Le cerveau est l’enclume

Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

La civilisation vaut mieux que la culture. Elle est moins prétexte à l’obscurantisme des peuples centrés sur le folklore de leurs acquis culturels. À mes yeux, toute culture ne sera jamais qu’un pauvre folklore face à la civilisation de l’élaboration de soi-même.

Une telle assertion semble faire frémir aujourd’hui et il apparaît qu’on ne puisse être catalogué que comme un dangereux droitiste en l’affirmant. Je me sens pourtant aux antipodes des définitions qui semblent en être précautionneusement données par les anthropologues qui attribuent au terme « civilisation », la faculté d’attiser les braises haineuses du mépris racial des peuples les uns envers les autres.

Craindre l’utilisation d’un mot est certainement la pire des pseudos diplomaties. La peur d’irriter l’autre n’aboutit qu’à flatter les susceptibilités diverses de la façon la plus visqueuse. La prudence en toutes circonstances finit par figer les rapports. Il est bien difficile alors de faire machine arrière vers une parole libre. Ainsi est né le politiquement correct et ses atrocités hypocrites.

Faire acte de civilisation sur soi-même ne dépend pas de sa propre culture et c’est réduire son impact que de ne l’appliquer qu’aux contextes historiques. La civilisation de l’individu est un acte personnel qui l’amène à se poser la question de sa propre situation entre sa sauvagerie atavique et son état de « produit » de sa propre culture. Ce qui fait la fierté d’une culture est aussi ce qui la rend bornée et intolérante aux autres.

De beaux exemples en sont les microcosmes que constituent bien des familles ou des couples dans le monde entier, toutes cultures confondues, qui ne jurent que par leurs propres éthiques de clans et la valeur des héritages transmis de génération en génération. La sublime « transmission » qui fait jouir l’éducateur parental enorgueilli de sa belle mission, est aussi celle porteuse du sida mental le plus terrifiant qui soit, par les scléroses psychiques qu’il impose. Seul le réel et actif questionnement perpétuel, quotidien et incessant sur soi-même peut apaiser la fureur de l’instinct brutal animal ou du formatage sous influence, au profit d’une tempérance réfléchie, personnelle et unique. Le fruit en est la créativité singulière de chacun/e.

Pour un individu qui aspire à se civiliser selon ce sens, autrement dit, un artiste véritable, authentique créateur de sa propre civilisation, l’invention de soi se doit de primer sur tout le reste : genre et sexe, culture et tradition, usages et lois, famille et éducation, y compris sur ce qui lui semble être ses propres convictions. Ce n’est certes pas d’une culture ou d’une éducation qu’il faut l’attendre, mais de sa propre conception de l’humain, ainsi forgée et reforgée jour après jour.

Le cerveau est l’enclume sur laquelle se martèlent les idées. Les pièces les plus étonnantes ne s’y créent pas à partir de l’acquis des traditions, qu’elles soient civiles, civiques ou religieuses.

Défense du masque Ulin

Défense du masque Ulin - David Noir
Défense du masque Ulin - Performance - David Noir - #frasq Galerie Nivet-Carzon - 31 mai 2014

Entendez la voix du monstre :

#frasq

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné.

 

Comme les enfants morts nés d’une poche trop serrée

Comme les chats sans regard sous un plastique noué

Comme le papier se gaufre

Comme l’éléphant se vautre

Dans tabou redouté

 

Je ne suis pas la monstruosité annoncée

Je suis un homme

Garçon

Je suis un être humain

 

Je ne fais pas trop de chichis, de manières de mon corps exquis,

De pas maint’nant, de je t’en prie

 

Tu vois là, à présent, je suis plus belle que toi.

Je me sens étranglement bien,

Voluptueusement pachydermique derrière la barri-crade de mes défenses empiriques

 

C’est le matin, j’ai froid

Débarrassé de l’urgence de saisir ta croupe, je m’auto suffis par essence

Plaie mobile, je saigne et pourtant je survis, vie, vie, vidéo

Je dois saisir mon appareil photo

Sculpter ce safari à mes oreilles frémissantes

Je m’imprime en 3 D la mélopée de mes cris de brousse

Je cherche désormais d’où suintent mes humeurs,

Tu vois, je pleure

Mais quelle horreur est-il ?

Sois gentil, dis-le moi car moi, je ne sens plus rien là

Plus rien pour me soulever le cœur

 

Comme le papier qui se gaufre

Comme l’éléphant qui se vautre

Dans tabou

J’aime le blazer désabusé qui épaule ma masculinité depuis l’orphelinat

 

Je suis homme

Je suis un être humain

Je suis virilité mais je manque de bras pour battre l’air autour de moi

J’ai ma queue comme chasse-mouches

 

Par mon appendice je m’accroche à vos bouches

Suprême collage génétique

Je trompe ainsi mon bon public

 

Ne reste donc pas bouche bée,

On n’admire pas les éléphants si on n’accepte pas les noirs

J’ croyais qu’ t’avais compris Babar

 

Salope !

Le mot salope est tempétueux.

Il excite, au rythme des passions phalliques,

 

Salope, celui et celle qui ne demande qu’à jouir 

Aime à jouir, ne cache pas son plaisir

À quatre pattes salope !

Ton fantasme va plus loin que ça

 

Au-delà des mots, salope !

Rêve d’une vulve endiablée,

Salope, étonnante beauté,

Pourquoi l’humilié fait vibrer ?

Mais qui baise-t-on au fond de ces contrées ?

 

La honte visse son trophée dans le mur de ma fébrilité

Chasse, accours, viens jusqu’à moi

Je ne connais pas ces gens qui courent, fêtards 

Je ne connais que leurs avatars

 

J’aime le blaser respectable qui m’épaule tout au long des couloirs où je retrouve les miens pour boire

 

Bien élevé, moi je vis comme un homme véritable

Les beaux mensonges sont bannis de ma vie raisonnable

Bobard hait la vieille dame aux genoux cagneux qui supplie : « Caresse mes cuisses déformées je t’en prie»

 

Eh les fentes manichéennes, il est trop tard pour m’aimer, vilaines,

Pour accueillir en noir et blanc le turgescent tourment de ma peine   

 

Remontée en substance de la semence de mon cerveau reptilien à hauteur de mon néocortex.

Retour primitif à mes vrais instincts qui eux seuls me veulent du bien.

Oui, en vérité je vous le dis, tout pouvoir est un abus

Tout effort de conviction, un viol avec pénétration.

 

Tu es prise au piège de mon foutre gluant, salope !

 

Ainsi les braconniers violents se sont soulagés dans ma chair jusqu’en dessous de ma peau épaisse

Dans la viande de ma viande, sous la rugueuse vigueur de mes fesses

 

Sans défense des barricades, je ne donne pas cher de la dépouille de nous autres dilettantes sexuels

J’urine à profusion sur vos simagrées de dévotion, de séduction

J’éventre le premier qui doute et même si j’en meurs empoisonné, je broute le textile des nations

 

Le voile me donne des vapeurs, laïques et obligatoires.

