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ARTS ET SPECTACLES

Les Innocents
David Noir

Genre :Théâtre

Mise en scène : David Noir

Compagnie : La Vie est courte
Avec : V. Brancq, S. Codhant, A. Laurier, F. Médina, M. Notte, M. Piémontèse, A. Tournayre, J-F. Rey, J-H. Laleu, P. Savoir, J.Meystre, J. Coulomb P. Groleau, R. Bardet, D. Noir
Décor : David Noir
Musique : Jérôme Coulomb, Pascal Groleau, Pierre Notte
Lumière : Staff

Durée : 1 heure(s) et 15 minute(s)

Pulsion-Théâtre
56, rue du Rempart Saint-Lazare   Avignon
Bus: 1-3-4-9-12

du 08/07/2003 au 31/07/2003 à 22:00
tarif adulte : 15  réduit : 10

Des enfants fantômes aux nez noirs comme ceux des koalas forment le nouveau zoo humain. On s´y touche et s´y fait toucher en un gang bang d´orangs-outangs pas dégoûtang. Vous pourrez joindre vos corps à nos chairs mêlées, nus si vous voulez comme à l´aube d´une humanité en transports dans des trains noirs et blancs, fantômes également, vers les camps des débris de nos nuits, quand on était petit.

Témoignages des spectateurs

Les primates nous attendent a l’entrée, nous dévisagent d’un air sauvage et me déstabilisent, je prend place puis le spectacle commence dans un rythme où les tableaux se succèdent dans une ambiance ou les fantômes sortent de l’esprit humain et dénoncent la déchéance; trois petites filles se promènent dans les bois où les arbres sont des hommes nus, elles seront dévorées (vous savez on peut se pendre avec un slip ou pire), la perte de l’humanité. La violence exprimée me fait penser à Orange Mécanique. La nudité et le cannibalisme par une scène où un homme nu chevauché d’une femme nue se font dévorés par des sauvages nus jusqu’à la mort sans espoir de retour.
Ils ont osé appuyer là ou cela fait mal, non très mal. Malgré un fort message de passivité et d’amour à la fin, je suis sur mes gardes car je sais que demain matin je penserai à cette pièce (et je ne vous cache pas que j’y suis retourné une deuxième fois).

Pierre Lebeugle

Dans ce pays de canicule, j’ai trouvé un peu d’eau fraîche dans un puits de liberté. Le Pulsion Théâtre est, cette année, habité par une énergie qui circule avec la force de la vie. Bousculée par un souffle chaotique et anarchique qui ne répond qu’à l‘écoute de sa force organique ce spectacle m’a fabuleusement réveillé. Dès l’entrée dans la salle, j’ai senti que ce serait une expérience singulière et ce fut le cas. Du ludique à l’horreur et de l’horreur au ludique, j’ai suivi ces petits chaperons rouges dans la jungle de nos non-dits.

J’ai vu l’âme d’enfant de ces êtres sur le plateau. J’ai vu de la joie, de l’étonnement, de l’ouverture. Partout. Partout. Beaucoup. Tout plein.

A travers un cheminement où se dessine un rapport au conte initiatique, on voit sur la scène se faire et se défaire des monticules de coussins et d’édredons, des seins jaillissent, des fesses se tendent, des sexes émettent des sons, des mots sans armes résonnent. Sur l’écran, au lointain, défilent les images de vieux films en noir et blanc, des séquences assez proches de l’univers des idiots de Lars Von Trier. Apparaissent sur la scène des elfes melting-pot qui nous parlent du racisme au quotidien. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler du théâtre, c’est autre chose. Ca n’a pas de règle et ça se construit à chaque seconde. C’est du Sisyphe. J’ai le sentiment qu’à chaque représentation, ils doivent à l’instar du personnage mythologique porter ce spectacle en haut de la montagne et qu’aucune de leurs traversées ne se ressemblent. « Les innocents » dégoulinent de sueur et c’est beau. Le texte est lu comme pour un récital au micro. Le texte circule librement, sans barrière entre nous et eux, entre eux et le texte, entre le texte et nous. C’est une expérience à vivre ! Dans cette époque où tout se contracte, on réapprend à respirer. Ces « conscients inconscients », ils luttent contre l’intolérance avec leur corps et leur coeur. Ils nous mettent aux pieds de nos murs intérieurs. Quelle lumière, pour moi, dans ces êtres lumineux de générosité, d’amour et de lucidité. Quelle subtilité, quelle sensibilité dans cette bande là ! Ca ne se prend pas au sérieux et ça ne développe pas, ni n’épilogue sur des vérités si fragiles, si monstrueuses. Cette pudeur n’épuise pas l’horreur dans des discours formels qui ne cherchent qu’à l’oublier. Mais on n’oublie rien. On vit tous avec notre mémoire… La nudité des corps sur le plateau me confronte à mes propres limites, elle se fait miroir des sexualités.

