SCRAP Diary – 03 / Ces temps de réflexions …

C'est tant de réflexion - David Noir - SCRAP

David Noir - SCRAP
David Noir - Montage d'après photo©Karine Lhémon

Pour moi, la notion de spectacle est d’un autre temps. En tant que spectateur, je ne trouve plus d’intérêt à venir assister au produit proprement régurgité par un individu dont je devrais à mon tour recevoir la matière qu’il aurait pensé (souvent trop peu), quand mon imagination m’amène dans le même temps, à en visualiser tellement plus, tellement plus fort et tellement plus loin.

Bien sûr, on peut néanmoins distinguer au moins deux sortes de spectacles vivants dans une seule et même affaire se revendiquant d’en être : celui, global, censé être la grande forme et les multiples autres qui s’y trouvent emboîtés comme des spectacles gigognes et que constituent les prestations individuelles des interprètes à l’intérieur de celui-ci. Pour ces derniers, je garde encore un peu d’affection.

Il y a presque toujours quelque chose à sauver d’une interprétation prise de façon isolée, y compris parmi ses maladresses. C’est la part humaine vivante. Celle qui échappe, parfois à l’insu de ceux qui la produisent, au mauvais goût de l’objet fini, limité par la volonté de « bien faire » de son créateur.

Il faut, pour que cette petite lumière advienne au cœur des ténèbres du trop vouloir et du penchant morbide pour la finitude, que quelque chose puisse s’évader de la part consciente et furieusement affairée de l’auteur interprète. Heureusement, cela arrive plus souvent qu’il n’y parait. Il existe ainsi potentiellement à mes yeux, des milliers de petites formes qui s’ignorent, allant du simple geste à un comportement plus ample, chez des artistes de scène, pour parler large, qui oeuvrent au sein des productions les plus médiocres. Elles en deviennent alors quelque fois plus singulières que des œuvres trop aveuglément mises en avant pour leur soi-disant pertinence actuelle. Ce à quoi on assiste alors est le spectacle des impulsions d’un tempérament qui résiste et ce, parfois, fois malgré son hôte dont les aspirations conscientes voudraient qu’il se fonde d’avantage au projet qu’il se dit humblement devoir défendre. Car l’esprit d’un spectacle, si tant est qu’il en ait, génère toujours une morale. Je ne prétends pas ici que c’est systématiquement faire acte de création que de la combattre, mais l’observation et l’analyse, y compris de l’écoute des commentateurs, critiques de profession ou spectateurs amateurs, suffisent simplement à mettre en lumière le niveau de misère des défis qui sont lancés à la société par le spectacle vivant.

Pour ma part, avec la prétention arrogante de l’enfant qui ne m’a jamais quitté, tout comme dans la vie, j’ai simplement envie d’autre chose. Alors, là, je fais SCRAP.

Pour l’heure, à défaut de le faire, je m’y penche en tous cas. J’ignore ce que ça sera et veut l’ignorer le plus longtemps possible. Travailler sur un spectacle revient à préparer un temps à venir. Le cheminement est semblable à un repérage de cinéma. Tout existera au moment de la prise. C’est là, à mon goût, qu’il faudra soigneusement bifurquer et prendre la tangente, quand le désir de plaire ou plutôt la crainte de déplaire, se manifestera au plus fort. Ce n’est pas là qu’il faut flancher. Car, même si toutes et tous aspirent quelque part à assister à l’impossible, la convention est bien souvent la plus puissante et on ne vous pardonnera pas d’avoir suscité la frustration. Mais peu importe le pardon, même si ce n’est pas mon affaire de déplaire, contrairement à ce qu’il a parfois été dit au sujet de mes projets. J’ai mieux à entreprendre au long de ce cheminement.

Je souhaite que, pareil à une sonde spatiale, il m’emmène là où je ne connais rien du monde. Là où j’ignore tout de moi-même. Je n’organise pas pour autant un crash annoncé. Je veux être l’âme du Tardis, pour celles et ceux à qui le Dr Who dirait quelque chose. Il y a d’ailleurs beaucoup à apprendre aujourd’hui des séries télé, et particulièrement de type "science-fiction", pour les concepteurs de spectacles vivants ; ne serait-ce qu’à travers leur format, infiniment étendu et sans autre but finalement, comme la vie organique, que de se développer pour perdurer. Leurs épisodes, sous couvert de scenarii élaborés, ont su souvent se servir de l’apanage du cinéma pour n’en retenir en réalité que l’illusion d’une histoire. Une série est en elle-même une aventure, qui dépasse les frontières archaïques du simple film. La forme du cinéma qui parut, durant quelques décennies, être celle du 7ème art, s’est essoufflée selon moi, depuis un bon moment. Pas plus que les autres produits aux contours déterminés, les films ne parviennent à ouvrir la boîte de conserve qui les enferme. Seuls de véritables artistes ont su transcender l’objet et le transformer en acte poétique. La plupart des autres faiseurs n’ont trouvé et suivi que la voie de la narration, faisant du scénario « béton », l’affreux Graal quêté par nombre de ces cinéphiles pétris d’admiration pour les pères et les gangsters, tout fascinés qu’ils sont d’ailleurs encore par l’aura mâle du cinéma « bien ficelé » - ou a contrario, par la délicate insipidité des sentiments humains prétendant ce coup-ci trouver leur inspiration du côté de notre part féminine et valorisée en ce cas par une autre frange de béni-oui-oui penchant du côté de l’ennuyeux couple et de la mission familiale. À nouveau ici, je vois donc distinctement deux catégories primordiales se dessiner, laissant de côté une troisième, seule à travailler réellement le champ artistique. Pour faire simple, je dirais que la production courante nous offre soit des films de « grosses couilles », soit des films « d’eunuques ». Ceci reflétant bien la tendance bifide et simplificatrice de notre monde, faisant clairement le portrait de l’endroit où le « grand » public aime à s’ébrouer et se satisfaire : la force virile et l’enfance réduite à rien.

Pour SCRAP, que je n’entends pas réussir mais atteindre, je cherche en vérité à rendre le tracé des connexions étonnantes et facétieuses qui sont la marque de l’esprit humain quand il s’autorise à ne pas être en devoir de dire, ni rien proclamer. En aucun cas une rêverie, c’est une destination. Un monde moins étroit où le sens se désintègre pour faire apparaître une carte traversée de routes inachevées et sans cohérence entre elles. Car rien ne me plait autant que de zigzaguer pour arriver à bon port. Ce chemin n'est autre que la définition de ma propre personne ; le résultat d'un amalgame hasardeux comme je crois que chacun/e en est le fruit fidèlement mûri. Je ne suis pas pour autant la boule de flipper du hit parade des années 80 qui semblait finir fort mal, car c’est bien ma tête qui me ballade le mieux et non ma vie qui, en soi, n’est caractérisée par rien de notable. Je n’en attends d’ailleurs rien de particulier, que d’être la vie elle-même avec ses affres et ses joies. La vie ordinaire, voire étale, m’est nécessaire pour voyager plus loin et mieux par ailleurs. C’est sur scène que se déploie la dynamique qui stimule mes neurones et mes agissements. Pas par goût du spectacle festif justement, mais bien pour me sentir sur un chemin isolé au milieu des autres, dont je ne distingue jamais mieux les circonvolutions qu’en présence d’un public. J’ai besoin de partager cette vision pour qu’elle s’éclaire. L’influence avec laquelle elle agit alors, dispense une luminosité bien particulière, que l’on ne peut observer que dans ces conditions et qui vient se diffracter contre les corps qu’elle rencontre, comme le ressac fracasse les vagues de l’océan contre les rochers. Rassemblements de morceaux épars, SCRAP sera, j’y aspire, une petite pluie de météorites de passage. J’en espère au moins quelques turbulences momentanées, ne serait-ce que pour ma propre évolution aux frontières d’une enveloppe que je ne connais que trop bien ou peut-être pas du tout encore.   (À suivre …)

SCRAP - Ébauches et finalités 

Journal des Parques J-13

Les dents de la mer
Roy Scheider prêt à faire exploser la bouteille d'oxygène dans la gueule du requin - "Les dents de la mer" (Jaws) - Réalisation Steven Spielberg - 1975 - Scène finale

Extirpés de la nuit animale, notre pire cauchemar est de redevenir une proie.

