ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir

… Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l’horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d’un carrousel tournant sur lui même. C’est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s’amplifier suivant ses réels besoins et n’opère une fois encore, qu’une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d’un ciel de verre …

Le cerveau est l’enclume

Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
Le public - Scrap - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

La civilisation vaut mieux que la culture. Elle est moins prétexte à l’obscurantisme des peuples centrés sur le folklore de leurs acquis culturels. À mes yeux, toute culture ne sera jamais qu’un pauvre folklore face à la civilisation de l’élaboration de soi-même.

Une telle assertion semble faire frémir aujourd’hui et il apparaît qu’on ne puisse être catalogué que comme un dangereux droitiste en l’affirmant. Je me sens pourtant aux antipodes des définitions qui semblent en être précautionneusement données par les anthropologues qui attribuent au terme « civilisation », la faculté d’attiser les braises haineuses du mépris racial des peuples les uns envers les autres.

Craindre l’utilisation d’un mot est certainement la pire des pseudos diplomaties. La peur d’irriter l’autre n’aboutit qu’à flatter les susceptibilités diverses de la façon la plus visqueuse. La prudence en toutes circonstances finit par figer les rapports. Il est bien difficile alors de faire machine arrière vers une parole libre. Ainsi est né le politiquement correct et ses atrocités hypocrites.

Faire acte de civilisation sur soi-même ne dépend pas de sa propre culture et c’est réduire son impact que de ne l’appliquer qu’aux contextes historiques. La civilisation de l’individu est un acte personnel qui l’amène à se poser la question de sa propre situation entre sa sauvagerie atavique et son état de « produit » de sa propre culture. Ce qui fait la fierté d’une culture est aussi ce qui la rend bornée et intolérante aux autres.

De beaux exemples en sont les microcosmes que constituent bien des familles ou des couples dans le monde entier, toutes cultures confondues, qui ne jurent que par leurs propres éthiques de clans et la valeur des héritages transmis de génération en génération. La sublime « transmission » qui fait jouir l’éducateur parental enorgueilli de sa belle mission, est aussi celle porteuse du sida mental le plus terrifiant qui soit, par les scléroses psychiques qu’il impose. Seul le réel et actif questionnement perpétuel, quotidien et incessant sur soi-même peut apaiser la fureur de l’instinct brutal animal ou du formatage sous influence, au profit d’une tempérance réfléchie, personnelle et unique. Le fruit en est la créativité singulière de chacun/e.

Pour un individu qui aspire à se civiliser selon ce sens, autrement dit, un artiste véritable, authentique créateur de sa propre civilisation, l’invention de soi se doit de primer sur tout le reste : genre et sexe, culture et tradition, usages et lois, famille et éducation, y compris sur ce qui lui semble être ses propres convictions. Ce n’est certes pas d’une culture ou d’une éducation qu’il faut l’attendre, mais de sa propre conception de l’humain, ainsi forgée et reforgée jour après jour.

Le cerveau est l’enclume sur laquelle se martèlent les idées. Les pièces les plus étonnantes ne s’y créent pas à partir de l’acquis des traditions, qu’elles soient civiles, civiques ou religieuses.

SCRAP Diary – 05 / À quoi sert la guerre ?

David Noir_Scrap

À quoi sert la guerre ?

Je parle ici de la guerre quasi ethnique, culturelle, passionnelle et pulsionnelle ; la guerre raciale pourrait-on dire, au sens de l’affront fait par la race que représente « l’autre ». Le pan plus terre à terre de la guerre, celui du calcul trivial visant à s’accaparer les biens d’autrui, devant être plutôt considéré, par ses motivations, comme un prétexte à l’expansion de son propre clan et non comme le fruit unique de l’impulsion belliqueuse.

Que retire donc effectivement l’homme de ce qui peut être regardé comme un comportement social parmi d’autres, tant il est répandu à toutes échelles et dans toutes les cultures ?

Une fois les sentiments et les corps ravagés, épuisés, las, mutilés, on se retrouve, tristes. On n’est jamais heureux, plein, d’avoir agressé, méprisé, conspué ; je n’imagine pas, « tué ».  Comme dans le sexe ou lors d’une compétition, on ressent une poussée d’adrénaline dans le conflit. Quelque chose d’animal nous pousse « hors de nous ». Il nous semble que l’autre agresse en premier lieu, par sa façon d’être, ses propos stupides, « à l’emporte-pièce » ou désobligeants. Tout son être est un repoussoir qu’il faut anéantir ; une insulte à notre propre existence, à nos points de vue. Il est une entrave à notre expression, pire encore, à notre développement. Et ce serait une erreur, un déni de la réalité de ce que l’on ressent, que de vouloir étouffer ce sentiment bien tangible. C’est plus fort que soi. L’autre et tout son comportement social avec lui, sont devenus l’incarnation, le symbole et la chair de tout ce que l’on déteste. Sa personnalité supposée cristallise notre ressentiment à échouer dans nos tentatives d’émancipation du réel. Car nous sommes limités et ces limites prennent soudainement le visage de l’ennemi. Il est une entrave.

La haine fonctionne comme l’amour en prenant pour objet arbitraire celui ou celle qui porte sur sa figure, en son corps et sa gestuelle, dans ses mots, la trace de quelque chose de connu, de « trop » connu qui nous appelle. Le détail nous fait signe, cligne de l’œil à notre intention pour nous dire : « tu me reconnais ? » Dès lors, la machine est lancée. L’engrenage et ses rouages se mettent en branle ; difficile alors d’enrayer le processus. Ces exaspérations, ces fantasmes d’attaques ou, a contrario, ces effluves de désir et de séduction, semblent avoir un fondement bien réel, parfaitement concret. Soit la provocation est ouvertement effective, soit elle est induite par le geste, qu’il soit acte, regard, parole ou même omission de manifestation. Dans tous les cas, quelque chose est déclenché. Et s’« il » est déclenché, c’est bien qu’il a été enclenché auparavant, parfois depuis des lustres. Quelque chose qui était retenu trouve sa libération dans une soudaine autorisation à être. Amour et haine sont des sentiments exaltants car ils autorisent à faire un pas fulgurant comme un mouvement de ressort, vers une impression de liberté qui ne réclame que l’accroissement de son étendue d’expression. C’est du moins le sentiment que nous en avons sur l’instant, dans ces moments qui précèdent et sont à la source du déclenchements des hostilités ou du désir. Pourtant, bien souvent, la résolution nous livre une sensation inverse. Celle de nous être dupés nous-mêmes, d’avoir cédé à une impulsion qui a pris le pas sur notre intellect. « Comment en sommes-nous arrivés là ? » est souvent la question qui succède à la démarche aventureuse de la guerre ou de l’amour.

Il y a pourtant parfois des amours qui semblent aboutir à une plénitude, soit que notre inconscience « épaisse » diffère l’avènement de la lucidité à venir, soit que l’histoire débouche réellement sur un nouveau chemin dont la perspective est la promesse d’une évolution pleine d’avenir. Qu’en est-il de la « guerre utile » alors ? Y aurait-il des échauffourées sanglantes qui constituent un progrès ou un avantage pour l’un ou l’autre des belligérants ? On nous enseigne que « oui » à travers l’histoire des révolutions. En y regardant de plus près, on trouve souvent un personnage intéressant par son rôle récurrent et prépondérant à l’issue des conflits : le bouc émissaire. Figure rendue peu sympathique quand son sort amène le dénouement, comme c’est le cas pour les tyrans destitués ou exécutés, elle se nomme « martyr » lorsqu’elle est à la source des soulèvements. En ce sens, beaucoup considèrent que la révolution n’est pas la guerre. Comme dans les disputes d’enfants, déterminer le coupable originel revient à désigner « officiellement » celui qui a commencé. C’est bien sûr vrai dans la plupart, si ce n’est dans tous les cas de domination, quelque forme qu’ils prennent. Néanmoins, le recul du temps nous renseigne sur la réelle utilité de l’élimination ou de la punition sévère du dominant : opérer pour l’individu ou la société un changement d’état du sensible qui, sans l’étêtage de la pyramide hiérarchique, ne parviendrait pas à se renouveler. Peu importe que ce dominant se soit avéré faible ou fort dans l’exécution de son pouvoir. Là aussi, la relativité de son action n’entre finalement que peu en compte, hormis pour en écrire la légende. Seul critère efficient pour passer à l’acte : le dépassement de notre seuil de tolérance à l’insupportable. Au bout, que trouve-t-on ? Une dépouille pantelante dont le sang noirâtre vient ternir la gloire du trophée.

Mais qu’est-ce donc que « l’insupportable » juste avant qu’il ne devienne « l’intolérable » ? Dans le cas de l’amour, c’est la limite irritante de l’attirance non exprimée ; pour le simple désir, qu’il soit criminel, envieux ou passionné, c’est le non assouvissement vécu comme un manque ; pour l’envie de batailler, ce pourrait être le débordement de l’insulte faite à nos valeurs, le dépassement en deçà des restrictions du niveau matériel indispensable à un confort relatif de vie ou la réduction imposée de notre capacité à nous projeter dans l’imagerie d’un bien-être futur. Dans ce cas précis, en découdre avec l’oppresseur, c’est se donner une opportunité de rétablir à ses propres yeux un horizon acceptable, qu’il soit tangible ou fictif.

Une occasion de s’éviter des querelles graves ou bénignes et par là même, de vivre plus sereinement en réservant ses forces à d’autres causes, serait de connaître mieux la nature de la menace avant d’entreprendre toute action difficilement réversible. Dans notre civilisation humaine, on appelle cela « réfléchir ».

La réflexion a eu parfois ses beaux jours au cours de l’histoire des peuples dans des périodes où il était de bon ton - « sexy » dirions-nous aujourd’hui – de faire montre d’élaboration intellectuelle. Ce fut parfois l’inverse, quand l’action spontanée plus que sa justification, eut le vent en poupe. Mais, quelques soient les époques, la question reste la même : que valent nos aptitudes mentales face à l’excitation frénétique des corps ?

