adorer … punir … adorer … punir … adorer … punir …

David Noir - Je suis salement

De toutes les récupérations, celle d'un événement ou d'une pensée par un « peuple »* sous pavillon idéologique ou influence de diktats politiques est pour moi la pire. La société ne devrait pas être une usine à symboles. Un symbole, un slogan, c'est la réduction et la dévalorisation pratique des nuances de la pensée. C'est la publicité dont on couvre nos murs, c'est la petite formule qui fait mouche pour faciliter l'identification à tel ou tel bord, c'est le snobisme mercantile et dangereux d'attacher telle ou telle marque à son identité propre. C'est l'assurance de faire jouer l'émotion à travers ce qu'elle a de plus inconstant et impersonnel.

Une fois mis au monde et lâchés dans la nature, les symboles ne se tuent pas - en tous cas pas facilement, ne se mangent pas, ne servent à rien sinon à camoufler et affaiblir la diversité des opinions. C'est la pollution intellectuelle et sociale par excellence. Bien sûr, vivre, c'est naturellement polluer, mais non, nous ne sommes pas plus fort/es tous/toutes ensemble sous la bannière d'un logo, d'un symbole, d'une couleur.

Si oui, plus forts pour faire quoi ? Pour dire quoi ? Que l'on est opposé au meurtre sous toutes ses formes ? Sans blague ! En ce cas, pourquoi ne pas s'employer sérieusement à fonder une société réellement pacifiste, une société de tous les jours, dans laquelle aucun citoyen/enne n’admettrait la violence physique, l'injustice sociale, l'abus et la pression idéologique qui s'incarnerait sous ses yeux ou à l'autre bout du monde. Une société où « tous/toutes ensemble » serait une réalité quotidienne et de ce fait, aurait véritablement de l'impact et du sens. À ce jour, l'être humain en a été incapable. Pour avoir une chance d'y parvenir, si tel est véritablement un but, il nous faudrait devenir réellement « meilleurs ». Concrètement, cela voudrait dire : constamment disponible ne serait-ce que par l'écoute, émotionnellement empathique, soucieux/se au jour le jour du bien-être de son semblable. Mais il ne suffirait pas de penser tout cela en son for intérieur. Il s'agirait d'agir quand il est nécessaire, par exemple en pleine rue, dans les transports, là, tout de suite, quand ça se passe, en prenant le risque de ne pas être suivi/e dans son action par un entourage immédiat d'anonymes ; peut-être même en en devenant à son tour la cible. La générosité, puisque c'est de cela qu'il s'agit, ça se cultive, ça s'apprend et il est bien ardu d'y progresser au-delà de beaux principes. Si ça se résume dans toute une semaine, une année, une vie, à aller défiler dans des rues, pourquoi pas, c'est très bien, mais de là à penser que ce faisant, on fait quelque chose qui va avoir une influence permanente sur ses propres comportements une fois tout seul, en famille, dans son quotidien … C'est loin d'être sûr, car l'autre force du symbole c'est qu'il dédouane et rend paresseux.

Il y a toujours eu ceux/celles qui créent et ceux/celles qui suivent. L'Union Nationale, on a forcé ou persuadé les peuples d'y adhérer dans toutes les situations de conflit. Certains/es pensent s'y rendre au nom de leurs propres idées, c'est possible. À chacun/e de savoir la teneur de ce qui le/la pousse.

Pulsion émotionnelle ? Combien durera-t-elle, l'indignation dans son expression flamboyante, quand on recommencera à obéir et à nier son identité dès le lendemain, contre son sentiment premier, en échange d'un salaire indispensable ?

La grande force des animaux politiques au sein de partis, c'est d'arriver à faire croire qu'il y aurait volonté et parfois même, réalité de la notion d'Unité. C'est bien normal que ce symbole soit au cœur de toutes les formations politiques sans distinction aucune, comme valeur universelle (la première de ces formations étant certainement la famille, le clan et bien après, l'entreprise), puisque sans cette notion, il leur serait impossible d'être à la tête d'un groupe quelconque qui, sans le secours d'une idéologie, ne se cristalliserait pas tout seul. Pourtant d'autres regroupement naturels existent ; qui n'exigent pas de leurs membres de penser en tous point la même chose et ne nécessitent ni leader, ni bannière. Cela se nomme tout simplement des amis qui, du fait de s'être choisis réciproquement et sans propagande, demeure la seule cellule sociale potentiellement démocratique à mes yeux, où chacun/e reste soi et néanmoins se réunit avec les autres, échange et parfois sur cette base, collabore.

En attendant que les nations, puis le monde, forment un groupe d'amis, je crois pour ma part, qu'il y a un beau chantier à la porte de chacun/e concernant la peur, la tolérance, la vénalité, le mépris, l'intelligence, le débat d'idées … bref, je ne vous fais pas un dessin, c'est trop risqué par les temps qui courent … toutes cultures confondues et que c'est le travail à temps plein de toute une vie de s'y atteler. Au-delà de cette belle utopie qui, soyons optimiste, n'en sera peut-être plus une un jour lointain, une fois l'humanité épuisée d'être allée jusqu’au bout de sa bêtise et mise en échec devant toutes les idéologies et concepts artificiels, nous sommes contraints/es pour l'heure, de réagir, chacun/e à l'aune de ce que nous sommes face à une bourrasque émotionnelle et des évènements terribles auxquels, dans ce pays, nous n'étions plus habitué/es.

Ce ne sont pas des symboles qui ont été tués ces derniers jours. Ce sont des gens. Qui plus est, pour certains - je parle là bien sûr des personnes de la rédaction de Charlie Hebdo plus que des autres victimes dont nous ne savons rien de ce qu'était la pensée - des gens dont le travail n'a eu de cesse de s'amuser à ridiculiser tous types de symboles. Si ça n'était pas assez évident par leurs dessins, d'autres dessinateurs ou caricaturistes de l'hebdomadaire l'ont clairement exprimé dans les médias tout récemment (cf. bas de page, la très éclairante interview du dessinateur Luz). Comme je l'ai dit déjà dans ma première réaction à toute cette horreur, je n'ai jamais été un lecteur de Charlie Hebdo, de la même manière que je n'ai jamais été fidèle lecteur d'aucune presse et je ne vais pas le devenir maintenant, là n'est pas le problème. En revanche, en plus d'être naturellement secoué dans mes tripes par l'angoisse et la tristesse face à de tels carnages, je suis sidéré de la façon dont on passe outre la parole de ces personnes qui sont mieux placées que quiconque pour clamer qu'il n'a jamais été dans le propos des rédacteurs de Charlie Hebdo d'être une cause nationale.

"Tout le monde nous regarde, on est devenu des symboles, tout comme nos dessins. L’Humanité a titré en Une “C’est la liberté qu’on assassine” au dessus de la reproduction de ma couverture sur Houellebecq qui, même si il y a un peu de fond, est une connerie sur Houellebecq. On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça." Luz

"Nous avons beaucoup de nouveaux amis, comme le pape, la reine Elizabeth ou Poutine: ça me fait bien rire" Willem

Mais tous les grands cœurs de faire la sourde oreille d'un même élan citoyen, de ne pas respecter l'esprit d'une revue iconoclaste et de lui rendre hommage d'une façon si laide et répugnante.

