Profession 2 fois : réalistement athée et mystiquement humain

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David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise
David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise

À vous qui viendrez visiter « Les camps de l’Amor »

 

Bonjour, Bonsoir,

Je ne vais pas vous parler de ce que ça raconte, parce que j'espère bien sincèrement que ça ne racontera rien, rien de ce qui se raconte ; que ça se suffira à soi-même pour celles et ceux qui désireront le prendre ainsi.

Ordinairement, spectacle et public aiment à se raconter mutuellement des histoires. Des histoires, grandes ou petites, qui rassemblent ou qui divisent, qui enseignent, élèvent, font réfléchir, émeuvent ou défoulent. C'est possiblement très bien ; c'est possiblement ce que nous réclamons encore, mais en ce qui me concerne, et ça ne date pas d'une semaine, pas même de celle qui vient de s'écouler pour nous dans l'horreur et la consternation, je trouve ça inutile, voire néfaste de se raconter éternellement des histoires ; d'y perdre son temps, d'y complaire son esprit, de s'évader de sa prison en rêve. Les rêves de cet ordre sont, malheureusement pour moi, des petits égoïsmes de vacanciers et je n'ai rien à vendre de tel dans mes cartons. Idem pour la réclame. J'aimerais juste, ici, vous informer, mais ne pas faire de publicité. Juste dire que si vous avez envie d'être là, vous êtes les bienvenus/es. C'est une annonce, une invitation, rien de plus. Pour dire qu'il y a cet événement là et que l'on y sera, mon équipe et celle du Générateur. Maintenant, je ne veux pas vanter ce que nous y ferons, Christophe Imbs sur le plan musical et moi pour le reste, ni le rendre supposément alléchant.

Ça n'exclut pas de vous expliquer ma démarche.

Ce « spectacle vivant », appelons-le comme ça, comme les institutions culturelles nous réclament de le nommer, s'est trouvé étrangement - ou peut-être pas - raisonner en écho avec les drames qui se sont produits du 7 au 9 janvier et les manifestations et prises de parole, de position qui ont suivi et suivent encore. J'y ai découvert, me sautant au visage, le fond de ce qui fait mon engagement sur scène depuis 15 ans, le ressort, le siège éjectable qui me fait bondir hors du propos que je devrais avoir, celui d'un auteur - metteur en scène - interprète qui raconte, qui dit par voie de contes et de mystères entendus et merveilleux, "merveilleux" parce qu’il est convenu par avance entre spectateurs et acteurs que c'est ce qui doit advenir.

Pas plus que des gosses acculturés qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient respecter par devoir une minute de silence imposée, dont la consciente et nécessaire évidence serait censée être portée par des émotions qu'ils ne ressentent pas, je ne suis capable aujourd'hui, de vivre sainement ma condition de spectateur quand cela m'arrive encore de l'être. La comparaison est inappropriée, dérisoire, mais pour l'heure, je la maintiens quand même. Je vis comme un pensum d'être contraint à m'asseoir religieusement dans le respect de ce qu'on débite plus ou moins talentueusement à mes oreilles. Le sentiment religieux : oui, quand je le veux et si je le veux. Vous voyez que malgré la comparaison, je ne suis pas vraiment du côté du prophète.

Non, j'ai besoin de vire ma foi dans la représentation, autrement. Comme nous tentons, moi et sûrement quelques autres de le proposer, je veux pouvoir tourner autour de ceux qui jouent, font semblant de jouer, chantent, bougent, pensent, lisent, sans obligatoirement que cela les perturbe ; je veux arpenter la scène comme une salle des pas perdus, comme on visite une galerie, un musée ou un zoo ; je veux goûter, plongé dans mes pensées, la prosopopée d'Hamlet, assis juste à côté de lui, les pieds pendant dans la fosse creusée pour Ophélie. C'est la ma place, au plus prêt du souffle qui engendre parole et mouvement. Bref je veux être libre de ne pas éteindre mon téléphone portable, pas plus qu'on ne le fait dans la vie désormais dans les lieux publics et pourquoi en serait-il autrement face à une scène que dans la vie ? Le théâtre n'est-il pas la vie ? N'est-ce pas à ce qui se produit de me captiver suffisamment pour créer ma stupeur ou susciter mon intérêt ? Ne suis-je pas assez grand pour m'octroyer tout seul des interdits de circonstances si je le juge nécessaire ? Mon métier d'homme est donc d'être à la fois humain le plus possible et athée le plus souvent. Je ne peux proposer que ça, des représentations de mon athéisme. Je fais des spectacles athées empreints d'un mysticisme tout ce qu'il y a d'ordinairement humain.

Je ne fais pas d'histoire car je n'ai rien à vous conter, ni à vous apprendre. Je ne le voudrais pas car je crois que la conviction qui était nécessaire à l'auteur il n'y a pas si longtemps, pour élaborer une œuvre, se situe désormais dans la droite ligne d'une prise de pouvoir obsolète, fleurant le totalitarisme et définitivement dangereuse. Sacrifier au goût de montrer n'est pas nécessairement avoir celui de convaincre. Je n'ai rien ni personne à convaincre. Je fais, je dis, je montre et voilà tout. Il n'y a rien a priori à en faire, si ce n'est y réagir, être là, en conserver ou en effacer le souvenir. C'est ainsi que pour moi se définit le beau.

