Voix de la disparition

David Noir - Fauve de cinéma
David Noir - Fauve de cinéma - pastel

Les artistes crèvent. C'est ce que je crois, au-delà d'une formule de comptoir (bien que l'on parle sûrement assez peu des artistes aux comptoirs), prononcée à l’emporte-pièce. Ils crèvent comme tant d'autres espèces animales qui voient leur territoire se restreindre à cause de l'envahissement de leurs terres par les hommes. On transforme leurs espaces sauvages en parcelles cultivables ; on défriche ; on abat. On s'expanse et on s'installe en famille, en groupe sociaux bien organisés pour entretenir des cultures agraires. On repousse les limites de la sauvagerie. On crée des réserves pour pouvoir continuer d'admirer sous contrôle, en toute sécurité, l'oeuvre de la nature humaine à travers eux. C'est ça la « culture » au sens social ; c'est ça les réseaux sociaux ; c'est ça la communication. Bien sûr, certains/es parmi eux/elles, plus utiles que d'autres, s'apprivoisent, deviennent des animaux domestiques et finissent par constituer de vastes troupeaux de créateurs à la demande. Pas compliqué de leur tondre la laine sur le dos à ceux-là. Ils ont accepté d'évoluer comme ça. La domesticité a inhibé leur instinct de fuir le danger. Leur tempérament grégaire s'est accommodé des dernières nécessités du patrimoine : créer de nouveaux publics, de nouveaux pôles, de nouvelles populations en harmonie avec ce que les gouvernements tentent avec moins de succès que les entreprises de Silicon Valley, de saisir : l'air du temps. On les nourrit à coup de quelques poignées de granulés, d'aliments de synthèse sous la forme d'une fragile reconnaissance sociale ou d'un peu d'entre-soi revigorant. C'est utile un artiste, quand il sert aux développement d'une cité. Quand il fait sa part de socio-culturel, quand il éduque et qu'il initie autrui à l’épanouissement de soi, en acceptant d'y sacrifier son identité féroce d'origine, déjà bien émoussée par le compromis du quotidien. Seulement, ils ne sont plus des artistes alors. Ils sont comme tant d'autres, les moutons d'une nation. Bien entendu, certains parmi eux, se révèlent plus bio que d'autres. Mieux alimentés, plus sainement. Ceux-là donnent encore mieux le change. Ils sont un peu privilégiés et se vendent bien plus cher. Il n'existe pas encore de label eco « artiste authentique », mais ça ne saurait tarder. Pour l'instant, ils ne sont que visiblement mieux mis en avant, sur des rayonnages plus amènes. Ils sont parfois consacrés par des prix et dans le meilleur des cas, ont des têtes de gondoles rien que pour eux, des galeries positivement identifiées, des théâtres grandioses. Je n'aurais réellement rien contre, si au moins une petite majorité d'entre eux faisait montre d'un peu plus de perversité vis à vis de ce système. En profiter, oui ; ne pas favoriser son délitement à partir de sa situation, c'est dommage. Au bout du compte, rares deviennent ceux chez qui la sauvagerie ne finit pas par être jouée, à défaut d'avoir suffisamment désiré en conserver une trace. Désormais pipeau et posture bidon, créativité relative, un lointain souvenir de la sauvagerie d'être se fossilise dans les replis immémoriaux datant du temps de leur véritable désir de création. Car il est vrai que rien n'est plus simple que d'en feindre le ressenti prégnant en toutes circonstances médiatiques. Je ne dis pas qu'il n'y aurait plus une seule fibre authentique chez eux ; je dis qu'ils en ont simplement gardé l'empreinte. Les fantômes des gènes originaux sont là, mais ils ne peuvent servir à rien.

Nulle instance culturelle, quoique se pensant bienveillante, ne songera à les rendre à leur nature une fois les avoir aidés à se développer dans de bonnes conditions, comme on relâche des espèces menacées dans leur milieu après les avoir remplumées un peu. Et puis on les bague ; et puis on les suit, sans trop les perturber.

Moi ça ne me dérangerait pas d'être bagué, déjà estampillés de tant de numéros comme nous le sommes. Non. Un de plus, qu'est-ce que cela me fait ? Il faut naïvement croire qu'il existe encore un coin où se cacher pour craindre le classement, la numérotation et l'estampillage. Non, au contraire, qu'ils y aillent ! En revanche, pour prix de ma capture, je veux que soient entretenues ou restaurées quelques parcelles de mon milieu d'origine. Qu'on s'y efforce et qu'une fois fait, on veille à désinfecter cette nouvelle contrée facticement vierge, de toute présence parasite, de tout ce qui indûment y pullule.

Voilà ce qui serait, selon moi, un véritable projet de sauvetage d'artistes : le monde est ce qu'il est devenu, d'accord ; on n'y peut rien, oui. Mais comme quand même, c'est beau, une pulsion vitale, un peu comme un félin dans la brousse ou comme une girafe qui chaloupe, eh bien il serait utile de les identifier ces artistes primitifs et en premier lieu, d'apprendre à le faire sans trop d'idées vagues ou partisanes sur ce qu'ils devraient être. Et là, la première réponse qui viendrait, ça serait : tout sauf des acteurs sociaux. Et là, on commencerait par regarder d'abord ceux ou celles qui ne savent pas ou ne veulent pas s'inscrire dans ce paysage citoyen. Ceux ou celles qui ne pensent pas qu'il faut de l'art partout ; parce que dans ce cas-là, il n'y en aura plus nulle part. Ceux ou celles qui trouvent que c'est une horreur insupportable que de vouloir rendre les transports sympas en y faisant bosser des pros du street art de convenance ou de la bande son ludico trop chouette pour annoncer les stations de tramways parisiens aux voyageurs que ça irritent, à force. Parce que oui, le singulier, l'artistique, ça irrite à force. C'est même fait pour ça. Si on en vomit partout, comme de l'esthétique magazino-graphico-urbaine, eh bien l'art, le peu d'art qu'il y avait là-dedans, dans cette malheureuse petite connerie faite avec si peu d'âme, le projet comme on dit – eh bien il disparaît. Plus rien dans le geste. Vidé. Plus de geste. Non, un tramway, c'est un tramway. Ça transporte des voyageurs, c'est tout. Ça nécessite d'être vaste et confortable, mais pas d'être sympa.

Mais bon, bien souvent, c'est trop de travail pour les scrutateurs curateurs de la culture de terrain ; trop d'attente et de soins distants en perspective pour se préoccuper de repeupler savamment les forêts d'individus les plus vierges possible du contact des soigneurs, jusqu'à les avoir un peu oubliés.

Quant à la grande masse des autres, les spécimens entrelacés en permanence au lien social généraliste, leurs cornes sont écornées dès l'apparition des bourgeons, leurs défenses et crocs sont précautionneusement limés, leurs griffes arasées pour plus de prudence. Ce sont, ne l'oublions pas, des animaux destinés à l'élevage.

Alors, bien sûr, entre ces fruits mûrs à souhait quand ils viennent du dessus du panier, ceux trop verts, cueillis prestement à la va-vite au sortir des écoles d'art et les splendides créatures exotiques importées chez Fauchon, il reste encore quelques loups solitaires errant dans le froid. Parfois on les trouve aussi en faibles meutes faméliques, non loin d'autres plus paisibles, bramant à la belle saison, en courtes hardes rassemblées. Ainsi, les bêtes de cheptel plus ou moins clonées, sont devenues fruits d'exposition bien emballés, tandis que d'autres, farouchement hostiles au compromis, courent encore debout sur leurs pattes vacillantes. Pressées sur leurs étals, les meilleurs baies de culture savent se serrer les coudes jusqu'à l'heure d'être consommées. On assiste là à l'inédite et remarquable métamorphose d'un animal de consommation courante en fruit de corbeille de table bien disposé sur une jolie nappe cirée.

Quant aux loups, ours, grands cervidés, hyènes et autres bêtes légendaires, ils n'ignorent pas que leur temps est compté. Il arrive qu'ils s'entredévorent par nécessité, mais ils trouvent bien plus d'économie d'énergie à pratiquer quelques prélèvements dans le troupeau apprivoisé, qu'ils savent parqué non loin des villes. Les attaques contre leurs ex-congénères sont fulgurantes ; souvent échouent, mais une fois sur dix, grèvent efficacement ces réserves de nourritures enclôturées, qu'elles soient ovines ou bêtement céréalières. Car plus encore que contre les humains calculateurs, c'est vers ceux broutant, s'épanchant avidement sur leur sol que doivent se diriger les raids salvateurs. Asséner le coup de grâce à un artiste usurpateur, c'est à coup sûr priver l'exploitant national de sa pitance et endommager son système de production intensive de joyeux créatifs.

Vous qui vous reconnaissez peut-être, aussi rares et en voie de disparition que vous soyez, dans ces félins encore lucides, dans ces pachydermes fièrement destructeurs de récoltes, je vous en prie, tuez de temps à autres, quand l'envie vous en prend, à l'occasion d'un vernissage de fortune ou d'une première convivialement organisée, un faux artiste, pour le plaisir de démailler la chaîne de construction de petits bourgeois en herbe doués pour la communication. Vous trouverez dans sa chair, bien qu'elle soit considérablement affadie, suffisamment de sels minéraux pour au moins vous aider à passer l'hiver, satisfait de votre besogne. Volez, pillez, piétinez, massacrez, ne serait-ce que pour la sensation de vivre ; prenez à la gorge, dès que l'occasion se présente, une de ces créature servile qui aurait désappris à exprimer sa rage et sa vérité au nom d'une éthique bon marché de bestiau de boucherie. Repaissez-vous de sa cervelle dégénérée ; n'hésitez pas à vous montrer charognard vis à vis de ceux que vous sentez déjà copieusement équarris par le système. Le regard lourd, le souffle haletant et du sang aux coins des babines, voilà les signaux fiables qui, au hasard des rencontres, nous indiquerons parfois qu'il faut nous reconnaître. Réchauffés de ces clins d'oeil à nos existences légitimes, nous apprendrons ainsi à l'avenir, à faire de plus amples victimes parmi les égarés de ces transhumances sans sujet et rendre de l'espace à nos propres regards.

Et si un jour, il arrive à l'un/e de nous, par miracle et sans trop de bassesses, de parvenir en tête des charts, que le profit nous en soit grand … ! … du moment que dénué du moindre scrupule, soit maintenu vivace en nous l'instinct, non de procréer ou de nous reproduire suivant le modèle d'un autre, mais d'instiller partout le génome qui nous est propre, sans souci de l'hécatombe qu'il pourrait heureusement provoquer par son ingestion vénéneuse. Frères et sœurs de la jungle, pour peu que vous existiez, laissons aux humains leur honneur imbécile, rejeton de leur vanité et dans une commune absence d'éthique, survivons, tant qu'il est possible, pour leur nuire et pour exister.

Retour d’Erosphère

retour d'Eros
libertin (du latin libertinus, « esclave qui vient d’être libéré », « affranchi »

Bien qu'ayant vécu un triolisme amoureux fondateur et quelques autres passions menées activement de front, je ne suis pas un libertin. Pourquoi ? Parce que, très vite, les relations aux autres m’envahissent mentalement et mon travail en est perturbé. C’est paradoxal puisque justement l’esprit et la pratique libertine doivent, j’imagine, pouvoir répondre à ce besoin de solitude émaillée de rencontres. Mais ce n’est pas si simple dans les faits puisque je ne suis pas capable de ne pas m’intéresser aux personnes avec lesquelles j’ai des relations sexuelles. Quel type d’intérêt ? Affectif, certainement ; érotique, fréquemment ; intellectuel, toujours ; poétique absolument et là est mon affaire, puisque c’est la qualité poétique des rapports qui empoisonne ou enrichie mon imaginaire. Ce n’est donc pas une mince affaire que d’élargir incessamment le champs de ses relations tout en préservant, non pas son indépendance, car seul l’argent me parait en donner réellement et je ne sais pas être riche, mais tout au moins un espace récurent et suffisamment vaste pour penser seul.

