ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir

… Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l’horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d’un carrousel tournant sur lui même. C’est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s’amplifier suivant ses réels besoins et n’opère une fois encore, qu’une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d’un ciel de verre …

Pourquoi du croc se décarcasse

… Mettre de la vie dans une représentation de la vie ne revient pas à en livrer une copie imparfaite. Reproduire la vie au sens strict est l’affaire des gens qui enfantent. Nul besoin de représentation pour ça. On fabrique. C’est bien ; c’est fait ; ça marche … ou pas. Mais c’est une autre histoire …

Profession 2 fois : réalistement athée et mystiquement humain

David_Noir_Bouille_à_baise

David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise
David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise

À vous qui viendrez visiter « Les camps de l’Amor »

 

Bonjour, Bonsoir,

Je ne vais pas vous parler de ce que ça raconte, parce que j'espère bien sincèrement que ça ne racontera rien, rien de ce qui se raconte ; que ça se suffira à soi-même pour celles et ceux qui désireront le prendre ainsi.

Ordinairement, spectacle et public aiment à se raconter mutuellement des histoires. Des histoires, grandes ou petites, qui rassemblent ou qui divisent, qui enseignent, élèvent, font réfléchir, émeuvent ou défoulent. C'est possiblement très bien ; c'est possiblement ce que nous réclamons encore, mais en ce qui me concerne, et ça ne date pas d'une semaine, pas même de celle qui vient de s'écouler pour nous dans l'horreur et la consternation, je trouve ça inutile, voire néfaste de se raconter éternellement des histoires ; d'y perdre son temps, d'y complaire son esprit, de s'évader de sa prison en rêve. Les rêves de cet ordre sont, malheureusement pour moi, des petits égoïsmes de vacanciers et je n'ai rien à vendre de tel dans mes cartons. Idem pour la réclame. J'aimerais juste, ici, vous informer, mais ne pas faire de publicité. Juste dire que si vous avez envie d'être là, vous êtes les bienvenus/es. C'est une annonce, une invitation, rien de plus. Pour dire qu'il y a cet événement là et que l'on y sera, mon équipe et celle du Générateur. Maintenant, je ne veux pas vanter ce que nous y ferons, Christophe Imbs sur le plan musical et moi pour le reste, ni le rendre supposément alléchant.

Ça n'exclut pas de vous expliquer ma démarche.

Ce « spectacle vivant », appelons-le comme ça, comme les institutions culturelles nous réclament de le nommer, s'est trouvé étrangement - ou peut-être pas - raisonner en écho avec les drames qui se sont produits du 7 au 9 janvier et les manifestations et prises de parole, de position qui ont suivi et suivent encore. J'y ai découvert, me sautant au visage, le fond de ce qui fait mon engagement sur scène depuis 15 ans, le ressort, le siège éjectable qui me fait bondir hors du propos que je devrais avoir, celui d'un auteur - metteur en scène - interprète qui raconte, qui dit par voie de contes et de mystères entendus et merveilleux, "merveilleux" parce qu’il est convenu par avance entre spectateurs et acteurs que c'est ce qui doit advenir.

Pas plus que des gosses acculturés qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient respecter par devoir une minute de silence imposée, dont la consciente et nécessaire évidence serait censée être portée par des émotions qu'ils ne ressentent pas, je ne suis capable aujourd'hui, de vivre sainement ma condition de spectateur quand cela m'arrive encore de l'être. La comparaison est inappropriée, dérisoire, mais pour l'heure, je la maintiens quand même. Je vis comme un pensum d'être contraint à m'asseoir religieusement dans le respect de ce qu'on débite plus ou moins talentueusement à mes oreilles. Le sentiment religieux : oui, quand je le veux et si je le veux. Vous voyez que malgré la comparaison, je ne suis pas vraiment du côté du prophète.

Non, j'ai besoin de vire ma foi dans la représentation, autrement. Comme nous tentons, moi et sûrement quelques autres de le proposer, je veux pouvoir tourner autour de ceux qui jouent, font semblant de jouer, chantent, bougent, pensent, lisent, sans obligatoirement que cela les perturbe ; je veux arpenter la scène comme une salle des pas perdus, comme on visite une galerie, un musée ou un zoo ; je veux goûter, plongé dans mes pensées, la prosopopée d'Hamlet, assis juste à côté de lui, les pieds pendant dans la fosse creusée pour Ophélie. C'est la ma place, au plus prêt du souffle qui engendre parole et mouvement. Bref je veux être libre de ne pas éteindre mon téléphone portable, pas plus qu'on ne le fait dans la vie désormais dans les lieux publics et pourquoi en serait-il autrement face à une scène que dans la vie ? Le théâtre n'est-il pas la vie ? N'est-ce pas à ce qui se produit de me captiver suffisamment pour créer ma stupeur ou susciter mon intérêt ? Ne suis-je pas assez grand pour m'octroyer tout seul des interdits de circonstances si je le juge nécessaire ? Mon métier d'homme est donc d'être à la fois humain le plus possible et athée le plus souvent. Je ne peux proposer que ça, des représentations de mon athéisme. Je fais des spectacles athées empreints d'un mysticisme tout ce qu'il y a d'ordinairement humain.

Je ne fais pas d'histoire car je n'ai rien à vous conter, ni à vous apprendre. Je ne le voudrais pas car je crois que la conviction qui était nécessaire à l'auteur il n'y a pas si longtemps, pour élaborer une œuvre, se situe désormais dans la droite ligne d'une prise de pouvoir obsolète, fleurant le totalitarisme et définitivement dangereuse. Sacrifier au goût de montrer n'est pas nécessairement avoir celui de convaincre. Je n'ai rien ni personne à convaincre. Je fais, je dis, je montre et voilà tout. Il n'y a rien a priori à en faire, si ce n'est y réagir, être là, en conserver ou en effacer le souvenir. C'est ainsi que pour moi se définit le beau.

J'aime en l’occurrence, l'emploi du verbe « assister ». Certes le public assiste à, mais il peut également assister tout court. Ce qui veut dire aider par sa présence, son action, son intérêt, son écoute. Même sans invitation ostensible à le faire, comme il m'est arrivé d'en mettre en place le dispositif, l'espace de temps et d'action que je propose se nourrit de la détente de chacun/e et de ce qui en découle librement. On peut ne rien faire, danser, boire un verre, parler, improviser, se mettre nu, s'embrasser, s'insurger … que sais je, à chacun/e de trouver sa place. Est-ce que ça me regarde ? Dès lors qu'elle n'est pas astreinte, la responsabilité du corps de chacun/e ne me revient pas. Seul m’intéresse que nous vivions ces instants le plus possible en parallèle, comme des destinées qui se lorgnent du coin de l'œil et parfois se croisent dans l'unique besoin de devoir prolonger leurs routes dans des directions personnelles. Comme au zoo, le spectacle est autant de votre côté que du mien.

Moi, je vis mes meilleurs moments intimes en public, c'est pourquoi je fais de la scène. J'en aime « l'écriture », c'est à dire les temps où arrivent les choses, les démultiplications d'espaces, les résonances fortuites et voulues, les collisions de matières. Tout ce qui contribue à donner le sentiment du relief à nos vies en trois dimensions (émotion, pensée, action) et dont nous oblitérons souvent, par un usage à la froide teneur d'une habitude morne, celle de ces dimensions qui donne la profondeur des liens. Ce n'est pas une nouveauté, nous sommes tous/toutes interdépendants/tes. Qu'est-ce donc - et j'en viens à mon « sujet », puisque, s'il n'a pas d'histoire à porter, il existe néanmoins en tant que sentiment d'être - que cet « Amour » fantoche dont on ne cesse de faire l'éloge et qui se trouve si réduit et emprisonné à l'échelle de chacun/e ? Si cette pseudo divinité n'avait pas une existence tout aussi douteuse et fumeuse que les autres, ne devrait-elle pas donner plus fréquemment des preuves de sa réalité aussi simplement que les vents soufflent et que l'eau nous tombe du ciel ? Mais non, ses miracles son trop rares et trop sujets à caution pour inciter à croire à sa tangibilité véritable. Freud, d'un côté, biologie et chimie de l'autre, ne nous ont-il pas appris combien ce sentiment dont nous nous honorons était aléatoire et trouvait son origine dans des transferts issus de l'histoire de chacun/e, dans des habitudes contractées par la filiation et la culpabilité du devoir, dans des fluctuations odoriférantes et hormonales, dans des illusions narcissiques, dans des jeux de pouvoir et de manque, sadiques et masochistes, dans des obsessions névrotiques et parfois même suicidaires ? Soi, soi, soi … l'amour comme toutes nos perceptions, ressentis, réflexions et actions ne parle invariablement que de soi. Et pourtant il existe parfois entre nous des attaches qui nous pénètrent les chairs à un tel degré, que nous ne pourrions vivre que douloureusement si elles venaient à être rompues. Cela peut tout autant se réduire à une terrible angoisse de l'inconfort, mais nous trouvons ça bien joli tout de même.

L'amour, que parfois nous glorifions à nos yeux sous la forme idéalisée du sacrifice absolu de notre personne au bénéfice d'une autre, a souvent peu de résistance à la peur et aux évolutions de circonstance. C'est la traîtrise alors, mais passons.

Donc pas d'histoire, non, car nous ne méritons pas d'y croire, mais seulement la beauté naturelle des créatures que nous laissons revenir parfois fébrilement à la surface, quand simplement elles s'expriment à travers nos joies mélancoliques et notre euphorique détresse. C'est là, quand l'homme brisé dans ses illusions, voit son orgueil abattu au plus bas, qu'il concède comme en un renouveau, un peu de place à la nature animale qu'il n'a de cesse de fuir. Ni belle, ni bonne. Parfois sublime, parfois pitoyable. Cruelle comme notre état de fait nous conduit à l'être, mais capable quelquefois, oh surprise, d'un jaillissement de tendresse immodérée, cette nature intime nous subjugue. Nous la repoussons à l'avenant pour son insoutenable excès de franchise qui nous incommode tant, dans la réserve où nous nous parquons. Pour ma part, il est trop tard pour que je sois encore un animal sauvage. Libre à chacun de le tenter. Même si j'ai le goût des arts, même si c'est pour moi là la seule foi possible, la seule voie admissible pour donner à notre ancestrale violence l'espace de s'exhaler, je voudrais ne jamais lui immoler ma nature humblement domestique, car c'est elle qui m'a fait être civilisé. De cela, je suis content. J'en tire le privilège de mon espace mental.

