Retour d’Erosphère

retour d'Eros
libertin (du latin libertinus, « esclave qui vient d’être libéré », « affranchi »

Bien qu'ayant vécu un triolisme amoureux fondateur et quelques autres passions menées activement de front, je ne suis pas un libertin. Pourquoi ? Parce que, très vite, les relations aux autres m’envahissent mentalement et mon travail en est perturbé. C’est paradoxal puisque justement l’esprit et la pratique libertine doivent, j’imagine, pouvoir répondre à ce besoin de solitude émaillée de rencontres. Mais ce n’est pas si simple dans les faits puisque je ne suis pas capable de ne pas m’intéresser aux personnes avec lesquelles j’ai des relations sexuelles. Quel type d’intérêt ? Affectif, certainement ; érotique, fréquemment ; intellectuel, toujours ; poétique absolument et là est mon affaire, puisque c’est la qualité poétique des rapports qui empoisonne ou enrichie mon imaginaire. Ce n’est donc pas une mince affaire que d’élargir incessamment le champs de ses relations tout en préservant, non pas son indépendance, car seul l’argent me parait en donner réellement et je ne sais pas être riche, mais tout au moins un espace récurent et suffisamment vaste pour penser seul.

Non que je rejette l’échange (je parle ici de façon large, au-delà des sexualités) , mais il doit dans mon cas, toujours être suivi d’une période assez longue pour digérer le rapport en question, de quelque nature qu’il soit. Je fonctionne de même, tant avec les groupes qu’avec les individus. Je me trouve donc perpétuellement en surnutrition. Un être reptilien de ma nature se doit donc de surveiller sa surcharge pondérale affective et psychique au moyen de régimes adéquats. Pas d’ascèse préconisée dans mon cas, mais une alternance et une diversité nutritive vitale. Je digère comme un boa mais consomme comme un ours, de manière omnivore, c'est-à-dire que je peux ingérer à peu près tout et n’importe quoi. Néanmoins, tous les aliments ne sustentent pas de la même manière et possèdent une valeur calorique et nutritive bien différente selon les cas.

La fidélité ne s’exprime donc pas pour moi au quotidien, mais sur un long terme intercalé de pauses de durées variables. Elle se démultiplie à travers autant de liens que je nourris d’intérêts. Cela s’appelle un petit monde à soi ou un environnement social selon que l’on y privilégie une élaboration créatrice ou une consommation de l’échange en terme de finalité.

J’ai eu l’occasion, via le festival Erosphère dans lequel j’étais invité comme intervenant, de côtoyer brièvement quelques libertins/es revendiquées comme tel/les ou simplement intéressé/es par le sujet.

Il y eut deux stages auxquels j’avais donné, puisqu’il fallait bien les nommer, un titre commun sous l’intitulé « Outrance du désir ». Ce qui m’intéressait en la circonstance, était de proposer comme postulat qu’il s’était produit depuis quelques années (sans doute concomitantes au développement d’Internet), un déplacement du libertinage vers la sphère « grand public ». Je ne crois pas d’ailleurs qu’il s’agisse en soi d’une propagation des pratiques libertines qui existent certainement depuis que les lois religieuses ont bâti les fondements essentiels de nos sociétés (morale, éducation, sacralisation de la famille). Je pense d’avantage que la médiatisation du sexe, la démocratisation des objets (toys), images, témoignages et discours sur les pratiques des hommes et des femmes, a propulsé cet aspect du désir humain comme un état de fait sur le devant de la scène. Bien sûr, pour que cela marche, il fallait qu’il existe une population et un public sensible, sensibilisé, voire expert en pratiques libertines ou plus simplement, en « amour libre » comme on le disait plus volontiers dans les décennies 60/70 et en fait, depuis les mouvements anarchistes de la fin du 19ème siècle.

Ce postulat simple et aisément constatable dans les médias et le commerce polluant les murs et dévorant les vitrines de la vie citadine, supposait naturellement qu’il y eu un avant cette exhibition florissante et un après. Mon propos se situait dans l’avant tout en s’adressant à un public de l’après et était borné en amont par l’immense barrière de corail que semble constituer l’œuvre de Sade que je me suis mis en quête de découvrir actuellement progressivement dans son entier.

Le dispositif était simple comme j’aime à le pratiquer dans certains ateliers sur d’autres thématiques : un vaste espace scénique offert en l’occurrence par la grande salle de Micadanses qui recevait le festival, quelques musiques dont le choix me revenait, un panel de quelques textes du dit Marquis, un certains nombres d’images sur papier et sans rapport apparent si ce n’est par la mise en jeu du corps présent dans toutes les représentations humaines, un éclairage légèrement mobile, coloré mais tamisé et 4 micros sur pieds à disposition, destinés à recueillir la parole de participants volontaires selon le flux de leur inspiration. Mise à part une brève introduction, les consignes et indications se devaient d’être réduites au minimum et le mot d’ordre serait : improviser collectivement en immersion totale durant les 3h qui nous étaient octroyés, sans autres limites aux actes que la violence non consentie, l’authenticité des désirs et le périmètre élargi au plus vaste, des imaginaires en présence. Les matériaux à disposition outre les sons, l’espace, les textes et la lumière étaient les corps, sous leur jour le plus charnel, le toucher, le rapport, le commentaire et l’adresse par la parole et le regard. Autrement dit, soi face aux autres dans le contexte d’un tiers, moi en cette occasion. Sans doute la mise en scène la plus simple, si ce n’est la plus originelle que puisse offrir le théâtre. Car c’est bien dans le cadre de la scène que je me situais, étant ici convié pour mes compétences en la matière, associées à mon intérêt pour le corps sexuel et ses représentations pornographiques, mais surtout pour la parole et la qualité du temps qui en découle. Quel cerveau pour quelle sexualité ? Quelle humanité pour quelles relations ?

Le premier atelier fut à mon sens et à celui d’un certain nombre de participants/es qui en témoignèrent, une grande réussite. J’en fus le premier surpris, ne m’attendant pas à voir ma proposition, d’entrée de jeu, si bien comprise et vécue par un nombre important de joueurs/euses.

La nudité des corps s’imposa rapidement, sans heurt ni résistance, même si volontairement rien dans mon propos ne l’avait exprimé comme un prérequis indispensable, ce qu’elle me semblait être néanmoins de toute évidence. Mais j’avais opté pour la mise en place d’une expérience la plus libre possible, basée sur la confiance dans les groupes ainsi spontanément constitués et ne souhaitais border ce grand bain physique et mental que du plus infime cordon de sécurité afin que l’inattendu puisse naturellement y advenir.

Il m’est difficile de décrire l’émotion et la joie que je ressentais 3 heures durant à voir évoluer, s'enlacer et danser, à scruter et écouter ce groupe humain sachant instantanément en ces instants, allier désirs puissants, volonté créatrice et intelligence.

Les groupes se formaient puis se diluaient pour se recomposer différemment sous l’influence érotique des corps échauffés. Les tableaux se succédaient avec une harmonie puissante sans que je n’ai que très peu nécessité d’intervenir, car pour l’heure, il ne s’agissait surtout pas pour moi de foncer dans l’écueil dirigiste de la mise en scène que d’ailleurs certainement peu d’entre eux /elles auraient suivi, n’étant pas implicitement des acteurs/trices. Les actes sexuels concrets qui parfois s’épanouissaient un temps donné, exprimaient tour à tour une merveilleuse puissance ou une enivrante douceur. Que dire de plus si ce n’est que j’ai pu assister maintes fois à la profondeur de l’Être fusionnant avec l’appétit de la chair et que ce fut à mes yeux, d’une sublime beauté dans cet environnement que l’éclairage, librement et tout aussi intelligemment mené par les régisseurs/euses présents ce jour-ci comme le suivant, englobait d’une matière suave et maîtrisée.

Les interventions vocales firent tout autant leur chemin dans la masse sonore que je proposais, pareilles à des serpents sinuant dans les marais. Une improvisation en particulier fut tenue longuement par un homme à la voix posée, fixant du regard les scènes, égrenant une pensée sourde, presque sombre, avec une acuité et une profondeur tellement englobante qu’elle sembla organiser naturellement les tableaux en un système d’horlogerie dont personne n’aurait pu mettre à jour la mécanique vivante sans déchirer violemment l’équilibre de l’ensemble.

S’ouvrait ainsi devant moi et j’espère pour quelques autres, le portail d’accès à un érotisme fulgurant et splendide à l’endroit même où j’aspirais qu’il s’implante ; c'est-à-dire aux antipodes de la consommation « fun » et de la jubilation superficielle, avatar d’un plaisir clef en main trop en vogue pour ne pas bailler d’ennui devant la bêtise consumériste qu’il véhicule.

Il en fut naturellement tout autrement du deuxième jour, car il est bien rare que les miracles se succèdent quand bien même les ingrédients seraient-ils tous d’une aussi grande valeur.

Je n’ai pour ma part, personne à incriminer en particulier pour stigmatiser cet échec, car il est fatalement inclus dans un tel plan, que le groupe, s’il parvient à fédérer ses ardeurs, est en mesure de retourner toutes les situations dans le sens d’un sauvetage potentiel. Encore eut-il fallu qu’il le ressente et que certains de ses membres décident d’opter pour la vitalité plutôt que de glisser vers le versant morbide. Quand à moi, les deux pôles m’intéressaient pour la démonstration que je désirais en faire, même si j’aurais eu à coup sûr, plus de jouissance à regarder à nouveau fleurir une débauche d’écoute mutuelle et se dérouler sous mes yeux un concours d’intime concentration de peaux et de neurones.

Ce ne fut pas pour autant dénué d’intérêt et quelques moments tout à fait appréciables selon moi et constituant le pendant obligatoire de la thématique abordée, furent finalement atteints. Une fois que la dernière bouée de sauvetage fut lâchée et que le plateau se retrouva semblable à un de ces terrifiant désert où l’on n’ose s’aventurer, une infinie tristesse se mit à planer comme un drame suspendu au dessus de la salle et des corps affaissés. Je laissais la musique poursuivre et souligner encore d’avantage les contours de ces rives désormais privées de relief. Je ne sais où se situaient les regards encore présents derrière moi dans la pénombre du gradin, mais fermant un instant les yeux, je me dis qu’il y avais de quoi bander d’un tel naufrage, tant l’homme apparaissait ici, tel qu’il pouvait être, méritant autant sa destruction que sa venue au monde. En cet instant, la mort présentement incarnée me parut aussi belle que la mariée de la veille.

Il était temps que Sade, incompris précédemment, ignoré par le groupe comme il le fut sans doute de son vivant, intervint à nouveau pour éclairer de sa lueur sinistre et cruellement lucide, l’espace environnant que nous nous étions octroyé.

Tout avait commencé par un flambeau de résistances et de superficialité conquérantes que j’avais ressenti d’emblée. Loin du propos soulevé, quelques membres tapageurs avaient illusoirement tenté de le tordre du côté de l’euphorie insouciante et infantile, sous la protection de laquelle plaisir aurait dû rimer avec loisir. Malheureusement la légèreté n’étant pas dans mes gènes, c’était sans compter sur l’attachement viscéral que je pouvais avoir à mes croyances, traduites ici en terme de dérive et d’outrance autour d’Eros et incompatibles avec la simple excitation d’un amusement charnel. Après quelques temps d’un bisounourssage love love que sans méchanceté, je ne situe pas dans mes cordes, j’attendais que le poids lourd de l’introspection sensibilise les esprits et fassent frémir la chair. Le « tout est permis », s’il était bien assumé, devait satisfaire des tenants du désir forcené. Il y en eut quelques uns qui au fil des heures firent naître quelques pépites tout aussi rutilantes que la veille tant en terme de textes que d’actes puissants ou de postures. Une très belle union entre un homme et une femme allongés au sol, accapara quelques temps le plateau d’une fort belle manière. Quelques esprits plein d’éveil au milieu d’observateurs/trices las ou circonspects, surent à plusieurs reprises, métamorphoser l’ambiance par leur intelligence de la situation et leur instinct. Comme je l’ai dit, il n’entrait pas dans mon propos de diriger le jeu. Ce qui était devait être, en l’état, car c’est en tant que un miroir des hommes que se révèle pour moi le sujet d’une performance et il appartient à chacun/e, tout comme dans la vie, d’user de sa liberté pour influer le cours des choses. Quels meilleurs acteurs/trices que des libertins proclamés auraient pu en décider dans un contexte tout entier dévolu à leurs fantaisies ?

Je ne tire de leçon de ces deux expériences que la persuasion renouvelée du pouvoir de l’exhibition comme affirmation de soi pour peu que l’on souhaite la mettre en œuvre. Loin des acteurs poussifs du théâtre en matière de corps, les amateurs/trices de sexualité libre ont en main le potentiel d’un spectacle fort et puissant.

