Infirmités

David Noir - Marionnette

Je ne vois rien d’autre de possible que de se cantonner au « je ». Parce que l’autre n’est pas moi. Parce que l’autre porte en lui une part insupportable qui n’est pas moi, mais le serait tout autant si elle était moi. Car il y a autant d’insurmontable à me supporter moi-même que l’autre. J’ai deux problèmes à résoudre dans l’existence : survivre et vivre …

adorer … punir … adorer … punir … adorer … punir …

David Noir - Je suis salement

De toutes les récupérations, celle d'un événement ou d'une pensée par un « peuple »* sous pavillon idéologique ou influence de diktats politiques est pour moi la pire. La société ne devrait pas être une usine à symboles. Un symbole, un slogan, c'est la réduction et la dévalorisation pratique des nuances de la pensée. C'est la publicité dont on couvre nos murs, c'est la petite formule qui fait mouche pour faciliter l'identification à tel ou tel bord, c'est le snobisme mercantile et dangereux d'attacher telle ou telle marque à son identité propre. C'est l'assurance de faire jouer l'émotion à travers ce qu'elle a de plus inconstant et impersonnel.

Une fois mis au monde et lâchés dans la nature, les symboles ne se tuent pas - en tous cas pas facilement, ne se mangent pas, ne servent à rien sinon à camoufler et affaiblir la diversité des opinions. C'est la pollution intellectuelle et sociale par excellence. Bien sûr, vivre, c'est naturellement polluer, mais non, nous ne sommes pas plus fort/es tous/toutes ensemble sous la bannière d'un logo, d'un symbole, d'une couleur.

Si oui, plus forts pour faire quoi ? Pour dire quoi ? Que l'on est opposé au meurtre sous toutes ses formes ? Sans blague ! En ce cas, pourquoi ne pas s'employer sérieusement à fonder une société réellement pacifiste, une société de tous les jours, dans laquelle aucun citoyen/enne n’admettrait la violence physique, l'injustice sociale, l'abus et la pression idéologique qui s'incarnerait sous ses yeux ou à l'autre bout du monde. Une société où « tous/toutes ensemble » serait une réalité quotidienne et de ce fait, aurait véritablement de l'impact et du sens. À ce jour, l'être humain en a été incapable. Pour avoir une chance d'y parvenir, si tel est véritablement un but, il nous faudrait devenir réellement « meilleurs ». Concrètement, cela voudrait dire : constamment disponible ne serait-ce que par l'écoute, émotionnellement empathique, soucieux/se au jour le jour du bien-être de son semblable. Mais il ne suffirait pas de penser tout cela en son for intérieur. Il s'agirait d'agir quand il est nécessaire, par exemple en pleine rue, dans les transports, là, tout de suite, quand ça se passe, en prenant le risque de ne pas être suivi/e dans son action par un entourage immédiat d'anonymes ; peut-être même en en devenant à son tour la cible. La générosité, puisque c'est de cela qu'il s'agit, ça se cultive, ça s'apprend et il est bien ardu d'y progresser au-delà de beaux principes. Si ça se résume dans toute une semaine, une année, une vie, à aller défiler dans des rues, pourquoi pas, c'est très bien, mais de là à penser que ce faisant, on fait quelque chose qui va avoir une influence permanente sur ses propres comportements une fois tout seul, en famille, dans son quotidien … C'est loin d'être sûr, car l'autre force du symbole c'est qu'il dédouane et rend paresseux.

Il y a toujours eu ceux/celles qui créent et ceux/celles qui suivent. L'Union Nationale, on a forcé ou persuadé les peuples d'y adhérer dans toutes les situations de conflit. Certains/es pensent s'y rendre au nom de leurs propres idées, c'est possible. À chacun/e de savoir la teneur de ce qui le/la pousse.

Pulsion émotionnelle ? Combien durera-t-elle, l'indignation dans son expression flamboyante, quand on recommencera à obéir et à nier son identité dès le lendemain, contre son sentiment premier, en échange d'un salaire indispensable ?

La grande force des animaux politiques au sein de partis, c'est d'arriver à faire croire qu'il y aurait volonté et parfois même, réalité de la notion d'Unité. C'est bien normal que ce symbole soit au cœur de toutes les formations politiques sans distinction aucune, comme valeur universelle (la première de ces formations étant certainement la famille, le clan et bien après, l'entreprise), puisque sans cette notion, il leur serait impossible d'être à la tête d'un groupe quelconque qui, sans le secours d'une idéologie, ne se cristalliserait pas tout seul. Pourtant d'autres regroupement naturels existent ; qui n'exigent pas de leurs membres de penser en tous point la même chose et ne nécessitent ni leader, ni bannière. Cela se nomme tout simplement des amis qui, du fait de s'être choisis réciproquement et sans propagande, demeure la seule cellule sociale potentiellement démocratique à mes yeux, où chacun/e reste soi et néanmoins se réunit avec les autres, échange et parfois sur cette base, collabore.

