ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir

De la nocivité des administrations culturelles de l'Etat

Le mouvement de dégradation de la protection sociale dans son ensemble et du soutien aux équipements culturels en particulier, s'accélère dans notre pays. Tout le monde hormis ceux en charge de redresser la barre semble s'accorder pour en convenir. Inutile d'en vouloir à ces derniers de cette malheureuse mauvaise foi, l'esprit politicien est conçu pour nier les évidences. Là réside sa survie ; dans un perpétuel entretien d'un mieux vivre messianique dont la population, même si elle fait mine de s'en défendre, adore les images et les allégories. On a beau démasquer publiquement l'imposture des magiciens d'Oz, chacun partage secrètement avec la petite Dorothée du conte, l'espoir joli qu'il suffirait de suivre une merveilleuse route de briques jaunes pour être tiré d'affaire. Je n'ai pas lu le livre et n'ai plus qu'un lointain souvenir du film, mais les chansons, comme c'est toujours leur rôle, pallient ces petits inconvénients au profit d'une idée générale simple et puissamment marquante. En l'espèce, on y sent bien toute la portée économique de vains espoirs, si actuellement palpables.

The Wonderful Wizard of Oz ! Somewhere over the rainbow, way up high, There's a land that I heard of, once in a lullaby …

Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l'horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d'un carrousel tournant sur lui même.

C'est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s'amplifier suivant ses réels besoins et n'opère une fois encore, qu'une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d'un ciel de verre. Je partage évidemment cette situation avec beaucoup d'autres, qu'ils soient artistes ou pas, mais je l'ignore dans les faits car constamment le nez dans le guidon du petit vélo qui me porte, je suis trop préoccupé à emprunter les chemins les moins chaotiques et à slalomer entre les ornières. J'y parviens relativement mal. Pas le temps d'admirer le paysage. Pourtant, en termes d'efficacité, aucune voie prépondérante ne se dégage qui permettrait de tracer la route tout en prenant le temps nécessaire à améliorer les conditions du quotidien. Cercle vicieux, mon chemin est en fait une voie de garage ; une petite boucle temporelle à la Escher, dont le tracé me ramène toujours à mon point de départ. Les évolutions, quand évolutions il y a, se font par élévation progressive du niveau qui porte mon circuit infernal. Comme dans un manège grotesque, l'illusion d’ascension n'est là que pour mieux faire ressentir la chute. À chaque palier supérieur, le vertige d'un nouveau degré de descente accompagne ce qui n'était qu'une volute dans les airs et le tour peut reprendre à son endroit le plus bas. Ce mouvement perpétuel et implacable, nul ne l'ignore en ce qui concerne la vie des artistes, ne serait-ce qu'à travers son iconographie bohème et son apparence romantique, hors l'image de rares élus, gravissant les échelons sur la route dorée. Pour nous tous, artistes ou autres, bien des degrés de misère se profilent, si nous ne nous trouvons déjà juchés sur l'un d'eux que l'on croit le plus haut, abusés que nous sommes par l’absence de visibilité autour. Nous n'y sommes pourtant pour la plupart, encore montés que de quelques marches.

Je parle d'« artiste », mais j'en suis venu à avoir cette appellation en horreur. D'aucuns aiment à s'enraciner dans ce terreau aux allures poétiques et fantasques pour caractériser leur statut. Je dois dire que lorsque je m'octroie le temps de ne pas simplifier les choses pour plus de rapidité dans la conversation, ce n'est pas mon choix. Non par fausse modestie puisque j'estime parfois mon travail, mais parce que je préfère véritablement abandonner à d'autres le cache-misère que peut représenter ce mot lorsqu’il ne sert qu'à donner une apparence de vitalité créative à la détresse de ne produire que ce que le contexte et ses propres aptitudes permettent dans les limites de cette situation. Tout le monde tombera d'accord j'imagine, sur le fait qu'il ne suffit pas de « s'intituler » pour être, quelle que soit sa revendication. Il en va de même pour les titres ronflants et prestigieux dont notre structure sociale est constellée jusqu'« aux plus hauts degrés de l'État », selon l'expression brillamment consacrée.
Oui, pareillement, il ne suffit pas que la Culture soit dotée d'un Ministère pour que celui-ci trouve une raison d'être à travers elle, pas plus que les fonctionnaires qui entretiennent son existence et la leur. Comme dit précédemment en substance, tout l'art du politique est contenu dans sa capacité à affirmer, sans laisser la possibilité au doute de s'insinuer, que sa fonction est indispensable à l'équilibre commun. Et pourtant !
Quelle brillante et habile manœuvre d'avoir doté, depuis sa création en 1959, la France, terre d'art et d'érudition, d'un « ministère d'État chargé des Affaires Culturelles », métamorphosé par la suite en « Ministère de la Culture et de la Communication » !
Difficile a priori de critiquer la louable intention d'organiser la gestion du patrimoine et de valoriser la création artistique ; plus encore, de dénigrer le souci de favoriser la démocratisation de la culture et son rayonnement dans le monde. Protéger ses auteurs de la sauvagerie de la loi du marché étant au fil du temps, un autre des arguments phares venus justifier le bénéfice de l'immixtion du gouvernement dans les affaires artistiques, notamment via le subventionnement.
En allant vite, là où l'on peut reconnaître une différence notoire entre l'ère Malraux et le règne Lang, c'est dans la mise en place d'une mission pédagogique en deuxième période, quand la vocation originelle de cette belle institution excluait ce volet au profit de la valeur intrinsèque de l'oeuvre comme unique courroie de transmission du « sentiment d'art » au grand public.
Le chemin vers l'enfer, comme on le sait, est tout autant pavé de bons sentiments que la route du magicien d'Oz l'est de briques dorées étincelantes.
Les artistes, que l'hypocrisie et la soumission à la main qui nourrit n'ont pas complètement dévoyés de leur instinct, ont, ancré farouchement à un coin de leur tête, ce sentiment certain que rendre « accessible » l'incongruité gratuite et merveilleuse de la spontanéité de leur geste peut aller à l'encontre de son essence même.
Ainsi, par un travail de sape « bienveillant » en hauts lieux, une formidable machinerie a été savamment pensée pour tenter de détruire toute velléité d'indépendance éthique et esthétique chez les créateurs aux abois. À grands coups de tartinage socio-culturel, de « journées du machin » en « fête du truc », l'artiste, dont la substance égotique se doit d'être exclusivement à l'écoute d'elle-même, s'est trouvé appelé à modérer sa véritable singularité naturellement subversive, en une vaste célébration du partage à tout-va. L'audace qui provoque encore l'admiration incrédule devant les grandes œuvres de tous temps exhibées dans les musées est justement ce qu'abhorre et stigmatise comme de petits délires marginaux l'institution culturelle chez les plus résistants au grand chantier patrimonial. Rien de nouveau dans les sphères du « tout consommable » si ce n'est la démagogie de son argumentation ; du creux, du vent, de la soupe et encore, pas même réellement populaire !

Ce n'est pas être élitiste que d'affirmer que le sentier est nécessairement ardu à arpenter pour atteindre à la compréhension d'une œuvre ; tout autant qu'il l'a été pour accoucher de sa création. Le regardeur a à faire le chemin à rebours depuis l'objet créé s'il veut comprendre la nature des fibres qui le composent. Le choc est essentiel, le rejet salvateur. On n'aime pas l'art comme une sucrerie tapissant ses papilles d'un moment de douceur. On creuse avec ses ongles, primitivement, passionnément et peut-être, un jour, on comprend ; on se révèle à soi-même à travers cet étrange miroir bricolé de morceaux épars. Car c'est à soi-même, aux tréfonds de la conscience, que la création s'adresse. C'est là, dans le creuset de l'intime qu'elle prend son sens, tant pour son auteur que pour celui qui la goûte. C'est à un élargissement du regard et de l'esprit qu'elle vise et cela ne se produit que par un transfert rude de l'émotion, via une perception non ramollie par une factice préparation.
Le réel enseignement apprend à « faire », à comprendre par l'expérience et le ressenti ; et n'amène pas à consommer par gavage médiatique. Le fastfood organisé des « grands » évènements ne tend qu'à l'amoncellement d'une richesse de pacotille. Esbroufe vulgaire encourageant au « Je suis partout » du consommateur de culture, la démultiplication de l'offre ne vaut guère mieux que la pléthorisation des yaourts sur les rayonnages des grandes surfaces. « Consommer moins pour digérer plus » devrait être un slogan responsable en matière d'incitation à ne pas devenir un mouton béat ruminant la culture et qui plus est, vaniteux de ses légères connaissances rapidement acquises.

Dès lors, se pose fatalement la fastidieuse question de comment différencier le « bon » du « mauvais » et son non moins épuisant corollaire visant à nier qu'une telle différence puisse se faire au sujet d'une matière aussi subjective. Seulement, le sacrosaint argument de la subjectivité n'exclue pas l'impérieuse nécessité d'avoir des connaissances. C'est bien là une des définitions de la fameuse Culture. Sans réflexion ni connaissances acquises, aucune chance d'apprécier réellement ce qui nous est étranger. C'est là que le serpent se mord on ne peut plus férocement la queue. S'il faut connaître pour comprendre, comment comprendre ce que l'on ne connait pas ? Eh bien, selon moi, simplement en travaillant. Et quand je dis « simplement », c'est bien évidemment une tâche des plus imprécises, complexes et emberlificotées qui soient, que de se bâtir une culture et une curiosité réellement personnelle. L'avantage de se lancer dans un tel processus est bien sûr de procéder à une évolution certaine. Et même, à « des » évolutions fondamentales de l'ensemble de son être. Ainsi, et là encore, je me dois de sauter les étapes, il s'agit de s'ouvrir à l'inconnu et donc de mettre de côté pour un temps parfois fort long, ses idées déterminées sur le bien et le mal, le bon et le mauvais.

Outre leur différence de nature grammaticale, « bon » et « mauvais » ne relèvent pas de la même subjectivité que « bien » et « mal ». On pourrait dire, encore une fois rapidement, que les premiers sont des concepts de niveau inférieur dans la hiérarchie que l'on établit généralement pour décrire nos valeurs qualitatives. Décréter un acte bon ou mauvais semble plus naturellement sujet à débat que lorsqu'on en appelle au bien ou au mal pour stigmatiser l’inspiration d'un geste. La violence ambiante ne peut que corroborer ce postulat. Nous nous retrouvons en apparence, pour la plupart d'entre nous, plus facilement sur les principes fondateurs et vitaux de notre démocratie, que sur des goûts personnels, qui restent le plus souvent tolérés comme relevant de la liberté individuelle ; ceux-ci, bien entendu, n'étant acceptés que jusque dans certaines limites définies par les lois. « Faire le bien » , « s'adonner au mal » ; deux notions qui revêtent donc de toute évidence un caractère d'absolu, moral et mystique, là où produire du « bon » ou du « mauvais » appartiendrait davantage à la vie de tous les jours.
Si l'on simplifie encore ces caractéristiques, le raisonnement nous amène à réserver « bon » et « mauvais » à la sphère civile, tandis que « bien » et « mal » ne peuvent se départir d'une éthique religieuse. Rien de vraiment nouveau me direz-vous, à évaluer ainsi cet aspect typologique de notre langue et en effet, je ne cherche pas ici à me lancer dans une révolution conceptuelle et relativiste que je ne saurais mener, mais plutôt à asseoir ma digression sur des codes bien connus de notre société, mais qu'il convient de redéfinir pour aller plus avant. Toute recherche ou démonstration, qu'elle soit empirique ou appuyée sur des principes admis, nécessite d'isoler les éléments supposément constitutifs d'une origine à la source de ce que l'on veut démontrer, quitte à rappeler des évidences.

Mes menues fondations étant enfin ainsi posées, je tiens à préciser qu'à travers les lignes qui vont suivre et clore ce petit exposé de mes vues, je ne me prétends ni philosophe - pas même à la petite semaine - ni qui que ce soit d'autre qu'un individu dont la sphère d'activité se situe aux alentours de la scène, de l'interprétation, de la représentation et de l'écriture. J'en viens donc à mon sujet de fond. En l’occurrence : Qui décrète quoi et selon quels critères ? Et dans un second temps : Quelles sont les conséquences de l'établissement d'une hiérarchie méritoire subjective, pour les intéressés et pour l'ensemble du groupe social ?

QUI DÉCRÈTE QUOI ?

Il apparait évident que rien n'a guère changé depuis l'abolition des privilèges et des intrigues de cour. Notre fameuse révolution de 1789, référence galvaudée qui certes, commence à dater un peu, semble, au mieux, avoir décalé cet état de fait vers un système pyramidal et administratif confus et complexe ; au pire, adapté ces prérogatives jusqu'à les rendre infiniment moins visibles en les dissimulant sous les replis de la vertueuse toge républicaine. Il n'en reste pas moins que l'égalité des chances est une question d'actualité brûlante à l'échelle d'un monde social qui n'a toujours pas su ou voulu évoluer vers une réelle justice. « Égalité des chances », l'expression a de quoi faire sourire tant son paradoxe heurte si franchement les règles de la nature.
Quoi de plus antipodique que les notions de « chance » et d'« égalité » dans l'environnement où nous nous développons et sur la planète qui nous accueille ? Qui, dans le monde, ignore que la chance a trait au hasard alors que l'égalité suppose l'implication volontaire d'une structuration toute artificielle pour parvenir à s'ériger ? Or la nature, y compris dans les sociétés humaines, finit toujours par prévaloir, imbriquée qu'elle est dans nos fibres émotionnelles. À moins d'une volonté utopiste déterminée, doublée d'une autosurveillance éthique farouche de tous les instants de la part de chacun/e d'entre nous, je ne crois pas très audacieux de prétendre que le joli mot d’égalité ne sera jamais aussi tangible dans ses effets qu'en tant que décoration de stuc aux frontispices de nos monuments officiels. Et puis, me dira-t-on, qu'a à voir ce concept chéri, au-delà d'un accès rendu libre à tous en matière de possibilité d'évolution et de réalisation ?
Autrement dit, dès lors qu'il n'y a pas de censure officielle, ne sommes-nous pas libres et égaux devant les possibilités de « faire », si l'on fait abstraction des contextes familiaux plus ou moins favorables dont il faut bien tenir compte ? Qu'est-ce qui empêche quiconque aujourd'hui dans ce pays, si ce n'est d'entreprendre, du moins de tenter de se lancer dans le commencement d'un minimum de début de concrétisation d'un projet qui lui est cher, voire d'un projet concernant sa vie professionnelle toute entière ?
Sur le papier ou plutôt, légalement, apparemment rien.
Tout semble même prévu à cet effet. Tout est là pour encourager et accompagner la ferveur énergique du concepteur de projet. Les dispositifs pleuvent à chaque page des sites internet des administrations dédiées à cette noble tâche. En ce qui concerne plus spécifiquement la matière artistique, aides à la création, appels à projets … le créateur inspiré croule sous la vomissure enchantée d'une corne d’abondance de soutiens financiers et logistiques pour mener à bien sa réalisation rêvée. Tout ça donne l'air d'être réglé comme du papier à musique. L'état socioculturel semble nous dire : « En matière de soutien à la création, j'assure ! ». Le décor d'une mascarade démocratique fantasmée est en place et solidement planté ; encore une fois, rien de nouveau sous un soleil à peine éclipsé d'une gentille ironie dans mes propos. Fouillons plus avant.