Ainsi j'aime l'amour des chiens, qui en dépit de leurs mâchoires puissantes s'épargnent - et nous épargnent - de redevenir des loups, quand bien même une incitation infime à l'instant du basculement possible viendrait les y contraindre. Pour leur confiance immodérée, leur absolue bonté, leur incomparable regard interloqué devant nos incohérences de comportement, je remercie la gent canine de croire encore dans les jeux et l'affection, certes non dépourvue d'intérêt, mais presque totalement privée de malice. En fait d'amour, à mes yeux, il n'y a que celui des chiens qui vaille comme un modèle de conduite. Être là, se taire, ne grogner que rarement, vivre dans l'attente impatiente des promenades, qu'elles soient celles de l'esprit ou du corps sensible ; ne rien miser sur la récompense hypothétique, honteusement calculatrice, d'un au-delà et tout vouloir tout de suite dès lors que l'occasion se présente. Mais s'il faut vraiment se défendre, mordre quitte à mutiler de toute sa rage une bonne fois et détaler, la peur au ventre, en quête d'un havre meilleur et de l'oubli des maltraitances. Les mauvais maîtres se le tiendront pour dit.

 

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Répugnance

David Noir - Sans Culotte
David Noir - Les Camps de l'Amor - Ah ça ira ...

Je ne veux pas être pisse-froid, ni cracher dans la soupe, loin de là. Quelle soupe ? Celle de l'élan de solidarité nationale. D'autant qu'en y pensant malgré moi du matin au soir, à mes chers concitoyen/nes ; en écrivant ces articles, en réaction brûlante à l'actualité, qui ne servent à rien ou du moins dont le monde et mon quartier peuvent bien se passer comme de tout le reste, j'ai l'impression de tout à fait y participer à cet élan, alors que je suis censé être en pleine ultime préparation de mon projet de création, tout seul avec mes p'tits bras et que je ferais mieux de m'y atteler, surtout en définitive pour ajouter des trous à ma ceinture plutôt que d'assouplir mon relatif confort, je le sais par avance. Seulement voilà, tout ce qui me brasse à « notre » sujet depuis des années s'y retrouve tellement au cœur, que je ne peux m'empêcher d'être projeté hors de mon lit comme un Zébulon (oui vous vous rappelez, une alternance de toutnicoti et de tournicoton qui fait farouchement penser au comportement de notre espèce) pour me jeter avidement sur clavier, post-it, cahier, feuille volante, tout ce qui est à ma portée me permettant de décharger cette tension cérébrale et physique mêlée d'émotion, d'agacement, de colère, d'urgence, se soldant finalement dans l'épuisement. Pour moi aussi, ça ressemble à la guerre, mais ça n'en est pas une car, habituée à elle-même, déclarée depuis si longtemps, elle n'est que ce que l'on nomme « révolte ».

Bon, ayant déjà perdu le temps d'un prologue inutile, je vais me rattraper en synthétisant au plus serré ce que j'ai à dire (n'appelle-t-on pas ça des billets d'humeur), en écrivant aussi mal qu'un journaliste chroniqueur, en faisant autant de fautes qu'un blogueur stupide comme il y en a tant.

Donc le sujet de mon irritation : Par pitié, arrêtons d'employer des expressions à tort et à travers en un copier-coller imbécile, cessons de résumer en slogans des pensées et des concepts dont la portée nous dépassent … etc … etc … Il y a tant à dire et c'est tellement le sujet perpétuel qui m'habite depuis tant d'années : la couardise, le suivisme, la malhonnêteté, la veulerie ... que je vais tenter d'en garder un peu par-devers moi pour avoir quelque chose à dire en spectacle. Néanmoins, en ce qui me concerne, après le sentiment d'horreur ou peut-être toujours attisé par ce sentiment, ma marmite bout, déborde, fout son couvercle en l'air.

Les français découvrent un nouveau vocable : « La liberté d'expression » ! Formidable ! Et vas-y que je te tartine, que je me gargarise de roboratif plein la bouche et les dents. Une véritable potion magique pour Astérix.

Non, il n'y a pas de « liberté d'expression », tout autant qu'il y a des limites imposées à la liberté, cela s'appelle la loi. Alors parlons de la loi, nos lois ; ça aidera à les définir pour répondre aux gosses de moins de dix ans, pris dans la tourmente et auxquels les profs semblent en difficulté de répondre. Il n'y pas de « liberté d'expression » dans un état de droit, pas plus qu'il n'y a de liberté d'action, sans quoi il n'y aurait pas à définir « Le droit ». On me rétorquera qu'il faudrait dire plus exactement : « il n'y a pas de liberté totale », donc je le rajoute, oui, c'est cela : la liberté totale n'est pas concevable dans un état de droit et agir ou s'exprimer en toute impunité n'est pas autorisé. Que l'on comprenne mon propos ici, mon sujet n'est pas de trouver ça bien ou mal, mais simplement de le dire. Je parle de « mots », de nos mots et de la manière dont nous les choisissons, nous tous/toutes, les médias, les politiques. À ce stade, il me faut enfoncer des portes ouvertes ; je le fais sans fierté ni honte puisqu'il semble que nous en soyons toujours là, du moins, au niveau de nos réactions écrites et orales quotidiennes. Nous ne sommes hélas pas en train de philosopher tous les jours lorsque nous croyons débattre. Pour ce faire, il faudrait à chaque fois, redéfinir les « mots », si importants y compris et en particulier pour les locuteurs d'une même langue qui posent comme postulat erroné qu'ils se comprennent en les employant. Eh bien, la preuve en est que non. Il est inscrit dans la loi que c'est un délit de faire l'apologie (donc exprimer publiquement dans un but plus ou moins prosélyte) de : la haine (je ne sais pas si les textes précisent « raciale » ou pas), du terrorisme, de l’antisémitisme ... Autant de choses que je trouve en soi très logiques pour la cohésion du fameux « vivre ensemble » (autre expression à la mode dont le cliché repris à qui mieux mieux me fait gerber, mais bon …). Encore une fois que l'on ne me fasse pas dire que je ferais ici l'apologie de quoi que ce soit, sinon d'une pensée que je voudrais saine, ou bien que ces quelques lignes seraient tendancieuses ; ce serait un mauvais procès. Puisqu'il y aurait liberté d'expression, je l'utilise ici pour dire qu'il y en a une mais qu'elle n'est pas totale, mais relative et donc qu'il est impropre et extrêmement réducteur et dangereux de désigner « La » liberté d'expression. Il existe « Une » certaine liberté d'expression dans notre pays ; sans doute suffisante ; sans doute nécessaire ; sans doute la plus libre qui soit de par le monde, mais pas « La ».

Pourquoi cela m'apparait-il si important de pinailler sur ce point de détail ? D'abord parce que notre société semble amorcer enfin une réflexion à son échelle toute entière, ce que je trouve en soi formidable si chacun s'y engouffre vraiment au-delà du café du commerce. Ouf ! Enfin depuis 68, la tête collégiale est bien obligée de penser et de bousculer ses neurones, mais ce n'est vraiment qu'un tout petit début, tant crânes et corps semblaient jusqu'ici désespérément sclérosés de morosité égoïste. On ne peut que s'affliger, même s'il y a peu de chance que nous en tirions les leçons, qu'il faille des meurtres à nos portes pour que se réveillent nos consciences. De toute façon, on le sait, rien n'est gagné. C'est même maintenant, du point de vue des réflexions à entretenir et mener, que ça va devenir véritablement dur.

Ensuite et toujours pour répondre au pourquoi de ma nécessité de pinailler sur les mots : eh bien parce que dans cette réelle agitation émotionnelle et réflexive, la voie royale de la beaufitude de l'esprit se trace à grand coup de clichés et de manipulations des idées comme autant de grossières pelleteuses de chantier. Merde ! Ne sait-on pas quelque part en haut lieu et dans les officiels médias de masse, que la pensée est un paysage fragile et malléable ? Si bien sûr, depuis que la communication existe, on ne le sait que trop.

Revenons donc à cette histoire qui est de considérer comme un délit l'emploi de mots, la rédaction, d'un appel, d'une incitation ou la formation de jeux de mots estimés tendancieux et à influence délétère. Il est à noter que longtemps, il nous a semblé que seuls les actes étaient passibles de condamnations effectives. Chacun pouvait par exemple, poursuivre en justice quelqu'un pour insulte à son endroit ou diffamation, mais c'était à la discrétion de l'individu ou du groupe d'individus concerné de porter plainte. Ce n'était pas, en pareil cas, l'état qui se mêlait d'affaires considérées comme privées. Mais depuis il y a eu apparition de la toile. Et là, tout circule à vue. C'est même là tout son intérêt et toute sa dangerosité. Un défilé permanent, un bouillonnement de conneries infâmes autant que de savoirs particuliers et exceptionnels. Du coup, plus ouvertement que d'habitude, la pensée d'État s'en mêle. À noter que jusqu'à présent également, ce savoir existait tout autant dans les livres et qu'il n'y avait qu'à se les procurer pour y accéder. La nouveauté n'est pas là. La vraie nouveauté d'Internet, c'est le forum et le commentaire à chaud. Un clavier, un clic de souris et le sublime comme le stupide s'exprime et est balancé dans la masse (la nasse devrais-je dire). La chose est faite ; s'imprime illico dans l'esprit du lecteur ; est irrattrapable. Curieusement, la description que je viens de faire du geste de base de l'internaute actif ressemble fort à celle dont Don Basile fait avec jubilation l'apologie dans le Barbier de Séville : la calomnie. Une fois lâchée, elle court elle court … elle enfle et explose en un coup de tonnerre au vu et su de tout le monde.