S'emparer de la douleur d'un autre, quand bien même elle nous touche, pour en faire un argument personnel destiné à auréoler son propre ressenti de peur ou d'indignation, est la réaction de compassion la plus révoltante qui soit. Je ne force personne à penser de la sorte, mais j'exprime là de façon rédhibitoire, mon opinion profonde. Cela me fait totalement penser au fameux « C'est pour ton bien », grand slogan d'éducateur s'il en est, pour nier la singularité et la parole de ceux pour qui l'on sait mieux qu'eux ce qu'il faut en dire et ce qu'il faut faire. Beurk !

Alors défiler parce que l'on a soudainement la trouille et qu'il faut bien un remède, oui ; parce qu'on ne sait plus quoi penser de soi dans le monde, oui ; parce que l'on veut faire un geste envers toutes les victimes, oui (encore que, en ce cas, pourquoi ne pas le faire tous les jours pour tous les assassinés du monde ? - ce serait peut-être une bonne idée d'ailleurs - Y a-t-il des victimes plus importantes que d'autres ? La réponse est fatalement oui, bien évidemment, c'est humain, même pour un parent / cf. Le choix de Sophie).

Un dernier mot encore sur ce fameux symbolisme si néfaste à mes yeux. Ma conviction est que si des religieux maladivement susceptibles, manipulés ou intimement habités, ont décidé d'assassiner des humoristes satiriques et avec eux, toute la rédaction d'un journal libre penseur, ce n'est pas uniquement pour la pertinence de leurs dessins aussi talentueux soient-ils. C'est aussi parce que notre société la première, nos médias, y ont réagi de façon polémique, s'emparant de caricatures destinées à simplement faire rire ou sourire comme symboles d'un débat politique, social et religieux. C'est chez nous, à l'époque, ici, à la télévision et sur nos ondes qu'il y a eu nombre de discussions et de déchirements idéologiques autour d'une question censée aujourd'hui si naturellement rassembler tout le monde : le droit à la liberté d'expression.

En faisant, non pas porter au-delà de leurs propos, mais dévier de celui-ci, la réelle démarche de ses auteurs, on a érigé des déconnades d'enfants (et je suis bien placé à ma façon aussi pour revendiquer une telle posture comme étant très sérieuse) en étendards politiques.

Or toute la politique, certes puissante quand on veut bien la voir, de ce genre de démarche artistique, réside dans le fait même de se refuser à être un symbole de quoi que ce soit. Ça n'est et ne doit rester qu'un dessin avec toute sa force et son impact. Les créations artistiques, en tous cas les bonnes, ne sont jamais des symboles et ne doivent pas être utilisées ainsi. Il devrait y avoir une loi contre ça. Puisqu'il est interdit de détourner les symboles de la nation (drapeau …), il devrait, en contrepartie, être interdit d'utiliser la force de l'art comme symbole social.

Faire un symbole de l'oeuvre d'un artiste, c'est assurément mal le comprendre si ce n'est le nier volontairement (cf. Sade), en faire une cible pour les imbéciles et un honteux bouclier derrière lequel s'abriter soi-même à défaut d'avoir ses idées propres. C'est aussi risquer de faire tuer l'artiste pour ce qu'il ne défend pas, en tous cas pas de cette façon. C'est aussi s'assurer de le tuer une deuxième fois, en veillant bien de la sorte à l'immortaliser et le figer dans des valeurs qu'il n'aura défendues que passagèrement ou pas du tout.

La seule unité internationale qui vaille à mes yeux est que nous soyons toutes et tous de par le monde, en possession d'un cerveau incroyable dont il faut apprendre chaque jour à se servir avec minutie sous peine d'en faire une véritable bombe, bien souvent à retardement via les générations suivantes et à notre insu.

Voilà, chers endeuillés/es, toutes, tous et les autres. J'aurai moi aussi pris le temps de marcher avec vous à ma manière. Je retourne à mes affaires ébranlées et en vrac en attendant les prochains épisodes de notre évolution commune que je souhaite le plus possible posée, réfléchie et distancée de tout slogan supposé nous souder en un grand bond émotionnel. Notre unique socle commun est ce que nous appelons notre humanité, avec ses prouesses et ses aberrations. Essayons de la comprendre pas à pas, un peu mieux, sans trop de brutalités. Je crois que d'une certaine façon nous nous y employons, pas encore tous les jours néanmoins.

Amicalement,

David Noir, artiste et uniquement artiste, déserteur des causes nationales

 

*Qu'entendre par ce mot, "peuple" : nous toutes et tous ? Les autres ? Une masse d'individus qui ne pensent plus comme des individus et que l'on peut regrouper sous une même étiquette ? Le contraire de « dirigeant » ? Les salariés de premier niveau hiérarchique ?

 

Interview de Luz :  http://blogs.mediapart.fr/blog/monica-m/100115/luz-lun-des-charlie-exprime-ses-doutes-ses-craintes-et-sa-colere

Pourquoi SCRAP ?

David Noir - Scrap
Autoportrait de David Noir en Dorian Gay

Pourquoi SCRAP ?

Parce qu’au fur et à mesure des années, en pratiquant mon travail, en « créant » comme on dit, j’ai été amené à m’interroger sur l’intégrité des individus et la difficulté croissante que j'avais à croire en leurs capacités, conscientes ou non, à suivre un comportement rectiligne et honnête, conforme à leurs convictions, y compris dans mon cas. Je remarquais chaque fois un peu plus, que le "n'importe quoi", pourtant sauvagement péjoratif et revendiqué par tout le monde comme l'incarnation de ce qu'il ne fallait surtout pas faire, était en réalité, absolument fondateur de la logique des comportements.

J'observais donc durant quelques années, les degrés de manifestation de cette intégrité rêvée, la mienne et celle de tout le monde :  ceux que je connaissais, ceux que je ne connaissais pas, ceux dont j’entendais le discours par médias interposés, ceux dont je voyais l’activité, ceux qui me parlaient en direct, ceux que j’avais fréquentés par le passé. En bref, je me suis progressivement intéressé aux êtres humains que nous sommes sous cet éclairage et non plus à partir du seul a priori venu de mon enfance, qui voudrait qu’il y ait d’un côté, mes amis et les inconnus qui suscitent mon attachement et mon admiration et d’un autre, le reste de la population. On ne peut pas dire, dès lors, que je me sois facilité la vie en abandonnant cette posture ordinairement tranchée.

Intégrité, c’est un drôle de mot. Les définitions qu’en donne Larousse sont intéressantes :

• État de quelque chose qui a toutes ses parties, qui n'a subi aucune diminution, aucun retranchement : L'intégrité du territoire, d'une œuvre.
• État de quelque chose qui a conservé sans altération ses qualités, son état originel : Conserver l'intégrité de ses facultés intellectuelles malgré l'âge.
• Qualité de quelqu'un, de son comportement, d'une institution qui est intègre, honnête : L'intégrité d'un juge.

Je trouve en effet cela intéressant car, lié à la notion d’intégrité, on trouve la notion de confiance des rapports que nous avons ensemble. C’est, entre autre, ce qui détermine notre qualité de vie, de conscience et aussi celle de nos actes.

Les exemples illustrant les définitions ci-dessus, suggèrent 3 qualificatifs en ce sens : entier, intact, honnête.