Au cœur de cette saison sombre en Avignon, de cette saison où on interroge les loueurs de salle sur la politique et l’engagement de leurs programmations, le Pulsion théâtre se distingue par ce choix audacieux et sensible. Celui de laisser parler « les innocents » miroirs de notre monde chaotique et terrifiant, celui de ne pas avoir peur d’entendre le vacarme lyrique de cette génération qui danse sa peur, qui chante ses rêves et qui cherche malgré tout au cœur de cette solitude infinie l’enfant qui rêve encore avec insolence. Merci à vous de m’avoir fait rêver.

Khadija El Mahdi

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Têtu

Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon

« Bienvenue à vous dans la chambre de David Noir… »

TÊTU

ROUEN Corps de textes

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Les Rouennais portent le texte à même le corps pour cette deuxième édition de Corps de textes, (festival des écritures en scène»: Genet, Minyana, mais aussi des auteurs et des poètes venus de Russie, de Grèce ou d’Australie, comme le très média­tique Daniel Keene. Corps de textes programme également le fantastique Déshahillage, comédie mortelle de Jean-Michel Rabeux, et une performance de l’étrange et sexuel David Noir, 16 à nez noir: «Nous sommes au théâtre. Un théâtre entièrement branlé à la main; la mécanique d’un plaisir douloureux, honteux. On peut le montrer, l’exhiber, mais c’est comme ça qu’il est fait, par un individu seul un peu enfantin, dans sa chambre.» Bienvenue à vous dans la chambre de David Noir…

Corps de textes, du 3 mai au 18 juin, au Théâtre des Deux Rives, à Rouen.

Tél. : 02 35 70 22 82.

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Radio campus Lille 106.6

Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon

par René Lavergne

« Théâtre ? Moins sage ! »

Radio campus Lille 106.6 fm

Théâtre ? Moins sage !

« Les Innocents »

ou

« 16 à nez noir »

mise en scène David Noir

Co-production: compagnie La Vie est courte/Dieppe Scène Nationale/Théâtre des Deux Rives/Pulsion Théâtre

« Ce sont des grands enfants, de gros enfants, des enfants poilus avec leur vieux corps d’atultenfant coulés dans la toile, dans la bure écrue qui leur fait mal, où le bas blesse, où ils s’enfoncent et s’entortillent pour venir refuser leurs caresses »

Dans Avignon la très sage, quelques irréductibles s’accrochent à l’idée d’un théâtre dérangeant et libéré. Entre le happening décadent et la comédie musicale porno « Les Innocents » secouent fortement le public. Régression tribale, pulsions morbides, et pensées interdites livrées en pâture au public sont au menu de ce spectacle haut en couleur et riche en émotion. Preuve que le corps existe et qu’il a encore droit d’expression dans la cité papale. Les comédiens sont étonnants, le ton provocateur est néanmoins ludique, et les parties (très bien) chantées allègent le tout. Un grand bain de jouvence lubrique … interdit aux mineurs bien sûr.

