Scène Vivante

Scène Vivante - David Noir

Scène Vivante - David Noir - stages

Scène Vivante est une branche de David Noir Production consacrée à la pédagogie. Le site propose stages, cours et ateliers dans l'esprit et la philosophie qui animent les pages de ce blog.

Pourquoi stages, cours et ateliers ?

Pour exprimer et mettre en formes ce besoin, cet imbroglio de mouvements qui nous anime incessamment.

Les ateliers sont donc des espaces physiques et temporels destinés à favoriser l’expression de ces/ses besoins sur une scène ; c'est-à-dire en présence des autres, devant les autres ou plutôt au milieu d’eux.

Comporte-t-ils des aspects thérapeutiques ?

Probablement oui ; tant mieux si c’est le cas et finalement, peu importe. Le pansement de ses blessures et de ses douleurs ne nuit pas à la création artistique, alors pourquoi le rejetterait-on au nom d’une supposée « pureté » de l’acte.

Les autres : partenaires et public.

Pourquoi cette nécessité d’avoir des témoins de son existence autres que son conjoint, sa famille, ses amis ?

Parce que l’unique bonne option du spectaculaire n’est pas le mensonge, mais la démonstration de ce qu’on est et ressent. Et, comme évoqué plus haut, il est indéniable, toute notion de morale mise à part, que le rapport social « classique », contraint au mensonge ou du moins, au non-dit.

Le spectaculaire dont il est question ici, n’est pas le diable décrit par Guy Debord dans « La société du spectacle ». Il est même tout le contraire. Loin d’être généré au profit du dévoiement de la communication entre les humains et des jeux de pouvoir, il est un besoin vital, intrinsèque à l’humain ; immanent : celui de se représenter, soi et les choses et êtres qui nous entourent pour mieux appréhender le monde et les mondes, ainsi modélisés.

Comment fonctionnent les stages ?

Selon le principe d’une communauté d’esprits, d’individus non choisis, non triés. Ils sont ouverts à quiconque veut y venir. Pas de nécessité d’être « acteurs » donc, pour y évoluer et s’y mettre en scène. On y joue spontanément et parfois de façon plus préconçue, avec toutes sortes de matériaux, à commencer bien sûr par soi-même, dans toutes sortes de situations. Les temps d’entraînement sont longs et collectifs, de façon à permettre une bonne immersion progressive à tout/e nouveau/elle venu/e et assurer un échauffement de longue haleine à toutes et tous, avant d’aborder exercices et interprétations.

Ce que vous n’y trouverez pas :
  • Un spectacle au sens traditionnel du terme, dans lequel rôles et partitions sont définitivement attribués.
  • Une méthode linéaire visant à faire de vous un acteur ou une actrice « bankable » sur le marché du casting. Mais rien ne l’empêche.

J’écris tout ça mais sachez que je n’ai rien à transmettre de l’ordre de ce qui se consomme. Je ne sais que réagir à la présence de l’autre ; parfois à son absence aussi.

On n’enseigne bien que ce que l’on ignore et découvre en le faisant.

Le reste est amoncellement morbide de culture hors de ce temps présent, qui lui seul compte aux yeux des vivants.

Les gens baisent, dorment, mangent et meurent ; quoi de plus naturel !

Ils travaillent, produisent de la pensée, des sentiments, des matériaux et jouent également.

À quoi jouent-ils ?

À ce stade, il ne faut pas confondre ambition et prétention. Car si certains/es s’amusent à inventer et mettre en oeuvre des concepts et des formes, une bonne majorité se contente de simuler … l’aisance, le bien être, la liberté, le développement intellectuel, les capacités créatrices et de travail ... ce qui n’est pas « jouer », mais faire semblant.

Souvent confondues à dessein, ces deux notions ont pourtant entre elles une différence de taille, car « jouer à » n’est pas « jouer » tout court.