Il n'y a donc pas « La », mais « Une » liberté, Une démocratie. Toutes relatives. Nous ne devons pas dès lors parler d'absolu, mais de point de vue. Avant qu'un interdit ne le devienne, c'est un point de vue. Qu'est-ce que cela change de se le dire ? Eh bien à peu prêt tout. Pourquoi ? Parce qu'en revendiquant l'arbitraire ou le relatif d'une loi, on assume également ouvertement ce qu'elle peut présenter comme semblant injuste ou inégal (le fameux deux poids, deux mesures qui semble tarauder à juste titre certains enfants au sujet du traitement des opinions des uns et des autres selon leur milieu, culture, croyance). En faisant cela, on devient crédible y compris vis à vis de ceux qui ne seraient pas d'accord, plutôt que de vouloir enfariner (ressenti humiliant à l'origine des pires violences) les opposants, les incrédules, les frustrés d'un tel barrage à leur conscience. Cela s'appelle l'autorité.

La vraie autorité - j'entends par là celle qui s'exerce autrement que dans l’unique but répressif, mais bien pour guider - a le devoir de toujours assumer pleinement qu'elle s'impose parce qu'elle croit que c'est le bon sens vers lequel il faut aller. Elle doit donc de ce fait, endosser la critique et le mécontentement qu'elle suscite, mais toujours donner une explication plausible, accessible et rationnelle à son origine. Je ne fais que donner là, à mon sens, la définition d'un parent responsable qui doit savoir ne pas se laisser déborder, tout en guidant vers plus de sécurité une existence propice au développement, à l'épanouissement et surtout, à l'élaboration d'une conscience autonome.

Je n'ai pas d'enfants ni dans la vie, ni dans mes cours et c'est sans doute plus aisé à dire qu'à faire, néanmoins cela me semble tout à fait réalisable avec du cœur, des mots adaptés et de la méthode. Un état est encore un parent sans doute nécessaire pour une société civile aussi infantile que la notre : Je suis Charlie n'est-ce pas ? Et le lendemain, toi qui n'aurais jamais donné qu'un regard méprisant, jugeant par oui-dire de la grossièreté de son contenu, à ce canard un peu triste en fin de vie, tu te précipites comme au premier jour des soldes pour acquérir cet exemplaire déjà mythique ?! Et, là encore les mots détournés déboulent : tu as le culot de justifier ce retournement opportuniste et grotesque en l'appelant élan de solidarité ?!

Alors écoute moi-bien mon ami/e Charlie de la dernière heure, je te le dis, moi ne l'ayant jamais été et n'en ayant nul besoin pour être deux cent mille fois Charlie à ma manière depuis que je pleure et raille la médiocrité de mon espèce : Tout ce que tu veux à cet instant et même sans le savoir, c'est t'inscrire toi aussi un peu dans l'Histoire, en avoir ta petit part, juste pour l'accrocher au mur, la mettre dans un tiroir et pouvoir dire « J'y étais ». Cadavres ou pas – et c'est bien pire – comme à l'accoutumée, tu tressailles juste du risque que tu prendrais à ne pas être à la mode, à être passé à côté de l'endroit (pas trop loin de chez toi quand même) où il faut absolument être.

Cher/ère ami/e, il n'y a pas de mot pour dire la répugnance que tu m'inspires. Tu ne mérites rien de ce confort destiné à libérer ton esprit et ta main, qui t'a fait descendre de l'arbre et entoure ta vie actuelle, tant tu ne sais rien en faire. Je te vomis sincèrement et pourtant, moi qui ne suis pas un terroriste, j'ai pitié de toi et de ta médiocrité tellement tu m'affliges, tant tu me blesses en étant si superficiel, si convenu, si bête. Je t'en veux de la lâcheté d'opinion qui t'anime et que, comble de la rigolade, on nous vend actuellement comme étant un courage. Mon dieu quel usage des mots ! Pareil emploi, j'imagine, ferait frémir un chevalier médiéval, un grognard de l'Empire ; peut-être même un soldat de métier de notre histoire contemporaine. Un peu de décence, encore une fois, par pitié. Qu'on aime leurs dessins ou pas, les dessinateurs qui signaient leurs caricatures et ceux/celles qui les signent encore étaient et sont, peut-être des inconscients, sûrement des provocateurs, mais par dessus-tout ils ont fait et font preuve d'une audace et d'une endurance à la menace, exceptionnelle. Idem pour les policiers qui ne se font pas d'illusion j'imagine, sur les risques que leur métier leur impose, idem pour certains otages au courage inouï qui force mon admiration. Mais toi, vulgaire pékin, insoutenable girouette, grotesque consommateur, tu n'es rien, ne mérites rien, ni de bénéficier d'une technologie que d'autres ont mis au point et désormais t'imposent, ni de te faire le chantre d'idées que tu n'as jamais pris le risque d'avoir par toi-même. Tout au contraire de ce que l'on dit aujourd'hui de toi, tu es un collaborateur dans l'âme. Tu mérites Pétain, Mao Tsé Toung et les autres, point barre. Tu l'as déjà prouvé. Tristement, je dis que tu le prouveras encore. Parce que tel est l'homme dans son animalité peureuse à juste titre et que je ne songerais pas à lui reprocher s'il n'avait la prétention d'être Humain. Non, c'est sûr, à mes yeux, tu ne mérites pas la mort violente et arbitraire d'une ordure de djihadiste pour te punir d'être toi-même poujadiste. Tu me partages, espèce humaine. Atrocement et désespérément, tu me tranches en deux depuis que j'ai fait ta rencontre. Pire encore, depuis que j'ai pris conscience que j'appartenais moi aussi à ton groupe. Tu me divises incessamment entre l'envie de te tuer sans sourciller pour tes revirements immondes, pour tes arrangements avec l'intégrité dont tu te revendiques, pour le mal que tu te fais et que tu fais au monde. Mais au moment où je lève le bras pour abattre ma rage sur ta carcasse révulsante qui se pisserait dessus de trouille à cet instant, je le laisse retomber, m’effondre sur moi-même et pleure sur ta faiblesse et la mienne, car tu me touches bien malgré moi dans ma chair, au-delà des sexes, des conventions sociales et même des intelligences. Je me dis que quitte à t'épargner, je voudrais parvenir à t'aimer, histoire de me sentir moins seul ; d'avoir des camarades pour rigoler. Mais, comme la créature échaudée, née des mains du baron Frankenstein, je sais qu'il serait désormais bien illusoire de miser plus qu'un regard échangé sur l'empathie profonde qui pourrait nous unir. Je sais tout simplement que tu n'es qu'inconstance et que l'effort n'est pas ton ami. Tu ne penses qu'émotion, raisonnes émotion, crois émotion, valorises émotion. Sauf que ta belle émotion, pauvre merde narcissique, si incontournable qu'il faudrait incessamment l'entendre et la respecter, nous savons tous sauf toi, qu'elle va changer demain, si le soleil est beau, si la pluie nous ravine. Malheureux être de chair, tu n'es que ça et ton malheur d'être animal se double de la calamité d'une faible conscience. De par le monde alors, dirigeants, militaires, assassins, terroristes, tous autant qui aimez armer votre bras au-delà du raisonnable… songerez-vous un jour à renoncer à votre jouet favori, à épargner la chair, celle-ci qui souffre tant ? Soignez votre névrose, vous êtes du même bois que sont faites les victimes. Et elles, jureront bien, j'en suis sûr, à quelques exceptions près, de sagement le jour venu, savoir fermer leur gueule faute d'avoir pris la mesure et le temps de la pensée introspective et du recueillement. Et comment leur en vouloir n'est-ce pas ? Comment ne pas les comprendre ? Oui tout le reste du temps. Pas quand elles font figure de se donner des ailes sur un coup d'illusion dans le miroir un matin. Pas quand elles crient « Aux armes citoyens ! » pour finalement ne pas faire la différence entre faire la queue pour Justin Bieber ou Céline Dion et souhaiter manifester un soutien ou s'offrir un symbole de liberté à la porte d'une papeterie. Bien malin si une bombe avait éclaté devant un kiosque à journaux. Vraiment rien dans le citron ces terroristes ! Une idée tous les 14 ans. Ouf ! C'est tant mieux.

La personnalité univoque n’existe pas, il n'y a que dualités multiples, ambigües, contradictoires et profondes, fonction des circonstances, prises entre peurs viscérales, protectionnisme du clan qui protège, soumission et effacement de la parole individuelle en échange d'un toit et de la vie sauve.

Le terrible Jeckyll et son Mr Hyde sera toujours l'ennemi farouche de l'utopiste et pathétique monstre de Frankenstein. C'est bien triste et c'est ainsi. Mais qu'on ne vienne pas me donner la leçon de devoir renoncer à ma haine - moi qui ne prendrai jamais autre chose que des mots pour la dire - parce qu'elle serait soudain un sentiment déshonorant alors qu'elle n'est qu'un composant parmi d'autre de notre être. Qu'on ne vienne pas me dire que ma haine n'est pas bonne, que je n'y ai pas droit, alors qu'il m'est vital de la ressentir vis à vis d'une espèce qui ment autant sur son réel. Qu'on ne vienne pas me raconter qu'il y aurait certains bons sentiments et puis d'autres mauvais en toutes circonstances, à moins que d'échanger toutes nos bibliothèques de philo contre les reader's digest de Walt Disney. Non, mais vous êtes sérieux là ? Vous croyez véritablement que de s'amputer d'un de nos composant vital naturel nous ferait grandir ? La morale n'est pas la nature. Tout comme pour la loi, assumons qu'elle est une privation nécessaire pour que nous puissions vivre ensemble sans la poser comme un postulat éthique apparu de rien comme la grossesse de la vierge Marie. Quand j'entends le discours politique, médiatique, quand je lis les réactions sur internet, j'ai envie de crier à la Richard III, au secours ! Qu'on me donne un adulte pour mon royaume !

