ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir

… Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l’horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d’un carrousel tournant sur lui même. C’est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s’amplifier suivant ses réels besoins et n’opère une fois encore, qu’une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d’un ciel de verre …

Le grand E

Le grand écart - Anne Dreyfus
Le grand écart - Anne Dreyfus ^ Pina Bausch - Photo David Noir

Un soir, mortelle et claudicante reconstitution d’un ballet de Pina Bausch. Administration du théâtre en souffrance qui les reçoit : pas mieux. Le grotesque de toutes parts est à son comble. Le pleurnichement et la beauté sont censés se rejoindre en un suprême hommage au labeur.

Quelques jours plus tard, l’inverse. Un grand écart entre fébrilité mesurée des « professionnels » et authenticité d’un trio, poète, musicien, danseuse. Qui voit juste ? Les seconds, forcément. Un bonhomme Bic à la tête casquée fait le tour de la salle du Générateur en scooter avant de se liquéfier en mouvements incongrus, en hésitations enfantines, en crissements vocaux lancés en pure perte.

Elle, Anne Dreyfus, le bonhomme Bic, toque parfois à la l’oreille du poète Pennequin, massif comme une motte de beurre à l’abri du soleil. Il semble n’y voir goutte, l’œil à distance infiniment réduite du papier qu’il tient en main. D’une voix énorme, il ordonne à ses mots de se ranger en rangs serrés au sortir de sa bouche. La musique au crochet de JF Pauvros maintient la cohérence du tout, griffe l’air et l’écoute ambiante.

Au théâtre de l’avil… issement, on se donne du mal pour enchaîner de belles images, en hommage, toujours en hommage. Ici, la nécessité ne fait pas loi. Les spectateurs installés comme dans un complexe UGC font penser à ceux des années 50. Tous béats et attentifs à l’aura de la grande créatrice disparue, il ne leur manque que les lunettes 3D pour illustrer la parfaite soumission au beau spectacle. Partout, ils quêtent le relief, le fil de la narration subliminale entrelacé dans un brocart brodé de perles. C’est ça pour eux, un beau spectacle semble-t-il : de l’effort.

Au Générateur, l’effort, on ne le sent pas car il n’y en pas. Non, puissance de la salle de plain-pied sans tralala, on n’y fait pas d’effort, mais on y met de la force. Pas de la force démonstrative – ce n’est pas un défilé militaire qui s’y déroule – mais la force de croire aux actes simples qui se heurtent comme des débris charriés par la vague. L’ordonnancement n’y a pas sa place. Aussi, rien ne s’y raconte, si ce n’est la persistance des images et des gestes qu’il serait naïvement hâtif de juger légers.

Seulement voilà, la naïveté, le spectateur de profession s’en est fait une armure, un étendard qui vaut celui, dégradant pour les millions d’années d’évolution qui nous surplombent, de la manif pour Tous. « La connerie de l’un  + la connerie de l’autre = la connerie du futur. » Équation aisément déclinable à l’envi, qui appliquée au grand spectacle nous donne : «  talent + effort = beau » où le résultat, « beau » peut à son tour être décliné, en « profond », « méritoire » ou « génial ! », pour une plus grande facilité d’accès à la compréhension de tous.

« Génial ! », ça résume ; ça fait l’économie du regard. C’est pratique et ça évite de s’étendre. « Magnifique », « Somptueux », « Sublime », c’est autre chose. C’est tout autant dédié à l’excès, mais ça caractérise d’avantage l’émotion ressentie ; ça ne fait pas redoutablement référence à la puissance de faire, donc de dominer. Éternellement, c’est ce qu’applaudira la foule à l’issue des grand-messes (« Manifestation spectaculaire visant à souder l'homogénéité d'un groupe » selon Larousse), la gloire de celui ou celle qui a su nous dominer.

"De profundis clamavi ad te, Domine"  "Des profondeurs, j'ai crié vers toi, Seigneur", deux points, ouvrez les guillemets "Bravo !", pourrait-on ajouter.

Le final des enfants de Pina, non je ne l’ai pas vu, préférant aller boire une bière à l’entracte pour ne jamais y revenir. Je savais trop, comme tout le monde ici je suppose, que quels que soient les murs de faux parpaings qui tombent, ils ne peuvent augurer que d’une extase spectaculaire sans l’ombre d’une vraie dérision autre que celle de la malignité intelligente de qui aspire à signer une œuvre.  Domine, dominer. Nous y étions déjà, inutile de poursuivre.

À Gentilly, gentille aux antipodes du véhément centre de Paris sous ses belles lumières et ses bières à 6 euros, jamais ne résonne le final autrement que sous un charivari stupéfiant de jambes heureuses qui s’écartent à 180° pour elles-mêmes, pour le plaisir inouï qu’elles ont à montrer à leurs propriétaires qu’elles peuvent le faire. Ce n’est pas pour nous, public, estomaqué de les voir fleurir anarchiquement comme des coquelicots dans un champ de printemps, qu’elles s’épanouissent. Non, avec une enfance désarmante, les jambes s’allongent et s’ouvrent en grands écarts, simplement pour se détacher des bustes et prendre leur envol jusqu’à ce qu’on ne voit plus qu’elles, éparpillées, piaillant leur liberté comme des mouettes rieuses en tous sens.

Lourdeur de la pratique orchestrée, qui veut signifier avec élégance et finesse, sa maturité sur le grand plateau fier de notre capitale bien aimée ; mouvements sociaux de tous poils, artistiques, politiques, concernés par le drame du monde et les leçons qu’il faut en tirer, drame du rapport homme-femme, drame de la précarité sociale … oui, oui et alors ? Je crois que l’on sait tout ça et le rabâcher sans vergogne n’empêche pas le spectateur ébaubi de ne pas faire l’aumône d’un euro à un sdf de passage sitôt rejointe la grande bouche du métro. Qu’en reste-t-il de ces belles images ? Un peu d’autosatisfaction d’être et d’avoir été.

Ailleurs, il se peut que l’on en sourit encore de se prendre à penser qu’on pourrait bien essayer de le faire nous aussi, le grand écart. Qui alors nous aura véritablement parlé de la danse ?

Retranscription d’un mémo audio enregistré à la sortie du Théâtre de la Ville le 23/06/2014 :

Pine à bouche

Ce que j’en ai marre de ta gueule d’acteur, de ton maintien de danseuse ; ce que tu peux me casser les couilles avec ton t-shirt noir de technicos. Merde, mille fois merde. On le sait que tu sais danser. Jouer, non. T’es mauvais comme 12 cochons. Pas d’émotion, pas de fragilité, pas d’humour. On sourit quand on doit sourire et ils le font les cons. Un grand plateau moche. Pourquoi tu me coinces assis là ? Pourquoi tu fais pas ta connerie de savoir-faire dans le hall pour que je te rende visite simplement ? Que je passe et me casse. Je m’en fous que tu ressembles à une épingle à cheveux avec ton air sévère berlinois vu, archi-vu 10500 fois. Je m’en fous de tes hommes en costards cravates qui bougent comme des puceaux de conservatoire qui croient qu’il faut débouler avec une hystérie de cheval pour se pointer en scène avec l’émotion dans la gorge et dans les pattes et idem pour quitter le plateau. Ah tu ressens, mon con, hein ? Tu veux nous le dire, tu veux qu’on témoigne de ta beauté intérieure, de ton sérieux dévoué ? Ton mur de polystyrène à 100 000 boules se casse la gueule … Wouaf ! Wouaf ! Wouaf ! Mdr ! Mais c’est le putain de TDV qui devrait s’incendier pour qu’il s’y passe quelque chose. Putain, qu’ils crèvent ces danseurs, acteurs, footballeurs qui croient qu’ils nous apprennent quelque chose quand ils font un geste tellement juste et décidé, parfait ou pseudo hésitant, assumé ou merdique. Putain, vous n’y voyez rien, vous n’y connaissez rien malgré des hectolitres de technique. Elle sera toujours approximative. Vous y pigez que dalle en fait. Ah contexte, contexte, tu nous tiendras toujours. C’est ça la culture à sauver ? C’est ça l’art qu’il faut défendre ? C’est ça l’argumentaire des artistes ? Belles choses bien faites dans une tête bien nulle. « Mais si ça te plait pas, t’as qu’à partir », n’est-ce pas ? « Pas obligé d’aller au théâtre ! » C’est comme « Pas obligé de rester en France ! » Ça sonne bien FN les arguments des adorateurs professionnels. Ben non, Théâtre de ta Ville ou pas je suis chez moi et je t’emmerde. Si t’avais encore 2 grammes de punk dans la tronche, tu chierais sur ton extase, croyant de mes deux. Évidemment que tout est un peu émouvant sur une scène, si on n’est pas trop idiot dans ce qu’on vient y revendiquer. Amateurs, professionnels, culs-de-jatte … on s’en fout. L’important sur une scène, c’est de ne faire que la traverser. Si tu t’implantes comme si t’étais chez toi, c’est foutu. Il peut prendre l’envie de t’expulser comme un sagouin de proprio usurpateur ou de se barrer simplement. Sois une plume légère, une plaisanterie balourde, un censeur pontifiant, mais crois-moi, ne nous explique jamais la raison de ta présence. Ainsi tu t’envoleras toujours. Théâtre, tellement à côté du théâtre et qui s’y pense au centre, tu vides mon cœur et mon esprit. Tu m’emmerdes dans les grandes largeurs de ton plateau. Pourquoi tout ça finalement Pina ? Pour être un jour érigée en un monument du Reich Républicain de la Culture ? Même si c’est pas ta faute, va chier Pina et dors en paix. Game over. Tout est annulé. La partie est à recommencer.

