Journal des Parques J-4

Rubber USS Macon
Construction de l'USS Macon (ZRS-5) dirigeable rigide exploité par la Marine des États-Unis. (Source: raddblog.wordpress.com)

Je ne vais pas, comme je me le proposais ce matin, poursuivre, ni forcer la rédaction du post J-5, écrit à la hâte et dans la continuité du surmenage de la nuit, passée à finaliser le maximum de détails laissés jusqu’alors en chantiers - pour certains à 99,9 % achevés, mais attendant, on ne sait pourquoi encore, leur estampille : « Bon pour être mis en caisse ». Caprices de ma propre administration ou réels questionnements poussés jusqu’à la dernière minute qui, comme à l’accoutumée, ont attendu la veille du chargement pour être tranchés.

J’assume donc la brièveté brute de ces quelques phrases de la matinée, déjà censées répondre à l’exécution de l’article du jour précédent, qui témoignent du changement de vitesse et de l’entrée dans une autre réalité : celle de la pleine concrétude. Je n’y ai personnellement jamais échappé, sur aucun projet de mon cru. Véritable passage du mur du son, le bang supersonique de l’entrée - pas encore en scène, mais déjà en jeu - de tout mon être, à travers la foultitude de ces accessoires tout à coup sortis de leur local pour être mis dans le camion, m’a encore une fois, secoué jusqu’à en éprouver une vive émotion juste avant de partir rejoindre l’équipe qui m’attendait ponctuellement au lieu du rendez-vous donné.

Vu de l’extérieur, ça a pu sembler n’être qu’un petit déménagement, guère plus imposant que celui d’un étudiant ; de mon point de vue, ça représente la centaine de pièces composant mon mobile en kit, qui ont soudainement été concrètement acheminées vers le lieu de leur assemblage. J’ai eu l’image d’un biplan monoplace, dont la quantité des petits et grands éléments étaient répartis dans diverses caisses de tailles différentes, adaptées à chacun d’eux. Gouvernail, stabilisateur … le tout en toile et cannes de bambou ; tous les composants, des plus minuscules au plus volumineux, sont partis d’un trait, pour être montés ensemble selon un plan bien établi, dans le grand hangar aéronautique. Venant de digérer sa dernière exposition, l’immense halle à zeppelins du Générateur, était quasi vide et à nouveau en sommeil à notre arrivée. Nous avons déchargé camion et voitures, rapidement et sans cris, en prenant soin de ne pas le réveiller de sa torpeur provisoire. Le monstre sera alerté de notre présence dans ses entrailles bien assez tôt. Les premières accroches que Jérôme a effectuées ne l’ont sans doute pour l’instant que légèrement chatouillé, pas plus que les essais vidéo, encore discrets de Guillaume. Valérie, Any et moi-même entre deux eaux, ne l’avons pas davantage énervé avec nos préparatifs modestes. Demain sera un jour plus aventureux et nous infesterons sa muqueuse anesthésiée, bien davantage. Mais il en faudra plus, assurément, pour qu’il y réponde par toute l’ampleur de sa puissance. C’est pour vendredi, puis toute la journée de samedi, qu’il nous réserve rage de dents et maux d’estomac ; agacements de toutes part qui commenceront à lui faire agiter violement la queue, avant de fulminer tout à fait. Il sera alors parfaitement dispo pour mettre en route le manège hétéroclite que nous allons lui greffer afin que tous nos moteurs profitent de la dépense d’énergie du colosse.

Par son grand espace résolument vide, hostile à toute trace sur ses murs des passages précédents, le Générateur se moque bien des démangeaisons que lui provoque la vermine qui quelque fois l’infeste. Il sait bien, dans sa volumineuse tête de cachalot, que tout sera oublié demain, une fois l’évènement vécu, comme si rien n’avait jamais eu lieu. Pas l’ombre d’un artiste ne se profilera plus à nouveau alors, grisâtre, blanche ou sombre, lorsqu’il aura décidé d’en recracher les os impeccablement nettoyés au dehors. Il retrouvera son calme et son temps suspendu, une fois l’aventure liquidée, la concluant d’un terrible rôt de dédain satisfait. Vide du Générateur, vide abrupt de mes lieux familiers, habituellement noyés sous la profusion et par le chaos de leur paysage envahi d’objets, de feuilles volantes et d’instruments technologiques. Pour quelques jours, appartement et local raisonneront, pareils à des églises, de l’absence de toutes présences permanentes, hors la mienne, enfin libérée d’entrave. Je peux effectivement depuis ce matin, prendre mon petit séjour pour une salle de bal, sans plus avoir à me contorsionner entre les malles pour aller me brosser les dents. Le passage de l’entreprise rêvée à sa réalisation a du bon, ne serait-ce que pour cette raison.

Le grand dirigeable stationne à quelques mètres au-dessus du sol ; nous attend, vous attend, attend le coup d’accélérateur de mes partenaires, pour gonfler en grande pompe, son ballon disproportionné. Le sommeil, dont la pression incisive me taraude, me fait signe également en s’impatientant de mon obstination à écrire contre ses rappels à l’ordre. J’écris ses dernières lignes en ne résistant plus à lui céder. Demain, à nouveau, la journée risque d’être longue. Je quitte encore une fois plus tôt que de coutume, le repaire familier de ce blog et de certains de ses chaleureux/ses lecteurs/trices, pour, je le sens par avance, être happé par la suite nocturne de ce rêve incongrûment éveillé, où le squelette et l’enveloppe du Hindenburg ne sont plus consumés par la redoutable dévoration des flammes, mais prennent place, en lévitation dans le gosier d’une créature de béton et d’acier, l’avalant tout entier autant qu’il se prête à sa construction.

Bêtes dans la bête, mise en abyme de poupées russes au gigantisme préhistorique, Grandgousiers, Gargantuas et Pantagruels remontent en cordée fantastique des livres-disques de mon enfance pour me prendre dans leurs mains de géants comme des marchands de sable aux sourires boulimiques et férocement rigolards. Le compte à rebours des grosses têtes est lancé. Peut-être bien que finalement, l’incendie adviendra et embrasera le bûcher festif de sa Majesté Carnaval, pour l’amener à périr dignement dans les crépitements de sa fantaisie bouffonne. Le rêve m’en dira peut-être plus long en bon reporter de la nuit qu’il est toujours. Si bien sûr, c’est le cas, je ne manquerai pas de vous en informer. Bonne nuit donc, les petits. C’en est fait, la Grande Ourse de midi-minuit, grand chariot ou grande casserole, m’emporte. Je dois veiller à suivre ses injonctions et ses grognements plus tentants que terribles, sans pour autant faire le tour, ne serait-ce que d’un seul cadran, tant je serais enclin à en faire dix.

Journal des Parques J-5

David Noir - Les Parques J-5

Première nuit blanche. Inévitable. Elle sera passée vite. J’ai pris au fur et à mesure des années, l’habitude de considérer mes nuits comme la succession de quelques heures et non, comme étant plus jeune, un pan entier qui s’oppose au jour. J’espère que ça reviendra. En attendant, j’en suis déçu, mais ceci sera le post, j’imagine le plus court de ce journal. 1/4 d’heure pour l’écrire quand d’ordinaire, je m’en octroie 4 à 5.  Dans un quart d’heure, je serai dans ma voiture ; dans 2h, nous serons en train de charger le camion ; dans un peu plus de 3, nous arriverons au Générateur pour tout déballer et commencer l’installation. Rien que de très banal pour n’importe quelle compagnie de théâtre. La différence aujourd’hui pour moi est de sortir soudainement mon travail des derniers mois à l’extérieur. Tout ça va commencer à aller se promener par là-bas, à Gentilly et je suis contraint de passer moi-même à une autre phase …

Je dois m’interrompre là. Je me douche, charge ma voiture et … continue tout à l’heure. Enfin ce soir, après mon cours… je rattrape les choses. Je ne lâche pas en tous les cas. Je me sens privé de ne pouvoir développer ce post comme à l’accoutumée. Je prendrai ma revanche plus tard.

David Noir - Les Parques J-5
Une image de bien avant, ajoutée bien plus tard

Journal des Parques J-6

Hôtel Paradoxe
Hôtel Paradoxe

Détente au cœur de mon rythme effréné, parenthèse enchanteresse, incursion d’un peu de soleil de minuit dans ma nuit noire, résolument jamais glauque, mais travailleuse comme celle d’un mineur de fond noctambule, je prends avec bonheur la résolution de répondre positivement au pneumatique reçu le matin même, m’informant de l’invitation qui m’est faite de séjourner pour un soir à l’Hôtel Paradoxe. Any Tingay et Anne Dreyfus, en quête elles aussi d’un air neuf, décideront de m’accompagner et d’être du voyage. En quelques heures à peine, nous arrivons en vue de la résidence située sur les hauteurs de radio Libertaire, dont les pics déchirés s’affrontent dans le paysage bouleversé du désordre anarchique, sous un ciel de tourmente rouge et noir.

89.4, les coordonnées transmises par l’opératrice étaient exactes. Le bâtiment se dessine dans toute l’ampleur de son équilibre improbable, planté par le faîte dans le sol rocheux. Nous entrerons par les caves au sortir desquelles les couloirs d’un abri construit durant l’apocalypse cyberpunk par les réplicants et abandonné depuis, nous mènera à l’accueil. Ainsi arriverons nous rapidement à destination, grâce au plan tridimensionnel reçu dans nos boîtes mails, aussitôt nos réservations confirmées et que nous suivons scrupuleusement pas à pas, craignant de nous égarer dans le dédale organique qui nous entoure. Il s’avère en effet, que l’hôtel vit. Ses hauts murs ne sont pas de pierre, mais bien constitués de peaux, de chairs, d’os et de sang. Progressant, nous le sentons palpiter autour de nous, percevant sans doute notre présence dans ses entrailles. L’emballement et la puissance du rythme de son pouls à nos oreilles et sous nos pas, nous confirment aller dans la bonne direction et que nous approchons du cœur.