L'élan national et la solidarité ne réclament pas de suivre un mouvement collectif pour y être rassemblé, mais d'être individuellement originalement soi-même plus que jamais, afin d’insuffler un tant soit peu de complexité - d'aucuns s'emploieraient à dire de « richesse » - aux rouages du moteur de la machine.

Merde, encore de l'énergie gratuite qui ne me fera pas bouffer, ni ne paiera mon loyer. Je m'étais juré pourtant de faire bref. J'avais vraiment autre chose à foutre. Tant pis, mais pour cette fois, je ne corrigerai pas les fautes. Il est vrai que personne ne m'avait rien demandé.

Microsillons

Man power - David Noir

Man power - David Noir
Man power © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je suis un programme. Je suis une programmation. Ça + ça + ça + ça. Je ne le décide pas. Je n'en suis pas le maître, juste l'orientateur. En est-il de même pour tout le monde ? Je l'ignore. Personne ne semble parler de ça.

Tout doit être relié. Tout a une incidence sur tout. J'avance dans mon temps qui n'est pas cet autre temps général, mais qui n'est que l'aspect d'un temps qui est le mien, mon expansion personnelle, ma progression intime.

Parallèlement, je dois me disperser, disséminer, essaimer. D'un côté, je range, j'accumule, j'évacue, je trie. De l'autre, j’étends mon regard et mon écoute. Je me lance sur de nouveaux chemins, vers d'autres connaissances. Je crée des sillons ; des microsillons que sans doute, je suis le seul à pouvoir percevoir. C'est pour cela que dans mon intérieur, aussi bancal ou précaire soit-il, je dois connaître l'emplacement de chaque vis, chaque objet ou fragment que je veux garder et qui ne me sert pour l'instant à rien. C'est cette nomenclature pouvant sembler dérisoire, qui pourtant me révèle une photographie de ce qui fait ma vie actuelle et ce faisant, libère mon esprit, alors disponible à l'essentiel : le trajet à parcourir et les conditions dans lesquelles arpenter la voie.

C'est en fait un processus assez simple dans son concept, de mise en liberté de la conscience. Je ne peux démarrer le travail qu'à partir de cet état ; là où je suis juste à ma place. Il aura donc fallu passer un point d'équilibre. C'est une forme d'économie. Une économie de survie. Chaque espèce animale a la sienne. Une économie juste parce que débarrassée de ses fantasmes de réussite dans tous les domaines, qui ne sont que quelques calques parmi d'autres, tracés sur des modèles pré-dessinés par le monde qui nous accueille, sans se préoccuper de savoir que nous sommes un, unique et indivisible. C'est ainsi que l'on nous éduque en masse, comme on élève des volailles. Il faut du temps et diverses expériences intimes pour atteindre enfin le moment du passage au cap d'équilibre. Mais il ne s'agit là que du point zéro. Nous avons, à ce stade, redressé notre économie de vie établie sur des bases fausses, mais nous n'en sommes qu'au début d'une possible croissance vertueuse. Néanmoins, on peut alors raisonnablement se dire que le travail véritablement propre commence, ce qui ne signifie en aucune manière, que nous n'allons produire que du bénéfice. Il s'est agi simplement d'avoir pu rallier son chemin à soi. Rien ne dit qu'il ne mène pas tout droit dans le mur. Cela est sans importance. Le bien-être vient de la seule conviction d'arpenter la bonne voie pour soi. Il faut considérer les éventuels succès qui pourraient en découler comme des bonus, sans plus. En ce qui me concerne, j'ai eu la prescience de cette planification il a exactement sept ans. Je ne développerai pas pour l'instant ici les détails des routes antérieures qui m'ont finalement mené à ce sentiment forgé dans mes profondeurs. Ce pourrait être l'objet d'un autre article en soi. Je trouve juste intéressant de noter qu'il existe, dans les fluctuations de la pensée, des indices qui, sans nécessité de se référer à quoi que ce soit de mystique ou de religieux, sont susceptibles d'éclairer plus distinctement qu'un autre, le paysage à venir. Ces moments d’enthousiasme éclairant viennent bien sûr se mêler à une myriade d'autres qui, pris pour d'éventuelles bonnes réponses à son questionnement, vont s’avérer être des impasses décourageantes. Tout un chacun connait ce phénomène propre à la vie prise au sens large, du mouvement de la nature elle-même. Beaucoup de ratages et d'abandons pour de rares créations potentiellement viables. Je ne crois naturellement à aucun dieu, ni force obscure ou lumineuse, pas plus qu'à la notion de destin. Je trouve néanmoins qu'il n'est pas totalement dénué d'intérêt dans la description d'un cheminement artistique, de mentionner les forces mystérieuses de l'instinct et combien elles poussent l'individu de l'avant, autant que le fauve vers sa proie ou le saumon vers son lieu de reproduction. Il n'y a en jeu ici à mon avis et c'est ce qui me rend son observation passionnante, exclusivement que l'expression d'une force brute de la nature et rien à aller chercher du côté du psychisme manipulé par un hypothétique inconscient.

La mise en route d'un projet est l'art de faire que « tout recommence ». Une pulsion étrange et vitale de cet ordre préside à l'aube de tout acte créatif. C'est encore bien plus intimement spectaculaire lorsque le re-commencement à l'oeuvre, englobe un pan de vie entier et a pour objet de le faire évoluer d'un cran, peut-être même en le faisant dévier d'un axe rigide qui paraissait illusoirement tenir le tout. Échapper à Sisyphe semble soudainement alors du domaine du possible.

Retour d’Erosphère

retour d'Eros
libertin (du latin libertinus, « esclave qui vient d’être libéré », « affranchi »

Bien qu'ayant vécu un triolisme amoureux fondateur et quelques autres passions menées activement de front, je ne suis pas un libertin. Pourquoi ? Parce que, très vite, les relations aux autres m’envahissent mentalement et mon travail en est perturbé. C’est paradoxal puisque justement l’esprit et la pratique libertine doivent, j’imagine, pouvoir répondre à ce besoin de solitude émaillée de rencontres. Mais ce n’est pas si simple dans les faits puisque je ne suis pas capable de ne pas m’intéresser aux personnes avec lesquelles j’ai des relations sexuelles. Quel type d’intérêt ? Affectif, certainement ; érotique, fréquemment ; intellectuel, toujours ; poétique absolument et là est mon affaire, puisque c’est la qualité poétique des rapports qui empoisonne ou enrichie mon imaginaire. Ce n’est donc pas une mince affaire que d’élargir incessamment le champs de ses relations tout en préservant, non pas son indépendance, car seul l’argent me parait en donner réellement et je ne sais pas être riche, mais tout au moins un espace récurent et suffisamment vaste pour penser seul.

Non que je rejette l’échange (je parle ici de façon large, au-delà des sexualités) , mais il doit dans mon cas, toujours être suivi d’une période assez longue pour digérer le rapport en question, de quelque nature qu’il soit. Je fonctionne de même, tant avec les groupes qu’avec les individus. Je me trouve donc perpétuellement en surnutrition. Un être reptilien de ma nature se doit donc de surveiller sa surcharge pondérale affective et psychique au moyen de régimes adéquats. Pas d’ascèse préconisée dans mon cas, mais une alternance et une diversité nutritive vitale. Je digère comme un boa mais consomme comme un ours, de manière omnivore, c'est-à-dire que je peux ingérer à peu près tout et n’importe quoi. Néanmoins, tous les aliments ne sustentent pas de la même manière et possèdent une valeur calorique et nutritive bien différente selon les cas.

La fidélité ne s’exprime donc pas pour moi au quotidien, mais sur un long terme intercalé de pauses de durées variables. Elle se démultiplie à travers autant de liens que je nourris d’intérêts. Cela s’appelle un petit monde à soi ou un environnement social selon que l’on y privilégie une élaboration créatrice ou une consommation de l’échange en terme de finalité.

J’ai eu l’occasion, via le festival Erosphère dans lequel j’étais invité comme intervenant, de côtoyer brièvement quelques libertins/es revendiquées comme tel/les ou simplement intéressé/es par le sujet.

Il y eut deux stages auxquels j’avais donné, puisqu’il fallait bien les nommer, un titre commun sous l’intitulé « Outrance du désir ». Ce qui m’intéressait en la circonstance, était de proposer comme postulat qu’il s’était produit depuis quelques années (sans doute concomitantes au développement d’Internet), un déplacement du libertinage vers la sphère « grand public ». Je ne crois pas d’ailleurs qu’il s’agisse en soi d’une propagation des pratiques libertines qui existent certainement depuis que les lois religieuses ont bâti les fondements essentiels de nos sociétés (morale, éducation, sacralisation de la famille). Je pense d’avantage que la médiatisation du sexe, la démocratisation des objets (toys), images, témoignages et discours sur les pratiques des hommes et des femmes, a propulsé cet aspect du désir humain comme un état de fait sur le devant de la scène. Bien sûr, pour que cela marche, il fallait qu’il existe une population et un public sensible, sensibilisé, voire expert en pratiques libertines ou plus simplement, en « amour libre » comme on le disait plus volontiers dans les décennies 60/70 et en fait, depuis les mouvements anarchistes de la fin du 19ème siècle.

Ce postulat simple et aisément constatable dans les médias et le commerce polluant les murs et dévorant les vitrines de la vie citadine, supposait naturellement qu’il y eu un avant cette exhibition florissante et un après. Mon propos se situait dans l’avant tout en s’adressant à un public de l’après et était borné en amont par l’immense barrière de corail que semble constituer l’œuvre de Sade que je me suis mis en quête de découvrir actuellement progressivement dans son entier.