L'abandon pas à pas d'une censure ouvertement officielle de la part d'un état qui auparavant, brandissait fièrement ses limites morales, est le coup de génie de la Vème République.
En façade, l'état ne condamne rien, hormis ce qui heurte la morale tant bourgeoise que populaire et qui a toutes les chances de cristalliser un consensus. En sous-main, habilement délégués à son administration, toutes les dérives sont permises, tous les abus sont perpétrés. Quels que soient les domaines, il y aura toujours le texte, l'alinéa ou la commission qui sera apte à endosser le refus fatidique contre lequel le citoyen ne pourra rien, tant les procédures seraient, soit tout simplement impossibles car non prévues par les législations diverses, soit trop embrouillées ou fastidieuses pour en sortir victorieux à moins d'être soi-même avocat ou spécialiste.
En matière d'art et de culture, les fameuses commissions d'experts, les cohortes de conseillers et de petites mains du système sont là pour veiller au grain et maintenir la nécessité douteuse de l'existence de leur charge.
Comment tenir grief à ces sages de l'institution culturelle de s'auto-persuader avec constance de leur utilité et du bien-fondé de leur action alors que leur salaire en dépend ? Quoi de plus naturel dans les temps où nous sommes, que de tout faire pour justifier et préserver sa place ? Si d'aventure, certains/es parmi eux/elles nourrissaient une inquiétude à ce sujet, qu'ils/elles soient rassuré/es, non, je ne leur en veux pas.
Je ne les maudis pas davantage que je n'exècre les fourmis qui, dans leur perpétuelle quête de nourriture, se risquent à excéder les limites de ma courette pour entrer dans ma maison jusque dans mes placards. Je les observe ; j'en détourne une ou deux par bonté d'âme et considération écologique ponctuelle, puis je noie sans plus d'état d'âme le reste de la colonie aventureuse sous un saupoudrage intensif d'une redoutable poudre blanche terriblement toxique. Je regarde les malheureuses se contorsionner sous cette neige fatale. Puis j'ai soudain un peu de peine en pensant à la vie qui les animait et les quitte peu à peu du fait de ma seule réaction capricieuse d'animal mesurant plus ou moins 340 fois leur taille. Mais tout dans l'univers, ne se résume-t-il pas dans les faits, à cette règle si peu sophistiquée que l'on a coutume d'appeler « La loi du plus fort » ?
Qui suis-je donc pour détruire ainsi des animaux capables d'une structure sociale aussi élaborée et dont la physiologie recèle par centaines des aptitudes physiques et sensorielles dont je suis totalement dénué ? Je me rachète un peu à mes propres yeux en me disant que j'ai au moins la conscience du mal que j'exerce sur cette population dont j'ignore totalement le degré de ressenti de ce que je leur fais subir. En ce sens, je ne suis pas un animal politique. Comme on dit, un peu trop facilement parfois, faute de le réfréner, « j'assume mon acte ». À chaque fois qu'une situation similaire se présente, mettant en jeu des êtres démunis devant mon pouvoir, la question me fait face. Quel pouvoir, n'est-ce pas ? Il semblerait, au vu de ma situation plutôt marginale, qu'il y ait matière à rire. Et pourtant non. Car c'est bien de cela dont il s'agit : du Pouvoir, que toutes et tous, nous pouvons exercer de par notre constitution physique et intellectuelle, à un endroit ou à un autre, sur notre environnement et notre entourage. L'action découlant de ce pouvoir se décline en trois voies possibles, si l'on excepte celle qui consiste à ignorer tout bonnement le réel. La première et la plus simple est celle de « détruire » comme je l'ai fait de ces fourmis. La seconde mène à « construire », élaborer des solutions. La troisième consiste à « laisser faire » le mouvement des choses, ce qui peut revenir d'une certaine manière, à s'en abstraire. Celle que j'ai souhaité laisser de côté tant elle vous concerne, ami/es institutionnels, est de « faire comme si ». To pretend dirait-on en un anglais qui raisonne tellement plus justement à nos oreilles par sa similarité sonore avec notre prétendre, plutôt que feindre, dans le cas présent.

Qu'elles soient fourmis envahissantes inconscientes d'envahir ou individu en posture de fragilité à mon égard, les victimes de mon pouvoir posent invariablement à ma conscience la question du « Pourquoi ? ». « Pourquoi » ne sait-on donner pour toute réponse à ce qui gêne que de l'écarter de notre vue d'une façon ou d'une autre, alors que d'autres options, certes plus laborieuses, s'offrent à nous ?
Les réponses se pressent d'emblée à l'esprit tant nous n'ignorons rien de la nature humaine :
Par facilité, par stress, par absence d'idée, par manque d'étude de la réalité qui s'impose, par vision à court terme, par lâcheté, par incrédulité de la valeur d'autrui, par méconnaissance et crainte de ce qui n'est pas soi et son univers restreint, par lassitude, par rejet instinctif, par peur d'être embarqué trop loin de ses repères psychologiques, par manque de temps … On le voit, il existe toutes les raisons du monde pour ne pas accorder de valeur suffisante à ses yeux à ce que l'on ne comprend pas. Le pire est que toutes sont potentiellement bonnes puisque, comme l'introduction de ce texte en posait les bases, elles sont affaires de goûts ou d'orientation, parfois abusivement nommées « compétences » et, que le jugement qui les accompagne n'entre pas dans les catégories fondamentales du bien et du mal, mais simplement de l'évaluation du bon et du mauvais.

Fort heureusement, vous n'êtes pas, chers experts, qualifiés pour être magistrats au-delà de l'avis porté sur quelques pages d'un dossier de présentation s'évertuant à vous faire saisir l'indicible de ce qui fait un projet hors des critères économiques ; c'est à dire un projet fondamentalement et joyeusement inutile que l'on nomme « artistique ». Ce qui est tangible sous nous yeux fait en effet bien toute la différence avec ce que l'on ne distingue pas. Étant incapable de discerner les acariens tapis dans les poils de ma moquette, je ne les traque pas au jour le jour, à moins de me rappeler leur possible présence nocive à la suite de quelques éternuements et de vagues lectures généralistes soudainement collectées sur le sujet.
Il en va de même pour les formes d'expressions et d'actions s'exprimant devant vous, juges et correcteurs scolaires de l'État, et qui n'ont pas le talent de se faire mousser à la fraicheur revigorante de l'air du temps. C'est ainsi, ne nous lamentons pas.
Là où il y aurait plus à redire, ce serait, non au sujet des choix que fait telle ou telle délégation du membre proéminent de la culture qu'est le Ministère, mais plutôt au sujet de la légitimité des personnalités qui en composent le tissu serré.
À ce stade, ne nous jouez pas, chers amis institutionnels, la statue du commandeur.
Nous, ceux là peu coutumiers de vous faire la cour, de brasser à vos oreilles enchantées la phraséologie qui sonne avec délice dans le style du moment et que vous pensez juste, sommes malgré tout quand même un peu de la partie et depuis tout aussi longtemps que vous. Nous n'ignorons pas que, hors une certaine connaissance du terrain administratif acquise sur le tard ou sur les bancs de la fac, vous n'êtes ni plus ni moins qualifiés que nous sur le plan du jugement artistique. Nous, qui avons parfois la faiblesse de vous soumettre nos projets et pour principal défaut, de nous trouver de l'autre côté de la barrière. Eh oui, l'équilibre générationnel plus ou moins atteint par la force des choses, nous voilà les uns et les autres enfin dans nos clous. Nous savons pertinemment vous et nous, que nous sommes à la base, plus ou moins frères et sœurs d'armes, issus d'une même lointaine jeunesse et de parcours avoisinants. Tout à notre passion pour le spectacle vivant, nous nous sommes bien sûr parfois côtoyés au hasard des productions des uns et des autres. Nous nous sommes même lus parfois les uns les autres ; avons même, dans quelques cas, nourri une certaine admiration mutuelle alors que les difficultés et la méfiance n'avait pas encore totalement durci nos cuirs et nos cœurs ; et nous pourrions si nous l'avions souhaité, nous trouver avec autant de pertinence assis à vos places et dans vos sièges à l'heure qu'il est. Ex Jeune Garde ; auteurs prometteurs, metteurs en scène brillants, journalistes de passage, petits politiques ou futurs attachés culturels ; nous nous sommes déjà vus et nous nous connaissons en substance.
En tous les cas, nous savons et nous rappelons d'instinct qui vous êtes et d'où vous venez, qui que vous soyez, même quand nous ne vous connaissons pas. Sans doute, de ce fait, sommes-nous parfois plus gênants que de jeunes artistes plein d'avenir, les yeux naturellement embrumés de narcissisme, la poitrine bondissante d'ego, ne voyant en vous d'un œil intéressé, que sages barbes blanches et regard avisé ; parfois même, recevant avec émoi une tape amicale pleine d'encouragements comme peut l'être l'appui d'une épaule bienveillante. Dans ces conditions, il est évidemment plus difficile de nous faire le cinéma du consortium de professionnels compétents, tentant avec sérieux et humilité de dénicher la perle brillante de la dramaturgie de demain.

Non sincèrement, et cela me semble on ne peut plus naturel, quel que soit votre brillant parcours, aucun parmi vous plus qu'un autre issu du même chaudron, n'a la compétence de déterminer ce qui est bon ou mauvais, ce qui mérite d'être soutenu et ce qui ne doit en aucune façon l'être. Vous ne pouvez l'avoir, puisque tout notre petit milieu fraye avec plus ou moins de chance et de bonheur dans cet entre-soi que tout un chacun ici, fréquente de près ou de loin depuis tant d'années. Comme le rétorqua jadis en termes approchants, un potentiel président de la République à un autre, nous pourrions vous dire « Vous n'êtes pas les professeurs et nous ne sommes pas les élèves ». Ce à quoi, vous nous répondriez aisément et sans vergogne, « Mais vous avez tout à fait raison, Mesdames et Messieurs, les élèves ». En revanche et bien malheureusement pour nous, nous ne pouvons nier que c'est vous qui avez bel et bien le monopole du « beurre ». Encore une fois, nous sommes les mêmes, à un courage près.

CONSÉQUENCES DE L'ÉTABLISSEMENT D'UNE HIÉRARCHIE MÉRITOIRE SUBJECTIVE

S'il est certain que nombre d'entre vous, comme à l'époque de notre adoré Beaumarchais, ne se sont donnés que la peine, non de naître, mais de faire les reptations d'usage pour être là où ils en sont, un autre de nos auteurs chéris viendra également à mon secours par la voix blessée d'Arsinoé, pour vous clamer à la face que Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage. Pas plus que pour les mendiants que le système nous contraint à être, la fonction ne fait en votre cas, l'homme ni la femme.
Les béquilles que vous daignez parfois nous tendre lorsque nos productions vous semblent dignes de compassion pour les handicapés que nous sommes, s'avèrent être des pièges mortels semblables aux mâchoires de fer qui violemment saisissent la patte du loup aventureux. Rôdant trop à proximité des habitations respectables, les espèces de notre acabit sont, on ne peut plus officiellement, considérées comme polluantes et nuisibles. Néanmoins, il serait hâtif et injuste de classer définitivement sans suite le dossier de ces malheureuses créatures. Ce serait ne pas prendre en compte « l'appât » soigneusement disposé au cœur du piège que représente : La Subvention.
Attractive, méritoire, indiscutable sur son fond, elle est le morceau de viande réveillant l'appétit des naïfs ; satisfaisant celui des plus roués.

Qui bouffe donc à ce râtelier là ? Qui se loge, créé et vit de cette manne miraculeuse ? Les chers intermittents grevant le budget ? Pas sûr qu'il ne s'agisse pas toujours des mêmes et des moins audacieux. Combien coûtent les fonctionnaires d'État ? Des milliards d'euros cela va sans dire et comment en serait-il autrement pour assurer tant de salaires ?
Qui est prétexte à leur existence et leur maintien en place ? Les imbéciles de contribuables que nous sommes tous et dans notre domaine, les quémandeurs assoiffés qui espèrent encore avidement en l'État Providence.

Chers exécuteurs des DRAC et autres ministères, avez-vous le remords coupable de tuer par un processus parfaitement aseptisé, là où vous prétendez sincèrement ériger de glorieuses architectures de justice, de pensée et d'esthétique ? Quelle « solution finale » à long terme vous êtes-vous donnés comme but ? Seriez-vous les capos d'un régime létal doux ? Non bien sûr, vous êtes humains, bien trop humains pour ça.