Nul besoin d’attendre la naissance de situations dramatiques pour détecter la tendance du moment. La confirmation de la venue d’une crise sociale peut se lire dans « l’état d’esprit » d’une population sur une plage de temps donnée. Le désir de consommation au-delà de ses besoins, y compris des denrées culturelles, me paraît être un indicateur judicieux de l’état de dépendance et donc, d’irascibilité des individus. Voir, entendre, consommer, s’informer, lire … ne devrait pas systématiquement être pris pour une soif de découverte. C’est, en ce qui concerne les temps occidentaux présents ou, pour me circonscrire à ce que je connais, le cas des milieux parisiens ou de ceux d’autres grandes villes assimilées, la marque selon moi, d’une dérive euphorique de ce que l’on appelle volontiers « l’appétit de culture ».

Je n’ai pas l’intention à travers ces lignes de faire l’apologie de l’ignorance et, pas plus que d’habitude dans ces pages, je ne prétends me placer en historien ou sociologue que je ne suis certes pas. Ce billet comme tous les autres, ne témoigne que d’une réflexion personnelle et surtout d’un sentiment intime qui fait naturellement surface à travers les préoccupations dans lesquelles m’aspirent mes rêveries de création, en butte à ma vie concrète. J’écris donc « d’instinct », mû par le déroulement de mon processus actuel, en tentant de ne rien « vouloir » raccorder de force entre les mailles de mes filets lancés à la dérive. Je suis donc, plus que je ne provoque, le déroulement de ma pensée, car c’est le sens naturel de mon fonctionnement, à tort ou à raison, depuis que faire surgir des formes artistiques ou conceptuelles est au cœur de mon quotidien.  En ce sens et contre toute logique pécuniaire, réfléchir ou inventer à partir de mon simple vécu, est devenu curieusement plus nécessaire et intéressant pour moi que le spectacle de n’importe qu’elle autre actualité. Ce repli relatif, qui me semble ne disposer de jamais assez de temps pour me délivrer toute sa teneur, ne me coupe aucunement du « monde ». En tous cas, pas plus que ma vie un tantinet plus sociale d’avant, ne me le faisait découvrir. J’ai en charge un monde intérieur « suffisant » pour l’arpenter, sans finir d’en connaître tous les détours et anfractuosités durant ma vie restante. Ce monde n’est pas autarcique. Ses frontières sont poreuses à tel point, qu’elles ne cessent d’y laisser entrer des particules de mondes environnants directement ou par osmose. Fruits de l’enthousiasme ou du désagrément, rien ne se perd.

Mon exaspération de ce que je considère être « la bêtise » n’a pas pour autant diminuée. Je me demande aujourd’hui simplement, dans quelle mesure il est nécessaire de l’exprimer brutalement en dehors d’une mise en forme réfléchie et adaptée. Le risque majeur, bien entendu, d’opter pour une posture le plus fréquemment mutique ou absente du « débat » est d’en arriver à accumuler un tel degré de colère que l’issue n’en puisse être que la frustration à défaut de l’explosion. Mais quelle explosion m’éviterais-je puisque je n’ai pas l’intention de couper la tête des roitelets du voisinage ? Au mieux je ne pourrais que m’imposer une joute inutile dans la mesure où il est un peu tard pour me lancer dans la carrière politique. Quant à la satisfaction de briller de quelques minutes à quelques heures si je parvenais à mes fins ? Je n’en recueillerais que la lourdeur de devoir gérer la controverse et les amitiés partisanes subitement apparues, qui ne seraient qu’encombrements inutiles puisque je n’aurais pas le désir de les faire fructifier. Vaincre ou convaincre idéologiquement m’importe donc peu. Quant à la frustration de ne pas exister sur le terrain social, j’en tirerais plutôt la fierté de ne pas avoir la vanité de considérer ma contribution, pas plus que celle de quiconque, comme importante. Et pourtant, mon animalité me taraude de temps à autres. Heureusement, la scène et sa fameuse catharsis sont là pour amplement répondre à mon besoin de violence bestiale.

Sur cette base, la récupération médiatique de la parole scénique, aussi consternante ou brillante soit-elle, pour en faire un emblème d’agitation politique, me semble certainement l’acte social le plus irresponsable et imbécile qui soit. De même, empêcher ou contraindre la catharsis est le plus sûr moyen d’ouvrir un jour à deux battants, la porte aux violences civiles. Il est évidement indispensable, de ce fait, de laisser une liberté totale à l’expression publique, en particulier dans le cadre de la représentation dite « artistique », au-delà de toute idéologie partisane, quelle qu’elle soit, à moins d’être suffisamment habile politique pour faire jouer les rouages administratifs qui feront naturellement taire la bête, mécanismes dont je serais bien surpris d’apprendre qu’il en manque dans la société française. C’est en effet la seule fonction réellement sociale de la scène que de permettre l’évacuation des tensions par identification. Au pire, on risque Les Beatles et les fauteuils de l’Olympia ; quelles proportions avec la Shoah ? On croirait pourtant ces derniers temps, à force de heurts et d’oppositions stériles, revenir à l’ancienne polémique qui faisait s’affronter le divertissement avec le spectacle ou le film « d’auteur » il y a encore trente ans et qui n’avait pas plus de raison d’être. Comme les poissons à l’embouchure des égouts, certains publics se nourrissent également dans la queue de la comète de la catharsis et trouvent leur compte dans les miettes que l’ego de l’interprète leur laisse. Spectateurs et créateurs transfèrent, chacun depuis leur place, leur besoin d’échapper aux limites du réel. Peu importe et tant pis pour eux, dirais-je, si certain/es se contentent d’une pitance bas de gamme et passent à côtés de mets plus raffinés. Si notre monde a bien une caractéristique, c’est de rendre la connaissance accessible. À chacun/e de faire le choix de ses exigences. Les chemins sont d’une variété infinie et peuvent être longs, mais qu’importe, nous avons notre vie entière pour en suivre les parcours. On ne peut contraindre personne à épouser une pente plus qu’une autre par l’interdiction, si l’individu a séjourné dans un bain culturel corrompu par des pensées malsaines ou intolérantes. Cela ne viendra que de son éveil à une autre ouverture d’esprit. C’est ainsi valable pour tout un chacun/e selon l’environnement qu’il a, bien souvent, subi et, plus rarement, à partir duquel il a pu se révéler à lui-même en profondeur. Car pas plus qu’on ne devient œnologue en se saoulant la gueule ou fin gourmet en bâfrant, on ne devient civilisé en dévorant du bouquet télévisuel, de l’abonnement de théâtre, du cinéma à outrance ou en s’enfilant des queues d’expositions et des programmes de festivals. Qu’on se le dise, la diversité ne se retrouve pas dans la fabrication de foules. Certains/es se félicitent de la fréquentation des grands théâtres comme d’un gage d’engouement culturel ou pire encore, du succès des cartes de cinéma ; pour ma part, je trouve qu’on remplit trop car on remplit mal. Quelle différence notoire cela fait de décider de pénétrer sans préméditation dans un musée méconnu parce que le moment s’y prête, plutôt que de s’enfourner à la suite de centaines d’autres, pour voir ce que d’autres encore, pensent qu’il faut avoir vu! Se cultiver n’est pas voir ou lire ce qui se fait alors, mais bien dessiner son cheminement propre et se forger ses outils sensibles en dehors de tout balisage.

Les nouveaux barbares d’aujourd’hui sont là, bien en vue, pour témoigner de l’inverse. On en trouve autant chez les parvenus du bien penser, en mal d’expression politique sur les réseaux sociaux, que chez les spectateurs voyeurs, s’improvisant fascistes d’un soir. Que les manifs furent soi-disant pour tous ou réellement contre chacun n’aurait réellement pas eu plus d’importance si on n’avait pas relayé indifféremment leurs passagères apparitions par des coups de théâtre rhétoriques autant que médiatiques. Même cas donc à mes yeux, que celui des humoristes douteux vis-à-vis desquels on ne devrait pas avoir à commenter l’application des lois quand, par coup de chance, ils les enfreignent stupidement par excès de confiance en soi. C’est ça aussi, agir à gauche. Étrange définition de l’actualité qui vient bourdonner comme la mouche du coche à l’oreille du législateur comme du particulier, quand il n’y aurait qu’à laisser faire pour que l’animal s’enfume et s’asphyxie de lui-même dans son terrier. Dans un cas comme dans l’autre, des lois sont votées ou appliquées ; il fallait réfléchir avant de déléguer ses pouvoirs si on n’était pas d’accord avec le principe ou bien se donner les moyens de renverser la république. Inutile donc de se doter des ailes d'un petits Saint Just quand on sait qu’on n’ira pas à l’échafaud. Nos aïeux révolutionnaires ou autres, après avoir déversé des ruisseaux de sang, nous ont finalement légué le statut de petits bourgeois, bon. Je ne nous vois pas actuellement, pour ce qui est du plus grand nombre, toutes tendances confondues, suivre exactement leurs pas sur le sentier des barricades, à grands coup de « like » cliqués sur Facebook. Qu’aurait-il fallu en dire de plus ?