J'aime en l’occurrence, l'emploi du verbe « assister ». Certes le public assiste à, mais il peut également assister tout court. Ce qui veut dire aider par sa présence, son action, son intérêt, son écoute. Même sans invitation ostensible à le faire, comme il m'est arrivé d'en mettre en place le dispositif, l'espace de temps et d'action que je propose se nourrit de la détente de chacun/e et de ce qui en découle librement. On peut ne rien faire, danser, boire un verre, parler, improviser, se mettre nu, s'embrasser, s'insurger … que sais je, à chacun/e de trouver sa place. Est-ce que ça me regarde ? Dès lors qu'elle n'est pas astreinte, la responsabilité du corps de chacun/e ne me revient pas. Seul m’intéresse que nous vivions ces instants le plus possible en parallèle, comme des destinées qui se lorgnent du coin de l'œil et parfois se croisent dans l'unique besoin de devoir prolonger leurs routes dans des directions personnelles. Comme au zoo, le spectacle est autant de votre côté que du mien.

Moi, je vis mes meilleurs moments intimes en public, c'est pourquoi je fais de la scène. J'en aime « l'écriture », c'est à dire les temps où arrivent les choses, les démultiplications d'espaces, les résonances fortuites et voulues, les collisions de matières. Tout ce qui contribue à donner le sentiment du relief à nos vies en trois dimensions (émotion, pensée, action) et dont nous oblitérons souvent, par un usage à la froide teneur d'une habitude morne, celle de ces dimensions qui donne la profondeur des liens. Ce n'est pas une nouveauté, nous sommes tous/toutes interdépendants/tes. Qu'est-ce donc - et j'en viens à mon « sujet », puisque, s'il n'a pas d'histoire à porter, il existe néanmoins en tant que sentiment d'être - que cet « Amour » fantoche dont on ne cesse de faire l'éloge et qui se trouve si réduit et emprisonné à l'échelle de chacun/e ? Si cette pseudo divinité n'avait pas une existence tout aussi douteuse et fumeuse que les autres, ne devrait-elle pas donner plus fréquemment des preuves de sa réalité aussi simplement que les vents soufflent et que l'eau nous tombe du ciel ? Mais non, ses miracles son trop rares et trop sujets à caution pour inciter à croire à sa tangibilité véritable. Freud, d'un côté, biologie et chimie de l'autre, ne nous ont-il pas appris combien ce sentiment dont nous nous honorons était aléatoire et trouvait son origine dans des transferts issus de l'histoire de chacun/e, dans des habitudes contractées par la filiation et la culpabilité du devoir, dans des fluctuations odoriférantes et hormonales, dans des illusions narcissiques, dans des jeux de pouvoir et de manque, sadiques et masochistes, dans des obsessions névrotiques et parfois même suicidaires ? Soi, soi, soi … l'amour comme toutes nos perceptions, ressentis, réflexions et actions ne parle invariablement que de soi. Et pourtant il existe parfois entre nous des attaches qui nous pénètrent les chairs à un tel degré, que nous ne pourrions vivre que douloureusement si elles venaient à être rompues. Cela peut tout autant se réduire à une terrible angoisse de l'inconfort, mais nous trouvons ça bien joli tout de même.

L'amour, que parfois nous glorifions à nos yeux sous la forme idéalisée du sacrifice absolu de notre personne au bénéfice d'une autre, a souvent peu de résistance à la peur et aux évolutions de circonstance. C'est la traîtrise alors, mais passons.

Donc pas d'histoire, non, car nous ne méritons pas d'y croire, mais seulement la beauté naturelle des créatures que nous laissons revenir parfois fébrilement à la surface, quand simplement elles s'expriment à travers nos joies mélancoliques et notre euphorique détresse. C'est là, quand l'homme brisé dans ses illusions, voit son orgueil abattu au plus bas, qu'il concède comme en un renouveau, un peu de place à la nature animale qu'il n'a de cesse de fuir. Ni belle, ni bonne. Parfois sublime, parfois pitoyable. Cruelle comme notre état de fait nous conduit à l'être, mais capable quelquefois, oh surprise, d'un jaillissement de tendresse immodérée, cette nature intime nous subjugue. Nous la repoussons à l'avenant pour son insoutenable excès de franchise qui nous incommode tant, dans la réserve où nous nous parquons. Pour ma part, il est trop tard pour que je sois encore un animal sauvage. Libre à chacun de le tenter. Même si j'ai le goût des arts, même si c'est pour moi là la seule foi possible, la seule voie admissible pour donner à notre ancestrale violence l'espace de s'exhaler, je voudrais ne jamais lui immoler ma nature humblement domestique, car c'est elle qui m'a fait être civilisé. De cela, je suis content. J'en tire le privilège de mon espace mental.