Tant pis, mon pied imposant, racorni te servira de porte parapluie.

 

Bientôt, nous irons nous coucher dans les cimetières d’en haut,

La connaissance est un fardeau

Il est temps de mourir idiot.

 

Les pénétrables sont aujourd’hui en élevage.

Les humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes, élèvent le soumis comme les fourmis le font des pucerons.

Comme les fourmis le font des pucerons.    

 

Homme trop petit pour m’étreindre, je t’écris des mots simples pour qu’ils puissent entrer dans ta trogne.

 

Monstre heureux je ne suis pas comme toi car je me fous des choix qu’il faut faire pour mon bien.

Je fais avec mon handicap. Ç’eut pu être pire face aux chasseurs d’ivoire et d’ébène noir, qui débordent.

 

Humain, erreur du petit « a » jusqu’au grand « Z », tu t’es trompé de horde

Je te vois, jeune, filou, lointain, narcisse affamé de chair, lécher les bottes des puissants.

Je ne peux pas vouloir ta mort pourtant, mais ton espèce m’a m’oublié

Toi, tu me trahis, moi qui t’aimais, charmant.

 

Artifices et dégénérescences sociales résonnent dans ton coeur.

Tu pourris ma nature, adulte avide de vaincre et tu nuis à ceux de ma race.    

Être un homme, ce n’est pas toi et ta vie affairée.

Adulte, tu es enfant mal vieilli en panique à l’idée de te voir soupçonné d’un geste irresponsable.

 

Éducateur, gouvernant, décideur, dirigeant, mâle aux convictions fallacieuses, femelle en quête de reconnaissance douteuse,

Tu n’es qu’une bouse avec un costume autour.

 

Puisqu’on en est là ensemble, dans ce capharnaüm des horreurs, accepte cependant ma poigne dégénérée et couchons-nous de bonne heure.

 

Demain nous irons nous promener dans ton monde, faire le tour du propriétaire où t’es rien.

Que dis-tu de ce cadavre mutilé sur le bas côté du chemin ? De ce cadavre au sourire exquis ?

 

Pardon si je fais de la poésie, mais la mienne ne peut orner ta bibliothèque en teck.

Il y a cette haine qui ne peut cesser de se dire, venue de mon tréfonds millénaire

 

Mais tout ça, quelque part, tu n’y peux plus rien.

Car il faut bien manger, il faut bien jouir et aimer,

Il faut bien enfanter, il faut bien faire carrière,

Il faut bien faire passer pour des aptitudes ses connaissances légères.

Il faut bien adhérer aux lois du genre et de l’espèce.

Il faut bien obéir à tout ça.

Même si tout nous blesse

 

MLF hante encore ma nuque clairsemée, même si je ne crois guère pouvoir finir qu’empaillé par ces dames bien intentionnées

 

Aujourd’hui je vous invite toutes et tous à la ruine de mon biotope

Pour toujours et à jamais, bien solennellement devant vous, je marie la forêt

 

Retrait du masque. Visage affublé de prothèses.

 

Bonjour, bonjour les p’tits éléphants !

Alors comment ça va ce soir ?

 

Chanson

 

« Au printemps, au printemps, au printemps j’aurai 16 ans … »

Au Printemps - Marie Laforêt (1969) - Interprète : Marie Laforêt - Compositeurs : Pierre Cour / André Popp

 

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre très personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné 

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© David Noir 2014

masque ulin-public_2

... merci de votre curiosité ...

 

Théâtre Dissolution

Les parques d'attraction_David Noir
Au coeur des Limbes - Les Parques d'Attraction - 2ème soir - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Le 25 avril, lendemain du dernier soir des Parques d'attraction, Didier Julius a écris sur sa page Facebook : « Hier, j'ai vu une création artistique engloutir son public. À moins que ce ne soit l'inverse. »

J’ai été frappé par l’élégance de la formule et la densité de son sens. C’est effectivement ce que j’ai vu aussi. À l’issue des cinq dates produites au Générateur, qui furent autant de métamorphoses évolutives de la forme, il ne fut plus possible pour un/e visiteur/euse étranger/ère de distinguer le public des performeurs/euses.

Après quelques jours de repos et mise à distance, je me remets progressivement à la rédaction de ce blog ; non plus sous la forme tendue du « Journal des Parques », mais au rythme des réminiscences et retour des images.

J’ai confié, depuis la fin, à plusieurs ami/es, que le sentiment premier que j’avais, était celui d’avoir fabriqué avec la contribution de chacun/e, une matrice autant qu’une sonde.

La matrice est la part organique et vivante de l’évènement qui s’extirpe du temps de son existence concrète, comme un poulpe ayant trouvé refuge dans une niche devenue trop étroite.

Pour moi, cette création, à la différence de toutes les précédentes, a la vertu de pouvoir poursuivre une vie virtuelle et autonome dans mon esprit. Je la ressens comme véritablement efficiente à travers son second aspect évoqué, la sonde.

L’illustration qui m’est venue est celle d’un robot, non futuriste mais tout à fait conforme à ceux déposés sur des planètes à l’étude. Son travail commence à peine.

À travers des connections psychiques encore mystérieuses mais dont je sais que le dispositif s’est mis en place en amont, notamment durant la rédaction du Journal, je me sens quotidiennement nourri de la myriade de micro évènements qui se sont produits durant le déploiement de ces Parques. L’image aquatique souvent invoquée durant ces préparatifs, me sert à nouveau de vecteur et confère à ces nuages d’informations, l’aspect « laiteux » de la semence des animaux marins se diluant dans l’eau, autant que celui des masses de plancton et de micro-organismes portés par les courants. Je me sens, depuis « l’expérience », soudain doté de fanons, propres à filtrer et trier les échantillons et les résultats d’analyses. L’image de la baleine, qui n’a cessé de m’accompagner, s’est inscrite dans mon cerveau jusqu’à y substituer son principe de fonctionnement nutritionnel à celui des réseaux de synapses.

Je vais désormais, nageant en surface autant qu’en profondeur, ma nouvelle tête hypertrophiée emplie de la connaissance de ce que j’ai vu autant que de tout ce qui a échappé à mes sens. Il suffit d’y avoir plongé pour ressentir le bénéfice du bain catalytique de la transformation - à condition bien sûr d’avoir accepté de s’y être ouvert corps et âme tout entier, ce qui reste l’affaire de chacun/e.

Il me reste à dire pour ce premier retour, que je ressens comme très important de donner du crédit à la réalité tangible du langage poétique qui se crée par cristallisations et agrégats suite à une telle traversée de soi. C’est tout le sens de mon propos dans ces pages et une part importante de ma démarche dans son ensemble. Je crois qu’un pas est fait pour moi et j’espère, peut-être différemment pour d’autres, vers la (ré)génération d’une forme de barrière de corail. Cela prendra peut-être mille ans, qu’importe dès lors que je sens mon ancrage dans un sédiment commun. Car, si j’ai initié les choses en grande part (l’autre vient de l’espace Générateur qui a appelé leur possible réalisation), le résultat premier, la riche masse protéique obtenue, est fruit de la dissolution des diverses individualités qui l’ont parcourue. Ainsi pour la première fois en présence de spectateurs, il y a eu fécondation entre moi, mon monde et les leurs. Il ne s’agit donc plus de dévoration d’une des deux parties par l’autre comme c’est, à mon sens, toujours le cas lors de la confrontation public/création. Phénomène qui, bien qu’ayant donné de splendides démonstrations de rituels sacrificiels consentis ou de fusions hystériques ou mystiques, de Woodstock à Oum Kalsoum, me paraît aujourd’hui révolu et symbole d’une parthénogenèse primitive.