Il leur appartient à mon sens d’en avoir une conscience affûtée pour échapper à une mièvrerie parfois présente dans laquelle ils ne prétendent a priori pourtant pas être et forcer la convention insipide des sociétés laïques, tout autant que l’obscur refoulement des pulsions par le religieux, à se mirer dans le portrait dressé et attractif d’une humanité consciente, pleine de charme, d’inventivité et d’esprit d’aventure.

Il y a en nous toutes et tous, à chaque génération à mon sens, le ferment d’une révolution par le sexe, maintes fois réprimée, plusieurs fois avortée, banalement détournée, mais encore possiblement éclairante pour, comme nous l’évoquions plus tard en d’autres termes avec certains/es des membres, qu’une tendresse des cerveaux les uns pour les autres, annihile les frustrations abjectes et leurs conséquences sordides et élève le niveau de conscience de tout un pan de notre humanité. C’est ce qui, certainement pour ma part, me semble le plus souhaitable encore aujourd’hui, mais qui requiert autant d’exigence dans la jouissance que de lucidité dans les idées pour vaincre le modèle coercitif du couple et des familles où l’amour n’est dans bien des cas, qu’un symbole simpliste et blanc sur un fanion de tissus rose.

Urgence, oui.  De jouir de l’entre-soi ou d’amplifier les libertés ? À chacun son choix, si nous l’avons toujours.

Scène Vivante

Scène Vivante - David Noir

Scène Vivante - David Noir - stages

Scène Vivante est une nouvelle branche de David Noir Productions, consacrée à la pédagogie. Le site propose stages, cours et ateliers dans l'esprit et la philosophie qui animent les pages de ce blog.

Pourquoi stages, cours et ateliers ?

Pour exprimer et mettre en formes ce besoin, cet imbroglio de mouvements qui nous anime incessamment.

Les ateliers sont donc des espaces physiques et temporels destinés à favoriser l’expression de ces/ses besoins sur une scène ; c'est-à-dire en présence des autres, devant les autres ou plutôt au milieu d’eux.

Comporte-t-ils des aspects thérapeutiques ?

Probablement oui ; tant mieux si c’est le cas et finalement, peu importe. Le pansement de ses blessures et de ses douleurs ne nuit pas à la création artistique, alors pourquoi le rejetterait-on au nom d’une supposée « pureté » de l’acte.

Les autres : partenaires et public.

Pourquoi cette nécessité d’avoir des témoins de son existence autres que son conjoint, sa famille, ses amis ?

Parce que l’unique bonne option du spectaculaire n’est pas le mensonge, mais la démonstration de ce qu’on est et ressent. Et, comme évoqué plus haut, il est indéniable, toute notion de morale mise à part, que le rapport social « classique », contraint au mensonge ou du moins, au non-dit.

Le spectaculaire dont il est question ici, n’est pas le diable décrit par Guy Debord dans « La société du spectacle ». Il est même tout le contraire. Loin d’être généré au profit du dévoiement de la communication entre les humains et des jeux de pouvoir, il est un besoin vital, intrinsèque à l’humain ; immanent : celui de se représenter, soi et les choses et êtres qui nous entourent pour mieux appréhender le monde et les mondes, ainsi modélisés.

Comment fonctionnent les stages ?

Selon le principe d’une communauté d’esprits, d’individus non choisis, non triés. Ils sont ouverts à quiconque veut y venir. Pas de nécessité d’être « acteurs » donc, pour y évoluer et s’y mettre en scène. On y joue spontanément et parfois de façon plus préconçue, avec toutes sortes de matériaux, à commencer bien sûr par soi-même, dans toutes sortes de situations. Les temps d’entraînement sont longs et collectifs, de façon à permettre une bonne immersion progressive à tout/e nouveau/elle venu/e et assurer un échauffement de longue haleine à toutes et tous, avant d’aborder exercices et interprétations.

Ce que vous n’y trouverez pas :
  • Un spectacle au sens traditionnel du terme, dans lequel rôles et partitions sont définitivement attribués.
  • Une méthode linéaire visant à faire de vous un acteur ou une actrice « bankable » sur le marché du casting. Mais rien ne l’empêche.

J’écris tout ça mais sachez que je n’ai rien à transmettre de l’ordre de ce qui se consomme. Je ne sais que réagir à la présence de l’autre ; parfois à son absence aussi.

On n’enseigne bien que ce que l’on ignore et découvre en le faisant.

Le reste est amoncellement morbide de culture hors de ce temps présent, qui lui seul compte aux yeux des vivants.

Les gens baisent, dorment, mangent et meurent ; quoi de plus naturel !

Ils travaillent, produisent de la pensée, des sentiments, des matériaux et jouent également.

À quoi jouent-ils ?

À ce stade, il ne faut pas confondre ambition et prétention. Car si certains/es s’amusent à inventer et mettre en oeuvre des concepts et des formes, une bonne majorité se contente de simuler … l’aisance, le bien être, la liberté, le développement intellectuel, les capacités créatrices et de travail ... ce qui n’est pas « jouer », mais faire semblant.

Souvent confondues à dessein, ces deux notions ont pourtant entre elles une différence de taille, car « jouer à » n’est pas « jouer » tout court.

« Jouer » - dans un sens mature qui n’est pas celui des enfants, chez qui le jeu, comme chez le jeune animal, est destiné à socialiser et s’entraîner aux rapports de force et de désir - « Jouer » donc, pour un adulte, c’est produire et non, (se) raconter que l’on produit.

Mais produire quoi ?

Du sens et au mieux, son sens des choses et de la vie.

Autrement dit, sa vision du monde en paroles, mouvements, actions, sons, images, discours, échanges … l’énumération des outils à disposition de l’acte scénique est infinie et exponentielle.

Un axe fondamental : la nécessité d’être vrai pour produire de l’art qui en vaille la peine.

Être vrai ? Qu’est-ce donc ?

En premier lieu : mieux se connaître.

Ensuite, tâcher de trouver en soi le fil, qui une fois tendu comme une corde sensible, résonne des vibrations qui font notre élan vital pour nous-même et créent une image mentale de soi pour autrui..

Avant d’y parvenir, il faut le trouver intimement, le dépelotonner pour le défaire de ses nœuds, corps étrangers et entraves, puis finalement, le tendre afin qu’il sonne clairement et de manière aisément identifiable pour son hôte. La propre vérité de chacun/e est une onde. Il convient d’en déterminer et d’en isoler le « la ». Comme pour tout instrument, il faut enfin, s’accorder avant de jouer et connaître ses gammes. C’est à cela que l’aspect « training » d’un l’atelier sert.

Il est vrai, moins mathématiquement qu’en musique, mais néanmoins de manière efficiente, que l’individu scénique peut parvenir à force de travail et d’observation, à comprendre l’étendue de ses propres gammes et le registre de son chant.

Un des buts de ces stages est bien sûr de rendre clair à ses « acteurs », la nature  à la fois personnelle et générique, de leur propre outil.

« Personnelle » pour le développement de son identité, voire, de sa singularité ; « Générique » pour comprendre comment il est possible de s’accorder aux autres, avec les autres, sans y sacrifier son intégrité intellectuelle, émotionnelle et physique dont les éléments composent sa propre histoire.

Sa vérité n’étant chose valable que pour soi afin de ne pas être en guerre avec le monde entier dans la vie de tous les jours, il faut s’aliéner aux autres par l’échange. La diplomatie est une chose terrible pour l’ego car elle le contraint à la mise en réserve de sa vérité brute, au non dit et au mensonge par omission. « Ne me fait pas de mal et je ne t’en ferai pas » ; « Accepte-moi et je te considérerai ».

Jouer revient, pour un temps, à mettre de côté ce pacte tacite entre les humains, pour permettre à la part non socialisée de la personne de s’exprimer sous contrôle et dans un cadre qui le permet.

Par delà la douteuse compromission de la diplomatie quotidienne, il n’y a donc que le pardon, a priori et inconditionnel, qui n’engendre pas la guerre ou les effets pervers du commerce et du troc inhérent à la « vraie vie ». Mais une telle attitude ouverte engendre aussi fréquemment un effet collatéral dérangeant et possiblement nocif : la soumission à tous type d’autorités. Paradoxe de la non-violence, ce comportement n’est pas non plus compatible avec l’émergence de l’animal théâtral qui a aussi besoin pour se nourrir de l’énergie de nos haines et autres impulsions morbides. Besoin de tout ce qui fait l’humain, bon comme redoutable, exprimé, pourrait-on dire, in vitro.

De même l’amour, ce lien entre les êtres qui souffre d’être trop réfléchi pour bien être vécu, se doit de retrouver la « pureté » désintéressée qui propulse les états de coeur de l’enfance ; états qui dans les premières années de la vie, ne sont pas encore mus par un intérêt hypocritement exprimé. Les actes ne sont alors guidés que par les besoins. Aussi péremptoires, capricieux et parfois, cruels qu’ils nous paraissent en grandissant, ils vaudront toujours mieux que le calcul intéressé, forgé par la méfiance d’autrui et lié à nos existences par les peurs - en tous les cas, au moins sur un plateau.

Le plateau, la scène ou le simple espace de répétition est en effet, en définitive - il est bon de le garder en tête au cours du travail - le lieu du rapport social le moins dangereux du monde, où les enjeux sont virtuels et où il est le moins nécessaire d’avoir peur, une fois intégré que le regard de l’autre n’est pas une arme à feu.

Le seul amour qui vaille pour élever son art de jouer semble donc être un amour tout droit issu de l’enfance. Il est pur besoin et seul ce besoin est amour brut et originel. Ce n’est pas le cas  du désir, bien plus fluctuant et fugace, sur lequel il n’est pas sage d’étayer son expressivité. On trouve donc aussi fatalement, des choses déplaisantes dans le fatras de ce qui nous constitue et qu’il nous faut chercher à dire. La scène ne doit pas se faire plus vertueuse que la vie.

David Noir - Stages- Scène Vivante

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Journal des Parques J-8

sexesMON CON BAT

L’évocation d’un « féminin » palpitant à l’intérieur même de ma verge d’homme, associée à l’idée de lutte pour parvenir à en être un selon mes critères, m’est apparue judicieusement exacte pour parler de mon identité masculine telle que je veux la dépeindre et la revendiquer. Fatalement, la similarité sonore du titre de ce post avec la traduction phonétique française du manifeste d’Adolphe Hitler n’échappe à personne, d’autant qu’elle a évidemment aussi contribué à susciter ce choix. Ce facteur provocant est bien sûr aussi susceptible de générer un intérêt à mauvais escient que d’inhiber un attrait que justifierait pourtant le contenu. Cette réflexion en particulier m’a donc, dans un second temps, retenu de l’utiliser. Pas uniquement par un principe éthique dont il est inutile de m’enfler à peu de frais ici, tant il serait banal de m’en réclamer, mais surtout parce que rien dans ma prose, loin s’en faut, ne va spécialement dans le sens de la doctrine nazie et qu’il y aurait des risques à y être primairement associé par un réflexe simpliste. Est arrivé finalement le troisième et ultime moment où j’ai décidé de braver le « danger » et d’assumer les à côtés de cet intitulé avec humour. Un portrait moins flatteur me pousserait à dire aussi : avec d’avantage d’honnêteté. Car si j’espère que ma prose diverge de celle, nauséeuse, d’un assassin de masse, il serait faux, tout objectif de déclencher une guerre mondiale mis à part, de ne pas vouloir me réclamer d’une forme de proximité pouvant se justifier pleinement entre nos modestes talents de littérateurs. En effet, il est indéniable que mon propos, lui aussi, s’exprime fréquemment sous forme de manifeste, qu’il est sous-tendu en profondeur par une « idéologie » artistique et affective et qu’il prétend contenir également en germe un plan stratégique d’existence, à défaut d’en proposer un axe purement offensif.

Aussi, bien que ce choix puisse prêter à controverse, vais-je le défendre tout en le modérant par cette introduction, afin qu’il ne nuise pas trop à mon véritable sujet de fond, qui lui, est déjà bien suffisamment objet de débats médiocrement menés, quand il n’est pas tout simplement parfaitement ignoré. Ayant, en bon soldat, plusieurs fois changé mon fusil d’épaule, je suis donc prêt à me lancer dans la mêlée, ou plutôt, à tenter d’en créer l’ancrage, tant elle me semble inexistante dans le paysage culturel de ce pays. Ces quelques lignes pourront sembler à beaucoup un apport incongru, voire sans objet, au débat social et esthétique. C’est justement cette invisibilité du Masculin et du Féminin en tant qu’identités particulières à force d’être trop visibles, l’un en tant que symbole de la puissance belliqueuse mâle, l’autre, par un surcroît de valorisation des appâts qu’il présente, en tant que synonyme unilatéral de l’érotisme, que je perçois quotidiennement et souhaite à nouveau dénoncer. Je tenterai d’y parvenir par un sincère appel à la raison, en invitant les plus réticent/es à décrypter plus simplement et avec moins de crispation, encore une fois, les beautés crues de notre pornographie pour ce qu’elles sont: d’émouvantes représentations de nos natures mâles et femelles. Pour moi, garçon, ces images ont les qualités, pour beaucoup d’être belles et pour toutes, de relater simplement le réel. Il faut passer bien sûr, pour s’en apercevoir, la fascination déroutante de l’excitation. Au-delà de générer et soulager les tensions sexuelles, elles peuvent nous ouvrir les portes vers d’autres vérités premières. C’est, paradoxalement, une fois la jouissance passée, qu’il faut y prendre garde.