Ainsi j'aime l'amour des chiens, qui en dépit de leurs mâchoires puissantes s'épargnent - et nous épargnent - de redevenir des loups, quand bien même une incitation infime à l'instant du basculement possible viendrait les y contraindre. Pour leur confiance immodérée, leur absolue bonté, leur incomparable regard interloqué devant nos incohérences de comportement, je remercie la gent canine de croire encore dans les jeux et l'affection, certes non dépourvue d'intérêt, mais presque totalement privée de malice. En fait d'amour, à mes yeux, il n'y a que celui des chiens qui vaille comme un modèle de conduite. Être là, se taire, ne grogner que rarement, vivre dans l'attente impatiente des promenades, qu'elles soient celles de l'esprit ou du corps sensible ; ne rien miser sur la récompense hypothétique, honteusement calculatrice, d'un au-delà et tout vouloir tout de suite dès lors que l'occasion se présente. Mais s'il faut vraiment se défendre, mordre quitte à mutiler de toute sa rage une bonne fois et détaler, la peur au ventre, en quête d'un havre meilleur et de l'oubli des maltraitances. Les mauvais maîtres se le tiendront pour dit.

 

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Journal des Parques J-23

Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation
Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 3

Comme dans les jeux vidéos : changement de niveau  (cling !)

La définition même du jeu de plates-formes dans son principe, selon Wikipédia dirait : « l'accent est mis sur l'habileté du joueur à contrôler le déplacement de son avatar ». Mes avatars dirais-je en l’occurrence et j’exprimerai la synthèse de mon projet par une sentence du type :

En construisant les parois d’une piste de bobsleigh, j’ai envie d’ordonner l’aléatoire.

Comprendrez-vous cette phrase ?

Elle résume ma démarche à mes yeux. Une gouttière glissante, unique et bâtie pour l’occasion, épousant le relief du terrain et dans laquelle tout peut s’engouffrer et prendre de la vitesse au rythme effréné et chaotique des vibrations des corps projetés à l’intérieur.

C’est ma définition la plus actuelle de la scène que j’ai envie de voir exister.

Un charivari cosmique, aux lois physiques bien pensées néanmoins,  au sein duquel, aller à la pêche aux images et aux sons, suffit à construire l’histoire.

Question d’ondes et de vibrations donc ; position essorage. C’est le moment que je préfère dans le programme de ma machine à laver. Le son s’intensifie, devient strident comme pour prévenir que c’est en train de se faire, que nous passons à la vitesse supersonique. Le robot ménager, bien tranquille jusqu’alors, comme un bon vieux chien faisant sa besogne de gardien, aboyant mollement d’une voix rauque au passage des inconnus, presque pour la forme, se mue soudain en une furie, tous crocs dehors. La machine se meut toute seule ; elle danse, valse sur le sol de la cuisine, fait trembler les murs et les canalisations de l’immeuble qui répercutent l’opération dans les étages avoisinants. Le chaos dans une boîte de conserve. Il y a là quelque chose devenu rare, comme le son de certains amplis ; quelque chose de rugueux et d’encore primitif issu de la technologie qui me plaît bien. J’ai eu la chance quand je vivais à la campagne, de voir une de ces machines en bout de course, devenir lors de cette fameuse phase d’ultime essorage, soudainement possédée du démon.

Le petit lave-linge, comme doué tout à coup d’une personnalité, s’est extirpé de sa loge entre frigo et évier et s’est mis à venir vers moi qui me tenais près de la porte, toutes tôles dehors. Ce fut le cas de le dire, puisque, avant de rendre l’âme dont il était alors - nul n’en aurait douté - réellement doté, son organe de béton servant de contrepoids, brisa son ancrage dans la tempête et vint enfoncer de l’intérieur la paroi latérale de la bête. C’était fini. Dans un fracas terrible, elle venait de mourir sous mes yeux, le flanc transpercé par la tranche d’un monstrueux cylindre qui déformait désormais son corps, dont l’émail avait craqué sous la pression violente à l’endroit de l’impact.

Exploit poétique du quotidien. Vie, dégradation, mort et renaissance de notre environnement ; la vie moderne reste criblée d’événements romantiques quoi qu’on en dise. Il faut faire théâtre de tout pour s’en apercevoir et surtout, oh grand jamais, ne pas s’échiner à vouloir transposer le tout de la vie au théâtre. Seigneur des arts, si vous existez, épargnez-nous les narrations creuses pour ne favoriser que l’irruption événementielle. Ainsi soit-je, comme dirait Mylène Farmer.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 22 avril : L'ATTRACTION PASSIONNÉE

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes : libres associations, tentatives d’harmonies, attirances instinctives, essais 

Tiens, te revoilà ! De nos neurones à nos peaux, il n’y a qu’un pas. C’est comme dans le métro parfois. Tu crois qu’on peut faire l’amour avec un peu d’art et juste ce frisson là ?