Ce n’est pas mon propos de juger un peu facilement les autres et moi-même à l’aune pure de ces trois mots pour décréter que nous y correspondons ou pas. Je ne cherche pas à ériger une preuve par l’absurde en organisant des remises de prix grotesques et revanchardes. Qui plus est, ce serait peine perdue, puisque de toute façon, une simple estimation rapide de nos comportements évacue dans la foulée la possibilité d’y répondre. Trop d’évènements du quotidien révèlent sans mal que, hors de supposées « saintes » personnes dotées d’un courage de conviction absolu dont je ne connais pas de représentants, il nous est impossible de remplir ce cahier des charges à temps plein. C’est même une tâche surhumaine que d’y parvenir partiellement. Peurs, mensonges, complaisances anodines et diverses, parfois même, trahisons, nous empêchent totalement de jouir d’une quelconque pureté.
La question n’est donc pas de savoir qui y parvient, ni même si nous pouvons y parvenir, mais - ce concept d’intégrité étant quand même lourd d’implication dans nos vies, quotidiennes, professionnelles et, pour ce qui me préoccupe, artistiques et affectives - de se demander comment vivre ensemble de façon aimable et sincère si on ne peut étayer sa confiance en soi-même et en autrui, que de manière fragmentée ?
Le monde se révèle alors terrible de solitude et de désespérance. Une redoutable jungle où amitié, amour, confiance n’ont plus tout à fait droit de cité tels que nous les avons conçus.

Il ne faudrait surtout pas voir dans cette dernière phrase un désespoir au sens romantique. Si désespoir il y a, c’est celui du chercheur en butte aux impasses et expériences infructueuses. Que faire donc, de cette aspiration à établir de la confiance qui - et c’est là le point - en tous domaines, ne trouve pas de borne ? Peut-on se satisfaire de demi-confiances, de quarts de confiance, de 8ème de confiance ou que sais-je ?

Apparaît alors le fameux contrat qui aujourd’hui, gère tant des aspects de nos vies.

Unions, emprunts, engagements, emplois, collaborations … tout se consigne par écrit ou se signifie oralement pour mieux circonscrire la nature des échanges. Ce qui est engagé n’est pas important en soi. Argent, amour, marchandises, sexe, travail … ne sont que les détails de ce qu’il est convenu d’échanger ou de mettre à disposition. L’important reste le cadre qui définit les attentes.
Qu’il soit oral ou scrupuleusement écrit, le contrat a ses limites. Il ne peut définir l’indicible. Il ne peut rendre précisément ce qui fait le sentiment intime de chacune des personnes qu’il lie. De cet état de fait découlent tant de mésententes, de déceptions, de procès et de guerres déclarées au niveau individuel ou collectif.

Outre ces limitations, son format l’handicape également pour tenir compte de l’évolution. Il en est même antinomique par essence. Le contrat est fait pour établir une situation à un temps donné et la figer durant un temps donné.

Exit donc le contrat, réducteur, impossiblement exhaustif ou mal compris, j’en ai fait l’expérience, pour asseoir la confiance entre des partenaires.

L’ingénierie ne seyant pas aux relations humaines affectives, j’en appelle donc plutôt au hasard pour me débarrasser de mon jugement personnel sur les choses et les évènements.

SCRAP laisse donc faire.
Mais à la différence des Parques d'attraction, son processus vise à identifier et individualiser le rapport aux autres et non à le noyer dans la masse d’une foire débridée. Bien plus « select » donc, le projet choisit une orientation pour exprimer ce qu’il a dans le ventre. Et c’est bien dans le ventre qu’il entend disposer son siège, puisque son décor s’identifie à la matrice féminine.
Aucune naissance n’est programmée pour autant. C’est même son contraire qui prend place sous la forme d’une évocation du flux périodique menstruel, seul espace où le sang ne soit pas « gore » et parle de l’intimité biologique sans mutilation du corps. Aucune chair n’est en ce cas tranchée pour qu’il s’écoule. C’est là ce qui m’intéresse : quand l’intérieur parle de lui-même, sans brusquerie externe. L’éjaculation masculine aurait pu être également une illustration de ce désir d’épanchement. Les règles des femmes m’intéressent en l’occurrence davantage, en ce sens qu’elles viennent en l’absence de tout mouvement volontaire de stimulation. Elles partagent avec nos excréments, leur qualité de « déchets », de passage en pertes et profits. La défécation étant un évènement ponctuel, maintes fois réitéré dans la semaine, je l’ai laissé naturellement de côté en tant que support poétique, car c’est l’étalement relativement imprévisible dans la durée qui devait ici prévaloir, comme je l’ai exposé plus haut, en rejetant le rigide contrat de confiance en tant qu’évènement s’avérant incapable d’embrasser cette notion indéterminable par avance.

Pas de contrat, c’est entendu, mais des règles.

Quelles peuvent-elles bien être pour rendre la vie positivement possible, en amour, entre amis, en société ?

Bien évidemment, je n’en sais rien et c’est du côté de la myriade des philosophes et penseurs de toutes époques qu’il faut se tourner si l’on souhaite obtenir quelques réflexions utiles à ce sujet.

Mon unique certitude en la matière est que ce que nous proférons du matin au soir au cours de nos conversations ne dit rien de la réalité qui nous submerge et que la plupart des œuvres n’en font pas davantage état en aspirant à construire du sens. Ce fameux sens des choses, de nous-mêmes et de la vie, il me semble en vérité partout. Dans l’incohérence autant que dans la structuration, dans l’absence autant que dans la création. Pour nous, espèce humaine, le chemin que nous avons suivi fait de tout ce qui est, identiquement à tout ce qui n’est pas, le support de notre existence. Car bien plus que de la vivre, nous nous la figurons. Imagination et vie des idées sont notre réel au même titre que la naissance et la mort. Il n’est pas de retour arrière possible au flux de la pensée.

Les règles qui me guident aujourd’hui s’organisent en concepts scéniques et, dans ce cas qui est spécifiquement le mien, également vitaux.
Je pourrais les résumer ainsi :

• Avoir un centre mobile de façon à ce qu’il ne soit pas un centre exclusif
• Remettre en question toute autre règle qui n’émane pas de ce centre
• Adopter toute règle qui m’est étrangère mais capable de cohabiter avec ce centre
• Faire du centre qu’il n’ait pas davantage d’importance que ce qui n’est pas ce centre
• Accorder une importance sans limite à ce qui n’est pas prévu d’en avoir aux abords de ce centre

C’est pour ces raisons que SCRAP m’impose d’être seul.
C’est pour ces raisons qu’étant seul, je souhaite m’identifier à toutes et tous.
C’est pour ces raisons que je crois à l’émergence d’une personnalité là où rien n’y prétend plus.
C’est pour ces raisons que SCRAP fait son sujet de ne pas en avoir.
C’est pour ces raisons que ce qui n’y existera pas, ne sera, par essence, pas moins constructif que ce qui y adviendra.

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SCRAP Diary – 04 / L’Amour Capital : richesse et misère des affects

David Noir_carte_SCRAP06
- Carte SCRAP N°6 - David Noir -

Je n’ai jamais pu survivre dans un couple avec une personne m’aimant de tout son amour. Il lui aurait fallu en garder bien davantage pour elle. Je n’ai jamais désiré qu’un pacte, aussi doux soit-il, me conduise à épouser le dogme d’un tel amour. Aussi n’ai-je pu que m’en tenir à de multiples distances toutes plus respectueuses les unes que les autres. Parce qu’autre chose m’appelait et me disait de ne pas porter tout ça ; de ne pas m’en charger et me laisser indolemment m’évanouir sous son poids. Parce que l’amour est aussi toujours l’affaire de quelqu’un d’autre que de soi-même. Parce qu’il n’existe nulle part d’endroit où vivre la même chose au même instant en commun. C’est sans doute aussi pour cela que j’ai tellement aimé de gens qui ne s’intéressaient pas à moi. Pour fuir ça. Pourtant, j’aime moi aussi et ressens ce que cela veut dire.