Tout, entre public et représentation, parle constamment de la tentative de se reproduire et de s’accoupler par voie non sexuée - « sublimée » diront certains/es - par identification et processus rituel millénaire de l’adoration (l’élection) ou de son opposé, le bannissement. Le Spectacle parle habituellement de l’Union sous la sempiternelle forme du couple et de l’amour avec toutes les données que ces deux notions comportent.

Selon moi et peut-être d’autres dont je serai très intéressé de connaître le ressenti et les images résurgentes, Les Parques d’attraction ont su échapper à cette loi grâce à une intelligence collective qui, ne nécessitant pas d’adorer les mêmes dieux, a permis de poser le premier jalon d’une réflexion spectaculaire autour d’un mode de représentation mature, sexuée et indépendante d’un partage commun de valeurs sociales.

C’est donc une autre île, dont je fus le premier naufragé volontaire, que cette éruption a fait naître et dont la qualité principale revient à ce qu’elle a eu la capacité de me rendre, moi, géniteur des éléments chimiques déclencheurs de son apparition, aveugle à la totalité des aspects de son développement, sans pour autant - bien au contraire - me frustrer du pouvoir d’en jouir, car personne ne put avoir cette place. Je recueille donc, grâce à la non existence de ce trône interdit et à toutes celles et ceux qui composèrent la faune, la flore et le caractère minéral de l’île, de quoi me sustenter à long terme, sans nécessité d’avoir eu à dérober quoique ce soit à mes hôtes - chose assez rare dans le monde des représentations humaines pour que j’en fasse mention ici.

Le partage est bien souvent vécu, tant dans les couples que dans les échanges commerciaux, comme un arrangement mutuel dans lequel les grincements de la défiance tentent de faire oublier leurs couinements sous les vivats couronnant la transaction réalisée. À l’heure où une notion de civilisation aussi évidemment banale que le mariage pour tous excitent belliqueusement les esprits en souffrance, j’ai, solidement ancré en moi, le sentiment qu’il faut déjà aller bien au-delà quant à la notion d’Union. Il me semble urgent de comprendre que l’avenir des populations ne peut être radieux et paisible que soumis à l’acceptation d’une vision de l’amour, détachée de ses archétypes passionnels anciens et dans laquelle une part d’indifférence naturelle à l’existence particulière de l’Autre - mais non à sa souffrance - doit prendre une place raisonnée. L’iconographie, l’écriture et toutes les formes de représentations de l’esprit humain, tant à travers le corps qu'à travers la création d’objets artistiques, devraient, je le crois, s’orienter en direction du surgissement d’images mentales chamboulant le romantisme à multiples tranchants de nos façons d’aimer et de nous rassurer sur notre solitude.

Il y a tant à faire côte à côte - pour nous changer du face à face - et le monde est ouvert.

Le, toujours vieux, Théâtre et les sens qu’il porte ; de même que l’immémorial Amour, devraient être interrogés en profondeur pour les amener à révéler un peu plus que leurs éternels clichés et nous livrer plus fraîchement la formidable teneur de leur qualités actives. C’est le job de chacun/e de façonner un des membres innombrables de la pieuvre qui nous enserre le crâne. Le théâtre nourrit encore toutes les formes de représentations dont nous sommes abreuvés car il est à la source de toutes, comme matrice première des images des hommes. Nous vivons encore sous sa coupe et sa numérisation en informations sur le Web n’y change rien. Or, nous pouvons tous/tes y jouer désormais un rôle et en enfler la panse de symboles et de mots. La créativité artistique, industrielle, scientifique, rhétorique met nos vies en scène, même si nous pensons nous y soustraire ou nous en protéger. Et pourquoi donc le faire ? L’expression n’est-il pas le propre de l’homme ? L’engloutissement, au sens aqueux, n’est donc pas la dévoration, car loin de ne nourrir qu’un seul être, il met tout le monde d’accord par la submersion globale de tout ce qui est. Après moi, le déluge : je l’espère bien.

Théâtre Dissolution ou Dix solutions pour le Théâtre … il en faudra bien d’avantage, je le sais, pour dégager de sa carapace de kératine et d’algues, une créature fantastique qui ne sait même plus qu’elle dort, sous le limon des idées reçues et des applaudissements de complaisance. Faire à nouveau vrombir les ailettes des moteurs du vieux sous-marin ne sera pas chose aisée, mais il est possible que l’envie de s’amuser - à jouir d’être, à se révéler libre et créatif, à joindre à la virulence d’une sexualité aux sources nutritives enfantines, l’exigence d’une soif d’aimer adulte - suffise à le dégager du sol sclérosé où décidément, trop d’entre nous se contentent, avec un ravissement béat, de le voir enlisé, quand ils/elles ne contribuent pas tout à fait à son immobilisme.

Croire, Aimer, Créer ont une source identique : l’interrogation puissante sur sa place dans le monde et la portée véritable de ses actes, aussi infimes soient-ils, à échelle individuelle. Inventer des formes novatrices à ces colonnes vertébrales de nos existences est quotidiennement à la portée de toutes et tous. « Qu’ai-je fait de ma journée ? » est une question bien connue pour être utilisée en guise de scanner de la réalité de ses actes. Pour y répondre, il s’agit simplement d’être suffisamment honnête pour faire la part entre ses supposées limites, prétextes facile à la pauvreté de son action, et la réalité de sa volonté mise en œuvre. Ne « rien faire » n’est certes pas rien et ce n’est pas obligatoirement au poids des réalisations que l’on doit déterminer la quantité du « faire ». L’objectivité d’un regard posé, pesé et réfléchi, émanant de toute la subjectivité d’un individu sur lui-même, suffit à faire de quelqu’un une personne et non l’avatar d’un être humain. Entre ces deux pôles surgit l’arc électrique du génie dont nous sommes, je crois, toutes et tous, les hôtes. Les stimuler et les mettre en présence ne favorisent pas les « guerres », dans un environnement où le jeu des rapports ne s’articule pas autour d’une notion hiérarchique, sociale ou mondaine, des échanges. Les Parques a donné, entre autre, l’exemple que dire des textes, avoir des relations sexuelles, s’exhiber, jouer, penser, ressentir, chanter, attendre, danser, visiter ou ne rien faire, s’équivalaient parfaitement et pouvaient se côtoyer équitablement en terme de jugement de valeur et de prix attribué à la personne humaine. Je ne dis pas par là, que tous ces actes ont eu implicitement un impact sensoriel ou émotionnel identique pour qui en a été le témoin ou l'acteur/trice. Notre part de spectateur/trice et l'imaginaire qui lui est associée ont le droit d’être, évidemment, mais ce qui résulte de l'inspection de ce processus est qu'il est bien d’avantage du ressort d’affaires intimes résolues ou non, que d’un partage consensuel d'avis, soudainement érigés en goûts esthétiques.