Le portrait des sexes n’est pas difficile à faire. Aisément lisibles et variés dans leurs formes et leurs attraits, ils reflètent pour moi, la simplicité abordable des individus. Aussi curieux, voire choquant que cela puisse sembler à certains/es, ils sont à mes yeux, les visages de notre enfance. Même vieillissant, la peau devenue parfois plus flasque ou tombante, ils conservent une bonhomie, une fermeté rebondie qui leur confère un aspect « souriant ». C’est sans doute parce qu’ils sont capables de nous troubler et de nous exciter qu’ils oblitèrent la personne qui les possède au profit de la possession qu’ils nous inspirent d’en avoir. En ce sens, les sexes sont nos amis davantage que les gens, dont la tête exprime en premier lieu la promptitude à juger et dénigrer.

Les sexes sont sympathiques et partageurs. Il y a pour moi un cheminement hiérarchique de l’accès spontané aux corps qui va du sexe à la tête en passant par les pieds et les mains. Les pieds souvent malmenés, quand ils ne sont pas affreusement négligés ; couramment cachés dans les sociétés occidentales comme des substituts honteux d’ordre sexuel, premiers paliers d’accès à nos intimités avant le grand déballage ; soupçonnés d’être malodorants quand bien souvent, ce sont l’absence de traitement et l’enfermement constant qui les poussent à ces états extrêmes, sont un indicateur efficace de la nature intellectuelle et génitale des êtres humains. Il y a des pieds « naïfs », comme des pieds « nerveux », des « racés » comme des « vulgaires », des « sanguins » comme des « diaphanes », des « bêtes » comme des « futés », dans les deux sexes. Je sais, avec un faible pourcentage d’erreur, si je peux trouver une entente sexuelle et à quel degré, en regardant la forme et l’expression des pieds de quelqu’un. Relativement primitifs au regard de nos mains, ils sont le dernier avant-poste avant la voie royale menant aux parties génitales. Je suis aussi informé par eux, en dehors des liens qu’ils entretiennent avec mon désir sexuel, de la personnalité plus profonde de chaque être et particulièrement de son degré de maturité, parfois camouflé sous les masques faciaux dont nous usons avec virtuosité. Tout comme le sexe, le pied est brut et ne ment pas. Nous n’avons que peu de possibilité de leur donner une identité autre que celle révélée par leur nature. La pauvreté de leurs relativement faibles moyens d’expression fait leur richesse. Tout ce qui est « menti » par le visage est révélé par les pieds, dans le bon comme dans le mauvais sens. Complexes et prétentions de leur porteur/se sont mis à jour par leur observation. Pareillement aux sexes, nous ne pouvons que très peu les contrôler. Quoi qu’on fasse, à moins de les emprisonner ou de les effacer, ce qui constitue une base de nos rapports sociaux quotidiens, ils parlent sans qu’on y puisse rien faire, de leur langage primitif et dépourvu de duplicité. Ce sont les retardés mentaux de notre corps et ils y jouent le même rôle essentiel que les handicapés du même ordre, nous rappelant par leur seule existence, combien nous prétendons être ce que nous ne sommes pas. Fantasmes de gros ou de petits zizis, tout est là et on a tort de voir exclusivement du sexe dans ces quêtes courantes de l’esprit, quand il s’agit de rêves associés à l’idée de personnalités déterminées que l’on a soif d’être ou que l’on voudrait trouver dans un alter ego. Ou alors … c’est que le sexe ne se résume pas à ce qu’on dit qu’il est, ni par sa fonction, ni par le désir qu’il nous inspire. J’y crois profondément et c’est un sujet puissant, insondable et positivement explosif, qu’il me faudra plus de temps et de latitude d’esprit que je n’en ai actuellement pour m’y atteler en écrivant les pages de ce blog. J’y reviendrai assurément.

Notre corps est, tout le monde l’aura remarqué, incroyablement divisé de façon binaire. Il y a bien sûr la symétrie duale de nos membres et de nombre de nos organes apparents et internes ; cette symétrie est organisée longitudinalement suivant l’axe vertical de notre corps. Elle reflète le monde du visible, de nos pieds aux deux hémisphères de notre cerveau. Mais il existe, non une symétrie cette fois, mais au moins, "Une" frontière, si ce n’est "La" frontière nette, perceptible de l’extérieur et naturellement transposée aux organes, dont la jonction des deux parties qu’elle sépare fait de nous ce que nous sommes. C’est elle qui révèle le mieux notre double nature, matériellement invisible. Cet axe est celui des abscisses, qui signifie étymologiquement « scindée » et nous traverse horizontalement au niveau du nombril. Comme en géométrie mathématique, il est donc orthogonal à l’axe que j’évoquais plus haut. Selon un processus d’association qui m’est cher, comment ne pas s’émouvoir de la récurrence des lettres X et Y pour désigner à la fois les coordonnées physiques de tout objet ou espace, y compris nous-même et le choix qui a été fait pour élaborer le système de détermination sexuelle avec lequel la génétique fonctionne, séparant les êtres humains selon leurs chromosomes en xx et xy. La poésie est certes encore trop éloignée de la science dure pour influencer celle-ci par ses rapprochements imagés, mais rien ne coûte de se demander si, dans son intrinsèque recherche de cohérence, l’esprit humain n’a pas fait la relation entre une verticalité phallique caractérisée par le Y qui lui est dévolu et une horizontalité plane, ouvrant sur un horizon étal, apanage du X féminin. Si nous suivons cette logique, notre physionomie s’inscrit donc elle aussi, dans les dimensions déterminées par un axe des « ordonnées », dont le sens étymologique vient du latin du latin "ordinare" : mettre en rang (Wikitionary), qui ne cache pas sa rigueur martiale, et un axe des « abscisses », ligne dont nous sommes virtuellement traversés. Pour donner du volume à cette représentation à deux dimensions, il nous faudrait faire appel à l’axe des « Z », auquel je ne connais pas de nom autre que celui-là. La profondeur ne serait-elle pas identifiable ? Contentons-nous des deux premiers et intéressons-nous plus spécialement à cette coupure horizontale qui m’interpelle plus particulièrement.

Au-dessus : tête, mains, réflexion, conception, réalisation, langage. Au-dessous : sexe, pieds, fesses, désir « primitif », reproduction, jouissance, marche, course, fuite, défécation. Au milieu, ombilic, naissance, lien ombilical, origine. Et les seins alors, me direz-vous ? Il est vrai que, bien qu’appartenant chez l’homme comme chez la femme à la famille des zones particulièrement sensuellement sensibles, je leur vois un statut privilégié qui les attache néanmoins à la partie « mentale » de notre géographie physique ou du moins, tout à fait sociale. Symboles de l’allaitement ou de la force virile, ils appartiennent à la poitrine, donc au torse, constitutif des étages élevés du corps, et de ce fait, bénéficient d’un traitement de faveur. Même s’ils demeurent d’évidentes zones érogènes que l’on a plaisir à embrasser et manipuler, tout comme la bouche ou le lobe de l’oreille, nous pouvons les considérer comme « assimilés », au sens de l’intégration des populations minoritaires, car ils ne posent pas de réels problème d’obscénité socialement parlant. Évidemment, tout dépend du traitement qu’on leurs réserve en terme d’images. Aussi les raccorderais-je plus volontiers, comme ils le sont par nature, à cette zone de transit d’un monde à l’autre que constitue le tronc et qui, à mes yeux, du fait de son caractère « familial » (seins : maternité, nombril : naissance, pectoraux : défense virile du foyer), se trouve assez éloigné d’un caractère trop ostensiblement animal. Les fonctions naturelles du poitrail (étant également le siège de la respiration, mais surtout du cœur et de ses symboles) font des seins, des organes « diplomates », qui ont su faire leur place au soleil, tant au figuré qu’en pratique au « sein » de nos cultures. Cette vaste et majestueuse plaine, relativement neutre et à découvert, que représente le torse n’empêche de toute manière pas, que nous pouvons être lu/es comme une feuille de papier dépliée dont les deux faces mises en contact au préalable ne présentent rien de comparable à la symétrie parfaite observée dans la hauteur. L’X se révèle de ce fait, être l’anti Y par excellence ; la négation d’un test de Rorschach que l’on aurait voulu tenter par un pli dans ce sens inhabituel. Là, aucun fondu subtil faisant apparaître des créatures fantastiques hybrides ou connues, aucune illusion d’optique créée par le dédoublement d’une même forme. Rien ne colle. L’image obtenue est hétéroclite et ne donne pas de déesses bicéphales, ni d’Homme de Vitruve quadrimembre, dessiné par Léonard de Vinci. Voûtes plantaires incrustées dans la face ou en aigrette au sommet de la tête, selon qu’on fait le pliage au niveau du ventre ou à la jointure naturelle de nos jambes : on n’y verra rien de plus palpitant ni évocateur que quelqu’un se pliant en deux, remontant naturellement les membres inférieurs joints vers le haut du corps. Contrairement au pliage procédé dans l’autre sens, impossible à réaliser autrement que sur le papier, cette posture nous est banale, même si elle apparaît plus parfaitement exécutée par un/e contorsionniste de métier. L’animalité physique habite donc, de fait, la partie inférieure de notre corps. C’est sans doute normal pour beaucoup ; ça reste une particularité incroyable pour moi. Comme si l’évolution et les progrès de notre intellect, allaient et venaient timidement de nos mains à la tête et de la tête à nos mains, sans pénétrer plus avant les régions désertées du corps animal. Le dialogue se poursuit en privé depuis des millénaires, sans que sexes, pieds, jambes, ni anus ne soient réellement conviés à la table des négociations. Tout se décide en apparence dans ce petit entre soi. Nous savons bien pourtant, combien la douleur de n’importe qu’elle partie de nous-même ou l’appétit sexuel peuvent nous tarauder. Qu’à cela ne tienne, tant que c’est « tolérable », nous leur intimons l’ordre de parler plus bas, en sourdine ; au pire, d’aller voir dans l’inconscient si on y est. Ainsi en tous les cas, en avons-nous décidé d’autorité pour ce qui est de l’expression publique de nos parties génitales, jugées trop ânonnantes pour passer en classe supérieure.

Je vais tenter une ultime fois, dans ce dernier développement, de leur redonner droit de cité aux oreilles de toutes et tous ; ce que je fais personnellement, désormais ordinairement, depuis des années que j’ai pris conscience de la disparité injustifiée de mes échanges avec mon propre corps.

En vérité, notre part « inférieure » mérite une écoute plus juste qu’une simple réponse physique aux exigences que ses membres et organes font entendre. J’entends par là une écoute sociétale sérieuse qui finisse par nous y faire réagir un peu moins imbécilement ; ce qui, j’en suis sûr, changerait la face du monde et de ses horreurs quotidiennes. On ne pourra pas me rétorquer que baiser ou chier bénéficie de la même considération, ni des mêmes qualités et diversités de lieux dévolus à leur agrément, que manger, entendre ou voir. Les réprouvés processus ne font pas partie intégrante de la Culture, si ce n’est en discours techniques, sentimentaux, plus rarement sociologiques. Ne pouvant nier leur importance vitale, la société entend leurs revendications comme celles de parents pauvres, lointains cousins de nos intelligences ; bien obligée de se conformer à leurs besoins, mais souvent de façon trop hystériquement exceptionnelle pour l’un ou grincheusement expéditive pour l’autre. Le film de Dick Turner, La grosse commission, auquel j’ai eu le plaisir de participer, est un des rares exemple à ma connaissance, de dissertation cinématographique sur le fait qu’on ne se retourne pas volontiers sur nos selles une fois produites, hors la motivation anxieuse d’y détecter une maladie supposée. C’est pourtant le contraire qui est dicté par la nature. L’interprétation des images et des odeurs est donc, elle aussi, évidemment fruit de nos éducations. Autant peut-on dire objectivement qu’il existe des odeurs fortes et des plus faibles senteurs, autant penser qu’il nous est naturel de les apprécier ou de les fuir avec dégoût est purement faux et culturel ; les mondes de la faune et des nourrissons que nous avons été sont là pour nous le prouver.