Aucune amertume dans mes propos. Bien au contraire, la joie d’apprendre un peu plus chaque jour à ce sujet. Quelle distance mettre entre l’amour et son propre travail pour ne pas se sentir sous pression au point de s’endormir sans plus voir le quotidien habillé de son regard à soi, au point de s’en faire péter les veines du derrière comme celles de l’œil ? Qui donc peut comprendre ça ? Pas ceux/celles qui encensent l’aveuglant « je t’aime » plutôt que la lucidité. La femme amoureuse ? Peu probable. L’homme méchant ? Mieux vaut les prochaines fois, l’éviter. Et c’est ainsi jusqu’en politique, où la passion de l’aveuglement, le désir de toujours nier son propre réel l’emporte sur l’écoute de soi. Mais peu importe ce qu’il adviendra de nous, s’il existe toujours quelque part des places où l’excitation de proférer n’importe quoi sur ce qu’on n’a pas vécu, est évincée au profit d’un sentiment créatif assez honnête pour fouiller le bas côté des sentiers battus.

J’aimerais que SCRAP, projet sans forme et peu disposé à en avoir, accueille un de ces petits endroits microfissurés où l’amour ne se prétend plus aussi pur, en se mélangeant à la liberté d’être et de penser, plutôt qu’uniquement se proposer de ressentir. L’émotion sans la réflexion, qu’est-ce donc ? Une plénitude à moindre coût si l’on se contente de vouloir situer son ancrage dans l’immédiateté de ce qui advient. Je peux pleurer sans honte ni réserve devant le plus bête des scripts télévisuels ou cinématographiques un peu efficace. Qu’est-ce que cela prouve ? Que la situation m’a ému ? Que j’y adhère ? Rien de tout cela, car ce serait oublier que l’émotion larmoyante n’a rien de commun avec celle qui provoque le rire. Mes larmes ne sont que des automatismes aussi ordinaires que celles abondamment obtenus par des accords mineurs bien sentis plaqués à bon escient sur une guitare ou un piano. Les larmes de tristesse d’un public ne font bien souvent que secouer leur préalable mélancolie de spasmes, tandis que le rire esclaffé provient tout entier de la stupeur, de l’audace sidérante, de la blague outrancière et choquante, de l’étonnement. Un tel phénomène est bien plus rare et rire, y compris et surtout, devant les démarches les plus heurtantes au yeux des révérencieux de l’amour, m’impressionne et me stimule bien plus que la foi compassée envers ce sentiment tout puissant. En tous cas, je le rêve ainsi ; y compris à l’acmé des plus véhémentes douleurs alimentées par les crises. Lutter contre ce banal et mensonger a priori de l’amour comme étant infailliblement « bon », me fait progresser et grandir. Car, à l’opposé de ce qui semble être dit, nous croulons sous l’Amour. Il se pavane à tous les coins de regard, bien plus « Big Brother » que n’importe quel système informatique de surveillance. Tant que l’on cultivera en soi une seule zone de non droit inattaquable, un seul de ces tabous incroyablement difficile à remettre en cause à force de confusion complaisamment entretenue, il ne sera pas difficile de nous mener par le bout du nez au nom de supposées grandes causes. Et quelle cause plus grande que l’Amour universel lui-même ? Pas directement lui bien évidemment - car combien de forme l’attachement peut-il prendre ? - mais l’image romantique mystique perpétuellement surévaluée qu’on se plait à donner de lui. Nous la portons pourtant comme un fardeau qui ruine nos vies. C’est bien lui le vrai Dow Jones, le mètre étalon du capital, indice référentiel indiscutable de tout ce qui se fait sur l’échelle qui va du bien au mal. Si tout était si simple entre nous et qu’il suffise à chacun/e de quêter et d’obtenir d’autrui ce bon sentiment pour se sentir comblé, je crois que ça ce saurait.

Justement, ça se sait, mais nous n’aimons pas tellement le savoir. Si nous souhaitons si avidement valoriser cette « vertu », c’est peut-être simplement parce que nous pensons si maladivement souffrir de son absence alors que nous ne souffrons que de l’Absence. Absence de tout, de richesse, de réponses à nos caprices, d’impuissance à s’évader des sentiments coupables …. Pas facile de vivre une vie de pauvre, démuni à l’infini de toute certitude. Une seul chose nous obsède dès lors : en trouver des éléments, quelque part, des preuves arrachées de force à la réalité par bribes, n’importe où et particulièrement chez les autres. Approbation, reconnaissance, applaudissements, témoignages de jouissances, sourires ravis … tout ceci nous fait un bien fou. Cet amour qu’encore et toujours, partout on nous vante, on nous chante, on nous filme, on nous représente de façon plus ou moins subtile, est donc bien la panacée, le soulagement à tous nos maux, le remède à notre existence d’errance et de difficultés.

Pourtant à mon sens, le jour où nous apprécierons le réel autrement qu’à l’aune de ce sentiment pur et attrayant comme l’or, les pensées racistes, fascistes, jalouses, propriétaires, totalitaires, homophobes et j’en passe, se frayeront moins aisément un passage vers nos cœurs pétris d’ambivalence. L’amour de l’Amour fait la part belle aux monstres tyranniques, qui naissent spontanément en sa périphérie par simple comparaison différentielle, tant le Mauvais ne peut se tenir debout sans le Bon. Non, un amour bénéfique, scrupuleusement dosé ne dit pas « moi, moi, moi ! » ; ne dit pas « vis pour moi ; sauve-moi, sauve-moi, sauve-moi … de ma propre errance ». Nous savons toutes et tous qu’il en existe d’autres versions, non moins passionnées, mais au moins aussi passionnantes. Est-ce le cul pour le cul, est-ce un savant jeu de rôles, est-ce une composition aimable de nos tempérament comme le suggère au fond, un Marivaux malicieux et peu dupe, souvent visionnaire et sage ? Est-ce au contraire d’autres systèmes que le trop éprouvé duo ? La polygamie, la polyandrie, la solitude, l’amitié amoureuse ? Est-ce le mariage utopique des membres d’une communauté toute entière ? Les alternatives pourraient être légion. Mais non, valeur sûre, mille fois décriée, mais faute de mieux … il y a le couple autoproclamé dieu de l’amour fidèle.

Ma mère m’a détruit par amour, mon père par égoïsme. Ce fut durant ma petite enfance, je ne me suis pas méfié. Ce n’est pas de leur faute, puisque rien n’est jamais la faute de personne. Peu importe aujourd’hui. La seule valeur que j’ai retenu de toute cette comédie dramatique du couple uni, c’est que, tant qu’à « se donner en spectacle » - car il s’agit bien de cela ; se donner, mais dans quelle mesure et jusqu’où peut-on se donner ou se reprendre à l’autre lorsqu’il est réduit à l’état passif de spectateur ? – il faudrait alors que le spectacle d’une telle fusion de l’atome explose en plein vol et ouvre une brèche sur autre chose, par où la lumière et l’air pourraient surgir. Aussi, un spectacle n’a-t-il de sens pour moi que s’il se permet de tricoter ensemble ces deux notions, amour et liberté, entre leur deux pôles, afin que soient émis par la réaction chimique de ce rapprochement explosif, un peu de lucidité et quelques grammes d’oxygène. Il faudrait un jour bien en convenir, les deux matériaux de base sont trop purs pour être vécus concomitamment. Il nous faut hybrider ces sentiments d’être exaltants, afin de tempérer leurs effets sans qu’ils s’en trouvent par trop éteints.