Théâtre Dissolution

Les parques d'attraction_David Noir
Au coeur des Limbes - Les Parques d'Attraction - 2ème soir - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Le 25 avril, lendemain du dernier soir des Parques d'attraction, Didier Julius a écris sur sa page Facebook : « Hier, j'ai vu une création artistique engloutir son public. À moins que ce ne soit l'inverse. »

J’ai été frappé par l’élégance de la formule et la densité de son sens. C’est effectivement ce que j’ai vu aussi. À l’issue des cinq dates produites au Générateur, qui furent autant de métamorphoses évolutives de la forme, il ne fut plus possible pour un/e visiteur/euse étranger/ère de distinguer le public des performeurs/euses.

Après quelques jours de repos et mise à distance, je me remets progressivement à la rédaction de ce blog ; non plus sous la forme tendue du « Journal des Parques », mais au rythme des réminiscences et retour des images.

J’ai confié, depuis la fin, à plusieurs ami/es, que le sentiment premier que j’avais, était celui d’avoir fabriqué avec la contribution de chacun/e, une matrice autant qu’une sonde.

La matrice est la part organique et vivante de l’évènement qui s’extirpe du temps de son existence concrète, comme un poulpe ayant trouvé refuge dans une niche devenue trop étroite.

Pour moi, cette création, à la différence de toutes les précédentes, a la vertu de pouvoir poursuivre une vie virtuelle et autonome dans mon esprit. Je la ressens comme véritablement efficiente à travers son second aspect évoqué, la sonde.

L’illustration qui m’est venue est celle d’un robot, non futuriste mais tout à fait conforme à ceux déposés sur des planètes à l’étude. Son travail commence à peine.

À travers des connections psychiques encore mystérieuses mais dont je sais que le dispositif s’est mis en place en amont, notamment durant la rédaction du Journal, je me sens quotidiennement nourri de la myriade de micro évènements qui se sont produits durant le déploiement de ces Parques. L’image aquatique souvent invoquée durant ces préparatifs, me sert à nouveau de vecteur et confère à ces nuages d’informations, l’aspect « laiteux » de la semence des animaux marins se diluant dans l’eau, autant que celui des masses de plancton et de micro-organismes portés par les courants. Je me sens, depuis « l’expérience », soudain doté de fanons, propres à filtrer et trier les échantillons et les résultats d’analyses. L’image de la baleine, qui n’a cessé de m’accompagner, s’est inscrite dans mon cerveau jusqu’à y substituer son principe de fonctionnement nutritionnel à celui des réseaux de synapses.

Je vais désormais, nageant en surface autant qu’en profondeur, ma nouvelle tête hypertrophiée emplie de la connaissance de ce que j’ai vu autant que de tout ce qui a échappé à mes sens. Il suffit d’y avoir plongé pour ressentir le bénéfice du bain catalytique de la transformation - à condition bien sûr d’avoir accepté de s’y être ouvert corps et âme tout entier, ce qui reste l’affaire de chacun/e.

Il me reste à dire pour ce premier retour, que je ressens comme très important de donner du crédit à la réalité tangible du langage poétique qui se crée par cristallisations et agrégats suite à une telle traversée de soi. C’est tout le sens de mon propos dans ces pages et une part importante de ma démarche dans son ensemble. Je crois qu’un pas est fait pour moi et j’espère, peut-être différemment pour d’autres, vers la (ré)génération d’une forme de barrière de corail. Cela prendra peut-être mille ans, qu’importe dès lors que je sens mon ancrage dans un sédiment commun. Car, si j’ai initié les choses en grande part (l’autre vient de l’espace Générateur qui a appelé leur possible réalisation), le résultat premier, la riche masse protéique obtenue, est fruit de la dissolution des diverses individualités qui l’ont parcourue. Ainsi pour la première fois en présence de spectateurs, il y a eu fécondation entre moi, mon monde et les leurs. Il ne s’agit donc plus de dévoration d’une des deux parties par l’autre comme c’est, à mon sens, toujours le cas lors de la confrontation public/création. Phénomène qui, bien qu’ayant donné de splendides démonstrations de rituels sacrificiels consentis ou de fusions hystériques ou mystiques, de Woodstock à Oum Kalsoum, me paraît aujourd’hui révolu et symbole d’une parthénogenèse primitive.

Tout, entre public et représentation, parle constamment de la tentative de se reproduire et de s’accoupler par voie non sexuée - « sublimée » diront certains/es - par identification et processus rituel millénaire de l’adoration (l’élection) ou de son opposé, le bannissement. Le Spectacle parle habituellement de l’Union sous la sempiternelle forme du couple et de l’amour avec toutes les données que ces deux notions comportent.

Selon moi et peut-être d’autres dont je serai très intéressé de connaître le ressenti et les images résurgentes, Les Parques d’attraction ont su échapper à cette loi grâce à une intelligence collective qui, ne nécessitant pas d’adorer les mêmes dieux, a permis de poser le premier jalon d’une réflexion spectaculaire autour d’un mode de représentation mature, sexuée et indépendante d’un partage commun de valeurs sociales.

C’est donc une autre île, dont je fus le premier naufragé volontaire, que cette éruption a fait naître et dont la qualité principale revient à ce qu’elle a eu la capacité de me rendre, moi, géniteur des éléments chimiques déclencheurs de son apparition, aveugle à la totalité des aspects de son développement, sans pour autant - bien au contraire - me frustrer du pouvoir d’en jouir, car personne ne put avoir cette place. Je recueille donc, grâce à la non existence de ce trône interdit et à toutes celles et ceux qui composèrent la faune, la flore et le caractère minéral de l’île, de quoi me sustenter à long terme, sans nécessité d’avoir eu à dérober quoique ce soit à mes hôtes - chose assez rare dans le monde des représentations humaines pour que j’en fasse mention ici.

Le partage est bien souvent vécu, tant dans les couples que dans les échanges commerciaux, comme un arrangement mutuel dans lequel les grincements de la défiance tentent de faire oublier leurs couinements sous les vivats couronnant la transaction réalisée. À l’heure où une notion de civilisation aussi évidemment banale que le mariage pour tous excitent belliqueusement les esprits en souffrance, j’ai, solidement ancré en moi, le sentiment qu’il faut déjà aller bien au-delà quant à la notion d’Union. Il me semble urgent de comprendre que l’avenir des populations ne peut être radieux et paisible que soumis à l’acceptation d’une vision de l’amour, détachée de ses archétypes passionnels anciens et dans laquelle une part d’indifférence naturelle à l’existence particulière de l’Autre - mais non à sa souffrance - doit prendre une place raisonnée. L’iconographie, l’écriture et toutes les formes de représentations de l’esprit humain, tant à travers le corps qu'à travers la création d’objets artistiques, devraient, je le crois, s’orienter en direction du surgissement d’images mentales chamboulant le romantisme à multiples tranchants de nos façons d’aimer et de nous rassurer sur notre solitude.

Il y a tant à faire côte à côte - pour nous changer du face à face - et le monde est ouvert.

Le, toujours vieux, Théâtre et les sens qu’il porte ; de même que l’immémorial Amour, devraient être interrogés en profondeur pour les amener à révéler un peu plus que leurs éternels clichés et nous livrer plus fraîchement la formidable teneur de leur qualités actives. C’est le job de chacun/e de façonner un des membres innombrables de la pieuvre qui nous enserre le crâne. Le théâtre nourrit encore toutes les formes de représentations dont nous sommes abreuvés car il est à la source de toutes, comme matrice première des images des hommes. Nous vivons encore sous sa coupe et sa numérisation en informations sur le Web n’y change rien. Or, nous pouvons tous/tes y jouer désormais un rôle et en enfler la panse de symboles et de mots. La créativité artistique, industrielle, scientifique, rhétorique met nos vies en scène, même si nous pensons nous y soustraire ou nous en protéger. Et pourquoi donc le faire ? L’expression n’est-il pas le propre de l’homme ? L’engloutissement, au sens aqueux, n’est donc pas la dévoration, car loin de ne nourrir qu’un seul être, il met tout le monde d’accord par la submersion globale de tout ce qui est. Après moi, le déluge : je l’espère bien.

Théâtre Dissolution ou Dix solutions pour le Théâtre … il en faudra bien d’avantage, je le sais, pour dégager de sa carapace de kératine et d’algues, une créature fantastique qui ne sait même plus qu’elle dort, sous le limon des idées reçues et des applaudissements de complaisance. Faire à nouveau vrombir les ailettes des moteurs du vieux sous-marin ne sera pas chose aisée, mais il est possible que l’envie de s’amuser - à jouir d’être, à se révéler libre et créatif, à joindre à la virulence d’une sexualité aux sources nutritives enfantines, l’exigence d’une soif d’aimer adulte - suffise à le dégager du sol sclérosé où décidément, trop d’entre nous se contentent, avec un ravissement béat, de le voir enlisé, quand ils/elles ne contribuent pas tout à fait à son immobilisme.