Nous, qui par nos petites échappées de fourmis, de nos profonds terriers jusqu'au grand air, sommes une part de votre raison d'être ; vos employeurs en second en quelque sorte, croulons sous le patrimoine, survivons, comme les autres, gavés de culture et de diversité dispensées par vos soins. À quoi bon, en ce cas, revenir une énième fois à la charge sur ce sujet truffé d'ambivalences ?

Eh bien en définitive et en ce qui me concerne, ce n'est pas pour m'engager dans une croisade belliqueuse et soulager ma propre humeur à mon seul bénéfice par un flot d'injures revigorant. Je me suis, de longue date, largement fait à l'idée que nous n'avions rien à nous dire et que seule une modification des consciences par un choc violent s'avérerait salutaire. Pour ma part, je ne conçois réellement que la flibusterie, à laquelle malheureusement je ne m'adonne pas, comme moyen efficace de desceller vos coffres.

En fait, si j'abreuve ici l'aimable lecteur d'une éternelle diatribe, c'est que, comme il semblait inévitable qu'ils le fassent, vos agents, cher Ministère, ont dans la bataille, blessé au flanc, par un coup de Jarnac lâche et pervers, un ami cher. Par volonté vicieuse, maladresse, vexation, manque d'étude et de discernement ; par méconnaissance et stupidité oserai-je dire, vos coupe-jarrets de la Direction Régionale des Affaires Culturelles d'Ile de France ont créé une voie d'eau dans la coque d'une navire merveilleux baptisé Le Générateur, fermement amarré à la ville de Gentilly.
Fort heureusement, cet espace unique comme une expérience hors du temps, n'en mourra pas.
La liberté de création et d'échange qu'il offre et génère, en dehors de toute norme, suffira à pallier l'affligeant retrait de ces pauvres subsides. Le combat se situe pour l'instant ailleurs. Il est contre la bêtise. Bêtise de ne pas avoir les yeux, les oreilles, le nez et la tête pour appréhender et comprendre un îlot de cette valeur ; bêtise de ne pas regarder son histoire. Son déploiement en quelques années parle de lui-même et vos hautes instances ont eu en main les éléments factuels et précis permettant d'évaluer tant son champ d'action que son rayonnement culturel à l'échelle de ses moyens. Je n'ai pas à les rappeler ici.

Cher Ministère, qui devait tant être un havre pour moi qui veut créer, en plus de 30 ans, ce n'est jamais chez toi que j'ai pu trouver refuge. Tu n'es pas ma patrie ; tu n'es pas mon symbole ; tu es un père fouettard borgne et laid comme un cyclope fruste et vaniteux. Et là, une fois encore, tu viens de piétiner de ta démarche pataude une fleur des plus délicates. Tu prétends cultiver l'art authentique et quasi bio, mais dans les faits, tu te comportes comme un motoculteur d'exploitation intensive. Tu es un gros lourdaud. Tel un roi Midas transformant tout ce qu'il touche en académisme, tu cours naturellement à ta perte et ignorera toujours les vertus de l'impalpable et de l'indicible qui résistent à tes pouvoirs grossiers. C'est bien logique au fond ; comment l'organe d'un état pourrait-il approcher la marge sans se dissoudre lui-même à son contact et finalement disparaître ?

Ce courrier adressé à qui, à quoi … ? - peut-être à tous bien au-delà de toi - ne se prétend pas même être un petit pavé arraché à la jolie route jaune, pour être jeté dans les tristes ornières fangeuses - seront-elles jamais des mares pour l'opinion publique ? - se formant sous tes pas.
Une fois de plus et comme des milliers d'autres missives, il n'est qu'un grain de poussière, destiné sans doute aucun, à être balayé avec condescendance d'un revers de manche poli, avant même qu'il ait touché l'impeccable plateau de verre d'un vaste bureau débordant de dossiers.

Oui, bien au-delà de toi, géante pustule gonflée de parasites, j'en appelle à passer outre le cancer que tu représentes. Et si l'ablation de l'excroissance informe de nos désirs dont s'est gonflé ton pouvoir, semble hors de portée de nos faibles techniques, il ne nous reste qu'à vivre en ignorant la maladie dont tu es l'origine. Tu t'affaisseras et t'affaisses déjà, sous le poids de ta propre inconsistance. Baudruche gonflée d'apparences, tu perceras un jour sans même éclater en un notable fracas. Tu suintes et suppures d'ores et déjà de tous tes pores, comme un abcès trop mûr. Vienne le temps, bien vite, de ta dessiccation.
Asséchons la plante à sa base. Privons ses ramifications de l'oxygène que nous représentons et sachons planter autre chose.
Toute action de nos vies mène toujours in fine, à un choix de société. Inutile de nous en plaindre à d'autres qu'à nous-mêmes quand la pourriture se fixe et vient pervertir un corps sain. Sans doute l'avons-nous mal nourri. Aux artistes d'être meilleurs, aux publics de cultiver lucidité et discernement.
L'art n'est ni pédagogie, ni loisir et encore moins affaire d'état, je le redis tel qu'il apparaît à ma conscience. Il est un usage, une façon de penser et de réagir, une intelligence enfouie dans l'enfance et qui se cherche encore au cœur des émotions.

Être artiste n'est pas produire. En a-t-on besoin de nos pièces, de nos musiques, de nos conceptions graphiques comme si elles valaient pour elles-mêmes ? N'y en a-t-il pas assez et ne sont-elles pas, à peu de choses près, en définitive toutes les mêmes ? Quel marché invisible nourrissons-nous, aussi petits que nous soyons et à qui profitent ses retombées lucratives ? Ce qui fit de tous temps la différence entre les choses et perdure encore, c'est l'esprit qui nous anime. Lui seul est unique et donne leurs couleurs aux objets translucides que sont les œuvres humaines. Sans doute ne nous sentons nous pas encore assez oppressés en France, à la différence d'autres pays, pour nous remémorer que l'intention d'un acte fait sa valeur et son impact, bien plus que le résultat d'un geste réalisé dans la seule volonté de le faire exister. L'horreur ou la beauté siègera dans les nécessités mises en marche. Notre gouvernement, en se faisant tellement plus gauche qu'à gauche, en témoigne tristement. Que de drames et de ratages à force de ne pas se demander « Pourquoi ? »
Mais nous autres, nous satisfaisons de presque tout … en grognant modérément.
Que veut-il ce peuple français si jamais il existe, ainsi réduit à un désir commun supposé, dont chacun ignore au fond les termes ? D'autres sauront toujours répondre à sa place.

Être véritablement politique c'est refuser de le devenir tant qu'en sera autant corrompue l'essence même du mot.

Il n'y a pas de conscience civique à faire de l'art pour l'art, pas plus qu'il n'y en a à grogner sans mordre jamais. « Faire » vraiment pour soi ; se livrer à cet égoïsme salvateur sans prétexter personne d'autre comme justification à sa poésie franche, c'est, au bout du compte, mieux comprendre de quoi l'on est fait. Que chacun tente de s'y adonner, ne serait-ce qu'un tout petit peu plus, en profondeur, à distance des pudeurs de convention et un autre regard pourrait bien se forger alors, tout pétri des paradoxes de nos existence.
Le Générateur, loin d'être un animal échoué, est un de ces organes rares, un de ces instruments fins, qui permet, en-dehors des jugements faciles, de se demander qui l'on est à l'instant où l'on vit. Il était si aisé de frapper par une stratégie minable, une créature si spéciale, toute entière faite pour scruter le moment présent.

ÉPILOGUE

La grand-mère d'une amie proche avait coutume de dire du liseron, « le pied est à Rouen ».
Le langage populaire a même nommé « boyaux du diable » cette plante, tant rampante que grimpante, pour qualifier la tâche quasi impossible et titanesque d'arracher à la source l'implantation de cet envahisseur dont l'origine serait au centre de la terre.
Indéniablement décoratif par petites touches, il s'avère infiniment néfaste en ce qui concerne le développement des variétés d'autres espèces de plantes moins prolifiques, dont il attend la croissance pour monter à l'assaut de leurs tiges, s'y cramponner et les étouffer par la force des choses. Son système dévastateur de racines traçantes, sa vitesse de pousse, son opportunisme et sa propagation au contact d'un sol meuble, en font la plaie des jardins ornementaux et des cultures. Pire encore, le hachage en tronçons de ses rhizomes par le passage d'un outil, favorise sa multiplication à l'infini. Rapidement, le jardinier qui souhaite composer le paysage de sa parcelle à sa fantaisie, va trouver les délicates fleurs en entonnoir moins séduisantes et s'employer à détruire cet ennemi insidieux, sous peine de n'avoir plus qu'un monotone tapis de liserons à admirer sous peu. Il faut noter qu'à sa décharge, comme sans doute pour toute chose, cette plante volubile a néanmoins ses bons côtés, puisqu'on lui attribue des vertus laxatives et diurétiques.

La prétendue culture partout, sociale, diversifiée ça fait bien joli en apparence, jusqu'à ce que l'on se rende compte qu'il n'y a qu'un robot sans aptitudes aux nuances, à la tête de l'entretien des jardins.
Bien sûr, il y a de joyeux festivals d'été autant que de rues piétonnes et l'on applaudit à tout rompre à l'homogénéité monocorde de ce panel d'offres mille et mille fois répété sur tout le territoire. Cette année encore, on aura passé de chouettes moments au soleil !
Gorgées de bons sentiments, merveilleusement empathiques, les cultures occidentales acceptent tout dans leur girons, pour peu que le temps ait épuisé la tension du muscle à sa source. Le punk s'affiche docilement sur les placards des municipalités et les rappeurs rebelles serrent des pognes officielles sans sourciller.
Quel ennui, que cette variété là !
Le privé, quand il sait ne pas être ringard à force de pensée mercantiles, est pourtant à la source de bien des ressources humaines, loin devant les états qui ne sont qu'une forme parmi d'autres de gestions collectives. Le privé c'est soi en son for intérieur ; c'est le cœur de l'intime et de la pensée singulière. Oui mais l'Unité … ah ! le beau mot ! Ne voit-on pas le flux nauséeux de ce malaise là, qui découle de nous rendre uniformes à force de flatteries énoncées à propos de la « diversité « ? Évidemment, la diversité existe, mais n'est pas apparente. Elle n'est pas dans les couleurs de peaux, les communautés, les langues et les gastronomies qui ne sont que des variations humaines pleines de charmes mais sans distinctions à ce point si palpables. Nous sommes identiques de fait et de constitution bien sûr. L'autoproclamée diversité n'est que de surface ; une autre, plus pertinente, se trouve dans la multiplicité insondable des connexions de nos neurones. Il n'y a que dans le cerveau de chaque individu pris à part, que sont fichées les subtilités paradoxales et profondes de notions aussi importantes que l'égalité et le partage.

Par leur puissance physique sans rapport avec la finesse de l'écoute et du regard à échelle humaine, les états ne sont que force ignoble et barbare et leurs administrations sont assassines. Il ne peut en être autrement car l'individu qui leur accorde sa force de travail, participe d'un fonctionnement qui le dépasse et dont il ne peut raisonnablement mesurer les conséquences des choix qu'il favorise. La constitution structurelle de nos états géants engendre l'insincérité de part et d'autre du pouvoir politique et des populations qu'ils gouvernent. Et en effet, on ne doit pas la vérité à celui qui oppresse et érige la mauvaise foi en loi brutale et sans appel. Ainsi la méfiance soupçonneuse est-elle devenue le carburant des électeurs en démocratie, à force d'espoirs déçus et d'idéologies vaniteuses.

Pourtant, nous avons en nous et depuis notre naissance, le refus d'obtempérer, viscéralement attaché à nos gènes, face aux décisions perçues comme inadaptées ou injustes. Nous savons hurler depuis toujours notre douleur et notre frustration, jusqu'à rendre la vie impossible à nos bourreaux et à nos contempteurs. D'où vient que nos braillements, en une portion de vie, s'assagissent ? Faire bifurquer notre expression vers l'art ou la vie amoureuse, empêche-t-il de savoir crier toujours ?
Si ce n'est pas par la violence sanguinaire qui n'a mené chez nous qu'à faire le lit d'une autre caste, c'est peut-être par une réflexion exigeante, ronflante, grondante et partagée de tous les instants, que nous saurons renouer avec ce hurlement capable de faire reculer d'effroi l'oppresseur. Certes, il est bien fatiguant de vivre ainsi, dans l'attente que le cri surgisse. Mais l'usure à subir tout et n'importe quoi est bien plus épuisante encore. Et puis il y a cette joie toute enfantine, à s'opposer ; bien plus heureuse que la rage des armes. Nos brimades volontaires sont le fruit d'un dressage et d'une éducation, mais de toute éducation, il est possible de se défaire.

En refusant l'octroi d'un soutien misérable, symbole de condescendance et de mépris, en lieu et place d'une aide véritable, Le Générateur n'a pas fait montre d'orgueil mais a courageusement saisi au poignet la main qui le souffletait. C'est de ces gestes forts qu'il faudrait que nous soyons tous capables, tous les jours, chaque fois que l'insulte accompagne le rejet. « Ensemble » n'est désormais plus qu'un mot vague, destiné comme tous les autres à se voir vidé de son sens par de malins communicants. Passons-nous des mots ou, quand il est nécessaire, tâchons d'y faire surgir le regard et le cri. Nous savons tous d'instinct lire et entendre sur des lèvres closes, comprendre des yeux éteints, interpréter des visages meurtris. Nul besoin de défiler pour savoir que nous pourrions nous unir, car unis, nous le sommes par la force des choses. Profitons en … ou pas, mais sans digresser plus avant quand nous savons tous bien ce qu'il nous faudrait faire. Les nourrissons qui dans les cachots de nos âmes sommeillent à contre cœur, eux, le savent assurément.
Un jour prochain, les laisserons-nous à nouveau brailler d'une voix stridente à l'unisson ?

