La générosité, puisque c'est de cela qu'il s'agit, ça se cultive, ça s'apprend et il est bien ardu d'y progresser au-delà de beaux principes. Si ça se résume dans toute une semaine, une année, une vie, à aller défiler dans des rues, pourquoi pas, c'est très bien, mais de là à penser que ce faisant, on fait quelque chose qui va avoir une influence permanente sur ses propres comportements une fois tout seul, en famille, dans son quotidien … C'est loin d'être sûr, car l'autre force du symbole c'est qu'il dédouane et rend paresseux.

Il y a toujours eu ceux/celles qui créent et ceux/celles qui suivent. L'Union Nationale, on a forcé ou persuadé les peuples d'y adhérer dans toutes les situations de conflit. Certains/es pensent s'y rendre au nom de leurs propres idées, c'est possible. À chacun/e de savoir la teneur de ce qui le/la pousse.

Pulsion émotionnelle ? Combien durera-t-elle, l'indignation dans son expression flamboyante, quand on recommencera à obéir et à nier son identité dès le lendemain, contre son sentiment premier, en échange d'un salaire indispensable ?

La grande force des animaux politiques au sein de partis, c'est d'arriver à faire croire qu'il y aurait volonté et parfois même, réalité de la notion d'Unité. C'est bien normal que ce symbole soit au cœur de toutes les formations politiques sans distinction aucune, comme valeur universelle (la première de ces formations étant certainement la famille, le clan et bien après, l'entreprise), puisque sans cette notion, il leur serait impossible d'être à la tête d'un groupe quelconque qui, sans le secours d'une idéologie, ne se cristalliserait pas tout seul. Pourtant d'autres regroupement naturels existent ; qui n'exigent pas de leurs membres de penser en tous point la même chose et ne nécessitent ni leader, ni bannière. Cela se nomme tout simplement des amis qui, du fait de s'être choisis réciproquement et sans propagande, demeure la seule cellule sociale potentiellement démocratique à mes yeux, où chacun/e reste soi et néanmoins se réunit avec les autres, échange et parfois sur cette base, collabore.

En attendant que les nations, puis le monde, forment un groupe d'amis, je crois pour ma part, qu'il y a un beau chantier à la porte de chacun/e concernant la peur, la tolérance, la vénalité, le mépris, l'intelligence, le débat d'idées … bref, je ne vous fais pas un dessin, c'est trop risqué par les temps qui courent … toutes cultures confondues et que c'est le travail à temps plein de toute une vie de s'y atteler. Au-delà de cette belle utopie qui, soyons optimiste, n'en sera peut-être plus une un jour lointain, une fois l'humanité épuisée d'être allée jusqu’au bout de sa bêtise et mise en échec devant toutes les idéologies et concepts artificiels, nous sommes contraints/es pour l'heure, de réagir, chacun/e à l'aune de ce que nous sommes face à une bourrasque émotionnelle et des évènements terribles auxquels, dans ce pays, nous n'étions plus habitué/es.

Ce ne sont pas des symboles qui ont été tués ces derniers jours. Ce sont des gens. Qui plus est, pour certains - je parle là bien sûr des personnes de la rédaction de Charlie Hebdo plus que des autres victimes dont nous ne savons rien de ce qu'était la pensée - des gens dont le travail n'a eu de cesse de s'amuser à ridiculiser tous types de symboles. Si ça n'était pas assez évident par leurs dessins, d'autres dessinateurs ou caricaturistes de l'hebdomadaire l'ont clairement exprimé dans les médias tout récemment (cf. bas de page, la très éclairante interview du dessinateur Luz). Comme je l'ai dit déjà dans ma première réaction à toute cette horreur, je n'ai jamais été un lecteur de Charlie Hebdo, de la même manière que je n'ai jamais été fidèle lecteur d'aucune presse et je ne vais pas le devenir maintenant, là n'est pas le problème. En revanche, en plus d'être naturellement secoué dans mes tripes par l'angoisse et la tristesse face à de tels carnages, je suis sidéré de la façon dont on passe outre la parole de ces personnes qui sont mieux placées que quiconque pour clamer qu'il n'a jamais été dans le propos des rédacteurs de Charlie Hebdo d'être une cause nationale.