Croire, Aimer, Créer ont une source identique : l’interrogation puissante sur sa place dans le monde et la portée véritable de ses actes, aussi infimes soient-ils, à échelle individuelle. Inventer des formes novatrices à ces colonnes vertébrales de nos existences est quotidiennement à la portée de toutes et tous. « Qu’ai-je fait de ma journée ? » est une question bien connue pour être utilisée en guise de scanner de la réalité de ses actes. Pour y répondre, il s’agit simplement d’être suffisamment honnête pour faire la part entre ses supposées limites, prétextes facile à la pauvreté de son action, et la réalité de sa volonté mise en œuvre. Ne « rien faire » n’est certes pas rien et ce n’est pas obligatoirement au poids des réalisations que l’on doit déterminer la quantité du « faire ». L’objectivité d’un regard posé, pesé et réfléchi, émanant de toute la subjectivité d’un individu sur lui-même, suffit à faire de quelqu’un une personne et non l’avatar d’un être humain. Entre ces deux pôles surgit l’arc électrique du génie dont nous sommes, je crois, toutes et tous, les hôtes. Les stimuler et les mettre en présence ne favorisent pas les « guerres », dans un environnement où le jeu des rapports ne s’articule pas autour d’une notion hiérarchique, sociale ou mondaine, des échanges. Les Parques a donné, entre autre, l’exemple que dire des textes, avoir des relations sexuelles, s’exhiber, jouer, penser, ressentir, chanter, attendre, danser, visiter ou ne rien faire, s’équivalaient parfaitement et pouvaient se côtoyer équitablement en terme de jugement de valeur et de prix attribué à la personne humaine. Je ne dis pas par là, que tous ces actes ont eu implicitement un impact sensoriel ou émotionnel identique pour qui en a été le témoin ou l'acteur/trice. Notre part de spectateur/trice et l'imaginaire qui lui est associée ont le droit d’être, évidemment, mais ce qui résulte de l'inspection de ce processus est qu'il est bien d’avantage du ressort d’affaires intimes résolues ou non, que d’un partage consensuel d'avis, soudainement érigés en goûts esthétiques.

Peut-être est-ce bien une des possibles solutions à la vie harmonieuse que l’exhibition (au sens de laisser voir naturellement ce que l’on est) ait officiellement droit de cité, alors que le jugement, prompt à s’exprimer, serait mis plus sagement en réserve, pour analyse et décorticage ultérieur, à distance des impulsions épidermiques et des violences réactives ? Qui sait ?

J’en sens un/e ou deux sourire à mes propos utopiques … À moi de sourire à mon tour, chers/ères lecteurs et lectrices, n’ayant jamais prétendu que cela fut facile de domestiquer les vieux démons endurcis qui souvent nous meuvent et toujours, nous habitent 🙂

                   

Journal des Parques J-12

Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori
Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori

J-12, fatalement tout s’accélère. J’ai commencé la préparation concrète de ces 5 dates à venir au Générateur, début novembre, pendant la période des vacances de la Toussaint. Je ne parle là que de l’aspect matériel des choses, puisque la réflexion autour de ces Parques d’attraction s’est naturellement entamée dans la foulée de La Toison dort donnée en Janvier 2012 dans ce même espace, dont ce que nous allons créer en avril est naturellement la suite. Quelque chose de l’ordre de J-480 donc, jusqu’à la date de la première, le 20 avril 2013. 480 jours pour 5 dates ; un rapport de 9600 % ; de quoi faire frémir. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui, travailler dans l’événementiel. Bien sûr, ce calcul est partiellement faux, puisque si nous jouions 100 jours, la préparation n’en serait pas proportionnellement 20 fois plus longue. Mais partiellement faux seulement, car mon système est tel, que je ne peux imaginer sur un projet comme celui-ci, me contenter d’une seule forme « aboutie », qu’il n’y aurait plus qu’à rejouer jusqu’à ce que son exploitation s’épuise, comme on le fait d’ordinaire au théâtre. Rien ne m’empêchait de le faire. Seulement, dans le cadre que m’offre le Générateur, la réitération d’un objet fini me paraît impossible, à moins que l’infini rotation sur lui-même de cet objet ne constitue la performance en elle-même. C’est ainsi. Je ne peux totalement l’expliquer pour l’instant, étant trop novice dans cet art qu’on nomme la performance de nos jours. Art difficile à définir, protéiforme et souvent inclassable ; c’est peut-être sa nature même d’être inclassable et ce qui le distingue justement du théâtre en matière d’arts vivants.

La performance, en l’occurrence, celle que je propose à travers ce projet, tient sans doute, non dans la charge de préparatifs qu’elle m’inflige en amont de son existence - sans quoi je serais pour ainsi dire toujours « en performance », faisant à longueur de temps depuis quelques années, le travail dévolu normalement à une équipe réunissant plusieurs personnes et compétences - mais plutôt dans le fait de donner naissance à une matrice capable de produire à l’infini de la représentation. Ainsi Les Parques sont pour ainsi dire, l’évolution de La Toison au sens entendu dans la série Pokémon, c'est-à-dire un stade évolué au degré suivant de la même espèce. Je sens bien, de ce point de vue, que la matrice se comporte en reine des fourmis. Des dizaines et des dizaines de bébés-formes voient le jour quotidiennement sur mon bureau, tous viables. Il n’y aurait qu’à les nourrir pour les rendre à leur tour exploitables ; ce que je me garde bien de faire sous peine d’imploser à leur seul profit. Ces petites bêtes coriaces ne meurent pas pour autant d’inanition. Comme certaines larves d’insectes ou graines des céréales, elles sont capables d’attendre sous leur apparence actuelle, des années et des années, avant de faire surface quand les conditions deviennent favorables. Il ne s’agit pas ici d’idées que je laisserai sciemment ou négligemment mûrir à travers mes notes ou dans un tiroir de mon cerveau. Je parle d’embryons de créations prêtes à l’emploi pour peu qu’on les réveille de leur somnolence. Je théorisais sur une usine propre à produire de la forme artistique en quantité industrielle, ou plutôt, agricole, quand je posai les bases de ce projet il y a 6 ans - les premiers textes ayant commencé à « venir » deux ans auparavant - en ce sens, je suis à l’aube d’y parvenir. Manquent les bras et les moyens pour financer cette production intensive, pour l’instant à l’état de prototype, comme je l’expose sur la page d’accueil de ce site. Le clonage, durant cette période, n’ayant pas fait les progrès escomptés, je dois me contenter de mes deux mains et de l’énergie très moyenne que je peux leur fournir pour façonner mon invention. Je dispose bien de la collaboration de partenaires avertis pour ce qui est des représentations et de l’aide efficace du staff du lieu qui m’accueille, mais c’est bien plus tôt, qu’il faudrait que soit formée une équipe pour donner vie à ce qui m’anime fondamentalement. Comme pour la pré-production d’un film, quantité d’éléments, sons, images, vidéos, accessoires et décors, costumes, recherches livresques, castings et repérages devraient être mis en œuvre pour aboutir à un objet satisfaisant de mon point de vue.