David Noir  Juin 2015

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 LE GÉNÉRATEUR, lieu d’art et de performances libre et indépendant, a été inauguré en 2006. C’est un espace de 600 m2 délibérément ouvert et minimal, situé dans la ville de Gentilly, à la lisière de Paris 13ème. Le Générateur se dédie à toutes les expressions contemporaines,  particulièrement à la performance et aux arts plastiques. Il donne la priorité aux formats artistiques atypiques. Ses orientations sont dessinées par une équipe soudée, infatigable et passionnée, sous l’égide de sa directrice artistique, Anne Dreyfus.

En 2014/2015, Le Générateur a accueilli 120 artistes, a accompagné 12 artistes dans leur création et production, a présenté 70 performances, 4 concerts, 1 exposition, a accueilli 22 résidences de création a reçu 4 festivals (Jerk Off, Faits d’Hiver, Sonic Protest, Festival Extension)
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Voix de la disparition

David Noir - Fauve de cinéma
David Noir - Fauve de cinéma - pastel

Les artistes crèvent. C'est ce que je crois, au-delà d'une formule de comptoir (bien que l'on parle sûrement assez peu des artistes aux comptoirs), prononcée à l’emporte-pièce. Ils crèvent comme tant d'autres espèces animales qui voient leur territoire se restreindre à cause de l'envahissement de leurs terres par les hommes. On transforme leurs espaces sauvages en parcelles cultivables ; on défriche ; on abat. On s'expanse et on s'installe en famille, en groupe sociaux bien organisés pour entretenir des cultures agraires. On repousse les limites de la sauvagerie. On crée des réserves pour pouvoir continuer d'admirer sous contrôle, en toute sécurité, l'oeuvre de la nature humaine à travers eux. C'est ça la « culture » au sens social ; c'est ça les réseaux sociaux ; c'est ça la communication. Bien sûr, certains/es parmi eux/elles, plus utiles que d'autres, s'apprivoisent, deviennent des animaux domestiques et finissent par constituer de vastes troupeaux de créateurs à la demande. Pas compliqué de leur tondre la laine sur le dos à ceux-là. Ils ont accepté d'évoluer comme ça. La domesticité a inhibé leur instinct de fuir le danger. Leur tempérament grégaire s'est accommodé des dernières nécessités du patrimoine : créer de nouveaux publics, de nouveaux pôles, de nouvelles populations en harmonie avec ce que les gouvernements tentent avec moins de succès que les entreprises de Silicon Valley, de saisir : l'air du temps. On les nourrit à coup de quelques poignées de granulés, d'aliments de synthèse sous la forme d'une fragile reconnaissance sociale ou d'un peu d'entre-soi revigorant. C'est utile un artiste, quand il sert aux développement d'une cité. Quand il fait sa part de socio-culturel, quand il éduque et qu'il initie autrui à l’épanouissement de soi, en acceptant d'y sacrifier son identité féroce d'origine, déjà bien émoussée par le compromis du quotidien. Seulement, ils ne sont plus des artistes alors. Ils sont comme tant d'autres, les moutons d'une nation. Bien entendu, certains parmi eux, se révèlent plus bio que d'autres. Mieux alimentés, plus sainement. Ceux-là donnent encore mieux le change. Ils sont un peu privilégiés et se vendent bien plus cher. Il n'existe pas encore de label eco « artiste authentique », mais ça ne saurait tarder. Pour l'instant, ils ne sont que visiblement mieux mis en avant, sur des rayonnages plus amènes. Ils sont parfois consacrés par des prix et dans le meilleur des cas, ont des têtes de gondoles rien que pour eux, des galeries positivement identifiées, des théâtres grandioses. Je n'aurais réellement rien contre, si au moins une petite majorité d'entre eux faisait montre d'un peu plus de perversité vis à vis de ce système. En profiter, oui ; ne pas favoriser son délitement à partir de sa situation, c'est dommage. Au bout du compte, rares deviennent ceux chez qui la sauvagerie ne finit pas par être jouée, à défaut d'avoir suffisamment désiré en conserver une trace. Désormais pipeau et posture bidon, créativité relative, un lointain souvenir de la sauvagerie d'être se fossilise dans les replis immémoriaux datant du temps de leur véritable désir de création. Car il est vrai que rien n'est plus simple que d'en feindre le ressenti prégnant en toutes circonstances médiatiques. Je ne dis pas qu'il n'y aurait plus une seule fibre authentique chez eux ; je dis qu'ils en ont simplement gardé l'empreinte. Les fantômes des gènes originaux sont là, mais ils ne peuvent servir à rien.

Nulle instance culturelle, quoique se pensant bienveillante, ne songera à les rendre à leur nature une fois les avoir aidés à se développer dans de bonnes conditions, comme on relâche des espèces menacées dans leur milieu après les avoir remplumées un peu. Et puis on les bague ; et puis on les suit, sans trop les perturber.

Moi ça ne me dérangerait pas d'être bagué, déjà estampillés de tant de numéros comme nous le sommes. Non. Un de plus, qu'est-ce que cela me fait ? Il faut naïvement croire qu'il existe encore un coin où se cacher pour craindre le classement, la numérotation et l'estampillage. Non, au contraire, qu'ils y aillent ! En revanche, pour prix de ma capture, je veux que soient entretenues ou restaurées quelques parcelles de mon milieu d'origine. Qu'on s'y efforce et qu'une fois fait, on veille à désinfecter cette nouvelle contrée facticement vierge, de toute présence parasite, de tout ce qui indûment y pullule.

Voilà ce qui serait, selon moi, un véritable projet de sauvetage d'artistes : le monde est ce qu'il est devenu, d'accord ; on n'y peut rien, oui. Mais comme quand même, c'est beau, une pulsion vitale, un peu comme un félin dans la brousse ou comme une girafe qui chaloupe, eh bien il serait utile de les identifier ces artistes primitifs et en premier lieu, d'apprendre à le faire sans trop d'idées vagues ou partisanes sur ce qu'ils devraient être. Et là, la première réponse qui viendrait, ça serait : tout sauf des acteurs sociaux. Et là, on commencerait par regarder d'abord ceux ou celles qui ne savent pas ou ne veulent pas s'inscrire dans ce paysage citoyen. Ceux ou celles qui ne pensent pas qu'il faut de l'art partout ; parce que dans ce cas-là, il n'y en aura plus nulle part. Ceux ou celles qui trouvent que c'est une horreur insupportable que de vouloir rendre les transports sympas en y faisant bosser des pros du street art de convenance ou de la bande son ludico trop chouette pour annoncer les stations de tramways parisiens aux voyageurs que ça irritent, à force. Parce que oui, le singulier, l'artistique, ça irrite à force. C'est même fait pour ça. Si on en vomit partout, comme de l'esthétique magazino-graphico-urbaine, eh bien l'art, le peu d'art qu'il y avait là-dedans, dans cette malheureuse petite connerie faite avec si peu d'âme, le projet comme on dit – eh bien il disparaît. Plus rien dans le geste. Vidé. Plus de geste. Non, un tramway, c'est un tramway. Ça transporte des voyageurs, c'est tout. Ça nécessite d'être vaste et confortable, mais pas d'être sympa.

Mais bon, bien souvent, c'est trop de travail pour les scrutateurs curateurs de la culture de terrain ; trop d'attente et de soins distants en perspective pour se préoccuper de repeupler savamment les forêts d'individus les plus vierges possible du contact des soigneurs, jusqu'à les avoir un peu oubliés.

Quant à la grande masse des autres, les spécimens entrelacés en permanence au lien social généraliste, leurs cornes sont écornées dès l'apparition des bourgeons, leurs défenses et crocs sont précautionneusement limés, leurs griffes arasées pour plus de prudence. Ce sont, ne l'oublions pas, des animaux destinés à l'élevage.

Alors, bien sûr, entre ces fruits mûrs à souhait quand ils viennent du dessus du panier, ceux trop verts, cueillis prestement à la va-vite au sortir des écoles d'art et les splendides créatures exotiques importées chez Fauchon, il reste encore quelques loups solitaires errant dans le froid. Parfois on les trouve aussi en faibles meutes faméliques, non loin d'autres plus paisibles, bramant à la belle saison, en courtes hardes rassemblées. Ainsi, les bêtes de cheptel plus ou moins clonées, sont devenues fruits d'exposition bien emballés, tandis que d'autres, farouchement hostiles au compromis, courent encore debout sur leurs pattes vacillantes. Pressées sur leurs étals, les meilleurs baies de culture savent se serrer les coudes jusqu'à l'heure d'être consommées. On assiste là à l'inédite et remarquable métamorphose d'un animal de consommation courante en fruit de corbeille de table bien disposé sur une jolie nappe cirée.

Quant aux loups, ours, grands cervidés, hyènes et autres bêtes légendaires, ils n'ignorent pas que leur temps est compté. Il arrive qu'ils s'entredévorent par nécessité, mais ils trouvent bien plus d'économie d'énergie à pratiquer quelques prélèvements dans le troupeau apprivoisé, qu'ils savent parqué non loin des villes. Les attaques contre leurs ex-congénères sont fulgurantes ; souvent échouent, mais une fois sur dix, grèvent efficacement ces réserves de nourritures enclôturées, qu'elles soient ovines ou bêtement céréalières. Car plus encore que contre les humains calculateurs, c'est vers ceux broutant, s'épanchant avidement sur leur sol que doivent se diriger les raids salvateurs. Asséner le coup de grâce à un artiste usurpateur, c'est à coup sûr priver l'exploitant national de sa pitance et endommager son système de production intensive de joyeux créatifs.

Vous qui vous reconnaissez peut-être, aussi rares et en voie de disparition que vous soyez, dans ces félins encore lucides, dans ces pachydermes fièrement destructeurs de récoltes, je vous en prie, tuez de temps à autres, quand l'envie vous en prend, à l'occasion d'un vernissage de fortune ou d'une première convivialement organisée, un faux artiste, pour le plaisir de démailler la chaîne de construction de petits bourgeois en herbe doués pour la communication. Vous trouverez dans sa chair, bien qu'elle soit considérablement affadie, suffisamment de sels minéraux pour au moins vous aider à passer l'hiver, satisfait de votre besogne. Volez, pillez, piétinez, massacrez, ne serait-ce que pour la sensation de vivre ; prenez à la gorge, dès que l'occasion se présente, une de ces créature servile qui aurait désappris à exprimer sa rage et sa vérité au nom d'une éthique bon marché de bestiau de boucherie. Repaissez-vous de sa cervelle dégénérée ; n'hésitez pas à vous montrer charognard vis à vis de ceux que vous sentez déjà copieusement équarris par le système. Le regard lourd, le souffle haletant et du sang aux coins des babines, voilà les signaux fiables qui, au hasard des rencontres, nous indiquerons parfois qu'il faut nous reconnaître. Réchauffés de ces clins d'oeil à nos existences légitimes, nous apprendrons ainsi à l'avenir, à faire de plus amples victimes parmi les égarés de ces transhumances sans sujet et rendre de l'espace à nos propres regards.

Et si un jour, il arrive à l'un/e de nous, par miracle et sans trop de bassesses, de parvenir en tête des charts, que le profit nous en soit grand … ! … du moment que dénué du moindre scrupule, soit maintenu vivace en nous l'instinct, non de procréer ou de nous reproduire suivant le modèle d'un autre, mais d'instiller partout le génome qui nous est propre, sans souci de l'hécatombe qu'il pourrait heureusement provoquer par son ingestion vénéneuse. Frères et sœurs de la jungle, pour peu que vous existiez, laissons aux humains leur honneur imbécile, rejeton de leur vanité et dans une commune absence d'éthique, survivons, tant qu'il est possible, pour leur nuire et pour exister.

SCRAP Diary – 01 / Et volent les poissons …

SCRAP-DAVID NOIR-01
SCRAP-DAVID NOIR-01
David Noir - Collage SCRAP 1

Au cours d’une vie, on ne compte plus les moments où l’on n’est pas soi-même. Même tout seul, on peut avoir le sentiment de n’être pas en phase avec son être profond. On ne s’écoute pas. C’est plus tabou encore que de rêver violer des jeunes filles ou de fantasmer sur les corps des enfants. On ne se rêve pas. On a trop peur que ce soit un crime. Heureusement qu’il y a le masque pour aider à être. Mais on ne le respecte pas toujours. On n’ose pas lui donner son relief, en révéler la forme. Les acteurs de ce fait, sont bien souvent d’un ennui mortel. Ils ont tout entre les mains mais n’en font rien ou presque. Ils jouent juste proprement leur rôle. Ils s’infligent le devoir de servir, les pauvres. Quelle misère d’être un clown refroidi ; une viande froide en exposition dans la vitrine du mauvais traiteur.

Je sais combien c’est dur, mais il faut penser moins et ambitionner plus quand on s’octroie cette liberté. Elle ne se prend pas à demi. Ah oui ! Pauvre Jacques ! Ses demoiselles de roquefort ne sentent plus la rose, tant on en fait un fromage, par exemple. Une œuvre d’art, une fantaisie enchanteresse et puis vient soudain une étagère où poser l’œuvre et c’est fini.

Le culte de la beauté est une nuisance et la culture, une usine de conserves.

Comme si le but d’un artiste était d’étoffer la Fnac. Télérameur, sois maudit ! Elle pue, ton adoration des reliques.

Heureusement qu’une fois de temps en temps, quand on trouve l’énergie de passer à l’attaque, on arrive à arracher des lambeaux aux œuvres comme le ferait un brochet ou un piranha ; à tout passer au pilon, à tout réduire en molécules de création. Et alors là, c’est reparti. La poudre du père Limpinpin se réactive.

Le « pinpin », d’après le Wiky, désignait au 17 ème siècle, un homme crédule. Va pour l’andouille émerveillée face à l’illusion. J’en suis. Mais au diable, le/la collectionneur/neuse de beaux instants. Laisse-les donc échapper trou du cul ! Tu ne vois pas qu’ils dépérissent comme des oiseaux en cages tes précieux souvenirs ? Ouvre ta tronche et fais qu’ils rejoignent la matière. Dans le fantasme, tout est bon !