"Tout le monde nous regarde, on est devenu des symboles, tout comme nos dessins. L’Humanité a titré en Une “C’est la liberté qu’on assassine” au dessus de la reproduction de ma couverture sur Houellebecq qui, même si il y a un peu de fond, est une connerie sur Houellebecq. On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça." Luz

"Nous avons beaucoup de nouveaux amis, comme le pape, la reine Elizabeth ou Poutine: ça me fait bien rire" Willem

Mais tous les grands cœurs de faire la sourde oreille d'un même élan citoyen, de ne pas respecter l'esprit d'une revue iconoclaste et de lui rendre hommage d'une façon si laide et répugnante.

S'emparer de la douleur d'un autre, quand bien même elle nous touche, pour en faire un argument personnel destiné à auréoler son propre ressenti de peur ou d'indignation, est la réaction de compassion la plus révoltante qui soit. Je ne force personne à penser de la sorte, mais j'exprime là de façon rédhibitoire, mon opinion profonde. Cela me fait totalement penser au fameux « C'est pour ton bien », grand slogan d'éducateur s'il en est, pour nier la singularité et la parole de ceux pour qui l'on sait mieux qu'eux ce qu'il faut en dire et ce qu'il faut faire. Beurk !

Alors défiler parce que l'on a soudainement la trouille et qu'il faut bien un remède, oui ; parce qu'on ne sait plus quoi penser de soi dans le monde, oui ; parce que l'on veut faire un geste envers toutes les victimes, oui (encore que, en ce cas, pourquoi ne pas le faire tous les jours pour tous les assassinés du monde ? - ce serait peut-être une bonne idée d'ailleurs - Y a-t-il des victimes plus importantes que d'autres ? La réponse est fatalement oui, bien évidemment, c'est humain, même pour un parent / cf. Le choix de Sophie).

Un dernier mot encore sur ce fameux symbolisme si néfaste à mes yeux. Ma conviction est que si des religieux maladivement susceptibles, manipulés ou intimement habités, ont décidé d'assassiner des humoristes satiriques et avec eux, toute la rédaction d'un journal libre penseur, ce n'est pas uniquement pour la pertinence de leurs dessins aussi talentueux soient-ils. C'est aussi parce que notre société la première, nos médias, y ont réagi de façon polémique, s'emparant de caricatures destinées à simplement faire rire ou sourire comme symboles d'un débat politique, social et religieux. C'est chez nous, à l'époque, ici, à la télévision et sur nos ondes qu'il y a eu nombre de discussions et de déchirements idéologiques autour d'une question censée aujourd'hui si naturellement rassembler tout le monde : le droit à la liberté d'expression.

En faisant, non pas porter au-delà de leurs propos, mais dévier de celui-ci, la réelle démarche de ses auteurs, on a érigé des déconnades d'enfants (et je suis bien placé à ma façon aussi pour revendiquer une telle posture comme étant très sérieuse) en étendards politiques.

Or toute la politique, certes puissante quand on veut bien la voir, de ce genre de démarche artistique, réside dans le fait même de se refuser à être un symbole de quoi que ce soit. Ça n'est et ne doit rester qu'un dessin avec toute sa force et son impact. Les créations artistiques, en tous cas les bonnes, ne sont jamais des symboles et ne doivent pas être utilisées ainsi. Il devrait y avoir une loi contre ça. Puisqu'il est interdit de détourner les symboles de la nation (drapeau …), il devrait, en contrepartie, être interdit d'utiliser la force de l'art comme symbole social.

Faire un symbole de l'oeuvre d'un artiste, c'est assurément mal le comprendre si ce n'est le nier volontairement (cf. Sade), en faire une cible pour les imbéciles et un honteux bouclier derrière lequel s'abriter soi-même à défaut d'avoir ses idées propres. C'est aussi risquer de faire tuer l'artiste pour ce qu'il ne défend pas, en tous cas pas de cette façon. C'est aussi s'assurer de le tuer une deuxième fois, en veillant bien de la sorte à l'immortaliser et le figer dans des valeurs qu'il n'aura défendues que passagèrement ou pas du tout.

La seule unité internationale qui vaille à mes yeux est que nous soyons toutes et tous de par le monde, en possession d'un cerveau incroyable dont il faut apprendre chaque jour à se servir avec minutie sous peine d'en faire une véritable bombe, bien souvent à retardement via les générations suivantes et à notre insu.