J’ai souvent travaillé très vite pour obtenir un semblant d’effet similaire, accumulant le plus de données possibles sur de faibles plages de temps, sacrifiant ce qui me paraissait superflu, comme l’apprentissage du texte, bien avant que l’avoir sous les yeux ne devienne un logique effet de mode, de la même façon que les solos se font aussi pour des raisons temporelles et pécuniaires indissociablement liées. Bien que le théâtre constitue une curieuse industrie, qui jusqu’à présent, coûte toujours davantage qu’elle ne rapporte, il n’en est pas moins soumis à la même loi fatidique que les autres s’efforçant d’être lucratives, voulant que le temps soit de l’argent. J’ajoute donc dans le cas présent, pour pallier le manque de budget adéquat, deux cordes à mon arc : d’une part la participation du public volontaire, sollicité en ce sens à travers les pages de ce site et de l’autre, les myriades de hasards qui découleront obligatoirement de la mise en présence d’imprévus et de facteurs anticipés. Je ne procéderais sans doute pas ainsi si j’avais le loisir de fabriquer et concevoir cent fois plus d’éléments que je ne peux en créer avec les moyens dont je dispose. Non pour remettre en cause le goût que je développe depuis de nombreuses années pour le mélange de volontés précises, d’improvisation et de laisser-aller, mais pour mieux étudier chaque objet ainsi apparu - les petites larves dont je parlais -, pour tenter de mener chacun à terme. Pour l’heure, il s’agira d’ébauches, d’esquisses, de traits griffonnés par chaque participant/es, autant de gestes auxquels j’accorde beaucoup d’importance à la lumière de ce projet et que j’aspire d’autant plus à regarder et montrer sous le verre grossissant d’une loupe. Travail infini d’entomologiste ou de bactériologiste, dans lequel chaque comportement est un indice à suivre. Voilà pourquoi je trouve la représentation théâtrale - et non le travail de répétition - grossière ou pauvre. Il me faut beaucoup plus aujourd’hui, que quelques acteurs, aussi bons soient-ils, se donnant la réplique en bonne intelligence dans le souci d’un résultat optimum, pour que je sois stimulé. J’ai besoin, non pas de suivre, mais bien au contraire, de me perdre ou plutôt, d’être perdu par ce qui est en train ou pas, d’advenir. Cette incertitude, cette imperfection tellement propre au travail de création, existe souvent pleinement durant la mise en œuvre, période durant laquelle la détente des personnes et une infinité de « bavures » leur font exprimer souvent le meilleur et le plus intéressant de leur être. C’est en tous cas, ce que, pour ma part, je constate toujours. De ce point de vue, les acteurs/trices peuvent se révéler des gens merveilleux, infiniment riches, profonds et drôles quand ils ne se préoccupent pas de leur image dans le mauvais sens que peut prendre cette expression, c’est à dire de l’image qu’ils/elles croient être « bonne » pour eux/elles-mêmes. Les plus expérimenté/es savent néanmoins plonger à bon escient sous la surface pour aller rechercher l’inattendu dans les recoins de leur personne, que paradoxalement ils ou elles se doivent d’ignorer le reste du temps pour en conserver la fraîcheur. Malgré cela, volonté de bien faire ou goût désastreux de l’exploit, la plupart du temps, ce que comédien/nes et metteurs/euses en scène donnent à voir est une pitoyable caricature de jeu, d’un goût aussi douteux qu’une copie de meuble Henri IV. Les plus grands interprètes s’y fourvoient parfois - j’ai de notoires noms en tête que j’ai vu opérer à des lieues de leur talent indéniablement réel. Pourquoi ? Parce que, bien que ne cessant pas sur les ondes ou en interview de parler de valeur de l’instant, de subtilités et de nuances, l’enjeu de la représentation publique les pousse à mettre ces grandes vertus au service de la reconstitution plutôt que de la création. On assiste alors irrémédiablement à la copie à la place de l’original qui n’a pas eu lieu. Et pour cause, il est resté derrière, avec le fatras de tout ce qu’on débarrasse avant de recevoir les invités. On se préparait à faire un repas inoubliable et on se retrouve à mettre toute son énergie à repasser la nappe. On est en droit naturellement de trouver mon ressenti fantaisiste ou sujet à caution, je maintiens pour ma part, que la notion même de représentation tue dans l’œuf la création pour peu qu’on s’en préoccupe comme d’une chose exceptionnelle. Et ce ne sont pas les petits « merde ! » ou autres insupportables niaiseries lancées à la cantonade avant le rituel - sans doute pour se faire croire que l’on a un métier ou que l’on appartient à un groupe social - qui arrangent les choses. Rien n’est pire à mes yeux que le cérémonial s’imposant avant la cérémonie. Je ne nie pas du tout le caractère extrêmement singulier du passage en public. A-t-il besoin pour autant d’être à ce point ridicule et compassé, même dans des prestations modestes ou contemporaines ? Toujours le paraître social est là au bon moment, pour venir rappeler à tout le monde qu’il est heure de remonter sa culotte. C’est qu’ils en rêvent de la récompense attendue, des applaudissements fervents à la fin, des acquiescements bienveillants à la sortie, des embrassades chaleureuses à peine trop soulignées, quand ce ne sont pas des pamoisons à en remercier la vierge ou des regards entendus, emprunts d’intelligence froide de la part du spectateur signifiant qu’il a tous compris. Il y en aurait même se vantant, parait-il, de ne jouer que pour ces moments là.

Moi, je ne crache pas sur les sourires de satisfaction, je ne méprise aucunement les émotions suscitées, je respecte absolument les réticences face à ce que je propose et je rends coup pour coup aux critiques agressives et injection pour injection au venin déguisé en liqueur sucrée. Qui plus est, je suis enthousiaste quand je lis ou entends des avis généreux et positifs qui me laissent penser que leur auteur a compris, au-delà de ce que j’espérai, dans sa chair et dans son intellect, la substance que j’ai produite. Mais toutes ces résultantes n’ont véritablement de valeur que dans la mesure où elles concourent à l’expansion, aussi minime soit-elle, de l’objet en question et font monter un peu le niveau du flux qui lui permet d’aller de l’avant. Autrement dit, la représentation n’a de sens pour moi, vis-à-vis de la création, que si, par son exécution, elle allège les conditions de la prochaine naissance. Je n’ai pas l’humilité d’avoir besoin de l’acquiescement d’autrui pour m’intéresser à ce que je fais et lui accorder une valeur. Le contraire me semblerait d’une totale absurdité. La représentation est un moment formidable si elle est vécue comme un lâcher prise de toutes les contraintes qui l’ont précédée, mais elle n'importe pas plus qu'un autre échelon de la création, dès lors que l’ont est habité d’un projet et non de la préoccupation du seul événement qui va se produire. A son propos, mon équipe et moi parlions l’an dernier, de « formalité ».

Que l’on soit concepteur ou uniquement acteur, il s’agit de conserver en soi toutes les périodes de la gestation pour que leur empilement fasse pression jusqu’à expulser le fruit des efforts qui les ont traversées. En aucun cas, dans mon optique, il ne faut donc se mettre en quête de « refaire ». Quoi de plus simple alors, que de ne pas avoir fait du tout ? De la même manière qu’une expédition se prépare méticuleusement mais ne se répète pas autrement qu’en la simulant, l’aventure en terre « public » réclame d’avoir tout compris du parcours, mais rejette l’idée de recopier ses croquis en guise de voyage. La formalité s’avère donc passionnante, si elle vient s’ajouter au long périple qui en réalité forme le corps de l’animal depuis sa conception. Vu de cette façon, comme une étape supplémentaire de sa croissance, on en vient à nouveau à rêver la forme de la créature, se demandant bien si ce jour là, une fois « face à tout le monde », c’est une troisième tête qui lui poussera alors ou bien un énième orteil à la patte arrière droite. L’essentiel est que la poésie, qui est sa pitance, ne vienne pas à manquer pour que, des excroissances de son épiderme jaillissent en direct, comme en laboratoire, de ces petites créatures naines dont seul, entre mes quatre murs, je m’efforce de contenir la prolifération, autant que sur le Web, je tente de les disséminer.

Journal des Parques J-14

Médée-Guenon par David Noir
Médée-Guenon par David Noir - "J' n'attends plus rien" d'après Fréhel - Paroles: Guillermin. Musique: Malleville, Cazaux 1933

Comme un cheval sur le halage, trime et tombe au cours du voyage

La première image qui me soit venue instinctivement quand je me suis mis en tête de créer sur scène le premier épisode de La Toison dort en 2007, dans un lieu de création de Montreuil fièrement nommé La Guillotine, à l’invitation de Philippe-Ahmed Braschi, fut celle d’une guenon anthropomorphique aux attitudes mélodramatiques. Carré de cheveux tirant sur l’aubergine, petite robe simple et droite, collier et breloques aux poignets, je la voyais, crispant ses mains de part et d’autre de son visage simiesque, animé d’un regard, tour à tour vif et chaviré, gravement empli de la vision prémonitoire des sombres desseins du destin auxquels elle avait tragiquement accès. Mi-Parque, mi Cassandre, elle s’appellerait Médée-Guenon, épouse infortunée d’un JaZon moderne, sorcière infanticide à la physionomie archaïque. Et pourquoi pas ? Après tout, un boulevard de créatures inattendues ne s’offrait-il pas à moi en m’attaquant à ce projet d’inspiration mythologique ? Curieusement, je pensais immédiatement à Frehel et à sa célèbre complainte, « J’n’attends plus rien » créée en 1933. Le physique de la grande interprète n’avait pourtant rien qui la rapprocha d’un singe et encore moins de moi, qui en comparaison, me serait situé davantage du côté d’Yvette Guilbert, du point de vue de l’apparence. C’était néanmoins elle, de manière incontournable, que j’avais à l’esprit, pour donner corps à ce personnage que j’imaginais très clairement entrer en scène et aller se placer au micro comme sous la lueur d’un lampadaire, en faisant résonner le pavé du bruit sec de ses talons. Je fis rapidement mes essais et bricolais une bande son à partir de l’accompagnement original, dont je fus tout aussi prestement satisfait. Étonnamment, tout roulait avec facilité, pareillement aux « r » dans la bouche de la chanteuse. De toutes les interprètes dites « réalistes », Frehel demeure celle dont la voix puissante et douloureuse accompagnant sa présence droite, les interprétations bouleversantes dénuées de maniérisme, emportent mes pensées sans coup férir, au coeur des décors qu’elle pose. Je lui emprunterai donc ses accents et sa douleur pour donner vie à mon personnage. La date de la création de la chanson que j’avais choisie, contemporaine de l’accession d’Hitler au pouvoir, contribua elle aussi, à me projeter dans l’environnement terrible, grotesque et grinçant, que je souhaitais faire naître.

« On suit son chemin tout au long des jours, un soir on butte au détour… »

Les premières paroles de la chanson, son titre bien sûr, contenaient à eux seuls les ingrédients de base qui, associés en contrepoint à l’autre facette de ma création - un Jazon, tantôt cravaté, tantôt harnaché comme un guerrier grec, personnage cynique, mâtiné d’un Sardou tirant vers le dirigeant d’entreprise aux dents longues - favoriseraient la levée d’un vent qui pousserait mon radeau de la méduse vers les rivages des combats et de la désespérance. Je voulais y débarquer un jour, lucidement, le pied ferme, ayant passé le pathos par-dessus bord lui préférant l’éloquence, au bout de – j’ignorais encore à l’époque quelle serait la durée de mon périple - deux, cinq, dix épisodes. Il y en eut neuf, qui s’étalèrent au rythme d’un par mois, créés d’affilée à la suite du premier joué à La Guillotine, dans une minuscule salle de l’Espace Jemmapes, à chaque fois transformée pour l’occasion. Le numéro 1 fut repris plusieurs fois, dont une dans le studio de la scène nationale de Dieppe.