Non, le mouvement social n’est pas, de loin pas, systématiquement le cœur de l’existence humaine, pas plus que le commentaire journalistique n’est à la source de la philosophie. L’agitation endosse les nippes de la conviction comme le désir excité le fait des frusques des sentiments. Pour moi, les uns valent bien les autres. Je ne vois pas spécialement de hiérarchie entre assouvir ses désirs avec un partenaire de passage et se sentir transporté d’amour pour son idole du moment, si ce n’est que l’un veut faire croire au bonheur. La seule véritable nouveauté serait de mettre un bémol à ses croyances. Notre monde social tout entier se résume toujours à des croyances, si étriqué et éternellement dérisoire qu’il est, à force de ne pas prendre en compte ce simple et triste postulat. Misérables croyances, avis et points de vue, que l’absence de recul autant qu’une curiosité carencée, empêche régulièrement d’analyser d’un œil critique. Rien ne me semble plus néfaste de ce fait, que la réaction passionnément bidon, donnée à chaud par des internautes faussement indignés puisque non réellement atteints dans leur environnement vital. Après un certain intérêt pour le phénomène des débuts, le reportage à sensations, caméscope au poing, le tweet d’humeur, la déclaration intempestive ou l’étalage courageux d’échanges impulsifs derrière son ordinateur via des plateformes sociales, ne me semblent vraiment pas aujourd’hui, favoriser ce que l’humain a des meilleur. Internet, malgré le génie de son fonctionnement, n’a, de ce fait là, rien à envier au café du commerce. Tout comme le petit blanc sec de 8h du matin pris sur le zinc assure d’ouvrir la journée par une belle brochette d’imbécillités populaires, l’ivresse de se sentir important/e à coup de micros réactions aux événements afin d’épater la galerie, garantit avec la même efficacité, de faire l’impasse sur sa propre profondeur chaque jour un peu plus et à chaque connexion. S’y pencher un tant soi peu avant de poster, permettrait pourtant de sonder le vide potentiellement abyssal que peut risquer de contenir notre enveloppe, à travers l’étude comparative à peine survolée de la navrante médiocrité des échanges. Connaissance : zéro ; pertinence : pas mieux.

Pourtant, un peu de vie intérieure, juste gardée pour soi et diffusée à sa seule et unique intention créerait autant de silence sympathique sur les ondes, dans les rues, sur le Web et bien sûr, à la télévision. Mais il ne faut pas trop en demander. Le fond de commerce est trop riche et réveille trop d’appétence. La démocratie, comporte sans nul doute la liberté d’expression, mais également celle de penser. En abuser un peu en son for intérieur ne lui nuirait pas davantage, plutôt que de la transformer en une icône braillarde et stupide. Mais il est vrai que pour réfléchir et rester chez soi, il faut déjà avoir le luxe d’un « chez soi ». Curieux que ce ne soit pas ceux/celles qui en sont dépourvus que l’on entende le plus. Tant qu’on gueule, c’est qu’on a la santé. J’imagine que l’humiliation d’être à la rue stimule moins les cordes vocales. Sans doute ne faut-il pas attendre cette extrémité pour revendiquer son « droit » à l’existence, me dirait-on du côté de la vraie gauche. Ce serait indubitablement juste si la vraie misère n’était silencieuse et que le paradoxe d’une société aussi cruelle et indifférente que la nôtre, ne permettait de donner de la voix qu’à ceux/celles qui en ont en réserve.

Oui, nous pourrions, les un/es comme les autres, rester un peu chez nous puisque nous en avons le bénéfice, pour réfléchir tout bas et que dans le relatif silence de nos voix, on entende le murmure de ceux qui auront l’agrément de ne pas oser trop la ramener encore. Vrais exclus plutôt que leurs médiateurs, vrais enfants plutôt que leurs parents, vraies victimes plutôt que leurs protecteurs. Oh il ne faudrait pas longtemps, certes, pour que ceux-là, ragaillardis du poil de la bête, ne reprennent à leur tour le flambeau de la bêtise vantarde publiquement énoncée, mais cela créerait assurément un joli moment de temps suspendu. Un temps, peut-être similaire à celui qui survient juste après la déflagration de la dernière bombe d’un conflit armé finissant, que j’imagine hypnotique pour ceux qui ne l’attendaient plus. Car il y a bien une fin à toute chose. Une forme d’expression intelligente serait parfois de la devancer.

Oui, si après cette courte retraite du mot proféré, on se rendait compte que l’on n’avait pas tant que ça à dire, on pourrait plus souvent se contenter de l’enceinte des théâtres pour venir y délivrer quelques assertions bizarres à ceux qui seuls, souhaiteraient les entendre.

Oui, c’est sûrement parce que je n’ai pas tant que ça à dire que je juge inutile de brailler ma haine et ma lassitude dans les rues, en dehors des plateaux. Tout comme il en est du minimalisme de mon monde intérieur, l’espace d’une scène m’est amplement suffisant pour y vivre et résoudre l’incohérence de mes contradictions.

Oui, contradictions, car si l’on souhaitait l’éradication d’un ennemi, il serait bien simple de lui couper la tête à la condition d’être prêt à plonger soi-même et son époque dans un bain de sang. Dans le cas contraire, mieux vaudrait s’abstenir du ridicule de la communication outrée et rentrer en soi-même plutôt que de prétendre faire valoir son opinion tout en craignant de se salir les mains.

La créativité a l’avantage d’allier la fantaisie débridée du fantasme à l’ivresse de la surpuissance ; et tout ça pour pas cher, hormis quelques nuits blanches et peu d’argent à la clef si on s’y adonne de façon un peu trop monacale. Il n’empêche que personne ne nous interdit de rendre notre monde moins clinquant, moins choquant, moins tapageur. Quand je dis notre monde, je parle bien de celui propre à chacun et non du monde qui n’est fait que de toutes ces étranges additions de singularités, parfois tellement banales qu’elles devraient simplement avoir l’intuition de se taire d’elles-mêmes.

Le silence dont je parle n’amène pas à baisser la tête ; il n’est pas celui de l’enfant mis au coin. Il est porteur de l’observation mutique qui laisse d’autant mieux sentir son pouvoir sur celui qui se sait observé. Non, le silence n’est pas la soumission. Il est le préambule à la parole à bon escient. Il est celui dont l’avènement menace les tribuns qui faisaient l’instant d’avant encore, piaffer les foules. Celui qui sonne le glas des meneurs de revues d’opérette adulés des suiveurs. Celui qui inaugurerait enfin la mise sous tutelle des « grands hommes » prétendant faire l’histoire. Il serait le calme sans la tempête. Il serait l’action décisive, adoptée et mise en œuvre le jour où l’heure nous semblerait venue d’exister paisiblement mais en éveil, bien loin, hors de la cohue de ceux qui « savent ».

Et SCRAP dans tout ça ?

SCRAP est ce projet dont je souhaite qu’il ne raconte rien, pour mieux dire « tout » ; en tous cas un certain « tout » ; le mien et peut-être celui de certain/es autres qui aiment à se repérer uniquement dans l’indicible.

SCRAP Diary – 01 / Et volent les poissons …

SCRAP-DAVID NOIR-01

SCRAP-DAVID NOIR-01
David Noir - Collage SCRAP 1

Au cours d’une vie, on ne compte plus les moments où l’on n’est pas soi-même. Même tout seul, on peut avoir le sentiment de n’être pas en phase avec son être profond. On ne s’écoute pas. C’est plus tabou encore que de rêver violer des jeunes filles ou de fantasmer sur les corps des enfants. On ne se rêve pas. On a trop peur que ce soit un crime. Heureusement qu’il y a le masque pour aider à être. Mais on ne le respecte pas toujours. On n’ose pas lui donner son relief, en révéler la forme. Les acteurs de ce fait, sont bien souvent d’un ennui mortel. Ils ont tout entre les mains mais n’en font rien ou presque. Ils jouent juste proprement leur rôle. Ils s’infligent le devoir de servir, les pauvres. Quelle misère d’être un clown refroidi ; une viande froide en exposition dans la vitrine du mauvais traiteur.

Je sais combien c’est dur, mais il faut penser moins et ambitionner plus quand on s’octroie cette liberté. Elle ne se prend pas à demi. Ah oui ! Pauvre Jacques ! Ses demoiselles de roquefort ne sentent plus la rose, tant on en fait un fromage, par exemple. Une œuvre d’art, une fantaisie enchanteresse et puis vient soudain une étagère où poser l’œuvre et c’est fini.

Le culte de la beauté est une nuisance et la culture, une usine de conserves.

Comme si le but d’un artiste était d’étoffer la Fnac. Télérameur, sois maudit ! Elle pue, ton adoration des reliques.

Heureusement qu’une fois de temps en temps, quand on trouve l’énergie de passer à l’attaque, on arrive à arracher des lambeaux aux œuvres comme le ferait un brochet ou un piranha ; à tout passer au pilon, à tout réduire en molécules de création. Et alors là, c’est reparti. La poudre du père Limpinpin se réactive.

Le « pinpin », d’après le Wiky, désignait au 17 ème siècle, un homme crédule. Va pour l’andouille émerveillée face à l’illusion. J’en suis. Mais au diable, le/la collectionneur/neuse de beaux instants. Laisse-les donc échapper trou du cul ! Tu ne vois pas qu’ils dépérissent comme des oiseaux en cages tes précieux souvenirs ? Ouvre ta tronche et fais qu’ils rejoignent la matière. Dans le fantasme, tout est bon !

Colle-toi-z-y au lieu d’en avoir peur ; au lieu de vouloir être « quelqu’un » par tout ce que tu accumules. C’est parfois bien de mettre de côté, mais arrive le moment où il faut tout ressortir de ses placards ; tout foutre en l’air, en bas, en haut ; tout jeter en l’air pour que ça vole. Que ça s’agglutine et profite au renouvellement sanguin du monde, comme des sels minéraux et non comme des archives de la nécrose. La culture ne doit pas être l’adoration ou pire encore, le commerce vaticanesque des objets du culte, car tous les cultes sont mortifères ; tu le sais ça, voyons !

On l’a oublié ; ça paraît loin cette stupide insouciance, mais un jour, on se retrouvera, tout le monde ensemble ; on passera en force les guichets des banques et on fera voler les registres pour le plaisir de leur donner du travail. Il paraît qu’on en manque, hein chéri ? Ça ne serait pas méchant, n’est-ce pas, puisque tout est sur ordinateur ? Ce ne serait pas comme violer leurs maris et tuer leurs femmes, non ? Je ne sais pas. J’ai pas la notion du bon ordre des choses, mais toi, tu peux me le dire peut-être ?

On puise sa vie dans ce qu’on a vécu, pas de ce qui embarrasse le grenier ou décore sa tanière. Il en va de même pour les gens. Soi-même n’est pas une construction en dur.