Colle-toi-z-y au lieu d’en avoir peur ; au lieu de vouloir être « quelqu’un » par tout ce que tu accumules. C’est parfois bien de mettre de côté, mais arrive le moment où il faut tout ressortir de ses placards ; tout foutre en l’air, en bas, en haut ; tout jeter en l’air pour que ça vole. Que ça s’agglutine et profite au renouvellement sanguin du monde, comme des sels minéraux et non comme des archives de la nécrose. La culture ne doit pas être l’adoration ou pire encore, le commerce vaticanesque des objets du culte, car tous les cultes sont mortifères ; tu le sais ça, voyons !

On l’a oublié ; ça paraît loin cette stupide insouciance, mais un jour, on se retrouvera, tout le monde ensemble ; on passera en force les guichets des banques et on fera voler les registres pour le plaisir de leur donner du travail. Il paraît qu’on en manque, hein chéri ? Ça ne serait pas méchant, n’est-ce pas, puisque tout est sur ordinateur ? Ce ne serait pas comme violer leurs maris et tuer leurs femmes, non ? Je ne sais pas. J’ai pas la notion du bon ordre des choses, mais toi, tu peux me le dire peut-être ?

On puise sa vie dans ce qu’on a vécu, pas de ce qui embarrasse le grenier ou décore sa tanière. Il en va de même pour les gens. Soi-même n’est pas une construction en dur.

Régénération - phase 1. Le collage gêne. Il faut savoir se mettre à la déchetterie pour bien renaître de ses Sandres. Non pas Didier et sa l'ayatollah Khomeini France aise. Plutôt le poisson carnassier et ses dents acérées de loup. « À mord, à mord je t’aime tant ». Déchiquette, tu digéreras mieux. Colle hic néfertitique et gros minet ! Il faut bien s’ingurgiter les chats pitres de l’Histoire, même si certains nous restent en travers de la gorge, pour que Chie dans la colle aboie. Couché !

Arrête, arrête voyons. Et volent les poissons carnassiers … brrr !

Journal des Parques J-10

Cet article fait suite au post J-11    

loup_agneauExiger, exigeant, exigence. Le mot semble s’adoucir au travers de ses déclinaisons jusqu’à tendre vers une notion plus qu’acceptable. Ne parle-t-on pas avec respect d’une haute exigence, tandis que l’implacable j’exige semble faire froid dans le dos de beaucoup. Il s’agit bien pourtant de la même racine.

Le Loup et l'Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l'allons montrer tout à l'heure. Un Agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure. Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage :  Tu seras châtié de ta témérité. - Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu'elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d'Elle, Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. - Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l'an passé. - Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère. - Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. - Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens : Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers, et vos chiens. On me l'a dit : il faut que je me venge. Là-dessus, au fond des forêts Le Loup l'emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.         

La Fontaine, Les Fables

… animal plein de rage … Tu la troubles … je tête encore ma mère … Sans autre forme de procès.

Assurément, La Fontaine n’a pas l’intention de rendre son loup sympathique à nos yeux. Je dois dire qu’il l’est d’une certaine façon aux miens. Je n’ai rien contre cet agneau doué de logique, argumentant plutôt bien et de bonne foi. Seulement, aussi féroce qu’il soit, je comprends ce loup anthropomorphique dans ses pulsions agressives. Il n’est loup dévorant que pour la forme de la fable, mais au fond, il vomit sa haine de la société, lui le paria présenté comme solitaire et non en meute, sur l’agneau malchanceux de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne fais pas l’apologie de la haine pour elle-même, ni de la vengeance, mais, le monde n’étant pas simplement divisé en bons et méchants, j’entends son ras le bol de servir de tête de turc à la société des hommes, qui ne se prive pas, elle aussi, d’égorger les moutons, qui eux, dans un cas comme dans l’autre, n’ont a priori que le tort d’être nés ovins. Nous serions donc en face des victimes idéales. On est en droit de se demander alors qui, de La Fontaine ou du loup est de plus mauvaise foi dans cette fable que j’aime énormément, mais qui me semble, pour illustrer l’injustice et la cruauté abusive, bien mal choisir ses exemples.

Comment oublier que l’incarnation des puissants est un loup s’attaquant au cheptel des bergers et non un monstre à la violence gratuite ? À moins que l’esprit malicieux et subtil de l’auteur, ne nous conduise à penser que les puissants ne le sont que parce qu’on leur en donne le pouvoir (en l’occurrence, la situation). Les moutons aussi nombreux soient-ils y peuvent-ils quelque chose ? Pensent-ils même un instant à s’en préoccuper ? Eh bien, non. Ça ne les concerne pas, jusqu’à ce qu’un loup famélique et rôdeur vienne s’en prendre au plus faible d’entre eux. Iront-ils manifester ? Feront-ils la révolution contre les pratiques injustes à l’encontre de leur espèce de la part des loups et des hommes ? Je ne crois pas. Moutons ils sont, moutons ils resteront, même s’il leur arrive un jour de partir en trombe comme un seul … mouton, dans un mouvement de panique parce qu’un coup de feu ou le bruit du tonnerre les aura mis en déroute. Ainsi sommes-nous le plus clair de notre temps. Tant que nous pouvons paître tranquillement et que l’herbe est grasse, que demande le peuple ? Rien, me semble-t-il. Seuls les ennuis et les tracas nous poussent à agir et encore, appelle-t-on ici action, le fait de se regrouper en masse pour exprimer nos mécontentements individuels. Ceci manque d’exigence.

Le loup seul, dans cette affaire fait preuve d’exigence, même si nous la jugeons abusivement autoritaire. Mu à la fois par la rancœur et par son instinct, il fait valoir ses prérogatives. La seule différence avec l’agneau et le berger, soigneusement mis à l’écart, est sans doute que le puissant animal est doté par la nature des outils adéquats. Faut-il en conclure ou plutôt, comme c’est le cas de la fable, poser en préambule que « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ? Ne serait-il pas plus juste de mentionner plutôt la raison du plus fourbe. Le seul pervers et authentique sujet de l’histoire est l’homme, à peine évoqué accompagné de ses chiens, mais qui n’apparaît pas. Comme tout bon politique, il sait qu’il ne faut pas intervenir ouvertement au moment des faits, mais bien plutôt les dénoncer pour mieux en décrier les boucs émissaires ou les responsables, après coup. La manœuvre aura ainsi tellement plus de poids sur les pauvres moutons ravis de se persuader que le berger, dont il ne voient régulièrement que la bonne mine rougeaude et son chien qui fait quasiment partie de la famille, sont là pour les protéger des dangereux prédateurs. Sont-elles si nombreuses que ça, ces féroces menaces sur pattes et les bergers nous en défendent-ils vraiment ?

Oui, exiger fait peur. Réclamer ce qu’on estime être son dû demande force et courage. Et à moins de vouloir envahir la Pologne, exiger ne me semble pas si indigne que ça lorsqu’on devient fatigué d’incarner l’éternel rôle du méchant récriminateur. De là à être assimilé aux loups dont on sait qu’ils sont plus craintifs que cruels, pourquoi pas lorsqu’on est solitaire et parfois peu enclin à sociabiliser ?

Il y a « loup » et « loup », n’est-ce pas ? Mais il y a aussi plus souvent buffles piétineurs et serpents embusqués que loup. Quand le projet est de survivre, plus que vivre, à travers sa création incessamment malmenée, tout comme dans la fable détaillée par ma lorgnette, il n’y a plus de débats qui tiennent, plus de discussions qui aient lieu d’être. On accepte les choses en l’état ou on quitte la partie. Passé l’âge de la majorité, je ne connais plus d’agneaux en matière de relations sociales. Cessons de vouloir croire à l’idéal innocent en dehors des conflits armés, des agressions gratuites ou des régimes totalitaires. Pour qui a l’ambition de se sortir de ce facile archétype, du commode « J’ai rien fait », il ne suffit pas de se remettre en cause, comme il est devenu trop facile d’en parler, mais il est nécessaire, au risque d’être moins glamour et sympa, d’assumer d’être un loup, non comme un symbole d’autorité réducteur, mais comme un animal ayant ses besoins et le faisant accroire.

Dans le paysage, beaucoup de bergers, pas mal de petits reptiles, certes quelques loups égotiques infréquentables et un maximum d’ornières et de cailloux sur le chemin rarement déblayé au-delà du palier de chacun/e. Voilà le panorama de nos riantes contrées que l’on découvre, lorsque l’on met le pied à terre. Il faut débarrasser et balayer soi-même les préjugés des autres quand on décide de fouler les chemins de traverse. Dans ces zones reculées, la faune carnassière se fait plus clairsemée et pour cause, l’élevage y est moins intense. Autant le dire, ce n’est pas un scoop, la création artistique mise au jour à petits coups de piolets et de balayette n’intéresse pas grand monde. Pas forcément très spectaculaire, l’archéologie de soi. Il faut s’y pencher de près pour y discerner quelque chose. Personne n’est obligé de transpirer pour y accéder. Il y aura toujours les grands gestes, les festivals mondiaux, les œuvres spectaculaires, les nourritures de l’admiration pour se rengorger de son besoin d’art. Nul besoin de s’aventurer sur des îlots arides et aux abords incertains aux yeux d’une trop grande majorité. C’est par essence, le lieu de la fameuse « prise de tête » qu’il serait inutile, nous clame le bon sens, de trop exercer. La différence est dure à faire entendre, même au niveau de ses proches qui aimeraient s’attendre à davantage d’accessibilité à chaque spectacle, entre l’art qui se vend, et c’est tant mieux et celui qui se cherche aux antipodes de toutes lois.

Il y a pourtant des lois formidables ; je ne les rejette pas toutes. Les lois de la physique et parfois du physique. Les systèmes mathématiques de la musique, autant que les incontournables règles de l’attraction des corps. Au même titre, l’artiste en production est régi par les lois de son fonctionnement. Refuser de les comprendre, faire mine de les ignorer ou de les respecter au nom de l’innocence de l’agneau qui ne faisait que passer par là, est très mal appréhender la création. Les trop souvent entendus, « Je n’avais pas compris ça » ou « Je ne savais pas que » n’ont pas grâce aux oreilles de qui organise. Il fallait « savoir », il fallait faire la démarche de comprendre. C’est, comme qui dirait, inclus dans le lot du travail. Il n’est envisageable de discuter les choses que sur une base de connaissances communes. S’informer sur les frontières qui encadrent un projet et la teneur de ce qui s’y joue réellement est, à mon sens, un minimum et c’est dans ce but que j’écris et communique. Face à tant d’exigence, le repli mutique est souvent la réponse. Alors, sans plus de propositions concrètes, inventives, tangibles et efficaces, eh bien oui, le loup l’emporte et puis le mange sans autre forme de procès.

Plus le temps pour l’inconséquence, les réserves, la tiédeur ou les hésitations. Il est indispensable de l’admettre, la mise sur pied d’un projet de création, quel qu’il soit, exige une implication sérieuse, certes hors norme et peu courante, mais tout le monde sera d’accord, je crois, en tous cas je l’espère, pour accepter l’idée que créer n’est pas une activité lambda.

De ce point de vue, l’erreur fondamentale de l’agneau est sans doute d’avoir eu, du haut de son innocence qui devait lui donner tous les droits, la fatuité de penser que la nature, en dépit de sa diversité et de sa fantaisie, ignorerait les lois. Dans aucun domaine sérieux, la naïveté n’est un droit.

Journal des Parques J-11

E la nave va - Federico Fellini - 1983
E la nave va - Federico Fellini - 1983

Même les personnes les plus averties et les plus compréhensives peuvent avoir du mal à se figurer l’étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose le convoi que représente un projet comme Les Parques d’attraction. Je ne cherche pas, disant cela à larmoyer, ni me faire plaindre ; ce qui ne me serait réellement d’aucune utilité, pas même en tant que cataplasme de l’âme. Un massage consciencieux serait plus efficient, la gratification concrète étant, la plupart du temps, bien plus régénérante qu’un vague mouvement de compassion.

Loin de moi de vouloir qu’on identifie mon embarcation à une galère. Se trouver pris dans la tourmente naturelle des éléments n’a rien à voir avec l’accident. Un navigateur ne se considère pas dans le pétrin en ayant choisi de se lancer dans une transat. Seulement, ça n’est pas une croisière et il est indispensable de le rappeler et de commenter régulièrement ce point, avant tout pour soi-même, afin de ne pas être oublié et devenir un objet flottant identifié mais négligeable sur l’océan. Je ne sais pourquoi - sans doute par étroitesse de vue et relativement au champ très limité de nos préoccupations individuelles - mais tous et toutes autant que nous sommes, oublions très facilement ce qui anime les autres. Ce n’est pas que ça nous indiffère, mais on préfère ne pas trop en savoir sur le quotidien d’autrui ; que ça ne devienne pas à ce point familier. Ceci, à mon avis, explique en grande partie le succès de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, qui permettent tous deux de lancer régulièrement des flacons de 5 ml à la mer, juste histoire de faire signe et de se tenir informer que l’autre, le/la collègue, l’ami/e, n’a pas fait naufrage, n’a pas été submergé/e et noyé/e dans la houle. C’est rarement sur ces plateformes que quelqu’un exprime qu’il est en perdition. Je rassure les plus inquiet/es, ce n’est pas mon cas. Un journal de bord est néanmoins fait aussi pour témoigner des réalités telles que nous les traversons. Ce n’est pas vraiment thérapeutique et ne constitue pas une alternative à la psychanalyse ; ce serait plutôt de nature scientifique. Le journal permet, outre la relation du voyage et la description des découvertes, un compte rendu de l’évolution de sa position, de la température, de l’hygrométrie, de la force et de la direction du vent, mesurées au quotidien. Coïncidence ou logique étymologique lointaine, il est intéressant de noter que la seconde acceptation du mot français « relation » au sens du rapport humain, se traduit par « relationship » en anglais, où ship signifie état ou qualité, alors qu’employé isolément pour lui-même, il désigne un bateau. Ce sont les mystères poétiques du langage qui, même si les rapprochements entre les termes s’avèrent abusifs, constituent de solides passerelles pour l’imaginaire et la cristallisation d’un monde de l’esprit. Toute la puissance créative du jeu de mots en témoigne.