Mais la volonté d’éduquer dare-dare,

- et non de civiliser ; on associe de façon trop simpliste, raffinement et morale bourgeoise ou traditionaliste chez la plupart des peuples. Rien de rationnel n’empêche de rêver une culture dont les valeurs de fond seraient basées sur le respect attentif de nos instincts premiers. Aimer sainement les acteurs de ses pulsions n’est pas antagoniste avec le développement d’un cerveau performant et peut-être même, supérieur au nôtre, gâché qu’il est, à temps quasi plein, à être utilisé comme chien de garde de nos débordements. Pas très glorieux pour la puissance de calcul et de création d’un pareil organe -

... est si prégnante, que le vite fait, mal fait inspiré de la panique qu’inspirent les pulsions - et encore d’avantage à propos de l’enfant - pousse les éducateurs à penser que chaque âge mérite son étape de croissance indispensable, adéquate et conforme à ce que lui demande l’insertion sociale. On peut trouver cela pratique si le but est de normaliser les populations. On peut également penser qu’une souplesse plus adaptée aux véritables individualités donnerait autre chose. Sans faire de sondage, il est facile dès à présent de constater qu’il y a encore beaucoup trop de déviances, violences irrationnelles, comportements insensés qui courent les rues et les familles, malgré le cadre restreint donné aux usages, pour clamer être certain de la qualité des performances de l’attention portée au développement.

L’apartheid entre corps social et corps animal est encore trop banalement la norme, pour qu’il en soit autrement. Les sexes, chattes et queues, sont toujours pétris de l’innocence de leur faible culture - et c’est mieux que cela reste ainsi, si par un malheur désolant, la culture du sexe devait équivaloir à une simple et réductrice connaissance pratique des actes ou servir de supports, en tant que potiche de salon, à la psychanalyse, comme c’est le cas actuellement.

À mon sens, il y a mieux à leur faire faire que cette figuration intelligente à laquelle nous les avons abonnés. Cerveaux animaux, moteurs de la reproduction et par extension de celle-ci, du désir de nous unir, les sexes nous offrent leurs visages anonymes, dépourvus d’yeux comme des larves primitives mus dans la vie, par une poignée de fonctions seulement. Je les vois tels des tamagotchi bien vivants, sur lesquels il faut veiller sous peine de les voir s’étioler en de misérables organes fonctionnels que l’on sort et rentre par obligation contraignante, comme un chien que l’on n’aime pas. Les sexes se décryptent comme des galets roulés par l’océan, des runes mystérieuses dont les pictogrammes symboliques sont faits de veinures et de replis. Leurs photos, leur contact qui n’implique pas d’en avoir le désir de consommation, composent l’infinie collection de petits bibelots de chair et de mémoire qui me rendent l’humanité sympathique. Derrière chacun d’eux se cache une personne, propriétaire et maître incontesté, à qui bénéficie toute stimulation de leur caractère hautement excitable. Petits esclaves dociles et fidèles, ils font de leur mieux pour afficher un avatar avenant de celui/celle qui les porte, à distance des traits du visage, qui, bien plus que le dessin des formes d’un nez et de deux yeux, reflètent l’expression mentale de la personne. Photos de l’un et de l’autre devraient figurer sur nos CV et papiers d’identité, pour rendre fidèlement qui nous sommes.

Comme la voix entendue à la radio, le sexe vu en premier avant le visage - comme cela peut être le cas dans les rencontres par annonces sur Internet - nous fait découvrir l’étendue de la possible supercherie qui s’immisce, une fois le tableau complété par la tête, entre la frimousse joviale ou intrigante du sexe et la gravité refermée ou la fausse pudeur de l’âme. De joyeux/se, détendu/e et excité/e qu’on était, on découvre avec surprise et parfois angoisse, la bannière sérieuse et impressionnante du visage qui flotte au sommet de ce corps, dont la chair sans a priori nous avait attiré/es. Sans doute les lèvres dodues plaisantes à pincer comme des joues d’enfant malicieux, les glands à bout rond et rouge comme de bonnes pommes cirées, les testicules affectueux roulant dans la paume des mains n’ont-ils pas d’autre âme que celle qu’on prête aux animaux de compagnie et c’est bien ainsi. Si vous savez les aimer autrement que comme de purs organes fonctionnels, uniquement égoïstement pour le plaisir qu’ils délivrent, mais aussi pour le charme de leur être propre, telles les braves bêtes qu’ils m’évoquent, toutes entières tendues vers vous et vos moindres agissements, les sexes, mieux que leur maîtres et maîtresses, sont des compagnons fidèles et peu exigeants qui ne réclament finalement que caresses et hygiène. Ils sont certainement une des meilleures parts de nous-mêmes et la société le leur rend bien mal en se refusant à hisser au rang de poèmes vivants leur expressivité naïve au sens où on l’entend pour les Arts premiers. Y voir plus que des pourvoyeurs de jouissance ou de miction est leur rendre grâce. Ils le méritent pour toutes les fois où ils rendent supportable par leur disponibilité indéfectible, l’ignominie de leurs hôtes et hôtesses, qui feraient mieux de s’inspirer des comportements qu’ils nous dictent avec une fraîcheur enfantine, plutôt que de les brider ouvertement pour mieux les exploiter en secret. Les parts d’une enfance animale qui nous composent sont inaltérables, mais réclament, pour que nos têtes pensantes, siamoises de naissance de nos organes génitaux, vivent mieux en leur compagnie, de leur faire publiquement la place réelle qu’elles occupent dans nos cœurs. C’est, entre autre, cette tendresse naturelle, inspiratrice et objective, que je propose de mettre en œuvre ; à propos de laquelle je désire faire réfléchir et agir.

Journal des Parques J-17

Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)
Deux ans de vacances – série adaptée du roman de Jules Verne, réalisée par Gilles Grangier et Sergiu Nicolaescu (1974)
PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 5

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 24 avril : LA FOIRE AUX CONSCIENCES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes résolutions, résultats, ni réussites ni échecs, prendre une voie, ne rien regretter

Bon, on a bien chanté, baisé, bu, rigolé. On s’est bien démasqué. Bof ! Tu t’en vas ? Et la constance alors ? Demain tu seras qui quand tu me croiseras dans la vraie vie ? 

Dérive des continents

L’apparence existe, je l’ai rencontrée. À toute heure, en tous lieux, à toutes époques de ma vie. Ami/es, amant/es, partenaires, connaissances, famille... l’apparence est un masque fin et translucide qui se glisse entre la peau et l’âme afin de brouiller les pistes identitaires et désorienter les radars des interlocuteurs/trices de passage. Une vraie microchirurgie opérée avec soin et habileté dont le résultat est proprement bluffant. Là, nous sommes dans les hautes sphères de la mascarade, loin des grossiers liftings. Ce n’est plus l’épiderme qui est retendu, c’est un bouclier invisible qui déploie ses ailettes en un parapluie convexe et hermétique à toute velléité de communication trop intrusive. Indétectable de prime abord, c’est l’arme défensive absolue qui protège une personnalité d’être trop disséquée, mise en cause, découverte, soupçonnée de malversations affectives ou même simplement, touchée au cœur.

Je ne lui connais aucune parade efficace. C’est s’époumoner en vain que de hurler à la vérité, que de se répandre en supplications pour que s’ouvre, ne serait-ce qu’une minuscule entrée, à la sincérité de l’autre. Pas de faille. Quand il se met en ordre de marche, le mécanisme du déni d’amour est imparable. Sa surface est dure alors comme le roc. On a beau s’être cru aimé, au moins apprécié pour ce qu’on était ; avoir été persuadé de se sentir en phase, en accord sur des points de vue, tout ce qui a fait le lien supposé est balayé par la clôture sans retour en arrière possible, des parois du masque de l’apparence. Le verrouillage est instantané et l’on comprend alors qu'il a été programmé de longue date. L’accès au corps, le toucher, l’échange profond, la proximité des vues, la complicité de cœur … tout l’arsenal de la relation est déclaré non grata à l’instant même. Anéanti, désespéré, on se perd alors en conjectures sans parvenir à saisir l’extrémité du fil qui, si l’on tirait dessus, déclencherait le retour à l’instant d’avant appelé à grands cris. Le processus s’avère tellement rôdé que la colère, peut-être légitime, ou l’expression émotionnelle de l’événement qui expliquerait ou donnerait les clefs d’un tel revirement, n’y ont pas leur place. Tout se fait en « douceur ». Le moment de panique une fois vécu, on s’aperçoit, penaud et désarmé que la lutte est perdue, qu’il faut ravaler à jamais son espoir de toute réconciliation de fond. Une cause logique à cette rupture malheureuse : on s’était trompé sur toute la ligne depuis le commencement.

Bien sûr, on est fautif. De telles choses ne se produisent pas d’elles-mêmes, sans raison. Ego flatté, espérances auto-nourries, erreurs manifestes d’aiguillage, auto-persuasion impardonnable, on n’avait qu’à être vigilant ; qu’à ne pas désirer croire à ce point à l’inconditionnalité de l’amitié, de l’amour, des affects quels qu’ils soient, sur la simple supposition d’une sympathie mutuelle. C’est que l’on avait omis de pleinement considérer une condition s’avérant souvent fatale à tous liens : le contexte. Rares sont les échanges qui résistent à ce facteur décisif, contre vents et marées. Le contexte contient le code génétique de la rencontre ; il peut être mortel de l’oublier. Game over.

Sentant le sentiment d’injustice et la rage enfantine de la désespérance monter, on nous rabrouera gentiment, dans un geste de chaleur, au mieux, paternaliste, au pire, condescendant. On nous remémorera qu’il ne fallait pas tant s’emballer ; qu’il faut prendre en compte la nature mobile des sentiments qui est à l’œuvre dans la séduction d’un moment et qu’après tout, la vie n’est que le fruit de ces moments successifs. Aucune argumentation, la plus sincère soit-elle, ne résiste à l’invocation de la fragmentation temporelle. Cette petite divinité de poche, bien pratique, permet de dire tout et son contraire, assure de pouvoir revenir sur son engagement sans ecchymose. L’apparence est là, huilant sa mécanique en sourdine, prête à s’incarner en remplacement du visage avenant dont on portait l’image en son cœur.

Malheur au coupable naïf qui dépose avec insouciance le petit paquet de sa confiance en autrui dans le même panier que celui qui contient son avenir. Personne n’est l’avenir de personne, contrairement à ce que quelque poète connard et suffisant a pu dire pour faire mousser l’égocentrisme de ses vers. Le seul devenir d’un individu tient tout entier dans la garde de son épée et la poigne qu’il développe pour la tenir. Il ne s’agit pas pour autant de renier la force de la vison, la pertinence des projets qui guident le cheminement de chacun/e. Il est juste utile de se souvenir que leur croisement avec ceux des autres n’est que fortuit et éphémère. Et si leur communauté itinérante progresse joyeusement quelque temps, la prudence réclame de prendre régulièrement de la hauteur pour mieux anticiper les bifurcations qui s’annoncent à venir. Les routes droites et méticuleusement goudronnées n’existent pas dans la nature et pas davantage dans la nature humaine. Il n’y a pas d’autoroutes tracées d’un trait franc et limpide, reliant les cœurs des hommes. Sommes-nous tous/toutes fourbes pour autant ? Au risque d’écorcher une certaine idée du sacré, je crois qu’il faut répondre « oui ». La peur, l’arrangement avec sa propre conscience, sa morale flexible, ses accès d’aigreur font de l’être humain un animal sans constance, imprévisible et dangereux du fait de cette imprévisibilité même. Le mensonge a sa fonction et son utilité pour s’épargner l’usure qu’engendreraient des luttes trop quotidiennes, surgissant au détour de chaque propos honnête qui se trouve confronté à un autre. Trop fatiguant, trop exigeant ; sans doute ne peut-on nous en demander tant à nous-mêmes, en plus de la préoccupation de sa survie matérielle. Les traîtres n’en existent-ils pas pour autant ?