Régénération - phase 1. Le collage gêne. Il faut savoir se mettre à la déchetterie pour bien renaître de ses Sandres. Non pas Didier et sa l'ayatollah Khomeini France aise. Plutôt le poisson carnassier et ses dents acérées de loup. « À mord, à mord je t’aime tant ». Déchiquette, tu digéreras mieux. Colle hic néfertitique et gros minet ! Il faut bien s’ingurgiter les chats pitres de l’Histoire, même si certains nous restent en travers de la gorge, pour que Chie dans la colle aboie. Couché !

Arrête, arrête voyons. Et volent les poissons carnassiers … brrr !

Journal des Parques J-14

Médée-Guenon par David Noir
Médée-Guenon par David Noir - "J' n'attends plus rien" d'après Fréhel - Paroles: Guillermin. Musique: Malleville, Cazaux 1933

Comme un cheval sur le halage, trime et tombe au cours du voyage

La première image qui me soit venue instinctivement quand je me suis mis en tête de créer sur scène le premier épisode de La Toison dort en 2007, dans un lieu de création de Montreuil fièrement nommé La Guillotine, à l’invitation de Philippe-Ahmed Braschi, fut celle d’une guenon anthropomorphique aux attitudes mélodramatiques. Carré de cheveux tirant sur l’aubergine, petite robe simple et droite, collier et breloques aux poignets, je la voyais, crispant ses mains de part et d’autre de son visage simiesque, animé d’un regard, tour à tour vif et chaviré, gravement empli de la vision prémonitoire des sombres desseins du destin auxquels elle avait tragiquement accès. Mi-Parque, mi Cassandre, elle s’appellerait Médée-Guenon, épouse infortunée d’un JaZon moderne, sorcière infanticide à la physionomie archaïque. Et pourquoi pas ? Après tout, un boulevard de créatures inattendues ne s’offrait-il pas à moi en m’attaquant à ce projet d’inspiration mythologique ? Curieusement, je pensais immédiatement à Frehel et à sa célèbre complainte, « J’n’attends plus rien » créée en 1933. Le physique de la grande interprète n’avait pourtant rien qui la rapprocha d’un singe et encore moins de moi, qui en comparaison, me serait situé davantage du côté d’Yvette Guilbert, du point de vue de l’apparence. C’était néanmoins elle, de manière incontournable, que j’avais à l’esprit, pour donner corps à ce personnage que j’imaginais très clairement entrer en scène et aller se placer au micro comme sous la lueur d’un lampadaire, en faisant résonner le pavé du bruit sec de ses talons. Je fis rapidement mes essais et bricolais une bande son à partir de l’accompagnement original, dont je fus tout aussi prestement satisfait. Étonnamment, tout roulait avec facilité, pareillement aux « r » dans la bouche de la chanteuse. De toutes les interprètes dites « réalistes », Frehel demeure celle dont la voix puissante et douloureuse accompagnant sa présence droite, les interprétations bouleversantes dénuées de maniérisme, emportent mes pensées sans coup férir, au coeur des décors qu’elle pose. Je lui emprunterai donc ses accents et sa douleur pour donner vie à mon personnage. La date de la création de la chanson que j’avais choisie, contemporaine de l’accession d’Hitler au pouvoir, contribua elle aussi, à me projeter dans l’environnement terrible, grotesque et grinçant, que je souhaitais faire naître.

« On suit son chemin tout au long des jours, un soir on butte au détour… »

Les premières paroles de la chanson, son titre bien sûr, contenaient à eux seuls les ingrédients de base qui, associés en contrepoint à l’autre facette de ma création - un Jazon, tantôt cravaté, tantôt harnaché comme un guerrier grec, personnage cynique, mâtiné d’un Sardou tirant vers le dirigeant d’entreprise aux dents longues - favoriseraient la levée d’un vent qui pousserait mon radeau de la méduse vers les rivages des combats et de la désespérance. Je voulais y débarquer un jour, lucidement, le pied ferme, ayant passé le pathos par-dessus bord lui préférant l’éloquence, au bout de – j’ignorais encore à l’époque quelle serait la durée de mon périple - deux, cinq, dix épisodes. Il y en eut neuf, qui s’étalèrent au rythme d’un par mois, créés d’affilée à la suite du premier joué à La Guillotine, dans une minuscule salle de l’Espace Jemmapes, à chaque fois transformée pour l’occasion. Le numéro 1 fut repris plusieurs fois, dont une dans le studio de la scène nationale de Dieppe.

Robe, costard cravate, nudité et déguisement guerrier, éléments constitutifs de mes incarnations dans La Toison, sont une récurrence facile à identifier chez moi, pour qui suit un peu mon travail depuis une quinzaine d’années. Traduits directement à partir de ces symboles : femme, homme, animalité et enfance, sont à l’évidence, les points cardinaux de ma cartographie intérieure. Au-delà de leur apparente simplicité généraliste, j’ai appris à comprendre que ces catégories désignaient avant tout chacune une sexualité, davantage qu’une identité qui, elle, les comprenait toutes. Le tout d’un individu équilibré, pour moi,  se compose à parts égales de ces quatre quarts. C’est la recette de mon gâteau de l’individu. Tout autre, mal dosé ou dépourvu d’un des composants, m’est assez indigeste.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

Je ne me lasse pas de contempler ces quatre mots courants, comme les clefs d’un trousseau ouvrant la porte de mon être humain. Non seulement du mien, mais de tous. Si une vient à manquer, l’être existera bien, mais son humanité l’attendra dehors. C’est ma vision. Je conçois qu’on ne la partage pas, mais jusqu’à ce que je sois témoin d’un mélange plus harmonieux ou faisant appel à d’autres composants, je reste peu intéressé par d’autres formules et dubitatifs devant les résultats. Ainsi est mon Golem. Il est à noter que ses ingrédients vont par paires. Dans ma conception, Homme et femme sont des genres ; Animalité et Enfance des états. Animal ou Enfant ne conviendraient pas, faisant référence, l’un au groupe des espèces, l’autre à une étape du développement de l’une d’elle. Comme je l’ai dit, il s’agit dans ce schéma, d’attribuer à l’individu, toutes les caractéristiques sexuelles, celles de chaque genre et celles de chaque état, pour le rendre pleinement fonctionnel. L’Animalité est l’état brut de nos êtres, sans polissage. L’Enfance, malgré la situation de son caractère « primitif » dans notre développement, recèle au contraire, tous les traits comportementaux ultérieurs de la personne formée. Ainsi, l’Enfance n’est pas un état similaire à l’Animalité, mais constitue l’univers de la collecte de tout ce qui fera le socle de nos pulsions plus tard, se combinant avec notre Animalité. Je ne me réclame pas de la science en exprimant ces postulats - en existe-t-il une apte à décrypter ce domaine ? –, je décris la logique de la perception qui m’amène à conceptualiser et créer à la fois : ce que je prétends être, suivi de ce que je fais ; l’ensemble étant réalisé dans la visée d’être le plus complet possible à partir de ce qui me compose et de mes aptitudes et caractères physiques. Le corps, bien entendu, reste le premier outil autogénérant, de la formation de soi.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

4 sexes de bases pour alimenter le désir et la fantasmagorie humaine. 4 crayons de couleur pour croquer tous les possibles. Homme-femme, enfant bestial, femme enfant, homme animal … la palette des identités se fait jour avec seulement quatre couleurs en poche. J’ai soif de les réunir toutes.

Impossible ou du moins, excessivement difficile, de vivre dans le concret toutes les incarnations de ces nuances. Déjà faut-il en avoir les capacités de réalisation, ensuite est-il nécessaire que le reste de l’humanité vous laisse faire. Être tour à tour transsexuel, dictateur, tortionnaire, chien soumis, pédophile, gérontophile, lesbienne, yuppie bon chic bon genre, bourgeoise ruinée, dame patronnesse velue ou militaire régressif s’offrant dans un parc à jouets, réclame de la suite dans les idées, un pouvoir de conviction surnaturel et une santé certaine pour parvenir à tout enchaîner sans sombrer dans la folie ou être tué ou enfermé avant.

Deux solutions nous restent accessibles et une troisième en bonus caché. Les deux premières : la sexualité et le théâtre. La troisième, que malheureusement, on pense moins comme un objet créatif à façonner, la personnalité profonde. Nous avons à cette dernière un accès permanent à condition d’en ouvrir les portes successives, parfois réduites à un portail unique, selon les étapes de sa formation. Pour ce faire, il est nécessaire d’emprunter et de suivre le couloir, parfois fort long, qui mène à son seuil. Car je ne parle pas des fantasmes, imagerie onirique immédiatement accessible - et c’est tant mieux - à notre rêverie, aisément sirotée à toute heure de la journée comme une boisson sucrée servie avec une paille. Je parle de pans entiers qui architecturent réellement notre personne et que l’on est prêt/e à accepter de voir et ressentir. C’est déjà un grand pas de fait pour la civilisation, à mon sens, quand on ressent en soi comme un catalogue à feuilleter, dont l’iconographie surprenante et ses divers aspects sont acceptés, tolérés et reconnus comme des entités sans vice, sur lesquelles s’arc-boute l’échafaudage de notre développement. Quatre tonalités d’identités sexuelles dont les frontières s’estompent par delà les limites strictes de leur définition première. Leur mélange est à notre source ; encore faut-il échapper à une vision dichromatique de surface, dont la perception erronée interdit de voir l’être humain bariolé de couleurs. La figure du clown n’est rigolarde qu’au premier abord. Non, qu’il faille la réduire à une composition triste ou larmoyante, ne jouant de son masque fantaisiste que pour accentuer la gravité de son regard sur le monde. Personnellement, j’apprécie les vrais clowns, bien rares, qui jonglent élégamment avec les codes et les pigments, pour s’offrir une pensée maquillée qui, lorsqu’elle se fait jour sous un nouvel aspect, fait l’effet de l’apparition d’une première chaîne couleur dans le monde des années 60. Par leurs prismes, devenus célèbres ou restés anonymes, notre vision mimétique se transfère d’un échelon vers une image de soi progressiste et inconnue d’elle-même. Ainsi en a-t-il été des Bowie, Divine, Garbo, Monroe et autres visages peints sur mesure, mais également de milliers de silhouettes croisées dans les rues, forçant l’admiration, de pensées exprimées au détour de vers lyriques ou minimalistes, de Lewis Carroll discrets ou déclarés, d’Oscar Wilde fantasques et de Genet engagés. La liste est infinie et sans nomenclature, de toutes celles et ceux qui oeuvrent à partir d’eux/elles-mêmes afin de pousser notre monde rugueux à la métamorphose. Il n’y a pas de morale dictée a priori par l’art, mais nul besoin d’être artiste officiel pour se bâtir la sienne, simplement, humblement, parfois discrètement, sans peut-être en jamais laisser rien paraître. L’important me semble être d’avoir la conscience que ce sont les éthiques qui doivent inspirer les lois aux hommes et non la loi qui doit décider selon les dogmes en vigueur et leur arbitraire, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Il est dangereux de confondre justice et morale. La loi n’a que faire des cas particuliers, même si elle fait parfois l’effort de les regarder de plus près. Or c’est lui, le particulier, l’individu qui donne à l’espèce humaine son identité globale. Si la nature chimique, si spéciale, de ses composants ne peut s’exhaler jusqu’à la tête des institutions, outils plutôt grossiers au regard de la personne, c’est à la personne elle-même de soigner la poésie de son existence, pour au moins, si elle ne sait agir au niveau des rouages d’une machinerie géante, cultiver l’interrogation, le regard et l’expérience. La Culture n’est pas créée par de monstrueux génies hors norme qui, à chaque siècle, jailliraient de la lampe de l’époque, hardiment frottée par nos petites mains ensemble. Culture et civilisation sont des magmas alimentés de solitudes qui, pensant outrancièrement à elles-mêmes face au paysage de leur mystère profond, ouvrent un jour la fenêtre de leur cuisine d’où s’échappent alors les effluves de leurs préoccupations restreintes. C’est cet air que toutes et tous nous respirons.