Voilà, chers endeuillés/es, toutes, tous et les autres. J'aurai moi aussi pris le temps de marcher avec vous à ma manière. Je retourne à mes affaires ébranlées et en vrac en attendant les prochains épisodes de notre évolution commune que je souhaite le plus possible posée, réfléchie et distancée de tout slogan supposé nous souder en un grand bond émotionnel. Notre unique socle commun est ce que nous appelons notre humanité, avec ses prouesses et ses aberrations. Essayons de la comprendre pas à pas, un peu mieux, sans trop de brutalités. Je crois que d'une certaine façon nous nous y employons, pas encore tous les jours néanmoins.

Amicalement,

David Noir, artiste et uniquement artiste, déserteur des causes nationales

 

*Qu'entendre par ce mot, "peuple" : nous toutes et tous ? Les autres ? Une masse d'individus qui ne pensent plus comme des individus et que l'on peut regrouper sous une même étiquette ? Le contraire de « dirigeant » ? Les salariés de premier niveau hiérarchique ?

 

Interview de Luz :  http://blogs.mediapart.fr/blog/monica-m/100115/luz-lun-des-charlie-exprime-ses-doutes-ses-craintes-et-sa-colere

Sang voix

Le désir n’a pas d’objet, qu’il se veuille obscure ou limpide ; il a un but, comme toutes les impulsions primaires. Satisfaction du soulagement de la douleur, apaisement de la soif, satiété de la faim, relâchement du sexe, évanouissement de la gêne physique par expulsion des excréments, urines, surplus de fluides organiques. Écrire n’en demande pas davantage …

Voix de la disparition

David Noir - Fauve de cinéma
David Noir - Fauve de cinéma - pastel

Les artistes crèvent. C'est ce que je crois, au-delà d'une formule de comptoir (bien que l'on parle sûrement assez peu des artistes aux comptoirs), prononcée à l’emporte-pièce. Ils crèvent comme tant d'autres espèces animales qui voient leur territoire se restreindre à cause de l'envahissement de leurs terres par les hommes. On transforme leurs espaces sauvages en parcelles cultivables ; on défriche ; on abat. On s'expanse et on s'installe en famille, en groupe sociaux bien organisés pour entretenir des cultures agraires. On repousse les limites de la sauvagerie. On crée des réserves pour pouvoir continuer d'admirer sous contrôle, en toute sécurité, l'oeuvre de la nature humaine à travers eux. C'est ça la « culture » au sens social ; c'est ça les réseaux sociaux ; c'est ça la communication. Bien sûr, certains/es parmi eux/elles, plus utiles que d'autres, s'apprivoisent, deviennent des animaux domestiques et finissent par constituer de vastes troupeaux de créateurs à la demande. Pas compliqué de leur tondre la laine sur le dos à ceux-là. Ils ont accepté d'évoluer comme ça. La domesticité a inhibé leur instinct de fuir le danger. Leur tempérament grégaire s'est accommodé des dernières nécessités du patrimoine : créer de nouveaux publics, de nouveaux pôles, de nouvelles populations en harmonie avec ce que les gouvernements tentent avec moins de succès que les entreprises de Silicon Valley, de saisir : l'air du temps. On les nourrit à coup de quelques poignées de granulés, d'aliments de synthèse sous la forme d'une fragile reconnaissance sociale ou d'un peu d'entre-soi revigorant. C'est utile un artiste, quand il sert aux développement d'une cité. Quand il fait sa part de socio-culturel, quand il éduque et qu'il initie autrui à l’épanouissement de soi, en acceptant d'y sacrifier son identité féroce d'origine, déjà bien émoussée par le compromis du quotidien. Seulement, ils ne sont plus des artistes alors. Ils sont comme tant d'autres, les moutons d'une nation. Bien entendu, certains parmi eux, se révèlent plus bio que d'autres. Mieux alimentés, plus sainement. Ceux-là donnent encore mieux le change. Ils sont un peu privilégiés et se vendent bien plus cher. Il n'existe pas encore de label eco « artiste authentique », mais ça ne saurait tarder. Pour l'instant, ils ne sont que visiblement mieux mis en avant, sur des rayonnages plus amènes. Ils sont parfois consacrés par des prix et dans le meilleur des cas, ont des têtes de gondoles rien que pour eux, des galeries positivement identifiées, des théâtres grandioses. Je n'aurais réellement rien contre, si au moins une petite majorité d'entre eux faisait montre d'un peu plus de perversité vis à vis de ce système. En profiter, oui ; ne pas favoriser son délitement à partir de sa situation, c'est dommage. Au bout du compte, rares deviennent ceux chez qui la sauvagerie ne finit pas par être jouée, à défaut d'avoir suffisamment désiré en conserver une trace. Désormais pipeau et posture bidon, créativité relative, un lointain souvenir de la sauvagerie d'être se fossilise dans les replis immémoriaux datant du temps de leur véritable désir de création. Car il est vrai que rien n'est plus simple que d'en feindre le ressenti prégnant en toutes circonstances médiatiques. Je ne dis pas qu'il n'y aurait plus une seule fibre authentique chez eux ; je dis qu'ils en ont simplement gardé l'empreinte. Les fantômes des gènes originaux sont là, mais ils ne peuvent servir à rien.