Peut-être est-ce bien une des possibles solutions à la vie harmonieuse que l’exhibition (au sens de laisser voir naturellement ce que l’on est) ait officiellement droit de cité, alors que le jugement, prompt à s’exprimer, serait mis plus sagement en réserve, pour analyse et décorticage ultérieur, à distance des impulsions épidermiques et des violences réactives ? Qui sait ?

J’en sens un/e ou deux sourire à mes propos utopiques … À moi de sourire à mon tour, chers/ères lecteurs et lectrices, n’ayant jamais prétendu que cela fut facile de domestiquer les vieux démons endurcis qui souvent nous meuvent et toujours, nous habitent 🙂

                   

Journal des Parques J-8

sexesMON CON BAT

L’évocation d’un « féminin » palpitant à l’intérieur même de ma verge d’homme, associée à l’idée de lutte pour parvenir à en être un selon mes critères, m’est apparue judicieusement exacte pour parler de mon identité masculine telle que je veux la dépeindre et la revendiquer. Fatalement, la similarité sonore du titre de ce post avec la traduction phonétique française du manifeste d’Adolphe Hitler n’échappe à personne, d’autant qu’elle a évidemment aussi contribué à susciter ce choix. Ce facteur provocant est bien sûr aussi susceptible de générer un intérêt à mauvais escient que d’inhiber un attrait que justifierait pourtant le contenu. Cette réflexion en particulier m’a donc, dans un second temps, retenu de l’utiliser. Pas uniquement par un principe éthique dont il est inutile de m’enfler à peu de frais ici, tant il serait banal de m’en réclamer, mais surtout parce que rien dans ma prose, loin s’en faut, ne va spécialement dans le sens de la doctrine nazie et qu’il y aurait des risques à y être primairement associé par un réflexe simpliste. Est arrivé finalement le troisième et ultime moment où j’ai décidé de braver le « danger » et d’assumer les à côtés de cet intitulé avec humour. Un portrait moins flatteur me pousserait à dire aussi : avec d’avantage d’honnêteté. Car si j’espère que ma prose diverge de celle, nauséeuse, d’un assassin de masse, il serait faux, tout objectif de déclencher une guerre mondiale mis à part, de ne pas vouloir me réclamer d’une forme de proximité pouvant se justifier pleinement entre nos modestes talents de littérateurs. En effet, il est indéniable que mon propos, lui aussi, s’exprime fréquemment sous forme de manifeste, qu’il est sous-tendu en profondeur par une « idéologie » artistique et affective et qu’il prétend contenir également en germe un plan stratégique d’existence, à défaut d’en proposer un axe purement offensif.

Aussi, bien que ce choix puisse prêter à controverse, vais-je le défendre tout en le modérant par cette introduction, afin qu’il ne nuise pas trop à mon véritable sujet de fond, qui lui, est déjà bien suffisamment objet de débats médiocrement menés, quand il n’est pas tout simplement parfaitement ignoré. Ayant, en bon soldat, plusieurs fois changé mon fusil d’épaule, je suis donc prêt à me lancer dans la mêlée, ou plutôt, à tenter d’en créer l’ancrage, tant elle me semble inexistante dans le paysage culturel de ce pays. Ces quelques lignes pourront sembler à beaucoup un apport incongru, voire sans objet, au débat social et esthétique. C’est justement cette invisibilité du Masculin et du Féminin en tant qu’identités particulières à force d’être trop visibles, l’un en tant que symbole de la puissance belliqueuse mâle, l’autre, par un surcroît de valorisation des appâts qu’il présente, en tant que synonyme unilatéral de l’érotisme, que je perçois quotidiennement et souhaite à nouveau dénoncer. Je tenterai d’y parvenir par un sincère appel à la raison, en invitant les plus réticent/es à décrypter plus simplement et avec moins de crispation, encore une fois, les beautés crues de notre pornographie pour ce qu’elles sont: d’émouvantes représentations de nos natures mâles et femelles. Pour moi, garçon, ces images ont les qualités, pour beaucoup d’être belles et pour toutes, de relater simplement le réel. Il faut passer bien sûr, pour s’en apercevoir, la fascination déroutante de l’excitation. Au-delà de générer et soulager les tensions sexuelles, elles peuvent nous ouvrir les portes vers d’autres vérités premières. C’est, paradoxalement, une fois la jouissance passée, qu’il faut y prendre garde.

Le portrait des sexes n’est pas difficile à faire. Aisément lisibles et variés dans leurs formes et leurs attraits, ils reflètent pour moi, la simplicité abordable des individus. Aussi curieux, voire choquant que cela puisse sembler à certains/es, ils sont à mes yeux, les visages de notre enfance. Même vieillissant, la peau devenue parfois plus flasque ou tombante, ils conservent une bonhomie, une fermeté rebondie qui leur confère un aspect « souriant ». C’est sans doute parce qu’ils sont capables de nous troubler et de nous exciter qu’ils oblitèrent la personne qui les possède au profit de la possession qu’ils nous inspirent d’en avoir. En ce sens, les sexes sont nos amis davantage que les gens, dont la tête exprime en premier lieu la promptitude à juger et dénigrer.