René Lavergne, Radio campus Lille 106.6 fm

Pulsion Théâtre – Avignon – juillet 2004

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La Provence

Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon

par Catherine Guizot

« David Noir nous ouvre les portes d’un monde possible »

La Provence

Mardi 22 juillet 2003

Les Innocents

ou 16 à nez noir

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Amateurs d’aventure, si vous ne craignez pas de changer vos points de vue sur le théâtre, il vous faut al­ler voir la nouvelle pièce de David Noir.

Plus en douceur qu’avec sa précé­dente pièce, David Noir s’attaque cette fois-ci à l’enfance bafouée, outragée par la société en s’ap­puyant sur le thème délicat de la pé­dophilie. Dans une série de séquen­ces, la douzaine d’acteurs, qui vi­vent plus qu’ils ne jouent leur texte lu devant le spectateur, nous emmè­nent dans une expérience, intellec­tuelle et émotionnelle percutante qui sort le théâtre de ses conventions. Et effectivement, on les voit tous sur scène rechercher leur enfant inté­rieur, celui qui n’a pas encore tous les tabous, notamment, bien sûr, concernant la sexualité ou la mort. Et l’on sent l’influence d’un Lars von Trier avec ses Idiots ou encore Pasolini ; il n’y a pas de compro­mis. Et le profond désespoir d’être né dans ce monde, dans cette société difficilement transformable, colore toute la pièce. David Noir nous ouvre les portes d’un monde possible moins crispé sur des avantages illusoires et plus li­bre, avec son corps par exemple (les happenings des année 70 ne sont pas loin).

Catherine GUIZOT

22 heures, tlj.

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Paris-Normandie

PARISNORMANDIE le 29.05.2003

Les Innocents de David Noir au Théâtre des 2 rives de Rouen - Photo Paris-Normandie

 » Les Innocents » au Théâtre des 2 Rives de Rouen – Photo Paris-Normandie

Le songe d’une nudité

De 23 h 30 à 3 h 30 du matin, soit quatre heures de performance débridée écrite par David Noir et donnée samedi au Théâtre des 2 Rives.
Son titre, « 16 à Nez Noirs », est passé par
Rouen après Dieppe et avant Avignon off.

« Un théâtre entièrement branlé à la main » explique justement l’auteur pour qualifier cette pièce où les protagonistes jouent dans le plus simple appareil.

Quoi de plus naturel que le costume d’Eve pour mimer l’amour physique.
Le jeu et le texte – qui ne sont pas sans rappeler le théâtre politique et utopiste des années post-soixante-huitardes – ont séduit la cinquantaine de spectateurs encore présents au moment du salut.

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La Marseillaise

Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon

par Jean-Louis Châles

« LES PULSIONS DU CŒUR ET DE LA CRÉATION »

La Marseillaise du VAUCLUSE

Dimanche 20 juillet 2003

AViGNON, LA CHRONIOUE DU OFF PAR JEAN-LOUIS CHÂLES .

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LES PULSIONS DU CŒUR ET DE LA CRÉATION

A quelques mètres de la rue de la Carreterie, lové le long du Rempart Saint-Lazare au N°56, à l’abri de l’agitation du Festival,

Le Pulsion Théâtre prend des allures d’ovni théâtral, loin des tractations mercantiles d’un grand nombre de théâtres du Off.

Ici, pour jouer, on ne loue pas la salle. Il suffit d’être agréé par Maria Ducceschi qui ajoute à ses activités de comédienne, d’auteur, de metteur en scè­ne, de professeur celle, plus périlleuse, de directrice de salle. Ici, point de discrimi­nation: la programmation joue la carte de l’éclectisme dont le seul dénominateur commun serait la création contemporaine, sous toutes ses formes. Bel exemple de prise de risque et d’ouvertu­re d’esprit. De 10h du matin jusque 23h30 pas moins de 9 spectacles s’enchaînent dans une convivialité rare, un res­pect mutuel entre les troupes d’où toute notion de concur­rence est exclue naturelle­ment. Petit tour dans cette jo­lie salle gradinée et fort bien équipée et rencontre avec une femme aux yeux clairs qui n’hésite pas à investir ses ca­chets gagnés au cinéma ou à la télévision pour «impul­ser» les créateurs auxquels elle croit.