La justice prend bien souvent des années pour juger des criminels de guerre dont le sort serait bien vite expédié si on les laissait à la vindicte populaire. Des années pour comprendre le fameux contexte dans lequel les événements sont advenus. On voudrait rassurer l’espèce sur elle-même en mettant à jour des raisons autres qu’innées, que seraient la faiblesse, l’inconséquence, la haine gratuite et la violence bestiale. Au fond, la justice du monde aimerait tellement n’avoir à faire qu’à des innocents. Mais n’est gratuit que ce que l’on décide un jour de ne plus contrôler. On lâche les chiens de sa propre vengeance. En amour comme dans les faits divers ou les grands conflits de ce monde, on ne peut en vouloir aux traîtres, aux assassins de se venger, car il y a toujours en nous, quelque part, quelque chose qui subsiste des déceptions fondatrices de l’enfance ou plus tard, de la vie s’accomplissant de travers. Les procès, de ce fait, excitent, comme le sang ameute les requins. Nous tous et toutes sentons venir de loin, la fébrilité froide ou hystérique de ceux/celles qui ont « craqué » et laissé libre cours à leurs démons internes. Lors, l’apparence n’est plus. Le masque éclate. On veut voir ce qu’il y a derrière. On redoute d’y découvrir le banal visage d’une femme ou d’un homme du commun. On craint naturellement de trop s’y reconnaître. Alors c’est tant mieux si le monstre se plait dans son rôle, s’il continue à agiter sa marionnette fantoche revendiquant tous les vices. Ouf ! Tant mieux, tous étaient regroupés là. Un bon coup de filet dans la nasse aux horreurs. On n’y croit guère car l’on sait toutes et tous, que ni la haine, ni la violence ne s’attrapent comme un virus. Pardonner pour autant ? Non. Les crimes sont trop atroces pour qu’il soit supportable de les effacer d’un revers magnanime. Qu’en serait-il du devenir de la morale si l’on se mettait à dire : « Vous avez violé, massacré, trahi ;  tant pis. Ce que vous avez commis est affreux, irréparable. Oui, c’est bien l’irréparable que vous avez perpétré et de ce fait même, nous n’y pouvons plus rien. Excusez-vous. Repentez-vous du tréfonds de votre être. Rentrez chez vous. Ne recommencez pas » ?

Les victimes, le corps social, toutes et tous crieraient vengeance. Que justice soit faite ! signifie Que la vengeance s’applique ! La punition ne crée pas la prise de conscience et la volonté de faire prendre conscience est en soi une erreur tactique. Il existe certes, des facteurs biochimiques, des maladies mentales - pour le dire vite - qui favorisent comme on dit, sans toujours en entendre la profondeur du sens de l’expression,  le passage à l’acte.

Ce sont des cas extrêmes et la violence des rapports n’a pas besoin d’en appeler à ces exemples terrifiants pour montrer qu’elle existe. Profondeur car ce simple article « le » mis à la place d’un « un » devant passage à l’acte, cette dénomination fatidique proférée par le langage courant, nous enseigne que l’acte est tout prêt, chez tout un chacun/e, à potentiellement exister. Il ne s’agit pas de le remettre en cause. C’est un œuf que la civilisation a appris à ne pas laisser éclore, à ne pas laisser venir à terme et que s’en libère sa créature hideuse, méconnaissable à nous-mêmes qui l’abritons. Oui, l’acte, la mise à mort,  la dégradation plus bas que terre, on le sait, s’opèrent quotidiennement. Le secret de sa composition moléculaire est indéniablement pour moi, à peine caché dans la texture de cette fine seconde peau qui compose notre maquillage de jour. L’apparence, hypocrisie banale qui s’applique à même le corps le matin, fait pénétrer son petit sérum dans nos fibres, prêtes à se gonfler d’un coup au moindre signe d’une agression légère. Car si le masque sait se rendre hermétique à toute tentative de pénétration extérieure, il offre une porosité extrême à son revers. À l’aide d’une simple pichenette, inflexion, vexation, micro douleur narcissique, nous activons l’interrupteur et la cybernétique humaine est prête à prendre le relais des mouvements du cœur, de la tendresse naturelle, de l’intelligence émotionnelle. Les traîtres sont en ordre de bataille et Métropolis est lancé. La journée va être belle. Peut-être même qu’on va rencontrer quelqu’un ! Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui tu protèges le mieux ?

Je ne m’attends pas, dans cette Foire aux consciences, à ce que les Parques remettent, ne serait-ce que pour quelques heures passées ensemble, le tissage sans accrocs de nos vies à plus tard. Rien ne rompra le cours du déroulement des fuseaux selon la norme de nos rapports policés. Le spectacle, aux ambitions les plus profondes soit-il, ne peut être rien d’autre qu’une distraction. Mais se distraire a sa valeur, car, bien mis en condition, il est possible que nous échappions, par omission de vigilance, à la défiance apeurée que nous inspire au fond le reflet dans la glace sans tain de nos semblables. Il ne s’agira pas de singer l’enfant ou de croire facticement à une naïveté stupide, qui sont autant d’impasse où se fourvoient les mauvais acteurs. Bien jouer n’est pas faire semblant de façon plus ou moins crédible. C’est au sens de la partie d’échec avec soi-même qu’il faut d’abord l’entendre, avant d’aborder la rencontre et l’affrontement pour rire, qu’il se révèle avoir les apparences de la sincérité ou de la théâtralité du grand guignol.

La partie ne sera à coup sûr, ni gagnée, ni perdue car nous reprendrons nos vies à sa suite et n’en reproduirons pas l’enjeu. Mais il est possible que naisse, sans que nous y prêtions tout à fait garde, une humeur s’évaporant de l’ensemble. Allers et venues des visiteurs/teuses n’auront de cesse de faire évoluer température et forme. Si nous parvenons sans volontarisme outrancier, à maintenir échafaudé le ciel de cette atmosphère nouvelle au-dessus de nos têtes et la laisser descendre jusqu’à y baigner tout à fait, se créera possiblement un aquarium d’espèces différentes, dont la prédation ne sera plus l’unique fer de lance. Dans ces abysses, je souhaite que l’obscurité progressivement se fasse afin que, devenus aveugles à nos atavismes de toutes natures, nous puissions nous mouvoir par le battement de nageoires soudainement apparues. Que ne s’efface alors surtout pas l’individu, sous peine de nous réduire d’un bloc à un banc de maquereaux. Dans le grand ventre de la baleine Générateur, nous verrons bien alors, peu à peu accoutumé/es à évoluer à la lumière d’autres lueurs, si nos destinées de Pinocchio sont aptes à autre chose que de rechercher leurs vieux parents avec leur bagage de valeurs, échoués sur un morceau d’épave. Pardon, mais qu’ils y restent seuls encore un peu. J’ai mieux à faire pour cesser de mentir à ma vie, que de porter assistance à mes éternels souvenirs, ancrés comme des rafiots dans les abîmes de ma chair.

L’estomac du grand cétacé se visite à son aise, une fois débarrassé de ses a priori, vêtements trop lourds pour ne pas entraver la marche. Grandir encore ? Non, merci ; ça je l’ai déjà fait. La pleine intelligence, celle qui noue en une même pelote de synapses, corps, sensitivité, esprits et comportements, requiert un stade qui n’est plus affaire de croissance, mais de désincarnation de ce que l'on pense être « soi-même ». Quitter son poste de garde ne doit pas se confondre avec un voyage astral auquel je ne crois guère. Simplement autant que difficultueusement, l’objectif proposé invite à oublier un temps l’importance qu’on s’accorde, en ayant bien soin de ne rien abandonner de sa personne au vestiaire. Ni reniement, ni oubli débridé du réel, c’est aux antipodes de tels concepts qu’il faudrait se situer pour entreprendre une plongée sans accident de parcours. L’invisible se fait jour, mais nos corps ne doivent pas s’effacer derrière cette entité nouvelle. À quoi bon, en ce cas, tant d’efforts à calmer le rythme  de nos inspirations d’air. Des branchies ? Pourquoi pas si la mutation se révèle si profondément organique. C’est jour de fête et les forains n’auront pas encore alors, remballé leur attirail. Sympathique attribut de la scène : en quelques coup de palmes, un océan existe. À nous de faire qu’il ne se pollue pas, à peine apparu, de mièvreries de surface.

Je n’ai jeté, depuis toutes ces années, dans les flots saumâtres affluant dans ma rade, les morceaux putréfiés de la dépouille pantelante de ma propre histoire, que pour qu’ils nous servent un jour dans cette performance, de radeaux. Si le dégoût ne vous saisit pas de haut-le-cœur à leur contact, agrippez-vous-y pour rejoindre le large. Je ne peux vous promettre d’y croiser, baladé au gré des errances, un bois flotté, dont la forme étrange et poétique à nos yeux comme sont celles des nuages, vous concerne. Aux plus téméraires d’aller voir.

À travers l’exécution de cette symphonie chaotique à dizaines de mains, je crois juste qu’il est possible de réécrire et faire entendre durant ces heures, une morale un peu différente, pour clore à notre idée, finalement, les contes, de fait.

Journal des Parques J-23

Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation
Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation
PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 3

Comme dans les jeux vidéos : changement de niveau  (cling !)

La définition même du jeu de plates-formes dans son principe, selon Wikipédia dirait : « l'accent est mis sur l'habileté du joueur à contrôler le déplacement de son avatar ». Mes avatars dirais-je en l’occurrence et j’exprimerai la synthèse de mon projet par une sentence du type :

En construisant les parois d’une piste de bobsleigh, j’ai envie d’ordonner l’aléatoire.

Comprendrez-vous cette phrase ?

Elle résume ma démarche à mes yeux. Une gouttière glissante, unique et bâtie pour l’occasion, épousant le relief du terrain et dans laquelle tout peut s’engouffrer et prendre de la vitesse au rythme effréné et chaotique des vibrations des corps projetés à l’intérieur.

C’est ma définition la plus actuelle de la scène que j’ai envie de voir exister.

Un charivari cosmique, aux lois physiques bien pensées néanmoins,  au sein duquel, aller à la pêche aux images et aux sons, suffit à construire l’histoire.

Question d’ondes et de vibrations donc ; position essorage. C’est le moment que je préfère dans le programme de ma machine à laver. Le son s’intensifie, devient strident comme pour prévenir que c’est en train de se faire, que nous passons à la vitesse supersonique. Le robot ménager, bien tranquille jusqu’alors, comme un bon vieux chien faisant sa besogne de gardien, aboyant mollement d’une voix rauque au passage des inconnus, presque pour la forme, se mue soudain en une furie, tous crocs dehors. La machine se meut toute seule ; elle danse, valse sur le sol de la cuisine, fait trembler les murs et les canalisations de l’immeuble qui répercutent l’opération dans les étages avoisinants. Le chaos dans une boîte de conserve. Il y a là quelque chose devenu rare, comme le son de certains amplis ; quelque chose de rugueux et d’encore primitif issu de la technologie qui me plaît bien. J’ai eu la chance quand je vivais à la campagne, de voir une de ces machines en bout de course, devenir lors de cette fameuse phase d’ultime essorage, soudainement possédée du démon.

Le petit lave-linge, comme doué tout à coup d’une personnalité, s’est extirpé de sa loge entre frigo et évier et s’est mis à venir vers moi qui me tenais près de la porte, toutes tôles dehors. Ce fut le cas de le dire, puisque, avant de rendre l’âme dont il était alors - nul n’en aurait douté - réellement doté, son organe de béton servant de contrepoids, brisa son ancrage dans la tempête et vint enfoncer de l’intérieur la paroi latérale de la bête. C’était fini. Dans un fracas terrible, elle venait de mourir sous mes yeux, le flanc transpercé par la tranche d’un monstrueux cylindre qui déformait désormais son corps, dont l’émail avait craqué sous la pression violente à l’endroit de l’impact.

Exploit poétique du quotidien. Vie, dégradation, mort et renaissance de notre environnement ; la vie moderne reste criblée d’événements romantiques quoi qu’on en dise. Il faut faire théâtre de tout pour s’en apercevoir et surtout, oh grand jamais, ne pas s’échiner à vouloir transposer le tout de la vie au théâtre. Seigneur des arts, si vous existez, épargnez-nous les narrations creuses pour ne favoriser que l’irruption événementielle. Ainsi soit-je, comme dirait Mylène Farmer.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 22 avril : L'ATTRACTION PASSIONNÉE

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes : libres associations, tentatives d’harmonies, attirances instinctives, essais 

Tiens, te revoilà ! De nos neurones à nos peaux, il n’y a qu’un pas. C’est comme dans le métro parfois. Tu crois qu’on peut faire l’amour avec un peu d’art et juste ce frisson là ?

L’expression attraction passionnée est directement empruntée à un concept de Charles Fourrier, qui voudrait que les êtres s’attirent mutuellement selon des lois identiques à celles de la physique des corps. Je vous laisse fouiller plus avant si vous souhaitez en savoir davantage. Ce qui m’intéresse en la matière est l’idée qu’une cohérence, une harmonie au sens musical, avec toute la variabilité d’interprétations que cela comporte, peut surgir du mouvement naturel des choses et des individus. Il n’est pas nécessaire de le contrarier par une construction contraignante et figée pour que naisse une œuvre et donc, l’identité d’autre chose à partir « d’ingrédients connus ». Ce n’est évidemment pas une idée nouvelle d’appliquer le mouvement aléatoire à la création. Je n’ai pas la prétention de damer à nouveau la route des arts contemporains de ma modeste foulée. Je souhaite simplement expérimenter la chose avec les guidages que je propose et qu’il faut voir comme des aimants de toutes tailles, mis en présence pour créer diverses interactions électromagnétiques. On pourrait aussi voir plus simplement mon dispositif comme celui des autos tamponneuses, en contact permanent avec un ciel de grillage parcouru d’électricité leurs fournissant l’énergie nécessaire pour que le jeu s’anime ; l’impulsion de chaque véhicule étant donnée par les conducteurs individuels, selon leurs envies, pulsions et réactions.