Manœuvre au millimètre donc pour ne pas risquer d’échouer. Je me souviens avoir été très impressionné regardant la télévision, par la précision, le degré de collaboration et la méthode dont devaient faire preuve chaque jour les éclusiers du canal de Panama, pour haler et maintenir dans l’axe, grâce à l’utilisation de petites locomotives, des paquebots ou porte-conteneurs de plus de 100.000 tonnes, frôlant les bords du canal, la coque éloignée du béton de quelques centimètres à peine. Je ne prétends pas effectuer un travail de Titan comparable à moi tout seul, mais je revendique l’exactitude du jonglage sous toutes ses formes, pour parvenir à ce que chaque projectile passe à grande vitesse - le temps étant compté - à travers un orifice de dimension à peine plus large que lui, sans qu’aucune fois il n’en effleure le pourtour. Il est bien dommage qu’en matière de production de projets, aucun réglage ne soit valable une fois pour toutes et qu’il faille recalculer son angle de tir pour l’adapter à chaque fois aux situations nouvelles. Sur ce plan, il n’en manque pas et toutes  sont inédites par les formes qu’elles prennent.

J’ai réalisé l’importance de la gestion de tous les facteurs, sans exception, dès lors que je n’ai plus travaillé en compagnies. Non qu’elles furent des modèles de sophistication tactique, de très loin pas. La vacuité et les carences à tous les postes rendaient ces édifices hautement fragiles. Seul le miracle de l’énergie collective soudée en un axe unique a permis de passer en force bien des barrages et d’arriver peu ou prou à nos fins. Le seul réel problème fut le même à chaque fois ; un problème, à mes yeux, d’ordre artistique : s’évader du cabotage (à ne pas confondre avec le cabotinage, tous et toutes étant d’excellents interprètes ; celles et ceux ayant le moins d’expérience y palliant avec leurs avantages personnels mis au service d’une bonne intelligence scénique). Quitter la côte donc, mais pour aller vers où ? Le large, l’aventure humaine où le désir de s’embarquer ensemble supplanterait le besoin de sécurité, tant affectif que matériel, recherché ailleurs. Autarcie et flibusterie étaient mes plus profondes aspirations et mes mots d’ordre. Je sentis alors que la machine se grippa, se crispa pour ainsi dire, en réaction à mes discours et je décidai d’abandonner le navire. Pour vaillant qu’il avait l’air, il était désormais à mes yeux, déjà rongé par les termites. Personne en particulier n’en était la cause, simplement nos chemins bifurquaient en raison d’ambitions divergentes.

Depuis je sais - et le savais dès ces instants -, que mon désir de théâtre, que l’on percevait à cette époque, je crois, comme communicatif et ouvert, serait désormais perçu comme sévère et intolérant à l’égard de ceux/celles qui, bien qu’acceptant d’y prendre part, refuseraient certains aspects de ma vision des choses. J’avais habitué mes camarades à autrement plus de largeur de vue. Chacun/e est libre évidemment, mais pardon si aujourd’hui, à la question, « Pourquoi nous choisir ? », je réponds « Pourquoi en être ? ». Quiproquos de fond ou malentendu dommageable, je n’ai pas quitté un quai sympathique mais au désir d’expansion restreint, pour jouer avec un voilier miniature dans le bassin du jardin du Luxembourg. Je réserve ces aventures palpitantes pour mes jours de régression grabataire à venir.

Cet apparent revirement n’est que de surface. Je n’ai jamais eu qu’une quête, obtenir ce que je cherche de la façon dont je le veux. Qu’on me force à transiger et je largue les amarres pour d’autres cieux, triste mais en cohérence avec mon désir. J’ai appris récemment à propos du développement de la personne, que l’autonomie différait de l’indépendance, par le fait qu’elle supposait intégrer l’expression du besoin de l’aide d’autrui, là où la seconde se contentait d’entreprendre de se libérer de ses chaînes. Cette remarque intéressante m’a beaucoup interpellé et fait réfléchir. Le résultat de cette réflexion est que je ne jouis actuellement d’aucune des deux. Ne pas en jouir ne signifie pas qu’on n’y a pas accès. C’en est même l’exact opposé. Si je n’ambitionnais aucun « débordement » artistique, je serais, autant que chacun/e peut l’être dans le contexte de la vie moderne, à la fois indépendant et autonome. Seulement un désir hors des clous, visant justement à l’acquisition absolue de ces états, oblige à remettre ses gains sur le tapis. Espoir insensé de rafler le jackpot et faire sauter la banque, mais espoir tout de même, ce qui, à mon avis, est mieux que de ne pas en avoir du tout, hormis celui de gérer son petit commerce d’affects et de biens matériels. Je sais pertinemment les risques à la clef de tels chalenges. Nous sommes beaucoup trop habitués à identifier l’art par les exemples rarissimes, au regard de l’histoire, qui s’en sont sortis indemnes et même quelque fois, fortunés. La majorité ne connaît jamais cet aboutissement glorieux. Isolement et clochardisation relative sont le lot courant des acteurs du secteur en question. Les illusions en la matière sont nocives.

Alors, « au prix que ça coûte », comme dirait l’autre, eh bien oui, j’exige, (le vilain verbe capricieux, complément de son noble substantif, "exigence", composant ainsi un des plus ambivalent binôme, est lancé) non qu’on s’approprie mon chemin comme un fidèle, mais qu’on se donne les moyens d’en comprendre les tenants et les aboutissants, autrement qu’à la lumière de son seul prisme personnel, si tant est qu’on veuille me venir en aide. Je ne demande rien d’autre que l’effort non feint, de cette compréhension. C’est là la teneur de mon désir d’autonomie ; c’est dans cette mesure que je demande de l’aide. Après, chacun/e fera bien selon son cœur si la nature de ce qu’il/elle a compris de ma démarche fait retentir en son for intérieur, un certain écho à sa propre vie et à son désir d’art.

À suivre …

Journal des Parques J-15

La_pêche_aux_corps_mourants-David Noir01
Sonia Codhant, David Noir - Microfilms - La pêche aux corps mourants - Définitives Créatures - David Noir
Mobile Dick

Aujourd’hui, mer calme. Pas d’huile, simplement, calme. Ça ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire. Comme chaque jour, les tâches s’enchaînent. Pas de quoi prendre de l’avance pour autant, mais la sensation d’une relative maîtrise du temps, au moins sur une journée. Pas de quoi non plus, s’en proclamer le héros. Ni euphorie galopante, ni désespoir sans fond. L’écriture du post d’hier m’a apporté autant de vide que de stabilité. Un peu étrangement, il y a des choses qu’il faut qu’on dise, des thèmes qu’il faut aborder, expliciter le plus clairement possible une fois au moins, pour être libéré du souci de leur expression ; des choses qui trottent et se font soudain tellement plus pressantes à la porte de ses idées, comme si elles remontaient d’elles-mêmes le courant pour venir se placer en tête de liste. C’était le cas hier à propos de la pornographie. Alors aujourd’hui, plus que d’ordinaire, un peu lessivé par l’effort, j’écris au fil de l’eau, en laissant ma main traîner dans la fraîcheur de l’onde. Je ne crois pas néanmoins n’avoir rien envie de dire, sans quoi j’écrirais « blank page », comme l’inscrit parfois le navigateur ne parvenant pas à se rafraîchir. Je ne parle pas là d’un marin sous un soleil de plomb, j’emploie seulement les expressions du Web proprement dédiés à cette situation. Toujours impressionnant, touchant même, pour moi qui aime m’amuser avec les mots de notre langue, de constater l’emprunt d’un vocabulaire appartenant à un univers pour être détourné vers un autre. On trouve ainsi tant de coïncidences poétiques qu’il n’y aurait qu’à se baisser pour toutes les ramasser et œuvrer ainsi toute une vie à les mettre en rapport. Quand on se place soi-même, avec sa problématique, à l’intersection de ces univers, on se trouve alors à un endroit privilégié de la création. Le reste va tout seul. Il est clair en ce qui me concerne, que les liens entre le théâtre, dont la structure était érigée autrefois grâce au savoir-faire des charpentiers navals - sollicités aussi pour construire les échafauds, c’est à noter - et le flux Internet, comparable à un océan infini, me font me sentir comme une vigie surfant sans discontinuer d’une vague  à l’autre. J’en perçois de moins en moins les frontières comme étanches. J’ai conscience que cela puisse sembler encore curieux ou tiré par les cheveux à certains connaisseurs de l’un ou l’autre domaine, mais les sensations que je retire de mes traversées transdisciplinaires me confortent à chaque fois un peu plus dans cette analogie. J’ai, depuis la première fois que j’y ai posé le pied, toujours ressenti les plateaux comme des ponts de navires fondant sur des mers de spectateurs. Il m’est même arrivé quelquefois, de jouer à marée basse. Mais un sentiment récent et nouveau pour moi, s’est fait jour quand je me suis penché sur les problèmes de la construction de sites il y a quelques années. Il m’a fallu aborder fatalement le code HTML, mais plus particulièrement, le CSS qui le complète par la codification de la mise en page. Très loin d’être un webmaster, j’en ai cependant appris suffisamment pour découvrir l’incroyable vie organique, presque surnaturelle à force d’être simplement naturelle, de la logique structurant ces langages. Je ne ferai pas le pédant en jonglant maladroitement avec des concepts qui bien souvent me dépassent, mais veux juste exprimer en quoi cet apprentissage de surface est quand même venu nourrir mon imaginaire poétique. Pendant toute une période, je ne me lassais pas, tout en m’y cassant bien souvent les dents, de jouer avec les positionnements variés des éléments flottants. Là aussi, je ne choisis pas le mot à dessein pour aller dans le sens de mes arguments, mais emploie simplement le terme désigné, en anglais la propriété « float », qu’il est notamment possible d’attribuer, par exemple, à un bloc pour le retirer du flux et le placer à gauche ou à droite de son conteneur. C’est qu’il existe bel et bien un flux naturel dans la conception du code, dont la loi préexiste à toutes modifications des éléments utilisés pour créer la mise en page. Ça ne ferait sans doute pas frémir un informaticien, mais n’ayant pour ma part, aucune connaissance mathématique sérieuse, je dois dire que j’en reste baba. La puissance d’évocation de ce seul système me donnerait évidemment l’envie d’en savoir tellement plus, mais ma petite tête n’est pas foncièrement capable de m’emmener beaucoup plus avant. Tant pis, il me suffit d’expérimenter un peu et de percevoir toute la richesse potentielle qui existe dans le rapprochement de domaines aussi dissemblables a priori, que poésie et informatique.

 D’autres exemples existent, comme les ancres utilisées dans une page Web, jusqu’à Internet, lui-même, abréviation de Network, impliquant la notion de filet (net), comme il est dit dans un article d’un autre blog, attirant l’attention sur le même sujet.

Ainsi, selon ce processus fluide d’associations, qui doit certainement exister depuis que notre cerveau fonctionne - qu’il mette en jeu, des idées, des personnes, des traits de caractère, des mots ou simplement des hasards - j’avoue humblement ignorer tout du phénomène de la célèbre « blank page » évoquée différemment plus haut, et de son vide saisissant et vertigineux, paraît-il redouté de tant d’écrivains quêtant l’inspiration. Je ne m’en vante pas, ne voyant pas d’intérêt à se forcer à écrire si l’on n’a rien envie de dire. C’est sans doute que je ne suis pas écrivain ; ce qui, dans un sens, me soulagerait bien, n’ayant jamais souhaité l’être.

Pourquoi écrire alors ? Dans mon cas, parce que la scène, qui reste le fameux ponton sur lequel j’ai envie de me tenir le plus possible pour y respirer l’air du large, est le matériau le plus disparate et hétéroclite qui soit. Au théâtre, on peut tout faire et bricoler tout ensemble ; c’est même la raison pour laquelle je m’y suis adonné, recherchant l’espace des moindres contraintes possibles. Je me suis bien trompé sur un aspect de ce point, car quiconque le pratique un peu, sait combien on s’y heurte à toutes les variables de l’être humain. En revanche, pour ce qui est de la création, tout est permis. Chant, danse, texte, déconstruction, images, sons, objets, matières, formes et formats, tout y modelable et modulable. Le théâtre est un patchwork cousu des autres arts. Voulant le valoriser davantage, on dirait qu’il les englobe tous, qu’il est certainement celui en plus grande proximité avec la vie. Il est autant la vérité de l’illusion, qu’une illusion de vérité. Ce sont ses contours mêmes, si difficiles à cerner une fois pour toutes, qui le rendent encore attrayant, malgré son âge canonique et sa propension dégoûtante à se complaire dans ses excréments hors d’âge. Mais bon, c’est un cacochyme qui tient malgré tout debout, contre vents et marées. De bonnes perfusions régulières ne lui sont pourtant pas de trop pour qu’il rouvre un œil chassieux. La dynamique du Web est bonne pour ses humeurs et je crois qu’il est important de ne pas le laisser s’enfermer dans sa chambre cramoisie, à ressasser ses souvenirs glorieux et autres Jean Vilareries, quand bien même elles ne dateraient que de dix ans à peine. C’est un bonhomme qu’il convient de violenter sans accepter d’accéder à son désir profond de reposer comme un bon vin. Loin d’en acquérir du style, il y prend un vieux goût de tonneau allant de pair avec sa prétention à se croire éternellement dans la course. Non, non vieille carne, bouge ta chair molle farcie d’escarres pour aller gambader un peu à l’air libre ; on a besoin que ton sang circule. Tes caillots répartis en grand nombre, nous menacent d’embolie autant que ta pauvre carcasse, nous qui avons la faiblesse de nous occuper de toi. Par osmose, la thrombose nous guette. On voit ça à tous les coins de plateau. Un jour, un jour peut-être tu trouveras une jeunesse nouvelle ; il est permis d’espérer. Et ce jour là, crois-moi, je serai des premiers à vouloir sabler le champagne en ton honneur. Que je participe à ton rétablissement m’importe, en vérité, assez peu. Toujours, comme le bon fils idiot que je m’échine à repousser autant qu’à en faire le portrait dans ces textes, je serai là pour t’assister comme je le peux et le plus souvent, je le souhaite, comme je le veux et non en fléchissant sous le poids de ton corps impotent et de tes exigences infâmes. Car bien souvent, c’est toi la baleine qui m’avale et non le ventre glorieux d’un galion rebondi prêt à recevoir le fruit de mes rapines. Je me retrouve, imbécile, nu sans une couverture, me débattant dans les flasques entrailles d’un monstrueux animal marin comateux, un gargantuesque éléphant de mer, dont la trompe courtaude trempe flaccidement dans le vomi qu’il régurgite à petites lampées refoulées, comme un ivrogne bavant, la lippe pendante, le cul baignant dans son jus de dégueuli, de pisse, de merde et d’alcool. Oui, parfois c’est ainsi et à défaut de renaissance, je dois m’expulser de tes replis visqueux avec la rage d’un Alien qui se serait trompé de logement avant d’arriver à terme.

