Lady Commandement

Rien ne m’importe.

Il faut être là et c’est tout.

Le vivant, c’est là ou bien ça n'est pas ; et c’est tout.

Là, devant mes yeux et c'est tout.

Tout ce qui n’y est pas, n'est pas, n'existe pas.

Ceux qui ne s’y trouvent pas, dans ce « là », sont provisoirement effacés ou morts.

Ambiguïté du bon citoyen.

Comment se fait-il que l’autre ne me touche pas à tous coups ?

L’universalité n’est sans doute pas pour tout le monde.

L’image des douleurs du passé est plus belle que la permanence actuelle des violences, plus aisément poétique.

Le temps fait voile à rebours, jette un tulle de théâtre sur la vision détaillée des crimes anciens.

La beauté tragique de l’Histoire est plus conviviale que l’horreur imminente.

Il faudrait visiter ce qu’il reste des camps pour savoir.

On peut s'extasier secrètement de l'intensité symbolique d’une photo d’Auschwitz ; on ne voit que crasse et misère à Lampedusa ou ailleurs.

Photo contre photo. Champs contre Champs.

Élysée ouvert au repos pour qui a bien fait son travail.

La Shoah commence à prendre des couleurs au soleil des drames d’aujourd’hui.

L’empreinte n’est jamais qu’un souvenir.

Nous passons dans l'Histoire et les manuels s'illustrent des beaux desseins d'une humanité nouvellement colorisée, toute entière.

Séduisante carte postale, les morts vivants y deviennent émouvants et poétiques comme les petits chevaux de Lascaux.

Nous cesserons de nous battre au premier sang. C’est le duel des intellectuels héroïques. C’est leur conception de l’héroïsme. Pas celui qu’ils admirent chez les antiques, mais celui qu’ils pratiquent à la petite échelle du discours et de la discussion. Gentilshommes. Gentils hommes pas si gentils que ça puisqu'ils parlent depuis là où ça meurt. Tout est sujet à commentaires je crois.

Ah ! Quelle belle robe élégante à traîne lourde et damassée j'ai la sensation de porter quand je me mets ces mots en bouche !

Haine puissance haine ! Trop d’évidences sépulcrales sont dites pour ne pas me vêtir voluptueusement de mon exponentielle incohérence. Quoi d’autre ?

Ai-je du style ? Non, vraiment je ne crois pas ; je ne l'espère pas. Tant d'autres cherchent à se draper d'une forme flamboyante avant de disparaître.

Moi je me contenterai de peu. Du peu dont je suis - contente.

Plus important, mon isolement s’est liquéfié dans mes veines et sa liqueur goutte à goutte au centre exact de mon esprit clair.

Ça résonne sur mon sol rayonnant et je comprends soudain ce "Pourquoi ?".

Mais peut-être que personne ne vient jamais m’y chercher parce que personne n’en a la clef. De mon esprit, non pas du sol.

Parce qu’il n’y a pas de clef, parce qu’il n’y a pas d’entrée, pas plus qu’il n’y en a à un œuf. Parce qu'il n'y a pas de résonance sous la voûte si réduite d'un pareil habitacle.

Pas d’autre solution que de le briser pour mettre à jours son vitellus.

Mais je mourrais alors et alors, libre comme une coquille fendue, comme un mur lézardé sur le point de crouler, je m’épancherai tout vivant comme un liquide au dehors.

Pour l'instant, j’ai le cœur dans mon estomac et un sexe dardé à la place de la langue. Appétit de jouir ou bien faut-il manger ? Rien ne m'importe hors ma voracité. Sentimental hermaphrodite, je me suffirai à moi-même.

Je me survivrai même quand d'autres agoniseront, le petit peuple de leurs familles décaties, agglutiné en grappes, arrimé à leurs entrejambes. 

Comme ils auront vieilli quand, non mort, je sucerai encore le fruit de leur descendance.  

Quand j’arriverai au jaune mon œuf sera content, obscur et creux, de n'être plus qu'une coquille vide. Je l'envie.

Je dévore mon temps et la détresse des autres en attendant.

C'est exaltant de vivre aux portes des malheurs d'autrui.

Volupté d'être rempli, rien ne m'importe que d'être nourri.

Tant qu'il poussera des blés sur des terres labourées de mots, copieusement arrosées de sang,

Je m'assoupirai content.