Non que je rejette l’échange (je parle ici de façon large, au-delà des sexualités) , mais il doit dans mon cas, toujours être suivi d’une période assez longue pour digérer le rapport en question, de quelque nature qu’il soit. Je fonctionne de même, tant avec les groupes qu’avec les individus. Je me trouve donc perpétuellement en surnutrition. Un être reptilien de ma nature se doit donc de surveiller sa surcharge pondérale affective et psychique au moyen de régimes adéquats. Pas d’ascèse préconisée dans mon cas, mais une alternance et une diversité nutritive vitale. Je digère comme un boa mais consomme comme un ours, de manière omnivore, c'est-à-dire que je peux ingérer à peu près tout et n’importe quoi. Néanmoins, tous les aliments ne sustentent pas de la même manière et possèdent une valeur calorique et nutritive bien différente selon les cas.

La fidélité ne s’exprime donc pas pour moi au quotidien, mais sur un long terme intercalé de pauses de durées variables. Elle se démultiplie à travers autant de liens que je nourris d’intérêts. Cela s’appelle un petit monde à soi ou un environnement social selon que l’on y privilégie une élaboration créatrice ou une consommation de l’échange en terme de finalité.

J’ai eu l’occasion, via le festival Erosphère dans lequel j’étais invité comme intervenant, de côtoyer brièvement quelques libertins/es revendiquées comme tel/les ou simplement intéressé/es par le sujet.

Il y eut deux stages auxquels j’avais donné, puisqu’il fallait bien les nommer, un titre commun sous l’intitulé « Outrance du désir ». Ce qui m’intéressait en la circonstance, était de proposer comme postulat qu’il s’était produit depuis quelques années (sans doute concomitantes au développement d’Internet), un déplacement du libertinage vers la sphère « grand public ». Je ne crois pas d’ailleurs qu’il s’agisse en soi d’une propagation des pratiques libertines qui existent certainement depuis que les lois religieuses ont bâti les fondements essentiels de nos sociétés (morale, éducation, sacralisation de la famille). Je pense d’avantage que la médiatisation du sexe, la démocratisation des objets (toys), images, témoignages et discours sur les pratiques des hommes et des femmes, a propulsé cet aspect du désir humain comme un état de fait sur le devant de la scène. Bien sûr, pour que cela marche, il fallait qu’il existe une population et un public sensible, sensibilisé, voire expert en pratiques libertines ou plus simplement, en « amour libre » comme on le disait plus volontiers dans les décennies 60/70 et en fait, depuis les mouvements anarchistes de la fin du 19ème siècle.

Ce postulat simple et aisément constatable dans les médias et le commerce polluant les murs et dévorant les vitrines de la vie citadine, supposait naturellement qu’il y eu un avant cette exhibition florissante et un après. Mon propos se situait dans l’avant tout en s’adressant à un public de l’après et était borné en amont par l’immense barrière de corail que semble constituer l’œuvre de Sade que je me suis mis en quête de découvrir actuellement progressivement dans son entier.

Le dispositif était simple comme j’aime à le pratiquer dans certains ateliers sur d’autres thématiques : un vaste espace scénique offert en l’occurrence par la grande salle de Micadanses qui recevait le festival, quelques musiques dont le choix me revenait, un panel de quelques textes du dit Marquis, un certains nombres d’images sur papier et sans rapport apparent si ce n’est par la mise en jeu du corps présent dans toutes les représentations humaines, un éclairage légèrement mobile, coloré mais tamisé et 4 micros sur pieds à disposition, destinés à recueillir la parole de participants volontaires selon le flux de leur inspiration. Mise à part une brève introduction, les consignes et indications se devaient d’être réduites au minimum et le mot d’ordre serait : improviser collectivement en immersion totale durant les 3h qui nous étaient octroyés, sans autres limites aux actes que la violence non consentie, l’authenticité des désirs et le périmètre élargi au plus vaste, des imaginaires en présence. Les matériaux à disposition outre les sons, l’espace, les textes et la lumière étaient les corps, sous leur jour le plus charnel, le toucher, le rapport, le commentaire et l’adresse par la parole et le regard. Autrement dit, soi face aux autres dans le contexte d’un tiers, moi en cette occasion. Sans doute la mise en scène la plus simple, si ce n’est la plus originelle que puisse offrir le théâtre. Car c’est bien dans le cadre de la scène que je me situais, étant ici convié pour mes compétences en la matière, associées à mon intérêt pour le corps sexuel et ses représentations pornographiques, mais surtout pour la parole et la qualité du temps qui en découle. Quel cerveau pour quelle sexualité ? Quelle humanité pour quelles relations ?

Le premier atelier fut à mon sens et à celui d’un certain nombre de participants/es qui en témoignèrent, une grande réussite. J’en fus le premier surpris, ne m’attendant pas à voir ma proposition, d’entrée de jeu, si bien comprise et vécue par un nombre important de joueurs/euses.

La nudité des corps s’imposa rapidement, sans heurt ni résistance, même si volontairement rien dans mon propos ne l’avait exprimé comme un prérequis indispensable, ce qu’elle me semblait être néanmoins de toute évidence. Mais j’avais opté pour la mise en place d’une expérience la plus libre possible, basée sur la confiance dans les groupes ainsi spontanément constitués et ne souhaitais border ce grand bain physique et mental que du plus infime cordon de sécurité afin que l’inattendu puisse naturellement y advenir.

Il m’est difficile de décrire l’émotion et la joie que je ressentais 3 heures durant à voir évoluer, s'enlacer et danser, à scruter et écouter ce groupe humain sachant instantanément en ces instants, allier désirs puissants, volonté créatrice et intelligence.

Les groupes se formaient puis se diluaient pour se recomposer différemment sous l’influence érotique des corps échauffés. Les tableaux se succédaient avec une harmonie puissante sans que je n’ai que très peu nécessité d’intervenir, car pour l’heure, il ne s’agissait surtout pas pour moi de foncer dans l’écueil dirigiste de la mise en scène que d’ailleurs certainement peu d’entre eux /elles auraient suivi, n’étant pas implicitement des acteurs/trices. Les actes sexuels concrets qui parfois s’épanouissaient un temps donné, exprimaient tour à tour une merveilleuse puissance ou une enivrante douceur. Que dire de plus si ce n’est que j’ai pu assister maintes fois à la profondeur de l’Être fusionnant avec l’appétit de la chair et que ce fut à mes yeux, d’une sublime beauté dans cet environnement que l’éclairage, librement et tout aussi intelligemment mené par les régisseurs/euses présents ce jour-ci comme le suivant, englobait d’une matière suave et maîtrisée.

Les interventions vocales firent tout autant leur chemin dans la masse sonore que je proposais, pareilles à des serpents sinuant dans les marais. Une improvisation en particulier fut tenue longuement par un homme à la voix posée, fixant du regard les scènes, égrenant une pensée sourde, presque sombre, avec une acuité et une profondeur tellement englobante qu’elle sembla organiser naturellement les tableaux en un système d’horlogerie dont personne n’aurait pu mettre à jour la mécanique vivante sans déchirer violemment l’équilibre de l’ensemble.

S’ouvrait ainsi devant moi et j’espère pour quelques autres, le portail d’accès à un érotisme fulgurant et splendide à l’endroit même où j’aspirais qu’il s’implante ; c'est-à-dire aux antipodes de la consommation « fun » et de la jubilation superficielle, avatar d’un plaisir clef en main trop en vogue pour ne pas bailler d’ennui devant la bêtise consumériste qu’il véhicule.

Il en fut naturellement tout autrement du deuxième jour, car il est bien rare que les miracles se succèdent quand bien même les ingrédients seraient-ils tous d’une aussi grande valeur.

Je n’ai pour ma part, personne à incriminer en particulier pour stigmatiser cet échec, car il est fatalement inclus dans un tel plan, que le groupe, s’il parvient à fédérer ses ardeurs, est en mesure de retourner toutes les situations dans le sens d’un sauvetage potentiel. Encore eut-il fallu qu’il le ressente et que certains de ses membres décident d’opter pour la vitalité plutôt que de glisser vers le versant morbide. Quand à moi, les deux pôles m’intéressaient pour la démonstration que je désirais en faire, même si j’aurais eu à coup sûr, plus de jouissance à regarder à nouveau fleurir une débauche d’écoute mutuelle et se dérouler sous mes yeux un concours d’intime concentration de peaux et de neurones.

Ce ne fut pas pour autant dénué d’intérêt et quelques moments tout à fait appréciables selon moi et constituant le pendant obligatoire de la thématique abordée, furent finalement atteints. Une fois que la dernière bouée de sauvetage fut lâchée et que le plateau se retrouva semblable à un de ces terrifiant désert où l’on n’ose s’aventurer, une infinie tristesse se mit à planer comme un drame suspendu au dessus de la salle et des corps affaissés. Je laissais la musique poursuivre et souligner encore d’avantage les contours de ces rives désormais privées de relief. Je ne sais où se situaient les regards encore présents derrière moi dans la pénombre du gradin, mais fermant un instant les yeux, je me dis qu’il y avais de quoi bander d’un tel naufrage, tant l’homme apparaissait ici, tel qu’il pouvait être, méritant autant sa destruction que sa venue au monde. En cet instant, la mort présentement incarnée me parut aussi belle que la mariée de la veille.

Il était temps que Sade, incompris précédemment, ignoré par le groupe comme il le fut sans doute de son vivant, intervint à nouveau pour éclairer de sa lueur sinistre et cruellement lucide, l’espace environnant que nous nous étions octroyé.

Tout avait commencé par un flambeau de résistances et de superficialité conquérantes que j’avais ressenti d’emblée. Loin du propos soulevé, quelques membres tapageurs avaient illusoirement tenté de le tordre du côté de l’euphorie insouciante et infantile, sous la protection de laquelle plaisir aurait dû rimer avec loisir. Malheureusement la légèreté n’étant pas dans mes gènes, c’était sans compter sur l’attachement viscéral que je pouvais avoir à mes croyances, traduites ici en terme de dérive et d’outrance autour d’Eros et incompatibles avec la simple excitation d’un amusement charnel. Après quelques temps d’un bisounourssage love love que sans méchanceté, je ne situe pas dans mes cordes, j’attendais que le poids lourd de l’introspection sensibilise les esprits et fassent frémir la chair. Le « tout est permis », s’il était bien assumé, devait satisfaire des tenants du désir forcené. Il y en eut quelques uns qui au fil des heures firent naître quelques pépites tout aussi rutilantes que la veille tant en terme de textes que d’actes puissants ou de postures. Une très belle union entre un homme et une femme allongés au sol, accapara quelques temps le plateau d’une fort belle manière. Quelques esprits plein d’éveil au milieu d’observateurs/trices las ou circonspects, surent à plusieurs reprises, métamorphoser l’ambiance par leur intelligence de la situation et leur instinct. Comme je l’ai dit, il n’entrait pas dans mon propos de diriger le jeu. Ce qui était devait être, en l’état, car c’est en tant que un miroir des hommes que se révèle pour moi le sujet d’une performance et il appartient à chacun/e, tout comme dans la vie, d’user de sa liberté pour influer le cours des choses. Quels meilleurs acteurs/trices que des libertins proclamés auraient pu en décider dans un contexte tout entier dévolu à leurs fantaisies ?

Je ne tire de leçon de ces deux expériences que la persuasion renouvelée du pouvoir de l’exhibition comme affirmation de soi pour peu que l’on souhaite la mettre en œuvre. Loin des acteurs poussifs du théâtre en matière de corps, les amateurs/trices de sexualité libre ont en main le potentiel d’un spectacle fort et puissant.

Il leur appartient à mon sens d’en avoir une conscience affûtée pour échapper à une mièvrerie parfois présente dans laquelle ils ne prétendent a priori pourtant pas être et forcer la convention insipide des sociétés laïques, tout autant que l’obscur refoulement des pulsions par le religieux, à se mirer dans le portrait dressé et attractif d’une humanité consciente, pleine de charme, d’inventivité et d’esprit d’aventure.

Il y a en nous toutes et tous, à chaque génération à mon sens, le ferment d’une révolution par le sexe, maintes fois réprimée, plusieurs fois avortée, banalement détournée, mais encore possiblement éclairante pour, comme nous l’évoquions plus tard en d’autres termes avec certains/es des membres, qu’une tendresse des cerveaux les uns pour les autres, annihile les frustrations abjectes et leurs conséquences sordides et élève le niveau de conscience de tout un pan de notre humanité. C’est ce qui, certainement pour ma part, me semble le plus souhaitable encore aujourd’hui, mais qui requiert autant d’exigence dans la jouissance que de lucidité dans les idées pour vaincre le modèle coercitif du couple et des familles où l’amour n’est dans bien des cas, qu’un symbole simpliste et blanc sur un fanion de tissus rose.