Le dispositif était simple comme j’aime à le pratiquer dans certains ateliers sur d’autres thématiques : un vaste espace scénique offert en l’occurrence par la grande salle de Micadanses qui recevait le festival, quelques musiques dont le choix me revenait, un panel de quelques textes du dit Marquis, un certains nombres d’images sur papier et sans rapport apparent si ce n’est par la mise en jeu du corps présent dans toutes les représentations humaines, un éclairage légèrement mobile, coloré mais tamisé et 4 micros sur pieds à disposition, destinés à recueillir la parole de participants volontaires selon le flux de leur inspiration. Mise à part une brève introduction, les consignes et indications se devaient d’être réduites au minimum et le mot d’ordre serait : improviser collectivement en immersion totale durant les 3h qui nous étaient octroyés, sans autres limites aux actes que la violence non consentie, l’authenticité des désirs et le périmètre élargi au plus vaste, des imaginaires en présence. Les matériaux à disposition outre les sons, l’espace, les textes et la lumière étaient les corps, sous leur jour le plus charnel, le toucher, le rapport, le commentaire et l’adresse par la parole et le regard. Autrement dit, soi face aux autres dans le contexte d’un tiers, moi en cette occasion. Sans doute la mise en scène la plus simple, si ce n’est la plus originelle que puisse offrir le théâtre. Car c’est bien dans le cadre de la scène que je me situais, étant ici convié pour mes compétences en la matière, associées à mon intérêt pour le corps sexuel et ses représentations pornographiques, mais surtout pour la parole et la qualité du temps qui en découle. Quel cerveau pour quelle sexualité ? Quelle humanité pour quelles relations ?

Le premier atelier fut à mon sens et à celui d’un certain nombre de participants/es qui en témoignèrent, une grande réussite. J’en fus le premier surpris, ne m’attendant pas à voir ma proposition, d’entrée de jeu, si bien comprise et vécue par un nombre important de joueurs/euses.

La nudité des corps s’imposa rapidement, sans heurt ni résistance, même si volontairement rien dans mon propos ne l’avait exprimé comme un prérequis indispensable, ce qu’elle me semblait être néanmoins de toute évidence. Mais j’avais opté pour la mise en place d’une expérience la plus libre possible, basée sur la confiance dans les groupes ainsi spontanément constitués et ne souhaitais border ce grand bain physique et mental que du plus infime cordon de sécurité afin que l’inattendu puisse naturellement y advenir.

Il m’est difficile de décrire l’émotion et la joie que je ressentais 3 heures durant à voir évoluer, s'enlacer et danser, à scruter et écouter ce groupe humain sachant instantanément en ces instants, allier désirs puissants, volonté créatrice et intelligence.

Les groupes se formaient puis se diluaient pour se recomposer différemment sous l’influence érotique des corps échauffés. Les tableaux se succédaient avec une harmonie puissante sans que je n’ai que très peu nécessité d’intervenir, car pour l’heure, il ne s’agissait surtout pas pour moi de foncer dans l’écueil dirigiste de la mise en scène que d’ailleurs certainement peu d’entre eux /elles auraient suivi, n’étant pas implicitement des acteurs/trices. Les actes sexuels concrets qui parfois s’épanouissaient un temps donné, exprimaient tour à tour une merveilleuse puissance ou une enivrante douceur. Que dire de plus si ce n’est que j’ai pu assister maintes fois à la profondeur de l’Être fusionnant avec l’appétit de la chair et que ce fut à mes yeux, d’une sublime beauté dans cet environnement que l’éclairage, librement et tout aussi intelligemment mené par les régisseurs/euses présents ce jour-ci comme le suivant, englobait d’une matière suave et maîtrisée.

Les interventions vocales firent tout autant leur chemin dans la masse sonore que je proposais, pareilles à des serpents sinuant dans les marais. Une improvisation en particulier fut tenue longuement par un homme à la voix posée, fixant du regard les scènes, égrenant une pensée sourde, presque sombre, avec une acuité et une profondeur tellement englobante qu’elle sembla organiser naturellement les tableaux en un système d’horlogerie dont personne n’aurait pu mettre à jour la mécanique vivante sans déchirer violemment l’équilibre de l’ensemble.

S’ouvrait ainsi devant moi et j’espère pour quelques autres, le portail d’accès à un érotisme fulgurant et splendide à l’endroit même où j’aspirais qu’il s’implante ; c'est-à-dire aux antipodes de la consommation « fun » et de la jubilation superficielle, avatar d’un plaisir clef en main trop en vogue pour ne pas bailler d’ennui devant la bêtise consumériste qu’il véhicule.

Il en fut naturellement tout autrement du deuxième jour, car il est bien rare que les miracles se succèdent quand bien même les ingrédients seraient-ils tous d’une aussi grande valeur.

Je n’ai pour ma part, personne à incriminer en particulier pour stigmatiser cet échec, car il est fatalement inclus dans un tel plan, que le groupe, s’il parvient à fédérer ses ardeurs, est en mesure de retourner toutes les situations dans le sens d’un sauvetage potentiel. Encore eut-il fallu qu’il le ressente et que certains de ses membres décident d’opter pour la vitalité plutôt que de glisser vers le versant morbide. Quand à moi, les deux pôles m’intéressaient pour la démonstration que je désirais en faire, même si j’aurais eu à coup sûr, plus de jouissance à regarder à nouveau fleurir une débauche d’écoute mutuelle et se dérouler sous mes yeux un concours d’intime concentration de peaux et de neurones.

Ce ne fut pas pour autant dénué d’intérêt et quelques moments tout à fait appréciables selon moi et constituant le pendant obligatoire de la thématique abordée, furent finalement atteints. Une fois que la dernière bouée de sauvetage fut lâchée et que le plateau se retrouva semblable à un de ces terrifiant désert où l’on n’ose s’aventurer, une infinie tristesse se mit à planer comme un drame suspendu au dessus de la salle et des corps affaissés. Je laissais la musique poursuivre et souligner encore d’avantage les contours de ces rives désormais privées de relief. Je ne sais où se situaient les regards encore présents derrière moi dans la pénombre du gradin, mais fermant un instant les yeux, je me dis qu’il y avais de quoi bander d’un tel naufrage, tant l’homme apparaissait ici, tel qu’il pouvait être, méritant autant sa destruction que sa venue au monde. En cet instant, la mort présentement incarnée me parut aussi belle que la mariée de la veille.

Il était temps que Sade, incompris précédemment, ignoré par le groupe comme il le fut sans doute de son vivant, intervint à nouveau pour éclairer de sa lueur sinistre et cruellement lucide, l’espace environnant que nous nous étions octroyé.

Tout avait commencé par un flambeau de résistances et de superficialité conquérantes que j’avais ressenti d’emblée. Loin du propos soulevé, quelques membres tapageurs avaient illusoirement tenté de le tordre du côté de l’euphorie insouciante et infantile, sous la protection de laquelle plaisir aurait dû rimer avec loisir. Malheureusement la légèreté n’étant pas dans mes gènes, c’était sans compter sur l’attachement viscéral que je pouvais avoir à mes croyances, traduites ici en terme de dérive et d’outrance autour d’Eros et incompatibles avec la simple excitation d’un amusement charnel. Après quelques temps d’un bisounourssage love love que sans méchanceté, je ne situe pas dans mes cordes, j’attendais que le poids lourd de l’introspection sensibilise les esprits et fassent frémir la chair. Le « tout est permis », s’il était bien assumé, devait satisfaire des tenants du désir forcené. Il y en eut quelques uns qui au fil des heures firent naître quelques pépites tout aussi rutilantes que la veille tant en terme de textes que d’actes puissants ou de postures. Une très belle union entre un homme et une femme allongés au sol, accapara quelques temps le plateau d’une fort belle manière. Quelques esprits plein d’éveil au milieu d’observateurs/trices las ou circonspects, surent à plusieurs reprises, métamorphoser l’ambiance par leur intelligence de la situation et leur instinct. Comme je l’ai dit, il n’entrait pas dans mon propos de diriger le jeu. Ce qui était devait être, en l’état, car c’est en tant que un miroir des hommes que se révèle pour moi le sujet d’une performance et il appartient à chacun/e, tout comme dans la vie, d’user de sa liberté pour influer le cours des choses. Quels meilleurs acteurs/trices que des libertins proclamés auraient pu en décider dans un contexte tout entier dévolu à leurs fantaisies ?

Je ne tire de leçon de ces deux expériences que la persuasion renouvelée du pouvoir de l’exhibition comme affirmation de soi pour peu que l’on souhaite la mettre en œuvre. Loin des acteurs poussifs du théâtre en matière de corps, les amateurs/trices de sexualité libre ont en main le potentiel d’un spectacle fort et puissant.

Il leur appartient à mon sens d’en avoir une conscience affûtée pour échapper à une mièvrerie parfois présente dans laquelle ils ne prétendent a priori pourtant pas être et forcer la convention insipide des sociétés laïques, tout autant que l’obscur refoulement des pulsions par le religieux, à se mirer dans le portrait dressé et attractif d’une humanité consciente, pleine de charme, d’inventivité et d’esprit d’aventure.

Il y a en nous toutes et tous, à chaque génération à mon sens, le ferment d’une révolution par le sexe, maintes fois réprimée, plusieurs fois avortée, banalement détournée, mais encore possiblement éclairante pour, comme nous l’évoquions plus tard en d’autres termes avec certains/es des membres, qu’une tendresse des cerveaux les uns pour les autres, annihile les frustrations abjectes et leurs conséquences sordides et élève le niveau de conscience de tout un pan de notre humanité. C’est ce qui, certainement pour ma part, me semble le plus souhaitable encore aujourd’hui, mais qui requiert autant d’exigence dans la jouissance que de lucidité dans les idées pour vaincre le modèle coercitif du couple et des familles où l’amour n’est dans bien des cas, qu’un symbole simpliste et blanc sur un fanion de tissus rose.