 

suivre)

Lady Commandement – Extrait du texte progressif original « L'étable de la loi » 

3ème interprétation "La Goule"

Les Camps de l'Amor © David Noir 2015

 

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AUTOPORTRAITS

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".
Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".
Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je témoigne de là où je suis.

En bon archéologue, je crée ma ruine.

La solitude des champs de l’enfance n’est pas celle que l’on arpente épisodiquement à l’âge adulte. Cette dernière, infiniment plus consciente, est d’une autre nature. Plus « light », pourrait-on dire.

La maturité venue, les deux espèces de solitudes se côtoient, cohabitent à l’intérieur de soi, mais chacune dans sa sphère et son temps.

Celle appartenant à l’enfant, toujours emprisonné derrière la vitre de sa cage de mémoire d’où il ne sortira jamais, demeure comme tout son être, obnubilée par la lumière aperçue dans l’entrebâillement d’une porte au fond d’un couloir sombre. Elle lui donne son regard d’innocence hagarde. Ce type de regard qui semble ne pas pouvoir rendre en détail le portait de ce qu’il voit. Ce type de regard qui témoignera parfois d’un état d’hébétude, de résignation ou de colère, subjugué, pétrifié devant le flash d’un photographe. Dans ces clichés, les faces éberluées, semblables à toutes celles alentours des camarades aux crânes ronds, surmontent des corps squelettiques qui renvoient l’observateur à l’image d’une enfance bouleversante, livrée à elle-même, malnutrie, démunie. Cette enfance morbide de l’humanité, réelle ou fantasmée, nous la connaissons bien. Elle nous unit autant que l’épreuve de la mise au monde et la crainte de la mort à venir. Nous en partageons le sentiment de l’horreur destructrice d’un abandon total ou que l’on a cru tel.

Mais tout a été dit sur ce sujet en plus juste, en plus outrancier, en plus inimaginable, en plus véritablement proche de ce qui nous arrive.

Mais qu’est-ce qui nous arrive ? La vie.

Quelque chose comme une main au fil de l’eau a laissé traîner sa ligne dans le courant de cette solitude mortelle. Je suis ce fil malgré moi jusqu’à son terme, jusqu’à la place qui m’échoit.

Tous les trains m’y emmènent. Toutes les foules compressées m’y poussent. Tous les gymnases y résonnent. Toutes les aubes, encore nuits d’hiver d’écoliers m’y condamnent.  Tous les yeux croisés le temps d’un honteux frôlement de regard s’y racontent à l’identique.

© David Noir - "Les Camps de l'Amor" - Tous droits réservés.


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« Les camps de l’Amor » – Prologue

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Poupées Prologue © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Ni la linéarité du papier, page après page, ni ce qui s'en inspire, ne suffit plus pour raconter ce que nous avons à dire. Tout est à l'image de la figuration révolue d'un certain déroulement du temps. Chaque époque a ses techniques et ses modes de narration. Ils sont les reflets d'une unique vision perçue à travers un prisme propre à une période donnée. Mais les deux dimensions de la feuille ne suffisent plus pour écrire de nos jours. Il faut pouvoir graver dans l'épaisseur, sur la tranche du support. Nous étions nombreux/ses à attendre ce moment propice, l'ère de la simultanéité, des temps, des genres, des contraires, pour pouvoir recommencer à sculpter nos idées. Aujourd'hui, mon écran de 30 pouces de diagonale est devenu trop petit. Même mes 2 écrans mis côte à côte, schéma imité de mes carnets de notes superposés, échouent à afficher correctement ce procédé. Même un écran qui ferait la taille de mon mur s'avérerait inapte à permettre un mode de lecture reflétant la forme de ma pensée. Encadré, tout ce que peut embrasser mon regard est désormais fatalement étriqué. Le cadre n'est plus une frontière recevable. Il ne s'agit plus de l'outrepasser, de le rendre indistinct ou de le briser, mais de l'ingérer. De se penser être à la fois ce cadre, son sujet et sa toile, mais aussi ce qui pourrait appartenir au tableau mais qui n'y est pas encore ; le hors-champ immédiat. Et aussi tout ce qui n'y sera jamais. La conception est devenue, dans les faits, plus large que ce que notre regard naturel original est capable de nous figurer pour nous permettre de bâtir l'imaginaire d'un nouvel espace mental. Nos perceptions physiques en la matière nous freinent ; elles ne sont plus nos référents. C'est cela vieillir, mais aussi, évoluer. C'est à dire que l'information captée par nos récepteurs physiques ne peut plus suffire à construire une modélisation fiable de notre conception des choses. Mais - et c'est là qu'intervient du neuf - si nous y prêtons garde, nous la sentons par ailleurs augmentée d'une, voire de deux dimensions supplémentaires. Comment dès lors, parvenir à "entrer" encore dans des cases datant au mieux de 20, 30 ans et dans la plupart des cas, établies à partir de références remontant à plus de deux siècles ? Ce serait bien plus simple si nous pouvions y arriver comme nous le faisions ne serait-ce que tout à l'heure, dans un récent passé, là, juste avant que ça n'arrive. Pour ma part, je ne vois plus comment il me serait désormais possible d'y sacrifier. J'ai tant grandi malgré moi en si peu de temps que, comme d'après une vague théorie - mythologie de l'infiniment grand et de l'univers courbe - en face de moi, si grand ouvert, dans un corps autant écarquillé que possible - qu'importe ses limites - à présent, je peux voir mon dos.