Urgence, oui.  De jouir de l’entre-soi ou d’amplifier les libertés ? À chacun son choix, si nous l’avons toujours.

Journal des Parques J-8

sexesMON CON BAT

L’évocation d’un « féminin » palpitant à l’intérieur même de ma verge d’homme, associée à l’idée de lutte pour parvenir à en être un selon mes critères, m’est apparue judicieusement exacte pour parler de mon identité masculine telle que je veux la dépeindre et la revendiquer. Fatalement, la similarité sonore du titre de ce post avec la traduction phonétique française du manifeste d’Adolphe Hitler n’échappe à personne, d’autant qu’elle a évidemment aussi contribué à susciter ce choix. Ce facteur provocant est bien sûr aussi susceptible de générer un intérêt à mauvais escient que d’inhiber un attrait que justifierait pourtant le contenu. Cette réflexion en particulier m’a donc, dans un second temps, retenu de l’utiliser. Pas uniquement par un principe éthique dont il est inutile de m’enfler à peu de frais ici, tant il serait banal de m’en réclamer, mais surtout parce que rien dans ma prose, loin s’en faut, ne va spécialement dans le sens de la doctrine nazie et qu’il y aurait des risques à y être primairement associé par un réflexe simpliste. Est arrivé finalement le troisième et ultime moment où j’ai décidé de braver le « danger » et d’assumer les à côtés de cet intitulé avec humour. Un portrait moins flatteur me pousserait à dire aussi : avec d’avantage d’honnêteté. Car si j’espère que ma prose diverge de celle, nauséeuse, d’un assassin de masse, il serait faux, tout objectif de déclencher une guerre mondiale mis à part, de ne pas vouloir me réclamer d’une forme de proximité pouvant se justifier pleinement entre nos modestes talents de littérateurs. En effet, il est indéniable que mon propos, lui aussi, s’exprime fréquemment sous forme de manifeste, qu’il est sous-tendu en profondeur par une « idéologie » artistique et affective et qu’il prétend contenir également en germe un plan stratégique d’existence, à défaut d’en proposer un axe purement offensif.

Aussi, bien que ce choix puisse prêter à controverse, vais-je le défendre tout en le modérant par cette introduction, afin qu’il ne nuise pas trop à mon véritable sujet de fond, qui lui, est déjà bien suffisamment objet de débats médiocrement menés, quand il n’est pas tout simplement parfaitement ignoré. Ayant, en bon soldat, plusieurs fois changé mon fusil d’épaule, je suis donc prêt à me lancer dans la mêlée, ou plutôt, à tenter d’en créer l’ancrage, tant elle me semble inexistante dans le paysage culturel de ce pays. Ces quelques lignes pourront sembler à beaucoup un apport incongru, voire sans objet, au débat social et esthétique. C’est justement cette invisibilité du Masculin et du Féminin en tant qu’identités particulières à force d’être trop visibles, l’un en tant que symbole de la puissance belliqueuse mâle, l’autre, par un surcroît de valorisation des appâts qu’il présente, en tant que synonyme unilatéral de l’érotisme, que je perçois quotidiennement et souhaite à nouveau dénoncer. Je tenterai d’y parvenir par un sincère appel à la raison, en invitant les plus réticent/es à décrypter plus simplement et avec moins de crispation, encore une fois, les beautés crues de notre pornographie pour ce qu’elles sont: d’émouvantes représentations de nos natures mâles et femelles. Pour moi, garçon, ces images ont les qualités, pour beaucoup d’être belles et pour toutes, de relater simplement le réel. Il faut passer bien sûr, pour s’en apercevoir, la fascination déroutante de l’excitation. Au-delà de générer et soulager les tensions sexuelles, elles peuvent nous ouvrir les portes vers d’autres vérités premières. C’est, paradoxalement, une fois la jouissance passée, qu’il faut y prendre garde.

Le portrait des sexes n’est pas difficile à faire. Aisément lisibles et variés dans leurs formes et leurs attraits, ils reflètent pour moi, la simplicité abordable des individus. Aussi curieux, voire choquant que cela puisse sembler à certains/es, ils sont à mes yeux, les visages de notre enfance. Même vieillissant, la peau devenue parfois plus flasque ou tombante, ils conservent une bonhomie, une fermeté rebondie qui leur confère un aspect « souriant ». C’est sans doute parce qu’ils sont capables de nous troubler et de nous exciter qu’ils oblitèrent la personne qui les possède au profit de la possession qu’ils nous inspirent d’en avoir. En ce sens, les sexes sont nos amis davantage que les gens, dont la tête exprime en premier lieu la promptitude à juger et dénigrer.

Les sexes sont sympathiques et partageurs. Il y a pour moi un cheminement hiérarchique de l’accès spontané aux corps qui va du sexe à la tête en passant par les pieds et les mains. Les pieds souvent malmenés, quand ils ne sont pas affreusement négligés ; couramment cachés dans les sociétés occidentales comme des substituts honteux d’ordre sexuel, premiers paliers d’accès à nos intimités avant le grand déballage ; soupçonnés d’être malodorants quand bien souvent, ce sont l’absence de traitement et l’enfermement constant qui les poussent à ces états extrêmes, sont un indicateur efficace de la nature intellectuelle et génitale des êtres humains. Il y a des pieds « naïfs », comme des pieds « nerveux », des « racés » comme des « vulgaires », des « sanguins » comme des « diaphanes », des « bêtes » comme des « futés », dans les deux sexes. Je sais, avec un faible pourcentage d’erreur, si je peux trouver une entente sexuelle et à quel degré, en regardant la forme et l’expression des pieds de quelqu’un. Relativement primitifs au regard de nos mains, ils sont le dernier avant-poste avant la voie royale menant aux parties génitales. Je suis aussi informé par eux, en dehors des liens qu’ils entretiennent avec mon désir sexuel, de la personnalité plus profonde de chaque être et particulièrement de son degré de maturité, parfois camouflé sous les masques faciaux dont nous usons avec virtuosité. Tout comme le sexe, le pied est brut et ne ment pas. Nous n’avons que peu de possibilité de leur donner une identité autre que celle révélée par leur nature. La pauvreté de leurs relativement faibles moyens d’expression fait leur richesse. Tout ce qui est « menti » par le visage est révélé par les pieds, dans le bon comme dans le mauvais sens. Complexes et prétentions de leur porteur/se sont mis à jour par leur observation. Pareillement aux sexes, nous ne pouvons que très peu les contrôler. Quoi qu’on fasse, à moins de les emprisonner ou de les effacer, ce qui constitue une base de nos rapports sociaux quotidiens, ils parlent sans qu’on y puisse rien faire, de leur langage primitif et dépourvu de duplicité. Ce sont les retardés mentaux de notre corps et ils y jouent le même rôle essentiel que les handicapés du même ordre, nous rappelant par leur seule existence, combien nous prétendons être ce que nous ne sommes pas. Fantasmes de gros ou de petits zizis, tout est là et on a tort de voir exclusivement du sexe dans ces quêtes courantes de l’esprit, quand il s’agit de rêves associés à l’idée de personnalités déterminées que l’on a soif d’être ou que l’on voudrait trouver dans un alter ego. Ou alors … c’est que le sexe ne se résume pas à ce qu’on dit qu’il est, ni par sa fonction, ni par le désir qu’il nous inspire. J’y crois profondément et c’est un sujet puissant, insondable et positivement explosif, qu’il me faudra plus de temps et de latitude d’esprit que je n’en ai actuellement pour m’y atteler en écrivant les pages de ce blog. J’y reviendrai assurément.

Notre corps est, tout le monde l’aura remarqué, incroyablement divisé de façon binaire. Il y a bien sûr la symétrie duale de nos membres et de nombre de nos organes apparents et internes ; cette symétrie est organisée longitudinalement suivant l’axe vertical de notre corps. Elle reflète le monde du visible, de nos pieds aux deux hémisphères de notre cerveau. Mais il existe, non une symétrie cette fois, mais au moins, "Une" frontière, si ce n’est "La" frontière nette, perceptible de l’extérieur et naturellement transposée aux organes, dont la jonction des deux parties qu’elle sépare fait de nous ce que nous sommes. C’est elle qui révèle le mieux notre double nature, matériellement invisible. Cet axe est celui des abscisses, qui signifie étymologiquement « scindée » et nous traverse horizontalement au niveau du nombril. Comme en géométrie mathématique, il est donc orthogonal à l’axe que j’évoquais plus haut. Selon un processus d’association qui m’est cher, comment ne pas s’émouvoir de la récurrence des lettres X et Y pour désigner à la fois les coordonnées physiques de tout objet ou espace, y compris nous-même et le choix qui a été fait pour élaborer le système de détermination sexuelle avec lequel la génétique fonctionne, séparant les êtres humains selon leurs chromosomes en xx et xy. La poésie est certes encore trop éloignée de la science dure pour influencer celle-ci par ses rapprochements imagés, mais rien ne coûte de se demander si, dans son intrinsèque recherche de cohérence, l’esprit humain n’a pas fait la relation entre une verticalité phallique caractérisée par le Y qui lui est dévolu et une horizontalité plane, ouvrant sur un horizon étal, apanage du X féminin. Si nous suivons cette logique, notre physionomie s’inscrit donc elle aussi, dans les dimensions déterminées par un axe des « ordonnées », dont le sens étymologique vient du latin du latin "ordinare" : mettre en rang (Wikitionary), qui ne cache pas sa rigueur martiale, et un axe des « abscisses », ligne dont nous sommes virtuellement traversés. Pour donner du volume à cette représentation à deux dimensions, il nous faudrait faire appel à l’axe des « Z », auquel je ne connais pas de nom autre que celui-là. La profondeur ne serait-elle pas identifiable ? Contentons-nous des deux premiers et intéressons-nous plus spécialement à cette coupure horizontale qui m’interpelle plus particulièrement.

Au-dessus : tête, mains, réflexion, conception, réalisation, langage. Au-dessous : sexe, pieds, fesses, désir « primitif », reproduction, jouissance, marche, course, fuite, défécation. Au milieu, ombilic, naissance, lien ombilical, origine. Et les seins alors, me direz-vous ? Il est vrai que, bien qu’appartenant chez l’homme comme chez la femme à la famille des zones particulièrement sensuellement sensibles, je leur vois un statut privilégié qui les attache néanmoins à la partie « mentale » de notre géographie physique ou du moins, tout à fait sociale. Symboles de l’allaitement ou de la force virile, ils appartiennent à la poitrine, donc au torse, constitutif des étages élevés du corps, et de ce fait, bénéficient d’un traitement de faveur. Même s’ils demeurent d’évidentes zones érogènes que l’on a plaisir à embrasser et manipuler, tout comme la bouche ou le lobe de l’oreille, nous pouvons les considérer comme « assimilés », au sens de l’intégration des populations minoritaires, car ils ne posent pas de réels problème d’obscénité socialement parlant. Évidemment, tout dépend du traitement qu’on leurs réserve en terme d’images. Aussi les raccorderais-je plus volontiers, comme ils le sont par nature, à cette zone de transit d’un monde à l’autre que constitue le tronc et qui, à mes yeux, du fait de son caractère « familial » (seins : maternité, nombril : naissance, pectoraux : défense virile du foyer), se trouve assez éloigné d’un caractère trop ostensiblement animal. Les fonctions naturelles du poitrail (étant également le siège de la respiration, mais surtout du cœur et de ses symboles) font des seins, des organes « diplomates », qui ont su faire leur place au soleil, tant au figuré qu’en pratique au « sein » de nos cultures. Cette vaste et majestueuse plaine, relativement neutre et à découvert, que représente le torse n’empêche de toute manière pas, que nous pouvons être lu/es comme une feuille de papier dépliée dont les deux faces mises en contact au préalable ne présentent rien de comparable à la symétrie parfaite observée dans la hauteur. L’X se révèle de ce fait, être l’anti Y par excellence ; la négation d’un test de Rorschach que l’on aurait voulu tenter par un pli dans ce sens inhabituel. Là, aucun fondu subtil faisant apparaître des créatures fantastiques hybrides ou connues, aucune illusion d’optique créée par le dédoublement d’une même forme. Rien ne colle. L’image obtenue est hétéroclite et ne donne pas de déesses bicéphales, ni d’Homme de Vitruve quadrimembre, dessiné par Léonard de Vinci. Voûtes plantaires incrustées dans la face ou en aigrette au sommet de la tête, selon qu’on fait le pliage au niveau du ventre ou à la jointure naturelle de nos jambes : on n’y verra rien de plus palpitant ni évocateur que quelqu’un se pliant en deux, remontant naturellement les membres inférieurs joints vers le haut du corps. Contrairement au pliage procédé dans l’autre sens, impossible à réaliser autrement que sur le papier, cette posture nous est banale, même si elle apparaît plus parfaitement exécutée par un/e contorsionniste de métier. L’animalité physique habite donc, de fait, la partie inférieure de notre corps. C’est sans doute normal pour beaucoup ; ça reste une particularité incroyable pour moi. Comme si l’évolution et les progrès de notre intellect, allaient et venaient timidement de nos mains à la tête et de la tête à nos mains, sans pénétrer plus avant les régions désertées du corps animal. Le dialogue se poursuit en privé depuis des millénaires, sans que sexes, pieds, jambes, ni anus ne soient réellement conviés à la table des négociations. Tout se décide en apparence dans ce petit entre soi. Nous savons bien pourtant, combien la douleur de n’importe qu’elle partie de nous-même ou l’appétit sexuel peuvent nous tarauder. Qu’à cela ne tienne, tant que c’est « tolérable », nous leur intimons l’ordre de parler plus bas, en sourdine ; au pire, d’aller voir dans l’inconscient si on y est. Ainsi en tous les cas, en avons-nous décidé d’autorité pour ce qui est de l’expression publique de nos parties génitales, jugées trop ânonnantes pour passer en classe supérieure.