Urgence, oui.  De jouir de l’entre-soi ou d’amplifier les libertés ? À chacun son choix, si nous l’avons toujours.

Le cerveau est l’enclume

Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

La civilisation vaut mieux que la culture. Elle est moins prétexte à l’obscurantisme des peuples centrés sur le folklore de leurs acquis culturels. À mes yeux, toute culture ne sera jamais qu’un pauvre folklore face à la civilisation de l’élaboration de soi-même.

Une telle assertion semble faire frémir aujourd’hui et il apparaît qu’on ne puisse être catalogué que comme un dangereux droitiste en l’affirmant. Je me sens pourtant aux antipodes des définitions qui semblent en être précautionneusement données par les anthropologues qui attribuent au terme « civilisation », la faculté d’attiser les braises haineuses du mépris racial des peuples les uns envers les autres.

Craindre l’utilisation d’un mot est certainement la pire des pseudos diplomaties. La peur d’irriter l’autre n’aboutit qu’à flatter les susceptibilités diverses de la façon la plus visqueuse. La prudence en toutes circonstances finit par figer les rapports. Il est bien difficile alors de faire machine arrière vers une parole libre. Ainsi est né le politiquement correct et ses atrocités hypocrites.

Faire acte de civilisation sur soi-même ne dépend pas de sa propre culture et c’est réduire son impact que de ne l’appliquer qu’aux contextes historiques. La civilisation de l’individu est un acte personnel qui l’amène à se poser la question de sa propre situation entre sa sauvagerie atavique et son état de « produit » de sa propre culture. Ce qui fait la fierté d’une culture est aussi ce qui la rend bornée et intolérante aux autres.

De beaux exemples en sont les microcosmes que constituent bien des familles ou des couples dans le monde entier, toutes cultures confondues, qui ne jurent que par leurs propres éthiques de clans et la valeur des héritages transmis de génération en génération. La sublime « transmission » qui fait jouir l’éducateur parental enorgueilli de sa belle mission, est aussi celle porteuse du sida mental le plus terrifiant qui soit, par les scléroses psychiques qu’il impose. Seul le réel et actif questionnement perpétuel, quotidien et incessant sur soi-même peut apaiser la fureur de l’instinct brutal animal ou du formatage sous influence, au profit d’une tempérance réfléchie, personnelle et unique. Le fruit en est la créativité singulière de chacun/e.

Pour un individu qui aspire à se civiliser selon ce sens, autrement dit, un artiste véritable, authentique créateur de sa propre civilisation, l’invention de soi se doit de primer sur tout le reste : genre et sexe, culture et tradition, usages et lois, famille et éducation, y compris sur ce qui lui semble être ses propres convictions. Ce n’est certes pas d’une culture ou d’une éducation qu’il faut l’attendre, mais de sa propre conception de l’humain, ainsi forgée et reforgée jour après jour.

Le cerveau est l’enclume sur laquelle se martèlent les idées. Les pièces les plus étonnantes ne s’y créent pas à partir de l’acquis des traditions, qu’elles soient civiles, civiques ou religieuses.

Défense du masque Ulin

Défense du masque Ulin - David Noir
Défense du masque Ulin - Performance - David Noir - #frasq Galerie Nivet-Carzon - 31 mai 2014

Entendez la voix du monstre :

#frasq

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné.

 

Comme les enfants morts nés d’une poche trop serrée

Comme les chats sans regard sous un plastique noué

Comme le papier se gaufre

Comme l’éléphant se vautre

Dans tabou redouté

 

Je ne suis pas la monstruosité annoncée

Je suis un homme

Garçon

Je suis un être humain

 

Je ne fais pas trop de chichis, de manières de mon corps exquis,

De pas maint’nant, de je t’en prie

 

Tu vois là, à présent, je suis plus belle que toi.

Je me sens étranglement bien,

Voluptueusement pachydermique derrière la barri-crade de mes défenses empiriques

 

C’est le matin, j’ai froid

Débarrassé de l’urgence de saisir ta croupe, je m’auto suffis par essence

Plaie mobile, je saigne et pourtant je survis, vie, vie, vidéo

Je dois saisir mon appareil photo

Sculpter ce safari à mes oreilles frémissantes

Je m’imprime en 3 D la mélopée de mes cris de brousse

Je cherche désormais d’où suintent mes humeurs,

Tu vois, je pleure

Mais quelle horreur est-il ?

Sois gentil, dis-le moi car moi, je ne sens plus rien là

Plus rien pour me soulever le cœur

 

Comme le papier qui se gaufre

Comme l’éléphant qui se vautre

Dans tabou

J’aime le blazer désabusé qui épaule ma masculinité depuis l’orphelinat

 

Je suis homme

Je suis un être humain

Je suis virilité mais je manque de bras pour battre l’air autour de moi

J’ai ma queue comme chasse-mouches

 

Par mon appendice je m’accroche à vos bouches

Suprême collage génétique

Je trompe ainsi mon bon public

 

Ne reste donc pas bouche bée,

On n’admire pas les éléphants si on n’accepte pas les noirs

J’ croyais qu’ t’avais compris Babar

 

Salope !

Le mot salope est tempétueux.

Il excite, au rythme des passions phalliques,

 

Salope, celui et celle qui ne demande qu’à jouir 

Aime à jouir, ne cache pas son plaisir

À quatre pattes salope !

Ton fantasme va plus loin que ça

 

Au-delà des mots, salope !

Rêve d’une vulve endiablée,

Salope, étonnante beauté,

Pourquoi l’humilié fait vibrer ?

Mais qui baise-t-on au fond de ces contrées ?

 

La honte visse son trophée dans le mur de ma fébrilité

Chasse, accours, viens jusqu’à moi

Je ne connais pas ces gens qui courent, fêtards 

Je ne connais que leurs avatars

 

J’aime le blaser respectable qui m’épaule tout au long des couloirs où je retrouve les miens pour boire

 

Bien élevé, moi je vis comme un homme véritable

Les beaux mensonges sont bannis de ma vie raisonnable

Bobard hait la vieille dame aux genoux cagneux qui supplie : « Caresse mes cuisses déformées je t’en prie»

 

Eh les fentes manichéennes, il est trop tard pour m’aimer, vilaines,

Pour accueillir en noir et blanc le turgescent tourment de ma peine   

 

Remontée en substance de la semence de mon cerveau reptilien à hauteur de mon néocortex.

Retour primitif à mes vrais instincts qui eux seuls me veulent du bien.

Oui, en vérité je vous le dis, tout pouvoir est un abus

Tout effort de conviction, un viol avec pénétration.

 

Tu es prise au piège de mon foutre gluant, salope !

 

Ainsi les braconniers violents se sont soulagés dans ma chair jusqu’en dessous de ma peau épaisse

Dans la viande de ma viande, sous la rugueuse vigueur de mes fesses

 

Sans défense des barricades, je ne donne pas cher de la dépouille de nous autres dilettantes sexuels

J’urine à profusion sur vos simagrées de dévotion, de séduction

J’éventre le premier qui doute et même si j’en meurs empoisonné, je broute le textile des nations

 

Le voile me donne des vapeurs, laïques et obligatoires.

Tant pis, mon pied imposant, racorni te servira de porte parapluie.

 

Bientôt, nous irons nous coucher dans les cimetières d’en haut,

La connaissance est un fardeau

Il est temps de mourir idiot.

 

Les pénétrables sont aujourd’hui en élevage.

Les humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes, élèvent le soumis comme les fourmis le font des pucerons.

Comme les fourmis le font des pucerons.    

 

Homme trop petit pour m’étreindre, je t’écris des mots simples pour qu’ils puissent entrer dans ta trogne.

 

Monstre heureux je ne suis pas comme toi car je me fous des choix qu’il faut faire pour mon bien.

Je fais avec mon handicap. Ç’eut pu être pire face aux chasseurs d’ivoire et d’ébène noir, qui débordent.

 

Humain, erreur du petit « a » jusqu’au grand « Z », tu t’es trompé de horde

Je te vois, jeune, filou, lointain, narcisse affamé de chair, lécher les bottes des puissants.

Je ne peux pas vouloir ta mort pourtant, mais ton espèce m’a m’oublié

Toi, tu me trahis, moi qui t’aimais, charmant.

 

Artifices et dégénérescences sociales résonnent dans ton coeur.

Tu pourris ma nature, adulte avide de vaincre et tu nuis à ceux de ma race.    

Être un homme, ce n’est pas toi et ta vie affairée.

Adulte, tu es enfant mal vieilli en panique à l’idée de te voir soupçonné d’un geste irresponsable.

 

Éducateur, gouvernant, décideur, dirigeant, mâle aux convictions fallacieuses, femelle en quête de reconnaissance douteuse,

Tu n’es qu’une bouse avec un costume autour.

 

Puisqu’on en est là ensemble, dans ce capharnaüm des horreurs, accepte cependant ma poigne dégénérée et couchons-nous de bonne heure.

 

Demain nous irons nous promener dans ton monde, faire le tour du propriétaire où t’es rien.

Que dis-tu de ce cadavre mutilé sur le bas côté du chemin ? De ce cadavre au sourire exquis ?

 

Pardon si je fais de la poésie, mais la mienne ne peut orner ta bibliothèque en teck.

Il y a cette haine qui ne peut cesser de se dire, venue de mon tréfonds millénaire

 

Mais tout ça, quelque part, tu n’y peux plus rien.

Car il faut bien manger, il faut bien jouir et aimer,

Il faut bien enfanter, il faut bien faire carrière,

Il faut bien faire passer pour des aptitudes ses connaissances légères.

Il faut bien adhérer aux lois du genre et de l’espèce.

Il faut bien obéir à tout ça.