« Jouer » - dans un sens mature qui n’est pas celui des enfants, chez qui le jeu, comme chez le jeune animal, est destiné à socialiser et s’entraîner aux rapports de force et de désir - « Jouer » donc, pour un adulte, c’est produire et non, (se) raconter que l’on produit.

Mais produire quoi ?

Du sens et au mieux, son sens des choses et de la vie.

Autrement dit, sa vision du monde en paroles, mouvements, actions, sons, images, discours, échanges … l’énumération des outils à disposition de l’acte scénique est infinie et exponentielle.

Un axe fondamental : la nécessité d’être vrai pour produire de l’art qui en vaille la peine.

Être vrai ? Qu’est-ce donc ?

En premier lieu : mieux se connaître.

Ensuite, tâcher de trouver en soi le fil, qui une fois tendu comme une corde sensible, résonne des vibrations qui font notre élan vital pour nous-même et créent une image mentale de soi pour autrui..

Avant d’y parvenir, il faut le trouver intimement, le dépelotonner pour le défaire de ses nœuds, corps étrangers et entraves, puis finalement, le tendre afin qu’il sonne clairement et de manière aisément identifiable pour son hôte. La propre vérité de chacun/e est une onde. Il convient d’en déterminer et d’en isoler le « la ». Comme pour tout instrument, il faut enfin, s’accorder avant de jouer et connaître ses gammes. C’est à cela que l’aspect « training » d’un l’atelier sert.

Il est vrai, moins mathématiquement qu’en musique, mais néanmoins de manière efficiente, que l’individu scénique peut parvenir à force de travail et d’observation, à comprendre l’étendue de ses propres gammes et le registre de son chant.

Un des buts de ces stages est bien sûr de rendre clair à ses « acteurs », la nature  à la fois personnelle et générique, de leur propre outil.

« Personnelle » pour le développement de son identité, voire, de sa singularité ; « Générique » pour comprendre comment il est possible de s’accorder aux autres, avec les autres, sans y sacrifier son intégrité intellectuelle, émotionnelle et physique dont les éléments composent sa propre histoire.

Sa vérité n’étant chose valable que pour soi afin de ne pas être en guerre avec le monde entier dans la vie de tous les jours, il faut s’aliéner aux autres par l’échange. La diplomatie est une chose terrible pour l’ego car elle le contraint à la mise en réserve de sa vérité brute, au non dit et au mensonge par omission. « Ne me fait pas de mal et je ne t’en ferai pas » ; « Accepte-moi et je te considérerai ».

Jouer revient, pour un temps, à mettre de côté ce pacte tacite entre les humains, pour permettre à la part non socialisée de la personne de s’exprimer sous contrôle et dans un cadre qui le permet.

Par delà la douteuse compromission de la diplomatie quotidienne, il n’y a donc que le pardon, a priori et inconditionnel, qui n’engendre pas la guerre ou les effets pervers du commerce et du troc inhérent à la « vraie vie ». Mais une telle attitude ouverte engendre aussi fréquemment un effet collatéral dérangeant et possiblement nocif : la soumission à tous type d’autorités. Paradoxe de la non-violence, ce comportement n’est pas non plus compatible avec l’émergence de l’animal théâtral qui a aussi besoin pour se nourrir de l’énergie de nos haines et autres impulsions morbides. Besoin de tout ce qui fait l’humain, bon comme redoutable, exprimé, pourrait-on dire, in vitro.

De même l’amour, ce lien entre les êtres qui souffre d’être trop réfléchi pour bien être vécu, se doit de retrouver la « pureté » désintéressée qui propulse les états de coeur de l’enfance ; états qui dans les premières années de la vie, ne sont pas encore mus par un intérêt hypocritement exprimé. Les actes ne sont alors guidés que par les besoins. Aussi péremptoires, capricieux et parfois, cruels qu’ils nous paraissent en grandissant, ils vaudront toujours mieux que le calcul intéressé, forgé par la méfiance d’autrui et lié à nos existences par les peurs - en tous les cas, au moins sur un plateau.