Je vais tenter une ultime fois, dans ce dernier développement, de leur redonner droit de cité aux oreilles de toutes et tous ; ce que je fais personnellement, désormais ordinairement, depuis des années que j’ai pris conscience de la disparité injustifiée de mes échanges avec mon propre corps.

En vérité, notre part « inférieure » mérite une écoute plus juste qu’une simple réponse physique aux exigences que ses membres et organes font entendre. J’entends par là une écoute sociétale sérieuse qui finisse par nous y faire réagir un peu moins imbécilement ; ce qui, j’en suis sûr, changerait la face du monde et de ses horreurs quotidiennes. On ne pourra pas me rétorquer que baiser ou chier bénéficie de la même considération, ni des mêmes qualités et diversités de lieux dévolus à leur agrément, que manger, entendre ou voir. Les réprouvés processus ne font pas partie intégrante de la Culture, si ce n’est en discours techniques, sentimentaux, plus rarement sociologiques. Ne pouvant nier leur importance vitale, la société entend leurs revendications comme celles de parents pauvres, lointains cousins de nos intelligences ; bien obligée de se conformer à leurs besoins, mais souvent de façon trop hystériquement exceptionnelle pour l’un ou grincheusement expéditive pour l’autre. Le film de Dick Turner, La grosse commission, auquel j’ai eu le plaisir de participer, est un des rares exemple à ma connaissance, de dissertation cinématographique sur le fait qu’on ne se retourne pas volontiers sur nos selles une fois produites, hors la motivation anxieuse d’y détecter une maladie supposée. C’est pourtant le contraire qui est dicté par la nature. L’interprétation des images et des odeurs est donc, elle aussi, évidemment fruit de nos éducations. Autant peut-on dire objectivement qu’il existe des odeurs fortes et des plus faibles senteurs, autant penser qu’il nous est naturel de les apprécier ou de les fuir avec dégoût est purement faux et culturel ; les mondes de la faune et des nourrissons que nous avons été sont là pour nous le prouver.

Mais la volonté d’éduquer dare-dare,

- et non de civiliser ; on associe de façon trop simpliste, raffinement et morale bourgeoise ou traditionaliste chez la plupart des peuples. Rien de rationnel n’empêche de rêver une culture dont les valeurs de fond seraient basées sur le respect attentif de nos instincts premiers. Aimer sainement les acteurs de ses pulsions n’est pas antagoniste avec le développement d’un cerveau performant et peut-être même, supérieur au nôtre, gâché qu’il est, à temps quasi plein, à être utilisé comme chien de garde de nos débordements. Pas très glorieux pour la puissance de calcul et de création d’un pareil organe -

... est si prégnante, que le vite fait, mal fait inspiré de la panique qu’inspirent les pulsions - et encore d’avantage à propos de l’enfant - pousse les éducateurs à penser que chaque âge mérite son étape de croissance indispensable, adéquate et conforme à ce que lui demande l’insertion sociale. On peut trouver cela pratique si le but est de normaliser les populations. On peut également penser qu’une souplesse plus adaptée aux véritables individualités donnerait autre chose. Sans faire de sondage, il est facile dès à présent de constater qu’il y a encore beaucoup trop de déviances, violences irrationnelles, comportements insensés qui courent les rues et les familles, malgré le cadre restreint donné aux usages, pour clamer être certain de la qualité des performances de l’attention portée au développement.

L’apartheid entre corps social et corps animal est encore trop banalement la norme, pour qu’il en soit autrement. Les sexes, chattes et queues, sont toujours pétris de l’innocence de leur faible culture - et c’est mieux que cela reste ainsi, si par un malheur désolant, la culture du sexe devait équivaloir à une simple et réductrice connaissance pratique des actes ou servir de supports, en tant que potiche de salon, à la psychanalyse, comme c’est le cas actuellement.

À mon sens, il y a mieux à leur faire faire que cette figuration intelligente à laquelle nous les avons abonnés. Cerveaux animaux, moteurs de la reproduction et par extension de celle-ci, du désir de nous unir, les sexes nous offrent leurs visages anonymes, dépourvus d’yeux comme des larves primitives mus dans la vie, par une poignée de fonctions seulement. Je les vois tels des tamagotchi bien vivants, sur lesquels il faut veiller sous peine de les voir s’étioler en de misérables organes fonctionnels que l’on sort et rentre par obligation contraignante, comme un chien que l’on n’aime pas. Les sexes se décryptent comme des galets roulés par l’océan, des runes mystérieuses dont les pictogrammes symboliques sont faits de veinures et de replis. Leurs photos, leur contact qui n’implique pas d’en avoir le désir de consommation, composent l’infinie collection de petits bibelots de chair et de mémoire qui me rendent l’humanité sympathique. Derrière chacun d’eux se cache une personne, propriétaire et maître incontesté, à qui bénéficie toute stimulation de leur caractère hautement excitable. Petits esclaves dociles et fidèles, ils font de leur mieux pour afficher un avatar avenant de celui/celle qui les porte, à distance des traits du visage, qui, bien plus que le dessin des formes d’un nez et de deux yeux, reflètent l’expression mentale de la personne. Photos de l’un et de l’autre devraient figurer sur nos CV et papiers d’identité, pour rendre fidèlement qui nous sommes.

Comme la voix entendue à la radio, le sexe vu en premier avant le visage - comme cela peut être le cas dans les rencontres par annonces sur Internet - nous fait découvrir l’étendue de la possible supercherie qui s’immisce, une fois le tableau complété par la tête, entre la frimousse joviale ou intrigante du sexe et la gravité refermée ou la fausse pudeur de l’âme. De joyeux/se, détendu/e et excité/e qu’on était, on découvre avec surprise et parfois angoisse, la bannière sérieuse et impressionnante du visage qui flotte au sommet de ce corps, dont la chair sans a priori nous avait attiré/es. Sans doute les lèvres dodues plaisantes à pincer comme des joues d’enfant malicieux, les glands à bout rond et rouge comme de bonnes pommes cirées, les testicules affectueux roulant dans la paume des mains n’ont-ils pas d’autre âme que celle qu’on prête aux animaux de compagnie et c’est bien ainsi. Si vous savez les aimer autrement que comme de purs organes fonctionnels, uniquement égoïstement pour le plaisir qu’ils délivrent, mais aussi pour le charme de leur être propre, telles les braves bêtes qu’ils m’évoquent, toutes entières tendues vers vous et vos moindres agissements, les sexes, mieux que leur maîtres et maîtresses, sont des compagnons fidèles et peu exigeants qui ne réclament finalement que caresses et hygiène. Ils sont certainement une des meilleures parts de nous-mêmes et la société le leur rend bien mal en se refusant à hisser au rang de poèmes vivants leur expressivité naïve au sens où on l’entend pour les Arts premiers. Y voir plus que des pourvoyeurs de jouissance ou de miction est leur rendre grâce. Ils le méritent pour toutes les fois où ils rendent supportable par leur disponibilité indéfectible, l’ignominie de leurs hôtes et hôtesses, qui feraient mieux de s’inspirer des comportements qu’ils nous dictent avec une fraîcheur enfantine, plutôt que de les brider ouvertement pour mieux les exploiter en secret. Les parts d’une enfance animale qui nous composent sont inaltérables, mais réclament, pour que nos têtes pensantes, siamoises de naissance de nos organes génitaux, vivent mieux en leur compagnie, de leur faire publiquement la place réelle qu’elles occupent dans nos cœurs. C’est, entre autre, cette tendresse naturelle, inspiratrice et objective, que je propose de mettre en œuvre ; à propos de laquelle je désire faire réfléchir et agir.

Journal des Parques J-11

E la nave va - Federico Fellini - 1983
E la nave va - Federico Fellini - 1983

Même les personnes les plus averties et les plus compréhensives peuvent avoir du mal à se figurer l’étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose le convoi que représente un projet comme Les Parques d’attraction. Je ne cherche pas, disant cela à larmoyer, ni me faire plaindre ; ce qui ne me serait réellement d’aucune utilité, pas même en tant que cataplasme de l’âme. Un massage consciencieux serait plus efficient, la gratification concrète étant, la plupart du temps, bien plus régénérante qu’un vague mouvement de compassion.

Loin de moi de vouloir qu’on identifie mon embarcation à une galère. Se trouver pris dans la tourmente naturelle des éléments n’a rien à voir avec l’accident. Un navigateur ne se considère pas dans le pétrin en ayant choisi de se lancer dans une transat. Seulement, ça n’est pas une croisière et il est indispensable de le rappeler et de commenter régulièrement ce point, avant tout pour soi-même, afin de ne pas être oublié et devenir un objet flottant identifié mais négligeable sur l’océan. Je ne sais pourquoi - sans doute par étroitesse de vue et relativement au champ très limité de nos préoccupations individuelles - mais tous et toutes autant que nous sommes, oublions très facilement ce qui anime les autres. Ce n’est pas que ça nous indiffère, mais on préfère ne pas trop en savoir sur le quotidien d’autrui ; que ça ne devienne pas à ce point familier. Ceci, à mon avis, explique en grande partie le succès de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, qui permettent tous deux de lancer régulièrement des flacons de 5 ml à la mer, juste histoire de faire signe et de se tenir informer que l’autre, le/la collègue, l’ami/e, n’a pas fait naufrage, n’a pas été submergé/e et noyé/e dans la houle. C’est rarement sur ces plateformes que quelqu’un exprime qu’il est en perdition. Je rassure les plus inquiet/es, ce n’est pas mon cas. Un journal de bord est néanmoins fait aussi pour témoigner des réalités telles que nous les traversons. Ce n’est pas vraiment thérapeutique et ne constitue pas une alternative à la psychanalyse ; ce serait plutôt de nature scientifique. Le journal permet, outre la relation du voyage et la description des découvertes, un compte rendu de l’évolution de sa position, de la température, de l’hygrométrie, de la force et de la direction du vent, mesurées au quotidien. Coïncidence ou logique étymologique lointaine, il est intéressant de noter que la seconde acceptation du mot français « relation » au sens du rapport humain, se traduit par « relationship » en anglais, où ship signifie état ou qualité, alors qu’employé isolément pour lui-même, il désigne un bateau. Ce sont les mystères poétiques du langage qui, même si les rapprochements entre les termes s’avèrent abusifs, constituent de solides passerelles pour l’imaginaire et la cristallisation d’un monde de l’esprit. Toute la puissance créative du jeu de mots en témoigne.

Manœuvre au millimètre donc pour ne pas risquer d’échouer. Je me souviens avoir été très impressionné regardant la télévision, par la précision, le degré de collaboration et la méthode dont devaient faire preuve chaque jour les éclusiers du canal de Panama, pour haler et maintenir dans l’axe, grâce à l’utilisation de petites locomotives, des paquebots ou porte-conteneurs de plus de 100.000 tonnes, frôlant les bords du canal, la coque éloignée du béton de quelques centimètres à peine. Je ne prétends pas effectuer un travail de Titan comparable à moi tout seul, mais je revendique l’exactitude du jonglage sous toutes ses formes, pour parvenir à ce que chaque projectile passe à grande vitesse - le temps étant compté - à travers un orifice de dimension à peine plus large que lui, sans qu’aucune fois il n’en effleure le pourtour. Il est bien dommage qu’en matière de production de projets, aucun réglage ne soit valable une fois pour toutes et qu’il faille recalculer son angle de tir pour l’adapter à chaque fois aux situations nouvelles. Sur ce plan, il n’en manque pas et toutes  sont inédites par les formes qu’elles prennent.