Nulle instance culturelle, quoique se pensant bienveillante, ne songera à les rendre à leur nature une fois les avoir aidés à se développer dans de bonnes conditions, comme on relâche des espèces menacées dans leur milieu après les avoir remplumées un peu. Et puis on les bague ; et puis on les suit, sans trop les perturber.

Moi ça ne me dérangerait pas d'être bagué, déjà estampillés de tant de numéros comme nous le sommes. Non. Un de plus, qu'est-ce que cela me fait ? Il faut naïvement croire qu'il existe encore un coin où se cacher pour craindre le classement, la numérotation et l'estampillage. Non, au contraire, qu'ils y aillent ! En revanche, pour prix de ma capture, je veux que soient entretenues ou restaurées quelques parcelles de mon milieu d'origine. Qu'on s'y efforce et qu'une fois fait, on veille à désinfecter cette nouvelle contrée facticement vierge, de toute présence parasite, de tout ce qui indûment y pullule.

Voilà ce qui serait, selon moi, un véritable projet de sauvetage d'artistes : le monde est ce qu'il est devenu, d'accord ; on n'y peut rien, oui. Mais comme quand même, c'est beau, une pulsion vitale, un peu comme un félin dans la brousse ou comme une girafe qui chaloupe, eh bien il serait utile de les identifier ces artistes primitifs et en premier lieu, d'apprendre à le faire sans trop d'idées vagues ou partisanes sur ce qu'ils devraient être. Et là, la première réponse qui viendrait, ça serait : tout sauf des acteurs sociaux. Et là, on commencerait par regarder d'abord ceux ou celles qui ne savent pas ou ne veulent pas s'inscrire dans ce paysage citoyen. Ceux ou celles qui ne pensent pas qu'il faut de l'art partout ; parce que dans ce cas-là, il n'y en aura plus nulle part. Ceux ou celles qui trouvent que c'est une horreur insupportable que de vouloir rendre les transports sympas en y faisant bosser des pros du street art de convenance ou de la bande son ludico trop chouette pour annoncer les stations de tramways parisiens aux voyageurs que ça irritent, à force. Parce que oui, le singulier, l'artistique, ça irrite à force. C'est même fait pour ça. Si on en vomit partout, comme de l'esthétique magazino-graphico-urbaine, eh bien l'art, le peu d'art qu'il y avait là-dedans, dans cette malheureuse petite connerie faite avec si peu d'âme, le projet comme on dit – eh bien il disparaît. Plus rien dans le geste. Vidé. Plus de geste. Non, un tramway, c'est un tramway. Ça transporte des voyageurs, c'est tout. Ça nécessite d'être vaste et confortable, mais pas d'être sympa.

Mais bon, bien souvent, c'est trop de travail pour les scrutateurs curateurs de la culture de terrain ; trop d'attente et de soins distants en perspective pour se préoccuper de repeupler savamment les forêts d'individus les plus vierges possible du contact des soigneurs, jusqu'à les avoir un peu oubliés.

Quant à la grande masse des autres, les spécimens entrelacés en permanence au lien social généraliste, leurs cornes sont écornées dès l'apparition des bourgeons, leurs défenses et crocs sont précautionneusement limés, leurs griffes arasées pour plus de prudence. Ce sont, ne l'oublions pas, des animaux destinés à l'élevage.