Je me souviens de Jaws. Rien que le titre que je ne comprenais pas, mais dont je voyais la calligraphie dans les revues, en petits caractères en dessous de la traduction française plutôt libre, « Les dents de la mer », en disait long tout en étant si court. Ce mot énigmatique était un de ces détails étranges et inquiétants à mes yeux, que j’allais prélever au cours de mes explorations, à la surface de la reproduction de l’affiche dont je disposais. Là où, nous utilisions cinq mots, l’anglais se suffisait terriblement efficacement d’un seul. Le prononcer à partir de la consonance DJ’ du "J", me donnait l’impression de simuler l’ouverture de la gueule béante du requin et tout à la fois, me faisait entendre par sa brièveté et sa finale en un « S » tranchant comme un Z, le claquement implacable de cette mâchoire si bien synthétisée par ces sonorités anglo-saxonnes ; sans même parler du « W », symbole littéral, s’il est besoin de le dire, des dents en rasoirs à lui tout seul. Restait le « A », unique voyelle, faux moelleux de la muqueuse interne de la bouche grande ouverte, qui donnait l’ampleur et prolongeait le son. 4 lettres pour 38 ans d’angoisse. Ainsi se noue irrémédiablement des particules de sens à l’imaginaire en formation. Redoutable constat d’une macule qu’aucun solvant de la mémoire ne pourrait plus jamais dissoudre. Unique solution, délaver ces tâches malades jusqu’à ce qu’elles passent de la surface à l’envers du tapis. Autant dire qu’à l’âge « avancé » que j’avais alors, le refoulement, piètre emplâtre des apparences, pis-aller de guérison, ne serait plus possible. Le titre, couleur sang rendait presque l’image terrifiante de l’affiche superflue. Scrutant avec dégoût et fascination la vignette sur le papier glacé, je me perdais dans ses détails, ayant été préparé et happé bien plus tôt encore par le titre français, la première fois que j’en entendis parler à l’école. Comme une relique maléfique, le poster miniature reproduit dans le magazine s’adressait à moi et je ne pouvais m’en défendre. Qu’est-ce que c’était donc que ces dents dessinées comme des poignards qu’on aurait rapidement découpés dans la tôle ? Combien de mètres pouvait bien mesurer le corps de ce monstre surgissant comme le pied vertical d’un T, à angle droit avec celui de sa victime qui nageait sans se douter de l’affreux sort qui l’attendait ? Impossible à dire. Des dizaines semblait-il. Graphiste et réalisateur avaient bien réussi leur coup. Le temps en suspend et l’événement qui allait advenir étaient capturés tous deux dans l’image. La regarder encore et encore ne cessait d’associer dans mon inconscient, celle d’un animal véritable - qui tout aussi dangereux qu’il fut, demeurait pour moi jusqu’alors, un prédateur au même titre qu’un lion ou un alligator – et la figure d’une chimère terrorisante, juste suffisamment éloignée du réel, pour que sa déformation suscite l’épouvante à la seule vue de son portrait sur une affiche. C’en était fait de mon sommeil pour les mois à venir, de mes joyeux étés à la mer et de mon regard d’enfant passionné de zoologie, sur les créatures marines. L’impact fut décuplé quand, durant la semaine précédant sa sortie, un exemplaire original de bonne taille, placardé sur une planche soutenue par un pied de tréteau devant le cinéma pour annoncer l’arrivée prochaine du film, ne cessa plus à son tour, d’accrocher nos regards et de hanter nos pensées. Moi et plusieurs autres garçons et filles entre 12 et 13 ans, nous y arrêtions chaque fois que nous revenions de cours. Après un bouche à oreille nourri qui avait dû surgir bien avant, dans le champ de notre cinéphilie en herbe, l’addiction fut totale pour nous toutes et tous dès le premier jour où nous vîmes l’image en taille réelle. Tout dans cette illustration la rendait iconique. On l’aurait pu croire sainte pour qu’elle nous fascine autant ; tout en elle était diabolique et nous enchaînait plus sûrement que n’importe quelle promesse de paradis. La prescience d’une terreur nous avait captivés par avance ; en quelques jours, la peur fantasmatique d’un réel annoncé fit de nous des zombis. Devenus monstres à notre tour, nous n’avions plus qu’une hâte, que les bobines soient enfin projetées dans la salle et déroulent pour nous la lente agonie de notre insouciance. La semaine passa comme une fraction de seconde autant qu’une éternité. Nous n’en pouvions plus d’attendre. Nous n’en pouvions plus de craindre ce qui n’était toujours pas là. Arriva le grand jour du baptême satanique. À 14 heures pétantes, nous étions en possession de nos tickets d’entrée. Quelques minutes plus tard, nous occupions un rang entier dans une salle bondée de jeunes gens de notre âge ou à peine plus vieux. Un spectateur non averti aurait pu croire s’être trompé de salle et repartir, pensant qu’on aller y projeter un Disney. Il n’aurait pas été si loin du compte ; en fait d’animation, nous allions être mis face à du jamais vu. Du factice grandeur nature, du démon à la hauteur de nos espérances, de l’horreur comme on ne l’aurait jamais imaginée.

Le pire bien sûr, était que nous savions tout cela par avance. Nous étions là pour vérifier notre intuition. Nous n’allions pas être déçus.

« Qu’allais-je donc faire dans cette galère ? » Je ne connaissais pas encore Molière, mais une réplique approximativement du même tonneau, traversa mon esprit une fois que je que je me trouvai pris en sandwich entre mes deux copines préférées de l’époque. Elles s’étaient assises de part et d’autre du petit gars fluet que j’étais, comptant sans doute se raccrocher à moi quand les scènes seraient par trop insoutenables et déjà, quand le générique fit suite à l’inconséquente légèreté des pubs, leurs ongles se mirent à me labourer la chair des avant-bras. Nous étions en juin de l’année 75. La chaleur était déjà forte dans le Var et le cinéma ne possédait pas de climatisation. Avant même que la séance ne commença, j’étais déjà en eau, les bras nus et rougis par la poigne des filles, freinant pourtant autant qu’elles le pouvaient leur hystérie naissante. Je sus alors que je venais de m’embarquer pour vivre de sales quarts d’heure en perspective. Je ne décrirai évidemment pas le film, dont le succès fulgurant dévora une génération entière de tous nouveaux spectateurs. Rien ne vint démentir mon sentiment aisément prémonitoire. Du début à la fin, de la première attaque, qui ne constitua pas un soulagement de la tension, bien au contraire, à la dernière note de musique, la séance fut atroce. Je sortis chancelant de la salle avec mes semblables, après deux heures de torture digne de celle infligée par le traitement Ludovico à Alex dans "Orange Mécanique", à l’affiche trois ans plus tôt dans la même salle, mais que, trop jeune, je n’avais bien sûr pas encore découvert.