En attendant que les nations, puis le monde, forment un groupe d'amis, je crois pour ma part, qu'il y a un beau chantier à la porte de chacun/e concernant la peur, la tolérance, la vénalité, le mépris, l'intelligence, le débat d'idées … bref, je ne vous fais pas un dessin, c'est trop risqué par les temps qui courent … toutes cultures confondues et que c'est le travail à temps plein de toute une vie de s'y atteler. Au-delà de cette belle utopie qui, soyons optimiste, n'en sera peut-être plus une un jour lointain, une fois l'humanité épuisée d'être allée jusqu’au bout de sa bêtise et mise en échec devant toutes les idéologies et concepts artificiels, nous sommes contraints/es pour l'heure, de réagir, chacun/e à l'aune de ce que nous sommes face à une bourrasque émotionnelle et des évènements terribles auxquels, dans ce pays, nous n'étions plus habitué/es.

Ce ne sont pas des symboles qui ont été tués ces derniers jours. Ce sont des gens. Qui plus est, pour certains - je parle là bien sûr des personnes de la rédaction de Charlie Hebdo plus que des autres victimes dont nous ne savons rien de ce qu'était la pensée - des gens dont le travail n'a eu de cesse de s'amuser à ridiculiser tous types de symboles. Si ça n'était pas assez évident par leurs dessins, d'autres dessinateurs ou caricaturistes de l'hebdomadaire l'ont clairement exprimé dans les médias tout récemment (cf. bas de page, la très éclairante interview du dessinateur Luz). Comme je l'ai dit déjà dans ma première réaction à toute cette horreur, je n'ai jamais été un lecteur de Charlie Hebdo, de la même manière que je n'ai jamais été fidèle lecteur d'aucune presse et je ne vais pas le devenir maintenant, là n'est pas le problème. En revanche, en plus d'être naturellement secoué dans mes tripes par l'angoisse et la tristesse face à de tels carnages, je suis sidéré de la façon dont on passe outre la parole de ces personnes qui sont mieux placées que quiconque pour clamer qu'il n'a jamais été dans le propos des rédacteurs de Charlie Hebdo d'être une cause nationale.

"Tout le monde nous regarde, on est devenu des symboles, tout comme nos dessins. L’Humanité a titré en Une “C’est la liberté qu’on assassine” au dessus de la reproduction de ma couverture sur Houellebecq qui, même si il y a un peu de fond, est une connerie sur Houellebecq. On fait porter sur nos épaules une charge symbolique qui n’existe pas dans nos dessins et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça." Luz

"Nous avons beaucoup de nouveaux amis, comme le pape, la reine Elizabeth ou Poutine: ça me fait bien rire" Willem

Mais tous les grands cœurs de faire la sourde oreille d'un même élan citoyen, de ne pas respecter l'esprit d'une revue iconoclaste et de lui rendre hommage d'une façon si laide et répugnante.

S'emparer de la douleur d'un autre, quand bien même elle nous touche, pour en faire un argument personnel destiné à auréoler son propre ressenti de peur ou d'indignation, est la réaction de compassion la plus révoltante qui soit. Je ne force personne à penser de la sorte, mais j'exprime là de façon rédhibitoire, mon opinion profonde. Cela me fait totalement penser au fameux « C'est pour ton bien », grand slogan d'éducateur s'il en est, pour nier la singularité et la parole de ceux pour qui l'on sait mieux qu'eux ce qu'il faut en dire et ce qu'il faut faire. Beurk !

Alors défiler parce que l'on a soudainement la trouille et qu'il faut bien un remède, oui ; parce qu'on ne sait plus quoi penser de soi dans le monde, oui ; parce que l'on veut faire un geste envers toutes les victimes, oui (encore que, en ce cas, pourquoi ne pas le faire tous les jours pour tous les assassinés du monde ? - ce serait peut-être une bonne idée d'ailleurs - Y a-t-il des victimes plus importantes que d'autres ? La réponse est fatalement oui, bien évidemment, c'est humain, même pour un parent / cf. Le choix de Sophie).