Le plateau, la scène ou le simple espace de répétition est en effet, en définitive - il est bon de le garder en tête au cours du travail - le lieu du rapport social le moins dangereux du monde, où les enjeux sont virtuels et où il est le moins nécessaire d’avoir peur, une fois intégré que le regard de l’autre n’est pas une arme à feu.

Le seul amour qui vaille pour élever son art de jouer semble donc être un amour tout droit issu de l’enfance. Il est pur besoin et seul ce besoin est amour brut et originel. Ce n’est pas le cas  du désir, bien plus fluctuant et fugace, sur lequel il n’est pas sage d’étayer son expressivité. On trouve donc aussi fatalement, des choses déplaisantes dans le fatras de ce qui nous constitue et qu’il nous faut chercher à dire. La scène ne doit pas se faire plus vertueuse que la vie.

David Noir - Stages- Scène Vivante

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Journal des Parques J-9

David Noir - Cannes 1985
David Noir - Cannes 1985
En version "Homme qui venait d'ailleurs" avec mon amie Rania, la veille de "l'incident" - Cannes 1985

Comme la silhouette d’un rocher dont la forme particulière et familière émerge, m’indiquant que nous entrons dans la zone littorale, le cap symbolique de la dizaine de jours nous séparant du terme du voyage vient d’être passé. Une fin de traversée annoncée, pour commencer l’histoire sur la terre ferme, le temps de débarquer quelques jours, avant qu’elle ne poursuive ses circonvolutions dans ma tête et peut-être dans la mémoire des interprètes et de quelques spectateurs qui auront assisté ou pris part à notre passage. Les choses se bousculent donc, pas tant matériellement malgré les dizaines d’actions à accomplir encore, que dans mon esprit. L’achèvement d’un itinéraire est à la fois une ouverture sur l’inconnu et la compilation des événements passés.

Les Parques d’attraction, qu’est-ce que ça sera ? Une anecdote autant qu’un aboutissement. J’ai fait en sorte de distribuer les cartes pour que chacun/e puisse jouer la partie à la mesure de ce qu’il/elle saura miser. Rien n’aura été répété entre mes partenaires et moi, hormis ces lignes incessamment reconduites de jour en jour, constituant à mes yeux un parcours de mise en scène, une carte géographique des humeurs qui me constituent et que je pousse à favoriser chez les autres. La malléabilité volontaire des corps et des esprits est le passe-droit pour accéder aux commandes. Je l’ai dit, je donne tout à condition qu’on me comprenne. Je n’exerce pas de contrôle sur l’exécution des ordres. Ce n’est pas une affaire de confiance, mais un principe de réalité. La confiance est là au départ, dans l’engagement que je propose. Reste à passer l’épreuve. Il n’y a pas de jury à ce concours. Un miroir brisé, tombé au sol, dont quiconque peut saisir les morceaux suffira à tenir cet emploi. Le pivot de la grande psyché a cédé sous son poids et les rotations trop nombreuses autour de son axe. Mes débris ne sont pas aptes à être recyclés en verroteries. Trop tranchants, trop petits, ils ne sont que ce qu’ils sont. Des reflets d’images fragmentées, qu’il faut incliner savamment à la lumière pour y lire un quelconque dessin. Leur nombre n’est pas un problème. Il y en a suffisamment pour tout le monde et au-delà. Chacun/e verra s’il/elle trouve un emplacement adéquat à la forme de chaque pièce du puzzle, dans les zones où le verre est manquant et dont les limites de l’espace, géométriquement accidentées, pourront l’accueillir, à l’intérieur du cadre de sa propre glace fissurée. La mosaïque qui en résulte in fine est le rôle.