Nous ne disions rien ou presque sur le chemin du retour. Certains, modérément hâbleurs, ponctuaient le silence de quelques blagues morbides. Pas de quoi faire esclaffer de rire notre petit groupe sous le choc. Nous nous quittâmes sur des sourires maladroits, chacun/e repartant chez lui/elle, chargé/e comme moi, je suppose, d’une boule à l’estomac qui se résorba en un secret honteux quand il fallu dire deux mots du film à nos parents respectifs qui, bienheureux, s’en contentèrent. Assis sur mon lit, seul dans ma chambre, je pus enfin souffler. Me détendre serait un trop grand mot. Je n’étais pas sportif et n’avait aucun dérivatif physique par lequel l’épuisement aurait pu me laver un peu de l’empreinte de la morsure du squale infernal. Une fatigue moins saine m’assaillit. Je restai ainsi en légère catalepsie de la fin d’après-midi jusqu’à l’heure du dîner où, heureusement, le sujet ne refit pas surface. Il n’en était pas moins là, comme un poison actif et lent, faisant des tours de manège dans mon corps et mon esprit. Je ne tardais pas à aller me coucher. La nuit ne fut pas agitée. Mon corps, qui me semblait peser une tonne, s’enfonça dans l’épaisseur du matelas et le sommeil s’empara de moi d’un seul coup. Levé tôt pour repartir en classe, mon premier réflexe fut de jeter un coup d’œil à ma revue pour m’infliger une dose de ces images terribles, parmi lesquelles deux ou trois photogrammes du film. La revue en question se voulant magazine de vulgarisation scientifique faisant corps avec l’actualité, le reste des photos représentaient des requins bien réels, dont naturellement le fameux grand blanc, héros malgré lui, qui arborait sa denture très spéciale et si spectaculaire sur plusieurs clichés. Inévitablement, une impressionnante pleine page faisait la part belle au résultat d’une célèbre attaque, montrant un homme dont le flanc offrait une blessure béante incroyablement nette, comme tranchée au couteau. Le reste du torse, l’épaule et un de ses bras, étaient eux aussi largement perforés à distance régulière, en un monstrueux pointillé de puits coniques ouvrant sur la chair sanglante, comme si un équarisseur avait scrupuleusement suivi le tracé d’un dessin préalable. Le fait d’avoir vu la fiction peu de temps avant, redoubla l’impact déjà très vif de cette image, capture de la réalité, en lui donnant une force surnaturelle supplémentaire. La bête de cinéma existait bien dans la vraie vie. L’homme s’appelait Rodney Fox. L’attaque dont il fut la victime finalement « chanceuse », survint en 1963, année de ma naissance. Cette coïncidence me frappa, me demandant alors, à travers mon esprit romantique propre à s’infliger d’insolubles questions tragiques, si je devais, par des prières adressées au destin, le supplier de s’enrouler à rebours douze années en arrière, pour que cela n’arriva pas et que je pus échanger ma venue au monde contre l’effacement de l’accident traumatisant de cet homme. L’identification, fruit du cinéma d’Hollywood fonctionnait à merveille, m’insufflant des idées telles que je souhaitais ne pas être né pour que jamais une telle horreur ne m’advienne. Pourvu d’un sang froid incroyable, Rodney Fox, après un corps à corps acharné avec un animal sûrement trois fois plus grand que lui, avait réussi à échapper aux mâchoires prêtes à le déchiqueter. Un reportage me le fit plus profondément découvrir des années plus tard, montrant un homme tout entier dévoué à la cause du sauvetage des requins et en particulier, de l’espèce de celui qui avait failli le dévorer. Rédemption extraordinaire de son ancienne vie de chasseur sous-marin ; si miracle il y avait, au-delà de l’issue de son aventure unique, c’était bien dans ce revirement total, dans cette prise de conscience imprévisible lui intimant de cesser d’être un tueur pour entrer dans les ordres sous la bannière de la protection de ces majestueux prédateurs marins. Malgré cela et la compréhension intellectuelle que je peux en avoir, quelque chose en moi de sans doute trop faible ou inabouti, continue de me laisser sans voix devant le spectacle d’une pareille évolution au cours d’une vie. Sans doute est-ce dû à la faiblesse de ma foi qui ne peut s’attacher à aucun objet de croyance hormis la certitude de la mort. Pas si simple, venant de là et frappé de stupeur face à l’inéluctable depuis mon plus jeune âge, de se convertir à des religions marquées par davantage d’espérance. Je n’en veux pas vraiment, du coup, aux intégristes dont je perçois l’impasse autant qu’elle m’inspire de rejet. Il reste en effet peu de voies, hors un athéisme sans espoir. Le panthéisme qui aurait pu m’attirer, a fait, par son jusqu'au-boutisme, que la vie d’un Christopher McCandless tourne court ; d'un autre côté, les religions monothéistes me semblent fourguer du Dieu en kit en faisant passer la pilule comme une extasie merveilleuse, par la vente sur plan d’un hypothétique Au-delà. Hélas, rétif aux doctrines politiques, mêmes revêtues du voile de la ferveur religieuse, je ne suis pas client. Autrement plus fantaisistes, les polythéismes antiques - il faut dire que je ne connais rien à l’hindouisme actuel, ni ancien -  offrent un peu plus de souplesse. Malgré cela, je me vois assez mal faire des offrandes à Zeus. La famille comme un temple, même laïc, n’a jamais été un horizon véritablement tentant à mes yeux et le libertinage, ancienne version du consumérisme matérialiste, même si j’en défends les valeurs de liberté, n’est pas mon aventure quotidienne. L’art quant à lui, ne m’impressionne plus qu’à de rares occasions. Finalement, sans que cela constitue réellement une croyance, seule la nature mystique du héros, dont je n’ai aucun attribut, ne laisse pas de me fasciner. C’est le seul être tangible, qui à travers de rares cas, d’une certaine manière, fiche une bonne raclée à la mort, dans ses manifestations intempestives et trop pressées d’advenir. De ce point de vue, autant le long métrage de Spielberg, que je ne remercie pas, se complaisait dans des fantasmes horrifiques, autant l’histoire de Rodney Fox - même si nous serions, je pense, bien peu nombreux/ses à faire preuve d’une telle combativité dans une situation identique - nous transporte dans les hautes sphères des combats symboliques. Tout n’est donc pas perdu d’avance face à des puissances dont le déploiement nous dépasse infiniment. Saint Georges, bien que n’ayant pas existé, se joint aux luttes bien réelles des résistants/tes ayant surmonté l’épreuve de la confrontation au mal. Je doute que, comme le plongeur courageux, ils/elles aient été pris de compassion pour leurs bourreaux une fois sorti/es de l’enfer, mais - c’est là où heureusement, une entrave salvatrice est possible à opposer au délire qu’entraîne la peur fantasmatique – ils/elles surent trouver sûrement assez de force en eux pour ramener l’image du tortionnaire, mise en scène pour susciter l’épouvante et la perte de contrôle, à celle plus réaliste d’une bête humaine ayant ses limites autant que le puissant requin.