Par delà les fantasmes, veut-on vivre la vie d’un Don Juan, qui dans le réel serait un abuseur et un violeur unanimement condamné ? Qu’à cela ne tienne, car c’est bien là l’incarnation d’une liberté qui fait fi de toute barrière. Souhaite-t-on plutôt un destin de pasionaria amoureuse comme celui d’une Médée qui se donne tout entière à sa cécité amoureuse, jusqu’à détruire dans le feu de son dépit, son entourage le plus proche et le plus adoré ? Pourquoi pas, mais il faut compter sur le fait que la vie véritable ne nous la présentera que comme une criminelle infanticide dont le monde ne regardera les résultas du déchaînement des passions, qu’avec dédain et dégoût. Où sera donc alors passé, dans ces deux cas, la fascination pour le sentiment pur que nous choyons tant ? C’est cette même adulation totalement onirique qui mène en réalité, à la destruction et je le répète, dans notre vie la plus concrète et donc sociale et politique, à l’admiration la plus stupide des positionnements apparemment « forts ». Quelque part, je le crois, comme pour toute divinité inaccessible à nos bras trop courts, l’adulation de l’Amour est le germe de la violence qui nous sépare les uns des autres. Une telle posture est aussi le ferment de l’hypocrisie qui nous pourrit de l’intérieur, résultant de si mal assumer notre échec commun et cuisant, notre paresse active à ne pas être nous-même.

Nous ne pouvons vivre nos vies au cœur de la fiction rêvée et la poésie profonde de notre espèce reste le point ultime et unique de cette promiscuité entretenue par le désir d’être un/e autre. C’est en son centre, à mes yeux, qu’il faut effectivement constamment se replacer pour que le réel nous apparaisse plus lucidement à chaque heure qui s’écoule. La vie vécue n’en sera qu’un compromis hybride, une version combinant le bonheur d’être pour soi et le bien-être de partager les chemins de celles et ceux qu’on admire, qu’on aime, qu’on apprécie. Contre toute lâcheté, contre tout mensonge, contre tout totalitarisme, fut-il de l’amour lui-même, il n’y a rien d’autre à vivre que d’arpenter ce chemin médian et peut-être médiocre, mais qui reste toujours à comprendre.

L’amour est semblable à un minerai enrichi. À l’état pur, il détruit l’être profond et la vie elle-même. Alors, non, la liberté qui nous fait le tenir à distance n’est pas l’égoïsme ou la peur, bien au contraire. Oui, il faut la cultiver sous cette forme par-dessus tout ou, dirais-je, presque par-dessus tout. Pas au-dessus de l’intelligence, qui reste la valeur suprême des humains, mais juste un degré en dessous. Le plateau, la scène publique devrait toujours être l’endroit de l’expression libre, qu’il faudrait mieux distinguer de l’endroit de la propagande politique ou sociale qui porte en son sein les pires chimères et n’offre aucune latitude de penser par soi-même. La scène est par essence carcérale. Quel meilleur endroit que ses quatre murs et ses frontières symboliques pour expérimenter la vie in vitro, plutôt que de (se) raconter des histoires qui font plaisir aux dormeurs ? Il ne s’agit pas de s’indigner par soubresauts jusqu’à en faire une mode, mais d’entretenir et déblayer sans cesse la voie du questionnement, sans répondre innocemment avec délices aux appels de ses envies et s’y vautrer comme si notre confort avait valeur suprême. Il existe un monde et nous en sommes responsable. C’est certainement très bien de changer son automobile au diesel pour un véhicule plus respectueux de l’environnement. Ce serait tout aussi bien et nécessaire, d’interroger avec régularité, nos grandes mythologies fondatrices pour en comprendre leurs sens manipulateurs et possiblement cachés, plutôt que de penser l’humain au prorata des valeurs de Walt Disney. La simplification à outrance et le rejet de la « prise de tête » font la part belle à l’imbécillité de nos comportements. Si on ajoute par-dessus ça, la vanité de vouloir exister avec importance, valorisée comme le vrai plus par la hiérarchie sociale, nous obtenons le grand vacarme duquel surgit perpétuellement notre longue plainte de ne jamais parvenir à nous en extraire. Affinons donc rapports et regards, écrits et relations, dussions-nous ne pas savoir où nous en sommes, si ce n’est par l’infra-résonance d’une vibration intime qui nous dirait muettement : « ça pourrait bien être aussi par là, dans ce petit coin de sentiment là sans importance, qu’il faut jeter les yeux. Va donc voir. »

Journal des Parques J-11

E la nave va - Federico Fellini - 1983
E la nave va - Federico Fellini - 1983

Même les personnes les plus averties et les plus compréhensives peuvent avoir du mal à se figurer l’étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose le convoi que représente un projet comme Les Parques d’attraction. Je ne cherche pas, disant cela à larmoyer, ni me faire plaindre ; ce qui ne me serait réellement d’aucune utilité, pas même en tant que cataplasme de l’âme. Un massage consciencieux serait plus efficient, la gratification concrète étant, la plupart du temps, bien plus régénérante qu’un vague mouvement de compassion.

Loin de moi de vouloir qu’on identifie mon embarcation à une galère. Se trouver pris dans la tourmente naturelle des éléments n’a rien à voir avec l’accident. Un navigateur ne se considère pas dans le pétrin en ayant choisi de se lancer dans une transat. Seulement, ça n’est pas une croisière et il est indispensable de le rappeler et de commenter régulièrement ce point, avant tout pour soi-même, afin de ne pas être oublié et devenir un objet flottant identifié mais négligeable sur l’océan. Je ne sais pourquoi - sans doute par étroitesse de vue et relativement au champ très limité de nos préoccupations individuelles - mais tous et toutes autant que nous sommes, oublions très facilement ce qui anime les autres. Ce n’est pas que ça nous indiffère, mais on préfère ne pas trop en savoir sur le quotidien d’autrui ; que ça ne devienne pas à ce point familier. Ceci, à mon avis, explique en grande partie le succès de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, qui permettent tous deux de lancer régulièrement des flacons de 5 ml à la mer, juste histoire de faire signe et de se tenir informer que l’autre, le/la collègue, l’ami/e, n’a pas fait naufrage, n’a pas été submergé/e et noyé/e dans la houle. C’est rarement sur ces plateformes que quelqu’un exprime qu’il est en perdition. Je rassure les plus inquiet/es, ce n’est pas mon cas. Un journal de bord est néanmoins fait aussi pour témoigner des réalités telles que nous les traversons. Ce n’est pas vraiment thérapeutique et ne constitue pas une alternative à la psychanalyse ; ce serait plutôt de nature scientifique. Le journal permet, outre la relation du voyage et la description des découvertes, un compte rendu de l’évolution de sa position, de la température, de l’hygrométrie, de la force et de la direction du vent, mesurées au quotidien. Coïncidence ou logique étymologique lointaine, il est intéressant de noter que la seconde acceptation du mot français « relation » au sens du rapport humain, se traduit par « relationship » en anglais, où ship signifie état ou qualité, alors qu’employé isolément pour lui-même, il désigne un bateau. Ce sont les mystères poétiques du langage qui, même si les rapprochements entre les termes s’avèrent abusifs, constituent de solides passerelles pour l’imaginaire et la cristallisation d’un monde de l’esprit. Toute la puissance créative du jeu de mots en témoigne.