Aussi, ne remercierons-nous jamais assez ceux et celles qui se retiennent de dégazer, puis déballaster en pleine mer, leur surplus de conneries dans le milieu ambiant. Certains, dont je suis, apprécient de pouvoir nager au large sans revenir tous les jours couvert de cambouis. Mais, la vie est ainsi faite qu’il faille incessamment slalomer entre les idées reçues. Faisons donc quelques brasses, juste de quoi inspirer un peu d’air et plongeons en apnée le temps qu’il est possible, pour évoluer, allégés, dans le monde du dessous.

J'n'attends plus rien

Aucune main ne me retient

Lassée de vivre sans tendresse

J'créverai dans ma tristesse.

 J' n'attends plus rien - Médee-Guenon par David Noir - Extrait des Solos de JaZon / La Toison Dort (2007) - D'après Fréhel, 1933

Journal des Parques J-36

David Noir - La Toison dort

David Noir - Photo Karine Lhémon
David Noir - Photo Karine Lhémon

Ne sens-tu pas le vent tourner ? Le vent porteur de ce qui était honteux devenir légitime ? Le radeau chaotique de la morale moralisatrice sous tes pieds s’ébranler ?

Hélas, non, bien sûr.

Le thème du zoo humain, du type de celui dans lequel on exhiba des kanaks durant l’exposition coloniale de 1931, m’inspire depuis toujours. J’y jouais déjà étant enfant, en m’installant dans ma chambre à demi nu, derrière des barricades de fortune, imaginant un défilé de visiteurs mondains venus en masse, frissonner autant que se pâmer devant l’homme singe. Ce jeu n’était, dans mon esprit, lié à aucun sentiment teinté de racisme, mot dont j’ignorais tout alors, mais bien suscité par le goût d’un ailleur, la soif d’images fortes et l’admiration forcenée pour la soi-disant sauvagerie que je tentais de ressentir en moi à force de l’incarner. Mais après tout, peut-être était-ce un germe, tout occidental, de ce fameux racisme aujourd’hui redouté ? Et peut-être en suis-je encore tout pétri malgré moi, à travers cette aspiration à rechercher une iconographie « exotique », comme celle du sexe cru, ailleurs que dans les seules références d’un milieu que j’ai toujours fréquenté de façon plus ou moins décalée: une classe précaire ou petite/moyenne, tirant vers le respect de la culture et l’admiration dévolue à l’artistique.

Je me suis rendu compte en grandissant qu’il existait finalement autant de formes de racismes qu’il y avait d’identités. Que cette variété était dépendante à la fois de l’environnement et aussi de ce que l’individu estimait être sa culture et son identité justement, composées l’une comme l’autre, d’une myriade de petits racismes ordinaires appelés innocemment « goûts », mais qui la plupart du temps, toléraient plutôt mal le voisinage ou la confrontation avec leurs contraires. Outre les plus brutaux et offensifs mépris réellement ethniques, les plus insidieux des ostracismes étaient peut-être ceux colportés aimablement autour d’un verre de vin par des hommes et des femmes de culture, devisant des valeurs du monde, se confortant les un/es les autres, en étant naturellement persuadé/es d’être du côté du bien, du responsable, du pondéré, pire encore: du juste. Parlons-en donc.

Le dédain de la pornographie (qui a pris la place de la culpabilisation honteuse, puis du rejet offusqué, évolution des modes [et non des moeurs ] et des époques oblige) équivaut au rejet de sa propre image à travers la représentation d’un ou d’une représentant/e de son espèce, filmé/e ou photographié/e durant l’excitation animale de ses organes et de son psychisme. Certain/es y feraient entrer également des gros plans de parties génitales au repos. Soit.

Mieux encore, cela équivaut à la détestation de la mise en exergue d’une image de sa propre réalité, sous l’argument pratique et fréquemment invoqué : des secrets de l’intime (nous regardons ici le X dans l’ensemble de sa production, sans s’arrêter aux attributs spécifiques des nombreux styles allants des plus softs aux plus extrêmes, des exhibitions d’amateurs aux productions professionnelles les plus luxueuses). Bof.

L’argument de l’intime ne m’a jamais vraiment convaincu, ayant observé que je ne ressentais aucune gêne devant le spectacle d’animaux copulant. Pourquoi en serait-il autrement vis-à-vis des gens que je connais et que ma vision me porte toujours à regarder en premier lieu comme des humains, animaux évolués que nous sommes ? Eh bien justement, à mon sens, pour cette bonne raison : contrairement à celui des bêtes (pour la majorité d’entre nous me semble-t-il, mais il faudrait enquêter plus avant), le spectacle de la copulation de nos semblables nous excite.

Rien de très nouveau jusqu’ici ; la littérature et le cinéma masturbatoire ce sont emparés de cet état de fait pour en faire leurs choux gras depuis qu’ils sont apparus. Ce qui est par contre, non pas nouveau certes, mais néanmoins rarement accepté comme un simple postulat, c’est que la fidélité sexuelle ne peut, de ce fait exister dans l’absolu ; il suffit de mettre quiconque, hommes et femmes, en situation adéquate pour qu'elle s’effondre. Certes, il nous est possible, jusqu’à un certain point de résister à une excitation génitale, mais en tous les cas, ça n’en est pas moins une résistance et non un choix délibéré capable d’être soutenu. Et c’est cette petite nuance, semble-t-il - et l’on comprend aisément pourquoi, chez une grande quantité de couples de tous poils - qui passe mal ; dont la sonorité se fait peu entendre dans les réunions familiales ou amicales. Je ne parle pas d’échangisme ou de quelques pratiques sexuelles en particulier que ce soit. Je parle uniquement du fait que, de part notre nature réflexe et animale, refuser l’excitation n’est jamais un choix, mais un contrôle. Je ne crois pas que cela soit enseigné dans les écoles et pas davantage à la base des préceptes dictant l’union des couples. Les religieux eux, comme d’habitude, s’en sortent à merveille grâce au concept de « tentation », qui - alors là, je dis « chapeau ! » - ne ferait pas partie de nous par essence, mais nous aurait été infligé comme la punition même d’y avoir cédé. Il est aisé de voir que toute cette  défense échafaudée pour « sauver » l’être humain de ses pulsions naturelles, face à ce que la société voudrait qu’il soit, se mord un peu la queue, oserais-je dire, ne serait-ce qu’en me référant au malheureux serpent pris depuis comme bouc émissaire et que si le choix de la fidélité sexuelle se veut couramment brandi au nom de l'amour dans l’union monogame, ce n’est qu’en balance à une frustration bien sentie et peu à peu sagement absorbée par la raison et la trouille de se retrouver seul/e un jour.

Comment une telle négation du réel, se traduisant encore aujourd’hui par un regard brûlant, rougeoyant à vif, qu’il soit lubrique ou contempteur, a-t-elle été raisonnablement possible, se dira-t-on peut-être un jour? Pourtant, rien que nous ne pratiquions ou connaissions de nous-mêmes ou des autres par cœur, ne nous est montré à travers le genre pornographique. Se rend-on alors bien compte (j’imagine souvent à tort que oui) à quel point le problème est profond et dans quelle contradiction il entraîne le gentil démocrate large d’esprit mais banalement pudibond, prétendant se déclarer en lutte, au moins par principe, avec les totalitarismes religieux, politiques ou économiques ? Il fait la grimace devant un cul ouvert tout pareil au sien, à heure de grande écoute, mais ne bronche pas quand on le sodomise douloureusement sans apprêt, via des publicités dans lesquels des établissements bancaires veulent passer pour des entités attentives et compréhensives vis-à-vis des intérêts de sa famille. De quelle part de lui-même, notre citoyen bien élevé se moque-t-il en vivant selon ces préceptes ? Eux, les états, les multinationales … ne s’y sont pas trompés. Ils savent qu’interdire ou favoriser les représentations d’un dieu, censurer des images estimées subversives ou bien noyer nos regards sous des publicités offensantes pour le bon sens, revient strictement au même. Dans tous les cas, le seul facteur décisif est de nous occuper avec des images comme on le fait pour les enfants. Décideurs et politiques, regroupés en représentants de la société, font le choix, souvent sans le savoir, étant enfants eux-mêmes, en accord avec les législations, du type de pornographie qu’ils choissent d’imposer à la population, à commencer par leurs tronches en 4x4 en périodes électorales, voila tout. Le seul sujet de fond est de comprendre comment nous distraire avec constance, sans trop nous lasser. Quelle image surdimensionnée, quel visage de star devenu paysage du quotidien, quelle bouteille de soda, quel pape ou quelle icône christique de 50 mètres de haut va-t-on faire surgir dans l’espace public, sur la place du village, dans la zone de traduction tangible de l’inconscient collectif pour nous exciter en permanence et de manière honnête ? Il existe heureusement des différences fondamentales entre les styles et toute pornographie n’est pas racoleuse de la même manière, ni porteuse du même esprit. La passion des gros seins éprouvée par Russ Meyer nous raconte quelque chose du fantasme masculin et me semble infiniment plus naturelle et saine dans son désir outrancier, que la façon non avouée de tirer parti du charme blond de petits acteurs prépubères et souriants, uniquement dans le but de vendre un max de barres de chocolat au bon goût de lait à tous les foyers du monde souhaitant assurer une belle santé à leurs enfants. Mais l’excitation permanente, on le sait, peut créer de l’irritation.