La force réside donc en nous-mêmes et le courage est l’opération qui consiste à la faire surgir malgré la terreur qui, nous saisissant une fois remis en situation de proie, se tient là, toujours prête à nous terrasser. C’est deux ans après la sortie des « Des dents de la mer » qu’un nouveau genre, venu de l’univers ludique des maquettes et non plus des créatures grandeur nature héritières de King Kong, apparût pour venir, à travers un épisode pionnier, nous rappeler cette formule magique. Cette optique fringante et adolescente arrivait pour nous offrir quelques outils aptes à faire fermer sa grande bouche à Jaws. Avec pas mal d’efforts et quelques combats à coup d’épée laser, la force serait avec nous. La question n’était plus de survivre, mais, se défiant du côté obscur, de pencher du côté du « bien », où, si on ne gagnait pas à tous coups, mourir débarrassé de la peur n’était désormais plus une utopie. Nous entrerions joyeusement bientôt dans la décennie 80, parenthèse en forme de jouet avant les conflits internationaux de la fin du siècle, où incroyablement, les visions de Georges Lucas s’avéreraient particulièrement représentatives. Monde séparé entre bons et méchants, rais de lumières vertes zébrant le ciel des combats, « Star Wars » semblait inspirer la guerre du Golfe dans l’esthétique de ses images. Le grand public ne se doutait pas encore du virtuel et des images de synthèse ; pour l’heure il savourait la SF nouvelle génération et son humour droïde. Déjà loin derrière, échouées sur le banc de sable des années 70, les monstres de carton-pâte avaient fini leur carrière. Jaws s’en était sorti de justesse.

Bizarrement expédié du scénario sous la forme d’un gigantesque plat de sashimis éparpillé sur des centaines de mètres, la grande gueule et ses centaines de dents rangées en ordre de bataille, s’étaient désintégrées sous la déflagration de l’explosion, douteusement improbable, d’une bouteille d’oxygène balancée par un Roy Scheider en pleine forme, bien qu’à la limite de sombrer. L’invraisemblance de cette fin en queue de poisson (je n’ose dire en eau de boudin), laissa même Peter Benchley, l’auteur du livre, sur sa faim. Une certaine morale voulait être sauve pour ne pas laisser le public de grands spectacles à la traîne, dans le sillage des deux survivants - un des héros étant remonté à la surface après avoir réussi à se mettre à l’abri derrière un rocher du fond. Mais le happy end scénaristique a eu du mal à prendre pour les plus fragiles psychiquement et pour ma part, il ne m’est resté qu’une litanie de carnages devant laquelle le dénouement miraculeux n’a eu que peu de poids pour me sauver de l’angoisse persistante.

Ce sont les risques, parfois mal évalués, de la vie de spectateur. Des années plus tard, je découvris le jeu vidéo et quoi qu’on ait pu dire de la violence récurrente certaine des jeux de combats et autres beat them all, la latitude offerte par le medium vidéoludique à travers ses multiples genres, m’apportât et continue de m’apporter d’immenses plaisirs autant que de découvertes. Je ne renie pas pour autant les chefs-d’œuvre de mon panthéon personnel qui m’enchantèrent au cinéma et parmi lesquels figurent d’ailleurs nombre de films d’épouvante, mais je dois aux mouvements du joystick  - comme la traduction littérale de son nom suggestif (bâton de joie) l’indique - la découverte vivifiante de pouvoir parfois, selon les titres, m’évader complètement pour un temps hors de l’histoire imposée, comme c’est le cas dans certains RPG (Role Playing Game) et errer à plaisir en y découvrant des petits jeux mis en abyme au cœur du jeu lui-même, ainsi que d’autres quêtes annexes. Cette possibilité unique dans une fiction, hors sa propre rêverie, m’a d’emblée interpellé lorsque j’ai eu progressivement et sur le tard, l’occasion de découvrir ces univers. J’y ai retrouvé la familiarité de ce que permet la scène ou l’opportunité  d’errance propre au regard donné à la énième vision d’un film que l’on chérit et dont il n’est plus nécessaire de suivre pas à pas l’histoire. Ces ballades latérales, décriées dans les productions « sans maîtrise » scénaristique, ont fait pour moi le charme de nombre de visionnages de films déclarés ratés et sans attrait.

L’art du scénario est une discipline ambiguë dont l’enseignement me crispait déjà fortement à l’université de cinéma, quand la majorité des étudiants y trouvaient les clefs du talent narratif alors que je m’énervais contre les clichés et astuces du genre. Pour quelques Hitchcock, informaticiens du sens, combien de faiseurs aux ambitions de supermarchés ? Je vois encore aujourd’hui, dans ma résistance aux histoires, des similitudes avec un dégoût pour les éducations subjectives portées au rang de dogmes, eurent-elles l’incidence momentanée d’un film. Méfiance pour les contes à se réveiller la nuit ou à ne plus dormir du tout, car comme pour moi, dans le cas de Jaws, ce n’est pas le premier soir suivant l’impact qui fait foi, mais bien les décennies postérieures. Une grande exception est à mettre au crédit des mythes qui, à la différence des cultes, ont su prouver leur bénéfice au-delà du choc de la surprise, pour s’avérer des compagnons de route plus fréquemment protecteurs que néfastes, par la globalité objective qui permet à la libre interprétation d’être. Différence notoire entre totalitarisme des points de vue alignés sur un axe et latitudes périphériques autour d’un phénomène. Les deux formes de transmission se croisent, tant dans l’éducation des masses, que dans la culture du même ordre. Le héros que nous abritons est-il capable de se défaire de l’emprise carnassière des pressions populistes ? Les traces sanglantes encore fraîches de l’histoire récente, n’en donnent pas véritablement la preuve. Peut-être qu’un tour, de temps à autre, du côté des mythologies profondes et des fantaisies ludiques plutôt qu’une immersion dans l’éternelle production d’anecdotes dramatiques, nourrirait plus richement d’exemples de haute stature, nos quotidiens fragiles d’incertitudes ? Encore faut-il que leur traitement soit à la hauteur. Mais comme on dit, à chacun/e ses goûts, n’est-ce pas ? Tous ont leurs vertus s’ils parviennent à nous aider à nous définir.

Sortir vainqueur implique au moins de ne pas s’être trompé de combat.

Journal des Parques J-26

Amok

Amok
Marcelle Chantal et Jean Yonnel - AMOK (1934) - Réalisé par Fédor Ozep d'après Stefan Zweig