Manœuvre au millimètre donc pour ne pas risquer d’échouer. Je me souviens avoir été très impressionné regardant la télévision, par la précision, le degré de collaboration et la méthode dont devaient faire preuve chaque jour les éclusiers du canal de Panama, pour haler et maintenir dans l’axe, grâce à l’utilisation de petites locomotives, des paquebots ou porte-conteneurs de plus de 100.000 tonnes, frôlant les bords du canal, la coque éloignée du béton de quelques centimètres à peine. Je ne prétends pas effectuer un travail de Titan comparable à moi tout seul, mais je revendique l’exactitude du jonglage sous toutes ses formes, pour parvenir à ce que chaque projectile passe à grande vitesse - le temps étant compté - à travers un orifice de dimension à peine plus large que lui, sans qu’aucune fois il n’en effleure le pourtour. Il est bien dommage qu’en matière de production de projets, aucun réglage ne soit valable une fois pour toutes et qu’il faille recalculer son angle de tir pour l’adapter à chaque fois aux situations nouvelles. Sur ce plan, il n’en manque pas et toutes  sont inédites par les formes qu’elles prennent.

J’ai réalisé l’importance de la gestion de tous les facteurs, sans exception, dès lors que je n’ai plus travaillé en compagnies. Non qu’elles furent des modèles de sophistication tactique, de très loin pas. La vacuité et les carences à tous les postes rendaient ces édifices hautement fragiles. Seul le miracle de l’énergie collective soudée en un axe unique a permis de passer en force bien des barrages et d’arriver peu ou prou à nos fins. Le seul réel problème fut le même à chaque fois ; un problème, à mes yeux, d’ordre artistique : s’évader du cabotage (à ne pas confondre avec le cabotinage, tous et toutes étant d’excellents interprètes ; celles et ceux ayant le moins d’expérience y palliant avec leurs avantages personnels mis au service d’une bonne intelligence scénique). Quitter la côte donc, mais pour aller vers où ? Le large, l’aventure humaine où le désir de s’embarquer ensemble supplanterait le besoin de sécurité, tant affectif que matériel, recherché ailleurs. Autarcie et flibusterie étaient mes plus profondes aspirations et mes mots d’ordre. Je sentis alors que la machine se grippa, se crispa pour ainsi dire, en réaction à mes discours et je décidai d’abandonner le navire. Pour vaillant qu’il avait l’air, il était désormais à mes yeux, déjà rongé par les termites. Personne en particulier n’en était la cause, simplement nos chemins bifurquaient en raison d’ambitions divergentes.

Depuis je sais - et le savais dès ces instants -, que mon désir de théâtre, que l’on percevait à cette époque, je crois, comme communicatif et ouvert, serait désormais perçu comme sévère et intolérant à l’égard de ceux/celles qui, bien qu’acceptant d’y prendre part, refuseraient certains aspects de ma vision des choses. J’avais habitué mes camarades à autrement plus de largeur de vue. Chacun/e est libre évidemment, mais pardon si aujourd’hui, à la question, « Pourquoi nous choisir ? », je réponds « Pourquoi en être ? ». Quiproquos de fond ou malentendu dommageable, je n’ai pas quitté un quai sympathique mais au désir d’expansion restreint, pour jouer avec un voilier miniature dans le bassin du jardin du Luxembourg. Je réserve ces aventures palpitantes pour mes jours de régression grabataire à venir.

Cet apparent revirement n’est que de surface. Je n’ai jamais eu qu’une quête, obtenir ce que je cherche de la façon dont je le veux. Qu’on me force à transiger et je largue les amarres pour d’autres cieux, triste mais en cohérence avec mon désir. J’ai appris récemment à propos du développement de la personne, que l’autonomie différait de l’indépendance, par le fait qu’elle supposait intégrer l’expression du besoin de l’aide d’autrui, là où la seconde se contentait d’entreprendre de se libérer de ses chaînes. Cette remarque intéressante m’a beaucoup interpellé et fait réfléchir. Le résultat de cette réflexion est que je ne jouis actuellement d’aucune des deux. Ne pas en jouir ne signifie pas qu’on n’y a pas accès. C’en est même l’exact opposé. Si je n’ambitionnais aucun « débordement » artistique, je serais, autant que chacun/e peut l’être dans le contexte de la vie moderne, à la fois indépendant et autonome. Seulement un désir hors des clous, visant justement à l’acquisition absolue de ces états, oblige à remettre ses gains sur le tapis. Espoir insensé de rafler le jackpot et faire sauter la banque, mais espoir tout de même, ce qui, à mon avis, est mieux que de ne pas en avoir du tout, hormis celui de gérer son petit commerce d’affects et de biens matériels. Je sais pertinemment les risques à la clef de tels chalenges. Nous sommes beaucoup trop habitués à identifier l’art par les exemples rarissimes, au regard de l’histoire, qui s’en sont sortis indemnes et même quelque fois, fortunés. La majorité ne connaît jamais cet aboutissement glorieux. Isolement et clochardisation relative sont le lot courant des acteurs du secteur en question. Les illusions en la matière sont nocives.

Alors, « au prix que ça coûte », comme dirait l’autre, eh bien oui, j’exige, (le vilain verbe capricieux, complément de son noble substantif, "exigence", composant ainsi un des plus ambivalent binôme, est lancé) non qu’on s’approprie mon chemin comme un fidèle, mais qu’on se donne les moyens d’en comprendre les tenants et les aboutissants, autrement qu’à la lumière de son seul prisme personnel, si tant est qu’on veuille me venir en aide. Je ne demande rien d’autre que l’effort non feint, de cette compréhension. C’est là la teneur de mon désir d’autonomie ; c’est dans cette mesure que je demande de l’aide. Après, chacun/e fera bien selon son cœur si la nature de ce qu’il/elle a compris de ma démarche fait retentir en son for intérieur, un certain écho à sa propre vie et à son désir d’art.

À suivre …

Journal des Parques J-17

Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)
Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)
PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 5

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 24 avril : LA FOIRE AUX CONSCIENCES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes résolutions, résultats, ni réussites ni échecs, prendre une voie, ne rien regretter

Bon, on a bien chanté, baisé, bu, rigolé. On s’est bien démasqué. Bof ! Tu t’en vas ? Et la constance alors ? Demain tu seras qui quand tu me croiseras dans la vraie vie ? 

Dérive des continents

L’apparence existe, je l’ai rencontrée. À toute heure, en tous lieux, à toutes époques de ma vie. Ami/es, amant/es, partenaires, connaissances, famille... l’apparence est un masque fin et translucide qui se glisse entre la peau et l’âme afin de brouiller les pistes identitaires et désorienter les radars des interlocuteurs/trices de passage. Une vraie microchirurgie opérée avec soin et habileté dont le résultat est proprement bluffant. Là, nous sommes dans les hautes sphères de la mascarade, loin des grossiers liftings. Ce n’est plus l’épiderme qui est retendu, c’est un bouclier invisible qui déploie ses ailettes en un parapluie convexe et hermétique à toute velléité de communication trop intrusive. Indétectable de prime abord, c’est l’arme défensive absolue qui protège une personnalité d’être trop disséquée, mise en cause, découverte, soupçonnée de malversations affectives ou même simplement, touchée au cœur.