Robe, costard cravate, nudité et déguisement guerrier, éléments constitutifs de mes incarnations dans La Toison, sont une récurrence facile à identifier chez moi, pour qui suit un peu mon travail depuis une quinzaine d’années. Traduits directement à partir de ces symboles : femme, homme, animalité et enfance, sont à l’évidence, les points cardinaux de ma cartographie intérieure. Au-delà de leur apparente simplicité généraliste, j’ai appris à comprendre que ces catégories désignaient avant tout chacune une sexualité, davantage qu’une identité qui, elle, les comprenait toutes. Le tout d’un individu équilibré, pour moi,  se compose à parts égales de ces quatre quarts. C’est la recette de mon gâteau de l’individu. Tout autre, mal dosé ou dépourvu d’un des composants, m’est assez indigeste.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

Je ne me lasse pas de contempler ces quatre mots courants, comme les clefs d’un trousseau ouvrant la porte de mon être humain. Non seulement du mien, mais de tous. Si une vient à manquer, l’être existera bien, mais son humanité l’attendra dehors. C’est ma vision. Je conçois qu’on ne la partage pas, mais jusqu’à ce que je sois témoin d’un mélange plus harmonieux ou faisant appel à d’autres composants, je reste peu intéressé par d’autres formules et dubitatifs devant les résultats. Ainsi est mon Golem. Il est à noter que ses ingrédients vont par paires. Dans ma conception, Homme et femme sont des genres ; Animalité et Enfance des états. Animal ou Enfant ne conviendraient pas, faisant référence, l’un au groupe des espèces, l’autre à une étape du développement de l’une d’elle. Comme je l’ai dit, il s’agit dans ce schéma, d’attribuer à l’individu, toutes les caractéristiques sexuelles, celles de chaque genre et celles de chaque état, pour le rendre pleinement fonctionnel. L’Animalité est l’état brut de nos êtres, sans polissage. L’Enfance, malgré la situation de son caractère « primitif » dans notre développement, recèle au contraire, tous les traits comportementaux ultérieurs de la personne formée. Ainsi, l’Enfance n’est pas un état similaire à l’Animalité, mais constitue l’univers de la collecte de tout ce qui fera le socle de nos pulsions plus tard, se combinant avec notre Animalité. Je ne me réclame pas de la science en exprimant ces postulats - en existe-t-il une apte à décrypter ce domaine ? –, je décris la logique de la perception qui m’amène à conceptualiser et créer à la fois : ce que je prétends être, suivi de ce que je fais ; l’ensemble étant réalisé dans la visée d’être le plus complet possible à partir de ce qui me compose et de mes aptitudes et caractères physiques. Le corps, bien entendu, reste le premier outil autogénérant, de la formation de soi.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

4 sexes de bases pour alimenter le désir et la fantasmagorie humaine. 4 crayons de couleur pour croquer tous les possibles. Homme-femme, enfant bestial, femme enfant, homme animal … la palette des identités se fait jour avec seulement quatre couleurs en poche. J’ai soif de les réunir toutes.

Impossible ou du moins, excessivement difficile, de vivre dans le concret toutes les incarnations de ces nuances. Déjà faut-il en avoir les capacités de réalisation, ensuite est-il nécessaire que le reste de l’humanité vous laisse faire. Être tour à tour transsexuel, dictateur, tortionnaire, chien soumis, pédophile, gérontophile, lesbienne, yuppie bon chic bon genre, bourgeoise ruinée, dame patronnesse velue ou militaire régressif s’offrant dans un parc à jouets, réclame de la suite dans les idées, un pouvoir de conviction surnaturel et une santé certaine pour parvenir à tout enchaîner sans sombrer dans la folie ou être tué ou enfermé avant.

Deux solutions nous restent accessibles et une troisième en bonus caché. Les deux premières : la sexualité et le théâtre. La troisième, que malheureusement, on pense moins comme un objet créatif à façonner, la personnalité profonde. Nous avons à cette dernière un accès permanent à condition d’en ouvrir les portes successives, parfois réduites à un portail unique, selon les étapes de sa formation. Pour ce faire, il est nécessaire d’emprunter et de suivre le couloir, parfois fort long, qui mène à son seuil. Car je ne parle pas des fantasmes, imagerie onirique immédiatement accessible - et c’est tant mieux - à notre rêverie, aisément sirotée à toute heure de la journée comme une boisson sucrée servie avec une paille. Je parle de pans entiers qui architecturent réellement notre personne et que l’on est prêt/e à accepter de voir et ressentir. C’est déjà un grand pas de fait pour la civilisation, à mon sens, quand on ressent en soi comme un catalogue à feuilleter, dont l’iconographie surprenante et ses divers aspects sont acceptés, tolérés et reconnus comme des entités sans vice, sur lesquelles s’arc-boute l’échafaudage de notre développement. Quatre tonalités d’identités sexuelles dont les frontières s’estompent par delà les limites strictes de leur définition première. Leur mélange est à notre source ; encore faut-il échapper à une vision dichromatique de surface, dont la perception erronée interdit de voir l’être humain bariolé de couleurs. La figure du clown n’est rigolarde qu’au premier abord. Non, qu’il faille la réduire à une composition triste ou larmoyante, ne jouant de son masque fantaisiste que pour accentuer la gravité de son regard sur le monde. Personnellement, j’apprécie les vrais clowns, bien rares, qui jonglent élégamment avec les codes et les pigments, pour s’offrir une pensée maquillée qui, lorsqu’elle se fait jour sous un nouvel aspect, fait l’effet de l’apparition d’une première chaîne couleur dans le monde des années 60. Par leurs prismes, devenus célèbres ou restés anonymes, notre vision mimétique se transfère d’un échelon vers une image de soi progressiste et inconnue d’elle-même. Ainsi en a-t-il été des Bowie, Divine, Garbo, Monroe et autres visages peints sur mesure, mais également de milliers de silhouettes croisées dans les rues, forçant l’admiration, de pensées exprimées au détour de vers lyriques ou minimalistes, de Lewis Carroll discrets ou déclarés, d’Oscar Wilde fantasques et de Genet engagés. La liste est infinie et sans nomenclature, de toutes celles et ceux qui oeuvrent à partir d’eux/elles-mêmes afin de pousser notre monde rugueux à la métamorphose. Il n’y a pas de morale dictée a priori par l’art, mais nul besoin d’être artiste officiel pour se bâtir la sienne, simplement, humblement, parfois discrètement, sans peut-être en jamais laisser rien paraître. L’important me semble être d’avoir la conscience que ce sont les éthiques qui doivent inspirer les lois aux hommes et non la loi qui doit décider selon les dogmes en vigueur et leur arbitraire, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Il est dangereux de confondre justice et morale. La loi n’a que faire des cas particuliers, même si elle fait parfois l’effort de les regarder de plus près. Or c’est lui, le particulier, l’individu qui donne à l’espèce humaine son identité globale. Si la nature chimique, si spéciale, de ses composants ne peut s’exhaler jusqu’à la tête des institutions, outils plutôt grossiers au regard de la personne, c’est à la personne elle-même de soigner la poésie de son existence, pour au moins, si elle ne sait agir au niveau des rouages d’une machinerie géante, cultiver l’interrogation, le regard et l’expérience. La Culture n’est pas créée par de monstrueux génies hors norme qui, à chaque siècle, jailliraient de la lampe de l’époque, hardiment frottée par nos petites mains ensemble. Culture et civilisation sont des magmas alimentés de solitudes qui, pensant outrancièrement à elles-mêmes face au paysage de leur mystère profond, ouvrent un jour la fenêtre de leur cuisine d’où s’échappent alors les effluves de leurs préoccupations restreintes. C’est cet air que toutes et tous nous respirons.

Aussi, ne remercierons-nous jamais assez ceux et celles qui se retiennent de dégazer, puis déballaster en pleine mer, leur surplus de conneries dans le milieu ambiant. Certains, dont je suis, apprécient de pouvoir nager au large sans revenir tous les jours couvert de cambouis. Mais, la vie est ainsi faite qu’il faille incessamment slalomer entre les idées reçues. Faisons donc quelques brasses, juste de quoi inspirer un peu d’air et plongeons en apnée le temps qu’il est possible, pour évoluer, allégés, dans le monde du dessous.

J'n'attends plus rien

Aucune main ne me retient

Lassée de vivre sans tendresse

J'créverai dans ma tristesse.

 J' n'attends plus rien - Médee-Guenon par David Noir - Extrait des Solos de JaZon / La Toison Dort (2007) - D'après Fréhel, 1933

Journal des Parques J-19

Sexe de David Noir - Moulage sur le vif, puis coulé en chocolat plein
Sexe de David Noir - Moulage sur le vif, puis coulé en chocolat plein

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 4

2 phases pour le deuxième groupe de dates 

  • 23 avril : LES CENT CIELS D’UN MONDE VIVABLE 2

J’ai indiqué sur le site:

Marelle - Terre, enfer, ciel  

 
pseudo solo par David Noir & Co
 
Tout seul ou presque, je cherche le chemin du retour. Elle semble inaccessible cette zone là de ma tête ? Et si je passais par la tienne ? Tu me regardes comme un chevreuil lors d’une chasse à courre. Sois gentil, cette fois, ne tire pas.
 