Alors, bien sûr, entre ces fruits mûrs à souhait quand ils viennent du dessus du panier, ceux trop verts, cueillis prestement à la va-vite au sortir des écoles d'art et les splendides créatures exotiques importées chez Fauchon, il reste encore quelques loups solitaires errant dans le froid. Parfois on les trouve aussi en faibles meutes faméliques, non loin d'autres plus paisibles, bramant à la belle saison, en courtes hardes rassemblées. Ainsi, les bêtes de cheptel plus ou moins clonées, sont devenues fruits d'exposition bien emballés, tandis que d'autres, farouchement hostiles au compromis, courent encore debout sur leurs pattes vacillantes. Pressées sur leurs étals, les meilleurs baies de culture savent se serrer les coudes jusqu'à l'heure d'être consommées. On assiste là à l'inédite et remarquable métamorphose d'un animal de consommation courante en fruit de corbeille de table bien disposé sur une jolie nappe cirée.

Quant aux loups, ours, grands cervidés, hyènes et autres bêtes légendaires, ils n'ignorent pas que leur temps est compté. Il arrive qu'ils s'entredévorent par nécessité, mais ils trouvent bien plus d'économie d'énergie à pratiquer quelques prélèvements dans le troupeau apprivoisé, qu'ils savent parqué non loin des villes. Les attaques contre leurs ex-congénères sont fulgurantes ; souvent échouent, mais une fois sur dix, grèvent efficacement ces réserves de nourritures enclôturées, qu'elles soient ovines ou bêtement céréalières. Car plus encore que contre les humains calculateurs, c'est vers ceux broutant, s'épanchant avidement sur leur sol que doivent se diriger les raids salvateurs. Asséner le coup de grâce à un artiste usurpateur, c'est à coup sûr priver l'exploitant national de sa pitance et endommager son système de production intensive de joyeux créatifs.

Vous qui vous reconnaissez peut-être, aussi rares et en voie de disparition que vous soyez, dans ces félins encore lucides, dans ces pachydermes fièrement destructeurs de récoltes, je vous en prie, tuez de temps à autres, quand l'envie vous en prend, à l'occasion d'un vernissage de fortune ou d'une première convivialement organisée, un faux artiste, pour le plaisir de démailler la chaîne de construction de petits bourgeois en herbe doués pour la communication. Vous trouverez dans sa chair, bien qu'elle soit considérablement affadie, suffisamment de sels minéraux pour au moins vous aider à passer l'hiver, satisfait de votre besogne. Volez, pillez, piétinez, massacrez, ne serait-ce que pour la sensation de vivre ; prenez à la gorge, dès que l'occasion se présente, une de ces créature servile qui aurait désappris à exprimer sa rage et sa vérité au nom d'une éthique bon marché de bestiau de boucherie. Repaissez-vous de sa cervelle dégénérée ; n'hésitez pas à vous montrer charognard vis à vis de ceux que vous sentez déjà copieusement équarris par le système. Le regard lourd, le souffle haletant et du sang aux coins des babines, voilà les signaux fiables qui, au hasard des rencontres, nous indiquerons parfois qu'il faut nous reconnaître. Réchauffés de ces clins d'oeil à nos existences légitimes, nous apprendrons ainsi à l'avenir, à faire de plus amples victimes parmi les égarés de ces transhumances sans sujet et rendre de l'espace à nos propres regards.

Et si un jour, il arrive à l'un/e de nous, par miracle et sans trop de bassesses, de parvenir en tête des charts, que le profit nous en soit grand … ! … du moment que dénué du moindre scrupule, soit maintenu vivace en nous l'instinct, non de procréer ou de nous reproduire suivant le modèle d'un autre, mais d'instiller partout le génome qui nous est propre, sans souci de l'hécatombe qu'il pourrait heureusement provoquer par son ingestion vénéneuse. Frères et sœurs de la jungle, pour peu que vous existiez, laissons aux humains leur honneur imbécile, rejeton de leur vanité et dans une commune absence d'éthique, survivons, tant qu'il est possible, pour leur nuire et pour exister.

Le grand E

Le grand écart - Anne Dreyfus
Le grand écart - Anne Dreyfus ^ Pina Bausch - Photo David Noir

Un soir, mortelle et claudicante reconstitution d’un ballet de Pina Bausch. Administration du théâtre en souffrance qui les reçoit : pas mieux. Le grotesque de toutes parts est à son comble. Le pleurnichement et la beauté sont censés se rejoindre en un suprême hommage au labeur.

Quelques jours plus tard, l’inverse. Un grand écart entre fébrilité mesurée des « professionnels » et authenticité d’un trio, poète, musicien, danseuse. Qui voit juste ? Les seconds, forcément. Un bonhomme Bic à la tête casquée fait le tour de la salle du Générateur en scooter avant de se liquéfier en mouvements incongrus, en hésitations enfantines, en crissements vocaux lancés en pure perte.