Après avoir grimpé quelques escaliers montants puis descendants et remontant à nouveau, nous arrivons enfin au seuil de l’impressionnante bâtisse, rendue désormais célèbre pour le déroulement particulier du temps qui s’écoule entre ses murs et dont l’étude n’a de cesse de dérouter les observateurs scientifiques. Parfois à rebours ou prises d’une accélération folle soudainement calmée par un retour à la normale, les minutes paradoxales s’égrènent sans souci du sens commun attribué d’ordinaire à leur nature obéissante. Bref passage à la réception pour récupérer les clefs de nos chambres, accueillis par une réceptionniste portant le nom d’une aube à la Murnau, tourmentée par le retentissement des coups de feu du casse du siècle, mais finalement paisible, Aurore Laloy nous invite à délasser nos jambes, éprouvées par notre voyage rapide, vif et intense, à dos d’Hydre, d’éléphant et de cow-boy gardien de vache à lait, dépêchés à notre attention et dont nous avons dû incessamment compresser les flancs pour qu’ils avancent. Suivant son conseil, nous nous rendons à cette intention dans le vaste parc privé de l’Hôtel Paradoxe, non sans avoir rendu son salut comme il se doit, au personnel affable et impeccablement distingué, réuni dans le hall, suivant un protocole très strict s’appliquant à l’arrivée de nouveaux visiteurs. François, concierge au gros trousseau, Orfo, veilleur de nuit dont nous apprendrons qu’il rôde la nuit, hagard dans les étages, mais qu’il ne faut pas s’en effrayer, Arnaud, docteur des urgences sonores en faction, au cas où ; Équinoxe, barmaid perchée au zénith de l'équateur terrestre, Mailyss, la standardiste, nous réservent un accueil qui n’est pas sans rappeler celui que nous avions reçu lors de notre lointain voyage diplomatique, maintes fois reconduit depuis, chez les Transsexuels de Transylvanie. Plus tard, nous croiserons dans l’entrebâillement d’une porte, la silhouette furtive d’Automne poussant son chariot de bois et de cordes, vraie femme de chambre et fausse québécoise, venant de changer les draps de nos lits pour la nuit qui s’annonce. Mais loin de nous coucher, nous découvrons, camouflées par les bosquets à la française ornant l’extrême sud du parc, les ruines d’un vieux manège à la statuaire hétéroclite, semblant pourtant encore fonctionner. Un moment stoppés dans notre marche et interloqués, Any se décide à faire un pas décisif vers l’étrange carrousel et déclanche alors, comme si elle avait coupé le rayon de quelque système photoélectrique caché, la mise en mouvement rotatif des figures de bois transpercées de leurs axes. Les lumières déjà allumées à notre arrivée, se mettent à clignoter ; le son hasardeux d’une musique venue d’une région de l’espace ambigu occupé par les Killer Clowns, se lance jusqu’à trouver la stabilité de son équilibre. Aurore, apparue comme le chat d’Alice sur le dos d’un cheval d’ébène nous fait signe de la rejoindre. Un instant hésitant/es, nous nous exécutons, Anne, Any et moi et enfourchons nos montures sans difficulté, bien qu’elle soient déjà rapidement parvenues à une vitesse respectable. Montant et descendant au rythme des animaux fantasmagoriques qui les portent, le staff de l’hôtel au complet est là, invisible jusqu’alors à nos yeux, tant que nos pieds étaient restés en contact avec le sol. Bientôt, tels des centaures, ils se fondront en leurs destriers magiques pour ne faire plus qu’un avec eux. Clyde en virée, venu sans Bonnie, mais portant sur ses épaules, Médée lavée provisoirement du sang de sa progéniture, surgissent soudain du plancher mobile, tandis qu’un oiselet au chant de basse profonde, du nom d’Emilien, scande avec gravité qu’on a voulu l’attraper. Le manège tourne alors sans qu’il ne soit plus possible d’en entraver la course. Les chambres parfaitement mises en ordre ne l’étaient que pour le décor. Nous comprenons, pris/es d’une légère transe agréable comme une brise, que c’est avec, entre les jambes, ces créatures, que nous passeront la nuit. Avant d’être absorbé totalement par la succion du vortex de ce monde attractif, je me souviens que je suis venu, muni par hasard d’un petit enregistreur de poche dont je sens la pression sur ma cuisse. Discrètement, à l’insu des êtres qui m’entourent, j’actionne délicatement le bouton Rec, dont le volume cubique est sensible à mon doigt au travers de l’étoffe de mon pantalon. Nul n’en saura rien. En voici rapportées, comme témoignage attestant de la véracité de notre étrange aventure, la trace volatile de ces images sonores. Écoutez.

Hôtel Paradoxe - Réservations

Journal des Parques J-7

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"Nu comme un ver" avec Georges Milton, réalisé par Léon Mathot - 1933

Je vais bientôt savoir si cela a du sens d’aller au bout de ses forces. Mon cerveau est tellement brouillé par la quantité d’éléments qu’il a gérés chaque jour depuis des mois, que je rêve de choses, de personnes et de lieux, sans plus arriver à savoir si je les ai réellement faites, rencontrées ou vus. Je croyais avoir soutenu des rythmes infernaux à plusieurs étapes de la réalisation de La Toison dort, quand il fallait bâtir un épisode par mois en solo ou élaborer la dernière version, créée au Générateur sous une forme collective,  à l'origine des Parques. Aujourd’hui, ces divers moments me semblent le tout-venant de la création ordinaire.

Ce qui est indispensable, ce n’est pas tant que les choses soient faites ; c’est qu’elles soient sorties de votre tête parce qu’elles ont été faites. Dès lors, je n’ai pas trouvé d’autre issue que de les concrétiser. Ne pas les faire par lassitude ou les refuser, aboutit à laisser s’emmagasiner un véritable amas toxique de déchets non traités à l’intérieur de soi et tout particulièrement, entre ses connexions cérébrales. Cela va du plus petit détail, comme trouver tel accessoire au meilleur prix, le commander de façon à le recevoir dans le bon timing, entrer sur ordinateur une facture mise de côté, jusqu’à la fabrication de montage vidéo ou d’images. Le problème n’est pas dans ce qu’il y a à faire, mais dans la quantité incompressible et ininterrompue d’évènements à traiter. À moins de renoncer à des pans entiers de réalisation ou à me laisser aller à me mettre en grandes difficultés en faisant l’autruche, il n’y a pas d’autre alternative que de répondre le plus possible aux exigences de ce que j’ai moi-même créé.

Étrange effort dans le contexte duquel le temps de faire un café est réellement pris sur autre chose. Je ne me demanderai plus pourquoi des gens courent des marathons pour le « plaisir ». Jusqu’à ces textes quotidiens que je ne peux m’empêcher de produire et dont la rédaction est terriblement chronophage. Ce qui est devenu pour moi, vraiment intriguant, c’est de me demander « qu’est-ce qui » gouverne tout cela ? C’est probablement la question de fond qui m’habite et qui pose également celle de la distance. Sprinter en tête de peloton amène à se mettre hors de portée des autres. Quels autres ? Il ne s’agit pas d’une course où je dispute quoi que ce soit à des concurrents. Je suis seul avec moi-même dans cette épreuve et ne retrouverai la présence de l’équipe et des spectateurs, réellement que le jour J. Ce jour là, je n’aurai plus rien à faire, que me laisser porter. Car si je mets sur pied cet objet complexe et bizarre, c’est aussi pour me payer des vacances. Vacances de quoi ? De tout, je crois bien. De ma vie telle qu’elle se déroule. N’y pouvant désespérément rien changer, je mets en place un suicide agréable. Une alternative à la vie qui ne réclame pas matériellement de sacrifice à la mort. Un entre-deux dans un pays factice que je n’aurai plus qu’à visiter parce que, peuplé par mes partenaires et celles et ceux qui viendront, il sera devenu méconnaissable. Comme une lande abandonnée ou sauvage qui tout d’un coup, s’urbanise. C’est ce que, dans ma conception, un spectacle vivant doit être. Un souvenir dont on peut se remémorer tous les détails comme si on l’avait vécu et qui, le jour venu où il s’incarne de façon tangible, n’a plus du tout la silhouette familière qu’on s’était imaginé lui avoir connu. Là aussi, la distance imposée par l’évolution des formes vivantes joue à plein. Je ne me figure donc pas, le jour de notre première, donner enfin corps à une image fantasmée, mais au contraire, rencontrer des années plus tard, un ancien camarade vieilli et changé. Est-ce mon enfance toute entière qui se trouvera ainsi réhabilitée et remodelée par les ans et les visiteurs, passagers de sa mémoire ? Je ne le crois pas et n’en nourris pas l’espoir. À l’opposé de ce que l’on pourrait imaginer, il n’y a rien de nostalgique dans ma démarche. Mon univers d’enfant est pour moi un matériau, rien de plus. C’est mettre ce bagage à l’épreuve de l’actualité qui m’intéresse. « Puis-je encore vivre aujourd’hui avec ce dont je suis fait ? » est une question à mes yeux plus pertinente et qui peut être reprise par n’importe qui, qui avance en âge. L’adaptation au monde qui court met encore en jeu la distance. Peut-on le rattraper, lui qui s’est mis soudainement à avancer à enjambées doubles ou triples de ce qu’on a connu ou eu la sensation de vivre ? Je tente le pari. Je ne veux pas vivre davantage retenu par le passé, par tous les passés quels qu’ils soient, même les plus récents. Il s’agit de tout faire éclater avant de ne plus en avoir la force ; de tout mettre sur le tapis et foncer dans ce tas pour qu’il se désintègre ; pour qu’il vole en éclats de toutes parts en un strike monumental. C’est mon plan. Je n’en ai pas d’autre. Aussi, dans ce but, ai-je embarqué la cargaison maximum, non pour survivre grâce à elle, mais pour tout flanquer par-dessus bord.

« Nu comme un ver » est le titre d’un film de 1933 (encore cette année obsédante qui engendra Hitler, King Kong et ma mère !) réalisé par Léon Mathot, avec en vedette, le comédien et chanteur fantaisiste Georges Milton, au style plus parigot encore que Chevalier et tout aussi connu à son époque. C’est lui l’interprète de la célèbre chanson bien de chez nous, qui contient dans son refrain « faire pisser Mirza, c’est pour mon papa, les dessous troublants c’est pour ma maman … » Plus connu encore est « La fille du bédouin », qui fait toujours, je suppose, les beaux jours des festivités en maison de repos. L’argument du film nous met en présence d’un homme d'affaires, très riche, qui relevant un défi, parie qu'il peut recommencer sa carrière à zéro. Il gravira ainsi à nouveau les échelons de la société et, une fois redevenu riche, rencontrera l’amour. Afin d’accomplir son exploit, je me souviens qu’il demande à être laissé, dépourvu de tout, sans vêtement, ni argent au beau milieu d’un champ. Je dois dire que c’est tout ce dont je me souviens du film, l’ensemble m’ayant paru assez pénible, notamment à cause du jeu outrancier de Milton, dont j’avais trouvé le personnage arrogant et peu sympathique. Le film a dû être diffusé au ciné-club de Claude-Jean Philippe, un vendredi soir. Comme bien souvent en ces occasions, je l’ai regardé en compagnie de mon père, sûrement ému de revoir un des longs métrages sortis durant sa jeunesse. Je me rappelle avoir été également frappé par la ressemblance de l’acteur principal avec Béla Lugosi, dont il avait la coupe de cheveux plaqués en arrière et la même rondeur de visage qui m’a toujours semblé difficile à faire cadrer avec l’image que je me faisais du comte Dracula, rôle qu’a tenu au cinéma le grand acteur hongrois à plusieurs reprises. Peu importe, en l’occurrence, il ne s’agissait pas de décerner le premier prix du concours de l’acteur le plus grimaçant, mais de comprendre ce qui, malgré tout, m’avait quand même tenu en haleine jusqu’au bout de ce film peu enthousiasmant. Je crois bien que l’anecdote scénaristique de départ en était la seule et unique cause. Je ne veux pas dire que j’ai vu un homme nu à cette occasion - la réalisation ne se le serait pas permis dans un film destiné à être aussi populaire et avec une pareille vedette dans sa distribution. Non, je me souviens que les hautes herbes du champ étaient particulièrement bien fournies pour qu’on ne voit que le haut du torse potelé de Milton. Je crois d’ailleurs que le plan est juste assez long pour donner son sens à l’histoire et justifier son titre. C’est uniquement, l’idée d’être ainsi volontairement seul et totalement nu, livré à soi-même et à sa débrouillardise, à quelques kilomètres d’une ville que l’on s’apprête, non à fuir, mais à investir - voire dans ce cas, carrément à conquérir, qui m’a interpellé.

Si j’en croyais ce cinéma patriote, impossible n’était pas français. J’aurais pu m’en contenter, mais le plus important fut que ce script recelait une notion qui fit son chemin dans ma tête depuis : il y avait un plaisir à se lancer des défis et surtout, que la liberté n’était jamais acquise et même, qu’il était bénéfique et vivifiant de temps à autre, de l’annihiler de son chef, pour mieux la reconquérir, quitte à la retrouver identique. Le chemin parcouru en serait sa nouvelle richesse. Ainsi je compris la nécessité de faire voyager ses désirs, parfois aux antipodes d’un relatif confort ; de les contrecarrer même, pour leur donner plus encore de force à exister. Pour les consolider.