Comprendre ce que l’on fait est une limite indépassable.

Ces pseudo solos sont pour moi une belle occasion de surtout ne pas tenter de le faire. Il aurait été facile que je me produise seul, comme je l’ai fait auparavant lors de la création des premiers épisodes de La Toison dort. Non que je n’aimerais pas reproduire l’expérience dans d’autres circonstances, mais « réduire » à une simple prestation spectaculaire bien encadrée, l’opportunité qui m’est donnée d’habiter pour quelques temps un espace comme Le Générateur, m’aurait semblé une erreur de fond, pour ne pas dire une stupidité. Il n’y a pas que son immensité qui est en jeu et la difficulté de « l’occuper » en solitaire (j’exclus ici toute idée de reproduire au cœur d’un tel espace une fausse scène de théâtre ; n’importe quel hangar ferait l’affaire en ce cas). Bien au-delà de ses murs, (j’ai déjà eu à plusieurs reprises l’occasion d’en parler dans ce blog), c’est sa vocation à destination de la performance et de la création contemporaine, telle que voulue par sa conceptrice, qui impose d’y réfléchir à deux fois sans s’y précipiter la tête en avant. Le Générateur offre naturellement des défis à qui veut s’en emparer. Libre à ceux ou celles qui s’y produisent de ne pas s’en soucier. Pour ma part, quand j’ai la chance d’être nez à nez avec un sphinx, je compte bien au minimum, tenter de faire le tour de l’énigme qu’il pose. À quoi bon s’intéresser aux arts vivants, si c’est pour trimballer sa création misérable comme un camelot, de foire en foire, sans jamais être effleuré par l’idée de reconsidérer sa conception autrement que pour la faire entrer dans les contraintes de la boîte. Il faut se souvenir que le théâtre, quelle qu’en soit la forme, c’est d’abord un bâtiment. La scène est une affaire physique où le concret des matériaux, du sol au plafond, joue un rôle à équivalence avec tous les autres qui vont évoluer sous son influence. Ne pas se pencher sur cet aspect des choses en priorité, me semble aujourd’hui une raison suffisante de demander aux metteurs/ses en scène de tout poil qui ont l’ambition de penser le rapport au public sans considération pour le problème, d’aller repasser leur bac de créateurs/trices. Est-ce une façon de l’aborder, ce fameux public, en lui demandant encore et toujours de fermer ses écoutilles vis-à-vis de l’environnement dans lequel il va entrer en perception des choses ? Ah la célèbre magie de la boîte noire et des pendrions ramasse-poussière !

En ce qui me concerne, je n’ai pas 5 ans et demi, et quand je suis quelque part je regarde ce qui se passe autour. Pas besoin d’être Ulysse pour échapper aux chants des sirènes de la ringardise n’ayant de cesse de nous hululer « Ouh ouh ! Par ici, laisse-toi enivrer par la beauté mystérieuse du décor qu’on t’a confectionné ! Ouh ouh ! Sens-tu l’émotion déferler dans ton cœur d’enfant devant cette loupiotte de 650 watts braquée sur ce visage grave et concerné ? Ouh ouh ! Fascination, fascination ! Par ici, par ici … Comment, tu regardes en l’air ?! Tu fouilles, agacé, le nez dans ton sac pendant le rituel du spectacle ?! N’as-tu donc aucune sensibilité à la poésie qui se divulgue devant tes yeux qui devraient s’émerveiller de bonheur , qui sonne à tes oreilles baignées de la profondeur des mots ? »

Eh ben, non ; sans doute pas. Désolé madame, je reviendrai p’t êt’ une aut’ fois. « Merde, alors » me dit la fée Mise en scène. « T’es drôlement gonflé. On se met en quatre pour te faire retrouver ton âme d’enfant, pour te faire réfléchir à travers les labyrinthes mystiques de la nature humaine, pour mettre du baume sur tes douleurs de mal aimé ; et toi …  mon cul ! T’es un peu difficile, mon p’tit père !»

Oui, oui ; ça doit êt’ ça. L’ennui, la plupart du temps, est que ce qu’ils ont à me dire, les braves artistes, je le sais déjà ; j’y ai déjà été par mes propres moyens. Claudiquant, perdant mes bagages, m’y retrouvant finalement ; j’ai déjà visité la région. Y'a comme un air de déjà vu. Prétention sans fondement ? Libre à quiconque de le penser. C’est ainsi que ça m’arrive, voilà tout. Je n’aurai donc en tête, lors de cette deuxième phase de pseudo solo, que d’échapper à la compréhension de ma motivation à être là sous vos yeux - sans doute loin de vos yeux, à fuir le prédateur spectateur avide de bonnes histoires construites, pour m’échapper dans la tourmente d’une incessante marelle menant de la terre au ciel et du ciel à l’enfer.

Fuir, fuir, fuir, la nuit du chasseur, la quête du bon samaritain se voulant mon prochain. Expérimenter la présence à distance d’autrui. Se cacher tout en étant bien là, me glisser dans les murs. Faire corps avec un espace qui clame haut sa force de parvenir à être, sans nul besoin que rien n’y advienne. C’est ce que je ressens dans l’enceinte du Générateur, qui porte son nom comme un blason à gloire de l’autosuffisance bien vécue. Rien n’est besoin qu’il s’y passe pour que son mystère existe. « Viens donc me prendre », dit-il.

Nous essaierons, ensemble peut-être, de ne rien gâcher de ce qui émane de cette église sans religion, par nos agissements de fourmis.

C’est aujourd’hui, à la fois lundi de Pâques et le 1er avril. Ni poisson, ni blague, ni lapin, mon sexe en chocolat s’affiche sur cette page comme un symbole totémique de la présence que je désire incarner dans ce lieu, déjà sanctuaire mythique à mes yeux d’interprète. Une douceur virile et sucrée, évocatrice dans ses formes et hautement calorique pour le sens et les sens ; un témoin du contact des replis de ma peau que vous pourrez glisser sous vos langues. Modeste idole de cacao, je la donne en réponse à l’énigme du sphinx, comme on place un cierge allumé, droit devant son autel.

Fort et doux pour pénétrer ton antre, je n'ai pas d'arrogance à m'avancer ainsi, mon offrande sacrée à la main pour honorer ton rituel, Ô dieu Générateur. J’écris avec ma bite et signe mon passage en ton ventre fécond d’une entourloupe gustative qui vaut bien toutes les représentations de l’Odéon ou du Rond-Point où, petit doigt en l’air, on soupire d’aise devant les spectacles, comme en ingurgitant une goulée sirupeuse du bon chocolat pour pédés et vieilles dames de chez Angelina. « Ah la spiritualité du théâtre ! » me susurre d’aise la bonne fée Mise en scène. « Tu ne sais pas ce que tu rates. »

Sans doute, sais-je ce que je gagne à me répliquer en clones phalliques, réclamant la dévoration plutôt que l’adoration. Aussi, ami/e cannibale spectateur/trice, je t’en prie, mange-moi, je suis là pour ça à 95% et sans matière grasse ou presque ; mais jouissant, je l’espère, de la liqueur douce-amère que je fais couler dans ta gorge, n’achève pas le banquet par un rot et en t’applaudissant toi-même d’avoir été si inspiré/e de venir déguster de la culture dans cette cathédrale conviviale.

Elle réclame, de toi également, mieux que ça et je suis curieux de découvrir, quelle sera la petite statuette vaudou, divinité totémique de ton for intérieur, que tu lui confieras de toi.

Journal des Parques J-25

david noir flyer la toison dort épisode 6
Flyer - La Toison dort - épisode 6

Inquiétante suite dans les idées ou obstination salvatrice … Impossible à savoir pour moi. Plutôt envie de vider totalement une argumentation de sa substance afin de pouvoir passer à autre chose. Voici en tous les cas, pour en finir, ce que j’écrivais il y a huit ans à des décideurs éventuels, en préparation à ce projet alors que je travaillais encore en compagnie.  

 

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La Toison dort / genèse d’un projet de théâtre (et de société)

David Noir / Cie La Vie Est Courte / 2005

I - Considérer la modernité d’un public

Le réseau Internet nous permet aujourd’hui de découvrir intimement une partie importante de la population du monde actuel.

Ces êtres humains, surfeurs de toutes conditions, sexes, âges et origines forment aussi l’immense public que nous avons la préoccupation de solliciter.

Au travers d’innombrables sites et pages personnelles le monde des humains s’exprime désormais aussi entre individus connectés.

De toutes ces nouvelles formes de communication, les blogs sont les plus accessibles aux moins technologiques d’entre nous.

Il s’agit de petits sites au succès grandissant, existant depuis peu chez nous, dont l’exécution simplifiée et rapide permet la création et la diffusion libre de témoignages personnels sur tous les sujets et sous de multiples formes : journaux intimes, commentaires de l’actualité, créations, pensées, billets d’humeur, album photos etc …

Je considère pour ma part ces petits morceaux de notre humanité comme de réelles perles quel qu'en soit leur contenu, car pour la première fois dans l’histoire de la communication, quiconque d’une manière facile, peut témoigner librement au reste du monde sur lui-même et s’informer au quotidien sur l’existence tangible de ses contemporains.