Avec pour seul guide, cette image composite, il s’agira de partir à l’aventure et tenter de dégager momentanément de son rouet, le fil de son existence au profit des scènes qui passent à sa portée. C’est ce que le langage courant nomme « se prêter au jeu ». Que chacun/e se rassure, comme il est dit, ce n’est qu’un prêt. Vos costumes d’hommes et de femmes, intacts, les poches non fouillées, vous attendront sagement au vestiaire. La vie déguisée, pour exigeante qu’elle soit, ne réclame pas le sacrifice de vos peaux. Elle n’impose que la candeur du regard. J’ai eu l’occasion d’en aborder le sujet et le répète, la candeur, suivant ma vision, ne fraye pas avec la naïveté. Elle est disposition de l’esprit reformant le canal originel de la perception, là où la seconde n’est que bêtise satisfaite attendant d’être éclairée de la lumière de l’intelligence. Nous regorgeons malgré nous bien assez de sa matière stockée en surface comme de la mauvaise graisse, pour ne pas s’arrêter à sa texture commune et aller plutôt puiser dans les limbes. Une fois ces quelques efforts accomplis, il n’y a plus qu’à laisser se mouvoir l’animal hybride, suturé par l’âme de Mary Shelley et chevaucher sur ses épaules, du haut de ce qu’il faut conserver de conscience pour que l’histoire advienne. C’est ainsi que je crée et écris ; c’est ainsi que je vous propose de vous joindre à cette visite de quelques heures en territoire épique, en habitant le corps de votre propre centaure.

J’ai obtenu de haute lutte mon dernier déguisement d’enfant à l’âge de onze ans. Acheté à la hâte le jour de mon anniversaire, ce fut une panoplie de Davy Crockett. Je me souviens du contexte et de l’objet comme si c’était hier. La grande boîte de carton, ouverte en façade, mettait en vitrine son contenu à travers un film plastique transparent, comme il en allait naturellement pour les jouets de ce type alors. Il devait être sept heures moins dix, ce 17 février 74 et le magasin était sur le point de fermer ses portes. Ce facteur s’ajoutait à l’ambiance difficile de ce début de soirée et renforçait la pression par le compte à rebours des dernières minutes qui s’égrenaient. J’étais en proie aux larmes et à l’hystérie depuis quelques heures déjà. D’un ton grave et anormalement solennel, mes parents embarrassés, étaient venus m’annoncer en fin d’après-midi, qu’étant désormais « grand », je devrai, à dater de cette année, renoncer à choisir un déguisement comme cadeau et mettre fin à une coutume devenue rituelle, pour opter pour un jouet de mon choix d’une nature plus éducative. L’audition du verdict déclancha sans délai, une crise mémorable, en tous les cas pour moi qui en fut le sujet. À force de souci pédagogique, mes parents, qui auraient sans doute mieux fait passer l’affaire en essayant de me présenter les choses comme une extension de mon univers ludique, avaient mis malencontreusement les pieds dans le plat en parlant d’éducation. M’apercevant de la manœuvre grossière, j’étais entré en rage autant qu’en un déferlement de suppliques comme si ma vie en dépendait. Je ne me trompais pas d’ailleurs. Il fallait défendre mes acquis mordicus. Qu’est ce que cette horreur de préoccupation éducative venait foutre dans le plaisir privé de mon anniversaire ? De quoi se mêlaient-ils, eux, supposés me protéger, en jetant un pavé aussi lourd dans la mare de mon enfance, qui trouverait bien elle-même le jour, la saison la plus adéquate, pour déborder en une rivière vers l’âge adulte ? J’étais sidéré, estomaqué, en colère plus que je ne pourrais le dire et par-dessus tout, souffrais atrocement comme si on m’avait annoncé ex abrupto mon entrée dans un orphelinat. Je tins bon ; hurlant, roulant par terre en me cognant contre les pieds du lit de ma chambre où on était venu m’annoncer la nouvelle. Bérénice apprenant de la bouche de Titus qu’il était résolu à se séparer d’elle au nom de la raison d’état n’aurait pas donné meilleur spectacle. « Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner » semblait me dire mon père. Sur qui, sur quoi, pourquoi faire ? Je ne comprenais rien à ces raisonnements qui me clamaient de quitter l’asile de mon enfance et ne voulais rien en entendre. Las et sans plus de cartouche, mes parents abandonnèrent la partie. Je m’étais bien battu. Mais l’heure tournait et nous n’avions que le temps de monter en voiture et filer jusqu’en ville avant qu’il ne soit trop tard. Trop éprouvé, je n’allais pas jusqu’à crier « Plus vite, chauffeur, plus vite ! » à mon père, comme lors du dénouement dramatique d’une romance, où la fraction d’une seconde perdue peut définitivement faire échapper la chance de saisir le bonheur, mais je serrais les dents à chaque virage, ne comprenant pas pourquoi la route n’avait pas été tracée plus droite. Enfin, nous arrivâmes. Les lumières étaient encore allumées à l’intérieur de la boutique et les portes de cette caverne d’Ali Baba s’ouvrirent à nous sans besoin d’un sésame. J’étais sauvé pour cette fois, mais doutais fort de parvenir à gagner l’affrontement prévisible de l’année suivante. En effet, je sus que je contemplais là, tout baigné de lumière, l’ultime costume de matador que j’enfilerai pour faire face aux chimères de mon imagination, jusqu’à leur mise à mort, cent fois renouvelée.