LES INNOCENTS OU 16 À NEZ NOIR

Pourquoi, dans nos socié­tés dites civilisées, avons­-nous si peur de la nudité ? Le sexe, malgré une prétendue évolution, reste toujours cet objet mystérieux, honteux qu’on évoque dans les plai­santeries les plus grasses, qu’on exhibe en gros plan (avec double code parental) dans les filns pornos. A la té­lévision, il fait recette. On en parle beaucoup mais en invitant pléthore de psys, toubib, cravatés ou. animateur émoustillés et rigolards Comme pour désamorcer une improbable bombe.

David Noir fustige cette honteuse hypocrisie et dénude ses comédiens pou construire les vénéneuse images d’un zoo humain qui a perdu ses repères, ses vraie valeurs. Auteur enivré de phrases choc, luxuriantes, il manipule les mots, les phrases pour frapper en plein ventre acteurs et spectateurs. Il dénonce comme d’autres respirent. Parce que sinon il s’asphyxie. Après Les Justes, spectacle coup de poing vu l’année dernière, il propose des Innocents plus recadrés, enveloppés dans la ouate blanche de traversins, oreillers, draps ou longues chemises de coton. Ici pas d’éclaboussures, le sang cou­le à l’intérieur des corps, ir­rigue les mots, suscite les dé­sirs. Les acteurs-adultes redeviennent les enfants qu’on a oublié de rester, s’encastrent les uns dans les autres, ou mâchent leur soli­tude au fond du décor. Quelques chansons (aux ar­rangements fort réussis) fouettent nos décideurs (de Jean-Michel Ribes aux don­neurs de subventions), chaque comédien prend une parole lapidaire, comme en sentence, un appel au se­cours. On esquisse un pas de danse, comme des écoliers dans une cour de récréation, on ouvre la porte à nos rêves les plus fous. On leur donne corps et âme. Avec une tris­tesse narquoise, une douce provocation. Il faut saluer l’extraordinaire aisance, le discret aplomb de l’ensemble de la compagnie. Par pudeur elle ne nous laisse guère le temps d’applaudir cet éton­nant spectacle charnel et dé­rangeant qui décrasse nos préjugés. Peur des remercie­ments ? A défaut donc de frapper dans nos mains, n’hé­sitons pas à participer à cet­te fête. Entre cauchemar et fantasme assouvi.

J.-L. C.

Les Innocents, ou 16 à nez noir, à 22h. . Réservations 04.90.86.36.83

MARIA DUCCESCHI : « JE VEUX RESTER LIBRE DE MES CHOIX ))

« Je fréquente le festival Off de­puis de nombreuses années. J’en avais assez d’être sans cesse à la recherche d’une salle. Je ne vou­lais plus rien demander à personne. Avec Staf Aichouche, régisseur pro­fessionnel. nous nous sommes dits .­« On va prendre un lieu qu’on choi­sira nous-mêmes ». Lui gérera la partie technique. Moi l’aspect artis­tique».

Certains propriétaires de salles, du côté de la place de l’Horloge, fai­saient les yeux doux à Maria pour qu’elle prenne en charge leur théâtre, ayant bien compris le professionna­lisme et la pugnacité de la comé­dienne. Mais Maria refuse de diriger un théâtre-bureau. Entendez par là un théâtre qui se contente de louer (à un prix souvent prohibitif) un créneau en ne se souciant que de très loin de la qualité ou de l’opportunité de sa programmation. Forte des ses idées, l’an dernière, elle ouvre le Pulsion Théâtre, investit beaucoup d’argent et propose des contrats de co-pro­duction aux compagnies qu’elle choisit selon ses coups de cœur.