Jusqu’à présent, seuls les « gros » médias (radios, télévisions) étaient aptes à nous renvoyer un miroir de la multitude dont nous faisons partie.

Les artistes y pourvoyaient aussi au travers de leur fonction d’interprètes de la vie.

Seulement les uns comme les autres étaient et restent des observateurs subjectifs de tout un chacun.

L’immense différence dans le cas de ces nouvelles cartes de visites sur Toile, vient de la source de ces expressions individuelles qui n’est autre, ici, que les individus eux-mêmes.

Si l’on s’intéresse au public, il est donc important de constater qu’aujourd’hui et à l’avenir, le public est et sera également son propre auteur. Il s’inventera lui-même en toute conscience et aura de moins en moins nécessité de consommer… en matière d’art.

Lui-même fabrique, relaie et informe.

On s’aperçoit donc que contrairement aux idées reçues, une grande partie des personnes a parfaitement intégré la notion de contemporanéité dans l’art : de même que peu à peu, certains ont soif de fabriquer leur propre électricité, le public génère seul une partie de ses besoins créatifs.

Le public du théâtre traditionnel (j’y inclus le contemporain), est peut-être le plus en retard du point de vue de sa propre expression.

Les fameux « abonnés » consomment encore de la culture mais ne produisent plus qu’une faible dynamique de désir, simplement parce que le monde a changé et que sont apparus de multiples moyens efficaces pour beaucoup d’entre eux, d’être autonomes et « libérés » des professionnels du spectacle.

Ce n’est donc pas à eux que je souhaite m’adresser en premier pour tenter de redynamiser notre relation, mais à ceux cités plus haut qui passent chaque jour quelques heures de leur temps à se montrer aux autres et aller voir les autres, depuis leur domicile.

II - Les dialogues envisagés

Au-delà du projet scénique et l’incluant même à sa source, la véritable aventure que nous désirons tenter consiste à communiquer dés le départ avec ce futur public lui-même créateur de formes.

Il parle de lui et nous désirons parler d’Eux et de Nous depuis toujours.

Nous projetons donc au travers de la création d’un site spécifique, en lien direct et issu de vos propres structures, d’organiser sous forme de forums l’élaboration du futur projet théâtral.

Par le biais d’exposés du projet en cours et d’échanges de discussions sur le net, nous nous proposons d’informer mais surtout de nourrir notre travail du fruit de ces mêmes échanges afin de rencontrer bien en amont ce nouveau public et l’associer ainsi directement au résultat.

Ce n’est pas dans un but démagogique que nous voulons procéder ainsi mais pour bénéficier de la réelle influence psychique et concrète des divers réactions et commentaires sur le processus de création.

Bien au-delà, nous pensons même qu’une métamorphose de la relation est possible afin de retrouver un lien actualisé et fondé sur le désir et la nécessité de l’existence des artistes pour ce public.

Nous croyons en ce « Je » formulé aujourd’hui par un nombre croissant et par nous-même depuis notre origine.

Il contient et exprime la liberté d’être et de partager, indispensable aux transactions humaines.

Cette parole intime, nouvellement divulguée par les hommes et les femmes de ce monde, parle aussi des dernières heures de la hiérarchie pyramidale, en tous cas dans l’expression des valeurs artistiques. Il n’est plus temps pour les créateurs, producteurs, diffuseurs de spectacles vivants de croire encore à la particulière singularité de leur démarche.

Personne ne songe à s’illusionner sur la puissante geôle créée par l’économie de consommation des biens matériels.

Nous sommes tous encore pour longtemps prisonnier de ce système de pouvoir, mais la relative richesse du Web et la pauvreté certaine de la fréquentation des lieux de création, sont là pour témoigner d’un changement nécessaire dans l’idée que nous nous faisons du public potentiel et de notre façon de communiquer avec lui sur le monde.

Nous désirons et appelons son regard sur nous. Encore faut-il réapprendre à le lui transmettre.

III - Les procédés

Outre la création du site, plateforme indispensable, nous envisageons de fréquents moments de rencontres au travers des lieux de diffusions intéressés, étayés par une production adéquate.

Des rendez-vous, présentations, répétitions publiques, plages d’expressions libres des internautes avec lesquels nous communiquons, études et productions réalisées à leur propre sujet, constitueraient la progressive construction et les éléments mêmes de la programmation.

Au lieu de quelques dates à l’issue d’un projet abouti, nous imaginons un nombre équivalent ou supérieur d’étapes au long des saisons qui seraient autant de créations, morceaux véridiques de la chair de l’objet en cours ; en fait, spectacles autonomes en eux-mêmes.

C’est donc d’un appui constant et puissamment interactif de votre part dont nous avons besoin pour lancer la machine de « pacification » artistique que nous espérons voir naître.

La guerre froide mais louvoyante, bassement séductrice, pleine de tensions entre artistes-producteurs-diffuseurs-chasseurs-prédateurs aux abois et proie-public, convoitée et courtisée, a usé le système artistique-culturel qui n’a pas vu son pouvoir de fascination s’étioler.

Il nous faut reconnaître que l’oiseau s’est envolé plutôt que de céder à une panique civilisée mais déprimante.

Nous en pâtissons tous. A l’heure où notre ministère, pris de court, semble envisager la solution finale par la réduction des effectifs de compagnies, il nous paraît plus enthousiasmant de réinterroger la définition même du groupe de nos interlocuteurs-spectateurs.

A qui nous adressons-nous ? Que sont-ils devenus en quelques décennies d’activités culturelles et intellectuelles, ces spectateurs toujours possibles mais plus autonomes que jamais ?

Ils se manifestent aujourd’hui concrètement et font pousser leurs identités au dehors, comme autant de nouvelles espèces botaniques ; comme nous, artistes-créateurs à temps plein, avons désiré le faire auparavant.

Nous n’avons donc jamais été dans une aussi grande proximité.

Il n’est plus dés lors question dans l’imagerie inconsciente, « du dieu » unique incarné au travers de chaque acte de création, mais d’une myriade de petites figures bâtissant leur mythologie dont les artistes font également partie.

IV - Le Projet scénique 

Echafaudé à partir de trois matériaux essentiels :

Les communs :

  • Textes, sons, images, interprètes de la compagnie, filmages, mise en scène

Les nouveaux :

  • Participations effectives des spectateurs rencontrés au fil des échanges, aux films et aux pièces à venir sur de vraies bases contractuelles (échange de promotions par le biais de leurs sites et du nôtre …)
  • Diffusion du travail et libre circulation des données en cours par le biais des blogs et pages persos du public désireux d’être en lien avec nous

L’ensemble du projet dans sa démarche globale ainsi que le premier opus théâtral issu de ce travail s’intitulera La Toison dort et portera très directement le regard sur les comportements intimes de nos contemporains et des nôtres.

La source du sujet est naturellement ancrée dans l’une des toutes premières expressions et préoccupations du « Moi» : nos pulsions sexuelles et l’énergie libidinale qui en découle : l’excitation.

L’excitation, avec la consommation, constitue chez nous, êtres vivants, l’origine de tous les plaisirs.

C’est sur la base de ces deux entités qui peu à peu s’opposent : excitation-éveil et consommation-endormissement, que je souhaite articuler mon propos scénique.

Entre le « Je » qui singularise et le « Nous » qui unifie se produit la tension propre à toute œuvre d’art.

Il s’agit pour moi de faire naître l’arc électrique entre ces deux pôles.

Le dernier bastion de notre pornographie cachée se situe vers la fin des années 70.

Puis les salles dévolues au cinéma X disparaissent au fur et à mesure que se développe la consommation d’images fantasmatiques à domicile sur support vidéo.

Grâce à la vidéo légère puis à la micro-informatique et au tissage du réseau Internet, nous voici aujourd’hui au stade de la production artisanale et personnelle de notre propre pornographie.

Elle inonde désormais le monde entier de ses images accessibles d’un simple clic et remplace peu à peu notre honte puritaine par une soif grandissante d’exhibition du Moi. D’abord sous forme d’images brutes de son propre sexe,  puis lentement, par la création d’un discours, d’une pensée et d’un rapport dialectique à notre corps et celui de nos congénères exprimés sans entrave.

Nous sommes dans l’ère des pornographes, tant masculins que féminins, tant jeunes que vieux, de toutes orientations.

Je me revendique aussi comme tel et aspire à traduire un point de vue, à mon sens tout à fait progressiste, de l’usage de la pornographie dans nos vies quotidienne, notre communication et l’image de nous même.

 Fin de l'archive

Jan Fabre, Prometheus… Insuffisant. Déception.