Je ne fais pas du tout l’apologie de la frustration, que j’ai en horreur - en témoignent certains de mes posts - en disant cela. Je parle du besoin d’aller voir au-delà de ses désirs pour ne pas se contenter d’en être satisfait. La différence est de taille. Les frustrations entravent l’individu contre son gré, alors que pousser ses aspirations les plus importantes dans leurs retranchements, leur fait en exprimer l’essence. J’ai opté, en guise d’embarcation pour ma vie, pour la scène et la mise en scène. Chaque nouvelle aventure dans ces contrées, renforce mon acuité à y voir plus clair, affûte mes capacités à en détailler les mécanismes physiques et les lois, m’apporte davantage de précision pour en discerner les contours. Distances et angles de vues permettent de visualiser une géographie en volume. Dans mon cas, j’ai délaissé celle, trop terre à terre à mon goût, se contentant de tracer et rendre visible placements et déplacements, furent-ils de sentiments et d’intrigues, au cœur de l’espace et du rythme d’un spectacle. J’ai bien davantage aujourd’hui la sensation de mettre en scène et de proposer une dramaturgie vivante, en décalquant les rouages de mon labyrinthe psychique à la pointe de mon crayon sec, puis en demandant à mes partenaires de repasser aux pastels gras, sous les couleurs variées de leurs interprétations, les volumes que d’instinct, ils en feront sortir. Je tente une transmission osmotique de mon cerveau et de mes humeurs créatives.

À vous qui me lisez, je propose aussi de partir de ce plan multi dimensionné, quoique flou et lointain pour ceux/celles qui ignorent tout de moi, afin néanmoins, de faire sortir les murs de terre, pour que bâtisses et fortins de cow-boys suivent l’inclinaison de vos propres fils à plomb, il faut bien le dire - comme chez tout le monde - rarement d’équerre avec le sol.

Aux Dieux et aux Parques, durant ces quelques jours, d’avoir la bienveillance de les lester le moins possible, au cas où quelques enfances et petites libertés perdues à reconquérir, voudraient se donner le loisir de germer à nouveau, en poussant cette fois, un peu plus haut que les grands blés serrés du champ où elles ont été égarées.

Journal des Parques J-8

sexesMON CON BAT

L’évocation d’un « féminin » palpitant à l’intérieur même de ma verge d’homme, associée à l’idée de lutte pour parvenir à en être un selon mes critères, m’est apparue judicieusement exacte pour parler de mon identité masculine telle que je veux la dépeindre et la revendiquer. Fatalement, la similarité sonore du titre de ce post avec la traduction phonétique française du manifeste d’Adolphe Hitler n’échappe à personne, d’autant qu’elle a évidemment aussi contribué à susciter ce choix. Ce facteur provocant est bien sûr aussi susceptible de générer un intérêt à mauvais escient que d’inhiber un attrait que justifierait pourtant le contenu. Cette réflexion en particulier m’a donc, dans un second temps, retenu de l’utiliser. Pas uniquement par un principe éthique dont il est inutile de m’enfler à peu de frais ici, tant il serait banal de m’en réclamer, mais surtout parce que rien dans ma prose, loin s’en faut, ne va spécialement dans le sens de la doctrine nazie et qu’il y aurait des risques à y être primairement associé par un réflexe simpliste. Est arrivé finalement le troisième et ultime moment où j’ai décidé de braver le « danger » et d’assumer les à côtés de cet intitulé avec humour. Un portrait moins flatteur me pousserait à dire aussi : avec d’avantage d’honnêteté. Car si j’espère que ma prose diverge de celle, nauséeuse, d’un assassin de masse, il serait faux, tout objectif de déclencher une guerre mondiale mis à part, de ne pas vouloir me réclamer d’une forme de proximité pouvant se justifier pleinement entre nos modestes talents de littérateurs. En effet, il est indéniable que mon propos, lui aussi, s’exprime fréquemment sous forme de manifeste, qu’il est sous-tendu en profondeur par une « idéologie » artistique et affective et qu’il prétend contenir également en germe un plan stratégique d’existence, à défaut d’en proposer un axe purement offensif.

Aussi, bien que ce choix puisse prêter à controverse, vais-je le défendre tout en le modérant par cette introduction, afin qu’il ne nuise pas trop à mon véritable sujet de fond, qui lui, est déjà bien suffisamment objet de débats médiocrement menés, quand il n’est pas tout simplement parfaitement ignoré. Ayant, en bon soldat, plusieurs fois changé mon fusil d’épaule, je suis donc prêt à me lancer dans la mêlée, ou plutôt, à tenter d’en créer l’ancrage, tant elle me semble inexistante dans le paysage culturel de ce pays. Ces quelques lignes pourront sembler à beaucoup un apport incongru, voire sans objet, au débat social et esthétique. C’est justement cette invisibilité du Masculin et du Féminin en tant qu’identités particulières à force d’être trop visibles, l’un en tant que symbole de la puissance belliqueuse mâle, l’autre, par un surcroît de valorisation des appâts qu’il présente, en tant que synonyme unilatéral de l’érotisme, que je perçois quotidiennement et souhaite à nouveau dénoncer. Je tenterai d’y parvenir par un sincère appel à la raison, en invitant les plus réticent/es à décrypter plus simplement et avec moins de crispation, encore une fois, les beautés crues de notre pornographie pour ce qu’elles sont: d’émouvantes représentations de nos natures mâles et femelles. Pour moi, garçon, ces images ont les qualités, pour beaucoup d’être belles et pour toutes, de relater simplement le réel. Il faut passer bien sûr, pour s’en apercevoir, la fascination déroutante de l’excitation. Au-delà de générer et soulager les tensions sexuelles, elles peuvent nous ouvrir les portes vers d’autres vérités premières. C’est, paradoxalement, une fois la jouissance passée, qu’il faut y prendre garde.

Le portrait des sexes n’est pas difficile à faire. Aisément lisibles et variés dans leurs formes et leurs attraits, ils reflètent pour moi, la simplicité abordable des individus. Aussi curieux, voire choquant que cela puisse sembler à certains/es, ils sont à mes yeux, les visages de notre enfance. Même vieillissant, la peau devenue parfois plus flasque ou tombante, ils conservent une bonhomie, une fermeté rebondie qui leur confère un aspect « souriant ». C’est sans doute parce qu’ils sont capables de nous troubler et de nous exciter qu’ils oblitèrent la personne qui les possède au profit de la possession qu’ils nous inspirent d’en avoir. En ce sens, les sexes sont nos amis davantage que les gens, dont la tête exprime en premier lieu la promptitude à juger et dénigrer.

Les sexes sont sympathiques et partageurs. Il y a pour moi un cheminement hiérarchique de l’accès spontané aux corps qui va du sexe à la tête en passant par les pieds et les mains. Les pieds souvent malmenés, quand ils ne sont pas affreusement négligés ; couramment cachés dans les sociétés occidentales comme des substituts honteux d’ordre sexuel, premiers paliers d’accès à nos intimités avant le grand déballage ; soupçonnés d’être malodorants quand bien souvent, ce sont l’absence de traitement et l’enfermement constant qui les poussent à ces états extrêmes, sont un indicateur efficace de la nature intellectuelle et génitale des êtres humains. Il y a des pieds « naïfs », comme des pieds « nerveux », des « racés » comme des « vulgaires », des « sanguins » comme des « diaphanes », des « bêtes » comme des « futés », dans les deux sexes. Je sais, avec un faible pourcentage d’erreur, si je peux trouver une entente sexuelle et à quel degré, en regardant la forme et l’expression des pieds de quelqu’un. Relativement primitifs au regard de nos mains, ils sont le dernier avant-poste avant la voie royale menant aux parties génitales. Je suis aussi informé par eux, en dehors des liens qu’ils entretiennent avec mon désir sexuel, de la personnalité plus profonde de chaque être et particulièrement de son degré de maturité, parfois camouflé sous les masques faciaux dont nous usons avec virtuosité. Tout comme le sexe, le pied est brut et ne ment pas. Nous n’avons que peu de possibilité de leur donner une identité autre que celle révélée par leur nature. La pauvreté de leurs relativement faibles moyens d’expression fait leur richesse. Tout ce qui est « menti » par le visage est révélé par les pieds, dans le bon comme dans le mauvais sens. Complexes et prétentions de leur porteur/se sont mis à jour par leur observation. Pareillement aux sexes, nous ne pouvons que très peu les contrôler. Quoi qu’on fasse, à moins de les emprisonner ou de les effacer, ce qui constitue une base de nos rapports sociaux quotidiens, ils parlent sans qu’on y puisse rien faire, de leur langage primitif et dépourvu de duplicité. Ce sont les retardés mentaux de notre corps et ils y jouent le même rôle essentiel que les handicapés du même ordre, nous rappelant par leur seule existence, combien nous prétendons être ce que nous ne sommes pas. Fantasmes de gros ou de petits zizis, tout est là et on a tort de voir exclusivement du sexe dans ces quêtes courantes de l’esprit, quand il s’agit de rêves associés à l’idée de personnalités déterminées que l’on a soif d’être ou que l’on voudrait trouver dans un alter ego. Ou alors … c’est que le sexe ne se résume pas à ce qu’on dit qu’il est, ni par sa fonction, ni par le désir qu’il nous inspire. J’y crois profondément et c’est un sujet puissant, insondable et positivement explosif, qu’il me faudra plus de temps et de latitude d’esprit que je n’en ai actuellement pour m’y atteler en écrivant les pages de ce blog. J’y reviendrai assurément.

Notre corps est, tout le monde l’aura remarqué, incroyablement divisé de façon binaire. Il y a bien sûr la symétrie duale de nos membres et de nombre de nos organes apparents et internes ; cette symétrie est organisée longitudinalement suivant l’axe vertical de notre corps. Elle reflète le monde du visible, de nos pieds aux deux hémisphères de notre cerveau. Mais il existe, non une symétrie cette fois, mais au moins, "Une" frontière, si ce n’est "La" frontière nette, perceptible de l’extérieur et naturellement transposée aux organes, dont la jonction des deux parties qu’elle sépare fait de nous ce que nous sommes. C’est elle qui révèle le mieux notre double nature, matériellement invisible. Cet axe est celui des abscisses, qui signifie étymologiquement « scindée » et nous traverse horizontalement au niveau du nombril. Comme en géométrie mathématique, il est donc orthogonal à l’axe que j’évoquais plus haut. Selon un processus d’association qui m’est cher, comment ne pas s’émouvoir de la récurrence des lettres X et Y pour désigner à la fois les coordonnées physiques de tout objet ou espace, y compris nous-même et le choix qui a été fait pour élaborer le système de détermination sexuelle avec lequel la génétique fonctionne, séparant les êtres humains selon leurs chromosomes en xx et xy. La poésie est certes encore trop éloignée de la science dure pour influencer celle-ci par ses rapprochements imagés, mais rien ne coûte de se demander si, dans son intrinsèque recherche de cohérence, l’esprit humain n’a pas fait la relation entre une verticalité phallique caractérisée par le Y qui lui est dévolu et une horizontalité plane, ouvrant sur un horizon étal, apanage du X féminin. Si nous suivons cette logique, notre physionomie s’inscrit donc elle aussi, dans les dimensions déterminées par un axe des « ordonnées », dont le sens étymologique vient du latin du latin "ordinare" : mettre en rang (Wikitionary), qui ne cache pas sa rigueur martiale, et un axe des « abscisses », ligne dont nous sommes virtuellement traversés. Pour donner du volume à cette représentation à deux dimensions, il nous faudrait faire appel à l’axe des « Z », auquel je ne connais pas de nom autre que celui-là. La profondeur ne serait-elle pas identifiable ? Contentons-nous des deux premiers et intéressons-nous plus spécialement à cette coupure horizontale qui m’interpelle plus particulièrement.