Le temps nous pressant, un rapide coup d’œil me fit choisir d’emblée les vêtements du courageux trappeur. J’avais découvert justement la bataille de Fort Alamo quelques jours auparavant, à travers le film de John Wayne à la télévision. Est-ce là que je rencontrai, incarné par Richard Widmark, pour la première fois, Bowie, sous les traits du colonel célèbre pour l’usage de son couteau et qui inspira son nom au chanteur ? Je n’en ai pas souvenir, mais c’est assurément le cas, puisqu’il est un héros notoire du film et du siège de ce fort qu’il défendit et où il laissa sa vie, comme tous les texans pris au piège de ces murailles, ce jour de mars 1836, face aux mexicains. Ce dont je me souviens en revanche, c’est que le film m’avait fait forte impression, mélange de terreur des combats et d’admiration pour les guerriers. Plus trivialement, je me disais que cette magnifique tenue en faux daim, avec toque de fourrure et armement complet, dont une réplique du fameux Bowie knife, m’irait parfaitement. Le nom du personnage qu’elle illustrait sonnait à mi-chemin entre un futur David pas encore adopté et la nourriture croquante d’un boxer, poussé hors de ma vie par les bons soins de ma mère et dont le deuil ne faisait que commencer. Il me convint également. Plus qu’un chèque à signer pour mon père, semblant finalement plus heureux de me faire plaisir que de sortir vainqueur de son rôle de précepteur, et l’affaire était dans la boîte.

Je passe sur le contentement retrouvé, les remerciements et les essayages, seul à seul avec moi-même et la silhouette de celui dont la chanson de la série télé éponyme résonnait à mes oreilles et dont je reprenais gaillardement les strophes et le refrain :

« Y'avait un homme qui s'appelait Davy, il était né dans le Tennessee. Si courageux que quand il était petit, il tua un ours du premier coup de fusil. Davy, Davy Crockett, l'homme qui n'a jamais peur. »

Magie des déguisement, il suffisait d’en passer un ; aussi longtemps que l’on croyait au rôle, on héritait des qualités du personnage qu’il était censé vêtir d’ordinaire. Et dire qu’on avait voulu me priver de pareilles défenses ? Quelque chose me disait que tôt ou tard, il faudrait à nouveau user des avantages protecteurs de vivre dans la peau d’un autre. Pour l’heure, je ne quittais plus, même pour dîner, la toque en fourrure magnifiquement reproduite, ornée de sa queue de raton laveur.