Hier soir, rentré tard après l’atelier. Comme d’habitude, besoin de me détendre avant de dormir en mangeant un morceau devant la télévision. Rinçage du cerveau ; remise à neuf mais pas avec n’importe quoi. Zapping en quête de choses interpellantes. Des dessins animés, souvent à cette heure. Incroyablement inventifs. Mais là, non. Devant le défilement des images au hasard, happé soudainement par la beauté surannée et le rythme lent d’un film en noir et blanc sur la 3. Retrouvailles avec un sentiment déjà vieux, celui accompagnant les découvertes intrigantes et parfois troubles, proposées par le Cinéma de minuit de mon enfance. Le contexte a un peu changé du fait de la myriade de chaînes environnantes, mais si on prend la peine de s’y plonger un peu, tout fonctionne à nouveau. J’ai même cru entendre la voix de Patrick Brion. Ce n’est pas une illusion auditive ; c’est bien lui. Depuis la lointaine époque de mes études de cinéma et de ma cinéphilie galopante d’alors, je n’imaginais pas que l’émission existât encore ; ou peut-être m’en étais-je rendu compte un jour, du coin de l’œil, au détour d’un dimanche soir pareil à hier, mais confusément, distraitement. Le film s’intitule « Amok ». Je le prends en cours de route. La scène se joue entre Marcelle Chantal, l’actrice principale, mélange incroyable de langueur et de sophistication, un petit quelque chose de Garbo dans le regard aux nuances argentées dans la lumière, et Jean Servais, charmant jeune premier triste, impeccable dans son costume militaire colonial blanc. Tous deux ont l’accent caractéristique, teinté de mélancolie, du jeu de leur époque. Je ne peux m’empêcher de continuer à les regarder évoluer, comprenant peu à peu le drame auquel la vie les confronte. Elle, enceinte de lui, le lui fait savoir à demi mot, par une presque plaisanterie. Lui réagit, soudainement abattu, préoccupé. Elle se ravise, fait croire à un mensonge ; plus rien n’y fera. Elle se fera avorter du fruit de son adultère. Nous sommes en Malaisie, sur fond d’ambiance et d’esprit colonial. Son époux rentre sous peu par bateau, d’une longue absence. Un médecin est obsédé par elle depuis, semble-t-il, qu’elle est venue lui demander de pratiquer l’intervention sans pour autant qu'elle accepte de le regarder autrement que comme un praticien qu’elle méprise du haut de son statut de riche aristocrate humiliée. Je le comprends au fur et à mesure et le vérifierai par la suite sur Internet, ayant manqué le début de l’intrigue. Lui, veut être considéré autrement que comme l’interlocuteur d’une vulgaire transaction ; il veut qu’elle s’adresse à lui humainement ; il veut qu’elle descende de son piédestal et le supplie. Elle refuse, se fera opérer par une faiseuse d’ange clandestine du quartier chinois et mourra d’hémorragie. Au préalable, lui, regrettant immédiatement son attitude, n’aura de cesse de se faire pardonner. Il la poursuivra jusque dans les soirées mondaines qu’elle fréquente, affrontera son rejet, ses regards de haine et sa moue de dégoût, finira par l’attirer dans un bouge pour, désespéré, lui confier son désarroi et la torture de son âme depuis leur rencontre. Moment surprenant et magnifique, d’une beauté inclassable, où au balcon du bordel misérable, apparaît Fréhel chantant l’attente éperdue du marin absent. Finalement, il l’accompagnera dans la mort en se précipitant dans les flots à la suite de son cercueil sur le point d’être embarqué par le mari, de retour de voyage et découvrant le drame. Sous ses yeux, le médecin se suspendra au cordage, le rompra avec un couteau, et chutera au fond des abysses avec le corps sur le point d’être rapatrié en Europe, pour lui épargner la honte de l’autopsie. Fidèle à sa promesse douloureuse, faite sous le sceau du secret, à celle à qui il a juré que personne ne saurait la vraie cause de sa mort, le médecin est entraîné, enchaîné ainsi jusque dans « l’impensable », imprévisible quelques jours plus tôt encore. Je dis « le médecin » comme je dis « elle », car ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est que l’un et l’autre ont bien peu d’importance dans leur vie mutuelle si l’on y regarde bien. Rien ne les lie. Ce n’est pas ce couple là, celui des amoureux du film, dont toute autre histoire aurait volontiers exploité la veine narrative. C’est ça l’Amok ; la malédiction, la folie, on ne sait ; qui déroute le cours normal des choses et saisit de violence ceux qui ont été humiliés. Les articles plus scientifiques à ce propos, parlent de décompensation brutale. Normalement, le terme semble désigner une folie meurtrière individuelle, observée n’importe où dans le monde, mais finalement théorisée à partir de cas observés en Malaisie. Un délire homicide qui peut parfois déboucher sur le suicide. Serait-il juste d’invoquer Amok pour parler des fusillades sanglantes auxquelles sont confrontés les Etats-Unis depuis Colombine et sans doute avant ? Je l’ignore. Mais au détour de mes lectures suite au visionnage fasciné du film, j’apprends néanmoins quelque chose. Je suis surpris et ravi tout à la fois, de croiser derrière cet étrange scénario, la route d’un auteur familier de mes pérégrinations mêlant création, cultures et psychisme, Stefan Zweig. C’est en effet lui l’auteur de la nouvelle adaptée sous ce même titre, trois fois au cinéma et tout bien considéré, je n'en suis pas si surpris que cela. Quelque chose n’est finalement pas bien étonnant dans cette origine, ni dans le sentiment que me laisse la version cinématographique. Quelque chose qui, il y a vingt ans déjà, croisait ma route à travers la lecture de La confusion des sentiments et donna l’essor à la réalisation d’une vidéo décisive pour la suite de mon travail, Les animaux décousus.

Il existe une zone, la plus passionnante et puissante qui soit, où se fondent le trouble et l’intuition, l’incertitude et l’attirance, l’incroyance et la persuasion, en un objet dense et percussif, peut-être propre à donner la matière du monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace ou de la pierre philosophale telle que vue par Jung, C’est une zone au sens où Tarkovski en parle dans Stalker. C’est « La » Zone, où il est indispensable de se rendre, mais dont il faut revenir, en échappant à l’emprise de l’Amok. C’est là qu’il y a la clarté et la nuit, confondues. C’est là que se révèle à l’homme, la stature d’une grandeur possible qui le pousse à continuer à être, pour s’atteindre un jour peut-être, au delà de lui-même.

Même s’il est dangereux de le comprendre littéralement, l’Amok est néanmoins un phénomène sur lequel l’être en quête de lui-même doit se pencher. À travers le rejet et l’humiliation et non en passant au dessus, est mise à mort une part de soi qu’il était nécessaire d’abattre. Une part fougueuse certes, mais irrationnelle. Glorieuse, mais sans avenir ; dont on fait les idoles et la statuaire en vogue, tant à l’effigie des criminels que des vedettes de passage.

L’examen de notre propre mystère, dont la surface lisse semble ne désespérément montrer aucune aspérité où ancrer une compréhension finalement décisive de nous-mêmes, laisse pourtant parfois entrevoir de micro fissures que rien ne révélait l’instant d’avant. Ces jours de conquête, alors que tout poussait à l’abandon des recherches, l’individu qui nous constitue se crible de dessins, diagrammes et parcours, soudainement lumineux de clarté ; comme en donnerait à voir le plan, après un passage aux rayons X. Parmi toutes ces loges découvertes, où des chausse-trappes, fausses ou réelles, dissuadent d’y poser le pied, se distingue un compartiment de l’humain, dont le corps se compare alors à celui d’une navette exploratrice et où se consument les parts abandonnées de soi, rougeoyant du foyer froid qu’il recèle. Hors d’usage ou au rebut, nos personnalités passées que l’on croyait perdues sont là, servant à l’infini de combustible à une propulsion vers une mise sur orbite sidérante autant que sidérale.

Là, où aucun effort ne deviendra nécessaire, on se plaît à imaginer que les forces morbides mises en jeu par l’oppression sociétale n’auront plus aucune prise. Dans le ressenti paisible d’une valse intérieure, les pulsions d’un tempo entraînant et léger font tourner l’esprit tout autour de lui-même. C’est le petit manège d’un cerveau enfantin, brillant comme un sou neuf, libre de toute attache, dont les lumières rotatives constellent les soirs où parfois, nous nous sentons capables d’imaginer la vie, pour nous changer de croire que nous la subissons.

Juste derrière mes yeux, comme une plaque de métal froid sur laquelle ma vie rebondit. Ma vie est en caoutchouc mousse ou en polyuréthane, coulée à l’origine sur cette plaque inviolable, à l’épreuve des cabales. Et derrière le tréfonds de mon être, là où ma sincérité agile que j’ai souvent prise pour un masque de trop, gît, il n’y a pour finir que ce vide bleuté, cette masse étirée, cette étendue d’acier froid sur laquelle aucune fissure n’est possiblement visible. Tout est en surface et ma vie entière est là, comme un miroitement froid. Et ma mort et mes drames et mes bonheurs et mes plaisirs et ma pensée, Tous affleurent le miroir glissant, s’envolant dans les hauteurs, pareils aux cormorans, puis fondent et perforent le revêtement de mes identités, Remportent à la lumière un morceau de leur sens. Derrière chaque attaque, le métal en fusion froide referme sur lui-même la béance de mon mystère ainsi percé.