J’ai réalisé l’importance de la gestion de tous les facteurs, sans exception, dès lors que je n’ai plus travaillé en compagnies. Non qu’elles furent des modèles de sophistication tactique, de très loin pas. La vacuité et les carences à tous les postes rendaient ces édifices hautement fragiles. Seul le miracle de l’énergie collective soudée en un axe unique a permis de passer en force bien des barrages et d’arriver peu ou prou à nos fins. Le seul réel problème fut le même à chaque fois ; un problème, à mes yeux, d’ordre artistique : s’évader du cabotage (à ne pas confondre avec le cabotinage, tous et toutes étant d’excellents interprètes ; celles et ceux ayant le moins d’expérience y palliant avec leurs avantages personnels mis au service d’une bonne intelligence scénique). Quitter la côte donc, mais pour aller vers où ? Le large, l’aventure humaine où le désir de s’embarquer ensemble supplanterait le besoin de sécurité, tant affectif que matériel, recherché ailleurs. Autarcie et flibusterie étaient mes plus profondes aspirations et mes mots d’ordre. Je sentis alors que la machine se grippa, se crispa pour ainsi dire, en réaction à mes discours et je décidai d’abandonner le navire. Pour vaillant qu’il avait l’air, il était désormais à mes yeux, déjà rongé par les termites. Personne en particulier n’en était la cause, simplement nos chemins bifurquaient en raison d’ambitions divergentes.

Depuis je sais - et le savais dès ces instants -, que mon désir de théâtre, que l’on percevait à cette époque, je crois, comme communicatif et ouvert, serait désormais perçu comme sévère et intolérant à l’égard de ceux/celles qui, bien qu’acceptant d’y prendre part, refuseraient certains aspects de ma vision des choses. J’avais habitué mes camarades à autrement plus de largeur de vue. Chacun/e est libre évidemment, mais pardon si aujourd’hui, à la question, « Pourquoi nous choisir ? », je réponds « Pourquoi en être ? ». Quiproquos de fond ou malentendu dommageable, je n’ai pas quitté un quai sympathique mais au désir d’expansion restreint, pour jouer avec un voilier miniature dans le bassin du jardin du Luxembourg. Je réserve ces aventures palpitantes pour mes jours de régression grabataire à venir.

Cet apparent revirement n’est que de surface. Je n’ai jamais eu qu’une quête, obtenir ce que je cherche de la façon dont je le veux. Qu’on me force à transiger et je largue les amarres pour d’autres cieux, triste mais en cohérence avec mon désir. J’ai appris récemment à propos du développement de la personne, que l’autonomie différait de l’indépendance, par le fait qu’elle supposait intégrer l’expression du besoin de l’aide d’autrui, là où la seconde se contentait d’entreprendre de se libérer de ses chaînes. Cette remarque intéressante m’a beaucoup interpellé et fait réfléchir. Le résultat de cette réflexion est que je ne jouis actuellement d’aucune des deux. Ne pas en jouir ne signifie pas qu’on n’y a pas accès. C’en est même l’exact opposé. Si je n’ambitionnais aucun « débordement » artistique, je serais, autant que chacun/e peut l’être dans le contexte de la vie moderne, à la fois indépendant et autonome. Seulement un désir hors des clous, visant justement à l’acquisition absolue de ces états, oblige à remettre ses gains sur le tapis. Espoir insensé de rafler le jackpot et faire sauter la banque, mais espoir tout de même, ce qui, à mon avis, est mieux que de ne pas en avoir du tout, hormis celui de gérer son petit commerce d’affects et de biens matériels. Je sais pertinemment les risques à la clef de tels chalenges. Nous sommes beaucoup trop habitués à identifier l’art par les exemples rarissimes, au regard de l’histoire, qui s’en sont sortis indemnes et même quelque fois, fortunés. La majorité ne connaît jamais cet aboutissement glorieux. Isolement et clochardisation relative sont le lot courant des acteurs du secteur en question. Les illusions en la matière sont nocives.

Alors, « au prix que ça coûte », comme dirait l’autre, eh bien oui, j’exige, (le vilain verbe capricieux, complément de son noble substantif, "exigence", composant ainsi un des plus ambivalent binôme, est lancé) non qu’on s’approprie mon chemin comme un fidèle, mais qu’on se donne les moyens d’en comprendre les tenants et les aboutissants, autrement qu’à la lumière de son seul prisme personnel, si tant est qu’on veuille me venir en aide. Je ne demande rien d’autre que l’effort non feint, de cette compréhension. C’est là la teneur de mon désir d’autonomie ; c’est dans cette mesure que je demande de l’aide. Après, chacun/e fera bien selon son cœur si la nature de ce qu’il/elle a compris de ma démarche fait retentir en son for intérieur, un certain écho à sa propre vie et à son désir d’art.

À suivre …

Journal des Parques J-16

Les animaux décousus-David Noir

Les animaux décousus-David NoirLes animaux décousus-David NoirLes animaux décousus-David Noir

Extrait d'une métamorphose du film Les Animaux Décousus (David Noir 1992) intégrant la séquence filmée au cinéma de St Michel
Cinema Paradiso

La seule et unique fois où je suis allé dans un cinéma porno, c’était en 1991, pour les besoins de la vidéo de long métrage que je réalisais alors et dont j’ai déjà indiqué dans ces pages combien sa création fut décisive et à la source de tout ce que je mis sur pied depuis, notamment au théâtre. Le film s’intitulait « Les animaux décousus » et procédait d’une exploration intime, tournée principalement seul, sur la base de mon propre corps comme matériau visuel, en particulier mon sexe, puisque sa présence en tant qu’entité perçue comme partiellement indépendante de ma volonté en était le sujet. Je fis appel à quelques ami/es pour un certain nombre de plans, mais la majorité des images mettaient en scène davantage de lieux et d’objets en plus de moi-même, que de personnes. Pas de dialogue ; seulement quelques phrases échangées, filmées sur minitel et des titres insérés, comme j’ai pris depuis l’habitude de le faire de plus en plus abondamment dans mes spectacles, considérant ces « cartons » à la façon du cinéma muet ou des placards publicitaires, comme une écriture en soi.

Les scènes de « sexe » que j’envisageais me semblaient trop compliquées à entreprendre, n’ayant pas d’argent pour embaucher des professionnel/les et ne connaissant personne prêt à s’y prêter gracieusement. J’eus quand même, vivant entre autre, une histoire avec un garçon, comédien de mon ex-troupe, l’opportunité d’utiliser quelques plans de notre relation avec son accord, mais ces seules séquences, relativement softs et uniquement homosexuelles, ne suffisaient pas à mon projet. L’aventure ayant également comme pivot ma solitude, je ne me voyais pas creuser ce filon plus avant et n’avais que peu d’occasion d’exploiter davantage mon relativement pauvre quotidien en matière de sexualité. Je tentais une fois, par le biais d’une petite annonce dans un journal gratuit, d’employer les services d’un genre de modèle x amatrice, mais je dois dire que sa présence dans ma chambre organisée en mini studio et son hygiène douteuse, ne m’encouragèrent pas à la solliciter plus que pour une séance de déhanchements lascifs maladroitement exécutés. Devant la maigreur de ces situations, j’optais pour l’emprunt de quelques images à l’industrie du genre, Internet n’existant pas encore. Une ou deux K7 vidéos, quelques coupures de journaux érotiques et une visite dans une cabine automatique d’un sex-shop compléteraient l’autofilmage de mes masturbations, auxquelles j’adjoignais des accessoires du commerce ou de ma fabrication pour simuler les vagins ou autres organes manquants. Au-delà de la nécessité de collecter des plans, la curiosité m’imposait de plus en plus de me rendre dans une de ces salles mystérieuses, à la réputation sulfureuse, dont tout le monde faisait régulièrement mention dans des plaisanteries salaces ou pour condamner sans appel cette cinématographie dégoûtante. Il n’existait déjà plus guère de ces lieux dans Paris, dont l’exploitation peinait à survivre à l’explosion du VHS. Je choisis une salle du quartier latin, encore ouverte alors au nez et à la barbe des passants, pour sa situation délibérément provocante en plein sur le boulevard St Michel.

J’emportais avec moi un caméscope Hi8, préparé au préalable en caméra cachée dans un sac de cuir, dont la fermeture Éclair à demi-ouverte laissait passer l’objectif. Ce serait assurément peu pratique pour cadrer, mais je ne pris pas le temps d’élaborer davantage mon matériel, me disant que j’improviserai sur place, sentant bien de toute manière, que mon émotion serait sûrement trop forte pour que je conserve une maîtrise froide de mes gestes. Si le résultat était raté, j’y retournerai, voilà tout. Ce serait donc une première séance de repérage.

Quand je parle de « mon émotion », je ne veux pas parler d’une excitation d’ordre sexuel. Avant même de partir en expédition, je sentais bien alors, que ce qui m’envahissait peu à peu et rendait mes mouvements fébriles, n’avait rien à voir avec le désir. J’étais fortement ému d’une rencontre que je me préparais à faire avec un monde que d’instinct, je respectais infiniment. De la même façon que j’ai pu l’évoquer à propos de ma considération pour les filles plus tôt dans ma jeunesse, la pornographie, la vraie, celle dont les acteurs, au sens large, faisaient le choix de la transgression, au risque d’essuyer le mépris de leurs détracteurs, sans doute envieux de leur liberté, m’inspirait un immense respect. Outre mon intérêt pour les corps et la représentation des désirs « primaires » en action, l’argument politique, implicitement défendu par le secteur porno face à une société hypocrite et moralisatrice, toujours à l’âge du puritanisme inculqué par la chrétienté, forçait mon admiration. Seulement, je ne m’y connaissais guère en iconographie de ce style et ma culture cinéphilique n’allait pas plus loin que L’empire des sens, film fantastique par ailleurs, mais s’il appuyait son scénario sur quelques scènes ouvertement sexuelles, ne pouvait y être totalement « réduit ». Les « auteurs », aussi talentueux que soit un Nagisa Ōshima, ne peuvent facilement se départir de leur fascination pour une certaine vision de l’art et sont presque toujours obligé d’y sacrifier, pour ne pas perdre totalement le contact avec la rampe qui leur sert de guide pour les aveugles qu’ils demeurent devant le réel. Il est d’usage de trouver essentiellement en cela une qualité supérieure. Je dois dire que, m’intéressant à la question, j’y reconnais plutôt un handicap. Si l’art sublime le réel, c’est aussi parce qu’il est incapable de se résoudre à le retranscrire sans une déformation esthétique. On chante ses prouesses à juste titre comme étant propres à exprimer le fleuron de la sensibilité humaine ; je ne peux, tout en partageant ce sentiment - culture et éducation obligent - m’empêcher d’en ressentir les limites et de soupçonner l’élan artistique de jaillir souvent pour de mauvaises raisons. Le ressenti des émotions s’apprend « hélas » aussi, plus qu’il ne s’exprime spontanément et recourir à l’art pour toucher au sentiment du divin revient, il ne faut pas l’oublier, en particulier quand on le pratique, à rétrograder le réel à un niveau moindre et considéré comme plus ordinaire. Bien sûr, photographie et reportage ont fait sa place à cette représentation plus « crue » de la réalité des choses, pour nous en faire toucher la beauté ; la fiction et son cortège d’inventions plus ou moins réussies tiennent quand même toujours le haut du pavé en matière de création d’art. Sans doute faut-il au lieu de les rapprocher, davantage séparer les deux choses et considérer que l’imaginaire, bien qu’inspiré du réel, évolue dans son pré carré sans véritablement frayer avec le concret immédiatement perceptible de nos vies. « Les gens veulent du rêve », entend-on à longueur de temps ; les gens veulent des dieux à adorer pour s’épargner la responsabilité de travailler sur leurs vies et ainsi pouvoir s’en plaindre à loisir, devrait-on dire. Éternelles victimes du sort, branleurs/euses de première pour ce qui est de la réflexion d’un cerveau qui manque souvent d’être aussi réellement masturbé que leurs parties génitales, les êtres humains que nous sommes m’inspirent une désespérante lassitude devant leur complaisance de cancres en tous les domaines, hormis le foot et le fun où ils/elles excellent, à travers l’euphorie qu’ils/elles s’y procurent. Curieusement, malgré la vantardise largement répandue de vivre un plaisir décomplexé et sans « prise de tête », il n’est pas besoin de grandes démonstrations pour savoir qu’à l’évidence, un fossé, large comme la distance de la terre à la lune, sépare leur véritable vie des images qu’ils en donnent. Et en terme d’images, justement, le cinéma pornographique a ouvert de larges voies fécondes, dont on perçoit les premiers bénéfices au quotidien aujourd’hui, à travers la liberté d’exhibition dont se saisissent les internautes. Je doute que ses pionnier/es soient un jour remercié/es et honoré/es selon leurs justes mérites et je profite de ce post pour rendre pour ma part, un hommage chaleureux et sincère à Claudine Beccarie, dont la liberté de ton et l’allure altière pour défendre son gagne-pain qu’elle manifeste dans le magnifique Exhibition tourné par Jean-François Davy en 1975, reste à mes yeux un des plus beau témoignage humain enregistré qui soit. Quiconque a vu ce célèbre documentaire ne me démentira pas je pense, et comprendra sans doute ce que je veux dire, quand j’exprime à quel point je suis effaré et meurtri que malgré des scandales politiques lamentables à la Cahuzac, l’opinion publique demeure si obtuse, qu’en son for intérieur elle continue de faire le lit des puissants qu’elle déteste envieusement, ainsi que de la bêtise généralisée, plutôt que d’encenser naturellement des personnes sans vice, au sens d’une honnêteté et d’une dignité aussi impressionnante que celle dont fait preuve cette femme, par-delà de son statut d’actrice. Je lui dois un de mes enseignements les plus profonds sur la beauté et les rapports humains tels que j’aime à les imaginer. Merci à elle.