Ceux/celles qui ont fait le choix officiel d’abandonner les oripeaux de l’enfance avalent difficilement qu’on veuille, en grandissant, en conserver les atouts. La panique et même la colère parfois, les saisissent soudainement devant l’obstination à ne pas céder face aux arguments de la responsabilité sociale. La crise a changé de camp. Les vieux enfants savent garder la tête froide devant les déchaînements grotesques des adultes belliqueux. Il en est chez qui le réflexe de rage incontrôlée devient coup de poing donné sans avertissement préalable. J’ai rencontré l’un d’eux, un jour de mai 1985, sur la Croisette, à midi « tapante », pendant le festival de Cannes. Ils étaient en fait trois arrivant en sens inverse. Mais c’est celui dont le poing fermé me frappa au visage dont je me rappelle encore les traits et l’allure. Grand et dégingandé, portant bombers et casquette à l’arrière au sommet de son crâne de skinhead. Son regard charbonneux accrocha le mien, une dizaine de mètre en avant. Je pus lire la haine se forger dans sa pupille à cette grande distance et dès lors, un fil tendu, incassable, nous relia. Comme entraînés chacun par le mouvement d’un moulinet de canne à pêche qui nous aurait hameçonnés, nous nous attirions l’un l’autre, aimantés par l’intermédiaire de ce lien invisible, solide comme du nylon. Je vis le bras fléchir en arrière pour préparer sa détente et le coup partit avec la fulgurance amplifiée d’un ralenti de cinéma, traçant sa trajectoire au cœur de la ville qui en était le temple. Aucun souvenir de l’impact. Je partis en arrière, projeté sur le sol, devant les festivaliers en train de déjeuner en terrasse. Changement de décor. La conscience vague de la suite de la séquence ne me revient qu’à partir du moment où je me retrouve à quatre pattes sur le terre-plein séparant les deux voies du boulevard. J’ai vu arriver sur moi les deux comparses de l’échalas. Et puis plus rien. Aucun souvenir précis jusqu’à celui de me retrouver déprimé et choqué dans la salle de cinéma où nous avions initialement l’intention de nous rendre, mon amie et moi. Je crois que nous avons vu « Les enfants », un très beau film, hors compétition, de Marguerite Duras, mais ne suis pas certain que ce soit ce jour là. Ce que je sais, c’est que mon amie, Rania, avait tenu tête aux trois abrutis qui m’avaient agressé. Elle en avait récolté une claque, mais n’avait pas pour autant ravalé ses insultes à leur intention. C’est sans doute à elle que je dois que la situation n’ait pas empiré davantage. Je lui en suis, à ce jour, toujours reconnaissant. Pas seulement qu’elle m’ait épargné un massacre, mais qu’elle ait eu le geste spontané de s’interposer, comme en réaction naturelle à l’injustice de la situation. Est-ce son origine libanaise et l’histoire de son pays qui favorise en elle ce courage ? Je me suis posé la question, mais outre un certain rapport concret à la notion de combat, vécu de l’intérieur, c’était de toutes façons, son tempérament propre et ses qualités d’audace qui l’avait fait agir si lucidement. J’avais là un bel exemple de bravoure à saisir qui m’avait fait défaut dans mon éducation, trop préoccupée de vouloir m’inciter à un développement rationnel en me faisant abandonner ce qui me faisait rêver, plutôt que de m’éveiller aux réalités du monde en me présentant en plus et non à la place, les outils propre à assurer ma défense.

L’abruti et ses acolytes m’avaient attaqué sur une impulsion, ulcérés par mon aspect. Précautionneusement maquillé, les cheveux teints, aussi élégamment vêtu que je pouvais l’être, comme c’était mon habitude à l’époque, ma dégaine et ma mine ne leur étaient pas revenues. Outre le coup porté, une interjection de la bouche de l’agresseur apparemment effaré : « C’est quoi ça ?! », m’avait informé sur le problème d’identification que je lui posais. « Qu’est-ce » que j’étais donc et quelle réponse lui et son imaginaire limité pouvait-il y apporter ? La seule dont il fut capable fut de laisser s’exprimer sa pulsion violente. Sans doute avait-il été privé plus tôt que moi encore, de pouvoir chercher qui il était à coup d’essayages intempestifs. J’ai cru longtemps, tout comme lui peut-être, que c’était les signes apparents d’une sexualité ambivalente auxquels il s’était senti obligé de réagir comme à une provocation à son intention ou pire encore, comme à un reflet désastreux de sa propre image. C’est en effet l’analyse la plus facile à fournir et tout le monde - en fait personne, car, hormis Rania qui l’avait vécu, personne dans le petit groupe de cinéphiles en vadrouille que nous étions, ne sembla comprendre la gravité de ce qui nous était arrivé - personne donc, ne chercha à se satisfaire d’une autre explication que celle d’une homo-bi-phobie malheureusement répandue. L’affaire était ainsi close. Je m’en laissais convaincre et dû m’en satisfaire, bon gré mal gré, les années qui suivirent durant lesquelles je vécu avec.