Ma confiance en autrui, au sens où on l’entend couramment, est pourtant totalement dissoute depuis plusieurs années. Je dis « pourtant » car on pourrait s’attendre à ce qu’un tel jeu « de massacre » requiert pour s’y lancer, le sentiment d’une empathie commune. Il n’en est rien et ce n’est pas grave. On ne peut qu’être déçu si l’on a un jour projeté quoi que ce soit. Pour ma part, je tente de plus rien faire de la sorte et me satisfait pleinement du hasard advenant au coeur de mon arène. « Plus totalement le hasard, dès lors ...» serait-on tenté de me dire. Absolument si, rétorquerais-je, car l’élaboration de règles ne contrecarre en rien le surgissement de l’imprévisible ; parlerait-on sans cela de « jeux de hasard » ? Le titre du célèbre poème de Mallarmé,  Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, est là pour nous le rappeler.

Ce hasard souhaité, il est bien souvent confondu par les comédien/nes en quête d’improvisation avec son exact opposé, leur propre volonté d’inventer. Mon projet n’est en rien, disons-le clairement, un champ d’expérimentation livré, offert généreusement - et au nom de quelle réalité crédible le serait-il -  à la pure fantaisie narcissique des individus amoureux de leur plaisir. Rien à foutre, dirais-je, du plaisir d’autrui. Pas d’avantage que du mien. Il y a fort longtemps que je ne suis plus là pour jouir. Je viens ici pour « voir ».

Comme je l’ai exprimé dans le post précédent, mon équipe et moi serons en visite chez « les autres » et non tout à fait l’inverse. Nos véhicules sont les sciences des mots et des corps, pas la plate confiance qui ferait les liens. Foutaise, mensonge éhonté du rapport humain. La seule confiance qui puisse avoir du sens serait celle dans sa propre capacité à ne pas vouloir détruire. Autant dire que, de mon point de vue, nous sommes les un/es et les autres, loin du compte. Mieux vaut mettre sa confiance dans l’aléatoire fantastique de l’attraction passionnée que dans la fausse rigueur du lien. La peur de soi, contrepoids plombé de notre humanité, habite les corps et les êtres. Comme dans le cas de l’insoupçonnée, jusqu’à la catastrophe, roue de ciment de mon gentil lave-linge, la force cinétique de la peur de ce que nous sommes, entraîne à vive allure nos actes et nos pensées. Il n’y a que peu à y faire, sinon s’en rendre compte. L’art est une petite chose, le jour où le wagon, sous la force centrifuge, se détache du manège. La terreur a son poids. Lavage, rinçage, assouplissant, essorage… la métaphore facile et amusante peut ainsi se poursuivre de cycle en cycle pour figurer l’anecdote de nos vies ronronnantes. C’est un peu le métro, boulot, dodo de nos apparences, luttant contre l’usure et la grisaille, toujours remises à neuf. Un beau sourire en guise d’affiche ; le spectacle peut commencer ! « Ça va ? - Ça va ! - Moyen … Super ... Pas terrible … Et toi ? »  Tout est dit en quelque mots et ça suffit pour donner le change au jour le jour. On a été sincère ; on a livré notre sentiment d’aujourd’hui comme un horoscope ; et la vie, c’est quand même génial, non ?

Pardon si je me fiche pas mal de ce que vous verrez ; de ce qu’il adviendra ou pas sur scène. M’adonner à la préparation de ces Parques, en écrire le journal, c’est pour moi comme vivre une vie entière et en apprivoiser la mort. C’est même expérimenter la mort psychique, tant une idée est morte à la suivante ; tant chaque journée est tellement une journée entière sans sacrifice à la banalité ordinaire. C’est à la fois difficile et irrévocable. Difficile parce qu’irrévocable. Jamais je n’ai senti à ce point le poids des heures passées - leur densité devrais-je dire - qui venant s’écraser au sol comme on voit éclater les gouttes d’eau filmées au ralenti, dans le son assourdissant d’un grondement post-synchronisé.

Difficile mais non douloureux. La différence est de taille. Pas de souffrance à arpenter la roche, le pic que je me suis fixé comme objectif. Mes muscles sont-ils davantage d’attaque qu’à l’ordinaire ? Ma tonicité mentale soutient-elle mieux ma volonté ? Bien au contraire. Je ne dispose plus des forces de résistance dont j’ai pu trouver les ressources en moi par le passé.

Toute la réponse est là. Je n’ai plus cette résistance car elle ne m'est plus autant nécessaire. Tout simplement parce que résister aux résistances des autres, à la négation, à la mise en cause de mes forces par « l’extérieur » ne m’est plus d’aucune importance. Je lutte mais ne me bats plus. J’ai cessé de vouloir convaincre par abandon de mon propre besoin d’y croire. Je constate qu’incroyablement, on sort vainqueur soudainement de ces luttes qui ont paru interminables, accaparant l’espace de toute une vie. Une de ces nombreuses morts irrémédiables que j’évoquais. On pousse à n’en plus finir et puis d’un coup d’un seul, un jour ça passe et on n’y pense déjà presque plus. Des parts de soi se désintègrent et c’est allégé, modifié, qu'on pose à nouveau le regard sur son existence au monde. Cela ne signifie en rien accepter mollement d’être, en laissant tout advenir béatement dans les instants de sa vie. Au contraire, plus rien ne passe sans un rigoureux contrôle douanier, seulement, il se fait tout seul ; sans effort. Peut-être faut-il toutes ces années pour faire confiance à son instinct en dépit des hésitations et de fragilisations au contact de son entourage. Je ne connais de bon conseil que celui d’être soi et de ne rien croire devoir à personne. Beaucoup de bêtises moralistes dérivant de la psychanalyse nous ont vendu l’amour comme un combat contre soi-même, comme un travail d’acceptation de l’autre. Ce fameux autre dont je n’ai cure que s'il s’amuse avec moi. Je ne sais ni qui il est, ni ce qu’il veut et n’aurai jamais aucun moyen de remédier à l’obscurité de ces multiples zones. Existent-elles seulement ? L’amour paisible est sans importance ; c’est ce qui fait sa force. Il viendra, s’appesantira ou s’en ira ; il n’est pas de moyen de le contraindre à habiter nos cœurs. Je ne parle pas de celui qu’on reçoit, totalement indépendant de ses sentiments réels. Achète-t-on l’amour d’autrui en négociant à la baisse son identité véritable ? Se renie-t-on pour préserver un équilibre apparent, camouflant la terrible misère des contrats sous contraintes ? Non, je parle de l’amour que l’on est capable de ressentir en soi, pour soi, l’univers et le simple effet d’en être. L’attraction est belle du simple fait momentané de la mise en présence, même si c’est pour en définitif mener à l’affrontement, la collision parfois inévitable. A chacun/e de choisir d'aimer ce qui advient pour le meilleur, plus rarement pour le pire si on écoutait fondamentalement sa nature. Partager, c’est ne pas interrompre par une rupture, un artifice, le tournoiement des effets du réel. Nul besoin de la laideur du volontarisme pour l’animer ou en mesurer les impacts. La gloire se nourrit de la paix et de la distance adéquate établie entre toute chose.

 (à suivre ... ) 

Journal des Parques J-29

Autoportrait en quête d'identité - David Noir
Autoportrait en quête d'identité - David Noir
PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 1

En complément de ce que j’ai déjà pu en dire, je vais tenter de décrire au plus près à travers quelques articles, ce que devrait être pour moi, l’expérience des Parques, dont la création aura lieu dans moins d’un mois maintenant, comme ce journal à rebours, en informe.

En résumé tout d’abord et à l’intention d’éventuel/les nouveaux/velles lecteurs/trices, sur ces 5 jours de performances, il faut donc distinguer deux groupes de dates :

Un premier, se déroulant les 20, 22 et 24 avril, constituant la matrice et un second, les 21 et 23, figurant une excroissance, une tentative pseudopode de « presque solo » de ma part ; je reviendrai sur cette expression.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 20 avril : LE MANEGE DES REALITES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textestentation des possibles, réalisations impossibles, fantasmes contre densité du réel, fracas

1ère rencontre – Pas encore premier baiser. On est là pour se mettre en friction. Viens te promener dans mon cerveau ; on verra bien si ça te plaît.

Ce sont des directives pour lancer notre expérience commune.

Certain/es qui fréquentent mon atelier du dimanche à Montreuil, mais aussi d’autres, membres de la No-Naime Cie de Maisons-Laffitte ou de mes cours du Claje, bien que les occasions y soient plus rares, reconnaîtront peut-être la méthode qui consiste à lancer une improvisation collégiale à partir de très peu d’éléments d’information, suffisants et essentiels.

En l’occurrence, débarquant d’un monde d’inspiration antique et fluvial, d’où le recueil de textes utilisé ici, recomposé à partir de La Toison dort, est issu, il s’agit d’aborder la côte et ses nouveaux rivages.

Il faut se figurer l’espace physique et mental comme une mer et le lieu, en ce cas, l’immense nef  qu’offre le Générateur, comme la caravelle sur laquelle chacun/e fait route. Comme une trinité sainte, entre environnement, véhicule (corps) et être profond réunis en une seule et même entité que l'on porte en soi : la perception (tous sens confondus).

C’est bien une navigation intérieure autant que physique qui nous mène ici, sur une île à l’esprit forain, résonnant de sons, de couleurs et de voix. Les incitations de jeu : tentation des possibles … tendent à pousser vers la mise en scène de soi.

Humer, regarder, se laisser tenter, se saisir d’un accessoire, d’un masque, d’un costume … Oser l’exhibition tranquille sous couvert d’être déguisé pour mieux mettre en risque quelque chose de sa personnalité profonde, aux yeux des autres ou seul/e dans son coin, peu importe.

La représentation, dans ce que je propose n’a pas la nécessité naïve de toujours être vue ou de se donner à voir comme dans un spectacle pour enfants (ce qui est le cas d'à peu près tous les spectacles, à mes yeux). Il n’y a là aucune récompense offerte à bien faire, à faire beau, réussir ou se faire entendre. Non, il faut pour l’heure, entamer le tissage de cette première phase, comme on le ferait sur le canevas d’un grand tapis. Le motif est à venir. Les Parques filent nos vies ; nous tissons, tricotons et entrelaçons nos rapports depuis le tout premier moment du commencement. Nous créons les barreaux souples de notre prison de liens bien avant le jour de la première. Neuf mois de résidence avant la naissance ; juste de quoi bien répéter avant de se jeter à l’eau ; hors de l’eau, en l’espèce.

Une maille utérine à l’endroit de soi, une maille utérine à l’envers du décor. L’exhibition première de la représentation de ce que nous indiquent nos sens, façonne les fondations du terrible ego à venir, véritable magicien d’Oz de nos personnalités bravaches. Les images mentales originelles ainsi fabriquées, empilées dans la réserve, (réserve que certains/es garderont toujours plus tard, par choix, en toutes circonstances) s’imbriquent et se configurent d’abord pour soi ; dans un coin de sa tête. On la transporte, sa bonne idée toute « fête », comme un conquistador débarquant de son monde en pays conquis. C’est ça un spectateur qui déboule du dehors, un acteur qui, ne s’étant pas méfié et croyant tout comprendre, arrive en scène avec toute sa charge lourde de factice. Quel drame ! Les conservatoires et les scènes publiques en résonnent tous les jours, sous le fracas des applaudissements de castes qui s’encensent l’une l’autre. Non, mille fois non. Je préconise de profiter de la déambulation que permet le dispositif pour suavement, lentement s’approprier le plateau et les regards de l’autre ; et puis nous verrons bien.

Un peu plus assuré/e, chacun/e participe à sa façon. Les textes à disposition, sont là pour y aider, pour garder le cap de la thématique de fond proposée derrière tout ça: s’amuser avec sa solitude ; contre vents et marées, contre la croyance qu’on peut vivre pour l’autre, contre l’idée que la rencontre serait « se comprendre ». Je ne crois pas, pour ma part, qu’on se comprenne tant que ça et c’est une grande source de liberté et de vitalité que de le voir ainsi. Il faut incessamment s’en assurer, questionner à nouveau, s’apercevoir que, eh bien non, ce n’est pas ce qu’on voulait dire qui a été entendu ; c’est même tout le contraire. Loin d’apaiser, la vraie compréhension amène la tristesse, car c’est quand on s’est compris qu’on se quitte. Mais nous n’en sommes qu’au début, tant mieux.          