Mais revenons-en à ma projection du boulevard St Michel, dans laquelle, bien malheureusement, la grande Claudine n’apparaissait pas. Après un rapide coup d’œil à l’extérieur, sur la programmation et les deux ou trois affiches, arborant le même type d’énormes polices de caractères sur fond de couleurs vives, j’optais, un peu au hasard, pour un des films. J’avais auparavant, à la sortie du métro, vérifié soigneusement la bonne marche de mon attirail d’espionnage dans un café. Je pris un ticket et pénétrais dans l’antre magnifique. Bêtement, malgré l’esprit de travail dans lequel je m’aventurais dans ces limbes, je ne notais pas le titre et ne conservais pas le billet. J’étais à l’époque, bien moins avancé dans mon  travail et ignorais encore toute la valeur poétique de tels souvenirs.

C’était exactement comme je l’avais imaginé. Après le passage devant la dame d’un certain âge, indifférente derrière son guichet, j’empruntais un couloir faiblement éclairé, bien que suffisamment pour voir l’état décrépi de la moquette. J’avançais ainsi quelques mètres entre de rares photos de petits formats accrochés ça et là aux murs et enfin, atteignais l’entrée de la salle au bas d’un petit escalier. Rien d’autre qu’un cinéma de quartier en fin de compte, mais aussi prometteur par son atmosphère, que ceux diffusant d’extraordinaires trésors de séries Z, aux titres improbables que je découvrais parfois au cinéma Le Brady. Je poussais l’épaisse porte battante et entrais. Pas d’ouvreuse. Le film avait déjà commencé. Je me souviens de façon lointaine, d’une fille, à la jupe verte retroussée, en train d’être prise par derrière par un homme dont je ne voyais à l’écran, que le sexe aller et venir en elle, alternant avec quelques plans larges et des gros plans de la femme ahanant. Je restais debout pantois. C’était déjà magnifique. Le son était très fort. Quelques mots d’encouragements en français, collant bien avec le mouvement des lèvres, confirmaient l’origine nationale de la production. Bien que l’écran soit de taille modeste, l’image me semblait énorme, sans doute du fait de la récurrence des gros plans. Avant de poursuivre, je veux indiquer aux lecteurs/trices, qu’alors j’étais âgé de 28 ans et qu’au cours de ma vie, plus complètement débutante, j’avais modestement, mais équitablement, expérimenté l’amour et la sexualité avec les deux sexes. Il n’est donc aucunement question ici de faire état d’un premier émoi et de mettre sur le compte de la totale découverte, l’impression que je reçus en ces instants. C’est d’autant plus important pour moi de le souligner, que je ne voudrais pas laisser d’ancrage possible à toute interprétation allant dans le sens de la littérature navrante narrant les rites de dépucelage, que je juge la plupart du temps d’une ringardise douteuse, faisant l’apologie d’une hétérosexualité des familles, si l’on veut bien comprendre de que j’entends par là. Rien de tout cela dans mon cas. Pas de personnage dans le style des emplois dévolus auparavant à Victor Lanoux dans le tout venant de notre bon cinéma français. Et au risque d’étonner, pas même parmi les spectateurs assis dans la salle dirais-je. Ils étaient au nombre de douze. Je me souviens les avoir comptés. Des hommes, de différentes carrures, immobiles, silencieux chez lesquels aucune agitation n’indiquait de gestes masturbatoires. Sans doute certains le faisaient-ils, mais de telle sorte qu’on n’en sût rien. À des lieux d’une ambiance fanfaronne et grivoise, l’atmosphère était au recueillement. Tant pis si certain/es riront à la lecture de ces mots, mais je me sentis en leur présence, dans une église, un temple, non dédié spécifiquement au sexe, mais à la fascination. J’étais au cinéma.

Après un temps qui me paru suspendu hors de la réalité, à me tenir ainsi debout dans cette nef, je me souvins que j’étais là en mission et m’assis en fond de salle pour déballer mon matériel. La consonance, prise dans un sens graveleux, de cette expression peut prêter, je m’en doute,  elle aussi à sourire. Je ne la relève que justement pour évoquer le parallèle sérieux qu’il faut voir entre la mise en fonction de l’organe du voyeur qu’est la caméra pour le cinéphile, avec le geste de dégager son pénis de l’emprise de son pantalon et de ses sous-vêtements pour celui qui s’apprête à se faire jouir. Je me sentais en symbiose complète avec ces hommes dont je ne voyais que le dos, quoique possiblement à la différence d’eux, nullement excité physiquement par la pornographie des scènes qui se succédaient à l’écran. Mon cœur néanmoins, battait la chamade aussi fort que lors d’un rendez-vous amoureux. J’ouvris le plus discrètement possible la fermeture Éclair de mon sac, afin de libérer l’accès au micro. Peut-être ceux de mes voisins qui m’entendirent malgré mes efforts, prirent-ils ce bruit familier pour son équivalent produit par la descente d’une braguette. Cette pensée me fit sourire intérieurement, accentuant mon sentiment d’espion opérant à l’insu de tous. Je commençais à filmer. Craignant l’entrée subite d’un spectateur, je n’osais sortir complètement ma caméra du sac et me contentais, dans un premier temps, de tourner en rehaussant l’appareil, faisant reposer l’ensemble de mon système de fortune sur mon avant-bras. Mais je sentais bien que l’orientation de l’objectif ainsi tenu, ne lui permettait pas d’éviter le dossier du fauteuil situé devant moi. Malgré, je le dis sans exagération, mon bonheur d’être là et de vivre cette expérience, je risquais d’être fortement déçu si je ne parvenais pas à en capter quelques images exploitables pour mon film, ce pourquoi j’étais venu. Je me décidais donc à, d’abord tenir le sac au-dessus de ma tête, puis rapidement, sentant mes bras s’engourdir et imaginant bien que ma posture pouvait paraître on ne peut plus étrange, je me résolus à me lever sans bruit, en étouffant les couinement de mon siège en train de se rabattre. Personne n’y prêtant garde, je sortis une bonne fois la caméra du sac et me mis à cadrer l’écran. Malgré cela, des bruits de pas et grincements incessants venant des autres salles me stressaient et je ne parvins pas à conserver cette attitude franche très longtemps. Dans un cadrage hoquetant, car décollant en permanence l’œil du viseur pour vérifier que personne n’entrait ou que quiconque ne se levait dans la salle pour partir, j’avais néanmoins enregistré quelques images et je décidais que cela suffirait à constituer la trace que je recherchais. Je me rassis, rangeai méticuleusement le caméscope dans son sac entre mes jambes et décidai de rester jusqu’à la fin de la projection qui n’allait plus tarder, pour savourer ma chance d’être là et les derniers moments de ce voyage, à mes yeux hors du commun. La salle se ralluma. Je vis passer la douzaine d’hommes, pour la plupart, par la même porte que celle par laquelle j’étais entré. Deux ou trois d’entre eux, plus près de la sortie de secours, s’y engouffrèrent, s’échappant rapidement. Ceux que je vis passer avaient le visage grave et ne se pressaient pas spécialement. Tous devaient avoir la cinquantaine. Ils assumaient ouvertement une solitude juste, ni bonne, ni mauvaise, dans le corps et sur le visage. Rien à voir avec les caricatures honteuses, grotesques et nerveuses qu’évoquaient les blagues que j’avais entendues, les décrivant comme d’inquiétants pervers. Comme les personnages d’un roman de Burroughs, ils avaient pris leur dose et s’en allaient. On ne parlait pas de honte ici, à l’inverse pourtant peut-être de ce que feraient les mêmes plus tard, se trouvant devant le sujet abordé en famille ou au café du coin. Peut-être en effet, utiliseraient-ils cet argument facile pour ne pas que les choses se disent. Pour l’heure, je ne leur en voulais pas de cette attitude dénégatrice supposée et ne voyais défiler qu’une poignée d’hommes véridiques, venus ici détendre leur esprit insatisfait et leur corps, aux frottements des fantasmes déployés sur la page neutre qu’offrait une toile vierge de préjugés. Mariés, amants ou célibataires, l’image en mouvement leur avait offert ce que les corps enclavés dans leurs codes ne peuvent donner, à moins peut-être d’aller les quêter dans la pornographie réelle des partouzes, pourtant toujours moins adéquate que l’imaginaire d’un objet fait pour faire durer le plaisir, sans que la relation ne le pollue de ses inévitables contrariétés. Je sortis à mon tour, fier de ces quelques instants passés en leur compagnie secrète et arpentai le boulevard avec l’esprit ouvert, inhalant à plein poumons quelques précieuses minutes encore, l’air pur et frais que m’avait, pour un temps, apporté, ce souffle de liberté. Le travail en prendrait le relais, plus tard, devant ma table de montage, en rappelant à ma conscience et à ma mémoire sensorielle, les images et les sensations que m’avait procuré le voyage.

Aujourd’hui, j’ai gardé en moi cette courte heure de pornographie ordinaire comme un de mes plus beaux moments de spectateur de cinéma. Tout comme, enfant, j’allais seul découvrir, gonflé d’une émotion toute aussi semblable, la programmation hebdomadaire, impatiemment attendue qu’offraient les salles de ma ville, j’ai ressenti ce jour là, l’exaltation et le bouleversement que seuls produisent l’art, la vie intime et l’exotisme des départs vers d’autres cultures. Qu’était-ce donc que cet innommable et dangereux porno dont avait tant voulu me préserver la civilisation de mon monde ? Seulement ça ? Mais pourtant non ; je ne pouvais que donner raison à la stupidité des mœurs établies. Elles n’étaient là que pour affadir et rendre invisible le potentiel réel danger que recelait cette cinématographie là. Mieux que la production courante, le porno ne pouvait que produire en effet des chefs-d’œuvre de bouleversement. Ou plutôt, n’en créait-il, de film en film, en continu, qu’un seul. Ses images, toutes semblables, se relayaient inlassablement l’une l’autre, ne répétant à nos regards subjugués, qu’une chose essentielle à nos vies : au-delà des histoires et des intrigues de surfaces, les meilleures représentations iconographiques de notre monde montrent ce qu’il nous faut regarder sans comprendre, par le prisme d’une focale irrémédiablement obnubilée par l’acte du désir en action. On n’y voit au final, que celui/ celle qui filme, invisible derrière son objet de désir. C’est ce désir, non d’être, mais de happer, de capter, de pénétrer, d’entrer en fusion avec l’inaccessible existence de l’autre qui est le sujet de tous films, de toute littérature, de toute peinture.