Je ne lui connais aucune parade efficace. C’est s’époumoner en vain que de hurler à la vérité, que de se répandre en supplications pour que s’ouvre, ne serait-ce qu’une minuscule entrée, à la sincérité de l’autre. Pas de faille. Quand il se met en ordre de marche, le mécanisme du déni d’amour est imparable. Sa surface est dure alors comme le roc. On a beau s’être cru aimé, au moins apprécié pour ce qu’on était ; avoir été persuadé de se sentir en phase, en accord sur des points de vue, tout ce qui a fait le lien supposé est balayé par la clôture sans retour en arrière possible, des parois du masque de l’apparence. Le verrouillage est instantané et l’on comprend alors qu'il a été programmé de longue date. L’accès au corps, le toucher, l’échange profond, la proximité des vues, la complicité de cœur … tout l’arsenal de la relation est déclaré non grata à l’instant même. Anéanti, désespéré, on se perd alors en conjectures sans parvenir à saisir l’extrémité du fil qui, si l’on tirait dessus, déclencherait le retour à l’instant d’avant appelé à grands cris. Le processus s’avère tellement rôdé que la colère, peut-être légitime, ou l’expression émotionnelle de l’événement qui expliquerait ou donnerait les clefs d’un tel revirement, n’y ont pas leur place. Tout se fait en « douceur ». Le moment de panique une fois vécu, on s’aperçoit, penaud et désarmé que la lutte est perdue, qu’il faut ravaler à jamais son espoir de toute réconciliation de fond. Une cause logique à cette rupture malheureuse : on s’était trompé sur toute la ligne depuis le commencement.

Bien sûr, on est fautif. De telles choses ne se produisent pas d’elles-mêmes, sans raison. Ego flatté, espérances auto-nourries, erreurs manifestes d’aiguillage, auto-persuasion impardonnable, on n’avait qu’à être vigilant ; qu’à ne pas désirer croire à ce point à l’inconditionnalité de l’amitié, de l’amour, des affects quels qu’ils soient, sur la simple supposition d’une sympathie mutuelle. C’est que l’on avait omis de pleinement considérer une condition s’avérant souvent fatale à tous liens : le contexte. Rares sont les échanges qui résistent à ce facteur décisif, contre vents et marées. Le contexte contient le code génétique de la rencontre ; il peut être mortel de l’oublier. Game over.

Sentant le sentiment d’injustice et la rage enfantine de la désespérance monter, on nous rabrouera gentiment, dans un geste de chaleur, au mieux, paternaliste, au pire, condescendant. On nous remémorera qu’il ne fallait pas tant s’emballer ; qu’il faut prendre en compte la nature mobile des sentiments qui est à l’œuvre dans la séduction d’un moment et qu’après tout, la vie n’est que le fruit de ces moments successifs. Aucune argumentation, la plus sincère soit-elle, ne résiste à l’invocation de la fragmentation temporelle. Cette petite divinité de poche, bien pratique, permet de dire tout et son contraire, assure de pouvoir revenir sur son engagement sans ecchymose. L’apparence est là, huilant sa mécanique en sourdine, prête à s’incarner en remplacement du visage avenant dont on portait l’image en son cœur.

Malheur au coupable naïf qui dépose avec insouciance le petit paquet de sa confiance en autrui dans le même panier que celui qui contient son avenir. Personne n’est l’avenir de personne, contrairement à ce que quelque poète connard et suffisant a pu dire pour faire mousser l’égocentrisme de ses vers. Le seul devenir d’un individu tient tout entier dans la garde de son épée et la poigne qu’il développe pour la tenir. Il ne s’agit pas pour autant de renier la force de la vison, la pertinence des projets qui guident le cheminement de chacun/e. Il est juste utile de se souvenir que leur croisement avec ceux des autres n’est que fortuit et éphémère. Et si leur communauté itinérante progresse joyeusement quelque temps, la prudence réclame de prendre régulièrement de la hauteur pour mieux anticiper les bifurcations qui s’annoncent à venir. Les routes droites et méticuleusement goudronnées n’existent pas dans la nature et pas davantage dans la nature humaine. Il n’y a pas d’autoroutes tracées d’un trait franc et limpide, reliant les cœurs des hommes. Sommes-nous tous/toutes fourbes pour autant ? Au risque d’écorcher une certaine idée du sacré, je crois qu’il faut répondre « oui ». La peur, l’arrangement avec sa propre conscience, sa morale flexible, ses accès d’aigreur font de l’être humain un animal sans constance, imprévisible et dangereux du fait de cette imprévisibilité même. Le mensonge a sa fonction et son utilité pour s’épargner l’usure qu’engendreraient des luttes trop quotidiennes, surgissant au détour de chaque propos honnête qui se trouve confronté à un autre. Trop fatiguant, trop exigeant ; sans doute ne peut-on nous en demander tant à nous-mêmes, en plus de la préoccupation de sa survie matérielle. Les traîtres n’en existent-ils pas pour autant ?

La justice prend bien souvent des années pour juger des criminels de guerre dont le sort serait bien vite expédié si on les laissait à la vindicte populaire. Des années pour comprendre le fameux contexte dans lequel les événements sont advenus. On voudrait rassurer l’espèce sur elle-même en mettant à jour des raisons autres qu’innées, que seraient la faiblesse, l’inconséquence, la haine gratuite et la violence bestiale. Au fond, la justice du monde aimerait tellement n’avoir à faire qu’à des innocents. Mais n’est gratuit que ce que l’on décide un jour de ne plus contrôler. On lâche les chiens de sa propre vengeance. En amour comme dans les faits divers ou les grands conflits de ce monde, on ne peut en vouloir aux traîtres, aux assassins de se venger, car il y a toujours en nous, quelque part, quelque chose qui subsiste des déceptions fondatrices de l’enfance ou plus tard, de la vie s’accomplissant de travers. Les procès, de ce fait, excitent, comme le sang ameute les requins. Nous tous et toutes sentons venir de loin, la fébrilité froide ou hystérique de ceux/celles qui ont « craqué » et laissé libre cours à leurs démons internes. Lors, l’apparence n’est plus. Le masque éclate. On veut voir ce qu’il y a derrière. On redoute d’y découvrir le banal visage d’une femme ou d’un homme du commun. On craint naturellement de trop s’y reconnaître. Alors c’est tant mieux si le monstre se plait dans son rôle, s’il continue à agiter sa marionnette fantoche revendiquant tous les vices. Ouf ! Tant mieux, tous étaient regroupés là. Un bon coup de filet dans la nasse aux horreurs. On n’y croit guère car l’on sait toutes et tous, que ni la haine, ni la violence ne s’attrapent comme un virus. Pardonner pour autant ? Non. Les crimes sont trop atroces pour qu’il soit supportable de les effacer d’un revers magnanime. Qu’en serait-il du devenir de la morale si l’on se mettait à dire : « Vous avez violé, massacré, trahi ;  tant pis. Ce que vous avez commis est affreux, irréparable. Oui, c’est bien l’irréparable que vous avez perpétré et de ce fait même, nous n’y pouvons plus rien. Excusez-vous. Repentez-vous du tréfonds de votre être. Rentrez chez vous. Ne recommencez pas » ?

Les victimes, le corps social, toutes et tous crieraient vengeance. Que justice soit faite ! signifie Que la vengeance s’applique ! La punition ne crée pas la prise de conscience et la volonté de faire prendre conscience est en soi une erreur tactique. Il existe certes, des facteurs biochimiques, des maladies mentales - pour le dire vite - qui favorisent comme on dit, sans toujours en entendre la profondeur du sens de l’expression,  le passage à l’acte.