L’ARÈNE DE LA NUIT - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 - La foire aux consciences

 

 

 

AMOK

Film long métrage / Drame,  Noir et blanc (1934)

D'après Stefan Zweig
Réalisé par Fédor Ozep
Musique : Karol Rathaus
Interprétation : Marcelle Chantal (Hélène Haviland), Jean Yonnel (Holk), Valéry Inkijinoff (Amok), Jean Servais (Jan), Fréhel (la chanteuse).

http://www.france3.fr/emissions/cinema-de-minuit/diffusions/24-03-2013_37896

 

 

Journal des Parques J-36

David Noir - La Toison dort

David Noir - Photo Karine Lhémon
David Noir - Photo Karine Lhémon

Ne sens-tu pas le vent tourner ? Le vent porteur de ce qui était honteux devenir légitime ? Le radeau chaotique de la morale moralisatrice sous tes pieds s’ébranler ?

Hélas, non, bien sûr.

Le thème du zoo humain, du type de celui dans lequel on exhiba des kanaks durant l’exposition coloniale de 1931, m’inspire depuis toujours. J’y jouais déjà étant enfant, en m’installant dans ma chambre à demi nu, derrière des barricades de fortune, imaginant un défilé de visiteurs mondains venus en masse, frissonner autant que se pâmer devant l’homme singe. Ce jeu n’était, dans mon esprit, lié à aucun sentiment teinté de racisme, mot dont j’ignorais tout alors, mais bien suscité par le goût d’un ailleur, la soif d’images fortes et l’admiration forcenée pour la soi-disant sauvagerie que je tentais de ressentir en moi à force de l’incarner. Mais après tout, peut-être était-ce un germe, tout occidental, de ce fameux racisme aujourd’hui redouté ? Et peut-être en suis-je encore tout pétri malgré moi, à travers cette aspiration à rechercher une iconographie « exotique », comme celle du sexe cru, ailleurs que dans les seules références d’un milieu que j’ai toujours fréquenté de façon plus ou moins décalée: une classe précaire ou petite/moyenne, tirant vers le respect de la culture et l’admiration dévolue à l’artistique.

Je me suis rendu compte en grandissant qu’il existait finalement autant de formes de racismes qu’il y avait d’identités. Que cette variété était dépendante à la fois de l’environnement et aussi de ce que l’individu estimait être sa culture et son identité justement, composées l’une comme l’autre, d’une myriade de petits racismes ordinaires appelés innocemment « goûts », mais qui la plupart du temps, toléraient plutôt mal le voisinage ou la confrontation avec leurs contraires. Outre les plus brutaux et offensifs mépris réellement ethniques, les plus insidieux des ostracismes étaient peut-être ceux colportés aimablement autour d’un verre de vin par des hommes et des femmes de culture, devisant des valeurs du monde, se confortant les un/es les autres, en étant naturellement persuadé/es d’être du côté du bien, du responsable, du pondéré, pire encore: du juste. Parlons-en donc.

Le dédain de la pornographie (qui a pris la place de la culpabilisation honteuse, puis du rejet offusqué, évolution des modes [et non des moeurs ] et des époques oblige) équivaut au rejet de sa propre image à travers la représentation d’un ou d’une représentant/e de son espèce, filmé/e ou photographié/e durant l’excitation animale de ses organes et de son psychisme. Certain/es y feraient entrer également des gros plans de parties génitales au repos. Soit.

Mieux encore, cela équivaut à la détestation de la mise en exergue d’une image de sa propre réalité, sous l’argument pratique et fréquemment invoqué : des secrets de l’intime (nous regardons ici le X dans l’ensemble de sa production, sans s’arrêter aux attributs spécifiques des nombreux styles allants des plus softs aux plus extrêmes, des exhibitions d’amateurs aux productions professionnelles les plus luxueuses). Bof.

L’argument de l’intime ne m’a jamais vraiment convaincu, ayant observé que je ne ressentais aucune gêne devant le spectacle d’animaux copulant. Pourquoi en serait-il autrement vis-à-vis des gens que je connais et que ma vision me porte toujours à regarder en premier lieu comme des humains, animaux évolués que nous sommes ? Eh bien justement, à mon sens, pour cette bonne raison : contrairement à celui des bêtes (pour la majorité d’entre nous me semble-t-il, mais il faudrait enquêter plus avant), le spectacle de la copulation de nos semblables nous excite.

Rien de très nouveau jusqu’ici ; la littérature et le cinéma masturbatoire ce sont emparés de cet état de fait pour en faire leurs choux gras depuis qu’ils sont apparus. Ce qui est par contre, non pas nouveau certes, mais néanmoins rarement accepté comme un simple postulat, c’est que la fidélité sexuelle ne peut, de ce fait exister dans l’absolu ; il suffit de mettre quiconque, hommes et femmes, en situation adéquate pour qu'elle s’effondre. Certes, il nous est possible, jusqu’à un certain point de résister à une excitation génitale, mais en tous les cas, ça n’en est pas moins une résistance et non un choix délibéré capable d’être soutenu. Et c’est cette petite nuance, semble-t-il - et l’on comprend aisément pourquoi, chez une grande quantité de couples de tous poils - qui passe mal ; dont la sonorité se fait peu entendre dans les réunions familiales ou amicales. Je ne parle pas d’échangisme ou de quelques pratiques sexuelles en particulier que ce soit. Je parle uniquement du fait que, de part notre nature réflexe et animale, refuser l’excitation n’est jamais un choix, mais un contrôle. Je ne crois pas que cela soit enseigné dans les écoles et pas davantage à la base des préceptes dictant l’union des couples. Les religieux eux, comme d’habitude, s’en sortent à merveille grâce au concept de « tentation », qui - alors là, je dis « chapeau ! » - ne ferait pas partie de nous par essence, mais nous aurait été infligé comme la punition même d’y avoir cédé. Il est aisé de voir que toute cette  défense échafaudée pour « sauver » l’être humain de ses pulsions naturelles, face à ce que la société voudrait qu’il soit, se mord un peu la queue, oserais-je dire, ne serait-ce qu’en me référant au malheureux serpent pris depuis comme bouc émissaire et que si le choix de la fidélité sexuelle se veut couramment brandi au nom de l'amour dans l’union monogame, ce n’est qu’en balance à une frustration bien sentie et peu à peu sagement absorbée par la raison et la trouille de se retrouver seul/e un jour.