Aujourd’hui, je sais que derrière le prétexte homophobe, tout comme celui de la violence faite aux femmes ou de tout autre racisme primaire comme ils le sont tous, se cache la haine de l’enfance persistante. Elle contient la détestation viscérale de tout ce qui peut être considéré de façon superficielle comme non phallique et de ce fait, voué à la soumission à la puissance des démonstrations de force. Ce sentiment est en fait grandement partagé, y compris chez les dragueurs les plus inoffensifs et les gens de pouvoir de la plus microscopique administration. Le présumé « soumis » est à sa place quand il peut être dominé sans contrepartie, quand il/elle obéit aux injonctions sans faire valoir son refus de se conformer au valeurs dominante du moment. Plus loin encore que l’homophobie, la misogynie, la pédophilie, l’abus et la violence commis sur les handicapés - y rajouterais-je le rejet qu’inspire une certaine catégorie d’artistes qui contient toutes les caractéristiques honnies à travers les exemples précédents ? - dont l’actualité ne cesse de retentir, il y a dans le noyau primitif de toute haine fondamentale, la volonté d’éradiquer ou de mettre hors d’état d’expression spontanée l’enfant qui n’a que trop duré, en soi et chez les autres. Dès l’adolescence, les enfants eux-mêmes, en pleine mutation, se trouvent pris dans ce syndrome qui oblige à se définir d’un côté ou l’autre de la barricade. Personne n’y échappe et on trouve des représentants de tous les types évoqués, de part et d’autre de cette frontière imaginaire. Déferlent alors dans les esprits troublés, la ribambelle des archétypes de ce qu’on doit être pour ne plus être assimilé à cette « race » d’inférieurs à laquelle appartiennent celles et ceux qui ne font pas le choix du seul déguisement sinistre auquel ils refusent un cintre dans leur garde-robe.

Curieux détail au regard de la violence du coup, je n’eu jamais aucune trace physique de mon agression. J’emploi un adjectif possessif, car c’est effectivement à moi que revient le privilège d’en avoir été la cible. Je le dis sans humour, mais non sans regret de savoir si la suite de ma vie eut été autre si le destin m’avait évité cette sale confrontation. Toujours est-il et je le dis à mes agresseurs, si par un extraordinaire hasard, fruit de l’évolution et de l’apprentissage de la lecture, l’un d’eux se reconnaissait dans cette description, mon maquillage, bien qu’ayant disparu au quotidien, a tenu le coup en tant que bouclier protecteur de mon être. Si mon identité a changé, ce n’est pas sous le coup porté, mais par l’observation du statut primitif de la réalité des hommes. Rien n’est autorisé en dehors des tracés délimités au sol ou dans l’espace et bon nombre se tiennent les coudes pour qu’il en soit ainsi. On ne peut vivre libre et sans protection sur tous les fronts tant qu’on dispose de trop peu de pièces d’artillerie prêtes à faire feu du haut des murs de son fortin. L’important est de concentrer ses forces en un endroit délimité précis pour gagner quelques libertés décisives, propres à délivrer plus tard, chemin faisant, les atouts qui font de plus vastes conquêtes. D’ici là, tout travail méritant salaire, mais étant limitativement pourvu en sonnants et trébuchants, j’invite chacun/e, en bon barbare des origines, à se payer sur la bête, le temps d’un détour aventureux au pays des imageries fantaisistes.