Journal des Parques J-21

Fredric March dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Rouben Mamoulian (1931)
Fredric March dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Rouben Mamoulian (1931)

Le choix de Hyde

Ce post est un préambule à l’article qui lui fera suite demain. J’ai tenu à rédiger ce préambule, afin que l’article en question ait des chances d’être mieux compris pour ce qu’il doit être et que la pensée qu’il contient ait moins de risque d’être reléguée sans plus de considération du côté du manichéisme. Il ne s’agit pas pour moi de faire le procès de la terre entière, comme s’en apercevront ultérieurement mes lecteurs/trices et d’en conclure sa division simpliste entre les bons, dont je prétendrais être, et les méchants stupides qu’il faudrait affronter sa vie durant, pour que s’ébranlent enfin l’autosuffisance de l’énorme Norme et ses pratiques érigées en pouvoir suprême. Bien sûr que non ; simplement parce qu’il n’est pas difficile de se rendre compte qu’il reste à ceux et celles qui le désirent, une marge de manœuvre suffisante pour résister aux pressions des puissants, que l’on soit encore jeune enfant ou individu vieillissant. Nous avons l’opportunité d’un certain choix sous l’égide duquel donner un autre sens à nos vies. Cette marge s’appelle l’art. Et comme l’a dit Godard, « la marge, c’est ce qui sert à faire tenir la page » ; c’est dire sa puissance. Mais attention, par art, mot galvaudé s’il en est, j’entends le « vrai ». Ah ! Problème : quel est-il ? Eh bien, pour émousser cette épineuse question, je ne m’embarrasserai pas de fluctuants concepts philosophiques. Non, l’art véritable ne se discute pas tant que ça. Certes, on peut bien sûr aimer tel auteur ou telle œuvre et en dénigrer d’autres. La question n’est pas celle du goût, ni même de devoir résoudre l’apparent casse-tête de différencier un art présumé authentique, d’un autre plus fallacieux. Sous le vocable « art », il faut mettre à mon sens, tout ce qui n’est d’aucune utilité pragmatique à l’homme. Qu’il soit jugé bon ou mauvais, n’y change rien. Et par « le vrai », j’entends, non lui donner un sens qualitatif, mais la réalité tangible de cette particularité humaine qui consiste à donner corps à son imaginaire. L’art « vrai » est un art qui ne sert pas autre chose que lui-même. Sous-entendant par cette assertion, qu’il existerait, à l’opposé, un art « faux », je développerai cette hypothèse en arguant simplement que l’art « faux » est celui dont la pratique l’assujettit à d’autres nécessités qui rendent sa réalisation, par là même, inaboutie. L’art « faux », serait donc plutôt un art « à demi ». Je ne nie pas, disant cela, que cet art là puisse produire des chefs d’œuvre. Il en est des tonnes accumulées dans toutes les manufactures du monde et notre pays est renommé entre autres, pour la merveilleuse habileté de ses créations, qu’elles soient sous formes de vêtements, de porcelaines, horloges et autres bibelots réclamant une science infinie. Tout ceci en effet contient beaucoup d’art, qui en font même, selon l’expression consacrée, des oeuvres d’art et les mains des artisans de génie sont assurément elles-mêmes des chefs d’œuvre de la nature. Réellement loin de moi toute idée ridicule de dénigrer la beauté ou le pouvoir émotionnel des œuvres de grande facture qui sont produites dans tous les domaines. Ce que je veux dire, c’est que l’art « vrai » à mes yeux, n’est pas un objet, quand bien même celui-ci serait une toile. Pour préciser ma pensée, je dirais que l’art est contenu parfois dans l’objet, mais il peut tout aussi bien n’y avoir jamais été tant que l’objet en question fut en d’autres temps, par exemple, considéré comme un objet usuel, aussi décoratif fut-il. Et puis soudainement, au détour d’une époque, l’art peut apparaître aux yeux des contemporains à travers ce même objet, différemment considéré jusqu’alors. Je ne crois pas que Duchamp, à travers ses ready-made, nous ait enseigné autre chose et j’ai bien conscience que tout mon développement puisse être vu comme une somme d’évidents acquis sur lesquels donne une porte immensément ouverte. Je n’insiste que pour signifier davantage que l’art n’est donc pas lié à une incarnation matérielle. Il est une présence. Et cette présence peut disparaître tout autant qu’elle advient. L’art n’existe que lorsque nous constatons son existence. L’objet qui en est en quelque sorte le dépositaire, ne suffit pas à le retenir en lui si, à la suite d’une évolution des regards et des mœurs, nous ne l’y voyons plus habiter sa matière. Le tempérament humain est de nature versatile. C’est un de ses aspects les plus complexes à réellement saisir. On croit aisément l’admettre, mais bien souvent, il n’en est rien. J’en prends pour preuve quelques exemples courants prélevés parmi des centaines d’autres : le timbre, la voiture et bientôt le téléphone devenus objets de collection, le masque dans certaines civilisations ou tout autre objet rituel qui n’a sans doute jamais été conçu dans un autre sens.