« Prends-moi ! », « Je suis pour toi », « Je suis toi », semblent nous susurrer toutes les images de sexe, sans que jamais pourtant nous puissions les saisir.

Jamais le corps tangible de l’autre, ne nous dit pourtant autre chose.

 

Journal des Parques J-18

Le prisonnier - Patrick McGoohan
Le prisonnier - Patrick McGoohan
Le prisonnier - Patrick McGoohan

C’est paradoxalement, arrivé au pied de ma montagne, que je comprends que je peux avoir du pouvoir sur les choses. Il suffit de me redresser et de la gravir. Frodon mon ami, tiens bon, encore quelques mètres à franchir qui te séparent du but.

Je vais, tambour battant, rattraper mon retard. Le retard d’une vie, mais pas uniquement la mienne, car le sentier que je me mets à emprunter à partir de ce point est celui commun à toutes les vies en quête d’elles-mêmes. Comme au cours de l’étonnant et extraordinaire dénouement de l’ultime épisode du Prisonnier, série devenue culte, réalisée et interprétée par Patrick McGoohan entre 1967 et 68, je compte bien, contre toute attente, arrachant son masque au N°1 lors de l’affrontement final, stupéfait, me rencontrer moi-même.

Qu’y aurait-il d’autre à découvrir, pour chacun/e, après d’incessants combats acharnés et de fuites, toutes aussi nombreuses, pour courir se cacher, ayant échappé au pire, si ce n’est les traits grimaçants de son propre visage, en proie à l’excitation de la bonne farce qui s’est jouée durant toutes ces années ? Nul autre qu’un Nous-mêmes ne peut nous attendre au sommet, bien content de la blague qui nous a fait tant nous démener pour parvenir jusqu’à lui. Jeu de piste fort bien mené, il faut le dire ; chasse à l’homme ou au trésor, rondement concoctée, avec tout le suspense qu’on est en droit d’en attendre. La plaisanterie se révèle savoureuse et juteuse comme une orange bien mûre. Rien d’autre à l’horizon d’une vie que sa propre figure ; mine réjouie, enfiévrée, exténuée, ravinée, émaciée, creusée dans sa chair par les ruissellements des années de conquête. Retour à la case départ sans rien de plus en poche qu’à l’origine, sinon une petite fiole, une ampoule de quelques millilitres à peine, contenant en solution outrancièrement dissoute, quelques grammes de connaissance de soi. C’est suffisant, selon les bons docteurs de l’âme, pour ce qu’on doit en faire et ce qu’il nous reste à vivre, arrivés à ce stade. Toujours est-il qu’il faudra bien s’en contenter. Contempteurs dubitatifs de l’homéopathie, passez votre chemin ou résignez-vous devant la maigre pitance et la solde à peine plus volumineuse, reçues en récompense de ses efforts par le troufion de base. Le gentiment courageux éclaireur parti aux avant-postes sera, si tout va bien, de retour, enrichi de ce qu’il possédait déjà, sa vie sauve, mais désormais glorieuse. Les fiers soldats ne cultivent pas l’amertume. Ils ne se suffisent pas de se contenter d’en avoir vécu les affres et les tourments, ils chantent les louanges de l’aventure qui les a menés jusque là. Je dois dire que de ce point de vue, je les comprends et si je n’aurai pas l’outrecuidance de me comparer à un combattant armé parti risquer sa peau sur les champs de bataille, je partage le sentiment du devoir accompli. On aura fait le job et c’était ce qui comptait avant toute chose. Le temps n’est plus aux états d’âmes, mais déjà aux souvenirs. Alors, reprends ton paquetage et marche droit comme si le sang de la légion coulait soudain dans tes veines. « J’avais un camarade » chantent-ils, à la fois pour ne rien oublier de la perte de ceux qui sont tombés, mais aussi pour se donner le courage de continuer d’avancer vers une mort, dont on ne sait jamais assez qu’elle est inéluctable. Le pas lourd et cadencé suivant la scansion des paroles qu’ils égrènent gravement, d’une voix semblant venue des entrailles de la terre qu’ils foulent, leur cohorte fait vibrer le sol et les ossements fébriles des corps ensevelis qu’il recèle. Notre terre se nourrit des cadavres qui, depuis des millénaires, se fondent en sa surface. Le trésor est là, sous nos pieds. Les morts sont nos assurances sur la vie. Leur famille aux membres innombrables, constitue notre avenir le plus sûr. Sans équivoque, nous nous retrouverons mes frères. Conscients ou pas, quelle importance ?

Nous donnons depuis quelques siècles, un prix à la vie qui finit par en dégrader la valeur du contenu. Il faut survivre à tout, par-dessus tout. Rien d’autre n’a d’importance. Et pourtant !

Moi-même, peureux d’entre les peureux, je crée timidement des spectacles dans l’espoir forcené que quelque chose, un enjeu plus infini encore que la trouille dont on m’a mollement modelé, prenne le dessus et m’apparaisse enfin comme un guide capable de me mener plus loin que la médiocrité de mon ambition d’être et de rester encore et toujours vivant. Oui, il y a mieux, j’en suis sûr, que cette fade lumière, étoile de la multitude si misérablement brillante, qu’on regarde, les pupilles éternellement vissées à sa pâle lueur, pensant qu’il ne peut y en avoir de plus chaude ni de plus précieuse. Non, la vie n’est pas tout et j’entrevois à la cime de ce pic rocheux qu’il me reste encore à arpenter, que le tapis volant patiemment tissé selon les détournements hasardeux et obliques de son canevas, plus souvent que par la rigueur de nos choix, peut nous porter ailleurs. Si par chance ou par quelques bonnes intuitions, une poignée de fils d’or ont pu y être enchevêtrés - nous ne possédons pas tous/toutes l’art de créer des compositions bien savantes - il est possible que nous nous élancions enfin vers des sommets bien plus hauts encore et peut-être, pour ne plus jamais redescendre. La majeure partie d’une vie peut, dans certain cas, se réduire à ériger un tremplin.

L’important, entend-on dire parfois, davantage que de ne pas rater sa vie est surtout de bien réussir sa mort. Peut-être, mais entre les deux, il me semble qu’il y a place pour un ultime essor vers une aspiration plus haute que la valeur attribuée jusqu’alors au simple fait d’être en vie et de s’y maintenir. Rien de mystique dans ma pensée. Je ne fais référence ici aucunement au religieux, qui décidemment, me semble un conte pour enfant guère plus palpitant que la programmation de certains théâtres ; ne revenons pas là-dessus. Non, je parle et j’espère avoir réussi à en exprimer au moins grossièrement les contours, de rendre son existence plus « importante » à ses propres yeux. Je conçois que cela puisse, ainsi exposé, ressembler au pire des paradoxes, puisque d’un côté, souhaitant en finir avec une idée trop inaltérable du vivant surévalué et de l’autre, évoquant un rehaussement de l’importance de l’existence. L’existence aurait-t-elle un sens, détachée de l’idée irréductible de vivre ? Malheureusement, mes balbutiements philosophiques sur un thème, sans nul doute, maintes fois abordé et raisonné par les penseurs de l’antiquité à nos jours, n’iront guère plus loin. J’ai conscience ce faisant, de simplement m’ouvrir une porte par laquelle ne pas aborder la vieillesse dans la seule crainte de la mort. Ce serait somme toute bien inutile.

Je suis aujourd’hui étonné de réaliser combien, étant plus jeune, j’ai dû considérer ma vie comme plus précieuse que moi-même ! Quel sens cela pouvait-il bien avoir ? Aucun. J’ai donc certainement vécu sans réellement m’appartenir. Sans comprendre que j’étais mon propre bien et que j’étais libre, et je dis bien aujourd’hui, m’en apercevant, totalement libre, d’en faire ce que je voulais. Libre à moi d’être un assassin, de tenter d’être président du monde ou de passer ma vie au soleil, sans autre ambition que de couler des jours entiers dédiés à l’insouciance. La question serait : pourquoi n’ai-je pas suivi selon mon cœur, l’une ou l’autre, ou toutes ensemble, ces trajectoires que la liberté m’offrait de choisir dans l’espace de ses vastes bras ouverts. Deux réponses, à mon sens, à cela, mais tellement concrètes dans les influences qui en découlent, que l’on peut dire en effet, que le libre arbitre ne peut qu’être une notion théorique. Primo, le poids des croyances insufflées par l’éducation reçue de mes parents et dont il a fallu un certain temps, pour voir que l’univers ne s’y résume pas, loin s’en faut ; deusio, la simple et banale peur de la mort ; crainte de perdre la vie en l’égarant dans des zones inconnues et incompréhensibles à mes sens ou en prenant des risques trop amples pour mes aptitudes supposées. Rien d’étonnant à cela, n’est-ce pas, puisque nous devons être nombreux/ses - à en juger des vies des un/es et des autres - à n’avoir pas compris instantanément que le temps ne faisait rien à l’affaire. Brève ou centenaire, une vie n’a réellement de sens que si nous l’avons dotée en guise de pilote automatique, d’une conscience aiguë de l’importance de ce qui la compose, bien davantage que de sa durée potentielle.

Le code d’honneur des chevaliers médiévaux, s’il s’est réellement appliqué, peut nous sembler désuet, c’est néanmoins bien vite mettre le voile sur une conception de la vie la vouant certainement à une moins grande longévité, mais qui reste d’autant plus actuelle qu’elle est porteuse de questions d’un ordre qu’il nous fait mal aux yeux de regarder en face. Je confiais récemment à plusieurs personnes combien j’étais effaré d’entendre, désormais intégré à la liste des formules de politesse usuelles et automatiques lancées à la cantonade chez les commerçants ou entre collègues en début de journée, le fameux « Bon courage !» censé épauler le malheureux ou la malheureuse allant affronter vaillamment sa journée de bureau. Quel foutage de gueule ulcérant ! Moi qui ne m’en trouve guère, j’ai au moins la conscience de la valeur des mots et galvauder ainsi cette qualité rarissime et complexe, comme si on l’emportait le matin sous le bras, en même temps qu’on prend sa baguette, me semble de la plus haute indécence pour les rares d’entre nous qui en font preuve réellement. Se figurent-ils seulement, ces gens inconséquents qui bradent une expression porteuse d'un sous-entendu si déterminant, ce qu'elle implique, lorsqu’ils lancent de façon tonitruante ou plaintivement - c’est selon - leur formule toute faite, sans davantage d’égard pour la justesse des situations ? Cela en dit long sur l’incohérence perpétuelle et désolante découlant du fossé creusé entre les mots et les actes.

Oui, la crise bien sûr, oui les méchants capitalistes, bien sûr,  mais bordel, au moins un peu d’honnêteté intellectuelle si nous ne sommes plus capable de croiser le fer pour nos idéaux, aussi bêtes furent-ils. L’époque moderne nous a certainement fait gagner en réflexion par rapport aux boucheries qu’ont été les guerres et qu’il n’est pas question de regretter, mais la bravoure des sentiments et des comportements a également sûrement beaucoup perdu au change dans l’acquisition d’un humanisme plus conscient. C’est du moins ce que nous nous plaisons, nous occidentaux, à nous dire, car sommes nous pour autant tellement plus pacifiés quand notre pacifisme nous vient de la terreur de la mort plutôt que du goût d’intensifier la vie ? Je ne suis pour ma part, lâchement belliqueux qu’à travers les mots, mais s’il me reste le temps d’une courte lutte à mener, j’aspire à ce que mon étendard ne confonde pas dans ses symboles, celui de la paix avec celui de la passivité. Les deux verges s’entrechoquant à l’entrée d’une vulve, portées sur mon drapeau, ne revendiquent ni la guerre des sexes, ni le combat des mâles pour posséder une femelle, mais plutôt la personnalisation de ces parties génitales, regardées avec si peu de naturel, pour que, semblant ouvrir la bouche comme des créatures héraldiques, on puisse les imaginer nous rugir à l’esprit :

« Un peu d’audace, un peu d’amour, un peu de désir et que résonnent les chants des pulsions humaines loin des fictions chimériques que nos têtes, emplies de démons ridicules, brodent autour ; les faisant passer pour morbides, de libération des mœurs en régressions perpétuelles, quand elles ne sont que dynamique du mouvement, fruit de la quête d'apprendre enfin à vivre un tant soit peu héroïquement l’instant ».