Ce sont des cas extrêmes et la violence des rapports n’a pas besoin d’en appeler à ces exemples terrifiants pour montrer qu’elle existe. Profondeur car ce simple article « le » mis à la place d’un « un » devant passage à l’acte, cette dénomination fatidique proférée par le langage courant, nous enseigne que l’acte est tout prêt, chez tout un chacun/e, à potentiellement exister. Il ne s’agit pas de le remettre en cause. C’est un œuf que la civilisation a appris à ne pas laisser éclore, à ne pas laisser venir à terme et que s’en libère sa créature hideuse, méconnaissable à nous-mêmes qui l’abritons. Oui, l’acte, la mise à mort,  la dégradation plus bas que terre, on le sait, s’opèrent quotidiennement. Le secret de sa composition moléculaire est indéniablement pour moi, à peine caché dans la texture de cette fine seconde peau qui compose notre maquillage de jour. L’apparence, hypocrisie banale qui s’applique à même le corps le matin, fait pénétrer son petit sérum dans nos fibres, prêtes à se gonfler d’un coup au moindre signe d’une agression légère. Car si le masque sait se rendre hermétique à toute tentative de pénétration extérieure, il offre une porosité extrême à son revers. À l’aide d’une simple pichenette, inflexion, vexation, micro douleur narcissique, nous activons l’interrupteur et la cybernétique humaine est prête à prendre le relais des mouvements du cœur, de la tendresse naturelle, de l’intelligence émotionnelle. Les traîtres sont en ordre de bataille et Métropolis est lancé. La journée va être belle. Peut-être même qu’on va rencontrer quelqu’un ! Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui tu protèges le mieux ?

Je ne m’attends pas, dans cette Foire aux consciences, à ce que les Parques remettent, ne serait-ce que pour quelques heures passées ensemble, le tissage sans accrocs de nos vies à plus tard. Rien ne rompra le cours du déroulement des fuseaux selon la norme de nos rapports policés. Le spectacle, aux ambitions les plus profondes soit-il, ne peut être rien d’autre qu’une distraction. Mais se distraire a sa valeur, car, bien mis en condition, il est possible que nous échappions, par omission de vigilance, à la défiance apeurée que nous inspire au fond le reflet dans la glace sans tain de nos semblables. Il ne s’agira pas de singer l’enfant ou de croire facticement à une naïveté stupide, qui sont autant d’impasse où se fourvoient les mauvais acteurs. Bien jouer n’est pas faire semblant de façon plus ou moins crédible. C’est au sens de la partie d’échec avec soi-même qu’il faut d’abord l’entendre, avant d’aborder la rencontre et l’affrontement pour rire, qu’il se révèle avoir les apparences de la sincérité ou de la théâtralité du grand guignol.

La partie ne sera à coup sûr, ni gagnée, ni perdue car nous reprendrons nos vies à sa suite et n’en reproduirons pas l’enjeu. Mais il est possible que naisse, sans que nous y prêtions tout à fait garde, une humeur s’évaporant de l’ensemble. Allers et venues des visiteurs/teuses n’auront de cesse de faire évoluer température et forme. Si nous parvenons sans volontarisme outrancier, à maintenir échafaudé le ciel de cette atmosphère nouvelle au-dessus de nos têtes et la laisser descendre jusqu’à y baigner tout à fait, se créera possiblement un aquarium d’espèces différentes, dont la prédation ne sera plus l’unique fer de lance. Dans ces abysses, je souhaite que l’obscurité progressivement se fasse afin que, devenus aveugles à nos atavismes de toutes natures, nous puissions nous mouvoir par le battement de nageoires soudainement apparues. Que ne s’efface alors surtout pas l’individu, sous peine de nous réduire d’un bloc à un banc de maquereaux. Dans le grand ventre de la baleine Générateur, nous verrons bien alors, peu à peu accoutumé/es à évoluer à la lumière d’autres lueurs, si nos destinées de Pinocchio sont aptes à autre chose que de rechercher leurs vieux parents avec leur bagage de valeurs, échoués sur un morceau d’épave. Pardon, mais qu’ils y restent seuls encore un peu. J’ai mieux à faire pour cesser de mentir à ma vie, que de porter assistance à mes éternels souvenirs, ancrés comme des rafiots dans les abîmes de ma chair.

L’estomac du grand cétacé se visite à son aise, une fois débarrassé de ses a priori, vêtements trop lourds pour ne pas entraver la marche. Grandir encore ? Non, merci ; ça je l’ai déjà fait. La pleine intelligence, celle qui noue en une même pelote de synapses, corps, sensitivité, esprits et comportements, requiert un stade qui n’est plus affaire de croissance, mais de désincarnation de ce que l'on pense être « soi-même ». Quitter son poste de garde ne doit pas se confondre avec un voyage astral auquel je ne crois guère. Simplement autant que difficultueusement, l’objectif proposé invite à oublier un temps l’importance qu’on s’accorde, en ayant bien soin de ne rien abandonner de sa personne au vestiaire. Ni reniement, ni oubli débridé du réel, c’est aux antipodes de tels concepts qu’il faudrait se situer pour entreprendre une plongée sans accident de parcours. L’invisible se fait jour, mais nos corps ne doivent pas s’effacer derrière cette entité nouvelle. À quoi bon, en ce cas, tant d’efforts à calmer le rythme  de nos inspirations d’air. Des branchies ? Pourquoi pas si la mutation se révèle si profondément organique. C’est jour de fête et les forains n’auront pas encore alors, remballé leur attirail. Sympathique attribut de la scène : en quelques coup de palmes, un océan existe. À nous de faire qu’il ne se pollue pas, à peine apparu, de mièvreries de surface.

Je n’ai jeté, depuis toutes ces années, dans les flots saumâtres affluant dans ma rade, les morceaux putréfiés de la dépouille pantelante de ma propre histoire, que pour qu’ils nous servent un jour dans cette performance, de radeaux. Si le dégoût ne vous saisit pas de haut-le-cœur à leur contact, agrippez-vous-y pour rejoindre le large. Je ne peux vous promettre d’y croiser, baladé au gré des errances, un bois flotté, dont la forme étrange et poétique à nos yeux comme sont celles des nuages, vous concerne. Aux plus téméraires d’aller voir.

À travers l’exécution de cette symphonie chaotique à dizaines de mains, je crois juste qu’il est possible de réécrire et faire entendre durant ces heures, une morale un peu différente, pour clore à notre idée, finalement, les contes, de fait.

La menace de l’autre ou comment se fuir quand on s’est soi-même rencontré à travers des regards étrangers ?

Jazon_David Noir

 

David Noir _ Projet Jazon

Ne pas répondre aux exigences des autres est le début de mon plaisir. C’est la grande idée à creuser pour sortir de la dépendance et de la haine. Le tunnel de la liberté. Pas de pardon pour la culpabilité.
S’occuper de soi enfin. Vraiment de soi. De son beau soi fait à sa propre image, éloigné des reflets des miroirs hideux tendus par de terribles mains envieuses. Mains qui les premières, ne pensent qu’à leurs gueules. Idée à creuser aussi loin qu’elle me mène. Loin de ta grosse farce d’amitié et d’amour. Grosse volaille fourrée à la bile ; gros gâteau menteur, servi sur ton gros plateau, une main contre ton cœur. Envieuse et idolâtre, c’est la maman d’amour qui sert ses petits plats.
Idée de mon plaisir, insupportable aux autres. Ingérable hors ma prison. Tous et toutes sont mes geôliers. Moi Juliette, attends mon propre Roméo. Je me barre par un petit trou de souris sous mon joli capot.