Les sexes sont sympathiques et partageurs. Il y a pour moi un cheminement hiérarchique de l’accès spontané aux corps qui va du sexe à la tête en passant par les pieds et les mains. Les pieds souvent malmenés, quand ils ne sont pas affreusement négligés ; couramment cachés dans les sociétés occidentales comme des substituts honteux d’ordre sexuel, premiers paliers d’accès à nos intimités avant le grand déballage ; soupçonnés d’être malodorants quand bien souvent, ce sont l’absence de traitement et l’enfermement constant qui les poussent à ces états extrêmes, sont un indicateur efficace de la nature intellectuelle et génitale des êtres humains. Il y a des pieds « naïfs », comme des pieds « nerveux », des « racés » comme des « vulgaires », des « sanguins » comme des « diaphanes », des « bêtes » comme des « futés », dans les deux sexes. Je sais, avec un faible pourcentage d’erreur, si je peux trouver une entente sexuelle et à quel degré, en regardant la forme et l’expression des pieds de quelqu’un. Relativement primitifs au regard de nos mains, ils sont le dernier avant-poste avant la voie royale menant aux parties génitales. Je suis aussi informé par eux, en dehors des liens qu’ils entretiennent avec mon désir sexuel, de la personnalité plus profonde de chaque être et particulièrement de son degré de maturité, parfois camouflé sous les masques faciaux dont nous usons avec virtuosité. Tout comme le sexe, le pied est brut et ne ment pas. Nous n’avons que peu de possibilité de leur donner une identité autre que celle révélée par leur nature. La pauvreté de leurs relativement faibles moyens d’expression fait leur richesse. Tout ce qui est « menti » par le visage est révélé par les pieds, dans le bon comme dans le mauvais sens. Complexes et prétentions de leur porteur/se sont mis à jour par leur observation. Pareillement aux sexes, nous ne pouvons que très peu les contrôler. Quoi qu’on fasse, à moins de les emprisonner ou de les effacer, ce qui constitue une base de nos rapports sociaux quotidiens, ils parlent sans qu’on y puisse rien faire, de leur langage primitif et dépourvu de duplicité. Ce sont les retardés mentaux de notre corps et ils y jouent le même rôle essentiel que les handicapés du même ordre, nous rappelant par leur seule existence, combien nous prétendons être ce que nous ne sommes pas. Fantasmes de gros ou de petits zizis, tout est là et on a tort de voir exclusivement du sexe dans ces quêtes courantes de l’esprit, quand il s’agit de rêves associés à l’idée de personnalités déterminées que l’on a soif d’être ou que l’on voudrait trouver dans un alter ego. Ou alors … c’est que le sexe ne se résume pas à ce qu’on dit qu’il est, ni par sa fonction, ni par le désir qu’il nous inspire. J’y crois profondément et c’est un sujet puissant, insondable et positivement explosif, qu’il me faudra plus de temps et de latitude d’esprit que je n’en ai actuellement pour m’y atteler en écrivant les pages de ce blog. J’y reviendrai assurément.

Notre corps est, tout le monde l’aura remarqué, incroyablement divisé de façon binaire. Il y a bien sûr la symétrie duale de nos membres et de nombre de nos organes apparents et internes ; cette symétrie est organisée longitudinalement suivant l’axe vertical de notre corps. Elle reflète le monde du visible, de nos pieds aux deux hémisphères de notre cerveau. Mais il existe, non une symétrie cette fois, mais au moins, "Une" frontière, si ce n’est "La" frontière nette, perceptible de l’extérieur et naturellement transposée aux organes, dont la jonction des deux parties qu’elle sépare fait de nous ce que nous sommes. C’est elle qui révèle le mieux notre double nature, matériellement invisible. Cet axe est celui des abscisses, qui signifie étymologiquement « scindée » et nous traverse horizontalement au niveau du nombril. Comme en géométrie mathématique, il est donc orthogonal à l’axe que j’évoquais plus haut. Selon un processus d’association qui m’est cher, comment ne pas s’émouvoir de la récurrence des lettres X et Y pour désigner à la fois les coordonnées physiques de tout objet ou espace, y compris nous-même et le choix qui a été fait pour élaborer le système de détermination sexuelle avec lequel la génétique fonctionne, séparant les êtres humains selon leurs chromosomes en xx et xy. La poésie est certes encore trop éloignée de la science dure pour influencer celle-ci par ses rapprochements imagés, mais rien ne coûte de se demander si, dans son intrinsèque recherche de cohérence, l’esprit humain n’a pas fait la relation entre une verticalité phallique caractérisée par le Y qui lui est dévolu et une horizontalité plane, ouvrant sur un horizon étal, apanage du X féminin. Si nous suivons cette logique, notre physionomie s’inscrit donc elle aussi, dans les dimensions déterminées par un axe des « ordonnées », dont le sens étymologique vient du latin du latin "ordinare" : mettre en rang (Wikitionary), qui ne cache pas sa rigueur martiale, et un axe des « abscisses », ligne dont nous sommes virtuellement traversés. Pour donner du volume à cette représentation à deux dimensions, il nous faudrait faire appel à l’axe des « Z », auquel je ne connais pas de nom autre que celui-là. La profondeur ne serait-elle pas identifiable ? Contentons-nous des deux premiers et intéressons-nous plus spécialement à cette coupure horizontale qui m’interpelle plus particulièrement.

Au-dessus : tête, mains, réflexion, conception, réalisation, langage. Au-dessous : sexe, pieds, fesses, désir « primitif », reproduction, jouissance, marche, course, fuite, défécation. Au milieu, ombilic, naissance, lien ombilical, origine. Et les seins alors, me direz-vous ? Il est vrai que, bien qu’appartenant chez l’homme comme chez la femme à la famille des zones particulièrement sensuellement sensibles, je leur vois un statut privilégié qui les attache néanmoins à la partie « mentale » de notre géographie physique ou du moins, tout à fait sociale. Symboles de l’allaitement ou de la force virile, ils appartiennent à la poitrine, donc au torse, constitutif des étages élevés du corps, et de ce fait, bénéficient d’un traitement de faveur. Même s’ils demeurent d’évidentes zones érogènes que l’on a plaisir à embrasser et manipuler, tout comme la bouche ou le lobe de l’oreille, nous pouvons les considérer comme « assimilés », au sens de l’intégration des populations minoritaires, car ils ne posent pas de réels problème d’obscénité socialement parlant. Évidemment, tout dépend du traitement qu’on leurs réserve en terme d’images. Aussi les raccorderais-je plus volontiers, comme ils le sont par nature, à cette zone de transit d’un monde à l’autre que constitue le tronc et qui, à mes yeux, du fait de son caractère « familial » (seins : maternité, nombril : naissance, pectoraux : défense virile du foyer), se trouve assez éloigné d’un caractère trop ostensiblement animal. Les fonctions naturelles du poitrail (étant également le siège de la respiration, mais surtout du cœur et de ses symboles) font des seins, des organes « diplomates », qui ont su faire leur place au soleil, tant au figuré qu’en pratique au « sein » de nos cultures. Cette vaste et majestueuse plaine, relativement neutre et à découvert, que représente le torse n’empêche de toute manière pas, que nous pouvons être lu/es comme une feuille de papier dépliée dont les deux faces mises en contact au préalable ne présentent rien de comparable à la symétrie parfaite observée dans la hauteur. L’X se révèle de ce fait, être l’anti Y par excellence ; la négation d’un test de Rorschach que l’on aurait voulu tenter par un pli dans ce sens inhabituel. Là, aucun fondu subtil faisant apparaître des créatures fantastiques hybrides ou connues, aucune illusion d’optique créée par le dédoublement d’une même forme. Rien ne colle. L’image obtenue est hétéroclite et ne donne pas de déesses bicéphales, ni d’Homme de Vitruve quadrimembre, dessiné par Léonard de Vinci. Voûtes plantaires incrustées dans la face ou en aigrette au sommet de la tête, selon qu’on fait le pliage au niveau du ventre ou à la jointure naturelle de nos jambes : on n’y verra rien de plus palpitant ni évocateur que quelqu’un se pliant en deux, remontant naturellement les membres inférieurs joints vers le haut du corps. Contrairement au pliage procédé dans l’autre sens, impossible à réaliser autrement que sur le papier, cette posture nous est banale, même si elle apparaît plus parfaitement exécutée par un/e contorsionniste de métier. L’animalité physique habite donc, de fait, la partie inférieure de notre corps. C’est sans doute normal pour beaucoup ; ça reste une particularité incroyable pour moi. Comme si l’évolution et les progrès de notre intellect, allaient et venaient timidement de nos mains à la tête et de la tête à nos mains, sans pénétrer plus avant les régions désertées du corps animal. Le dialogue se poursuit en privé depuis des millénaires, sans que sexes, pieds, jambes, ni anus ne soient réellement conviés à la table des négociations. Tout se décide en apparence dans ce petit entre soi. Nous savons bien pourtant, combien la douleur de n’importe qu’elle partie de nous-même ou l’appétit sexuel peuvent nous tarauder. Qu’à cela ne tienne, tant que c’est « tolérable », nous leur intimons l’ordre de parler plus bas, en sourdine ; au pire, d’aller voir dans l’inconscient si on y est. Ainsi en tous les cas, en avons-nous décidé d’autorité pour ce qui est de l’expression publique de nos parties génitales, jugées trop ânonnantes pour passer en classe supérieure.