 

Trois minutes de sexualité pure en direct, ça n’était pas n’importe quoi,

Auriez-vous voulu me retenir ?

Des centaures et des hydres s’enfilant des colliers de dieux,

Des fanfares mythiques,

Des zobs divins croisant le fer avec des chattes crachant des poisons odieux,

Des fellations brillantes,

Des culs ouverts sur l’infini tout constellé d’anus et de cunnilingus,

Nos chairs à consommer sidérant les rayons de ma grande surface,

Toute garnie, ras la gueule, des peaux blanches yaourt de mes supernovas,

Et pas du sulfureux ringard tu peux me croire !

Je peux sucer ta bite par amitié pure camarade d’un soir,

Car on s’en fout un peu finalement de tout ça !

Sois propre et ça ira ; du moment qu’on chope pas le sida, seulement voilà …

Ma maille s’est filée, ma cotte s’est élargie,

Qui m’aime me saute et me suit et me saute

Et qui veut me chercher me trouve !

Il reste quelques stocks,

Oui mais bientôt fini les soldes !

Au placard les promos ! La rage façonne son tricot.

Je rentre en moi dans mon érection comme une araignée qui n’aura plus d’enfants

Et j’aiguise mon dard en l’espérant mortel,

Va t’en poser ton cul sur un ban de mariage,

Si tu crois que je vais avoir du courage pour toi !

Rien à foutre de tes aspirations,

Rien à foutre de tes espérances,

Tu t’ériges en je ne sais quoi, mais au fond tu veux juste qu’on s’occupe de toi,

Toi toi toi toi !

Pinocchio tout en bois ; tu ne sais rien, que toi !

Comme dans ces jeux à manettes, je suis mort plusieurs fois, crois moi !

Gay mother !

 

UN CUL RIT

Les Parques d’attraction – David Noir 2013 -  La foire aux consciences

Journal des Parques J-22

My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami
My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami

Disposant de trop peu de temps ou de profondeur, pour me lancer aujourd’hui dans un long article un peu fouillé – ce qui, je le sens, va me manquer ; comme quoi, n’importe quoi vraiment, peut devenir une drogue ! - je me contenterai d’un petit hommage à deux personnages dont les silhouettes ont marqué un tournant dans ma vie artistique et émotionnelle, de la même façon qu’on plie irrémédiablement le coin de la page d’un livre pour ne plus oublier une phrase qu’elle contient. La découverte alors, de l’identité de leur auteur et père fut, bien entendu, tout aussi importante, mais comme souvent, je fus, de prime abord, davantage pénétré de l’œuvre que de la personne qui lui donna naissance, toujours plus complexe à saisir. Cette œuvre, aujourd’hui célébrissime (ces mêmes pièces dont je vais parler, ont encore fait scandale il y a peu chez nos amis, les amoureux défenseurs du château de Versailles où elles furent exposées en 2010), s’incarna à mes yeux à travers My Lonesome Cowboy (ci-contre) et Hiropon, deux "figurines géantes", créées par monsieur Takashi Murakami.

La première de ces fameuses sculptures qui tomba sous mon regard, quand j’entrais, sans me douter de ce qui allait m’arriver dans le hall de Beaubourg, il  y a … je ne sais plus, 15 ans peut être, représenta de façon sidérante pour le jeune homme que j’étais, le garçon que j’aurais voulu être ; gorgé de vitalité, incarnation d’une jeunesse fougueuse, irriguée par le désir et le goût de la liberté. Peut-être n’était-il pas trop tard pour encore songer à muter ?

Cette liberté, par ce qu’elle interpellait d’espérance en l’humain en moi, m’étrangla presque, tant son image me saisit à la gorge à travers ce personnage. C’était comme une vraie rencontre ; comme si cet enfant, queue dressée, fier de son obscénité juvénile et sublime, s’adressait à moi pour me dire : « Ben qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? Bouge-toi voyons ! T’en es encore là ? Qu’est-ce que tu fous de ta vie, de ton corps, de ton désir ? Bande et inonde le monde ! » et il achevait sa harangue dans un grand éclat de rire qui finissait dans ce sourire malicieux figeant, encore aujourd’hui, sa bouche. Moi, malingre comme un Cocteau, j’étais tombé nez à nez avec mon élève Dargelos nippon, en résine ! L’onde de choc ne s’arrêtait pas là. Juste à côté, à peine décalée de quelques mètres derrière, son pendant féminin, véritable figure de proue d’un navire en pièces détachées dont lui aurait été le mât, m’attendait, tous mamelons dehors. Ils étaient là tous les deux, comme des divinités fantastiquement païennes, guettant ma venue depuis la nuit des temps ; irradiantes de jubilation adolescente, dans le plus pur style manga flamboyant. Les attitudes et postures que lui et elles arboraient, méritent d’être aussi précisément décrites qu’elles se scellèrent alors en moi, avec la puissance d’une Excalibur perforant la roche dure, momentanément attendrie sous la virulence de la pénétration. Ces images et sensations m’accompagnent encore familièrement, comme un baume soulageant les contusions que m’inflige parfois le frottement de ma vie contrite et étriquée, quand elle se heurte à mon désir de m’épanouir.

Elle : cheveux bleu criard, le pied levé en arrière, ses deux immenses sphères mammaires projetées en avant, les tétons dressés, d’où jaillissent, dans un suspend temporel, deux torsades magnifiques de lait immaculé s’enroulant en anneaux autour de son buste.

Lui, blond dru, regard conquérant, sourire franc et exalté animant un visage rose aux contours simples et nets d’un petit prince qu’on aurait mis tout nu, pointe insolemment d’une main, sa bite tendue vers un avenir radieux. La protubérance du gland discrètement teintée de mauve, à peine marquée, dans un style tout japonais, à la fois provoquant et pudique, ajoute à cette émotion particulière suscitée par un traitement irréaliste et fort, propre au manga qui sait mixer crudité et stylisation des détails. Pareillement au lait de la jeune fille, un prodigieux jet de sperme dessine d’extraordinaires arabesques blanches au dessus de la tête du jeune homme.

Réalisées toutes deux dans une même résine trop parfaitement lisse pour ne pas révéler une obscène et troublante enfance de la chair, elles me dominaient de leurs statures comme les puissantes forces du désir qu’elles incarnaient sublimement et me paraissaient plus géantes qu’elles ne l’étaient en réalité.

Les contemplant, abasourdi, des larmes me vinrent, tant l’œuvre rendait tangible un bonheur fier et simple, glorieusement expulsé par le jaillissement ludique de l’énergie sexuelle et qui me renvoyait cruellement le miroir de ma condition de misère. Je parle en particulier du garçon car je regrettais un peu concernant la fille, une fois la première émotion atténuée, que l’artiste se soit, en quelque sorte, égaré en chemin en inventant une équivalence entre une montée de lait, certes spectaculaire mais dont l’idée reste associée à la maternité et la jouissance féminine. J’aurais préféré que les deux adolescents soient le pendant exact l’un de l’autre et que soit figuré un éjaculat de cyprine tournoyant en une spirale réjouissante et infernale, projeté vers nos visages ébahis. Mais c’était déjà magnifique ainsi et je mettais mon souci d’extase paritaire de côté, en focalisant mon attention sur le p’tit gars. Quoi de plus beau que cette érection martiale, imperturbable et farouchement résolue, soutenue sans faillir par ces yeux provocants, grands ouverts face à la multitude ? Comment ne pas rêver de la vie qui était proposée là implicitement, réellement, comme un modèle envisageable à travers ses représentations modélisées en 3D ? La chose était palpable pour ainsi dire ; telles le David de Michel-Ange ou le baiser de Rodin, les icônes étaient en volume ; exprès pour qu’on veuille s’en saisir ; il n’y avait qu’à en faire le tour pour y conformer notre ambition d’exister.

Seul, avec ou contre tous, j’en avais déjà auparavant décidé ainsi de façon plus fébrile en réalisant ma vidéo de 1992, mais ce choc esthétique renforça ma détermination: maintenant, c’était sûr ; toujours, désormais, je projetterai mon être sous le feu véridique de cette lumière là. Ce fut, après plusieurs révélations avortées devant de nombreux autres chefs d’œuvres et en dépit d’une foule d’autres abouties par la suite, finalement la seule vraie bonne et unique fois de ma vie où je me senti envahi d’un sentiment religieux en présence d’incarnations surgies de la matière inerte.

Tout semblait limpide, dés lors. Il en était des œuvres comme des artistes qui les produisaient et des individus qui les admiraient : chacun, chacune à son échelle, s’escrimaient, parfois se débattaient et souvent renonçaient, à traduire la vitalité sexuelle qui l’animait et pouvait le maintenir dans le flux du vivant au sein duquel l’avait projeté sa naissance. Dés ce jour, il fallait le comprendre sans délai et prendre le départ de la course pour se fondre dans la cohorte des concurrents vitaminés. L’urgence, au fur et à mesure que déferleraient les années, serait de se chercher des ailes pour aller happer dans les hauteurs, les goulées d’oxygène qui flottaient au dessus de la masse du grand nombre. Les plus habiles comprendraient comment transmuter immédiatement leurs fantasmes en or pour y parvenir. Les autres, médiocres alchimistes dont j’étais encore, seraient toujours des errants voulant vainement donner un sens, non à leur existence, mais à la communication entre les hommes restés au ras du sol. De tels détours coûtaient cher en réserve d’air. Fausse note, mauvaise piste, je le sais maintenant ; il se trouve que c’était une erreur car, bonne plaisanterie : de communication, il n’y en a aucune et le monde du commun chuchotait et braillait tout à la fois, sans soucis de distinction entre les sens des paroles dont il résonnait à mes oreilles. Je compris, un peu tard, mais suffisamment tôt quand même pour m’en sortir sans sombrer tout à fait, que l’urgence recommandait de fuir les complaisances médiocres dans lesquelles mes pareils semblaient se vautrer sans sourciller. Je découvris que, comme la nature, l’univers des civilisations humaines était un rhizome proliférant sans autre but que de nourrir sa propre course. Moi, monstre de Frankenstein de passage, je me demandais bien d’où pouvaient venir les lambeaux de cadavres dont je me sentais être la marionnette grossièrement cousue. Si je n’y prenais garde, mon pas lourd m’entraînerait à contretemps vers un vide sans lendemain. Comment les autres faisaient-ils donc pour se faire croire qu’ils existaient ?

Par chance, l’Indécence m’apparut. Impressionnante découverte et véritable graal pour qui veut s’en saisir ; comme une potion magique, comme une hostie, elle me permet, à chaque fois, pour quelques heures seulement, de regonfler veines et muscles, de tonifier mon âme éplorée de tant de niaiseries humaines. À l’heure d’un goût développé pour de fantasmatiques super héros et héroïnes, éternellement inspirées par la société américaine ; certes torturés, mais souvent dans l’unique espoir de retourner à la norme, mon penchant va davantage vers une eucharistie charnelle telle que m’en inspire les fantasques créatures nippones.

« Sucez, ceci est ma queue ! » ; « Buvez, ceci est mon sperme ! » dirais-je, si j’avais le courage de mourir de plaisir pour racheter les péchés de mes sœurs et frères, dont le pire est certainement d’aller à l’encontre de sa pulsion d’être, sans re-questionner les dogmes d’un monde à qui il appartient à toutes et tous de veiller sans cesse à l’améliorer et le rebâtir.

« Parques », fileuses de vie ou autres spectacles d’un jour, sont là pour donner l’occasion à d’hypothétiques petits miracles d’advenir. Qu’en saura-t-on, si a minima, on ne tente pas l’aventure pour soi-même ?

Comme le dit un autre ami à moi, pas véritablement issu de la culture du soleil levant, mais qui, à ses débuts, y a trouvé de belles inspirations pour nourrir son apparence : « on peut être un héros … pour juste une journée ».

Journal des Parques J-31

L'affaire Louis trio - David Noir

Le corps est une scène, un plateau, un espace de jeu et les sexes et recoins intimes de nos peaux, les jouets dernier cri, propres à déchaîner les passions et l’imaginaire. Les fesses sont des monts à gravir ; les chattes, des cavernes à explorer ; les lèvres, des sources d’humidité où, assoiffés de nos épuisants parcours, on vient s’abreuver ou tranquillement hydrater nos verges ; le gland des sexes mâles enfin, des biberons doux pour apaiser l’angoisse et redonner force aux appétits de conquêtes.
Quels amants et maîtresses n’ont pas vécu ça ?