Nous sachant pertinemment, Mr Hyde et Dorian Gray par nature, nous ne l’envisageons pourtant qu’à l’échelle globale de notre espèce (le fameux : "les gens") et nous plaisons à nous considérer (à nous le raconter du moins) en tant qu’individu comme une relative exception aux règles régissant cette même espèce. Pour le moins, curieux.  Ce que l’on admet vrai pour l’ensemble des humains, ne le serait pas tout à fait pour La Personne.

À la source du rejet de l’image de cul en tant que portrait de soi, il y a au fond la volonté d’apparaître plus ceci ou d’avantage cela à ses propres yeux comme à ceux des autres. « Je ne veux pas être réduite à ça » dira-t-elle. « Ça ne montre qu’un aspect de moi » opposera-t-il. « Grande prétention à être », dirais-je. Mais bon, « grand », « petit », ok, prenons le temps de pinailler. On retrouve souvent cette vanité profonde à prétendre ainsi exister et être quelqu’un, du côté du spectateur bourgeois qui va exciter son intellect et faire mousser son sentiment d’Être à l’intérieur de sa poitrine, en allant assister à une représentation de théâtre intelligent. Drôle de méthode si le but est véritablement de se « cultiver », que de ressemer sans avoir retourné la terre, ni arraché les mauvaises herbes. Cette culture acquise et entretenue sans assainissement préalable du terrain, me fait l’effet d’un flacon de parfum déversé sur la crasse.

Il n’est rien possible d’apprendre de neuf et de réel, sans avoir mis à jour et raclé d’abord à fond ce qu’on pensait jusqu’alors être la part « sale » de soi, son caniveau. C’est ici qu’il faut aller, dans le ruisseau de fange où le fou fait sa toilette. La merde y est beaucoup moins palpable et les pêches plus miraculeuses que dans l’abreuvoir commun, particulièrement si on le croit si bien situé, à la croisée des grandes connaissances.

Aller voir à l’intérieur des culs me paraît donc être une entreprise salutaire, soufflant quelque part un vent frais (oui, évidemment 🙁 ) sur le chemin menant aux bibliothèques et théâtres du monde, à défaut de me prendre du Photoshop dans la face, sur les murs, les écrans et les emballages, chaque jour que, parait-il, le bon Dieu fait.

Une prière s’impose.

Mon Dieu, fouillez dans mon cul,

Faites qu’on y trouve 507 heures valables en remontant dix mois et demi à dater du jour de ma mort !

TU MENDIERAS TANT - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 Le manège des réalités

 

Journal des Parques J-42

David Noir - carte mentale - projet jazon - toison

Trop usé pour vraiment écrire aujourd’hui. Enfin, faux de l’exprimer ainsi ; de l’écriture, il en suppure tout au long de la journée, la preuve, comme d’une plaie qui ne cautérise jamais vraiment à force d’être grattée et que la croûte en soit arrachée par agacement ; tout le monde connaît bien cette histoire. D’ailleurs les histoires - je parle de celles des êtres humains et même de celles qu’ils se plaisent à raconter et revendiquer comme de … je sais pas quoi ; de l’art peut-être ; du roman, du théâtre, du cinéma, de la peinture …  j’en sais rien ; je m’en fiche un peu d’ailleurs - bref des histoires, c’est bien ça qui est toujours lourd à mettre en forme. C’est ça qui m’a toujours pesé et que je ne souhaite jamais faire. Mais malgré tout, il en reste encore quelque chose qui s’impose ; une volonté de « dire » et communiquer sous un mode accessible. Parce que c’est ça une histoire ; quelque chose d’accessible ; qu’autrui, pas soi, peut comprendre ; par lequel il peut aller jusqu’à vous ; vous « pénétrer », peut-on dire et puis le colporter par la suite à sa façon. Moi je n’ai rien contre ce contact, au contraire, parce que sinon, je ne le favoriserai pas. Il y a évidemment bien une raison à faire tout ça plutôt que d’avoir un job ennuyeux et de rêver aux vacances (ce qui est une réponse à la vie que je ne dénigre pas et comprends tout à fait, mais que je ne suis pas capable de supporter au quotidien). Seulement, je trouve ça trop simple d’en donner le mode d’emploi.

David Noir - carte mentale - projet jazon - toison
Organigramme prospectif du projet Toison à ses début en 2007

Qu’on me pénètre, « why not ? », mais que je balise le chemin, ça me fait bâiller. Il faut bien que « l’histoire » excite aussi son auteur et moi ce qui m’excite, c’est le travail ; c’est même quand tout le monde travaille. C’est ainsi que les individus ne sont plus à mes yeux des menaces. Je ne veux pas parler de n’importe quel travail, entendons-nous ; je parle de celui que j’invite à exécuter, pas celui qui fait bâiller en rêvant aux vacances, ni celui de la fabrication de la bombe. Non, non, le mien ou disons, l’incitation à suivre des tendances proposées par le mien, voilà tout. C’est une définition possible de la mise en scène et c’est bien d’ailleurs ce que je tente de ne plus faire au fur et à mesure de années, jusqu’à ce récent projet des « Parques d’attraction » qui est une tentative d’aboutissement de cette démarche. Ne plus mettre en scène, oui, tout en proposant quelque chose quand même. Parce que « mettre en scène », ça n’est pas du tout diriger les autres vers la forme rêvée. J’avance cela selon ma propre expérience globale en la matière datant de presque 30 ans aujourd’hui (ma première mise en scène effective, fut « Henri VI » de Shakespeare en 1985). Non, mettre en scène, c’est encore et toujours et éternellement « s’occuper des autres ». Ceux qui rêvent à une glorieuse carrière de dirigeant fasciste sirotant du jus de papaye, entouré d’adorateurs rampants, doivent songer à pratiquer un autre métier. L’aliénation est plutôt le mot d’ordre perpétuel, tant il faut incessamment, expliquer, lutter contre les résistances, répondre, proposer, prendre en charge, organiser, se dégager de telle prise d’otage insidieuse, éviter tel scud bien intentionné, s’arracher à nombre d’attachements non partagés, pousser dans leurs retranchements des personnes qui se vantent de vouloir y aller, le réclament, mais n’iront néanmoins jamais d’elles-mêmes, expliquer, expliciter, expliquer, se faire comprendre, encore, encore et encore.

Ma vision à moi, c’était plutôt : « je t’ai choisi, tu as accepté, tu as compris, je te fais confiance, tu fais le job et moi je peux utiliser la matière transformée par toi qui nous est nécessaire pour qu’aboutisse le projet auquel tu concours librement, si je ne me trompe ». Une histoire de ruche, d’abeilles, de bons petits soldats qui aiment faire ça, étudier, se pencher sur la matière, jouer et … rien d’autre. Rien à voir avec des rounds de boxe ou des séances d’accouchement.

Je n’aime pas l’idée de la collaboration ; ça sonne mal et ce n’est pas mon esprit. Pour moi, la plus belle des collaborations se fait sans mot dire, juste à travers l’exécution. Exécution,  mot magique quand il n’est pas redoutable (entre musique et guillotine), qui résume simplement la nécessité RÉELLE et bien souvent unique du caractère que doit avoir la participation à une œuvre. Tout le reste est blabla de communicant ministériel ou autre chargé de mission culturelle qui voudrait faire « se rencontrer » les artistes ("ah! ah! la rencontre enfin, merci, merci, je n’attendais que ça, je jouis"). Il faut bien justifier son salaire et la vacuité des projets. Il faut dire que ça en effraye plus d’un/e, quelqu’un qui se suffit à lui-même et a pourtant des idées. Ça fait chier quelque part, on ne sait pas pourquoi – quelqu’un d’efficace à qui il ne manque que le blé et strictement rien d’autre, pour embaucher de l’aide et réaliser des formes. Ça ne doit pas être tendance, ni un chtouille, politiquement correcte, de ne pas être en quête du fameux « échange » qui serait censé tellement m’« enrichir ». Désolé, vraiment ; moi ce qui m’enrichit et me fait le cœur léger de moins de soucis et me permet éventuellement de me pencher sur les autres, voir d’être généreux, ce sont les richesses tangibles : l’argent, les financements. Et dans cette optique, chaque centime gagné ou perdu compte car peut se traduire en sueur, fatigue, danger ou en gain, oxygène, avenir. Aussi simple que ça.