Au-dessus : tête, mains, réflexion, conception, réalisation, langage. Au-dessous : sexe, pieds, fesses, désir « primitif », reproduction, jouissance, marche, course, fuite, défécation. Au milieu, ombilic, naissance, lien ombilical, origine. Et les seins alors, me direz-vous ? Il est vrai que, bien qu’appartenant chez l’homme comme chez la femme à la famille des zones particulièrement sensuellement sensibles, je leur vois un statut privilégié qui les attache néanmoins à la partie « mentale » de notre géographie physique ou du moins, tout à fait sociale. Symboles de l’allaitement ou de la force virile, ils appartiennent à la poitrine, donc au torse, constitutif des étages élevés du corps, et de ce fait, bénéficient d’un traitement de faveur. Même s’ils demeurent d’évidentes zones érogènes que l’on a plaisir à embrasser et manipuler, tout comme la bouche ou le lobe de l’oreille, nous pouvons les considérer comme « assimilés », au sens de l’intégration des populations minoritaires, car ils ne posent pas de réels problème d’obscénité socialement parlant. Évidemment, tout dépend du traitement qu’on leurs réserve en terme d’images. Aussi les raccorderais-je plus volontiers, comme ils le sont par nature, à cette zone de transit d’un monde à l’autre que constitue le tronc et qui, à mes yeux, du fait de son caractère « familial » (seins : maternité, nombril : naissance, pectoraux : défense virile du foyer), se trouve assez éloigné d’un caractère trop ostensiblement animal. Les fonctions naturelles du poitrail (étant également le siège de la respiration, mais surtout du cœur et de ses symboles) font des seins, des organes « diplomates », qui ont su faire leur place au soleil, tant au figuré qu’en pratique au « sein » de nos cultures. Cette vaste et majestueuse plaine, relativement neutre et à découvert, que représente le torse n’empêche de toute manière pas, que nous pouvons être lu/es comme une feuille de papier dépliée dont les deux faces mises en contact au préalable ne présentent rien de comparable à la symétrie parfaite observée dans la hauteur. L’X se révèle de ce fait, être l’anti Y par excellence ; la négation d’un test de Rorschach que l’on aurait voulu tenter par un pli dans ce sens inhabituel. Là, aucun fondu subtil faisant apparaître des créatures fantastiques hybrides ou connues, aucune illusion d’optique créée par le dédoublement d’une même forme. Rien ne colle. L’image obtenue est hétéroclite et ne donne pas de déesses bicéphales, ni d’Homme de Vitruve quadrimembre, dessiné par Léonard de Vinci. Voûtes plantaires incrustées dans la face ou en aigrette au sommet de la tête, selon qu’on fait le pliage au niveau du ventre ou à la jointure naturelle de nos jambes : on n’y verra rien de plus palpitant ni évocateur que quelqu’un se pliant en deux, remontant naturellement les membres inférieurs joints vers le haut du corps. Contrairement au pliage procédé dans l’autre sens, impossible à réaliser autrement que sur le papier, cette posture nous est banale, même si elle apparaît plus parfaitement exécutée par un/e contorsionniste de métier. L’animalité physique habite donc, de fait, la partie inférieure de notre corps. C’est sans doute normal pour beaucoup ; ça reste une particularité incroyable pour moi. Comme si l’évolution et les progrès de notre intellect, allaient et venaient timidement de nos mains à la tête et de la tête à nos mains, sans pénétrer plus avant les régions désertées du corps animal. Le dialogue se poursuit en privé depuis des millénaires, sans que sexes, pieds, jambes, ni anus ne soient réellement conviés à la table des négociations. Tout se décide en apparence dans ce petit entre soi. Nous savons bien pourtant, combien la douleur de n’importe qu’elle partie de nous-même ou l’appétit sexuel peuvent nous tarauder. Qu’à cela ne tienne, tant que c’est « tolérable », nous leur intimons l’ordre de parler plus bas, en sourdine ; au pire, d’aller voir dans l’inconscient si on y est. Ainsi en tous les cas, en avons-nous décidé d’autorité pour ce qui est de l’expression publique de nos parties génitales, jugées trop ânonnantes pour passer en classe supérieure.

Je vais tenter une ultime fois, dans ce dernier développement, de leur redonner droit de cité aux oreilles de toutes et tous ; ce que je fais personnellement, désormais ordinairement, depuis des années que j’ai pris conscience de la disparité injustifiée de mes échanges avec mon propre corps.

En vérité, notre part « inférieure » mérite une écoute plus juste qu’une simple réponse physique aux exigences que ses membres et organes font entendre. J’entends par là une écoute sociétale sérieuse qui finisse par nous y faire réagir un peu moins imbécilement ; ce qui, j’en suis sûr, changerait la face du monde et de ses horreurs quotidiennes. On ne pourra pas me rétorquer que baiser ou chier bénéficie de la même considération, ni des mêmes qualités et diversités de lieux dévolus à leur agrément, que manger, entendre ou voir. Les réprouvés processus ne font pas partie intégrante de la Culture, si ce n’est en discours techniques, sentimentaux, plus rarement sociologiques. Ne pouvant nier leur importance vitale, la société entend leurs revendications comme celles de parents pauvres, lointains cousins de nos intelligences ; bien obligée de se conformer à leurs besoins, mais souvent de façon trop hystériquement exceptionnelle pour l’un ou grincheusement expéditive pour l’autre. Le film de Dick Turner, La grosse commission, auquel j’ai eu le plaisir de participer, est un des rares exemple à ma connaissance, de dissertation cinématographique sur le fait qu’on ne se retourne pas volontiers sur nos selles une fois produites, hors la motivation anxieuse d’y détecter une maladie supposée. C’est pourtant le contraire qui est dicté par la nature. L’interprétation des images et des odeurs est donc, elle aussi, évidemment fruit de nos éducations. Autant peut-on dire objectivement qu’il existe des odeurs fortes et des plus faibles senteurs, autant penser qu’il nous est naturel de les apprécier ou de les fuir avec dégoût est purement faux et culturel ; les mondes de la faune et des nourrissons que nous avons été sont là pour nous le prouver.

Mais la volonté d’éduquer dare-dare,

- et non de civiliser ; on associe de façon trop simpliste, raffinement et morale bourgeoise ou traditionaliste chez la plupart des peuples. Rien de rationnel n’empêche de rêver une culture dont les valeurs de fond seraient basées sur le respect attentif de nos instincts premiers. Aimer sainement les acteurs de ses pulsions n’est pas antagoniste avec le développement d’un cerveau performant et peut-être même, supérieur au nôtre, gâché qu’il est, à temps quasi plein, à être utilisé comme chien de garde de nos débordements. Pas très glorieux pour la puissance de calcul et de création d’un pareil organe -

... est si prégnante, que le vite fait, mal fait inspiré de la panique qu’inspirent les pulsions - et encore d’avantage à propos de l’enfant - pousse les éducateurs à penser que chaque âge mérite son étape de croissance indispensable, adéquate et conforme à ce que lui demande l’insertion sociale. On peut trouver cela pratique si le but est de normaliser les populations. On peut également penser qu’une souplesse plus adaptée aux véritables individualités donnerait autre chose. Sans faire de sondage, il est facile dès à présent de constater qu’il y a encore beaucoup trop de déviances, violences irrationnelles, comportements insensés qui courent les rues et les familles, malgré le cadre restreint donné aux usages, pour clamer être certain de la qualité des performances de l’attention portée au développement.

L’apartheid entre corps social et corps animal est encore trop banalement la norme, pour qu’il en soit autrement. Les sexes, chattes et queues, sont toujours pétris de l’innocence de leur faible culture - et c’est mieux que cela reste ainsi, si par un malheur désolant, la culture du sexe devait équivaloir à une simple et réductrice connaissance pratique des actes ou servir de supports, en tant que potiche de salon, à la psychanalyse, comme c’est le cas actuellement.

À mon sens, il y a mieux à leur faire faire que cette figuration intelligente à laquelle nous les avons abonnés. Cerveaux animaux, moteurs de la reproduction et par extension de celle-ci, du désir de nous unir, les sexes nous offrent leurs visages anonymes, dépourvus d’yeux comme des larves primitives mus dans la vie, par une poignée de fonctions seulement. Je les vois tels des tamagotchi bien vivants, sur lesquels il faut veiller sous peine de les voir s’étioler en de misérables organes fonctionnels que l’on sort et rentre par obligation contraignante, comme un chien que l’on n’aime pas. Les sexes se décryptent comme des galets roulés par l’océan, des runes mystérieuses dont les pictogrammes symboliques sont faits de veinures et de replis. Leurs photos, leur contact qui n’implique pas d’en avoir le désir de consommation, composent l’infinie collection de petits bibelots de chair et de mémoire qui me rendent l’humanité sympathique. Derrière chacun d’eux se cache une personne, propriétaire et maître incontesté, à qui bénéficie toute stimulation de leur caractère hautement excitable. Petits esclaves dociles et fidèles, ils font de leur mieux pour afficher un avatar avenant de celui/celle qui les porte, à distance des traits du visage, qui, bien plus que le dessin des formes d’un nez et de deux yeux, reflètent l’expression mentale de la personne. Photos de l’un et de l’autre devraient figurer sur nos CV et papiers d’identité, pour rendre fidèlement qui nous sommes.

Comme la voix entendue à la radio, le sexe vu en premier avant le visage - comme cela peut être le cas dans les rencontres par annonces sur Internet - nous fait découvrir l’étendue de la possible supercherie qui s’immisce, une fois le tableau complété par la tête, entre la frimousse joviale ou intrigante du sexe et la gravité refermée ou la fausse pudeur de l’âme. De joyeux/se, détendu/e et excité/e qu’on était, on découvre avec surprise et parfois angoisse, la bannière sérieuse et impressionnante du visage qui flotte au sommet de ce corps, dont la chair sans a priori nous avait attiré/es. Sans doute les lèvres dodues plaisantes à pincer comme des joues d’enfant malicieux, les glands à bout rond et rouge comme de bonnes pommes cirées, les testicules affectueux roulant dans la paume des mains n’ont-ils pas d’autre âme que celle qu’on prête aux animaux de compagnie et c’est bien ainsi. Si vous savez les aimer autrement que comme de purs organes fonctionnels, uniquement égoïstement pour le plaisir qu’ils délivrent, mais aussi pour le charme de leur être propre, telles les braves bêtes qu’ils m’évoquent, toutes entières tendues vers vous et vos moindres agissements, les sexes, mieux que leur maîtres et maîtresses, sont des compagnons fidèles et peu exigeants qui ne réclament finalement que caresses et hygiène. Ils sont certainement une des meilleures parts de nous-mêmes et la société le leur rend bien mal en se refusant à hisser au rang de poèmes vivants leur expressivité naïve au sens où on l’entend pour les Arts premiers. Y voir plus que des pourvoyeurs de jouissance ou de miction est leur rendre grâce. Ils le méritent pour toutes les fois où ils rendent supportable par leur disponibilité indéfectible, l’ignominie de leurs hôtes et hôtesses, qui feraient mieux de s’inspirer des comportements qu’ils nous dictent avec une fraîcheur enfantine, plutôt que de les brider ouvertement pour mieux les exploiter en secret. Les parts d’une enfance animale qui nous composent sont inaltérables, mais réclament, pour que nos têtes pensantes, siamoises de naissance de nos organes génitaux, vivent mieux en leur compagnie, de leur faire publiquement la place réelle qu’elles occupent dans nos cœurs. C’est, entre autre, cette tendresse naturelle, inspiratrice et objective, que je propose de mettre en œuvre ; à propos de laquelle je désire faire réfléchir et agir.

Journal des Parques J-9

David Noir - Cannes 1985

David Noir - Cannes 1985
En version "Homme qui venait d'ailleurs" avec mon amie Rania, la veille de "l'incident" - Cannes 1985

Comme la silhouette d’un rocher dont la forme particulière et familière émerge, m’indiquant que nous entrons dans la zone littorale, le cap symbolique de la dizaine de jours nous séparant du terme du voyage vient d’être passé. Une fin de traversée annoncée, pour commencer l’histoire sur la terre ferme, le temps de débarquer quelques jours, avant qu’elle ne poursuive ses circonvolutions dans ma tête et peut-être dans la mémoire des interprètes et de quelques spectateurs qui auront assisté ou pris part à notre passage. Les choses se bousculent donc, pas tant matériellement malgré les dizaines d’actions à accomplir encore, que dans mon esprit. L’achèvement d’un itinéraire est à la fois une ouverture sur l’inconnu et la compilation des événements passés.