Comment une telle négation du réel, se traduisant encore aujourd’hui par un regard brûlant, rougeoyant à vif, qu’il soit lubrique ou contempteur, a-t-elle été raisonnablement possible, se dira-t-on peut-être un jour? Pourtant, rien que nous ne pratiquions ou connaissions de nous-mêmes ou des autres par cœur, ne nous est montré à travers le genre pornographique. Se rend-on alors bien compte (j’imagine souvent à tort que oui) à quel point le problème est profond et dans quelle contradiction il entraîne le gentil démocrate large d’esprit mais banalement pudibond, prétendant se déclarer en lutte, au moins par principe, avec les totalitarismes religieux, politiques ou économiques ? Il fait la grimace devant un cul ouvert tout pareil au sien, à heure de grande écoute, mais ne bronche pas quand on le sodomise douloureusement sans apprêt, via des publicités dans lesquels des établissements bancaires veulent passer pour des entités attentives et compréhensives vis-à-vis des intérêts de sa famille. De quelle part de lui-même, notre citoyen bien élevé se moque-t-il en vivant selon ces préceptes ? Eux, les états, les multinationales … ne s’y sont pas trompés. Ils savent qu’interdire ou favoriser les représentations d’un dieu, censurer des images estimées subversives ou bien noyer nos regards sous des publicités offensantes pour le bon sens, revient strictement au même. Dans tous les cas, le seul facteur décisif est de nous occuper avec des images comme on le fait pour les enfants. Décideurs et politiques, regroupés en représentants de la société, font le choix, souvent sans le savoir, étant enfants eux-mêmes, en accord avec les législations, du type de pornographie qu’ils choissent d’imposer à la population, à commencer par leurs tronches en 4x4 en périodes électorales, voila tout. Le seul sujet de fond est de comprendre comment nous distraire avec constance, sans trop nous lasser. Quelle image surdimensionnée, quel visage de star devenu paysage du quotidien, quelle bouteille de soda, quel pape ou quelle icône christique de 50 mètres de haut va-t-on faire surgir dans l’espace public, sur la place du village, dans la zone de traduction tangible de l’inconscient collectif pour nous exciter en permanence et de manière honnête ? Il existe heureusement des différences fondamentales entre les styles et toute pornographie n’est pas racoleuse de la même manière, ni porteuse du même esprit. La passion des gros seins éprouvée par Russ Meyer nous raconte quelque chose du fantasme masculin et me semble infiniment plus naturelle et saine dans son désir outrancier, que la façon non avouée de tirer parti du charme blond de petits acteurs prépubères et souriants, uniquement dans le but de vendre un max de barres de chocolat au bon goût de lait à tous les foyers du monde souhaitant assurer une belle santé à leurs enfants. Mais l’excitation permanente, on le sait, peut créer de l’irritation.

Nous sachant pertinemment, Mr Hyde et Dorian Gray par nature, nous ne l’envisageons pourtant qu’à l’échelle globale de notre espèce (le fameux : "les gens") et nous plaisons à nous considérer (à nous le raconter du moins) en tant qu’individu comme une relative exception aux règles régissant cette même espèce. Pour le moins, curieux.  Ce que l’on admet vrai pour l’ensemble des humains, ne le serait pas tout à fait pour La Personne.

À la source du rejet de l’image de cul en tant que portrait de soi, il y a au fond la volonté d’apparaître plus ceci ou d’avantage cela à ses propres yeux comme à ceux des autres. « Je ne veux pas être réduite à ça » dira-t-elle. « Ça ne montre qu’un aspect de moi » opposera-t-il. « Grande prétention à être », dirais-je. Mais bon, « grand », « petit », ok, prenons le temps de pinailler. On retrouve souvent cette vanité profonde à prétendre ainsi exister et être quelqu’un, du côté du spectateur bourgeois qui va exciter son intellect et faire mousser son sentiment d’Être à l’intérieur de sa poitrine, en allant assister à une représentation de théâtre intelligent. Drôle de méthode si le but est véritablement de se « cultiver », que de ressemer sans avoir retourné la terre, ni arraché les mauvaises herbes. Cette culture acquise et entretenue sans assainissement préalable du terrain, me fait l’effet d’un flacon de parfum déversé sur la crasse.

Il n’est rien possible d’apprendre de neuf et de réel, sans avoir mis à jour et raclé d’abord à fond ce qu’on pensait jusqu’alors être la part « sale » de soi, son caniveau. C’est ici qu’il faut aller, dans le ruisseau de fange où le fou fait sa toilette. La merde y est beaucoup moins palpable et les pêches plus miraculeuses que dans l’abreuvoir commun, particulièrement si on le croit si bien situé, à la croisée des grandes connaissances.

Aller voir à l’intérieur des culs me paraît donc être une entreprise salutaire, soufflant quelque part un vent frais (oui, évidemment 🙁 ) sur le chemin menant aux bibliothèques et théâtres du monde, à défaut de me prendre du Photoshop dans la face, sur les murs, les écrans et les emballages, chaque jour que, parait-il, le bon Dieu fait.

Une prière s’impose.

Mon Dieu, fouillez dans mon cul,

Faites qu’on y trouve 507 heures valables en remontant dix mois et demi à dater du jour de ma mort !

TU MENDIERAS TANT - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 Le manège des réalités

 

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.