Donc, pour en revenir à cette notion d’ « histoire » dont je parlais plus haut, à laquelle je n’ai de cesse de chaque fois vouloir davantage renoncer, j’en suis arrivé à donner les clefs de mon trousseau presque entier à qui veut bien les prendre, à commencer par celles et ceux de l’équipe du projet, mais également au public qui voudrait s’y pencher. Je ne cultive pas pour lui-même, le mystère infantile du spectacle : papa,maman-artiste vs enfants,adeptes-spectateurs. La sorte d’organigramme que j’ai collé dans l’article, ci-dessus, est là pour prouver que cette préoccupation ne date pas d’hier, puisque ce « plan » de fabrication industrielle de mes épisodes scéniques était déjà présent à l’origine de ce processus, en 2007, quand naquirent les premières  prestations de la Toison dort, préhistoire toute fraîche des Parques à venir. On le voit notamment à travers la flèche indiquant Rencontres/jeux/invitations/propositions en amont dirigé vers la planète rouge figurant le Public. Alors, oui, rencontre, le mot est bien présent mais pas n’importe comment ; avec invitation à porter intérêt à ma démarche au préalable. C’est sans doute exigeant, mais c’est ainsi : je suis mon sujet d’étude en relation au monde ; qui veut étudier dans ce sillon se coltine le cursus. Tant mieux si on est cent, tant mieux aussi si on est deux ; c’est ma posture. Aujourd’hui, comme l’indiquera une de mes cartouches suspendues au Générateur, je considère que « Ce que j’ai de mieux à montrer est ma bite et mon travail ; me rencontrer nécessite de passer par l’une ou par l’autre. » Mais après tout, n’est-ce pas ça qu’on appelle, depuis que les arts vivants existent, une audition ?

Mes clefs sont elles-mêmes à décrypter si on le souhaite, pour soi-même ; elles sont celles de la compréhension d’un fonctionnement finalement assez simple, celui de la survie à travers la ruine et les lambeaux d’histoires. Quelque chose qui reste en soi après une projection de La tour infernale. Autant dire que ça ne concerne pas forcément que moi.

 J'ai dis ce que j'avais à dire.

J'ai fait ce que j'avais à faire.

Je ne dois rien à personne.

Le goût juste, me casse les couilles,

Tout autant que les avis éclairés.

Prends moi bien au pied de ma lettre.

On ne m’aime qu'inconditionnel

Et je me fous qu’on me comprenne.

Cul nul, je vais, toujours la bite à l'air et le nez au vent.

Qu’il tourne ou pas, ne changera pas mon cap.

En matière d'art comme en sexe,

La modestie ne mène à rien,

Le divertissement n'a pas de couille,

La culture et la tradition m’emmerdent.

Fais ton art véritable

Ou bien meurs dans ta crasse.

L'insulte est mon domaine.

Le mépris est ma foi.

J’aime ça

Les Parques d’attraction @ David Noir 2013 - L’attraction passionnée

Message à VIP dont je sais qu’il/elle suit ces posts, ce dont je le/la (respectons l’anonymat) remercie vivement. Pourquoi ne pas utiliser la fonction « commentaires » à l’issu des articles pour y transcrire ses réactions plutôt qu’en seuls emails privés ?

Aube et prospective

Revolver en chocolat_David Noir

Revolver en chocolat_David Noir
David Noir - Revolver en chocolat - Moulage réalisé pour La Toison dort - Episode 3

4h du matin ; spontanément, j’ouvre les yeux ; dans la foulée, je me lève pour vivre. Un sentiment d’urgence à le faire m’habite. Un peu trop. Je voudrais que ça se calme un peu. Ainsi fait, tout m’irrite, tout m’agresse, une majorité de notre quotidien m’angoisse, mais loin au fond, dans le dédale de mes projets, de mon devenir, tout m’enchante.
Et me lever ainsi, m’octroyer la vie en pleine conscience, en fait partie. Tristement je prends des nouvelles du monde et de mes compatriotes terriens que la maladie psychique ravage plus encore que le tourment physique. Meurtres, viols, abus, assassinats, tortures des corps et des âmes ; violences sur la chair ; vies aléatoirement brisées par des drames qui en changent brusquement le cours. Il en a toujours été ainsi, seulement aujourd’hui, je le sais d’avantage qu’hier. Évolution du monde, évolution en âge, deuils à faire … il s’agit donc de vivre à l’ombre de cet incroyable massacre de l’espérance qu’est la vie, tant vivre au sein de cette réserve fermée qu’est le monde est anxiogène. Et quand je dis le monde, je devrais dire les mondes, car il en existe autant pour chacun de nous, qu’il y a d’échelles pour y mesurer son existence. Là, je parle de celui qui interpelle le lambda occidental ; celui des médias, des faits divers, de la télévision. Et le drame est bien affaire d’échelle. Il y a longtemps, de loin, ce monde me semblait peu palpable, chiffres et statistiques ; abstractions. Ça c’était valable « avant ». Aujourd’hui, le monde, "ce" monde de l’angoisse lointaine et diffuse, nous fréquente au quotidien comme une grosse bête ronronnante dont on n’est jamais sûr qu’elle soit tout à fait bienveillante. D’autant plus palpable ce monde, que catastrophes et tragédies semblent se banaliser, que les puissants montrent leurs limites à résoudre nos problèmes, que l’échelle de ce monde est devenue celle d’une maquette dont l’esprit peut faire un tour psychique rapide rien qu’en cliquant sur quelques liens. La progressive nouveauté dans cette perception pourtant ancienne de « s’informer », est que l’isolement s’y installe d’avantage. Le « soi » face au monde nous guette dés le réveil, comme c’est sans doute le cas pour l’animal, sur le qui-vive tout au long de sa vie. Dés lors, le sentiment commun, solidaire, que généraient les grands débats télévisuels d’autrefois, il n’y a pas si longtemps, nous semble on ne peut plus naïf aujourd’hui. Il n’y a pas si longtemps, veut dire jusqu’au milieu des années 80, avant que la vie sociale n’entame sa vraie dématérialisation, quand nous roulions encore, dans nos têtes, en charrette, alors que nous rêvions de futur et de téléportations.
Je date le sentiment de dématérialisation palpable, de la première vague de démultiplications des chaînes de télé. Par le biais de quelques programmes de divertissements supplémentaires et indépendants, une alternative à l’enfance fastidieuse autour de la table familiale s’ouvrait. Vidéo clips et culture ludique s’installaient et nous libéraient d’avoir un vécu commun de l’information et du divertissement de masse. Jusque là, l’année précédente encore, toutes et tous avions vu plus ou moins la même émission la veille et rassemblions nos idées et points de vue sur la chose dés le matin à l’école, au lycée, à la fac ou sur le lieu de travail. Le temps où chaque question de société concernait tout le monde et faisait débat au sein des familles était désormais révolu. Chacun pourrait, dés le plus jeune âge, aller de sa culture populaire individuelle, bien au-delà des disques ou des romans, comme ce fut le cas dans les décennies qui précédèrent, pour la beat generation.
Le bénéfice actuel de cet individualisme forcené et favorisé où nous sommes rendu aujourd’hui, est le développement d’une certaine créativité, la libération du généralisme via les grandes plateformes de l’information type « dossiers de l’écran » qui nous apparaîtraient aujourd’hui comme des dinosaures kolkhoziens du communisme, la contagion de la culture « geek » qui encourage l’individu à se doter des outils infinis de l’informatique et de ses possibles. C’est donc en fin de compte, par les mêmes voies nouvelles qui m’apportent en flux incessants, vertiges et angoisses, terreurs et projections fantasmagoriques, que je peux y trouver remède.
Aujourd’hui, de nouveaux sites vierges sont abordés en ce sens et les réseaux sociaux recréent de mini mondes en corrélation étroite, peut-être même en mutuelle surveillance, avec le plus grand, qu’ils regardent désormais avec défiance et vis à vis duquel ils s’imposent comme étant ses satellites. Plus qu’une contre culture, il peut s’agir cette fois d’une contre société tout court, de plus en plus indémêlable de la matrice générale normative et autocentrée. La marginalité culturelle a disparu au profit de fibres indépendantes, renseignées, spécialisées, compétentes et liées entre elles. Si nous le souhaitons, nous représentons et nourrissons chacun(e) une ou plusieurs de ces fibres, qui telles des lianes grimpantes, vont venir serrer de très près la maille des états et des grandes puissances. Lentement, sûrement, si nous ne nous lassons pas de tisser de l’échange, de l’information, de la création et même un certain commerce, nous prendrons le contrôle de cette gestion encore archaïque et totalitaire qui fait notre univers actuel. Un contrôle tel qu’il n’appartiendra et ne pourra être guidé par aucun d’entre nous ; un flux retrouvant un équilibre naturel par les forces qui le constituent sans volonté brutale et irréfléchie de trop influer son cours.
Comprendre une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu, c’est adapter la course de ses images mentales à une vitesse et une échelle nouvelles. Découvrir « une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu », c’est également aborder le temps nouveau du vieillissement. Moins exalté et perdu qu’il y a une heure, je prépare mon aube selon une nouvelle révolution. Tous les jours, il s’agira de modifier ainsi infinitésimalement mon cap, pour mieux apprécier le paysage, les éléments, « le monde » et la vision des astres et arriver le matin dans un bon port, sans devoir brutalement braquer mon gouvernail parce qu’un jour, en panique, je ne lirais plus les cartes ou je ne déchiffrerais plus mon quotidien.
5h30, dans un coin de ma fenêtre, la lune semble sourire ; c’est bien.

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.