Les Parques d’attraction, qu’est-ce que ça sera ? Une anecdote autant qu’un aboutissement. J’ai fait en sorte de distribuer les cartes pour que chacun/e puisse jouer la partie à la mesure de ce qu’il/elle saura miser. Rien n’aura été répété entre mes partenaires et moi, hormis ces lignes incessamment reconduites de jour en jour, constituant à mes yeux un parcours de mise en scène, une carte géographique des humeurs qui me constituent et que je pousse à favoriser chez les autres. La malléabilité volontaire des corps et des esprits est le passe-droit pour accéder aux commandes. Je l’ai dit, je donne tout à condition qu’on me comprenne. Je n’exerce pas de contrôle sur l’exécution des ordres. Ce n’est pas une affaire de confiance, mais un principe de réalité. La confiance est là au départ, dans l’engagement que je propose. Reste à passer l’épreuve. Il n’y a pas de jury à ce concours. Un miroir brisé, tombé au sol, dont quiconque peut saisir les morceaux suffira à tenir cet emploi. Le pivot de la grande psyché a cédé sous son poids et les rotations trop nombreuses autour de son axe. Mes débris ne sont pas aptes à être recyclés en verroteries. Trop tranchants, trop petits, ils ne sont que ce qu’ils sont. Des reflets d’images fragmentées, qu’il faut incliner savamment à la lumière pour y lire un quelconque dessin. Leur nombre n’est pas un problème. Il y en a suffisamment pour tout le monde et au-delà. Chacun/e verra s’il/elle trouve un emplacement adéquat à la forme de chaque pièce du puzzle, dans les zones où le verre est manquant et dont les limites de l’espace, géométriquement accidentées, pourront l’accueillir, à l’intérieur du cadre de sa propre glace fissurée. La mosaïque qui en résulte in fine est le rôle.

Avec pour seul guide, cette image composite, il s’agira de partir à l’aventure et tenter de dégager momentanément de son rouet, le fil de son existence au profit des scènes qui passent à sa portée. C’est ce que le langage courant nomme « se prêter au jeu ». Que chacun/e se rassure, comme il est dit, ce n’est qu’un prêt. Vos costumes d’hommes et de femmes, intacts, les poches non fouillées, vous attendront sagement au vestiaire. La vie déguisée, pour exigeante qu’elle soit, ne réclame pas le sacrifice de vos peaux. Elle n’impose que la candeur du regard. J’ai eu l’occasion d’en aborder le sujet et le répète, la candeur, suivant ma vision, ne fraye pas avec la naïveté. Elle est disposition de l’esprit reformant le canal originel de la perception, là où la seconde n’est que bêtise satisfaite attendant d’être éclairée de la lumière de l’intelligence. Nous regorgeons malgré nous bien assez de sa matière stockée en surface comme de la mauvaise graisse, pour ne pas s’arrêter à sa texture commune et aller plutôt puiser dans les limbes. Une fois ces quelques efforts accomplis, il n’y a plus qu’à laisser se mouvoir l’animal hybride, suturé par l’âme de Mary Shelley et chevaucher sur ses épaules, du haut de ce qu’il faut conserver de conscience pour que l’histoire advienne. C’est ainsi que je crée et écris ; c’est ainsi que je vous propose de vous joindre à cette visite de quelques heures en territoire épique, en habitant le corps de votre propre centaure.

J’ai obtenu de haute lutte mon dernier déguisement d’enfant à l’âge de onze ans. Acheté à la hâte le jour de mon anniversaire, ce fut une panoplie de Davy Crockett. Je me souviens du contexte et de l’objet comme si c’était hier. La grande boîte de carton, ouverte en façade, mettait en vitrine son contenu à travers un film plastique transparent, comme il en allait naturellement pour les jouets de ce type alors. Il devait être sept heures moins dix, ce 17 février 74 et le magasin était sur le point de fermer ses portes. Ce facteur s’ajoutait à l’ambiance difficile de ce début de soirée et renforçait la pression par le compte à rebours des dernières minutes qui s’égrenaient. J’étais en proie aux larmes et à l’hystérie depuis quelques heures déjà. D’un ton grave et anormalement solennel, mes parents embarrassés, étaient venus m’annoncer en fin d’après-midi, qu’étant désormais « grand », je devrai, à dater de cette année, renoncer à choisir un déguisement comme cadeau et mettre fin à une coutume devenue rituelle, pour opter pour un jouet de mon choix d’une nature plus éducative. L’audition du verdict déclancha sans délai, une crise mémorable, en tous les cas pour moi qui en fut le sujet. À force de souci pédagogique, mes parents, qui auraient sans doute mieux fait passer l’affaire en essayant de me présenter les choses comme une extension de mon univers ludique, avaient mis malencontreusement les pieds dans le plat en parlant d’éducation. M’apercevant de la manœuvre grossière, j’étais entré en rage autant qu’en un déferlement de suppliques comme si ma vie en dépendait. Je ne me trompais pas d’ailleurs. Il fallait défendre mes acquis mordicus. Qu’est ce que cette horreur de préoccupation éducative venait foutre dans le plaisir privé de mon anniversaire ? De quoi se mêlaient-ils, eux, supposés me protéger, en jetant un pavé aussi lourd dans la mare de mon enfance, qui trouverait bien elle-même le jour, la saison la plus adéquate, pour déborder en une rivière vers l’âge adulte ? J’étais sidéré, estomaqué, en colère plus que je ne pourrais le dire et par-dessus tout, souffrais atrocement comme si on m’avait annoncé ex abrupto mon entrée dans un orphelinat. Je tins bon ; hurlant, roulant par terre en me cognant contre les pieds du lit de ma chambre où on était venu m’annoncer la nouvelle. Bérénice apprenant de la bouche de Titus qu’il était résolu à se séparer d’elle au nom de la raison d’état n’aurait pas donné meilleur spectacle. « Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner » semblait me dire mon père. Sur qui, sur quoi, pourquoi faire ? Je ne comprenais rien à ces raisonnements qui me clamaient de quitter l’asile de mon enfance et ne voulais rien en entendre. Las et sans plus de cartouche, mes parents abandonnèrent la partie. Je m’étais bien battu. Mais l’heure tournait et nous n’avions que le temps de monter en voiture et filer jusqu’en ville avant qu’il ne soit trop tard. Trop éprouvé, je n’allais pas jusqu’à crier « Plus vite, chauffeur, plus vite ! » à mon père, comme lors du dénouement dramatique d’une romance, où la fraction d’une seconde perdue peut définitivement faire échapper la chance de saisir le bonheur, mais je serrais les dents à chaque virage, ne comprenant pas pourquoi la route n’avait pas été tracée plus droite. Enfin, nous arrivâmes. Les lumières étaient encore allumées à l’intérieur de la boutique et les portes de cette caverne d’Ali Baba s’ouvrirent à nous sans besoin d’un sésame. J’étais sauvé pour cette fois, mais doutais fort de parvenir à gagner l’affrontement prévisible de l’année suivante. En effet, je sus que je contemplais là, tout baigné de lumière, l’ultime costume de matador que j’enfilerai pour faire face aux chimères de mon imagination, jusqu’à leur mise à mort, cent fois renouvelée.

Le temps nous pressant, un rapide coup d’œil me fit choisir d’emblée les vêtements du courageux trappeur. J’avais découvert justement la bataille de Fort Alamo quelques jours auparavant, à travers le film de John Wayne à la télévision. Est-ce là que je rencontrai, incarné par Richard Widmark, pour la première fois, Bowie, sous les traits du colonel célèbre pour l’usage de son couteau et qui inspira son nom au chanteur ? Je n’en ai pas souvenir, mais c’est assurément le cas, puisqu’il est un héros notoire du film et du siège de ce fort qu’il défendit et où il laissa sa vie, comme tous les texans pris au piège de ces murailles, ce jour de mars 1836, face aux mexicains. Ce dont je me souviens en revanche, c’est que le film m’avait fait forte impression, mélange de terreur des combats et d’admiration pour les guerriers. Plus trivialement, je me disais que cette magnifique tenue en faux daim, avec toque de fourrure et armement complet, dont une réplique du fameux Bowie knife, m’irait parfaitement. Le nom du personnage qu’elle illustrait sonnait à mi-chemin entre un futur David pas encore adopté et la nourriture croquante d’un boxer, poussé hors de ma vie par les bons soins de ma mère et dont le deuil ne faisait que commencer. Il me convint également. Plus qu’un chèque à signer pour mon père, semblant finalement plus heureux de me faire plaisir que de sortir vainqueur de son rôle de précepteur, et l’affaire était dans la boîte.

Je passe sur le contentement retrouvé, les remerciements et les essayages, seul à seul avec moi-même et la silhouette de celui dont la chanson de la série télé éponyme résonnait à mes oreilles et dont je reprenais gaillardement les strophes et le refrain :

« Y'avait un homme qui s'appelait Davy, il était né dans le Tennessee. Si courageux que quand il était petit, il tua un ours du premier coup de fusil. Davy, Davy Crockett, l'homme qui n'a jamais peur. »

Magie des déguisement, il suffisait d’en passer un ; aussi longtemps que l’on croyait au rôle, on héritait des qualités du personnage qu’il était censé vêtir d’ordinaire. Et dire qu’on avait voulu me priver de pareilles défenses ? Quelque chose me disait que tôt ou tard, il faudrait à nouveau user des avantages protecteurs de vivre dans la peau d’un autre. Pour l’heure, je ne quittais plus, même pour dîner, la toque en fourrure magnifiquement reproduite, ornée de sa queue de raton laveur.

Ceux/celles qui ont fait le choix officiel d’abandonner les oripeaux de l’enfance avalent difficilement qu’on veuille, en grandissant, en conserver les atouts. La panique et même la colère parfois, les saisissent soudainement devant l’obstination à ne pas céder face aux arguments de la responsabilité sociale. La crise a changé de camp. Les vieux enfants savent garder la tête froide devant les déchaînements grotesques des adultes belliqueux. Il en est chez qui le réflexe de rage incontrôlée devient coup de poing donné sans avertissement préalable. J’ai rencontré l’un d’eux, un jour de mai 1985, sur la Croisette, à midi « tapante », pendant le festival de Cannes. Ils étaient en fait trois arrivant en sens inverse. Mais c’est celui dont le poing fermé me frappa au visage dont je me rappelle encore les traits et l’allure. Grand et dégingandé, portant bombers et casquette à l’arrière au sommet de son crâne de skinhead. Son regard charbonneux accrocha le mien, une dizaine de mètre en avant. Je pus lire la haine se forger dans sa pupille à cette grande distance et dès lors, un fil tendu, incassable, nous relia. Comme entraînés chacun par le mouvement d’un moulinet de canne à pêche qui nous aurait hameçonnés, nous nous attirions l’un l’autre, aimantés par l’intermédiaire de ce lien invisible, solide comme du nylon. Je vis le bras fléchir en arrière pour préparer sa détente et le coup partit avec la fulgurance amplifiée d’un ralenti de cinéma, traçant sa trajectoire au cœur de la ville qui en était le temple. Aucun souvenir de l’impact. Je partis en arrière, projeté sur le sol, devant les festivaliers en train de déjeuner en terrasse. Changement de décor. La conscience vague de la suite de la séquence ne me revient qu’à partir du moment où je me retrouve à quatre pattes sur le terre-plein séparant les deux voies du boulevard. J’ai vu arriver sur moi les deux comparses de l’échalas. Et puis plus rien. Aucun souvenir précis jusqu’à celui de me retrouver déprimé et choqué dans la salle de cinéma où nous avions initialement l’intention de nous rendre, mon amie et moi. Je crois que nous avons vu « Les enfants », un très beau film, hors compétition, de Marguerite Duras, mais ne suis pas certain que ce soit ce jour là. Ce que je sais, c’est que mon amie, Rania, avait tenu tête aux trois abrutis qui m’avaient agressé. Elle en avait récolté une claque, mais n’avait pas pour autant ravalé ses insultes à leur intention. C’est sans doute à elle que je dois que la situation n’ait pas empiré davantage. Je lui en suis, à ce jour, toujours reconnaissant. Pas seulement qu’elle m’ait épargné un massacre, mais qu’elle ait eu le geste spontané de s’interposer, comme en réaction naturelle à l’injustice de la situation. Est-ce son origine libanaise et l’histoire de son pays qui favorise en elle ce courage ? Je me suis posé la question, mais outre un certain rapport concret à la notion de combat, vécu de l’intérieur, c’était de toutes façons, son tempérament propre et ses qualités d’audace qui l’avait fait agir si lucidement. J’avais là un bel exemple de bravoure à saisir qui m’avait fait défaut dans mon éducation, trop préoccupée de vouloir m’inciter à un développement rationnel en me faisant abandonner ce qui me faisait rêver, plutôt que de m’éveiller aux réalités du monde en me présentant en plus et non à la place, les outils propre à assurer ma défense.