Même si tout nous blesse

 

MLF hante encore ma nuque clairsemée, même si je ne crois guère pouvoir finir qu’empaillé par ces dames bien intentionnées

 

Aujourd’hui je vous invite toutes et tous à la ruine de mon biotope

Pour toujours et à jamais, bien solennellement devant vous, je marie la forêt

 

Retrait du masque. Visage affublé de prothèses.

 

Bonjour, bonjour les p’tits éléphants !

Alors comment ça va ce soir ?

 

Chanson

 

« Au printemps, au printemps, au printemps j’aurai 16 ans … »

Au Printemps - Marie Laforêt (1969) - Interprète : Marie Laforêt - Compositeurs : Pierre Cour / André Popp

 

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre très personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné 

...

© David Noir 2014

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... merci de votre curiosité ...

 

Pourquoi SCRAP ?

David Noir - Scrap
Autoportrait de David Noir en Dorian Gay

Pourquoi SCRAP ?

Parce qu’au fur et à mesure des années, en pratiquant mon travail, en « créant » comme on dit, j’ai été amené à m’interroger sur l’intégrité des individus et la difficulté croissante que j'avais à croire en leurs capacités, conscientes ou non, à suivre un comportement rectiligne et honnête, conforme à leurs convictions, y compris dans mon cas. Je remarquais chaque fois un peu plus, que le "n'importe quoi", pourtant sauvagement péjoratif et revendiqué par tout le monde comme l'incarnation de ce qu'il ne fallait surtout pas faire, était en réalité, absolument fondateur de la logique des comportements.

J'observais donc durant quelques années, les degrés de manifestation de cette intégrité rêvée, la mienne et celle de tout le monde :  ceux que je connaissais, ceux que je ne connaissais pas, ceux dont j’entendais le discours par médias interposés, ceux dont je voyais l’activité, ceux qui me parlaient en direct, ceux que j’avais fréquentés par le passé. En bref, je me suis progressivement intéressé aux êtres humains que nous sommes sous cet éclairage et non plus à partir du seul a priori venu de mon enfance, qui voudrait qu’il y ait d’un côté, mes amis et les inconnus qui suscitent mon attachement et mon admiration et d’un autre, le reste de la population. On ne peut pas dire, dès lors, que je me sois facilité la vie en abandonnant cette posture ordinairement tranchée.

Intégrité, c’est un drôle de mot. Les définitions qu’en donne Larousse sont intéressantes :

• État de quelque chose qui a toutes ses parties, qui n'a subi aucune diminution, aucun retranchement : L'intégrité du territoire, d'une œuvre.
• État de quelque chose qui a conservé sans altération ses qualités, son état originel : Conserver l'intégrité de ses facultés intellectuelles malgré l'âge.
• Qualité de quelqu'un, de son comportement, d'une institution qui est intègre, honnête : L'intégrité d'un juge.

Je trouve en effet cela intéressant car, lié à la notion d’intégrité, on trouve la notion de confiance des rapports que nous avons ensemble. C’est, entre autre, ce qui détermine notre qualité de vie, de conscience et aussi celle de nos actes.

Les exemples illustrant les définitions ci-dessus, suggèrent 3 qualificatifs en ce sens : entier, intact, honnête.

Ce n’est pas mon propos de juger un peu facilement les autres et moi-même à l’aune pure de ces trois mots pour décréter que nous y correspondons ou pas. Je ne cherche pas à ériger une preuve par l’absurde en organisant des remises de prix grotesques et revanchardes. Qui plus est, ce serait peine perdue, puisque de toute façon, une simple estimation rapide de nos comportements évacue dans la foulée la possibilité d’y répondre. Trop d’évènements du quotidien révèlent sans mal que, hors de supposées « saintes » personnes dotées d’un courage de conviction absolu dont je ne connais pas de représentants, il nous est impossible de remplir ce cahier des charges à temps plein. C’est même une tâche surhumaine que d’y parvenir partiellement. Peurs, mensonges, complaisances anodines et diverses, parfois même, trahisons, nous empêchent totalement de jouir d’une quelconque pureté.
La question n’est donc pas de savoir qui y parvient, ni même si nous pouvons y parvenir, mais - ce concept d’intégrité étant quand même lourd d’implication dans nos vies, quotidiennes, professionnelles et, pour ce qui me préoccupe, artistiques et affectives - de se demander comment vivre ensemble de façon aimable et sincère si on ne peut étayer sa confiance en soi-même et en autrui, que de manière fragmentée ?
Le monde se révèle alors terrible de solitude et de désespérance. Une redoutable jungle où amitié, amour, confiance n’ont plus tout à fait droit de cité tels que nous les avons conçus.

Il ne faudrait surtout pas voir dans cette dernière phrase un désespoir au sens romantique. Si désespoir il y a, c’est celui du chercheur en butte aux impasses et expériences infructueuses. Que faire donc, de cette aspiration à établir de la confiance qui - et c’est là le point - en tous domaines, ne trouve pas de borne ? Peut-on se satisfaire de demi-confiances, de quarts de confiance, de 8ème de confiance ou que sais-je ?

Apparaît alors le fameux contrat qui aujourd’hui, gère tant des aspects de nos vies.

Unions, emprunts, engagements, emplois, collaborations … tout se consigne par écrit ou se signifie oralement pour mieux circonscrire la nature des échanges. Ce qui est engagé n’est pas important en soi. Argent, amour, marchandises, sexe, travail … ne sont que les détails de ce qu’il est convenu d’échanger ou de mettre à disposition. L’important reste le cadre qui définit les attentes.
Qu’il soit oral ou scrupuleusement écrit, le contrat a ses limites. Il ne peut définir l’indicible. Il ne peut rendre précisément ce qui fait le sentiment intime de chacune des personnes qu’il lie. De cet état de fait découlent tant de mésententes, de déceptions, de procès et de guerres déclarées au niveau individuel ou collectif.

Outre ces limitations, son format l’handicape également pour tenir compte de l’évolution. Il en est même antinomique par essence. Le contrat est fait pour établir une situation à un temps donné et la figer durant un temps donné.

Exit donc le contrat, réducteur, impossiblement exhaustif ou mal compris, j’en ai fait l’expérience, pour asseoir la confiance entre des partenaires.

L’ingénierie ne seyant pas aux relations humaines affectives, j’en appelle donc plutôt au hasard pour me débarrasser de mon jugement personnel sur les choses et les évènements.

SCRAP laisse donc faire.
Mais à la différence des Parques d'attraction, son processus vise à identifier et individualiser le rapport aux autres et non à le noyer dans la masse d’une foire débridée. Bien plus « select » donc, le projet choisit une orientation pour exprimer ce qu’il a dans le ventre. Et c’est bien dans le ventre qu’il entend disposer son siège, puisque son décor s’identifie à la matrice féminine.
Aucune naissance n’est programmée pour autant. C’est même son contraire qui prend place sous la forme d’une évocation du flux périodique menstruel, seul espace où le sang ne soit pas « gore » et parle de l’intimité biologique sans mutilation du corps. Aucune chair n’est en ce cas tranchée pour qu’il s’écoule. C’est là ce qui m’intéresse : quand l’intérieur parle de lui-même, sans brusquerie externe. L’éjaculation masculine aurait pu être également une illustration de ce désir d’épanchement. Les règles des femmes m’intéressent en l’occurrence davantage, en ce sens qu’elles viennent en l’absence de tout mouvement volontaire de stimulation. Elles partagent avec nos excréments, leur qualité de « déchets », de passage en pertes et profits. La défécation étant un évènement ponctuel, maintes fois réitéré dans la semaine, je l’ai laissé naturellement de côté en tant que support poétique, car c’est l’étalement relativement imprévisible dans la durée qui devait ici prévaloir, comme je l’ai exposé plus haut, en rejetant le rigide contrat de confiance en tant qu’évènement s’avérant incapable d’embrasser cette notion indéterminable par avance.

Pas de contrat, c’est entendu, mais des règles.

Quelles peuvent-elles bien être pour rendre la vie positivement possible, en amour, entre amis, en société ?

Bien évidemment, je n’en sais rien et c’est du côté de la myriade des philosophes et penseurs de toutes époques qu’il faut se tourner si l’on souhaite obtenir quelques réflexions utiles à ce sujet.

Mon unique certitude en la matière est que ce que nous proférons du matin au soir au cours de nos conversations ne dit rien de la réalité qui nous submerge et que la plupart des œuvres n’en font pas davantage état en aspirant à construire du sens. Ce fameux sens des choses, de nous-mêmes et de la vie, il me semble en vérité partout. Dans l’incohérence autant que dans la structuration, dans l’absence autant que dans la création. Pour nous, espèce humaine, le chemin que nous avons suivi fait de tout ce qui est, identiquement à tout ce qui n’est pas, le support de notre existence. Car bien plus que de la vivre, nous nous la figurons. Imagination et vie des idées sont notre réel au même titre que la naissance et la mort. Il n’est pas de retour arrière possible au flux de la pensée.

Les règles qui me guident aujourd’hui s’organisent en concepts scéniques et, dans ce cas qui est spécifiquement le mien, également vitaux.
Je pourrais les résumer ainsi :

• Avoir un centre mobile de façon à ce qu’il ne soit pas un centre exclusif
• Remettre en question toute autre règle qui n’émane pas de ce centre
• Adopter toute règle qui m’est étrangère mais capable de cohabiter avec ce centre
• Faire du centre qu’il n’ait pas davantage d’importance que ce qui n’est pas ce centre
• Accorder une importance sans limite à ce qui n’est pas prévu d’en avoir aux abords de ce centre

C’est pour ces raisons que SCRAP m’impose d’être seul.
C’est pour ces raisons qu’étant seul, je souhaite m’identifier à toutes et tous.
C’est pour ces raisons que je crois à l’émergence d’une personnalité là où rien n’y prétend plus.
C’est pour ces raisons que SCRAP fait son sujet de ne pas en avoir.
C’est pour ces raisons que ce qui n’y existera pas, ne sera, par essence, pas moins constructif que ce qui y adviendra.