Un dernier mot encore sur ce fameux symbolisme si néfaste à mes yeux. Ma conviction est que si des religieux maladivement susceptibles, manipulés ou intimement habités, ont décidé d'assassiner des humoristes satiriques et avec eux, toute la rédaction d'un journal libre penseur, ce n'est pas uniquement pour la pertinence de leurs dessins aussi talentueux soient-ils. C'est aussi parce que notre société la première, nos médias, y ont réagi de façon polémique, s'emparant de caricatures destinées à simplement faire rire ou sourire comme symboles d'un débat politique, social et religieux. C'est chez nous, à l'époque, ici, à la télévision et sur nos ondes qu'il y a eu nombre de discussions et de déchirements idéologiques autour d'une question censée aujourd'hui si naturellement rassembler tout le monde : le droit à la liberté d'expression.

En faisant, non pas porter au-delà de leurs propos, mais dévier de celui-ci, la réelle démarche de ses auteurs, on a érigé des déconnades d'enfants (et je suis bien placé à ma façon aussi pour revendiquer une telle posture comme étant très sérieuse) en étendards politiques.

Or toute la politique, certes puissante quand on veut bien la voir, de ce genre de démarche artistique, réside dans le fait même de se refuser à être un symbole de quoi que ce soit. Ça n'est et ne doit rester qu'un dessin avec toute sa force et son impact. Les créations artistiques, en tous cas les bonnes, ne sont jamais des symboles et ne doivent pas être utilisées ainsi. Il devrait y avoir une loi contre ça. Puisqu'il est interdit de détourner les symboles de la nation (drapeau …), il devrait, en contrepartie, être interdit d'utiliser la force de l'art comme symbole social.

Faire un symbole de l'oeuvre d'un artiste, c'est assurément mal le comprendre si ce n'est le nier volontairement (cf. Sade), en faire une cible pour les imbéciles et un honteux bouclier derrière lequel s'abriter soi-même à défaut d'avoir ses idées propres. C'est aussi risquer de faire tuer l'artiste pour ce qu'il ne défend pas, en tous cas pas de cette façon. C'est aussi s'assurer de le tuer une deuxième fois, en veillant bien de la sorte à l'immortaliser et le figer dans des valeurs qu'il n'aura défendues que passagèrement ou pas du tout.

La seule unité internationale qui vaille à mes yeux est que nous soyons toutes et tous de par le monde, en possession d'un cerveau incroyable dont il faut apprendre chaque jour à se servir avec minutie sous peine d'en faire une véritable bombe, bien souvent à retardement via les générations suivantes et à notre insu.

Voilà, chers endeuillés/es, toutes, tous et les autres. J'aurai moi aussi pris le temps de marcher avec vous à ma manière. Je retourne à mes affaires ébranlées et en vrac en attendant les prochains épisodes de notre évolution commune que je souhaite le plus possible posée, réfléchie et distancée de tout slogan supposé nous souder en un grand bond émotionnel. Notre unique socle commun est ce que nous appelons notre humanité, avec ses prouesses et ses aberrations. Essayons de la comprendre pas à pas, un peu mieux, sans trop de brutalités. Je crois que d'une certaine façon nous nous y employons, pas encore tous les jours néanmoins.

Amicalement,

David Noir, artiste et uniquement artiste, déserteur des causes nationales

 

*Qu'entendre par ce mot, "peuple" : nous toutes et tous ? Les autres ? Une masse d'individus qui ne pensent plus comme des individus et que l'on peut regrouper sous une même étiquette ? Le contraire de « dirigeant » ? Les salariés de premier niveau hiérarchique ?

 

Interview de Luz :  http://blogs.mediapart.fr/blog/monica-m/100115/luz-lun-des-charlie-exprime-ses-doutes-ses-craintes-et-sa-colere

AUTOPORTRAITS

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".
Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je témoigne de là où je suis.

En bon archéologue, je crée ma ruine.

La solitude des champs de l’enfance n’est pas celle que l’on arpente épisodiquement à l’âge adulte. Cette dernière, infiniment plus consciente, est d’une autre nature. Plus « light », pourrait-on dire.

La maturité venue, les deux espèces de solitudes se côtoient, cohabitent à l’intérieur de soi, mais chacune dans sa sphère et son temps.

Celle appartenant à l’enfant, toujours emprisonné derrière la vitre de sa cage de mémoire d’où il ne sortira jamais, demeure comme tout son être, obnubilée par la lumière aperçue dans l’entrebâillement d’une porte au fond d’un couloir sombre. Elle lui donne son regard d’innocence hagarde. Ce type de regard qui semble ne pas pouvoir rendre en détail le portait de ce qu’il voit. Ce type de regard qui témoignera parfois d’un état d’hébétude, de résignation ou de colère, subjugué, pétrifié devant le flash d’un photographe. Dans ces clichés, les faces éberluées, semblables à toutes celles alentours des camarades aux crânes ronds, surmontent des corps squelettiques qui renvoient l’observateur à l’image d’une enfance bouleversante, livrée à elle-même, malnutrie, démunie. Cette enfance morbide de l’humanité, réelle ou fantasmée, nous la connaissons bien. Elle nous unit autant que l’épreuve de la mise au monde et la crainte de la mort à venir. Nous en partageons le sentiment de l’horreur destructrice d’un abandon total ou que l’on a cru tel.