L’abruti et ses acolytes m’avaient attaqué sur une impulsion, ulcérés par mon aspect. Précautionneusement maquillé, les cheveux teints, aussi élégamment vêtu que je pouvais l’être, comme c’était mon habitude à l’époque, ma dégaine et ma mine ne leur étaient pas revenues. Outre le coup porté, une interjection de la bouche de l’agresseur apparemment effaré : « C’est quoi ça ?! », m’avait informé sur le problème d’identification que je lui posais. « Qu’est-ce » que j’étais donc et quelle réponse lui et son imaginaire limité pouvait-il y apporter ? La seule dont il fut capable fut de laisser s’exprimer sa pulsion violente. Sans doute avait-il été privé plus tôt que moi encore, de pouvoir chercher qui il était à coup d’essayages intempestifs. J’ai cru longtemps, tout comme lui peut-être, que c’était les signes apparents d’une sexualité ambivalente auxquels il s’était senti obligé de réagir comme à une provocation à son intention ou pire encore, comme à un reflet désastreux de sa propre image. C’est en effet l’analyse la plus facile à fournir et tout le monde - en fait personne, car, hormis Rania qui l’avait vécu, personne dans le petit groupe de cinéphiles en vadrouille que nous étions, ne sembla comprendre la gravité de ce qui nous était arrivé - personne donc, ne chercha à se satisfaire d’une autre explication que celle d’une homo-bi-phobie malheureusement répandue. L’affaire était ainsi close. Je m’en laissais convaincre et dû m’en satisfaire, bon gré mal gré, les années qui suivirent durant lesquelles je vécu avec.

Aujourd’hui, je sais que derrière le prétexte homophobe, tout comme celui de la violence faite aux femmes ou de tout autre racisme primaire comme ils le sont tous, se cache la haine de l’enfance persistante. Elle contient la détestation viscérale de tout ce qui peut être considéré de façon superficielle comme non phallique et de ce fait, voué à la soumission à la puissance des démonstrations de force. Ce sentiment est en fait grandement partagé, y compris chez les dragueurs les plus inoffensifs et les gens de pouvoir de la plus microscopique administration. Le présumé « soumis » est à sa place quand il peut être dominé sans contrepartie, quand il/elle obéit aux injonctions sans faire valoir son refus de se conformer au valeurs dominante du moment. Plus loin encore que l’homophobie, la misogynie, la pédophilie, l’abus et la violence commis sur les handicapés - y rajouterais-je le rejet qu’inspire une certaine catégorie d’artistes qui contient toutes les caractéristiques honnies à travers les exemples précédents ? - dont l’actualité ne cesse de retentir, il y a dans le noyau primitif de toute haine fondamentale, la volonté d’éradiquer ou de mettre hors d’état d’expression spontanée l’enfant qui n’a que trop duré, en soi et chez les autres. Dès l’adolescence, les enfants eux-mêmes, en pleine mutation, se trouvent pris dans ce syndrome qui oblige à se définir d’un côté ou l’autre de la barricade. Personne n’y échappe et on trouve des représentants de tous les types évoqués, de part et d’autre de cette frontière imaginaire. Déferlent alors dans les esprits troublés, la ribambelle des archétypes de ce qu’on doit être pour ne plus être assimilé à cette « race » d’inférieurs à laquelle appartiennent celles et ceux qui ne font pas le choix du seul déguisement sinistre auquel ils refusent un cintre dans leur garde-robe.

Curieux détail au regard de la violence du coup, je n’eu jamais aucune trace physique de mon agression. J’emploi un adjectif possessif, car c’est effectivement à moi que revient le privilège d’en avoir été la cible. Je le dis sans humour, mais non sans regret de savoir si la suite de ma vie eut été autre si le destin m’avait évité cette sale confrontation. Toujours est-il et je le dis à mes agresseurs, si par un extraordinaire hasard, fruit de l’évolution et de l’apprentissage de la lecture, l’un d’eux se reconnaissait dans cette description, mon maquillage, bien qu’ayant disparu au quotidien, a tenu le coup en tant que bouclier protecteur de mon être. Si mon identité a changé, ce n’est pas sous le coup porté, mais par l’observation du statut primitif de la réalité des hommes. Rien n’est autorisé en dehors des tracés délimités au sol ou dans l’espace et bon nombre se tiennent les coudes pour qu’il en soit ainsi. On ne peut vivre libre et sans protection sur tous les fronts tant qu’on dispose de trop peu de pièces d’artillerie prêtes à faire feu du haut des murs de son fortin. L’important est de concentrer ses forces en un endroit délimité précis pour gagner quelques libertés décisives, propres à délivrer plus tard, chemin faisant, les atouts qui font de plus vastes conquêtes. D’ici là, tout travail méritant salaire, mais étant limitativement pourvu en sonnants et trébuchants, j’invite chacun/e, en bon barbare des origines, à se payer sur la bête, le temps d’un détour aventureux au pays des imageries fantaisistes.

Journal des Parques J-10

Cet article fait suite au post J-11    

loup_agneauExiger, exigeant, exigence. Le mot semble s’adoucir au travers de ses déclinaisons jusqu’à tendre vers une notion plus qu’acceptable. Ne parle-t-on pas avec respect d’une haute exigence, tandis que l’implacable j’exige semble faire froid dans le dos de beaucoup. Il s’agit bien pourtant de la même racine.

Le Loup et l'Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l'allons montrer tout à l'heure. Un Agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure. Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage :  Tu seras châtié de ta témérité. - Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu'elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d'Elle, Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. - Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l'an passé. - Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère. - Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. - Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens : Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers, et vos chiens. On me l'a dit : il faut que je me venge. Là-dessus, au fond des forêts Le Loup l'emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.         

La Fontaine, Les Fables

… animal plein de rage … Tu la troubles … je tête encore ma mère … Sans autre forme de procès.

Assurément, La Fontaine n’a pas l’intention de rendre son loup sympathique à nos yeux. Je dois dire qu’il l’est d’une certaine façon aux miens. Je n’ai rien contre cet agneau doué de logique, argumentant plutôt bien et de bonne foi. Seulement, aussi féroce qu’il soit, je comprends ce loup anthropomorphique dans ses pulsions agressives. Il n’est loup dévorant que pour la forme de la fable, mais au fond, il vomit sa haine de la société, lui le paria présenté comme solitaire et non en meute, sur l’agneau malchanceux de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne fais pas l’apologie de la haine pour elle-même, ni de la vengeance, mais, le monde n’étant pas simplement divisé en bons et méchants, j’entends son ras le bol de servir de tête de turc à la société des hommes, qui ne se prive pas, elle aussi, d’égorger les moutons, qui eux, dans un cas comme dans l’autre, n’ont a priori que le tort d’être nés ovins. Nous serions donc en face des victimes idéales. On est en droit de se demander alors qui, de La Fontaine ou du loup est de plus mauvaise foi dans cette fable que j’aime énormément, mais qui me semble, pour illustrer l’injustice et la cruauté abusive, bien mal choisir ses exemples.

Comment oublier que l’incarnation des puissants est un loup s’attaquant au cheptel des bergers et non un monstre à la violence gratuite ? À moins que l’esprit malicieux et subtil de l’auteur, ne nous conduise à penser que les puissants ne le sont que parce qu’on leur en donne le pouvoir (en l’occurrence, la situation). Les moutons aussi nombreux soient-ils y peuvent-ils quelque chose ? Pensent-ils même un instant à s’en préoccuper ? Eh bien, non. Ça ne les concerne pas, jusqu’à ce qu’un loup famélique et rôdeur vienne s’en prendre au plus faible d’entre eux. Iront-ils manifester ? Feront-ils la révolution contre les pratiques injustes à l’encontre de leur espèce de la part des loups et des hommes ? Je ne crois pas. Moutons ils sont, moutons ils resteront, même s’il leur arrive un jour de partir en trombe comme un seul … mouton, dans un mouvement de panique parce qu’un coup de feu ou le bruit du tonnerre les aura mis en déroute. Ainsi sommes-nous le plus clair de notre temps. Tant que nous pouvons paître tranquillement et que l’herbe est grasse, que demande le peuple ? Rien, me semble-t-il. Seuls les ennuis et les tracas nous poussent à agir et encore, appelle-t-on ici action, le fait de se regrouper en masse pour exprimer nos mécontentements individuels. Ceci manque d’exigence.

Le loup seul, dans cette affaire fait preuve d’exigence, même si nous la jugeons abusivement autoritaire. Mu à la fois par la rancœur et par son instinct, il fait valoir ses prérogatives. La seule différence avec l’agneau et le berger, soigneusement mis à l’écart, est sans doute que le puissant animal est doté par la nature des outils adéquats. Faut-il en conclure ou plutôt, comme c’est le cas de la fable, poser en préambule que « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ? Ne serait-il pas plus juste de mentionner plutôt la raison du plus fourbe. Le seul pervers et authentique sujet de l’histoire est l’homme, à peine évoqué accompagné de ses chiens, mais qui n’apparaît pas. Comme tout bon politique, il sait qu’il ne faut pas intervenir ouvertement au moment des faits, mais bien plutôt les dénoncer pour mieux en décrier les boucs émissaires ou les responsables, après coup. La manœuvre aura ainsi tellement plus de poids sur les pauvres moutons ravis de se persuader que le berger, dont il ne voient régulièrement que la bonne mine rougeaude et son chien qui fait quasiment partie de la famille, sont là pour les protéger des dangereux prédateurs. Sont-elles si nombreuses que ça, ces féroces menaces sur pattes et les bergers nous en défendent-ils vraiment ?

Oui, exiger fait peur. Réclamer ce qu’on estime être son dû demande force et courage. Et à moins de vouloir envahir la Pologne, exiger ne me semble pas si indigne que ça lorsqu’on devient fatigué d’incarner l’éternel rôle du méchant récriminateur. De là à être assimilé aux loups dont on sait qu’ils sont plus craintifs que cruels, pourquoi pas lorsqu’on est solitaire et parfois peu enclin à sociabiliser ?

Il y a « loup » et « loup », n’est-ce pas ? Mais il y a aussi plus souvent buffles piétineurs et serpents embusqués que loup. Quand le projet est de survivre, plus que vivre, à travers sa création incessamment malmenée, tout comme dans la fable détaillée par ma lorgnette, il n’y a plus de débats qui tiennent, plus de discussions qui aient lieu d’être. On accepte les choses en l’état ou on quitte la partie. Passé l’âge de la majorité, je ne connais plus d’agneaux en matière de relations sociales. Cessons de vouloir croire à l’idéal innocent en dehors des conflits armés, des agressions gratuites ou des régimes totalitaires. Pour qui a l’ambition de se sortir de ce facile archétype, du commode « J’ai rien fait », il ne suffit pas de se remettre en cause, comme il est devenu trop facile d’en parler, mais il est nécessaire, au risque d’être moins glamour et sympa, d’assumer d’être un loup, non comme un symbole d’autorité réducteur, mais comme un animal ayant ses besoins et le faisant accroire.