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SCRAP Diary – 02 / Particule d’existence

David Noir - Infimité
Infimité

Le sentiment de n’être rien, non pour soi ou ses proches, mais vis-à-vis de cette globalisation vulgaire qu’on nomme société, est, je le crois intimement, une perception largement répandue et pourtant peu exprimée par les individus. Ce n’est pas mon petit doigt qui me le dit car il assez peu expressif à mon endroit, mais plutôt une conviction profonde. Bien sûr, on connaît les syndicats de travailleurs, les mouvements de toutes sortes, les déclarations tapageuses des politiques …  je les considère tous à égalité comme du marketing ; de la publicité, plus ou moins bien brainstormée dans le but de faire valoir une identité de groupe. Mais pour moi, s’il y a bien quelque chose qui ne concerne pas le groupe, c’est l’identité.

Elle est affaire de personnes considérées au cas par cas, avec leur enfance, leur bagage, leur développement, leurs origines. Rien à voir avec une ethnie, un labeur ou un genre spécifique. L’identité, comme l’existence, nous est propre individuellement. Et cette individualité prend le pas sur toute autre étiquette plus englobante, car elle mourra seule, avec chacun et chacune d’entre nous.

Je me fiche donc pas mal, d’être bi, homme, artiste ou fils des mes aïeux. Je sais que tout cela peut contribuer à me définir, mais ça ne compte pas. La définition n’est pas l’identité. Je suis d’avantage une plante, un animal, un astéroïde ou une banquette de salon … Je suis tout ce que mon imagination peut faire de moi. De ce fait, je suis unique, bien plus que par mon code génétique.

Je ne suis pas ma vie, car elle n’est que misère par rapport à tout ce que j’imagine. Je ne peux vivre ni concrétiser tout ce qui se bouscule dans mon iconographie psychique. La pensée est sans limite, bien d’avantage que le raisonnement qui, lui, se heurte à la pauvre logique. C’est pourquoi je suis poète, comme on dit, parce que ma valeur est là, dans cet imbroglio de connexions synaptiques qui me font croire en mon état d’être. C’est pourquoi tout individu l’est également. Il lui suffit d’accorder sa valeur, son prix, sa croyance à cet univers sans borne qui rend l’esprit invulnérable. Et l’esprit, c’est la chair ; car même si la chair souffre, nous fait ressentir sa fragile consistance, c’est par l’imagination que nous l’aimons ou la haïssons ; que nous la désirons ou la trouvons repoussante. Elle n’est que le corps qui palpite, mais notre tête, elle, invente le monde là où le corps croit le ressentir. C’est pourquoi la sensation me semble infiniment pauvre au regard de la projection.

De nos jours, on ne vante souvent que la sensation, l’immédiateté des sens en éveil, le sport, la jouissance, le dépassement, le choc. Oui, c’est vrai, il n’y a que le choc qui vaille, car il est le fruit du heurt de nos limites physiques comme mentales, avec d’autres mondes réels. Mais ce choc ne l’est pleinement que s’il y a persistance de son impact, reliefs et cavités formés sous son coup. Et moi, j’oublie tellement de choses. J’oublie tout ce que mon imagination ne peut pas reproduire. Non qu’elle ne le puisse pas réellement, mais elle se refuse à retenir ce qui ne la modifie pas ou ne la confirme pas dans son essence. Je suis incapable de me souvenir des douleurs physiques que j’ai endurées ; sans doute n’étaient-elles pas suffisamment « marquantes » pour que j’en garde la trace. Pourtant, elles étaient bien brûlantes et même intolérables dans certaines circonstances. On dit alors que la douleur s’apaise. Moi, je dirais plus volontiers qu’elle s’absorbe dans la masse des évènements négligeables, jusqu’au jour où, l’un d’eux, plus saillant que les autres, déchire irrémédiablement la forme de mon esprit. On le nomme traumatisme alors. C’est le « bon » choc. Celui qui fait que rien ne sera plus pareil, en bien, comme en mal. Heureusement, du point de vue de l’imagination libre, bien et mal n’existent pas, ne se distinguent pas. Alors le heurt douloureux ou la passion dévorante, finalement, j’en fais mon affaire. Mon imagination les digère et les recrache en paysages. On peut se croire enfermé au sein de ces décors tant ils peuvent être réalistes. Ils ont même le pouvoir de faire oublier la forme de l’origine réelle du fantasme qui prend corps alors. C’est ça la poésie. C’est le processus qui mène à guérir du réel. C’est ce réel même remis en scène. C’est son empreinte en creux ; c’est un trompe-l’œil donnant l’illusion du volume par le jeu des profondeurs et de la lumière. Car il y a de la lumière dans nos têtes ; ça, chacun/e le sait. Il nous suffit de fermer les yeux pour la voir et même en ressentir la caresse. Oui, dans ma tête, comme je crois dans toutes les têtes, il y a un soleil et des planètes ; tout un système qui se tourne autour. Ça, je ne le rêve pas, je le vois, avec mes yeux d’en dedans. Telle est l’âme pour moi. Nul besoin de dieu pour qu’elle existe. Je suis l’âme et le corps et personne ne peut me détruire. Le jour où je disparaîtrai, ma conscience s’éteindra du même coup sans pouvoir me le dire. Je vis. J’existe plus que n’importe quoi au monde car le monde est dans mon regard et mes pupilles sont sous haute protection, bien à l’abri, à l’intérieur. Jamais elles ne pourront en sortir et c’est dans la prison de ma tête que je suis le mieux loti.

Pourquoi donc ne suis-je rien alors, dans cette globalisation vulgaire qu’on nomme société ? Pourquoi n’y ai-je accès à aucun poste, à aucune place qui me permettrait de mieux voir ce monde qui, soi-disant, m’entoure ? Parce que j’en suis une bribe, un morceau, un éclat. La parcelle ne peut voir le tout. J’en suis même la fraction essentielle sans laquelle ce monde, qui n’existe pas hors de mon regard, ne peut tenir.

Depuis que cette globalisation vulgaire qu’on nomme société s’est autoproclamée comme mètre étalon de nos perceptions existentielles, s’est érigée en socle de notre appartenance à l’univers, elle, l’entité sociale, qui est pourtant la dernière à exister réellement, s’échine à faire croire à l’individu qu’il vit en elle. C’est un mensonge gigantesque, une illusion comique et terrorisante bâtie de toutes pièces par sa propre volonté d’être suprême et au-dessus des hommes. Nous, peureux/ses que nous sommes, nous y croyons et lui donnons notre crédit. Dès lors il ne s’agit pas de lutter contre les fantômes et les ectoplasmes, si l’on choisit d’être. Il s’agit de l’effacer d’un coup, cette grosse baliverne qui nous réunirait toutes et tous dans un « paradis » artificiel qui se nommerait la vie. La vie existe-t-elle ? A-t-elle une identité discernable ? Non, il n’existe que des êtres vivants jusqu’à preuve du contraire. Alors la loi, pour les contenir dans leurs débordements qui sont pourtant leurs miracles, invente la forme sociale et donne en échange de leur silence, le groupe et la famille, comme récompenses à leur croyance dévote. La manœuvre, calquée sur le religieux ou l’inverse (qui de la foi ou de la loi, censées être antagonistes, a donc commencé la première cette mascarade ?) est, il faut le reconnaître, on ne peut plus habile, puisqu’elle vise et réussit, à persuader l’animal individu qu’il est partie prenante du grand ensemble en se définissant lui-même dans ces ersatz de société qu’il forme benoîtement à petite échelle.

Bien sûr, tous les jours, nous nous rencontrons et ce serait à chaque fois une expérience formidable, si la rencontre ne traînait derrière elle, comme un sac d’excréments lui pendant au derrière, la « fabuleuse aura » du groupe social. Quand nous rencontrerons-nous sereinement comme des individus hors du tout, sans peur de n’avoir plus d’assise ? Quand voudrons-nous nous regrouper, sans jugement de ce qui nous précède ? La peur de l’autre est le seul vrai ciment social et on peut dire qu’il est conçu pour résister à l’épreuve de la spontanéité naturelle.

J’admire les chiens, aliénés et méprisés, qui tirent vigoureusement sur leur laisse pour aller se renifler les fesses. Ceux qui, déjà tellement imprégnés de leurs maîtres, se défient mutuellement à distance, ont oubliés bourgeoisement à force de confort, combien ils pouvaient être errants et seuls. Il ne faut pas leur en vouloir, pas plus qu’aux espèces sauvages qui n’ont pour obsession que de défendre un territoire virtuel jusqu’à ce qu’un individu plus fort, vienne en redéfinir les frontières à son avantage. Ce sont peut-être les plus proches de nous, tant ils ignorent combien leur esprit suffirait à les sauver de l’angoisse dévorante du lendemain.

Alors oui, je me demande pourquoi dans ce monde fait pour nous, personne n’a de place ni de valeur pour lui-même. Pourquoi les êtres passent et sont considérés comme si remplaçables … sauf dans l’intimité de nos rêves, car c’est là que nous aimons le mieux.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, je choisis donc de faire ma vie comme quantité négligeable et non comme partie prenante du grand tout. Un copeau de bois résiduel de la marionnette d’un autre ; de celles qui seront mises sur les étagères. Nu toujours et dénué de tout, je serai encore ma parcelle ; celle que je protège et chéris car elle tomba du grand arbre bruyamment débité en un instant unique. Rapidement, elle pris sa courbure et me voilà moi, poussière de bois parmi les petits monticules de sciure, limaille d’acier arrachée aux vastes plaques laminées. Je suis ma courbure et ma densité. Je suis la masse de mon discours et j’ai les propriétés de ma matière. Mais je suis également une curiosité physique égarée, car les poètes, comme chacun sait, dans le monde des réalités quotidiennes, n’ont pas de poids.

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Scène Vivante - "S'inventer une identité"