«Cette année j’ai vu 134 pièces… sans me poser de questions sur le genre auquel elles appartiennent. Moi-même j’ai joué un répertoire très varié: de la comédie la plus ra­coleuse aux textes les plus abscons. Ce qui importe c’est l’émotion col­lective que génère un spectacle. J’ai bâti ma programmation dans cet esprit, avec des gens qui veulent par­tager avec moi une aventure fami­liale, au sens fort du terme. Je ne veux pas de copains mais des amis. Ici on peut applaudir aussi bien Danièle Evenou que David Noir. Ils vivent leur métier de la même ma­nière. Ils sont ce qu’ils font. Vive la diversité. Le public n’est pas forcé­ment unifié dans la connaissance ».

On se doute des risques financiers encourus. L’actualité sociale a am­puté cette édition 2003 du Festival, alimente encore davantage le « bouillon» dans lequel peut se noyer une telle prise de position: Alors, pourquoi ne pas réclamer de l’aide aux autorités gouvernemen­tales ou municipales ? Le regard vert clair de Maria vire alors au ciel d’orage.

« Je ne veux surtout pas de sub­vention. Je veux rester libre de mes choix, de mes erreurs. On ne fait pas pression sur moi. Bien sûr j’aimerais gagner de l’argent au Festival pour nous auto financer. L’argent est un moyen de continuer, ce n’est en au­cun cas une fin en soi. Qu’on arrê­te de louer des salles, qu’on trouve une manière de se fédérer. Ce sys­tème ne peut pas perdurer ».

Bien sûr on s’inquiète du devenir du Pulsion Théâtre. Mais déjà de grands noms ont affirmé leur désir d’y faire leur création: Feodor Adkine, Harcourt, Thomas Le Douarec… Maria prend congé. Elle doit regagner le théâtre pour veiller au bon accueil du public entre la fin et le début de chaque spectacle. Ils ne sont que trois pour gérer le lieu. Si une évidente fatigue marque les visages, de belles étoiles brillent dans leurs yeux. Celles qui éclairent tous ceux qui travaillent avec une vraie liberté d’esprit et de conscien­ce. Une liberté que Maria paie au prix fort. Elle s’en fiche.

Propos recueillis par Jean-louis CHÂLES

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Magazine Théâtre

Magazine Théâtre Septembre / Octobre 2003

Et maintenant ?

« Nous travaillons à éclater les réseaux, à fédérer les compagnies. Le théâtre doit sortir de ses familles et de ses castes. Sous formes de SCOP, de sociétés où chacun amène la même part d’investissement, les troupes et les directeurs d’institutions peuvent s’unir et travailler en solidarité pour sortir d’une certaine économie marchande du théâtre. Le off d’Avignon, par exemple, est né d’un acte politique, mais il a été récupéré par les marchands. Nous pouvons mettre en commun nos moyens pour économiser et préserver nos intérêts. Nous devons nous reconstruire. Comme après toute rupture. Le débat autour du protocole et des intermittents n’est pas le bon. Il faut tout réinventer. Ce sont les fractures individuelles et sociales qui animent les artistes, et ça ne se comptabilise pas.»

Maria Ducceschi, directrice du Pulsion-Théâtre, festival off d’Avignon.

 

« Toute position ou engagement social passe pour ma part par le désir d’être sur scène. Un artiste n’a rien à demander à la société, tout en exigeant tout d’elle. Son choix et son mode de vie sont incompatibles avec les avantages sociaux. Je suis solidaire des revendications des abusés de Moulinex, mais l’artiste doit rester un parasite social, un bouffon face à un prince plus ou moins con. La situation sociale de l’artiste ne peut être que pourrie. Si nous étions des gens de pouvoir, nous l’aurions. Nous devons travailler notre art et notre conception du monde dans nos créations et notre quotidien. Notre activité artistique doit contribuer à changer les conceptions que les gens ont du monde et de la société. Un artiste travaille au jour le jour son rapport à la société à travers ses productions, qui n’ont aucune raison de s’inscrire légitimement dans les circuits de la consommation courante. L’artiste doit produire, revendiquer le statut d’intermittent, c’est aussi rester dépendant du pouvoir central. »

David Noir, auteur metteur en scène

(propos recueillis par PN)