Je vais tenter une ultime fois, dans ce dernier développement, de leur redonner droit de cité aux oreilles de toutes et tous ; ce que je fais personnellement, désormais ordinairement, depuis des années que j’ai pris conscience de la disparité injustifiée de mes échanges avec mon propre corps.

En vérité, notre part « inférieure » mérite une écoute plus juste qu’une simple réponse physique aux exigences que ses membres et organes font entendre. J’entends par là une écoute sociétale sérieuse qui finisse par nous y faire réagir un peu moins imbécilement ; ce qui, j’en suis sûr, changerait la face du monde et de ses horreurs quotidiennes. On ne pourra pas me rétorquer que baiser ou chier bénéficie de la même considération, ni des mêmes qualités et diversités de lieux dévolus à leur agrément, que manger, entendre ou voir. Les réprouvés processus ne font pas partie intégrante de la Culture, si ce n’est en discours techniques, sentimentaux, plus rarement sociologiques. Ne pouvant nier leur importance vitale, la société entend leurs revendications comme celles de parents pauvres, lointains cousins de nos intelligences ; bien obligée de se conformer à leurs besoins, mais souvent de façon trop hystériquement exceptionnelle pour l’un ou grincheusement expéditive pour l’autre. Le film de Dick Turner, La grosse commission, auquel j’ai eu le plaisir de participer, est un des rares exemple à ma connaissance, de dissertation cinématographique sur le fait qu’on ne se retourne pas volontiers sur nos selles une fois produites, hors la motivation anxieuse d’y détecter une maladie supposée. C’est pourtant le contraire qui est dicté par la nature. L’interprétation des images et des odeurs est donc, elle aussi, évidemment fruit de nos éducations. Autant peut-on dire objectivement qu’il existe des odeurs fortes et des plus faibles senteurs, autant penser qu’il nous est naturel de les apprécier ou de les fuir avec dégoût est purement faux et culturel ; les mondes de la faune et des nourrissons que nous avons été sont là pour nous le prouver.

Mais la volonté d’éduquer dare-dare,

- et non de civiliser ; on associe de façon trop simpliste, raffinement et morale bourgeoise ou traditionaliste chez la plupart des peuples. Rien de rationnel n’empêche de rêver une culture dont les valeurs de fond seraient basées sur le respect attentif de nos instincts premiers. Aimer sainement les acteurs de ses pulsions n’est pas antagoniste avec le développement d’un cerveau performant et peut-être même, supérieur au nôtre, gâché qu’il est, à temps quasi plein, à être utilisé comme chien de garde de nos débordements. Pas très glorieux pour la puissance de calcul et de création d’un pareil organe -

... est si prégnante, que le vite fait, mal fait inspiré de la panique qu’inspirent les pulsions - et encore d’avantage à propos de l’enfant - pousse les éducateurs à penser que chaque âge mérite son étape de croissance indispensable, adéquate et conforme à ce que lui demande l’insertion sociale. On peut trouver cela pratique si le but est de normaliser les populations. On peut également penser qu’une souplesse plus adaptée aux véritables individualités donnerait autre chose. Sans faire de sondage, il est facile dès à présent de constater qu’il y a encore beaucoup trop de déviances, violences irrationnelles, comportements insensés qui courent les rues et les familles, malgré le cadre restreint donné aux usages, pour clamer être certain de la qualité des performances de l’attention portée au développement.

L’apartheid entre corps social et corps animal est encore trop banalement la norme, pour qu’il en soit autrement. Les sexes, chattes et queues, sont toujours pétris de l’innocence de leur faible culture - et c’est mieux que cela reste ainsi, si par un malheur désolant, la culture du sexe devait équivaloir à une simple et réductrice connaissance pratique des actes ou servir de supports, en tant que potiche de salon, à la psychanalyse, comme c’est le cas actuellement.

À mon sens, il y a mieux à leur faire faire que cette figuration intelligente à laquelle nous les avons abonnés. Cerveaux animaux, moteurs de la reproduction et par extension de celle-ci, du désir de nous unir, les sexes nous offrent leurs visages anonymes, dépourvus d’yeux comme des larves primitives mus dans la vie, par une poignée de fonctions seulement. Je les vois tels des tamagotchi bien vivants, sur lesquels il faut veiller sous peine de les voir s’étioler en de misérables organes fonctionnels que l’on sort et rentre par obligation contraignante, comme un chien que l’on n’aime pas. Les sexes se décryptent comme des galets roulés par l’océan, des runes mystérieuses dont les pictogrammes symboliques sont faits de veinures et de replis. Leurs photos, leur contact qui n’implique pas d’en avoir le désir de consommation, composent l’infinie collection de petits bibelots de chair et de mémoire qui me rendent l’humanité sympathique. Derrière chacun d’eux se cache une personne, propriétaire et maître incontesté, à qui bénéficie toute stimulation de leur caractère hautement excitable. Petits esclaves dociles et fidèles, ils font de leur mieux pour afficher un avatar avenant de celui/celle qui les porte, à distance des traits du visage, qui, bien plus que le dessin des formes d’un nez et de deux yeux, reflètent l’expression mentale de la personne. Photos de l’un et de l’autre devraient figurer sur nos CV et papiers d’identité, pour rendre fidèlement qui nous sommes.