Mais tout a été dit sur ce sujet en plus juste, en plus outrancier, en plus inimaginable, en plus véritablement proche de ce qui nous arrive.

Mais qu’est-ce qui nous arrive ? La vie.

Quelque chose comme une main au fil de l’eau a laissé traîner sa ligne dans le courant de cette solitude mortelle. Je suis ce fil malgré moi jusqu’à son terme, jusqu’à la place qui m’échoit.

Tous les trains m’y emmènent. Toutes les foules compressées m’y poussent. Tous les gymnases y résonnent. Toutes les aubes, encore nuits d’hiver d’écoliers m’y condamnent.  Tous les yeux croisés le temps d’un honteux frôlement de regard s’y racontent à l’identique.

© David Noir - "Les Camps de l'Amor" - Tous droits réservés.


Les camps de l'Amor - Synopsis - Informations
Journal de bord sonore - PRÉPARATION – SCRAP 2 / LES CAMPS DE L’AMOR – 2014
Scrap 1 - Elèments
Scrap 1 - Matrice

Défense du masque Ulin

Défense du masque Ulin - David Noir
Défense du masque Ulin - Performance - David Noir - #frasq Galerie Nivet-Carzon - 31 mai 2014

Entendez la voix du monstre :

#frasq

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné.

 

Comme les enfants morts nés d’une poche trop serrée

Comme les chats sans regard sous un plastique noué

Comme le papier se gaufre

Comme l’éléphant se vautre

Dans tabou redouté

 

Je ne suis pas la monstruosité annoncée

Je suis un homme

Garçon

Je suis un être humain

 

Je ne fais pas trop de chichis, de manières de mon corps exquis,

De pas maint’nant, de je t’en prie

 

Tu vois là, à présent, je suis plus belle que toi.

Je me sens étranglement bien,

Voluptueusement pachydermique derrière la barri-crade de mes défenses empiriques

 

C’est le matin, j’ai froid

Débarrassé de l’urgence de saisir ta croupe, je m’auto suffis par essence

Plaie mobile, je saigne et pourtant je survis, vie, vie, vidéo

Je dois saisir mon appareil photo

Sculpter ce safari à mes oreilles frémissantes

Je m’imprime en 3 D la mélopée de mes cris de brousse

Je cherche désormais d’où suintent mes humeurs,

Tu vois, je pleure

Mais quelle horreur est-il ?

Sois gentil, dis-le moi car moi, je ne sens plus rien là

Plus rien pour me soulever le cœur

 

Comme le papier qui se gaufre

Comme l’éléphant qui se vautre

Dans tabou

J’aime le blazer désabusé qui épaule ma masculinité depuis l’orphelinat

 

Je suis homme

Je suis un être humain

Je suis virilité mais je manque de bras pour battre l’air autour de moi

J’ai ma queue comme chasse-mouches

 

Par mon appendice je m’accroche à vos bouches

Suprême collage génétique

Je trompe ainsi mon bon public

 

Ne reste donc pas bouche bée,

On n’admire pas les éléphants si on n’accepte pas les noirs

J’ croyais qu’ t’avais compris Babar

 

Salope !

Le mot salope est tempétueux.

Il excite, au rythme des passions phalliques,

 

Salope, celui et celle qui ne demande qu’à jouir 

Aime à jouir, ne cache pas son plaisir

À quatre pattes salope !

Ton fantasme va plus loin que ça

 

Au-delà des mots, salope !

Rêve d’une vulve endiablée,

Salope, étonnante beauté,

Pourquoi l’humilié fait vibrer ?

Mais qui baise-t-on au fond de ces contrées ?

 

La honte visse son trophée dans le mur de ma fébrilité

Chasse, accours, viens jusqu’à moi

Je ne connais pas ces gens qui courent, fêtards 

Je ne connais que leurs avatars

 

J’aime le blaser respectable qui m’épaule tout au long des couloirs où je retrouve les miens pour boire

 

Bien élevé, moi je vis comme un homme véritable

Les beaux mensonges sont bannis de ma vie raisonnable

Bobard hait la vieille dame aux genoux cagneux qui supplie : « Caresse mes cuisses déformées je t’en prie»

 

Eh les fentes manichéennes, il est trop tard pour m’aimer, vilaines,

Pour accueillir en noir et blanc le turgescent tourment de ma peine   

 

Remontée en substance de la semence de mon cerveau reptilien à hauteur de mon néocortex.