Rien à offrir

Chacun a sa fenêtre acrylique_David Noir_2009

Chacun a sa fenêtre_acrylique_David Noir_2009

Moi mon nom à moi, c’est Bonnie,
menteur.
L’histoire que je vais vous raconter bla bla bla … est triste. J’en connais des plus tristes, des moins tristes, des dramatiques. Celle-ci est juste triste. Soit vous vous en foutrez, soit vous voudrez sans doute comprendre cette histoire, parce que la plupart des gens veulent comprendre et pouvoir suivre le déroulement des histoires. Moi, les histoires, je les hais. Au mieux, elles m’indiffèrent. Je n’aime que les caractères, les personnages ; je ne veux pas savoir les détails de ce qui leur arrive ; juste regarder comme ils sont beaux parfois, quand je les trouve tels. J’aime mieux les mythes et exclusivement leurs âmes au détriment de ce qui leur arrive. Et inlassablement il leur arrive la même chose – il nous arrive la même chose ; c’est ça qui fait la force de leurs soi-disant histoires ; il n’est plus besoin de les raconter. Elles s’effacent au profit d’un personnage, d’une destinée. Peu importe pourquoi il en est arrivé là ; c’est ainsi ; il n’y a pas d’autre possibilité. Alors pour en revenir aux détails qui font l’histoire triste que je veux, non pas conter, quel vilain mot bon pour La Cartoucherie, mais portraiturer ici, je vais vous en donner les détails en guise d’éternel prologue pour ne plus y revenir. Ce sera fait ainsi et vous n’aurez qu’à vous y référer, qu’à vous en souvenir si cela vous intéresse encore au cours des pages qui, fatalement, ne suivront pas. Autant vous dire que je n’aime ni être tenu en haleine, ni l’art du scénario. C’est pourquoi j’ai de la sympathie pour les jeux vidéo où l'on s'égare; un art étonnant qui souvent prend le relais de la poésie et de l’art réellement abstrait qui se fait attendre pour ouvrir les fenêtres de ceux qui étouffent dans les romans et le cinéma des faibles auteurs. Le théâtre ça servait un peu à ça, mais il a fait plus que son temps. Peut-être juste une façon de présenter les choses. J’arrête cette digression. Celle-là seulement ; parce que des digressions, vous en aurez ; vous n’aurez même que ça. Si vous n’en voulez pas il faut aller ailleurs. Mais là, pour ce prologue, pour donner un petit fil à ceux et celles à qui ça fait plaisir, je vais me discipliner juste une fois malgré le dégoût que j’en ai. Après ça, haro sur le bel art et les habiles rebondissements qu’on prend parfois pour du talent. Les plus malins sont des poètes déguisés en techniciens ; Hitchcock par exemple. J’en ai vraiment rien à foutre de son art du scénario, mais c’est un poète, malgré lui ; malgré sa soif de plaire ; alors on peut rêver par-dessus l’emballage. Mais bon, on en reparlera de tout ce qui pue l’école et des artistes du commerce et des indigents poètes qui aimeraient bien être des commerçants. Enfin, on en reparlera, mais pas moi, je n’ai pas de temps pour ça - de ceux là et de tous les autres. Mais ne croyez pas que j’ai choisi d’être un hermite. Ce que j’ambitionne aujourd’hui, c’est d’être un étranger.
Y paraît que petit, j’ai engrangé de l’amour pour des années, alors tu penses bien que …
L’art de l’artiste me semble être la chose la moins intéressante du moment – il n’est jamais aussi surprenant que l’art du hasard – aux rares exceptions près de certains qui savent courtoisement l’inviter entre leurs murs rigides de créations arides. Merci Kubrick. Mais on les compte sur un doigt. Quelles plaies, les créateurs …
Contrairement à beaucoup d’autres, mon art à moi, est de la merde au vrai sens du terme – non morale, non adulte, non dépréciatif ; juste une expulsion du surplus nécessaire …
Du coup, j’aime souvent les gens haïssables ; qui ont l’intelligence et le savoir faire pour manipuler le monde, pour ne pas en être les dupes – ils ont choisis leurs camps – je ne parle pas ici des imbéciles du pouvoir, mais des joueurs; des petits et des grands.
Finir en auteur serait l’échec le plus cuisant pour moi ; moi qui voudrait n’être qu’un corps. Je fantasme mon être intérieur à longueur de temps et c’est ce que je peux faire de mieux.
Ecrire ne me sert plus depuis longtemps. C’est juste une fonction naturelle. Une défécation obligée de l’âme. En chiant ma prose, je regarde les passants à travers ma lunette. Tiens, voilà un de ces mecs sans exigence ; un de ceux qui trahissent le monde enfantin.
Sûrement qu’il va justement faire des enfants à défaut d’en avoir conservé quelque chose. Mais, non, il a tout vendu à bas prix dans la première moitié de sa vie. Comment, pas d’enfant ? Tu veux la fin de l’humanité alors. Quand on voit ta gueule, on ne peut que souhaiter la fin de l’humanité. Le sens, tes sens, ton sens unique me fait horreur. Eh eh, ils aiment ça la hiérarchie ; ils appellent ça le choix, avoir le choix, choisir ; « je te préfère à quiconque » ; des plus et des moins ; c’est leur vision de la vie à ces petits commerçants. Moi je ne sais pas ; j’ai surtout connu la trahison de mes valeurs à longueur de journée ; le dénigrement comme mode de fonctionnement. « Z ‘auriez pas une cigarette ; j’ vais mourir vous comprenez ; alors c’est un peu urgent ». Main tendue et puis couteau dans le dos, pourquoi pas ? Alors on se retourne vers la culture, le roman ; toujours plus con ; toujours plus débile ; avec le mot choisi ; bien choisi, comme à l’école de la littérature ; celle du mot juste. L’adjectif adéquat ; le beau verbe, les cons ; ils aiment ça ; ils ont l’impression qu’on a fait des efforts, les cons. C’est méritoire. Et puis ceux qui font profession de penser, d’aimer ou de haïr ; d’avoir des goûts ; d’exister. Ils ont sûrement la conviction d’avoir un avis ; moi je n’en ai pas ; juste des réactions sans fondement autre que mon émotivité. J’aimerais bien faire une œuvre de ce fatras d’humeurs car c’en est une en soi ; par nature. Rien à prouver ; rien à atteindre. Pas d’histoire d’amour ; surtout pas ; au mieux la réparation ; le bricolage pour que ça tienne. Le neuf c’est toujours de l’aranaque ; tout est destiné à se dégrader ; c’est comme ça ; à peine c’est sorti du beau sac du beau magasin.
Une page de publicité :
A force de secrets, le viol de l’intime est porté en place publique. Avoir des parents depuis tout petit accentue forcément la propension spontanée à se faire enculer. Ils mentent, toujours ; tout au long de leur vie, ils mentiront. Parce qu’ils n’auront de cesse d’envier la jeunesse dés lors qu’ils comprendront que la leur est envolée. Les jeunes aussi envie la jeunesse ; ça se voit moins forcément ; ils la désirent entre eux. C’est le seul bien de valeur. Tout ce qu’on racontera après est destiné à justifier que notre vie ne dure que la moitié d’elle-même. Arnaque, arnaque ; mensonge brûlant ; la vigueur du corps, et de loin, domine toute la sagesse des vieux. Sagesse, bon sens, invention des pauvres, des miséreux qui ont perdu la vie mais se refusent à l’admettre. Il n’y a rien à faire dans la vie que d’attraper la queue du Mickey au bon moment et vivre sur ses acquis. Sinon c’est une autre histoire ; celle de la mort. Elle est un peu plus intéressante que les autres, mais aussi moins dorée à nos yeux embués à la sauce Walt Disney. Pourtant, il me semble bien que la majorité d’entre nous a choisi plutôt la mort comme mode de vie. Pour choisir la vie, il aurait fallu de la conscience, de l’inconscience, du courage et de la cruauté. Les animaux choisissent la vie. Il n’y a pas de civilisation ; il n’y a que la culture de la mort. La vie se passe de culture ; elle est prédatrice et dévore tant qu’elle en a les ressources. La vie a pour unique fonction de se sustenter et d’être. Elle n’existe pas comme idée. La nature n’a pas d’idée de la vie et la vie n’a pas de projet ; seuls les morts en ont. Les uniques projets que je connaisse sont destinés à habiller, déguiser le processus de mort en dynamique de vie. Parce que ça fait mieux ; parce que les dieux de la mort n’ont pas la côte depuis que la vie est une valeur, qu’on l’a choisi comme valeur absolue. C’est là où le bas blesse car la vie n’a pas d’intelligence et ne se soucie pas d’en avoir. Elle n’a que de la bio-logique ; elle n’est pas distincte de la survie. L’humain plus imbécile encore que les autres qui a distingué la survie de la vie est sûrement le même critique d’art idiot, le même spectateur hypocrite et bêtement bourgeois, qui voudrait une distinction entre pornographie et érotisme ; juste parce que ça lui fait mal au cul - aux idées de son cul, d’être sans importance.
Au fond, je suis d’avantage marqué par une modeste idée qui me traverse l’esprit que par un film de tâcheron avec toutes ses heures de travail. L’accumulation du temps de travail joue contre l’efficacité.
Sur une certaine voie ; sur une voie certaine. À bien y réfléchir, faute de mieux, je suis finalement pour la préservation de la connerie de l’espèce humaine. Parents, après avoir mis bas, suicidez-vous. « Ben mon colon, répondra-t-il, assis sur ses chiottes ».
Ben voyons, ne réagis pas comme ça. T’es plus dans l’ coup papa. Et alors, parce que je te dis des mots, tu crois que je te dis la vérité. Mais oui, je t’aime bien.
Le sentiment du travail – L’indicateur « labeur » - Le centrage sur sa liberté.
Qu’est-ce que tu veux en faire ? – Qu’est-ce que tu ne veux pas en faire ? – Tout est bon. Tout est bien qui finit un jour prochain
Peut-être que la pire des aliénations est d’avoir des parents qui vous aiment.
Leur amour est un poison sirupeux qui vous colle les ailes et vous pousse à obéir.
Puis-je encore me sauver ? Par où ?
L’amour comme monnaie d’échange empêche de vivre.
Je comprends tellement qu’on se saoule de grandeur d’âme et de beaux sentiments, mais alors, qu’on soit seul. Qu’on ne fasse pas chier les autres avec son état. Alors donnez de l’alcool gratuit, de la drogue bas de gamme, de l’affection sans morale. Donnez sans réfléchir, sans calcul. Vous verrez bien après ce que vous avez perdu dans le naufrage, car il y en a de plus beaux que la réussite enjouée.
Eh bouillie de pixel, toi qui reçois mes mots graves, virtuels et ridicules, voici le programme de ma journée d’humain.
Je dois : remplir mon estomac, vider mes couilles, vider mes intestins, laisser aller ma tête, parfois tendre mes mains.