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Magazine Théâtre

MAGAZINE THEATRE

juillet 2004 / Pierre Notte

Les Fureurs-Noir

Le sang va couler à Avignon

Juin 2001, Pierre Cardin, maître en son domaine, s’assied dans l’un des fauteuils bleu-velours de la petite salle de son Espace, près des Champs-Élysées. Sur le plateau, beau gosse, la vingtaine, Miguel-Ange, devenu entre-temps chansonnier, se dénude. Le jeune homme ne porte plus qu’une véritable couche-culotte. Il l’ôte. La dizaine des membres de la troupe chante Sardou, allonge le garçon fesses offertes face public, et badigeonne son juvénile anus de crème chocolatée. Il hurle, on rajuste sa couche, et Pierre Cardin sort, furax. Le lendemain, troisième jour de représentation des Justes-story de David Noir, le spectacle est censuré. Fin de l’aventure. La quarantaine activiste, David Noir s’énerve en toutes circonstances contre l’avachissement de ses semblables face aux désastres familiaux ou citoyens. Petit héritier ruiné du peintre Cézanne, il a réuni une troupe d’une dizaine de fidèles, anciens acteurs de rue du Parc Astérix pour moitié, où Noir improvisait avec eux au sein des troupes intermittentes. Spectacles coups-de-poing, Les Puritains, Les Justes-Story comme Les Innocents ne ménagent personne, enchaînent scènes gore, porno-trash et vitupérations haineuse contre la société du spectacle et de la boeuferie généralisée. Directrice indépendante d’un théâtre d’Avignon Off, le « Pulsion », jauge d’une centaine de places, Maria Ducceschi découvre l’univers de Noir et de sa troupe, le défend coûte que lui en coûte. Elle programme Les Justes-Story à l’été 2002, n’exige aucune garantie. (Engagement d’exception, puisqu’en moyenne, jouer une heure trente parmi les quelques six cents propositions du Off coûte aux compagnies locataires en moyenne 7600 euros hors taxes. ) Les membres de La Vie est courte s’installent à une heure de là, à Uzès, chez la mère avignonnaise de la chanteuse soprano de la compagnie, Any Tournayre. Ils dorment à même le sol. La Vie est courte mais communautaire. Communication, déplacements, intendance… Les dommages et intérêts versés par Pierre Cardin financent la troupe, qui dépense dix mille euros, sans rentrer dans ses frais, et s’en tire avec trois mille euros de bénéfices en fin de course. La seule inscription de leur actualité dans le journal Avignon Public Off coûte en 2004 quatre cents euros. La compagnie s’inscrit gratuitement par ailleurs au sein d’Alfa, nouvelle association concurrente. Ils en appellent aux fonds privés, mécénats et autres autofinancements. Déménageur, régisseur, l’acteur Jean-François Rey, incite à brocanter, vendre, vider greniers et caves pour amasser les moyens de se produire. Jérôme Coulomb, musicien, compose à la demande. Graphiste et comédien, Philippe Savoir dessine affiches et tracts sans le sous, dirige la Com, et répète depuis six ans comme tous ses camarades, sans cachets. Question de foi. Dans la Cité des Papes, ils tractent, deux heures par jour, paradent selon l’humeur, jouent contre vents, marées et réactions parfois violentes d’un public bousculé dans ses habitudes consuméristes. Curieux, Jérôme Lecardeur, Directeur de la Scène Nationale de Dieppe, assiste à une représentation des Justes, et offre une résidence à la troupe, pour une création en mai 2003 au sein du festival Visu. Avec sa première subvention de quinze mille euros, Noir agrandit sa bande. Il compose Les Innocents, trois heures d’un spectacle débridé, chanté, agité, pour seize comédiens. « Souplesse d’esprit et engagement héroïque sont nos plus grandes richesses… » s’amuse Sonia Codhant. A 32 ans, l’actrice a trouvé sa voie dans ce collectif libre d’artistes performeurs. Administratrice, chanteuse, danseuse, elle rejoue cette année à Avignon Off le messie crucifié ; et s’entoure d’hommes nus qui agitent sur son front une réelle « couronne des pines ». Blonde au corps de « Bimbo », Sonia joue les cannibales ou les enfants extraterrestres, se fait guerrière en jarretelles dans une satire à l’acide des temps contemporains, passant le monde à la moulinette d’une hargne sans brides. Elle ose tout parmi une quinzaine de fous-furieux, tous irradiant d’audace et d’une liberté rare. Les Innocents se montrent en 2003 à Rouen à l’invitation de Marianne Clévy pour le festival Corps de Textes, puis se formatent en une heure dix pour le festival Off. L’annulation du In n’arrête ni David ni son combat. « L’artiste dit-il, doit rester un trublion, un bouffon. Il n’a pas à revendiquer sa petite place dans la hiérarchie du pouvoir. » Les pertes se chiffrent à 7000 euros. Eté 2004, ils remettent ça. Mais le paysage a changé. Mieux lotie que les années précédentes, la troupe est cette fois-ci logée au collège Saint Jean-Baptiste de la salle en chambres de deux. Un comédien de la compagnie avance les sous, dix mille euros de sa poche, pour qu’Avignon puisse se faire. Noir vit de sa mission : « A Avignon, dit-il, je voudrais éradiquer les officiels du In comme les crados du off. Les Innocents, c’est contre le théâtre paternaliste des collaborateurs, celui des pères, qui donnent du commentaire, du confort et du consensus. Nous, on veut donner de l’amour. » Pour la santé financière de la compagnie, l’intérêt des efforts réside dans la rencontre avec les programmateurs et les diffuseurs, pour que le spectacle vive, tourne, se vende. Sinon, tout se fait à perte. Ils prennent le risque de ne pas se relever. C’est dire l’engagement des artistes.

