Caro l’Ina show

Carolina - Miguel-Ange
Carolina - Miguel-Ange
Carolina – Miguel-Ange

Hier, invité du Carolina Show au cinéma Chaplin pour parler du « Nouveau Testicule ». Surprenante hôtesse, intervieweuse bienveillante ou bulldozer, selon le quidam assis en face d’elle, j’ai eu la chance d’avoir sa sympathie et bénéficié de ses questions pertinentes sur mon travail ; de celles qui permettent de s’exprimer sur des thèmes paraissant improbables à aborder entre les nombreux numéros de la soirée, prestidigitation mentaliste, humoriste féminine, chanteurs lyriques ou de variétés. Étonnante prouesse que d’avoir su faire une place sensible à mon univers et d’y ouvrir une fenêtre à son public, qu’elle sait énergiquement prendre par la main. Là où on pourrait s’attendre au pire des plateaux « people », on découvre plutôt le meilleur du divertissement à la Carpentier, porté à bout de bras par l’énergie d’une Mireille Dumas hispanique, à la carrure de routière gainée de strass. Tout le charme d’un music-hall retrouvé donc, où Carolina, entouré de son équipe de freaks solidaires et dévoués, d’un Juan-Carlos, Bernardo-roi d’Espagne dépourvu de langue au pianiste de charme peroxydé Clayder-Man, égaré des années 70 dans notre monde, non moins criard, mais sans idéaux. Le tout était hier rehaussé de la lueur des lucioles en boîtes de Jose Cuneo, petits morceaux de vie emprisonnés avec leurs lumières, exposées au Chaplin et qui donnèrent à cette soirée une aura d’espièglerie poétique. Mon témoignage ne serait pas honnête s’il ne faisait pas état de mon émotion à retrouver en coulisse, le fourmillement attentif de l’équipe de Tres avec laquelle j’avais encadré Miguel-Ange, filleul de Carolina, pour la création de son spectacle de chansons. Alors, même si nos embarcations peuvent sembler voguer sur des mers aux antipodes les unes des autres, la nature de ce qui soude cette petite bande d’apparence anachronique autour de leur capitaine de vaisseau Carolina, m’en fait sentir plus proche que de bien des auteurs et metteurs en scène qui croisent dans les chenaux des ports de l’art. L’esprit de la piraterie foutraque reste encore le garde-fou le plus précieux contre notre tentation naturelle à vouloir être respectable un jour et reçu avec les honneurs à la cour du roi. Et tant mieux si l’on ne brillera jamais où une parcelle de nous rêvait d’être. C’est la force des êtres réellement en marge de toujours dévier du cap qu’ils seraient, croient-ils, soulagés d’atteindre un jour. En l’apercevant en figure de proue de reine de Las Vegas depuis le pont de ma coque de noix, je me suis dit que Carolina faisait peut-être route vers Divine avec un pincement au coeur, tout comme celle-ci le ressentit peut-être en voyant son rêve de plus belle femme du monde porté par un camion à poubelles, plutôt qu’une cadillac. Soit. Mais pour ma part, c’est ainsi que j’ai vu passer Ed Wood à cheval sur son cinéma, loin devant Tim Burton et ses montures d’esthète au bon « mauvais goût » sûr. Alors, je ne peux que souhaiter bon vent au Carolina Show, en espérant que son sillon se creuse toujours plus loin vers les précipices qui bordent le monde et où règne le chaos des vrais monstres chimériques, malgré le tiraillement de son regard secrètement nostalgique, qui verra s’éloigner les côtes de la marginalité bienséante. Et merci à la capitaine pour ce soir hors du temps, où mon cœur se surprit à chavirer encore délicieusement sous les vaguelettes de la surface des choses, par delà l’agitation des remous houleux, que le ventre généreux de son trois-mâts y lisse.