Alors, il faut aller au choc. L’énergie est encore neuve ; les attentes ne sont pas comblées. Voici le temps et l’heure en cette première partie des choses où il faut aller joyeusement à la guerre de la rencontre ; subtilement, craintivement, véhémentement, amoureusement, avec distance. Jauger vaut bien mieux que juger. Se mettre peu à peu nu et venir fracasser son idée a priori des êtres, des choses et des comportements contre les récifs tranchants et durs, écharpés par la vie, du réel d’autrui. C’est ça la représentation ; ce sont là les ingrédients du théâtre à mes yeux et la performance est dans la mise en exergue de toute l’incertitude programmée de cette rencontre.

C’est ça mon travail : programmer des incertitudes. Tout mettre en place pour qu’un possible dont on ignore tout ; dont on espère tant - qui peut même accueillir tous les espoirs d’avantage que le quotidien de la vie ne pourra jamais le faire - se donne une opportunité d’exister.

C’est mon Big Bang à moi. Quelques fanfreluches, un univers de mots comme autant d’astéroïdes pour ceinturer l’espace, des corps qui se meuvent, s’émeuvent et qui chantent comme à la bataille, pour se donner le courage d’affronter leurs solitudes mises au jour.

Vient qui peut ; vient qui veut.

(à suivre ... ) 

 

Journal des Parques J-41

Testicules de David Noir

Je livre ici un extrait d'un texte encore en cours de rédaction quoique bien avancé, que je diffuserai certainement sur ce site, sous la forme d'un court manifeste dédié au masculin et plus spécifiquement à sa représentation à travers l'image de son sexe et le commentaire qui en est fait. Ce sujet est au coeur de ma vie et de mon travail de longue date. Je l'aborde avec émotion, vigueur et conviction car il revêt une importance considérable pour moi et, je l'imagine et l'espère, pour beaucoup d'hommes. Peut-être fera-t-il écho également à l'oreille de femmes touchées et intéressées par les hommes, au delà de l'utilisation qu'elles en font, comme il va de soi dans nos chaleureuses relations humaines et particulièrement, inter-sexes. Bonne lecture.   

Testicules de David Noir
Mes testicules - Autoportrait - David Noir

 

"L’image en question n’est pas une photo, mais est issue d’un court plan vidéo inséré en ouverture d’une bande annonce diffusée sur le Web pour annoncer une de mes créations prochaines (Les Parques d'attraction - Teaser N°2). Cette image, à l’origine de deux réactions qui déclenchèrent la rédaction de ce texte, est un gros plan de mes testicules, pris seuls. Je veux dire par là, que j’ai maintenu relevé mon pénis pour cadrer et tourner ce plan. J’ai aimé accentuer ainsi la sensation de poids propre à l’image des bourses pendantes et le calme érotisme que leur lent balancement mis en lumière, peut faire surgir.

Avant de me lancer complètement dans l’écriture de ce texte, dont je sais qu’elle risque de m’entraîner difficultueusement loin, il m’est excessivement important d’indiquer que cette précision quant à l’appartenance de ces testicules sur la photo, n’a absolument rien d’humoristique et n’est pas d’avantage là pour « provoquer » ou tenter de créer une quelconque connivence de bas niveau avec le lecteur ou la lectrice. Je ne me lance pas dans mon propos de cette façon non plus, pour tenter d’exceller à un habile exercice de style sur le sujet, chose que je vomis par-dessus tout et jetterais sans hésitation dans le sombre trou des pires ringardises littéraires qui n’a guère besoin de mon apport pour dégueuler de conneries stylistiques. Aussi, vous qui avez l’amabilité de me lire, entendez bien cela je vous en prie. Malgré la tentation très certaine pour nombre d’entre vous, de vous protéger d’une conception qui déjà, à votre insu, vous choque possiblement même si vous vous en défendez, cette image de mes testicules réclame d’être regardée pour ce qu’elle représente, sans invocation de prétexte potache, scientifique ou même spécialement pornographique. Ce cadre serré sur mes bourses est là pour lui-même, son esthétique, sa symbolique.

 « Qu’est-ce que cela cache, où veux-tu en venir ? » ai-je entendu à propos de cette image une fois diffusée sur le net. Ou bien encore : « C’est assez osé ». Dans tous les cas, ces remarques ou questionnements venaient de la part de personnes que je tiens en la plus haute estime pour leurs largeurs de vues et leur intelligence. C’est dire combien le problème m’est apparu brusquement plus patent, plus étendu que je ne l’imaginais et pourtant combien malheureusement pleinement conforme à ce que j’ai pu si souvent ressentir dans ma vie sans toujours accepter de l’entendre. J’en restais, à chaque fois, prostré un long moment. Je croyais voir autour de moi, mais n’avais rien vu. Je pensais connaître mon entourage, pourtant déjà devenu si restreint. Je pensais être limpidement compris par celles et ceux qui me manifestaient leur confiance au point de me suivre dans mes projets et pour certain/es depuis de nombreuses années. Si je ne remettais certes pas en cause ce point, force m’était de constater qu’il y a avait bien un décalage manifeste entre ce que je croyais et la réalité du niveau de leur adhésion à mes vues, que j’avais pris pour le reflet de leur propre conception des choses. Soudain, nous étions loin. En tous cas, plus loin que prévu. Peut-être d’ailleurs, se disaient-elles la même chose ? J’emploie à dessein le féminin, puisque dans tous les cas vécus ou rapportés, il s’agissait de femmes, ce qui, évidemment n’est pas sans importance en l’occurrence. Il me fallait réagir sous peine d’être condamné à ressentir une solitude bien pire que celle à laquelle je m’étais accoutumé, celle du mutisme, celle du sentiment que l’on retient en soi et ça, cette solitude là, cet enfermement avec moi-même du fait des autres, il était hors de question que je l’accepte. Je ne produisais pas mes créations depuis si longtemps, dans des conditions aussi ardues qu’ingrates, pour me retrouver privé de mon expression par effet d’autocensure. Il y avait pourtant bien eu des signes avant-coureurs, des alertes ; non seulement chez mes proches, au sein des compagnies avec lesquelles j’ai travaillé en empathie, mais aussi à l’intérieur de mes couples hétérosexuels. Je détaillerai plus loin les sinueux détours de ces symptômes précurseurs de l’intolérance.

 Est-il donc inconcevable de désirer revendiquer ainsi simplement la beauté aimable de ses propres bourses, la tendresse que l’on porte à l’image de sa propre intimité virile, sans sacrifier au moins un petit peu quelque part à une gauloiserie sympathique, à une pirouette intellectuelle, ne serait-ce que pour se faire pardonner cette « facilité » et s’assurer la compréhension d’une majorité de lecteurs et de lectrices, s’imaginant spontanément être des esprits dotés d’une tolérance sans frein et qu’il ne faudrait pas désappointer par un violent retournement du miroir ?

 Il se serait agi du plan macrophotographique d’un téton féminin, l’affaire serait sans histoire. Pour autant de « bonnes » que de « mauvaises » raisons d’ailleurs, puisque l’acceptation naturelle d’une telle image se ferait, soit sous la houlette de l’érotisme hétérosexuel, dont on sait combien il est fondé sur la réduction du corps de la femme à l’état d’objet de désir, soit en tant qu’emblème d’une liberté féminine chèrement acquise et revendiquant la jouissance d’être femme, détachée du désir masculin. Mais là, non. En l’occurrence, pas de mamelons dont la précision numérique de la photo ferait ressortir la texture grumeleuse sous la caresse d’un clair-obscur, pas de clitoris mignon cher aux littérateurs érotico-bibliothèque rose ou aux magazines féminins se voulant témoins de l’air du temps.

 Non, l’image du jour, celle que je vous propose, c’est celle de mes testicules, portraiturés par moi, soigneusement épilés, tels que je souhaite les montrer, dans une douce lumière, mais aussi dans tout le potentiel fécondateur que peut traduire le sentiment de leur poids. Je vous les présente comme je les vis intimement, comme des amis ; comme je vis toute partie de mon corps avec laquelle j’ai fais un bon bout de chemin. Car toutes ne sont pas égales du point de vue de la connaissance que j’en ai ou de l’intérêt que je leur porte, même si elles sont toutes parties de mon corps, qui reste à mes yeux, dans son entièreté, mon unique et de ce fait, plus précieux bien. Je ne pourrais, par exemple, naturellement pas en dire autant de mon dos, n’ayant à lui qu’un rapport malheureusement et forcément distancé, le plus souvent par procuration, lorsque des mains étrangères ont la bienveillance d’en palper, caresser ou faire rouler la peau pour le masser et le détendre. Je pourrais ainsi détailler les relations multiples et très spécifiques que nous sommes nombreux, nombreuses, j’imagine et sincèrement, espère, à entretenir vis-à-vis de nos membres et parcelles de notre corps. Mais pour l’heure, et comme point de départ et soubassement à, disons, ce micro essai, je m’en tiendrais à « ces simples couilles que je chéris ». Beau titre d’ouvrage que cette formule, me direz-vous peut-être, mais à laquelle pour le coup, j’ai réellement renoncé pour, comme exposé précédemment, éviter toute ambiguïté quant à l’authenticité, la sincérité et le sérieux de mon propos qu’il serait trop facile de tourner en dérision et ruiner si j’y prêtais le flanc d’entrée de jeu par une complaisance stylistique. Je me doute bien que malgré ces précautions, des détracteurs ne manqueront pas de trouver du grain à moudre pour exprimer leur « haine raciale » vis-à-vis de mon sujet. Je ferai simplement mon possible pour leur en laisser l’entière pater… ou mater…nité et ne pas leur tendre la moindre perche à cette intention. "

Voilà, pour l'instant.

A suivre donc... et aux garçons à cesser de se dénigrer imbécilement et à commencer à s'occuper sérieusement d'eux-mêmes, médiatiquement parlant, s'entend.

Journal des Parques J-47

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir et Valérie Brancq - Photo Karine Lhémon

Heureusement, depuis la fin de la première décennie de ce nouveau siècle, nous sortons peu à peu de la honte du pénis dans laquelle j’ai été - et beaucoup de ma génération, éduqué.

Véritable déni de soi-même obligatoire, transmis et entretenu, y compris par les porteurs de ce sexe eux-mêmes, au profit d’un encensement pervers - car en réalité dominateur et machiste, de celui de la femme.

Je suis heureux d’avoir pu être ainsi en érection, à la vue de toutes et tous, dans mon propre spectacle et me sentir libre en scène lors de cette Toison dort donnée l’an passé au Générateur.

Je remercie Karine Lhémon, photographe de toutes mes créations depuis 15 ans, d’avoir pris cette photo, d’avoir été vigilante, passionnée et là au bon moment comme toujours. Merci à Valérie Brancq, d'avoir tenu son emploi de comédienne et de m'avoir laissé bander sous sa main et à ses côtés .

Cette image est symbole du calme, du bien être et de l’émotion qu’il y a pour moi à être un garçon à ma façon.

Ayant par ailleurs cumulé une quarantaine de pages à ce propos, je développerai quand j’aurais plus de temps, tout ce qui me tient à cœur au sujet du Masculin et tout ce qui me révolte également. Masculin, dont j’ai hâte et crois qu’il est plus que temps qu’il prenne sa bonne place enfin : non oppressive mais pleinement épanouie ; se souciant du Féminin sans pour autant lui faire le sacrifice d’une culpabilité post-coloniale déplacée. Cela ne servirait aucun de ces deux pôles de l’humanité qui doivent chercher à converger vers un même respect et une attirance mutuelle, sans plus se mentir, à eux-mêmes, ni l’un à l’autre.
En ce sens, le pseudo mystère du « style érotique » ne fait qu’entretenir ce négationnisme conservateur, prétextant la soi-disant supériorité esthétique d’une excitation « élégante » qui viendrait s’opposer à la peinture crue et pourtant réaliste, de la pornographie.
Tout ce discours relie la droite mentale (j’entends par là le sentiment de droite qui réside en nous et que l’on trouve chez l’individu par delà ses opinions politiques) à la trouille de nous reconnaître dans notre animalité visible. Effectivement, moi le premier, je n’ai pas été élevé ni accoutumé à cette image de mon identité profonde. La regarder en face, la filmer, l’exhiber me demande un effort qui est pourtant autant de liberté conquise sur la perversion bourgeoise de ma formation. Là également, si l’on veut me suivre, il est important de comprendre que je parle d’une bourgeoise psychique ou mentale, dont la soif de valeurs hiérarchiques, sollicitées afin de lutter contre l’idée même d’essence primitive de l’homme, se retrouve à tous les barreaux de l’échelle sociale et pas seulement chez les bourgeois.