Elle, Anne Dreyfus, le bonhomme Bic, toque parfois à la l’oreille du poète Pennequin, massif comme une motte de beurre à l’abri du soleil. Il semble n’y voir goutte, l’œil à distance infiniment réduite du papier qu’il tient en main. D’une voix énorme, il ordonne à ses mots de se ranger en rangs serrés au sortir de sa bouche. La musique au crochet de JF Pauvros maintient la cohérence du tout, griffe l’air et l’écoute ambiante.

Au théâtre de l’avil… issement, on se donne du mal pour enchaîner de belles images, en hommage, toujours en hommage. Ici, la nécessité ne fait pas loi. Les spectateurs installés comme dans un complexe UGC font penser à ceux des années 50. Tous béats et attentifs à l’aura de la grande créatrice disparue, il ne leur manque que les lunettes 3D pour illustrer la parfaite soumission au beau spectacle. Partout, ils quêtent le relief, le fil de la narration subliminale entrelacé dans un brocart brodé de perles. C’est ça pour eux, un beau spectacle semble-t-il : de l’effort.

Au Générateur, l’effort, on ne le sent pas car il n’y en pas. Non, puissance de la salle de plain-pied sans tralala, on n’y fait pas d’effort, mais on y met de la force. Pas de la force démonstrative – ce n’est pas un défilé militaire qui s’y déroule – mais la force de croire aux actes simples qui se heurtent comme des débris charriés par la vague. L’ordonnancement n’y a pas sa place. Aussi, rien ne s’y raconte, si ce n’est la persistance des images et des gestes qu’il serait naïvement hâtif de juger légers.

Seulement voilà, la naïveté, le spectateur de profession s’en est fait une armure, un étendard qui vaut celui, dégradant pour les millions d’années d’évolution qui nous surplombent, de la manif pour Tous. « La connerie de l’un  + la connerie de l’autre = la connerie du futur. » Équation aisément déclinable à l’envi, qui appliquée au grand spectacle nous donne : «  talent + effort = beau » où le résultat, « beau » peut à son tour être décliné, en « profond », « méritoire » ou « génial ! », pour une plus grande facilité d’accès à la compréhension de tous.

« Génial ! », ça résume ; ça fait l’économie du regard. C’est pratique et ça évite de s’étendre. « Magnifique », « Somptueux », « Sublime », c’est autre chose. C’est tout autant dédié à l’excès, mais ça caractérise d’avantage l’émotion ressentie ; ça ne fait pas redoutablement référence à la puissance de faire, donc de dominer. Éternellement, c’est ce qu’applaudira la foule à l’issue des grand-messes (« Manifestation spectaculaire visant à souder l'homogénéité d'un groupe » selon Larousse), la gloire de celui ou celle qui a su nous dominer.

"De profundis clamavi ad te, Domine"  "Des profondeurs, j'ai crié vers toi, Seigneur", deux points, ouvrez les guillemets "Bravo !", pourrait-on ajouter.

Le final des enfants de Pina, non je ne l’ai pas vu, préférant aller boire une bière à l’entracte pour ne jamais y revenir. Je savais trop, comme tout le monde ici je suppose, que quels que soient les murs de faux parpaings qui tombent, ils ne peuvent augurer que d’une extase spectaculaire sans l’ombre d’une vraie dérision autre que celle de la malignité intelligente de qui aspire à signer une œuvre.  Domine, dominer. Nous y étions déjà, inutile de poursuivre.

À Gentilly, gentille aux antipodes du véhément centre de Paris sous ses belles lumières et ses bières à 6 euros, jamais ne résonne le final autrement que sous un charivari stupéfiant de jambes heureuses qui s’écartent à 180° pour elles-mêmes, pour le plaisir inouï qu’elles ont à montrer à leurs propriétaires qu’elles peuvent le faire. Ce n’est pas pour nous, public, estomaqué de les voir fleurir anarchiquement comme des coquelicots dans un champ de printemps, qu’elles s’épanouissent. Non, avec une enfance désarmante, les jambes s’allongent et s’ouvrent en grands écarts, simplement pour se détacher des bustes et prendre leur envol jusqu’à ce qu’on ne voit plus qu’elles, éparpillées, piaillant leur liberté comme des mouettes rieuses en tous sens.