Prometheus_Jan Fabre_Théâtre de la Ville

Prometheus_JanFabre_Théâtre de la Ville

Vu Jan Fabre, Prometheus-Landscape II au Théâtre de la Ville. Après un texte et une interprétation très prometteuse en ouverture, par une comédienne magnifique et droite, posant les questions essentielles à la sauvegarde de notre humanité : "où est donc ce héros qui nous sauvera, qui est-il, comment le désirons-nous ?",  les réponses succédant à l’ouverture du rideau sont plus que décevantes. Charivari débridé éternellement vu, grosses ficelles (d’ailleurs bien au centre du plateau), du contemporain qui se contente de peu depuis qu’il a compris que tout était permis et que le public se réjouissait complaisamment des bonnes blagues. Et justement, ici, on se permet trop peu pour la liberté, les moyens, le temps de création et le lieu qu’on a. Du cheap de la part d’un certainement très bon artiste qui ne s’est pas assez foulé. Trop faible exigence des instances qui payent à la source ; perversion d’un système qu’on connaît déjà. Alors évidemment, c’est sûrement mieux que beaucoup de choses que l’on peut voir sur les scènes de prestige, mais ça n’est pas assez. Évidemment, ça va certainement faire les beaux jours du In à venir, mais on s’en fout. Une image du chaos des plus puériles, qui insulterait presque l’imaginaire des auteurs d’heroic fantasy et des meilleurs jeux vidéo. On a vu ce Prométhée torturé et musclé cent fois et on attend plus subtil qu’une bête narration linéaire pour succéder à la stimulante introduction. Comme a dit parait-il Godard à la sortie de Titanic, « pas assez de moyens » pour le somptueux et la tragédie que ça veut décrire. Si on fait dans la grosse machine, il faut savoir être plus généreux en terme de richesse d’idées. Ça satisfera les moins exigeants et malheureusement nombre d’autres, qui savent voir, mais ont tristement renoncé à en demander plus à cause du marasme ambiant, pour se rallier à la cause du minimum syndical créatif toujours mieux que rien.

Une visite inopportune

Une visite inopportune_Copi_Athénée

Une visite inopportune_Copi_Athénée

Je n’ai pas l’intention d’utiliser ce blog pour y publier de la critique de spectacles et d’ailleurs je ne suis pas payé pour ça. Néanmoins je post ici une simple réaction et non une analyse, à la pièce de Copi, « Une visite inopportune » montée à l’Athénée et dont j’ai vu une représentation hier. Je sors peu, préférant me cantonner à mon travail plutôt que me pencher sur celui des autres, mais il m’arrive naturellement d’aller voir jouer des amis, d’être attiré au détour d’une information par des créations inconnues et intrigantes ou, plus rarement de céder à l’envie de prendre un peu la température de ce qui se fait actuellement sur les scènes de Paris. En l’occurrence, il s’agissait hier d’aller découvrir une nouvelle prestation de cet acteur formidable et inventif qu’est Michel Fau. Evidemment, l’attente dans le hall d’un lieu comme l’Athénée, avec son public de freaks grotesques et mondains, n’augure jamais rien de bon. Rien ne change de ce point de vue, à chaque théâtre son ridicule social. Le spectacle, toujours le même, commence là dans ces lieux de représentation, par les tragiques visages décatis des vieux fardés qui font mine de rire et ceux des plus jeunes, endimanchés pour l’occasion, qui eux aussi montrent de belles rangées de dents, les uns faisant croire qu’ils oublient la mort, les autres trahissant qu’il ne se doutent pas vraiment encore de sa réalité. Ce ballet habituel étant mis entre parenthèse dans mon esprit, je m’asseyais, attendant l’amie qui m’accompagnait et la pièce qui ne devait pas tarder à commencer.

Ça commence enfin … et ça finira de même. Je ne détaillerai pas la mise en scène, décor, costumes, jeu des acteurs … tous vociférant d’une même voix criarde et immuablement projetée. De la bonne vieille technique ; un boulevard, rien de plus. Évidemment, tous les clichés auxquels on peut s’attendre en imaginant Copi sont là. Une misère d’imagination qui ne rend pas grâce au texte dont la subtilité est aisément piétinée par des sabots si lourds. Effectivement difficile à monter, le Copi ; peut-être plus très nécessaire non plus sous cette forme « spectaculaire » et ringarde. Bref, peu importe tout ça, la seule vraie question consternante qui s’imprime dans mon cerveau à l’issue de cette soirée et qui n’est ni une méchante  blague, ni une pirouette maligne, reste :  comment peut-on encore monter de pareilles merdes sous l’égide de professionnels soi-disant sérieux et appeler ça « le théâtre » ? La seconde, plus anecdotique et personnelle est : comment se fait-il qu’un génie de la scène comme Michel Fau, ce que je pense toujours, se bride ou se laisse brider au point de ne plus exprimer aucune fantaisie là où on attendait toute la sienne, d’ordinaire si poétique ? Ce sont véritablement des choses qui m’intriguent quand je vois ainsi tué sous mes yeux, le comique, l’humour, et la sensibilité d’acteurs et d’auteurs par la main lourde d’une direction et d’une production au manque total d’imaginaire qui croit s’adonner à un carnaval fou et sans retenue. Sempiternelle tristesse et misère du spectacle en France et de ses errements avec pignon sur rue, dont il est difficile de se consoler quand on se dit qu’ils transportent l’image la plus amateur et la plus courante pour le public, de cette navrante affaire qu’on appelle le théâtre.

Scènes nationales et solution finale

David_Noir_singe_nu

David Noir - Singe nu

Quand on crée dans un espace national, on ne rencontre pas le public, on rencontre l’état.
On est chez l’état. Public et artistes confondus. C’est lui qui reçoit ; qui dicte les limites et les règles de bienséances. Il ne peut exister que de l’art officiel dans ce contexte. Aucun artiste ne peut s’en affranchir. Il lui faudrait d’abord dégrader et détruire ce lieu d’accueil pour qu’il ne soit plus reconnu comme étant partie de l’état. Aucun état démocratique ne peut avoir la capacité à laquelle il prétend : donner de la liberté à ses hôtes. Il ne peut la donner. Il ne peut offrir ce qu’il doit maîtriser. Il ne peut que faire payer très cher ceux qui la prennent ; qui font l’erreur de la prendre. Le piège artistique est de se vouloir libre sur une scène d’état. Le conditionnement mutuel entre artistes, administration et public est trop fort. Le mot d’ordre vient de trop haut : « Ne débordez pas. Eclairez, rencontrez, transformez, faites rêver, réfléchir, mais jouez dans nos cadres ». De ce fait, tous les spectacles qui prétendent donner à voir une imagerie de la liberté dans ces espaces sont rendus mauvais et dégradés. Ils atteignent souvent leur propos esthétiques – luxe de moyens oblige, leurs ambitions réflexives, voire pédagogiques, mais manquent fatalement leurs buts artistiques : surprendre son monde et soi-même, éveiller l’esprit des hommes par le choc de l’incongru, par l’air frais qui rend envisageable l’ébranlement de toute fondation. Quoiqu’ils se proposeront de faire, tout sera dit d’avance. Zéro surprise hors la scène ; c'est-à-dire, aucune création d’espace mental persistant, utile et pragmatique dans la pensée du spectateur. Rien qui lui propose les moyens d’hurler le cri qui lui est nécessaire et qu’il ressens enfoui dans son fort intérieur. La convention culturelle vient doubler celle du théâtre d’un blindage soyeux, comme la deuxième peau sécuritaire d’une centrale atomique, dont toutes et tous chanteraient les louanges. Ainsi aucune catastrophe nécessaire, aucun Tchernobyl indispensable n’est possible hors la destruction de ces murs. Pas de ces multiples faux murs, décors de murs qu’offre à voir un théâtre. Aucune bâtisse hors les abris antiatomiques ou les prisons, ne paraît recéler plus de multiples enveloppes que les théâtres. Quand je parle d’écroulement, je parle de ses véritables murs qu’il conviendrait, non d’écrouler tout entier, mais de percer en partie ; de forer pour laisser un passage d’entrée comme résultant d’un bombardement, d’une trouée d’obus. Les théâtres se sont trop parés des entrées et des frontispices des temples. Confusion manifeste des pouvoirs. Il serait bon d’opérer la séparation du Théâtre et de l’État pour l’obtention d’une culture laïque.
Par voie de conséquence, le public ne résiste pas à son tour à se révéler mauvais ; sans indépendance ; juge et poseur. Il compose également le spectacle et n’échappe donc pas aux lois de la bienséance. Le mot est important car la bienséance recouvre les règles de savoir-vivre en société édictée par la norme, elle-même instituée par le sentiment du bien commun et corroboré par l’état. Il ne faut jamais oublier que le rôle de l’état n’a jamais été de prendre des risques. Bien au contraire, il est là pour nous en prémunir. Il importe donc de distinguer clairement la politesse, qui est un choix de comportement de l’individu et que celui-ci peut mener jusqu’au raffinement, et la bienséance, qui est le produit des lois penchant du côté du plus grand nombre.
Bien sûr, par ces temps d’auto emprisonnement subtil, les vertus d’une « exigence réservée» quant à une vie épanouissante et pétaradante, sont vendues comme un pis-aller, un choix médium et maîtrisé que tout un chacun doit comprendre et accepter. Il faut s’entendre. Il ne faut pas se battre, se disputer. Une nation est une famille et il faut que la bonne entente règne. Raisonnables seront donc les créations folles et débridées une fois plongées dans les arènes nationales. De belles constructions poétiques, de belles paroles intelligentes, mais qu’on ne peut croire dangereuses. Zéro frisson du réel. S’en sortiront les plus malins ; ceux qui ont le moins d’enfance, pour réaliser une œuvre continue et sur la durée, qui saura donner l’impression de la recherche pensée et puissante. À ambitions artistiques restreintes et persistantes, grand avenir sérieux et professionnel assuré.