Lutter contre cette prétention à être plus « chic » à nos yeux que la nature ne nous a fait, est pour moi, d’intérêt public. Vanité, hypocrisie et infantilisme sont directement issus de ce refus de constater ce qu’un caméscope bien placé nous renvoie au visage. C’est une bonne solution pour qui se targue de vouloir tolérer (ne parlons pas d’accepter) l’autre et soi-même dans sa naturelle banalité, que d’accepter réellement de voir à quoi il/elle ressemble dans l’excitation, dans la jouissance, dans le fantasme. Je ne fais personnellement pas confiance à quelqu’un ayant de hautes responsabilités politiques ou culturelles et qui se révèle incapable de parler sobrement de ses masturbations ou des détails de son sexe. C’est vous dire ! J’insiste sur le « sobrement » qui recouvre toute la portée de la nécessaire simplicité pour que le sujet dépasse un peu son cap. La minauderie coquine ou érotique forcée ne vaut pas mieux que le coinçage le plus probant. Être vrai, se poser quelques bonnes questions, créer et le reste du temps, fermer sa gueule, me paraissent de bonnes options pour contribuer à rendre ce monde un peu plus vivable.

Ortie culture

Mon père mort - David Nor
Mon père mort - David Noir
Mon père mort

Parents ne soyez pas oublieux de la candeur immanente de vos enfants.
N’écrasez pas de vos bottes alourdies d’amertume la fraîcheur naïve de pousses à peine germées et qui n’ont, souvenez-vous en, aucunement eu la possibilité de demander ou pas, à voir le jour.
On ne donne pas la vie, on l’impose.

Il ne m’apparaît pas obscène, ni outrancier, ni mensonger de dire que je commence à vivre – je veux dire vivre avec un sentiment de liberté intérieure accrue – depuis que mon père est mort. Correction : depuis qu’il commence sa dégradation au sein de ma mémoire, depuis que son image a commencé de s’effacer en lambeaux dérivant vers les cieux lointains et anonymes des existences passées et plus dans mes limbes à moi.

Rien n’apparaissait dans son comportement, à qui ne cherchait pas à le voir, comme étant symptomatique des attitudes d’un monstre. Il ne m’a pas violé, pas battu ; il m’a même appris le français (un peu trop) correctement, à l’inverse de celui d’Arnaud Fleurent-Didier évoqué dans sa chanson « France Culture ». Non, moi il m’a bien appris des choses théoriques et pratiques ; il était attentif à mes connaissances et veillait à mes références.

Je ne m’extirpe de dessous son regard qu’aujourd’hui, plus de 2 ans après sa disparition physique. Je marche libre mais claudiquant, gêné de trop de lumière au sortir de ma geôle, trébuchant sur une musculature trop peu éprouvée entre les 6 murs, plafond et sol de mon enfermement intérieur ; rampant parfois à terre, agrippé comme une chauve-souris contrainte à un déplacement fastidieux, maladroit, pour rejoindre son point d’envol. Tout ça n’est rien ; tout ça n’est que la vie des éducations ordinaires.

Au cœur d’une tendresse touchante et souvent exprimée, il a juste un peu, parfois, ponctuellement comme on jalonne un chemin de minuscules bornes, fait profession de dénigrer mon essentialité, de faucher à sa base les petites pousses rebelles, comme des mèches au vent qu’on veut discipliner ; comme on taille un rosier qu’on aime, pour le rendre plus beau, plus décoratif.
N’étant pas fait d’un si bon bois qui aurait comblé ses espérances, je me suis mis à pousser de biais ; sans volonté claire d’échapper à la « taille » ; sans violence exprimée ; juste par sentiment instinctif de ne pas aimer qu’on me façonne. Ainsi sont les qualités des élèves médiocres, perméables à l’apprentissage, mais retors au formatage.
Je devins donc un bonzaï au rebut ; irrémédiablement mis en forme par des années de tuteurage, mais invendable sur le marché ; pas assez standard pour avoir le désir de briller en société.

Sa moue dubitative et son regard parfois torve en réponse à mes désirs naïvement exprimés, se mirent à faucher irrémédiablement toute velléité d’espérance pour moi d’être un autre. Le corps de celui que j’aurais potentiellement pu être, resta en partie écrasé sous l’épaisse lourdeur de son mépris d’alors. Peu d’éclats de voix à mon encontre, beaucoup de dédain, quelques récompenses disproportionnées et de soudaines déclarations d’admiration ; il fallait être intelligent ou n’être rien. Pas de questionnement sur mes doutes, sur mon « âme », sur mes sentiments intérieurs et mes difficultés éventuelles à ressentir ma vie. Quelles réponses aurait-il pu y donner, lui qui semblait n’avoir fréquenté la sienne que de loin ?

Pour le père qu’il représentait, parfois complice dans mes jeunes années, puis mentor autoritaire par la suite, ses petites inflexions du visage étaient une calligraphie parfaitement déchiffrable à mes yeux, mais sans explication sur ce qui les fondait ; un petit livre rouge dont chaque caractère s’imprimait dans mon esprit, sans autre argumentation que son indéniable logique faite d’apparentes démonstrations, d’enchaînement de fausses évidences affirmées avec conviction. Un sarkozysme d’avant l’heure. Le petit fascisme ordinaire de l’éducation parentale et des gouvernances populistes.

Ainsi de négations en récompenses, l’enfant pavlovien aurait dû continuer à se construire. D’innombrables petits murs de béton se dressaient devant mes idées les plus banales, celles d’un enfant allant vers son adolescence, comme autant de cloisons défensives en prévision d’une guerre générationnelle à venir, que mon père, j’imagine, comptait bien s’épargner en prenant des précautions de ce genre. Pas d’ennemi, que des alliés.

Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Un défaut de fabrication dans ma constitution, un manque du caractère exceptionnel tant attendu justement, fit de moi un piètre admirateur des grandes choses, des grands êtres et de mes « grandes » capacités. Quelques années plus tard, la créature susceptible de quelques fragments d’autonomie, réalisa qu’elle n’aimait pas les belles qualités qu’on avait voulu développer en elle. Peu de considération pour les authentiques talent et un prodigieux défaut d’admiration pour les individus tentant de se dépasser, avec plutôt une nette préférence pour les poètes du rationnel travaillant à leur confort. À défaut d’admirer les saints, j’aimais les réalistes. Et dans leurs pratiques ordinaires des choses quotidiennes, j’entamais de découvrir le détail précis et fourmillant d’un monde qui ne pouvait se comprendre que pied à pied et non à travers de grandes largeurs lyriquement poétiques. Un monde dont les représentations n’avaient de sens en premier lieu qu’en tant que portes de sortie vers soi-même et non comme simples moments conviviaux destinés à s’attacher la bienveillance des autres.

Aube et prospective

Revolver en chocolat_David Noir
Revolver en chocolat_David Noir
David Noir - Revolver en chocolat - Moulage réalisé pour La Toison dort - Episode 3

4h du matin ; spontanément, j’ouvre les yeux ; dans la foulée, je me lève pour vivre. Un sentiment d’urgence à le faire m’habite. Un peu trop. Je voudrais que ça se calme un peu. Ainsi fait, tout m’irrite, tout m’agresse, une majorité de notre quotidien m’angoisse, mais loin au fond, dans le dédale de mes projets, de mon devenir, tout m’enchante.
Et me lever ainsi, m’octroyer la vie en pleine conscience, en fait partie. Tristement je prends des nouvelles du monde et de mes compatriotes terriens que la maladie psychique ravage plus encore que le tourment physique. Meurtres, viols, abus, assassinats, tortures des corps et des âmes ; violences sur la chair ; vies aléatoirement brisées par des drames qui en changent brusquement le cours. Il en a toujours été ainsi, seulement aujourd’hui, je le sais d’avantage qu’hier. Évolution du monde, évolution en âge, deuils à faire … il s’agit donc de vivre à l’ombre de cet incroyable massacre de l’espérance qu’est la vie, tant vivre au sein de cette réserve fermée qu’est le monde est anxiogène. Et quand je dis le monde, je devrais dire les mondes, car il en existe autant pour chacun de nous, qu’il y a d’échelles pour y mesurer son existence. Là, je parle de celui qui interpelle le lambda occidental ; celui des médias, des faits divers, de la télévision. Et le drame est bien affaire d’échelle. Il y a longtemps, de loin, ce monde me semblait peu palpable, chiffres et statistiques ; abstractions. Ça c’était valable « avant ». Aujourd’hui, le monde, "ce" monde de l’angoisse lointaine et diffuse, nous fréquente au quotidien comme une grosse bête ronronnante dont on n’est jamais sûr qu’elle soit tout à fait bienveillante. D’autant plus palpable ce monde, que catastrophes et tragédies semblent se banaliser, que les puissants montrent leurs limites à résoudre nos problèmes, que l’échelle de ce monde est devenue celle d’une maquette dont l’esprit peut faire un tour psychique rapide rien qu’en cliquant sur quelques liens. La progressive nouveauté dans cette perception pourtant ancienne de « s’informer », est que l’isolement s’y installe d’avantage. Le « soi » face au monde nous guette dés le réveil, comme c’est sans doute le cas pour l’animal, sur le qui-vive tout au long de sa vie. Dés lors, le sentiment commun, solidaire, que généraient les grands débats télévisuels d’autrefois, il n’y a pas si longtemps, nous semble on ne peut plus naïf aujourd’hui. Il n’y a pas si longtemps, veut dire jusqu’au milieu des années 80, avant que la vie sociale n’entame sa vraie dématérialisation, quand nous roulions encore, dans nos têtes, en charrette, alors que nous rêvions de futur et de téléportations.
Je date le sentiment de dématérialisation palpable, de la première vague de démultiplications des chaînes de télé. Par le biais de quelques programmes de divertissements supplémentaires et indépendants, une alternative à l’enfance fastidieuse autour de la table familiale s’ouvrait. Vidéo clips et culture ludique s’installaient et nous libéraient d’avoir un vécu commun de l’information et du divertissement de masse. Jusque là, l’année précédente encore, toutes et tous avions vu plus ou moins la même émission la veille et rassemblions nos idées et points de vue sur la chose dés le matin à l’école, au lycée, à la fac ou sur le lieu de travail. Le temps où chaque question de société concernait tout le monde et faisait débat au sein des familles était désormais révolu. Chacun pourrait, dés le plus jeune âge, aller de sa culture populaire individuelle, bien au-delà des disques ou des romans, comme ce fut le cas dans les décennies qui précédèrent, pour la beat generation.
Le bénéfice actuel de cet individualisme forcené et favorisé où nous sommes rendu aujourd’hui, est le développement d’une certaine créativité, la libération du généralisme via les grandes plateformes de l’information type « dossiers de l’écran » qui nous apparaîtraient aujourd’hui comme des dinosaures kolkhoziens du communisme, la contagion de la culture « geek » qui encourage l’individu à se doter des outils infinis de l’informatique et de ses possibles. C’est donc en fin de compte, par les mêmes voies nouvelles qui m’apportent en flux incessants, vertiges et angoisses, terreurs et projections fantasmagoriques, que je peux y trouver remède.
Aujourd’hui, de nouveaux sites vierges sont abordés en ce sens et les réseaux sociaux recréent de mini mondes en corrélation étroite, peut-être même en mutuelle surveillance, avec le plus grand, qu’ils regardent désormais avec défiance et vis à vis duquel ils s’imposent comme étant ses satellites. Plus qu’une contre culture, il peut s’agir cette fois d’une contre société tout court, de plus en plus indémêlable de la matrice générale normative et autocentrée. La marginalité culturelle a disparu au profit de fibres indépendantes, renseignées, spécialisées, compétentes et liées entre elles. Si nous le souhaitons, nous représentons et nourrissons chacun(e) une ou plusieurs de ces fibres, qui telles des lianes grimpantes, vont venir serrer de très près la maille des états et des grandes puissances. Lentement, sûrement, si nous ne nous lassons pas de tisser de l’échange, de l’information, de la création et même un certain commerce, nous prendrons le contrôle de cette gestion encore archaïque et totalitaire qui fait notre univers actuel. Un contrôle tel qu’il n’appartiendra et ne pourra être guidé par aucun d’entre nous ; un flux retrouvant un équilibre naturel par les forces qui le constituent sans volonté brutale et irréfléchie de trop influer son cours.
Comprendre une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu, c’est adapter la course de ses images mentales à une vitesse et une échelle nouvelles. Découvrir « une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu », c’est également aborder le temps nouveau du vieillissement. Moins exalté et perdu qu’il y a une heure, je prépare mon aube selon une nouvelle révolution. Tous les jours, il s’agira de modifier ainsi infinitésimalement mon cap, pour mieux apprécier le paysage, les éléments, « le monde » et la vision des astres et arriver le matin dans un bon port, sans devoir brutalement braquer mon gouvernail parce qu’un jour, en panique, je ne lirais plus les cartes ou je ne déchiffrerais plus mon quotidien.
5h30, dans un coin de ma fenêtre, la lune semble sourire ; c’est bien.