Je ne prétends aucunement substituer ici ma culture, des plus minimes, à un cours sur la question et vous renvoie, par exemple, aux pages bien conçues du site www.philolog.fr si vous désiriez un exposé plus profond.

Car je n’ai abordé la chose que pour en venir à cette unique notion de « présence ». Nous nous trouvons en présence de l’art dans une œuvre, si et seulement si celui-ci y est présent. Ayant lu ce qui précède, vous pardonnerez, j’espère, cette lapalissade et comprendrez qu’elle ne tend qu’à insister sur la nature éphémère du regard. N’est art vrai que celui que nous ressentons, agréablement ou pas,  comme une manifestation entrant en collision avec notre regard, notre ouie, nos sens quels qu’ils soient ou notre entendement. Nous ne nous contentons pas, en l’occurrence, d’apprécier la beauté d’un objet, nous en éprouvons la force. La présence de l’art implique la lutte avec nos résistances. Ce n’est pas fatalement le combat que je décris, mais la pression qui s’exerce alors sur nos capteurs sensibles. Il y a, suite à cette pression, de façon momentanée ou irréversible, déformation de notre être. J’en viens donc à dire que l’art véritable est celui qui a le pouvoir d’exercer une déformation de notre perception. Il serait réducteur, parmi toutes les déformations possibles, de n’en retenir que « le trouble ». Le choc, le coup, l’aspiration, le déplacement, la réorganisation, le remodelage, la dérive, le rejet, le gonflement, le griffage … autant de manifestations sensibles de la dynamique de l’art en action. Il semble donc possible de comparer son phénomène à celui attribué aux esprits frappeurs ou plus ordinairement, aux ondes. Vibrations, ronds dans l’eau, séismes … voilà un panel d’effets auxquels la sensation d’art peut nous soumettre. L’art vrai, de mon point de vue, vise à l’épure de ces ondulations et de ces lignes de force. Tout ce qui l’environne ou l’a fait naître peut disparaître au profit de la trace qu’elles auront imprimée en nous. C’est en ce sens que l’œuvre elle-même peut disparaître et même n’avoir jamais existé. Si nous avons pu en imaginer le passage vibrant de son essence, cela suffit pour qu’à jamais elle existe. Ainsi percevons-nous tout l’art d’œuvres que nous n’avons jamais vues et ne verrons jamais. Il nous suffit de connaître cette présence de l’art par ouï-dire. L’art est indépendant de l’œuvre qui la porte.

J’en ai fait l’étrange, mais effective expérience en découvrant Guernica de mes yeux au Prado. Je n’ai pas dû rester plus de quelques minutes devant l’immense tableau. Non qu’il ne m’intéressa pas, mais l’idée que je m’en étais faite préexistait totalement à l’œuvre elle-même et sa version originale n’y pu rien changer. Mes yeux s’avéraient impuissants à me délivrer une autre image que celle que mon cerveau entretenait déjà. La véritable toile se trouvait dans ma tête. Caractéristique personnelle ou vérité universelle, je ne sais, mais c’est sans doute pourquoi l’art éphémère du plateau suffit à constituer pour moi un Louvres à ma mesure, dont les réserves regorgent à en craquer de milliers de créations forgées à chaque seconde, depuis qu’en est modelée ma conscience. C’est en ce sens que j’estime déjà donner à voir du théâtre à qui veut en être saisi, à la lecture de ce simple blog. Celui que vous imaginez voir et entendre est indubitablement l’exacte représentation de ce qui n’existe pas encore. La scène n’y fera qu’allonger sa durée et poursuivre sa croissance. Ainsi suis-je mon théâtre comme chacun/e est sa vie. Il n’y a pas d’autre art que d’être. Voilà pourquoi la longue digression de ce préambule mène et prépare à l’article dont elle se veut l’appendice. Il y sera question de comment je crois qu’il est possible de se construire en dépit des volontés que d’autres voudraient instiller en nous comme des routes à suivre. Je ne parle pas là de la désormais célèbre « résilience » chère à Boris Cyrulnik, mais de la construction sur une terre préservée de toute souillure. Il y sera aussi question de combien résister est un art et en quoi la cartographie d’une vie ne devrait pas emprunter aux chemins que réservent les voyages organisés. Il y sera question enfin, de la notion de « grandir », non vue comme une irrémédiable croissance vers la médiocrité des adultes, mais comme l’extension de son soi le plus originel, finalement érigé en un individu mature. Il faudra par avance, pardonner la rage qui sans doute habitera ces mots à venir. Elle ne sera pas là pour elle-même, mais parce qu’il faut parfois aller quérir un temps Mr Hyde, afin qu’il vienne en aide au Jeckyll apeuré. Le malheureux n’a en effet, à mon sens, en cas de menace de guerre, d’autre recours que de solliciter comme alliée sa part la plus sombre, pour donner une chance infime à sa réelle bonté d’être, de possiblement voir le jour. Autant que faire se peut, mieux vaut, comme dit le bon sens populaire, prévenir que guérir ; mieux vaut résister par une guérilla savamment menée, que de combattre l’envahisseur mieux loti en armes lourdes, à découvert, sous le prétexte abusif et pervers d’un combat régulier.

(à suivre donc …)