L’expression attraction passionnée est directement empruntée à un concept de Charles Fourrier, qui voudrait que les êtres s’attirent mutuellement selon des lois identiques à celles de la physique des corps. Je vous laisse fouiller plus avant si vous souhaitez en savoir davantage. Ce qui m’intéresse en la matière est l’idée qu’une cohérence, une harmonie au sens musical, avec toute la variabilité d’interprétations que cela comporte, peut surgir du mouvement naturel des choses et des individus. Il n’est pas nécessaire de le contrarier par une construction contraignante et figée pour que naisse une œuvre et donc, l’identité d’autre chose à partir « d’ingrédients connus ». Ce n’est évidemment pas une idée nouvelle d’appliquer le mouvement aléatoire à la création. Je n’ai pas la prétention de damer à nouveau la route des arts contemporains de ma modeste foulée. Je souhaite simplement expérimenter la chose avec les guidages que je propose et qu’il faut voir comme des aimants de toutes tailles, mis en présence pour créer diverses interactions électromagnétiques. On pourrait aussi voir plus simplement mon dispositif comme celui des autos tamponneuses, en contact permanent avec un ciel de grillage parcouru d’électricité leurs fournissant l’énergie nécessaire pour que le jeu s’anime ; l’impulsion de chaque véhicule étant donnée par les conducteurs individuels, selon leurs envies, pulsions et réactions.

Ma confiance en autrui, au sens où on l’entend couramment, est pourtant totalement dissoute depuis plusieurs années. Je dis « pourtant » car on pourrait s’attendre à ce qu’un tel jeu « de massacre » requiert pour s’y lancer, le sentiment d’une empathie commune. Il n’en est rien et ce n’est pas grave. On ne peut qu’être déçu si l’on a un jour projeté quoi que ce soit. Pour ma part, je tente de plus rien faire de la sorte et me satisfait pleinement du hasard advenant au coeur de mon arène. « Plus totalement le hasard, dès lors ...» serait-on tenté de me dire. Absolument si, rétorquerais-je, car l’élaboration de règles ne contrecarre en rien le surgissement de l’imprévisible ; parlerait-on sans cela de « jeux de hasard » ? Le titre du célèbre poème de Mallarmé,  Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, est là pour nous le rappeler.

Ce hasard souhaité, il est bien souvent confondu par les comédien/nes en quête d’improvisation avec son exact opposé, leur propre volonté d’inventer. Mon projet n’est en rien, disons-le clairement, un champ d’expérimentation livré, offert généreusement - et au nom de quelle réalité crédible le serait-il -  à la pure fantaisie narcissique des individus amoureux de leur plaisir. Rien à foutre, dirais-je, du plaisir d’autrui. Pas d’avantage que du mien. Il y a fort longtemps que je ne suis plus là pour jouir. Je viens ici pour « voir ».

Comme je l’ai exprimé dans le post précédent, mon équipe et moi serons en visite chez « les autres » et non tout à fait l’inverse. Nos véhicules sont les sciences des mots et des corps, pas la plate confiance qui ferait les liens. Foutaise, mensonge éhonté du rapport humain. La seule confiance qui puisse avoir du sens serait celle dans sa propre capacité à ne pas vouloir détruire. Autant dire que, de mon point de vue, nous sommes les un/es et les autres, loin du compte. Mieux vaut mettre sa confiance dans l’aléatoire fantastique de l’attraction passionnée que dans la fausse rigueur du lien. La peur de soi, contrepoids plombé de notre humanité, habite les corps et les êtres. Comme dans le cas de l’insoupçonnée, jusqu’à la catastrophe, roue de ciment de mon gentil lave-linge, la force cinétique de la peur de ce que nous sommes, entraîne à vive allure nos actes et nos pensées. Il n’y a que peu à y faire, sinon s’en rendre compte. L’art est une petite chose, le jour où le wagon, sous la force centrifuge, se détache du manège. La terreur a son poids. Lavage, rinçage, assouplissant, essorage… la métaphore facile et amusante peut ainsi se poursuivre de cycle en cycle pour figurer l’anecdote de nos vies ronronnantes. C’est un peu le métro, boulot, dodo de nos apparences, luttant contre l’usure et la grisaille, toujours remises à neuf. Un beau sourire en guise d’affiche ; le spectacle peut commencer ! « Ça va ? - Ça va ! - Moyen … Super ... Pas terrible … Et toi ? »  Tout est dit en quelque mots et ça suffit pour donner le change au jour le jour. On a été sincère ; on a livré notre sentiment d’aujourd’hui comme un horoscope ; et la vie, c’est quand même génial, non ?

Pardon si je me fiche pas mal de ce que vous verrez ; de ce qu’il adviendra ou pas sur scène. M’adonner à la préparation de ces Parques, en écrire le journal, c’est pour moi comme vivre une vie entière et en apprivoiser la mort. C’est même expérimenter la mort psychique, tant une idée est morte à la suivante ; tant chaque journée est tellement une journée entière sans sacrifice à la banalité ordinaire. C’est à la fois difficile et irrévocable. Difficile parce qu’irrévocable. Jamais je n’ai senti à ce point le poids des heures passées - leur densité devrais-je dire - qui venant s’écraser au sol comme on voit éclater les gouttes d’eau filmées au ralenti, dans le son assourdissant d’un grondement post-synchronisé.