T’évoquant depuis quelques heures, la mer et déjà moins calme. Il vaut mieux retourner en cabine avant que la déferlante s’annonce. Gargantua, Pinocchio, Léviathan … ce soir, ces créatures mythiques ne me disent rien qui vaille et je vois bien une fois encore, combien les charpentes des théâtres peuvent revêtir, quand je les évoque comme des toits protecteurs, les formes de squelettes familiers auxquels s’associent des visages hantant à mes côtés les salles des muséums. Histoire naturelle, histoire sans parole ; parfois il est bon de se taire en contemplant l’horizon, plutôt que de risquer des formules propres à faire surgir les démons des abysses. Pour l’heure, mon quart est fini. Je rentre.

La pêche aux corps mourants - 82 Microfilms - Définitives Créatures (DVD ou téléchargement)

Journal des Parques J-21

Fredric March dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Rouben Mamoulian (1931)
Fredric March dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Rouben Mamoulian (1931)

Le choix de Hyde

Ce post est un préambule à l’article qui lui fera suite demain. J’ai tenu à rédiger ce préambule, afin que l’article en question ait des chances d’être mieux compris pour ce qu’il doit être et que la pensée qu’il contient ait moins de risque d'être reléguée sans plus de considération du côté du manichéisme. Il ne s’agit pas pour moi de faire le procès de la terre entière, comme s’en apercevront ultérieurement mes lecteurs/trices et d’en conclure sa division simpliste entre les bons, dont je prétendrais être, et les méchants stupides qu’il faudrait affronter sa vie durant, pour que s’ébranlent enfin l’autosuffisance de l’énorme Norme et ses pratiques érigées en pouvoir suprême. Bien sûr que non ; simplement parce qu’il n’est pas difficile de se rendre compte qu’il reste à ceux et celles qui le désirent, une marge de manœuvre suffisante pour résister aux pressions des puissants, que l’on soit encore jeune enfant ou individu vieillissant. Nous avons l’opportunité d’un certain choix sous l’égide duquel donner un autre sens à nos vies. Cette marge s’appelle l’art. Et comme l’a dit Godard, « la marge, c’est ce qui sert à faire tenir la page » ; c’est dire sa puissance. Mais attention, par art, mot galvaudé s’il en est, j’entends le « vrai ». Ah ! Problème : quel est-il ? Eh bien, pour émousser cette épineuse question, je ne m’embarrasserai pas de fluctuants concepts philosophiques. Non, l’art véritable ne se discute pas tant que ça. Certes, on peut bien sûr aimer tel auteur ou telle œuvre et en dénigrer d’autres. La question n’est pas celle du goût, ni même de devoir résoudre l’apparent casse-tête de différencier un art présumé authentique, d’un autre plus fallacieux. Sous le vocable « art », il faut mettre à mon sens, tout ce qui n’est d’aucune utilité pragmatique à l’homme. Qu’il soit jugé bon ou mauvais, n’y change rien. Et par « le vrai », j’entends, non lui donner un sens qualitatif, mais la réalité tangible de cette particularité humaine qui consiste à donner corps à son imaginaire. L’art « vrai » est un art qui ne sert pas autre chose que lui-même. Sous-entendant par cette assertion, qu’il existerait, à l’opposé, un art « faux », je développerai cette hypothèse en arguant simplement que l’art « faux » est celui dont la pratique l’assujettit à d’autres nécessités qui rendent sa réalisation, par là même, inaboutie. L’art « faux », serait donc plutôt un art « à demi ». Je ne nie pas, disant cela, que cet art là puisse produire des chefs d’œuvre. Il en est des tonnes accumulées dans toutes les manufactures du monde et notre pays est renommé entre autres, pour la merveilleuse habileté de ses créations, qu’elles soient sous formes de vêtements, de porcelaines, horloges et autres bibelots réclamant une science infinie. Tout ceci en effet contient beaucoup d’art, qui en font même, selon l’expression consacrée, des oeuvres d’art et les mains des artisans de génie sont assurément elles-mêmes des chefs d’œuvre de la nature. Réellement loin de moi toute idée ridicule de dénigrer la beauté ou le pouvoir émotionnel des œuvres de grande facture qui sont produites dans tous les domaines. Ce que je veux dire, c’est que l’art « vrai » à mes yeux, n’est pas un objet, quand bien même celui-ci serait une toile. Pour préciser ma pensée, je dirais que l’art est contenu parfois dans l’objet, mais il peut tout aussi bien n’y avoir jamais été tant que l’objet en question fut en d’autres temps, par exemple, considéré comme un objet usuel, aussi décoratif fut-il. Et puis soudainement, au détour d’une époque, l’art peut apparaître aux yeux des contemporains à travers ce même objet, différemment considéré jusqu’alors. Je ne crois pas que Duchamp, à travers ses ready-made, nous ait enseigné autre chose et j’ai bien conscience que tout mon développement puisse être vu comme une somme d’évidents acquis sur lesquels donne une porte immensément ouverte. Je n’insiste que pour signifier davantage que l’art n’est donc pas lié à une incarnation matérielle. Il est une présence. Et cette présence peut disparaître tout autant qu’elle advient. L’art n’existe que lorsque nous constatons son existence. L’objet qui en est en quelque sorte le dépositaire, ne suffit pas à le retenir en lui si, à la suite d’une évolution des regards et des mœurs, nous ne l’y voyons plus habiter sa matière. Le tempérament humain est de nature versatile. C’est un de ses aspects les plus complexes à réellement saisir. On croit aisément l’admettre, mais bien souvent, il n’en est rien. J’en prends pour preuve quelques exemples courants prélevés parmi des centaines d’autres : le timbre, la voiture et bientôt le téléphone devenus objets de collection, le masque dans certaines civilisations ou tout autre objet rituel qui n’a sans doute jamais été conçu dans un autre sens.

Je ne prétends aucunement substituer ici ma culture, des plus minimes, à un cours sur la question et vous renvoie, par exemple, aux pages bien conçues du site www.philolog.fr si vous désiriez un exposé plus profond.

Car je n’ai abordé la chose que pour en venir à cette unique notion de « présence ». Nous nous trouvons en présence de l’art dans une œuvre, si et seulement si celui-ci y est présent. Ayant lu ce qui précède, vous pardonnerez, j’espère, cette lapalissade et comprendrez qu’elle ne tend qu’à insister sur la nature éphémère du regard. N’est art vrai que celui que nous ressentons, agréablement ou pas,  comme une manifestation entrant en collision avec notre regard, notre ouie, nos sens quels qu’ils soient ou notre entendement. Nous ne nous contentons pas, en l’occurrence, d’apprécier la beauté d’un objet, nous en éprouvons la force. La présence de l’art implique la lutte avec nos résistances. Ce n’est pas fatalement le combat que je décris, mais la pression qui s’exerce alors sur nos capteurs sensibles. Il y a, suite à cette pression, de façon momentanée ou irréversible, déformation de notre être. J’en viens donc à dire que l’art véritable est celui qui a le pouvoir d’exercer une déformation de notre perception. Il serait réducteur, parmi toutes les déformations possibles, de n’en retenir que « le trouble ». Le choc, le coup, l’aspiration, le déplacement, la réorganisation, le remodelage, la dérive, le rejet, le gonflement, le griffage … autant de manifestations sensibles de la dynamique de l’art en action. Il semble donc possible de comparer son phénomène à celui attribué aux esprits frappeurs ou plus ordinairement, aux ondes. Vibrations, ronds dans l’eau, séismes … voilà un panel d’effets auxquels la sensation d’art peut nous soumettre. L’art vrai, de mon point de vue, vise à l’épure de ces ondulations et de ces lignes de force. Tout ce qui l’environne ou l’a fait naître peut disparaître au profit de la trace qu’elles auront imprimée en nous. C’est en ce sens que l’œuvre elle-même peut disparaître et même n’avoir jamais existé. Si nous avons pu en imaginer le passage vibrant de son essence, cela suffit pour qu’à jamais elle existe. Ainsi percevons-nous tout l’art d’œuvres que nous n’avons jamais vues et ne verrons jamais. Il nous suffit de connaître cette présence de l’art par ouï-dire. L’art est indépendant de l’œuvre qui la porte.

J’en ai fait l’étrange, mais effective expérience en découvrant Guernica de mes yeux au Prado. Je n’ai pas dû rester plus de quelques minutes devant l’immense tableau. Non qu’il ne m’intéressa pas, mais l’idée que je m’en étais faite préexistait totalement à l’œuvre elle-même et sa version originale n’y pu rien changer. Mes yeux s’avéraient impuissants à me délivrer une autre image que celle que mon cerveau entretenait déjà. La véritable toile se trouvait dans ma tête. Caractéristique personnelle ou vérité universelle, je ne sais, mais c’est sans doute pourquoi l’art éphémère du plateau suffit à constituer pour moi un Louvres à ma mesure, dont les réserves regorgent à en craquer de milliers de créations forgées à chaque seconde, depuis qu’en est modelée ma conscience. C’est en ce sens que j’estime déjà donner à voir du théâtre à qui veut en être saisi, à la lecture de ce simple blog. Celui que vous imaginez voir et entendre est indubitablement l’exacte représentation de ce qui n’existe pas encore. La scène n’y fera qu’allonger sa durée et poursuivre sa croissance. Ainsi suis-je mon théâtre comme chacun/e est sa vie. Il n’y a pas d’autre art que d’être. Voilà pourquoi la longue digression de ce préambule mène et prépare à l’article dont elle se veut l’appendice. Il y sera question de comment je crois qu’il est possible de se construire en dépit des volontés que d’autres voudraient instiller en nous comme des routes à suivre. Je ne parle pas là de la désormais célèbre "résilience" chère à Boris Cyrulnik, mais de la construction sur une terre préservée de toute souillure. Il y sera aussi question de combien résister est un art et en quoi la cartographie d’une vie ne devrait pas emprunter aux chemins que réservent les voyages organisés. Il y sera question enfin, de la notion de « grandir », non vue comme une irrémédiable croissance vers la médiocrité des adultes, mais comme l’extension de son soi le plus originel, finalement érigé en un individu mature. Il faudra par avance, pardonner la rage qui sans doute habitera ces mots à venir. Elle ne sera pas là pour elle-même, mais parce qu’il faut parfois aller quérir un temps Mr Hyde, afin qu’il vienne en aide au Jeckyll apeuré. Le malheureux n’a en effet, à mon sens, en cas de menace de guerre, d’autre recours que de solliciter comme alliée sa part la plus sombre, pour donner une chance infime à sa réelle bonté d’être, de possiblement voir le jour. Autant que faire se peut, mieux vaut, comme dit le bon sens populaire, prévenir que guérir ; mieux vaut résister par une guérilla savamment menée, que de combattre l'envahisseur mieux loti en armes lourdes, à découvert, sous le prétexte abusif et pervers d'un combat régulier.

(à suivre donc …) 

 

Journal des Parques J-27

David Noir

David NoirNausée. Saturation. Je dois me débarrasser de questions budgétaires qui empoisonnent, autant qu’elles emprisonnent, mon cerveau. Ma tête est dans un étau qui se resserre depuis deux jours pleins. Ça marche aussi la nuit. Pourtant pas sujet aux migraines d’ordinaire. Il faut parvenir à ce que l’anxiété provoquée par les limites ne ruine ou ne stoppe pas tout net le projet par manque d’endurance. Toutes sortes de limites :

Capacités physiques, résistance, imagination, fragilité des croyances, faisabilité, finances, duels épars au sein même de son équipe ; carences affectives, quotidien accaparé par le travail, sans accompagnement ni relief ; difficultés à se faire comprendre, tracasseries administratives, gestion de la Cie, teneur même de ce que l’on fait ; réponses à donner à tout le reste, tant matérielles qu’intellectuelles … et la plus redoutable limite de toutes : celle de la fluctuation de la confiance en soi, en son reflet physique et moral. C’est le lot de toutes et tous, penserez-vous ? Je rétorquerai que c’est comme le sel, une affaire de concentration pour qu’il relève le goût des choses ou les rendent amèrement impropres à la consommation.

Convaincre incessamment ; s’expliquer. Pourquoi faire ? Sur fond d’un monde où les mutations paraissent toujours plus violentes, où ce qui semblait acquis peut à tout moment repartir en arrière, où la liberté d’être n’est pas un droit de fait, quel sens cela a-t-il de combattre à nano échelle pour faire entendre sa voix et exprimer ses vues à travers une forme artistique ? Grain de sable sur un littoral infini, il suffit parfois d’une vaguelette, d’un clapotis d’écume pour être emporté au large sans que cela fasse plus d’histoires que ça.