Oui, qu'importe les limites physiques du corps aujourd'hui, puisque notre pensée même l'excède et en disloque les chairs par une puissante refonte en une matière nouvelle, tout entière prolongement du cerveau. Nouvelles pratiques, nouvelles habitudes, nouvelles connexions synaptiques, nouvelle pensée, nouvelle sensibilité.

Dès lors, aucun théâtre ne saurait plus représenter "ce" théâtre puisqu'aucune fiction ne s'est pour l'instant, mise à raconter cette nouvelle idée de l'être et du réel supposé, cette impulsion par delà la créativité ordinaire, qui invente un espace et une dilatation du temps qu'il nous était jusqu'alors impossible d'imaginer ; qui nous gratifie soudainement des yeux de la chouette et d'une rotation de la tête à 360°. Mais il n'y a pas que les yeux qui se déchirent ainsi à force de déformations soutenues, comme les effets de loupe oblongs étirant les aplats et les angles des visages dans les miroirs grossissants. La peau s'y confond avec l'esprit. Cette nouvelle tête a absorbé le corps. Saura-t-elle s'affirmer plus puissante que l'ancienne à éteindre la douleur des sensations physiques ? Torture mentale à venir du fait d'un imaginaire des milliers de fois supérieur aux capacités du ressenti "réel" ou bien exaltation du physique par un esprit qui l'englobe et le guide de plus en plus savamment ? Magie du virtuel, le pouvoir du sexuel familial (j'entends par là, celui du couple ordinaire, non connecté au groupe ni à une utilité créative quelconque, ni au monde des réseaux sociaux) est déjà (et depuis longtemps à mon sens) complètement obsolète. Bref, cela devient un choix intéressant de savoir si l'on va (au sens du vouloir personnel) exister sur la toile ou pas, et de quelle façon, à quelle échelle (intime, publique, professionnelle ... autres catégories à inventer ou découvrir).

À présent, mon cerveau s'étale comme une peau parchemin sur laquelle je me couche de tout mon long. Mes mains en avant poussent les plis de mon dos jusqu'à ma nuque, comme un chat qui s'étire. Comme une pâte à tarte, étendue aux limites de son élasticité, est prête à recouvrir l'espace environnant bien au-delà des rebords du moule destiné à la mettre en forme. C'est ça désormais le corps : une tête enveloppée par elle-même. Et tout le reste lui appartient.

Il n'y a pas de projet, il n'y a pas d'objet. Il va en être toujours ainsi dans le cas présent. Ce texte ne s'arrête pas là ; ce texte se reprendra ailleurs. Il n'a pas de titre, il n'a pas de fixité, il n'a pas de sujet. Il a autant de titres qu'il lui sera doux d'en avoir comme autant de robes du soir dans lesquelles il nous sera agréable de paraître. Le plaisir réside là. Voici une louche de ce texte que je prélève de ma grande jatte. Le tout est tiré de Scrap, cycle de textes et de formes. Je ne pense pas qu'il ait de début. Je ne souhaite pas qu'il ait de fin. Il est une pâte étendue, tirée, distendue elle aussi, comme nous tous/toutes, dans son pétrin.

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