Lourdeur de la pratique orchestrée, qui veut signifier avec élégance et finesse, sa maturité sur le grand plateau fier de notre capitale bien aimée ; mouvements sociaux de tous poils, artistiques, politiques, concernés par le drame du monde et les leçons qu’il faut en tirer, drame du rapport homme-femme, drame de la précarité sociale … oui, oui et alors ? Je crois que l’on sait tout ça et le rabâcher sans vergogne n’empêche pas le spectateur ébaubi de ne pas faire l’aumône d’un euro à un sdf de passage sitôt rejointe la grande bouche du métro. Qu’en reste-t-il de ces belles images ? Un peu d’autosatisfaction d’être et d’avoir été.

Ailleurs, il se peut que l’on en sourit encore de se prendre à penser qu’on pourrait bien essayer de le faire nous aussi, le grand écart. Qui alors nous aura véritablement parlé de la danse ?

Retranscription d’un mémo audio enregistré à la sortie du Théâtre de la Ville le 23/06/2014 :

Pine à bouche

Ce que j’en ai marre de ta gueule d’acteur, de ton maintien de danseuse ; ce que tu peux me casser les couilles avec ton t-shirt noir de technicos. Merde, mille fois merde. On le sait que tu sais danser. Jouer, non. T’es mauvais comme 12 cochons. Pas d’émotion, pas de fragilité, pas d’humour. On sourit quand on doit sourire et ils le font les cons. Un grand plateau moche. Pourquoi tu me coinces assis là ? Pourquoi tu fais pas ta connerie de savoir-faire dans le hall pour que je te rende visite simplement ? Que je passe et me casse. Je m’en fous que tu ressembles à une épingle à cheveux avec ton air sévère berlinois vu, archi-vu 10500 fois. Je m’en fous de tes hommes en costards cravates qui bougent comme des puceaux de conservatoire qui croient qu’il faut débouler avec une hystérie de cheval pour se pointer en scène avec l’émotion dans la gorge et dans les pattes et idem pour quitter le plateau. Ah tu ressens, mon con, hein ? Tu veux nous le dire, tu veux qu’on témoigne de ta beauté intérieure, de ton sérieux dévoué ? Ton mur de polystyrène à 100 000 boules se casse la gueule … Wouaf ! Wouaf ! Wouaf ! Mdr ! Mais c’est le putain de TDV qui devrait s’incendier pour qu’il s’y passe quelque chose. Putain, qu’ils crèvent ces danseurs, acteurs, footballeurs qui croient qu’ils nous apprennent quelque chose quand ils font un geste tellement juste et décidé, parfait ou pseudo hésitant, assumé ou merdique. Putain, vous n’y voyez rien, vous n’y connaissez rien malgré des hectolitres de technique. Elle sera toujours approximative. Vous y pigez que dalle en fait. Ah contexte, contexte, tu nous tiendras toujours. C’est ça la culture à sauver ? C’est ça l’art qu’il faut défendre ? C’est ça l’argumentaire des artistes ? Belles choses bien faites dans une tête bien nulle. « Mais si ça te plait pas, t’as qu’à partir », n’est-ce pas ? « Pas obligé d’aller au théâtre ! » C’est comme « Pas obligé de rester en France ! » Ça sonne bien FN les arguments des adorateurs professionnels. Ben non, Théâtre de ta Ville ou pas je suis chez moi et je t’emmerde. Si t’avais encore 2 grammes de punk dans la tronche, tu chierais sur ton extase, croyant de mes deux. Évidemment que tout est un peu émouvant sur une scène, si on n’est pas trop idiot dans ce qu’on vient y revendiquer. Amateurs, professionnels, culs-de-jatte … on s’en fout. L’important sur une scène, c’est de ne faire que la traverser. Si tu t’implantes comme si t’étais chez toi, c’est foutu. Il peut prendre l’envie de t’expulser comme un sagouin de proprio usurpateur ou de se barrer simplement. Sois une plume légère, une plaisanterie balourde, un censeur pontifiant, mais crois-moi, ne nous explique jamais la raison de ta présence. Ainsi tu t’envoleras toujours. Théâtre, tellement à côté du théâtre et qui s’y pense au centre, tu vides mon cœur et mon esprit. Tu m’emmerdes dans les grandes largeurs de ton plateau. Pourquoi tout ça finalement Pina ? Pour être un jour érigée en un monument du Reich Républicain de la Culture ? Même si c’est pas ta faute, va chier Pina et dors en paix. Game over. Tout est annulé. La partie est à recommencer.