Pierre Notte

Les Innocents, Pulsion Théâtre, 56, rue du Rempart St Lazare – 84000 AVIGNON remparts d’Avignon, Tél. : 04 90 82 03 27. festival Off, avec Rémy Bardet, Valérie Brancq, Sonia Codhant, Jérôme Coulomb, Pascal Groleau, Florence Médina, David Noir, Marie Notte, Marie Piémontèse, Jean-François Rey, Any Tournayre…
SITE : www.avignon-alfa.org
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l’Humanité

Les Innocents de David Noir - Affiche Filifox - Philippe Savoir - Photo Karine Lhémon

par Aude Brédy

« Innocence définitivement égarée »

l’Humanité

Rubrique cultures

Article paru dans l’édition du 16 juillet 2004

 

Innocence définitivement égarée

Les Innocents, mis en scène par David Noir, nous plonge dans un abîme de vulgarité.

Musique du répertoire Woodstock pour ouvrir, entre autres, tisser la matière sonore de ce qui pourrait évoquer un happening des années 70. En fond de scène défilent, en noir et blanc, des hommes et femmes jeunes, oisifs, dont les visages se frôlent et les corps cherchent à se rapprocher. Devant ce film évoluent dolemment des jeunes gens en pagne.
Le visage de chacun a un air marqué de candeur, hébétude appuyée et le sourire sont parfois dédaigneux. Les bouches s’entrouvrent çà et là pour égrener d’une façon qui se veut incongrue, percutante – éventuellement choquante – des aphorismes aux homonymies de tout poil, si possible salaces. Parmi eux, « la France, cette grosse femme », « une bonne blague tirée par les Chleus », ou plus soft : « Entendez, braves gens, la complainte de la femme escalope ». Nous attendons plutôt. « Stewball », en anglais, emplit l’air, et à l’écran un singe nous fixe. Les comédiens arpentent les gradins, se plantent sous le nez du spectateur, lui prennent la main, se collent à lui, en jouant les primates. Des corps ondulent deux à deux, dos à dos, avec un contentement manifeste. Un chant choral en anglais est entonné par de beaux brins de voix, vraiment ; il y en aura d’autres. Sur l’écran, un film anglais, des années cinquante peut-être, où dialoguent une femme et un enfant. Après, tout le monde se dépoilera avec une gourmandise ostentatoire. Des corps dans leur vérité d’abord courageuse, brute, puis les acteurs ébruiteront fièrement, à tout va, cette nudité-là, par, au demeurant, une présence active et d’une cohésion bien réglée, toutes d’allées et venues très physiques étayées de phrases choc. Au sol, les corps enchevêtrés forment au sol un monceau : une fille palpe des sexes masculins, en évalue la mollesse, un peu déçue. « Quelqu’un veut coller mon timbre avec sa chatte », dit quelqu’un. On hausse discrètement les épaules, constatant que cette crudité de la langue, gratuite, nous dit décidément peu de choses. Ces filles et garçons endosseront ensuite des chemises blanches, des perruques blond platine ; ils chanteront, taperont du pied. Dans une note, le