Difficile mais non douloureux. La différence est de taille. Pas de souffrance à arpenter la roche, le pic que je me suis fixé comme objectif. Mes muscles sont-ils davantage d’attaque qu’à l’ordinaire ? Ma tonicité mentale soutient-elle mieux ma volonté ? Bien au contraire. Je ne dispose plus des forces de résistance dont j’ai pu trouver les ressources en moi par le passé.

Toute la réponse est là. Je n’ai plus cette résistance car elle ne m'est plus autant nécessaire. Tout simplement parce que résister aux résistances des autres, à la négation, à la mise en cause de mes forces par « l’extérieur » ne m’est plus d’aucune importance. Je lutte mais ne me bats plus. J’ai cessé de vouloir convaincre par abandon de mon propre besoin d’y croire. Je constate qu’incroyablement, on sort vainqueur soudainement de ces luttes qui ont paru interminables, accaparant l’espace de toute une vie. Une de ces nombreuses morts irrémédiables que j’évoquais. On pousse à n’en plus finir et puis d’un coup d’un seul, un jour ça passe et on n’y pense déjà presque plus. Des parts de soi se désintègrent et c’est allégé, modifié, qu'on pose à nouveau le regard sur son existence au monde. Cela ne signifie en rien accepter mollement d’être, en laissant tout advenir béatement dans les instants de sa vie. Au contraire, plus rien ne passe sans un rigoureux contrôle douanier, seulement, il se fait tout seul ; sans effort. Peut-être faut-il toutes ces années pour faire confiance à son instinct en dépit des hésitations et de fragilisations au contact de son entourage. Je ne connais de bon conseil que celui d’être soi et de ne rien croire devoir à personne. Beaucoup de bêtises moralistes dérivant de la psychanalyse nous ont vendu l’amour comme un combat contre soi-même, comme un travail d’acceptation de l’autre. Ce fameux autre dont je n’ai cure que s'il s’amuse avec moi. Je ne sais ni qui il est, ni ce qu’il veut et n’aurai jamais aucun moyen de remédier à l’obscurité de ces multiples zones. Existent-elles seulement ? L’amour paisible est sans importance ; c’est ce qui fait sa force. Il viendra, s’appesantira ou s’en ira ; il n’est pas de moyen de le contraindre à habiter nos cœurs. Je ne parle pas de celui qu’on reçoit, totalement indépendant de ses sentiments réels. Achète-t-on l’amour d’autrui en négociant à la baisse son identité véritable ? Se renie-t-on pour préserver un équilibre apparent, camouflant la terrible misère des contrats sous contraintes ? Non, je parle de l’amour que l’on est capable de ressentir en soi, pour soi, l’univers et le simple effet d’en être. L’attraction est belle du simple fait momentané de la mise en présence, même si c’est pour en définitif mener à l’affrontement, la collision parfois inévitable. A chacun/e de choisir d'aimer ce qui advient pour le meilleur, plus rarement pour le pire si on écoutait fondamentalement sa nature. Partager, c’est ne pas interrompre par une rupture, un artifice, le tournoiement des effets du réel. Nul besoin de la laideur du volontarisme pour l’animer ou en mesurer les impacts. La gloire se nourrit de la paix et de la distance adéquate établie entre toute chose.

 (à suivre ... ) 

Aube et prospective

Revolver en chocolat_David Noir

Revolver en chocolat_David Noir
David Noir - Revolver en chocolat - Moulage réalisé pour La Toison dort - Episode 3