Comme la voix entendue à la radio, le sexe vu en premier avant le visage - comme cela peut être le cas dans les rencontres par annonces sur Internet - nous fait découvrir l’étendue de la possible supercherie qui s’immisce, une fois le tableau complété par la tête, entre la frimousse joviale ou intrigante du sexe et la gravité refermée ou la fausse pudeur de l’âme. De joyeux/se, détendu/e et excité/e qu’on était, on découvre avec surprise et parfois angoisse, la bannière sérieuse et impressionnante du visage qui flotte au sommet de ce corps, dont la chair sans a priori nous avait attiré/es. Sans doute les lèvres dodues plaisantes à pincer comme des joues d’enfant malicieux, les glands à bout rond et rouge comme de bonnes pommes cirées, les testicules affectueux roulant dans la paume des mains n’ont-ils pas d’autre âme que celle qu’on prête aux animaux de compagnie et c’est bien ainsi. Si vous savez les aimer autrement que comme de purs organes fonctionnels, uniquement égoïstement pour le plaisir qu’ils délivrent, mais aussi pour le charme de leur être propre, telles les braves bêtes qu’ils m’évoquent, toutes entières tendues vers vous et vos moindres agissements, les sexes, mieux que leur maîtres et maîtresses, sont des compagnons fidèles et peu exigeants qui ne réclament finalement que caresses et hygiène. Ils sont certainement une des meilleures parts de nous-mêmes et la société le leur rend bien mal en se refusant à hisser au rang de poèmes vivants leur expressivité naïve au sens où on l’entend pour les Arts premiers. Y voir plus que des pourvoyeurs de jouissance ou de miction est leur rendre grâce. Ils le méritent pour toutes les fois où ils rendent supportable par leur disponibilité indéfectible, l’ignominie de leurs hôtes et hôtesses, qui feraient mieux de s’inspirer des comportements qu’ils nous dictent avec une fraîcheur enfantine, plutôt que de les brider ouvertement pour mieux les exploiter en secret. Les parts d’une enfance animale qui nous composent sont inaltérables, mais réclament, pour que nos têtes pensantes, siamoises de naissance de nos organes génitaux, vivent mieux en leur compagnie, de leur faire publiquement la place réelle qu’elles occupent dans nos cœurs. C’est, entre autre, cette tendresse naturelle, inspiratrice et objective, que je propose de mettre en œuvre ; à propos de laquelle je désire faire réfléchir et agir.

Journal des Parques J-14

Médée-Guenon par David Noir
Médée-Guenon par David Noir - "J' n'attends plus rien" d'après Fréhel - Paroles: Guillermin. Musique: Malleville, Cazaux 1933

Comme un cheval sur le halage, trime et tombe au cours du voyage

La première image qui me soit venue instinctivement quand je me suis mis en tête de créer sur scène le premier épisode de La Toison dort en 2007, dans un lieu de création de Montreuil fièrement nommé La Guillotine, à l’invitation de Philippe-Ahmed Braschi, fut celle d’une guenon anthropomorphique aux attitudes mélodramatiques. Carré de cheveux tirant sur l’aubergine, petite robe simple et droite, collier et breloques aux poignets, je la voyais, crispant ses mains de part et d’autre de son visage simiesque, animé d’un regard, tour à tour vif et chaviré, gravement empli de la vision prémonitoire des sombres desseins du destin auxquels elle avait tragiquement accès. Mi-Parque, mi Cassandre, elle s’appellerait Médée-Guenon, épouse infortunée d’un JaZon moderne, sorcière infanticide à la physionomie archaïque. Et pourquoi pas ? Après tout, un boulevard de créatures inattendues ne s’offrait-il pas à moi en m’attaquant à ce projet d’inspiration mythologique ? Curieusement, je pensais immédiatement à Frehel et à sa célèbre complainte, « J’n’attends plus rien » créée en 1933. Le physique de la grande interprète n’avait pourtant rien qui la rapprocha d’un singe et encore moins de moi, qui en comparaison, me serait situé davantage du côté d’Yvette Guilbert, du point de vue de l’apparence. C’était néanmoins elle, de manière incontournable, que j’avais à l’esprit, pour donner corps à ce personnage que j’imaginais très clairement entrer en scène et aller se placer au micro comme sous la lueur d’un lampadaire, en faisant résonner le pavé du bruit sec de ses talons. Je fis rapidement mes essais et bricolais une bande son à partir de l’accompagnement original, dont je fus tout aussi prestement satisfait. Étonnamment, tout roulait avec facilité, pareillement aux « r » dans la bouche de la chanteuse. De toutes les interprètes dites « réalistes », Frehel demeure celle dont la voix puissante et douloureuse accompagnant sa présence droite, les interprétations bouleversantes dénuées de maniérisme, emportent mes pensées sans coup férir, au coeur des décors qu’elle pose. Je lui emprunterai donc ses accents et sa douleur pour donner vie à mon personnage. La date de la création de la chanson que j’avais choisie, contemporaine de l’accession d’Hitler au pouvoir, contribua elle aussi, à me projeter dans l’environnement terrible, grotesque et grinçant, que je souhaitais faire naître.

« On suit son chemin tout au long des jours, un soir on butte au détour… »

Les premières paroles de la chanson, son titre bien sûr, contenaient à eux seuls les ingrédients de base qui, associés en contrepoint à l’autre facette de ma création - un Jazon, tantôt cravaté, tantôt harnaché comme un guerrier grec, personnage cynique, mâtiné d’un Sardou tirant vers le dirigeant d’entreprise aux dents longues - favoriseraient la levée d’un vent qui pousserait mon radeau de la méduse vers les rivages des combats et de la désespérance. Je voulais y débarquer un jour, lucidement, le pied ferme, ayant passé le pathos par-dessus bord lui préférant l’éloquence, au bout de – j’ignorais encore à l’époque quelle serait la durée de mon périple - deux, cinq, dix épisodes. Il y en eut neuf, qui s’étalèrent au rythme d’un par mois, créés d’affilée à la suite du premier joué à La Guillotine, dans une minuscule salle de l’Espace Jemmapes, à chaque fois transformée pour l’occasion. Le numéro 1 fut repris plusieurs fois, dont une dans le studio de la scène nationale de Dieppe.

Robe, costard cravate, nudité et déguisement guerrier, éléments constitutifs de mes incarnations dans La Toison, sont une récurrence facile à identifier chez moi, pour qui suit un peu mon travail depuis une quinzaine d’années. Traduits directement à partir de ces symboles : femme, homme, animalité et enfance, sont à l’évidence, les points cardinaux de ma cartographie intérieure. Au-delà de leur apparente simplicité généraliste, j’ai appris à comprendre que ces catégories désignaient avant tout chacune une sexualité, davantage qu’une identité qui, elle, les comprenait toutes. Le tout d’un individu équilibré, pour moi,  se compose à parts égales de ces quatre quarts. C’est la recette de mon gâteau de l’individu. Tout autre, mal dosé ou dépourvu d’un des composants, m’est assez indigeste.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