Rien à offrir

Chacun a sa fenêtre acrylique_David Noir_2009

Chacun a sa fenêtre_acrylique_David Noir_2009

Moi mon nom à moi, c’est Bonnie,
menteur.
L’histoire que je vais vous raconter bla bla bla … est triste. J’en connais des plus tristes, des moins tristes, des dramatiques. Celle-ci est juste triste. Soit vous vous en foutrez, soit vous voudrez sans doute comprendre cette histoire, parce que la plupart des gens veulent comprendre et pouvoir suivre le déroulement des histoires. Moi, les histoires, je les hais. Au mieux, elles m’indiffèrent. Je n’aime que les caractères, les personnages ; je ne veux pas savoir les détails de ce qui leur arrive ; juste regarder comme ils sont beaux parfois, quand je les trouve tels. J’aime mieux les mythes et exclusivement leurs âmes au détriment de ce qui leur arrive. Et inlassablement il leur arrive la même chose – il nous arrive la même chose ; c’est ça qui fait la force de leurs soi-disant histoires ; il n’est plus besoin de les raconter. Elles s’effacent au profit d’un personnage, d’une destinée. Peu importe pourquoi il en est arrivé là ; c’est ainsi ; il n’y a pas d’autre possibilité. Alors pour en revenir aux détails qui font l’histoire triste que je veux, non pas conter, quel vilain mot bon pour La Cartoucherie, mais portraiturer ici, je vais vous en donner les détails en guise d’éternel prologue pour ne plus y revenir. Ce sera fait ainsi et vous n’aurez qu’à vous y référer, qu’à vous en souvenir si cela vous intéresse encore au cours des pages qui, fatalement, ne suivront pas. Autant vous dire que je n’aime ni être tenu en haleine, ni l’art du scénario. C’est pourquoi j’ai de la sympathie pour les jeux vidéo où l'on s'égare; un art étonnant qui souvent prend le relais de la poésie et de l’art réellement abstrait qui se fait attendre pour ouvrir les fenêtres de ceux qui étouffent dans les romans et le cinéma des faibles auteurs. Le théâtre ça servait un peu à ça, mais il a fait plus que son temps. Peut-être juste une façon de présenter les choses. J’arrête cette digression. Celle-là seulement ; parce que des digressions, vous en aurez ; vous n’aurez même que ça. Si vous n’en voulez pas il faut aller ailleurs. Mais là, pour ce prologue, pour donner un petit fil à ceux et celles à qui ça fait plaisir, je vais me discipliner juste une fois malgré le dégoût que j’en ai. Après ça, haro sur le bel art et les habiles rebondissements qu’on prend parfois pour du talent. Les plus malins sont des poètes déguisés en techniciens ; Hitchcock par exemple. J’en ai vraiment rien à foutre de son art du scénario, mais c’est un poète, malgré lui ; malgré sa soif de plaire ; alors on peut rêver par-dessus l’emballage. Mais bon, on en reparlera de tout ce qui pue l’école et des artistes du commerce et des indigents poètes qui aimeraient bien être des commerçants. Enfin, on en reparlera, mais pas moi, je n’ai pas de temps pour ça - de ceux là et de tous les autres. Mais ne croyez pas que j’ai choisi d’être un hermite. Ce que j’ambitionne aujourd’hui, c’est d’être un étranger.
Y paraît que petit, j’ai engrangé de l’amour pour des années, alors tu penses bien que …
L’art de l’artiste me semble être la chose la moins intéressante du moment – il n’est jamais aussi surprenant que l’art du hasard – aux rares exceptions près de certains qui savent courtoisement l’inviter entre leurs murs rigides de créations arides. Merci Kubrick. Mais on les compte sur un doigt. Quelles plaies, les créateurs …
Contrairement à beaucoup d’autres, mon art à moi, est de la merde au vrai sens du terme – non morale, non adulte, non dépréciatif ; juste une expulsion du surplus nécessaire …
Du coup, j’aime souvent les gens haïssables ; qui ont l’intelligence et le savoir faire pour manipuler le monde, pour ne pas en être les dupes – ils ont choisis leurs camps – je ne parle pas ici des imbéciles du pouvoir, mais des joueurs; des petits et des grands.
Finir en auteur serait l’échec le plus cuisant pour moi ; moi qui voudrait n’être qu’un corps. Je fantasme mon être intérieur à longueur de temps et c’est ce que je peux faire de mieux.
Ecrire ne me sert plus depuis longtemps. C’est juste une fonction naturelle. Une défécation obligée de l’âme. En chiant ma prose, je regarde les passants à travers ma lunette. Tiens, voilà un de ces mecs sans exigence ; un de ceux qui trahissent le monde enfantin.
Sûrement qu’il va justement faire des enfants à défaut d’en avoir conservé quelque chose. Mais, non, il a tout vendu à bas prix dans la première moitié de sa vie. Comment, pas d’enfant ? Tu veux la fin de l’humanité alors. Quand on voit ta gueule, on ne peut que souhaiter la fin de l’humanité. Le sens, tes sens, ton sens unique me fait horreur. Eh eh, ils aiment ça la hiérarchie ; ils appellent ça le choix, avoir le choix, choisir ; « je te préfère à quiconque » ; des plus et des moins ; c’est leur vision de la vie à ces petits commerçants. Moi je ne sais pas ; j’ai surtout connu la trahison de mes valeurs à longueur de journée ; le dénigrement comme mode de fonctionnement. « Z ‘auriez pas une cigarette ; j’ vais mourir vous comprenez ; alors c’est un peu urgent ». Main tendue et puis couteau dans le dos, pourquoi pas ? Alors on se retourne vers la culture, le roman ; toujours plus con ; toujours plus débile ; avec le mot choisi ; bien choisi, comme à l’école de la littérature ; celle du mot juste. L’adjectif adéquat ; le beau verbe, les cons ; ils aiment ça ; ils ont l’impression qu’on a fait des efforts, les cons. C’est méritoire. Et puis ceux qui font profession de penser, d’aimer ou de haïr ; d’avoir des goûts ; d’exister. Ils ont sûrement la conviction d’avoir un avis ; moi je n’en ai pas ; juste des réactions sans fondement autre que mon émotivité. J’aimerais bien faire une œuvre de ce fatras d’humeurs car c’en est une en soi ; par nature. Rien à prouver ; rien à atteindre. Pas d’histoire d’amour ; surtout pas ; au mieux la réparation ; le bricolage pour que ça tienne. Le neuf c’est toujours de l’aranaque ; tout est destiné à se dégrader ; c’est comme ça ; à peine c’est sorti du beau sac du beau magasin.
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A force de secrets, le viol de l’intime est porté en place publique. Avoir des parents depuis tout petit accentue forcément la propension spontanée à se faire enculer. Ils mentent, toujours ; tout au long de leur vie, ils mentiront. Parce qu’ils n’auront de cesse d’envier la jeunesse dés lors qu’ils comprendront que la leur est envolée. Les jeunes aussi envie la jeunesse ; ça se voit moins forcément ; ils la désirent entre eux. C’est le seul bien de valeur. Tout ce qu’on racontera après est destiné à justifier que notre vie ne dure que la moitié d’elle-même. Arnaque, arnaque ; mensonge brûlant ; la vigueur du corps, et de loin, domine toute la sagesse des vieux. Sagesse, bon sens, invention des pauvres, des miséreux qui ont perdu la vie mais se refusent à l’admettre. Il n’y a rien à faire dans la vie que d’attraper la queue du Mickey au bon moment et vivre sur ses acquis. Sinon c’est une autre histoire ; celle de la mort. Elle est un peu plus intéressante que les autres, mais aussi moins dorée à nos yeux embués à la sauce Walt Disney. Pourtant, il me semble bien que la majorité d’entre nous a choisi plutôt la mort comme mode de vie. Pour choisir la vie, il aurait fallu de la conscience, de l’inconscience, du courage et de la cruauté. Les animaux choisissent la vie. Il n’y a pas de civilisation ; il n’y a que la culture de la mort. La vie se passe de culture ; elle est prédatrice et dévore tant qu’elle en a les ressources. La vie a pour unique fonction de se sustenter et d’être. Elle n’existe pas comme idée. La nature n’a pas d’idée de la vie et la vie n’a pas de projet ; seuls les morts en ont. Les uniques projets que je connaisse sont destinés à habiller, déguiser le processus de mort en dynamique de vie. Parce que ça fait mieux ; parce que les dieux de la mort n’ont pas la côte depuis que la vie est une valeur, qu’on l’a choisi comme valeur absolue. C’est là où le bas blesse car la vie n’a pas d’intelligence et ne se soucie pas d’en avoir. Elle n’a que de la bio-logique ; elle n’est pas distincte de la survie. L’humain plus imbécile encore que les autres qui a distingué la survie de la vie est sûrement le même critique d’art idiot, le même spectateur hypocrite et bêtement bourgeois, qui voudrait une distinction entre pornographie et érotisme ; juste parce que ça lui fait mal au cul - aux idées de son cul, d’être sans importance.
Au fond, je suis d’avantage marqué par une modeste idée qui me traverse l’esprit que par un film de tâcheron avec toutes ses heures de travail. L’accumulation du temps de travail joue contre l’efficacité.
Sur une certaine voie ; sur une voie certaine. À bien y réfléchir, faute de mieux, je suis finalement pour la préservation de la connerie de l’espèce humaine. Parents, après avoir mis bas, suicidez-vous. « Ben mon colon, répondra-t-il, assis sur ses chiottes ».
Ben voyons, ne réagis pas comme ça. T’es plus dans l’ coup papa. Et alors, parce que je te dis des mots, tu crois que je te dis la vérité. Mais oui, je t’aime bien.
Le sentiment du travail – L’indicateur « labeur » - Le centrage sur sa liberté.
Qu’est-ce que tu veux en faire ? – Qu’est-ce que tu ne veux pas en faire ? – Tout est bon. Tout est bien qui finit un jour prochain
Peut-être que la pire des aliénations est d’avoir des parents qui vous aiment.
Leur amour est un poison sirupeux qui vous colle les ailes et vous pousse à obéir.
Puis-je encore me sauver ? Par où ?
L’amour comme monnaie d’échange empêche de vivre.
Je comprends tellement qu’on se saoule de grandeur d’âme et de beaux sentiments, mais alors, qu’on soit seul. Qu’on ne fasse pas chier les autres avec son état. Alors donnez de l’alcool gratuit, de la drogue bas de gamme, de l’affection sans morale. Donnez sans réfléchir, sans calcul. Vous verrez bien après ce que vous avez perdu dans le naufrage, car il y en a de plus beaux que la réussite enjouée.
Eh bouillie de pixel, toi qui reçois mes mots graves, virtuels et ridicules, voici le programme de ma journée d’humain.
Je dois : remplir mon estomac, vider mes couilles, vider mes intestins, laisser aller ma tête, parfois tendre mes mains.