4h du matin ; spontanément, j’ouvre les yeux ; dans la foulée, je me lève pour vivre. Un sentiment d’urgence à le faire m’habite. Un peu trop. Je voudrais que ça se calme un peu. Ainsi fait, tout m’irrite, tout m’agresse, une majorité de notre quotidien m’angoisse, mais loin au fond, dans le dédale de mes projets, de mon devenir, tout m’enchante.
Et me lever ainsi, m’octroyer la vie en pleine conscience, en fait partie. Tristement je prends des nouvelles du monde et de mes compatriotes terriens que la maladie psychique ravage plus encore que le tourment physique. Meurtres, viols, abus, assassinats, tortures des corps et des âmes ; violences sur la chair ; vies aléatoirement brisées par des drames qui en changent brusquement le cours. Il en a toujours été ainsi, seulement aujourd’hui, je le sais d’avantage qu’hier. Évolution du monde, évolution en âge, deuils à faire … il s’agit donc de vivre à l’ombre de cet incroyable massacre de l’espérance qu’est la vie, tant vivre au sein de cette réserve fermée qu’est le monde est anxiogène. Et quand je dis le monde, je devrais dire les mondes, car il en existe autant pour chacun de nous, qu’il y a d’échelles pour y mesurer son existence. Là, je parle de celui qui interpelle le lambda occidental ; celui des médias, des faits divers, de la télévision. Et le drame est bien affaire d’échelle. Il y a longtemps, de loin, ce monde me semblait peu palpable, chiffres et statistiques ; abstractions. Ça c’était valable « avant ». Aujourd’hui, le monde, "ce" monde de l’angoisse lointaine et diffuse, nous fréquente au quotidien comme une grosse bête ronronnante dont on n’est jamais sûr qu’elle soit tout à fait bienveillante. D’autant plus palpable ce monde, que catastrophes et tragédies semblent se banaliser, que les puissants montrent leurs limites à résoudre nos problèmes, que l’échelle de ce monde est devenue celle d’une maquette dont l’esprit peut faire un tour psychique rapide rien qu’en cliquant sur quelques liens. La progressive nouveauté dans cette perception pourtant ancienne de « s’informer », est que l’isolement s’y installe d’avantage. Le « soi » face au monde nous guette dés le réveil, comme c’est sans doute le cas pour l’animal, sur le qui-vive tout au long de sa vie. Dés lors, le sentiment commun, solidaire, que généraient les grands débats télévisuels d’autrefois, il n’y a pas si longtemps, nous semble on ne peut plus naïf aujourd’hui. Il n’y a pas si longtemps, veut dire jusqu’au milieu des années 80, avant que la vie sociale n’entame sa vraie dématérialisation, quand nous roulions encore, dans nos têtes, en charrette, alors que nous rêvions de futur et de téléportations.
Je date le sentiment de dématérialisation palpable, de la première vague de démultiplications des chaînes de télé. Par le biais de quelques programmes de divertissements supplémentaires et indépendants, une alternative à l’enfance fastidieuse autour de la table familiale s’ouvrait. Vidéo clips et culture ludique s’installaient et nous libéraient d’avoir un vécu commun de l’information et du divertissement de masse. Jusque là, l’année précédente encore, toutes et tous avions vu plus ou moins la même émission la veille et rassemblions nos idées et points de vue sur la chose dés le matin à l’école, au lycée, à la fac ou sur le lieu de travail. Le temps où chaque question de société concernait tout le monde et faisait débat au sein des familles était désormais révolu. Chacun pourrait, dés le plus jeune âge, aller de sa culture populaire individuelle, bien au-delà des disques ou des romans, comme ce fut le cas dans les décennies qui précédèrent, pour la beat generation.
Le bénéfice actuel de cet individualisme forcené et favorisé où nous sommes rendu aujourd’hui, est le développement d’une certaine créativité, la libération du généralisme via les grandes plateformes de l’information type « dossiers de l’écran » qui nous apparaîtraient aujourd’hui comme des dinosaures kolkhoziens du communisme, la contagion de la culture « geek » qui encourage l’individu à se doter des outils infinis de l’informatique et de ses possibles. C’est donc en fin de compte, par les mêmes voies nouvelles qui m’apportent en flux incessants, vertiges et angoisses, terreurs et projections fantasmagoriques, que je peux y trouver remède.
Aujourd’hui, de nouveaux sites vierges sont abordés en ce sens et les réseaux sociaux recréent de mini mondes en corrélation étroite, peut-être même en mutuelle surveillance, avec le plus grand, qu’ils regardent désormais avec défiance et vis à vis duquel ils s’imposent comme étant ses satellites. Plus qu’une contre culture, il peut s’agir cette fois d’une contre société tout court, de plus en plus indémêlable de la matrice générale normative et autocentrée. La marginalité culturelle a disparu au profit de fibres indépendantes, renseignées, spécialisées, compétentes et liées entre elles. Si nous le souhaitons, nous représentons et nourrissons chacun(e) une ou plusieurs de ces fibres, qui telles des lianes grimpantes, vont venir serrer de très près la maille des états et des grandes puissances. Lentement, sûrement, si nous ne nous lassons pas de tisser de l’échange, de l’information, de la création et même un certain commerce, nous prendrons le contrôle de cette gestion encore archaïque et totalitaire qui fait notre univers actuel. Un contrôle tel qu’il n’appartiendra et ne pourra être guidé par aucun d’entre nous ; un flux retrouvant un équilibre naturel par les forces qui le constituent sans volonté brutale et irréfléchie de trop influer son cours.
Comprendre une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu, c’est adapter la course de ses images mentales à une vitesse et une échelle nouvelles. Découvrir « une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu », c’est également aborder le temps nouveau du vieillissement. Moins exalté et perdu qu’il y a une heure, je prépare mon aube selon une nouvelle révolution. Tous les jours, il s’agira de modifier ainsi infinitésimalement mon cap, pour mieux apprécier le paysage, les éléments, « le monde » et la vision des astres et arriver le matin dans un bon port, sans devoir brutalement braquer mon gouvernail parce qu’un jour, en panique, je ne lirais plus les cartes ou je ne déchiffrerais plus mon quotidien.
5h30, dans un coin de ma fenêtre, la lune semble sourire ; c’est bien.