Je ne me lasse pas de contempler ces quatre mots courants, comme les clefs d’un trousseau ouvrant la porte de mon être humain. Non seulement du mien, mais de tous. Si une vient à manquer, l’être existera bien, mais son humanité l’attendra dehors. C’est ma vision. Je conçois qu’on ne la partage pas, mais jusqu’à ce que je sois témoin d’un mélange plus harmonieux ou faisant appel à d’autres composants, je reste peu intéressé par d’autres formules et dubitatifs devant les résultats. Ainsi est mon Golem. Il est à noter que ses ingrédients vont par paires. Dans ma conception, Homme et femme sont des genres ; Animalité et Enfance des états. Animal ou Enfant ne conviendraient pas, faisant référence, l’un au groupe des espèces, l’autre à une étape du développement de l’une d’elle. Comme je l’ai dit, il s’agit dans ce schéma, d’attribuer à l’individu, toutes les caractéristiques sexuelles, celles de chaque genre et celles de chaque état, pour le rendre pleinement fonctionnel. L’Animalité est l’état brut de nos êtres, sans polissage. L’Enfance, malgré la situation de son caractère « primitif » dans notre développement, recèle au contraire, tous les traits comportementaux ultérieurs de la personne formée. Ainsi, l’Enfance n’est pas un état similaire à l’Animalité, mais constitue l’univers de la collecte de tout ce qui fera le socle de nos pulsions plus tard, se combinant avec notre Animalité. Je ne me réclame pas de la science en exprimant ces postulats - en existe-t-il une apte à décrypter ce domaine ? –, je décris la logique de la perception qui m’amène à conceptualiser et créer à la fois : ce que je prétends être, suivi de ce que je fais ; l’ensemble étant réalisé dans la visée d’être le plus complet possible à partir de ce qui me compose et de mes aptitudes et caractères physiques. Le corps, bien entendu, reste le premier outil autogénérant, de la formation de soi.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

4 sexes de bases pour alimenter le désir et la fantasmagorie humaine. 4 crayons de couleur pour croquer tous les possibles. Homme-femme, enfant bestial, femme enfant, homme animal … la palette des identités se fait jour avec seulement quatre couleurs en poche. J’ai soif de les réunir toutes.

Impossible ou du moins, excessivement difficile, de vivre dans le concret toutes les incarnations de ces nuances. Déjà faut-il en avoir les capacités de réalisation, ensuite est-il nécessaire que le reste de l’humanité vous laisse faire. Être tour à tour transsexuel, dictateur, tortionnaire, chien soumis, pédophile, gérontophile, lesbienne, yuppie bon chic bon genre, bourgeoise ruinée, dame patronnesse velue ou militaire régressif s’offrant dans un parc à jouets, réclame de la suite dans les idées, un pouvoir de conviction surnaturel et une santé certaine pour parvenir à tout enchaîner sans sombrer dans la folie ou être tué ou enfermé avant.

Deux solutions nous restent accessibles et une troisième en bonus caché. Les deux premières : la sexualité et le théâtre. La troisième, que malheureusement, on pense moins comme un objet créatif à façonner, la personnalité profonde. Nous avons à cette dernière un accès permanent à condition d’en ouvrir les portes successives, parfois réduites à un portail unique, selon les étapes de sa formation. Pour ce faire, il est nécessaire d’emprunter et de suivre le couloir, parfois fort long, qui mène à son seuil. Car je ne parle pas des fantasmes, imagerie onirique immédiatement accessible - et c’est tant mieux - à notre rêverie, aisément sirotée à toute heure de la journée comme une boisson sucrée servie avec une paille. Je parle de pans entiers qui architecturent réellement notre personne et que l’on est prêt/e à accepter de voir et ressentir. C’est déjà un grand pas de fait pour la civilisation, à mon sens, quand on ressent en soi comme un catalogue à feuilleter, dont l’iconographie surprenante et ses divers aspects sont acceptés, tolérés et reconnus comme des entités sans vice, sur lesquelles s’arc-boute l’échafaudage de notre développement. Quatre tonalités d’identités sexuelles dont les frontières s’estompent par delà les limites strictes de leur définition première. Leur mélange est à notre source ; encore faut-il échapper à une vision dichromatique de surface, dont la perception erronée interdit de voir l’être humain bariolé de couleurs. La figure du clown n’est rigolarde qu’au premier abord. Non, qu’il faille la réduire à une composition triste ou larmoyante, ne jouant de son masque fantaisiste que pour accentuer la gravité de son regard sur le monde. Personnellement, j’apprécie les vrais clowns, bien rares, qui jonglent élégamment avec les codes et les pigments, pour s’offrir une pensée maquillée qui, lorsqu’elle se fait jour sous un nouvel aspect, fait l’effet de l’apparition d’une première chaîne couleur dans le monde des années 60. Par leurs prismes, devenus célèbres ou restés anonymes, notre vision mimétique se transfère d’un échelon vers une image de soi progressiste et inconnue d’elle-même. Ainsi en a-t-il été des Bowie, Divine, Garbo, Monroe et autres visages peints sur mesure, mais également de milliers de silhouettes croisées dans les rues, forçant l’admiration, de pensées exprimées au détour de vers lyriques ou minimalistes, de Lewis Carroll discrets ou déclarés, d’Oscar Wilde fantasques et de Genet engagés. La liste est infinie et sans nomenclature, de toutes celles et ceux qui oeuvrent à partir d’eux/elles-mêmes afin de pousser notre monde rugueux à la métamorphose. Il n’y a pas de morale dictée a priori par l’art, mais nul besoin d’être artiste officiel pour se bâtir la sienne, simplement, humblement, parfois discrètement, sans peut-être en jamais laisser rien paraître. L’important me semble être d’avoir la conscience que ce sont les éthiques qui doivent inspirer les lois aux hommes et non la loi qui doit décider selon les dogmes en vigueur et leur arbitraire, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Il est dangereux de confondre justice et morale. La loi n’a que faire des cas particuliers, même si elle fait parfois l’effort de les regarder de plus près. Or c’est lui, le particulier, l’individu qui donne à l’espèce humaine son identité globale. Si la nature chimique, si spéciale, de ses composants ne peut s’exhaler jusqu’à la tête des institutions, outils plutôt grossiers au regard de la personne, c’est à la personne elle-même de soigner la poésie de son existence, pour au moins, si elle ne sait agir au niveau des rouages d’une machinerie géante, cultiver l’interrogation, le regard et l’expérience. La Culture n’est pas créée par de monstrueux génies hors norme qui, à chaque siècle, jailliraient de la lampe de l’époque, hardiment frottée par nos petites mains ensemble. Culture et civilisation sont des magmas alimentés de solitudes qui, pensant outrancièrement à elles-mêmes face au paysage de leur mystère profond, ouvrent un jour la fenêtre de leur cuisine d’où s’échappent alors les effluves de leurs préoccupations restreintes. C’est cet air que toutes et tous nous respirons.

Aussi, ne remercierons-nous jamais assez ceux et celles qui se retiennent de dégazer, puis déballaster en pleine mer, leur surplus de conneries dans le milieu ambiant. Certains, dont je suis, apprécient de pouvoir nager au large sans revenir tous les jours couvert de cambouis. Mais, la vie est ainsi faite qu’il faille incessamment slalomer entre les idées reçues. Faisons donc quelques brasses, juste de quoi inspirer un peu d’air et plongeons en apnée le temps qu’il est possible, pour évoluer, allégés, dans le monde du dessous.

J'n'attends plus rien

Aucune main ne me retient

Lassée de vivre sans tendresse

J'créverai dans ma tristesse.

 J' n'attends plus rien - Médee-Guenon par David Noir - Extrait des Solos de JaZon / La Toison Dort (2007) - D'après Fréhel, 1933