La création avortée est un non évènement ; mis à part peut-être dans le cas des « génies », étudiés comme le seraient des espèces inconnues par des biologistes. Pourquoi s’intéresser à ce qui n’arrive pas, mal ou difficultueusement ? En apprendrait-on quelque chose ? Curieusement oui, en ce qui me concerne ; c’est certainement de ce qui n’arrive pas, de ce qui ne parvient pas à maturité ou avec tant de difficultés que le parcours apparaît trop douloureux pour ne pas contenir une part d’échec, que j’apprends le plus. Il faut bien dire que quand les choses sont faites et parfaites, elles sont, à mon goût, bien rarement réussies. Le talent réel est trop rare pour que la plus grosse part de ce qui arrive à terme en matière d’art, ne soit pas une pléiade d’objets vulgairement interprétés et manufacturés, passant pour inventifs. On s’en contente, bon. Ça fait marcher facebook, chouette.

La création qui advient et pourrait-on dire, s’épanouit, ne représente guère plus, en pourcentage tout du moins, que celle qui échoue. Quelques phares bien entretenus éclairent de façon récurrente le paysage ; d’autres s’érigent soudainement parfois et cela suffit bien au monde sans qu’il ait besoin de chercher ailleurs. On a beau vouloir, si on en croit les apparences, quitter le modèle phallique et pyramidal tout puissant, pour s’étendre vers le réseau et le tissage aux centres nerveux multiplement relayés, il semble que ça résiste quand même pas mal aux entournures et qu’il nous faille, malgré toutes les velléités d'autonomie, des « pères et des mères » à glorifier, pour hanter nos imaginaires. La communication médiatique, y compris la plus « érudite », s’avère délibérément promotionnelle et s’empare toujours avec autant de délices des têtes d’affiches et des créateurs mis en avant par le marché. Il faut dire que le public aime bien ça, toute classes sociales et culturelles confondues. Chacun/e à son niveau, serait bien dérouté/e de ne plus avoir de prêt à consommer pour le guider dans ses choix. Enfiler son petit sac à dos et partir sur les routes, en plus de son emploi du temps surchargé, en quête de perles rares à dénicher en dehors des musées et théâtres, pour la satisfaction de son appétit d’art, parait aujourd’hui difficile à réaliser pour l’amateur. N’avoir personne ; aucun média plus présent qu’un autre pour créer des urgences à voir, à lire, à vivre, lui donnerait pourtant peut-être, outre des vacances vis-à-vis de son éternel cercle social, à nouveau un peu de temps pour s’arrêter au bord des routes et en apprécier les pâquerettes.

Éteindre l’envie de Satisfaire Absolument m’a toujours semblé une urgence déterminante. C’est une des raisons pour laquelle je n’ai rien à offrir qui vous comblera parfaitement. Venez : pour voir. Repartez : sans rien dire. Pensez-en : ce que vous voudrez. Un régime bien fait doit toujours laisser un peu la faim tenailler l'estomac. Chez moi: ceinture. Beaucoup semble accessible, mais très peu est consommable. L'essentiel de mon décor et de mon corps est en plastique; méfiez-vous des imitations.

L’aliénation est pire encore à vouloir plaire, que la nécessité première déjà si conséquente, de devoir créer de toute pièce son oxygène ; puisque nul autre, ailleurs, ne peut complètement vous maintenir en vie. Je ne vois pas d’autre raison à la création d’art. Elle n’est pas un don de soi fait au monde, mais un rempart cathare contre les envahissants croisés.

Journal des Parques J-36

David Noir - La Toison dort
David Noir - Photo Karine Lhémon
David Noir - Photo Karine Lhémon

Ne sens-tu pas le vent tourner ? Le vent porteur de ce qui était honteux devenir légitime ? Le radeau chaotique de la morale moralisatrice sous tes pieds s’ébranler ?

Hélas, non, bien sûr.

Le thème du zoo humain, du type de celui dans lequel on exhiba des kanaks durant l’exposition coloniale de 1931, m’inspire depuis toujours. J’y jouais déjà étant enfant, en m’installant dans ma chambre à demi nu, derrière des barricades de fortune, imaginant un défilé de visiteurs mondains venus en masse, frissonner autant que se pâmer devant l’homme singe. Ce jeu n’était, dans mon esprit, lié à aucun sentiment teinté de racisme, mot dont j’ignorais tout alors, mais bien suscité par le goût d’un ailleur, la soif d’images fortes et l’admiration forcenée pour la soi-disant sauvagerie que je tentais de ressentir en moi à force de l’incarner. Mais après tout, peut-être était-ce un germe, tout occidental, de ce fameux racisme aujourd’hui redouté ? Et peut-être en suis-je encore tout pétri malgré moi, à travers cette aspiration à rechercher une iconographie « exotique », comme celle du sexe cru, ailleurs que dans les seules références d’un milieu que j’ai toujours fréquenté de façon plus ou moins décalée: une classe précaire ou petite/moyenne, tirant vers le respect de la culture et l’admiration dévolue à l’artistique.

Je me suis rendu compte en grandissant qu’il existait finalement autant de formes de racismes qu’il y avait d’identités. Que cette variété était dépendante à la fois de l’environnement et aussi de ce que l’individu estimait être sa culture et son identité justement, composées l’une comme l’autre, d’une myriade de petits racismes ordinaires appelés innocemment « goûts », mais qui la plupart du temps, toléraient plutôt mal le voisinage ou la confrontation avec leurs contraires. Outre les plus brutaux et offensifs mépris réellement ethniques, les plus insidieux des ostracismes étaient peut-être ceux colportés aimablement autour d’un verre de vin par des hommes et des femmes de culture, devisant des valeurs du monde, se confortant les un/es les autres, en étant naturellement persuadé/es d’être du côté du bien, du responsable, du pondéré, pire encore: du juste. Parlons-en donc.

Le dédain de la pornographie (qui a pris la place de la culpabilisation honteuse, puis du rejet offusqué, évolution des modes [et non des moeurs ] et des époques oblige) équivaut au rejet de sa propre image à travers la représentation d’un ou d’une représentant/e de son espèce, filmé/e ou photographié/e durant l’excitation animale de ses organes et de son psychisme. Certain/es y feraient entrer également des gros plans de parties génitales au repos. Soit.

Mieux encore, cela équivaut à la détestation de la mise en exergue d’une image de sa propre réalité, sous l’argument pratique et fréquemment invoqué : des secrets de l’intime (nous regardons ici le X dans l’ensemble de sa production, sans s’arrêter aux attributs spécifiques des nombreux styles allants des plus softs aux plus extrêmes, des exhibitions d’amateurs aux productions professionnelles les plus luxueuses). Bof.

L’argument de l’intime ne m’a jamais vraiment convaincu, ayant observé que je ne ressentais aucune gêne devant le spectacle d’animaux copulant. Pourquoi en serait-il autrement vis-à-vis des gens que je connais et que ma vision me porte toujours à regarder en premier lieu comme des humains, animaux évolués que nous sommes ? Eh bien justement, à mon sens, pour cette bonne raison : contrairement à celui des bêtes (pour la majorité d’entre nous me semble-t-il, mais il faudrait enquêter plus avant), le spectacle de la copulation de nos semblables nous excite.

Rien de très nouveau jusqu’ici ; la littérature et le cinéma masturbatoire ce sont emparés de cet état de fait pour en faire leurs choux gras depuis qu’ils sont apparus. Ce qui est par contre, non pas nouveau certes, mais néanmoins rarement accepté comme un simple postulat, c’est que la fidélité sexuelle ne peut, de ce fait exister dans l’absolu ; il suffit de mettre quiconque, hommes et femmes, en situation adéquate pour qu'elle s’effondre. Certes, il nous est possible, jusqu’à un certain point de résister à une excitation génitale, mais en tous les cas, ça n’en est pas moins une résistance et non un choix délibéré capable d’être soutenu. Et c’est cette petite nuance, semble-t-il - et l’on comprend aisément pourquoi, chez une grande quantité de couples de tous poils - qui passe mal ; dont la sonorité se fait peu entendre dans les réunions familiales ou amicales. Je ne parle pas d’échangisme ou de quelques pratiques sexuelles en particulier que ce soit. Je parle uniquement du fait que, de part notre nature réflexe et animale, refuser l’excitation n’est jamais un choix, mais un contrôle. Je ne crois pas que cela soit enseigné dans les écoles et pas davantage à la base des préceptes dictant l’union des couples. Les religieux eux, comme d’habitude, s’en sortent à merveille grâce au concept de « tentation », qui - alors là, je dis « chapeau ! » - ne ferait pas partie de nous par essence, mais nous aurait été infligé comme la punition même d’y avoir cédé. Il est aisé de voir que toute cette  défense échafaudée pour « sauver » l’être humain de ses pulsions naturelles, face à ce que la société voudrait qu’il soit, se mord un peu la queue, oserais-je dire, ne serait-ce qu’en me référant au malheureux serpent pris depuis comme bouc émissaire et que si le choix de la fidélité sexuelle se veut couramment brandi au nom de l'amour dans l’union monogame, ce n’est qu’en balance à une frustration bien sentie et peu à peu sagement absorbée par la raison et la trouille de se retrouver seul/e un jour.

Comment une telle négation du réel, se traduisant encore aujourd’hui par un regard brûlant, rougeoyant à vif, qu’il soit lubrique ou contempteur, a-t-elle été raisonnablement possible, se dira-t-on peut-être un jour? Pourtant, rien que nous ne pratiquions ou connaissions de nous-mêmes ou des autres par cœur, ne nous est montré à travers le genre pornographique. Se rend-on alors bien compte (j’imagine souvent à tort que oui) à quel point le problème est profond et dans quelle contradiction il entraîne le gentil démocrate large d’esprit mais banalement pudibond, prétendant se déclarer en lutte, au moins par principe, avec les totalitarismes religieux, politiques ou économiques ? Il fait la grimace devant un cul ouvert tout pareil au sien, à heure de grande écoute, mais ne bronche pas quand on le sodomise douloureusement sans apprêt, via des publicités dans lesquels des établissements bancaires veulent passer pour des entités attentives et compréhensives vis-à-vis des intérêts de sa famille. De quelle part de lui-même, notre citoyen bien élevé se moque-t-il en vivant selon ces préceptes ? Eux, les états, les multinationales … ne s’y sont pas trompés. Ils savent qu’interdire ou favoriser les représentations d’un dieu, censurer des images estimées subversives ou bien noyer nos regards sous des publicités offensantes pour le bon sens, revient strictement au même. Dans tous les cas, le seul facteur décisif est de nous occuper avec des images comme on le fait pour les enfants. Décideurs et politiques, regroupés en représentants de la société, font le choix, souvent sans le savoir, étant enfants eux-mêmes, en accord avec les législations, du type de pornographie qu’ils choissent d’imposer à la population, à commencer par leurs tronches en 4x4 en périodes électorales, voila tout. Le seul sujet de fond est de comprendre comment nous distraire avec constance, sans trop nous lasser. Quelle image surdimensionnée, quel visage de star devenu paysage du quotidien, quelle bouteille de soda, quel pape ou quelle icône christique de 50 mètres de haut va-t-on faire surgir dans l’espace public, sur la place du village, dans la zone de traduction tangible de l’inconscient collectif pour nous exciter en permanence et de manière honnête ? Il existe heureusement des différences fondamentales entre les styles et toute pornographie n’est pas racoleuse de la même manière, ni porteuse du même esprit. La passion des gros seins éprouvée par Russ Meyer nous raconte quelque chose du fantasme masculin et me semble infiniment plus naturelle et saine dans son désir outrancier, que la façon non avouée de tirer parti du charme blond de petits acteurs prépubères et souriants, uniquement dans le but de vendre un max de barres de chocolat au bon goût de lait à tous les foyers du monde souhaitant assurer une belle santé à leurs enfants. Mais l’excitation permanente, on le sait, peut créer de l’irritation.

Nous sachant pertinemment, Mr Hyde et Dorian Gray par nature, nous ne l’envisageons pourtant qu’à l’échelle globale de notre espèce (le fameux : "les gens") et nous plaisons à nous considérer (à nous le raconter du moins) en tant qu’individu comme une relative exception aux règles régissant cette même espèce. Pour le moins, curieux.  Ce que l’on admet vrai pour l’ensemble des humains, ne le serait pas tout à fait pour La Personne.

À la source du rejet de l’image de cul en tant que portrait de soi, il y a au fond la volonté d’apparaître plus ceci ou d’avantage cela à ses propres yeux comme à ceux des autres. « Je ne veux pas être réduite à ça » dira-t-elle. « Ça ne montre qu’un aspect de moi » opposera-t-il. « Grande prétention à être », dirais-je. Mais bon, « grand », « petit », ok, prenons le temps de pinailler. On retrouve souvent cette vanité profonde à prétendre ainsi exister et être quelqu’un, du côté du spectateur bourgeois qui va exciter son intellect et faire mousser son sentiment d’Être à l’intérieur de sa poitrine, en allant assister à une représentation de théâtre intelligent. Drôle de méthode si le but est véritablement de se « cultiver », que de ressemer sans avoir retourné la terre, ni arraché les mauvaises herbes. Cette culture acquise et entretenue sans assainissement préalable du terrain, me fait l’effet d’un flacon de parfum déversé sur la crasse.

Il n’est rien possible d’apprendre de neuf et de réel, sans avoir mis à jour et raclé d’abord à fond ce qu’on pensait jusqu’alors être la part « sale » de soi, son caniveau. C’est ici qu’il faut aller, dans le ruisseau de fange où le fou fait sa toilette. La merde y est beaucoup moins palpable et les pêches plus miraculeuses que dans l’abreuvoir commun, particulièrement si on le croit si bien situé, à la croisée des grandes connaissances.

Aller voir à l’intérieur des culs me paraît donc être une entreprise salutaire, soufflant quelque part un vent frais (oui, évidemment 🙁 ) sur le chemin menant aux bibliothèques et théâtres du monde, à défaut de me prendre du Photoshop dans la face, sur les murs, les écrans et les emballages, chaque jour que, parait-il, le bon Dieu fait.

Une prière s’impose.

Mon Dieu, fouillez dans mon cul,

Faites qu’on y trouve 507 heures valables en remontant dix mois et demi à dater du jour de ma mort !

TU MENDIERAS TANT - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 Le manège des réalités