Dans le paysage, beaucoup de bergers, pas mal de petits reptiles, certes quelques loups égotiques infréquentables et un maximum d’ornières et de cailloux sur le chemin rarement déblayé au-delà du palier de chacun/e. Voilà le panorama de nos riantes contrées que l’on découvre, lorsque l’on met le pied à terre. Il faut débarrasser et balayer soi-même les préjugés des autres quand on décide de fouler les chemins de traverse. Dans ces zones reculées, la faune carnassière se fait plus clairsemée et pour cause, l’élevage y est moins intense. Autant le dire, ce n’est pas un scoop, la création artistique mise au jour à petits coups de piolets et de balayette n’intéresse pas grand monde. Pas forcément très spectaculaire, l’archéologie de soi. Il faut s’y pencher de près pour y discerner quelque chose. Personne n’est obligé de transpirer pour y accéder. Il y aura toujours les grands gestes, les festivals mondiaux, les œuvres spectaculaires, les nourritures de l’admiration pour se rengorger de son besoin d’art. Nul besoin de s’aventurer sur des îlots arides et aux abords incertains aux yeux d’une trop grande majorité. C’est par essence, le lieu de la fameuse « prise de tête » qu’il serait inutile, nous clame le bon sens, de trop exercer. La différence est dure à faire entendre, même au niveau de ses proches qui aimeraient s’attendre à davantage d’accessibilité à chaque spectacle, entre l’art qui se vend, et c’est tant mieux et celui qui se cherche aux antipodes de toutes lois.

Il y a pourtant des lois formidables ; je ne les rejette pas toutes. Les lois de la physique et parfois du physique. Les systèmes mathématiques de la musique, autant que les incontournables règles de l’attraction des corps. Au même titre, l’artiste en production est régi par les lois de son fonctionnement. Refuser de les comprendre, faire mine de les ignorer ou de les respecter au nom de l’innocence de l’agneau qui ne faisait que passer par là, est très mal appréhender la création. Les trop souvent entendus, « Je n’avais pas compris ça » ou « Je ne savais pas que » n’ont pas grâce aux oreilles de qui organise. Il fallait « savoir », il fallait faire la démarche de comprendre. C’est, comme qui dirait, inclus dans le lot du travail. Il n’est envisageable de discuter les choses que sur une base de connaissances communes. S’informer sur les frontières qui encadrent un projet et la teneur de ce qui s’y joue réellement est, à mon sens, un minimum et c’est dans ce but que j’écris et communique. Face à tant d’exigence, le repli mutique est souvent la réponse. Alors, sans plus de propositions concrètes, inventives, tangibles et efficaces, eh bien oui, le loup l’emporte et puis le mange sans autre forme de procès.

Plus le temps pour l’inconséquence, les réserves, la tiédeur ou les hésitations. Il est indispensable de l’admettre, la mise sur pied d’un projet de création, quel qu’il soit, exige une implication sérieuse, certes hors norme et peu courante, mais tout le monde sera d’accord, je crois, en tous cas je l’espère, pour accepter l’idée que créer n’est pas une activité lambda.

De ce point de vue, l’erreur fondamentale de l’agneau est sans doute d’avoir eu, du haut de son innocence qui devait lui donner tous les droits, la fatuité de penser que la nature, en dépit de sa diversité et de sa fantaisie, ignorerait les lois. Dans aucun domaine sérieux, la naïveté n’est un droit.

Journal des Parques J-11

E la nave va - Federico Fellini - 1983
E la nave va - Federico Fellini - 1983

Même les personnes les plus averties et les plus compréhensives peuvent avoir du mal à se figurer l’étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose le convoi que représente un projet comme Les Parques d’attraction. Je ne cherche pas, disant cela à larmoyer, ni me faire plaindre ; ce qui ne me serait réellement d’aucune utilité, pas même en tant que cataplasme de l’âme. Un massage consciencieux serait plus efficient, la gratification concrète étant, la plupart du temps, bien plus régénérante qu’un vague mouvement de compassion.

Loin de moi de vouloir qu’on identifie mon embarcation à une galère. Se trouver pris dans la tourmente naturelle des éléments n’a rien à voir avec l’accident. Un navigateur ne se considère pas dans le pétrin en ayant choisi de se lancer dans une transat. Seulement, ça n’est pas une croisière et il est indispensable de le rappeler et de commenter régulièrement ce point, avant tout pour soi-même, afin de ne pas être oublié et devenir un objet flottant identifié mais négligeable sur l’océan. Je ne sais pourquoi - sans doute par étroitesse de vue et relativement au champ très limité de nos préoccupations individuelles - mais tous et toutes autant que nous sommes, oublions très facilement ce qui anime les autres. Ce n’est pas que ça nous indiffère, mais on préfère ne pas trop en savoir sur le quotidien d’autrui ; que ça ne devienne pas à ce point familier. Ceci, à mon avis, explique en grande partie le succès de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, qui permettent tous deux de lancer régulièrement des flacons de 5 ml à la mer, juste histoire de faire signe et de se tenir informer que l’autre, le/la collègue, l’ami/e, n’a pas fait naufrage, n’a pas été submergé/e et noyé/e dans la houle. C’est rarement sur ces plateformes que quelqu’un exprime qu’il est en perdition. Je rassure les plus inquiet/es, ce n’est pas mon cas. Un journal de bord est néanmoins fait aussi pour témoigner des réalités telles que nous les traversons. Ce n’est pas vraiment thérapeutique et ne constitue pas une alternative à la psychanalyse ; ce serait plutôt de nature scientifique. Le journal permet, outre la relation du voyage et la description des découvertes, un compte rendu de l’évolution de sa position, de la température, de l’hygrométrie, de la force et de la direction du vent, mesurées au quotidien. Coïncidence ou logique étymologique lointaine, il est intéressant de noter que la seconde acceptation du mot français « relation » au sens du rapport humain, se traduit par « relationship » en anglais, où ship signifie état ou qualité, alors qu’employé isolément pour lui-même, il désigne un bateau. Ce sont les mystères poétiques du langage qui, même si les rapprochements entre les termes s’avèrent abusifs, constituent de solides passerelles pour l’imaginaire et la cristallisation d’un monde de l’esprit. Toute la puissance créative du jeu de mots en témoigne.

Manœuvre au millimètre donc pour ne pas risquer d’échouer. Je me souviens avoir été très impressionné regardant la télévision, par la précision, le degré de collaboration et la méthode dont devaient faire preuve chaque jour les éclusiers du canal de Panama, pour haler et maintenir dans l’axe, grâce à l’utilisation de petites locomotives, des paquebots ou porte-conteneurs de plus de 100.000 tonnes, frôlant les bords du canal, la coque éloignée du béton de quelques centimètres à peine. Je ne prétends pas effectuer un travail de Titan comparable à moi tout seul, mais je revendique l’exactitude du jonglage sous toutes ses formes, pour parvenir à ce que chaque projectile passe à grande vitesse - le temps étant compté - à travers un orifice de dimension à peine plus large que lui, sans qu’aucune fois il n’en effleure le pourtour. Il est bien dommage qu’en matière de production de projets, aucun réglage ne soit valable une fois pour toutes et qu’il faille recalculer son angle de tir pour l’adapter à chaque fois aux situations nouvelles. Sur ce plan, il n’en manque pas et toutes  sont inédites par les formes qu’elles prennent.

J’ai réalisé l’importance de la gestion de tous les facteurs, sans exception, dès lors que je n’ai plus travaillé en compagnies. Non qu’elles furent des modèles de sophistication tactique, de très loin pas. La vacuité et les carences à tous les postes rendaient ces édifices hautement fragiles. Seul le miracle de l’énergie collective soudée en un axe unique a permis de passer en force bien des barrages et d’arriver peu ou prou à nos fins. Le seul réel problème fut le même à chaque fois ; un problème, à mes yeux, d’ordre artistique : s’évader du cabotage (à ne pas confondre avec le cabotinage, tous et toutes étant d’excellents interprètes ; celles et ceux ayant le moins d’expérience y palliant avec leurs avantages personnels mis au service d’une bonne intelligence scénique). Quitter la côte donc, mais pour aller vers où ? Le large, l’aventure humaine où le désir de s’embarquer ensemble supplanterait le besoin de sécurité, tant affectif que matériel, recherché ailleurs. Autarcie et flibusterie étaient mes plus profondes aspirations et mes mots d’ordre. Je sentis alors que la machine se grippa, se crispa pour ainsi dire, en réaction à mes discours et je décidai d’abandonner le navire. Pour vaillant qu’il avait l’air, il était désormais à mes yeux, déjà rongé par les termites. Personne en particulier n’en était la cause, simplement nos chemins bifurquaient en raison d’ambitions divergentes.

Depuis je sais - et le savais dès ces instants -, que mon désir de théâtre, que l’on percevait à cette époque, je crois, comme communicatif et ouvert, serait désormais perçu comme sévère et intolérant à l’égard de ceux/celles qui, bien qu’acceptant d’y prendre part, refuseraient certains aspects de ma vision des choses. J’avais habitué mes camarades à autrement plus de largeur de vue. Chacun/e est libre évidemment, mais pardon si aujourd’hui, à la question, « Pourquoi nous choisir ? », je réponds « Pourquoi en être ? ». Quiproquos de fond ou malentendu dommageable, je n’ai pas quitté un quai sympathique mais au désir d’expansion restreint, pour jouer avec un voilier miniature dans le bassin du jardin du Luxembourg. Je réserve ces aventures palpitantes pour mes jours de régression grabataire à venir.

Cet apparent revirement n’est que de surface. Je n’ai jamais eu qu’une quête, obtenir ce que je cherche de la façon dont je le veux. Qu’on me force à transiger et je largue les amarres pour d’autres cieux, triste mais en cohérence avec mon désir. J’ai appris récemment à propos du développement de la personne, que l’autonomie différait de l’indépendance, par le fait qu’elle supposait intégrer l’expression du besoin de l’aide d’autrui, là où la seconde se contentait d’entreprendre de se libérer de ses chaînes. Cette remarque intéressante m’a beaucoup interpellé et fait réfléchir. Le résultat de cette réflexion est que je ne jouis actuellement d’aucune des deux. Ne pas en jouir ne signifie pas qu’on n’y a pas accès. C’en est même l’exact opposé. Si je n’ambitionnais aucun « débordement » artistique, je serais, autant que chacun/e peut l’être dans le contexte de la vie moderne, à la fois indépendant et autonome. Seulement un désir hors des clous, visant justement à l’acquisition absolue de ces états, oblige à remettre ses gains sur le tapis. Espoir insensé de rafler le jackpot et faire sauter la banque, mais espoir tout de même, ce qui, à mon avis, est mieux que de ne pas en avoir du tout, hormis celui de gérer son petit commerce d’affects et de biens matériels. Je sais pertinemment les risques à la clef de tels chalenges. Nous sommes beaucoup trop habitués à identifier l’art par les exemples rarissimes, au regard de l’histoire, qui s’en sont sortis indemnes et même quelque fois, fortunés. La majorité ne connaît jamais cet aboutissement glorieux. Isolement et clochardisation relative sont le lot courant des acteurs du secteur en question. Les illusions en la matière sont nocives.

Alors, « au prix que ça coûte », comme dirait l’autre, eh bien oui, j’exige, (le vilain verbe capricieux, complément de son noble substantif, "exigence", composant ainsi un des plus ambivalent binôme, est lancé) non qu’on s’approprie mon chemin comme un fidèle, mais qu’on se donne les moyens d’en comprendre les tenants et les aboutissants, autrement qu’à la lumière de son seul prisme personnel, si tant est qu’on veuille me venir en aide. Je ne demande rien d’autre que l’effort non feint, de cette compréhension. C’est là la teneur de mon désir d’autonomie ; c’est dans cette mesure que je demande de l’aide. Après, chacun/e fera bien selon son cœur si la nature de ce qu’il/elle a compris de ma démarche fait retentir en son for intérieur, un certain écho à sa propre vie et à son désir d’art.