Une rencontre

David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Une rencontre, il n’en faut parfois pas davantage pour réinsuffler l’énergie qui, fatalement, finit par faire défaut pour poursuivre un périple scénique. Sans une telle opportunité de renaissance, le circuit est bien huilé et fatal : le désir s’étiole, puis gangrène la croyance, la confiance ; mange les forces. Puis, sans de nouvelles perspectives, c’est peu à peu, le placard pour les costumes, le tiroir pour le manuscrit, les oubliettes d’une cave pour le décor, le sage rangement méthodique et sans joie pour les cd audio, les fichiers informatiques, les supports vidéos, quand ce n’est pas directement la déchetterie pour les accessoires encombrants.
Cette fois-ci pourtant, j’avais décidé de ne pas me laisser aller à l’éradication des éléments matériels d’un spectacle - en fait d’une série de spectacles - qui tôt ou tard allait intervenir quand j’aurais décidé que le sujet était clos, que ça ne pourrait plus se reproduire, persuadé que ça ne « jouerait » plus, comme on dit dans le jargon des plateaux.
Suite au deuil de la fin de ma collaboration avec un groupe dans lequel j’avais investi sans compter tout mon être, je décidais de tenter il y a trois ans, à travers un processus de métamorphose volontaire, d’envelopper ma vision de la production de mes œuvres, d’une couche toute fraîche de gestion. Entendez par là, non une formation dans ce domaine, mais une information capable d’initier un bouleversement de mon regard, de ma réflexion et par conséquent, de mes choix. M’informant et apprenant ce que je pouvais en adapter à moi-même, j’eus le désir d’inspirer dorénavant mon fonctionnement de celui de l’entreprise. Il m’apparaissait soudain qu’une bonne part des artistes de mon acabit, négligeait outrageusement l’économie de leur activité. Mal éduqués, mal informés, nous ne nous jugions pas aptes à penser « profit ». La rentabilité semblait un gros mot, incompatible avec la vocation artistique véritable. Pourtant l’art contemporain, spécifiquement à travers les arts plastiques, étalait sous nos yeux, depuis des décennies, sa capacité à engendrer des bénéfices et à ne pas léser systématiquement ses auteurs ; parfois même, loin de là. Qu’y avait-il donc comme gène malin en nous, qui nous faisait nous différencier si piteusement de ces Start up des galeries qu’étaient devenus les créateurs et concepteurs d’art ? Faisaient-ils du produit ? Et nous ? Que faisions-nous ? De l’éphémère, et alors ? Ne dit-on pas que tout se vend. Alors pourquoi pas la poésie ? Même si l’évocation de cette idée, je dois le dire, me semblait passablement farfelue et a fortiori, quand il s’agissait de la mienne. Passionné par mes nouvelles lectures sur le développement personnel et la découverte de ce que certains férus de création d’entreprise considéraient même comme un art, je décidais donc de comprendre un peu mieux en quoi consistait l’esprit du « privé » et me mettre à considérer la beauté du geste d’entreprendre. Scrupuleux dans mes recherches, j’allais même jusqu’à demander une accréditation pour ma compagnie au Salon des entrepreneurs, histoire de voir de plus près quelle drôle de bête était un banquier, un conseiller en stratégie marketing, un communicateur avisé. Ce faisant, j’avais néanmoins bien conscience que j’optais momentanément pour un nouveau rôle, mais le faire avec conviction était la condition sine qua non pour en retirer une quelconque compréhension de ce paysage si différent du mien. Fier de mon badge, j’arpentais durant deux jours les allées moquettées des box des exposants et assistais aux conférences auxquelles je pouvais accéder. Je n’avais pas réellement une solide motivation pour créer effectivement une société dont le business plan en mon domaine me paraissait d’emblée bien aléatoire, mais encore une fois, ce qui m’importait était de saisir le fond d’une pensée autre que celle avec laquelle j’avais toujours fonctionné. Je ne revins pas tout à fait bredouille de cette contrée étrangère, mais ce fut surtout, ensuite, par la lecture de nombreux blogs à ce sujet, que je décrochais mon code d’accès à une nouvelle zone de mon cerveau.
Un en particulier, par la sensibilité et la passion évidente de son auteur à être convaincu des atouts de la libre entreprise pour tout un chacun, retenu mon attention. Son intitulé évocateur était et est toujours, « Esprit riche ». Convaincu par la clairvoyance de son auteur, Michael, je décidais de le contacter après avoir lu son offre de coaching. Malgré la particularité de ma demande et son caractère nouveau pour lui, il accepta de se pencher sur mon cas. Nous nous mîmes d’accord sur le prix de l’intervention et il me proposa deux séances téléphoniques à l’issue desquels il m’enverrait résumé et conseils personnalisés. Je tiens à dire ici, pour toutes celles et ceux qui me soupçonneraient d’habilement camoufler mon train de vie sous des guenilles des années 80, que je ne suis nullement miraculeusement devenu riche au sortir du traitement. Je ne l’attendais pas et ce n’était pas le but de ma démarche. Ce fut, comme je l’espérais, l’impact de ces discussions qui fut réellement enrichissantes, ce qui correspondait parfaitement avec la pensée émanant du blog. Être riche revenait à pouvoir disposer de suffisamment de temps dans sa vie quotidienne, tout en étant libre et heureux dans son travail. Et se rendre libre puisait ses racines dans la gestion de sa vie tant psychique, sociale que matérielle. Ce n’était bien sûr pas une découverte en soi et qui plus est, je n’étais pas dans la situation d’un salarié se croyant prisonnier des limites de ses compétences et du marché dévitalisé de l’emploi. Heureusement, j’avais déjà fait pas mal de chemin sur la voie toute relative de l’autonomie et ne m’étais jamais imaginé aliéné à une quelconque hiérarchie. Non, ce que j’avais appris de précieux au cours de ces entretiens et à travers la réflexion qui en avait découlée, c’est que je voyais sous un jour tout neuf l’idée d’entreprendre prioritairement tout ce qui m’amènerait vers un bien, un gain, un progrès, une satisfaction … une rentabilité. Et dans la création artistique, aussi marginale soit-elle, cette règle était tout aussi applicable qu’en économie. Finis les rendez-vous à la maigre teneur, adieu les importuns, au revoir les sorties forcées coûteuses et complaisantes, bye-bye les chronophages néfastes de toute espèce. Place aux relations positives à mon endroit - ce qui ne signifie pas dépourvues d’un œil critique - aux affections sincères et bénéfiques et à l’enrichissement de ma vie selon mes seuls critères. Et parmi ceux-ci, l’un des plus importants à mes yeux : à dater de ce jour, toute éphémère qu’elle était, ma création ne devrait plus dépendre des autres, qu’ils soient acteurs ou programmateurs. Elle se devait, pour mon bien-être et ma survie, d’exister hors tout, y compris en l’absence de lieux de représentation. Mon travail était plus que jamais ma demeure et il allait croître et évoluer par le seul fait primordial de sa conception dans ma tête, sur le papier, mais aussi via tous les autres médias que j’avais déjà l’habitude d’utiliser, vidéo, audio, Web y compris. Il serait partout, tout le temps et par tous les temps, lui et moi ne faisant qu’un. Et tant mieux si parfois, nous allions pouvoir nous rendre visibles grâce à un accueil éclairé et intelligemment proposé. Pour le reste, ma production allait s’organiser et se structurer en dépit de tout lien affectif, sans pour autant se dénutrir des traces des attachements qui composeraient comme toujours sa substance. Elle n’avait la nécessité vitale d’aucun et d’ailleurs, ne l’avait jamais eu, sauf à mes propres yeux de sentimental d’alors. L’heure n’était donc plus à se débarrasser avec douleur des matériaux qui la constituait, accessoires, costumes … mais aussi, désir et en perdre par là même la chance de pouvoir un jour la ressusciter. Plus aucun prétexte ne serait à ce jour valable, qui voudrait justifier la négation de mon travail en faveur de l’oubli des déceptions, trahisons, manques et illusions, en le laissant se dissoudre mollement dans le solvant fallacieux de l’interdépendance avec autrui.