metteur en scène David Noir écrit : « Ces petits blonds aryens que nous nous pensons tous. Sentiment de supériorité occidentale ; on voudrait s’en défendre ; ça colle comme de la merde aux basques [.] on se convainc, on se dénazifie. C’est beau. » Soit. Dans ce blanc immaculé, ce blond péroxydé, se lit aussi le thème de l’enfance bafouée, au biais du motif de la pédophilie ici évoquée avec un second degré, qui nous répète à son tour qu’il veut troubler, déranger. L’ensemble de la pièce appelle à une prime innocence où il faut jouir sans entrave, évacuer oralement, par les images, ce qui n’est jamais malsain puisque cela « est ». Soit encore, pourquoi pas ? Mais ici nous n’avons pas été touchés par une once d’innocence, ni même par sa perte. Pourquoi ? À force de nous signaler si fort son envers, au biais d’une provocation débridée, les contours mêmes de la fragilité de l’innocence s’étaient altérés. Et que dire de cette jouissance que l’on invite ici à déborder le corps et l’esprit pour qu’elle ne soit pas honteuse ? Pourquoi se gaver, au-delà d’un sens précis (car il en faut bien un), de ce précepte-là ? Que dit-on ici qui ne soit pas déjà répété ? Il est une chose que l’on perçoit peut-être avec plus d’acuité : précédant toujours la jouissance, il faut le désir, qui est parfois obscène – et pas au regard de la morale – quand il s’exhibe. On l’aurait voulu ici plus subtil et ces corps d’une nudité brute, souvent belle, on sait bien que ce n’est pas d’eux que suinte la vulgarité.

Aude Brédy

Les Innocents, à 21 heures au Pulsion Théâtre, 56, rue du Rempart-Saint-Lazare.
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Epok

EPOK le magazine de la FNAC

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THÉÂTRE Sonia Codhant

Avignon 2004
N°38 JUILLET / AOÛT 2003

Comédienne, elle a tout fait. Vivre de son art signifie parfois abdiquer, jouer les Falbalas au Parc Astérix, incarner les loubardes, les paumées ou les bourgeoises des téléfilms aux côtés de stars comme Line Renaud ou Claude Piéplu. Tête d’affiche ou faire-valoir, Sonia Codhant, 31 ans, a trouvé sa voie dans la compagnie La vie est courte – collectif d’artistes « performeurs ». Aujourd’hui administratrice, chanteuse, danseuse, comédienne, elle joue « off » le messie crucifié et s’ entoure d’hommes nus qui agitent sur son front une réelle « couronne des pines ». Superbe et pâle blonde au corps de Bimbo, elle joue les cannibales, les Rambo de banlieue ou les enfants extraterrestres. Elle se fait guerrière en jarretelles dans une satire à l’acide des temps contemporains, passant le monde à la moulinette d’un humour ravagé et d’une hargne sans brides. Sonia ose tout dans Les Innocents, le dernier spectacle du trublion David Noir. Parmi sa quinzaine de camarades tout aussi remarquables, elle irradie d’audace, de fraîcheur et d’une liberté rare.

Pierre Notte