À suivre …

Journal des Parques J-12

Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori
Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori

J-12, fatalement tout s’accélère. J’ai commencé la préparation concrète de ces 5 dates à venir au Générateur, début novembre, pendant la période des vacances de la Toussaint. Je ne parle là que de l’aspect matériel des choses, puisque la réflexion autour de ces Parques d’attraction s’est naturellement entamée dans la foulée de La Toison dort donnée en Janvier 2012 dans ce même espace, dont ce que nous allons créer en avril est naturellement la suite. Quelque chose de l’ordre de J-480 donc, jusqu’à la date de la première, le 20 avril 2013. 480 jours pour 5 dates ; un rapport de 9600 % ; de quoi faire frémir. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui, travailler dans l’événementiel. Bien sûr, ce calcul est partiellement faux, puisque si nous jouions 100 jours, la préparation n’en serait pas proportionnellement 20 fois plus longue. Mais partiellement faux seulement, car mon système est tel, que je ne peux imaginer sur un projet comme celui-ci, me contenter d’une seule forme « aboutie », qu’il n’y aurait plus qu’à rejouer jusqu’à ce que son exploitation s’épuise, comme on le fait d’ordinaire au théâtre. Rien ne m’empêchait de le faire. Seulement, dans le cadre que m’offre le Générateur, la réitération d’un objet fini me paraît impossible, à moins que l’infini rotation sur lui-même de cet objet ne constitue la performance en elle-même. C’est ainsi. Je ne peux totalement l’expliquer pour l’instant, étant trop novice dans cet art qu’on nomme la performance de nos jours. Art difficile à définir, protéiforme et souvent inclassable ; c’est peut-être sa nature même d’être inclassable et ce qui le distingue justement du théâtre en matière d’arts vivants.

La performance, en l’occurrence, celle que je propose à travers ce projet, tient sans doute, non dans la charge de préparatifs qu’elle m’inflige en amont de son existence - sans quoi je serais pour ainsi dire toujours « en performance », faisant à longueur de temps depuis quelques années, le travail dévolu normalement à une équipe réunissant plusieurs personnes et compétences - mais plutôt dans le fait de donner naissance à une matrice capable de produire à l’infini de la représentation. Ainsi Les Parques sont pour ainsi dire, l’évolution de La Toison au sens entendu dans la série Pokémon, c'est-à-dire un stade évolué au degré suivant de la même espèce. Je sens bien, de ce point de vue, que la matrice se comporte en reine des fourmis. Des dizaines et des dizaines de bébés-formes voient le jour quotidiennement sur mon bureau, tous viables. Il n’y aurait qu’à les nourrir pour les rendre à leur tour exploitables ; ce que je me garde bien de faire sous peine d’imploser à leur seul profit. Ces petites bêtes coriaces ne meurent pas pour autant d’inanition. Comme certaines larves d’insectes ou graines des céréales, elles sont capables d’attendre sous leur apparence actuelle, des années et des années, avant de faire surface quand les conditions deviennent favorables. Il ne s’agit pas ici d’idées que je laisserai sciemment ou négligemment mûrir à travers mes notes ou dans un tiroir de mon cerveau. Je parle d’embryons de créations prêtes à l’emploi pour peu qu’on les réveille de leur somnolence. Je théorisais sur une usine propre à produire de la forme artistique en quantité industrielle, ou plutôt, agricole, quand je posai les bases de ce projet il y a 6 ans - les premiers textes ayant commencé à « venir » deux ans auparavant - en ce sens, je suis à l’aube d’y parvenir. Manquent les bras et les moyens pour financer cette production intensive, pour l’instant à l’état de prototype, comme je l’expose sur la page d’accueil de ce site. Le clonage, durant cette période, n’ayant pas fait les progrès escomptés, je dois me contenter de mes deux mains et de l’énergie très moyenne que je peux leur fournir pour façonner mon invention. Je dispose bien de la collaboration de partenaires avertis pour ce qui est des représentations et de l’aide efficace du staff du lieu qui m’accueille, mais c’est bien plus tôt, qu’il faudrait que soit formée une équipe pour donner vie à ce qui m’anime fondamentalement. Comme pour la pré-production d’un film, quantité d’éléments, sons, images, vidéos, accessoires et décors, costumes, recherches livresques, castings et repérages devraient être mis en œuvre pour aboutir à un objet satisfaisant de mon point de vue.

J’ai souvent travaillé très vite pour obtenir un semblant d’effet similaire, accumulant le plus de données possibles sur de faibles plages de temps, sacrifiant ce qui me paraissait superflu, comme l’apprentissage du texte, bien avant que l’avoir sous les yeux ne devienne un logique effet de mode, de la même façon que les solos se font aussi pour des raisons temporelles et pécuniaires indissociablement liées. Bien que le théâtre constitue une curieuse industrie, qui jusqu’à présent, coûte toujours davantage qu’elle ne rapporte, il n’en est pas moins soumis à la même loi fatidique que les autres s’efforçant d’être lucratives, voulant que le temps soit de l’argent. J’ajoute donc dans le cas présent, pour pallier le manque de budget adéquat, deux cordes à mon arc : d’une part la participation du public volontaire, sollicité en ce sens à travers les pages de ce site et de l’autre, les myriades de hasards qui découleront obligatoirement de la mise en présence d’imprévus et de facteurs anticipés. Je ne procéderais sans doute pas ainsi si j’avais le loisir de fabriquer et concevoir cent fois plus d’éléments que je ne peux en créer avec les moyens dont je dispose. Non pour remettre en cause le goût que je développe depuis de nombreuses années pour le mélange de volontés précises, d’improvisation et de laisser-aller, mais pour mieux étudier chaque objet ainsi apparu - les petites larves dont je parlais -, pour tenter de mener chacun à terme. Pour l’heure, il s’agira d’ébauches, d’esquisses, de traits griffonnés par chaque participant/es, autant de gestes auxquels j’accorde beaucoup d’importance à la lumière de ce projet et que j’aspire d’autant plus à regarder et montrer sous le verre grossissant d’une loupe. Travail infini d’entomologiste ou de bactériologiste, dans lequel chaque comportement est un indice à suivre. Voilà pourquoi je trouve la représentation théâtrale - et non le travail de répétition - grossière ou pauvre. Il me faut beaucoup plus aujourd’hui, que quelques acteurs, aussi bons soient-ils, se donnant la réplique en bonne intelligence dans le souci d’un résultat optimum, pour que je sois stimulé. J’ai besoin, non pas de suivre, mais bien au contraire, de me perdre ou plutôt, d’être perdu par ce qui est en train ou pas, d’advenir. Cette incertitude, cette imperfection tellement propre au travail de création, existe souvent pleinement durant la mise en œuvre, période durant laquelle la détente des personnes et une infinité de « bavures » leur font exprimer souvent le meilleur et le plus intéressant de leur être. C’est en tous cas, ce que, pour ma part, je constate toujours. De ce point de vue, les acteurs/trices peuvent se révéler des gens merveilleux, infiniment riches, profonds et drôles quand ils ne se préoccupent pas de leur image dans le mauvais sens que peut prendre cette expression, c’est à dire de l’image qu’ils/elles croient être « bonne » pour eux/elles-mêmes. Les plus expérimenté/es savent néanmoins plonger à bon escient sous la surface pour aller rechercher l’inattendu dans les recoins de leur personne, que paradoxalement ils ou elles se doivent d’ignorer le reste du temps pour en conserver la fraîcheur. Malgré cela, volonté de bien faire ou goût désastreux de l’exploit, la plupart du temps, ce que comédien/nes et metteurs/euses en scène donnent à voir est une pitoyable caricature de jeu, d’un goût aussi douteux qu’une copie de meuble Henri IV. Les plus grands interprètes s’y fourvoient parfois - j’ai de notoires noms en tête que j’ai vu opérer à des lieues de leur talent indéniablement réel. Pourquoi ? Parce que, bien que ne cessant pas sur les ondes ou en interview de parler de valeur de l’instant, de subtilités et de nuances, l’enjeu de la représentation publique les pousse à mettre ces grandes vertus au service de la reconstitution plutôt que de la création. On assiste alors irrémédiablement à la copie à la place de l’original qui n’a pas eu lieu. Et pour cause, il est resté derrière, avec le fatras de tout ce qu’on débarrasse avant de recevoir les invités. On se préparait à faire un repas inoubliable et on se retrouve à mettre toute son énergie à repasser la nappe. On est en droit naturellement de trouver mon ressenti fantaisiste ou sujet à caution, je maintiens pour ma part, que la notion même de représentation tue dans l’œuf la création pour peu qu’on s’en préoccupe comme d’une chose exceptionnelle. Et ce ne sont pas les petits « merde ! » ou autres insupportables niaiseries lancées à la cantonade avant le rituel - sans doute pour se faire croire que l’on a un métier ou que l’on appartient à un groupe social - qui arrangent les choses. Rien n’est pire à mes yeux que le cérémonial s’imposant avant la cérémonie. Je ne nie pas du tout le caractère extrêmement singulier du passage en public. A-t-il besoin pour autant d’être à ce point ridicule et compassé, même dans des prestations modestes ou contemporaines ? Toujours le paraître social est là au bon moment, pour venir rappeler à tout le monde qu’il est heure de remonter sa culotte. C’est qu’ils en rêvent de la récompense attendue, des applaudissements fervents à la fin, des acquiescements bienveillants à la sortie, des embrassades chaleureuses à peine trop soulignées, quand ce ne sont pas des pamoisons à en remercier la vierge ou des regards entendus, emprunts d’intelligence froide de la part du spectateur signifiant qu’il a tous compris. Il y en aurait même se vantant, parait-il, de ne jouer que pour ces moments là.

Moi, je ne crache pas sur les sourires de satisfaction, je ne méprise aucunement les émotions suscitées, je respecte absolument les réticences face à ce que je propose et je rends coup pour coup aux critiques agressives et injection pour injection au venin déguisé en liqueur sucrée. Qui plus est, je suis enthousiaste quand je lis ou entends des avis généreux et positifs qui me laissent penser que leur auteur a compris, au-delà de ce que j’espérai, dans sa chair et dans son intellect, la substance que j’ai produite. Mais toutes ces résultantes n’ont véritablement de valeur que dans la mesure où elles concourent à l’expansion, aussi minime soit-elle, de l’objet en question et font monter un peu le niveau du flux qui lui permet d’aller de l’avant. Autrement dit, la représentation n’a de sens pour moi, vis-à-vis de la création, que si, par son exécution, elle allège les conditions de la prochaine naissance. Je n’ai pas l’humilité d’avoir besoin de l’acquiescement d’autrui pour m’intéresser à ce que je fais et lui accorder une valeur. Le contraire me semblerait d’une totale absurdité. La représentation est un moment formidable si elle est vécue comme un lâcher prise de toutes les contraintes qui l’ont précédée, mais elle n'importe pas plus qu'un autre échelon de la création, dès lors que l’ont est habité d’un projet et non de la préoccupation du seul événement qui va se produire. A son propos, mon équipe et moi parlions l’an dernier, de « formalité ».

Que l’on soit concepteur ou uniquement acteur, il s’agit de conserver en soi toutes les périodes de la gestation pour que leur empilement fasse pression jusqu’à expulser le fruit des efforts qui les ont traversées. En aucun cas, dans mon optique, il ne faut donc se mettre en quête de « refaire ». Quoi de plus simple alors, que de ne pas avoir fait du tout ? De la même manière qu’une expédition se prépare méticuleusement mais ne se répète pas autrement qu’en la simulant, l’aventure en terre « public » réclame d’avoir tout compris du parcours, mais rejette l’idée de recopier ses croquis en guise de voyage. La formalité s’avère donc passionnante, si elle vient s’ajouter au long périple qui en réalité forme le corps de l’animal depuis sa conception. Vu de cette façon, comme une étape supplémentaire de sa croissance, on en vient à nouveau à rêver la forme de la créature, se demandant bien si ce jour là, une fois « face à tout le monde », c’est une troisième tête qui lui poussera alors ou bien un énième orteil à la patte arrière droite. L’essentiel est que la poésie, qui est sa pitance, ne vienne pas à manquer pour que, des excroissances de son épiderme jaillissent en direct, comme en laboratoire, de ces petites créatures naines dont seul, entre mes quatre murs, je m’efforce de contenir la prolifération, autant que sur le Web, je tente de les disséminer.