Devenir riche n’est pas renoncer à ce qu’on crée. C’est même tout le contraire et la liberté n’est pas dans l’effacement des traces de sa propre vie. On se demande parfois si quelque chose « vaut le coup ». Il serait bien souvent utile de détourner l’expression au profit de se questionner de savoir si ça « vaut le coût » et de quelle nature est réellement ce coût ? L’attachement aux souvenirs heureux de moments partagés devient un poids inhibant si le prix de sa conservation est le sacrifice de ce qui l’a fait naître. En l’occurrence ma force et mon outil de travail.

D’autres rencontres dynamisantes arrivent donc, si on veut bien les regarder quand elles nous frôlent. Des rencontres dotées d’un nouveau potentiel de rentabilité pour notre propre entreprise humaine et plus adéquate à notre environnement actuel que la nostalgie conservatrice. Il faut les désirer, il faut les provoquer, il faut les saisir.
Je me considère aujourd’hui comme un petit corps céleste parmi des milliers d’autres, certains se situant à beaucoup trop d’années lumières pour que je puisse m’en rapprocher jamais. Parti sur une lancée dont il n’a pas choisi toutes les coordonnées ; parfois dérivant trop prêt d’autres planètes, gravitation oblige ; à force de révolutions le petit corps se sent rejoindre sa bonne orbite. Dans le lointain, un système solaire inconnu se profile. Je m’y inscris tout doucement, dans une nuée d’astéroïdes.
Aujourd’hui, une renaissance s’est programmée dans ce tout nouveau monde. Le décompte d’un nouveau périple se met en marche. Pour toute une année, la joie propre aux aventures va pouvoir étirer son fil au long de ce temps encapsulé et qui s’égrène d’ors et déjà. Quoiqu’il advienne, rien ne vaudra jamais pour moi ces voyages intersidéraux. Merci Anne.