Retour primitif à mes vrais instincts qui eux seuls me veulent du bien.

Oui, en vérité je vous le dis, tout pouvoir est un abus

Tout effort de conviction, un viol avec pénétration.

 

Tu es prise au piège de mon foutre gluant, salope !

 

Ainsi les braconniers violents se sont soulagés dans ma chair jusqu’en dessous de ma peau épaisse

Dans la viande de ma viande, sous la rugueuse vigueur de mes fesses

 

Sans défense des barricades, je ne donne pas cher de la dépouille de nous autres dilettantes sexuels

J’urine à profusion sur vos simagrées de dévotion, de séduction

J’éventre le premier qui doute et même si j’en meurs empoisonné, je broute le textile des nations

 

Le voile me donne des vapeurs, laïques et obligatoires.

Tant pis, mon pied imposant, racorni te servira de porte parapluie.

 

Bientôt, nous irons nous coucher dans les cimetières d’en haut,

La connaissance est un fardeau

Il est temps de mourir idiot.

 

Les pénétrables sont aujourd’hui en élevage.

Les humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes, élèvent le soumis comme les fourmis le font des pucerons.

Comme les fourmis le font des pucerons.    

 

Homme trop petit pour m’étreindre, je t’écris des mots simples pour qu’ils puissent entrer dans ta trogne.

 

Monstre heureux je ne suis pas comme toi car je me fous des choix qu’il faut faire pour mon bien.

Je fais avec mon handicap. Ç’eut pu être pire face aux chasseurs d’ivoire et d’ébène noir, qui débordent.

 

Humain, erreur du petit « a » jusqu’au grand « Z », tu t’es trompé de horde

Je te vois, jeune, filou, lointain, narcisse affamé de chair, lécher les bottes des puissants.

Je ne peux pas vouloir ta mort pourtant, mais ton espèce m’a m’oublié

Toi, tu me trahis, moi qui t’aimais, charmant.

 

Artifices et dégénérescences sociales résonnent dans ton coeur.

Tu pourris ma nature, adulte avide de vaincre et tu nuis à ceux de ma race.    

Être un homme, ce n’est pas toi et ta vie affairée.

Adulte, tu es enfant mal vieilli en panique à l’idée de te voir soupçonné d’un geste irresponsable.

 

Éducateur, gouvernant, décideur, dirigeant, mâle aux convictions fallacieuses, femelle en quête de reconnaissance douteuse,

Tu n’es qu’une bouse avec un costume autour.

 

Puisqu’on en est là ensemble, dans ce capharnaüm des horreurs, accepte cependant ma poigne dégénérée et couchons-nous de bonne heure.

 

Demain nous irons nous promener dans ton monde, faire le tour du propriétaire où t’es rien.

Que dis-tu de ce cadavre mutilé sur le bas côté du chemin ? De ce cadavre au sourire exquis ?

 

Pardon si je fais de la poésie, mais la mienne ne peut orner ta bibliothèque en teck.

Il y a cette haine qui ne peut cesser de se dire, venue de mon tréfonds millénaire

 

Mais tout ça, quelque part, tu n’y peux plus rien.

Car il faut bien manger, il faut bien jouir et aimer,

Il faut bien enfanter, il faut bien faire carrière,

Il faut bien faire passer pour des aptitudes ses connaissances légères.

Il faut bien adhérer aux lois du genre et de l’espèce.

Il faut bien obéir à tout ça.

Même si tout nous blesse

 

MLF hante encore ma nuque clairsemée, même si je ne crois guère pouvoir finir qu’empaillé par ces dames bien intentionnées

 

Aujourd’hui je vous invite toutes et tous à la ruine de mon biotope

Pour toujours et à jamais, bien solennellement devant vous, je marie la forêt

 

Retrait du masque. Visage affublé de prothèses.

 

Bonjour, bonjour les p’tits éléphants !

Alors comment ça va ce soir ?

 

Chanson

 

« Au printemps, au printemps, au printemps j’aurai 16 ans … »

Au Printemps - Marie Laforêt (1969) - Interprète : Marie Laforêt - Compositeurs : Pierre Cour / André Popp

 

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre très personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné 

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© David Noir 2014

masque ulin-public_2

... merci de votre curiosité ...

 

Journal des Parques J-9

David Noir - Cannes 1985

David Noir - Cannes 1985
En version "Homme qui venait d'ailleurs" avec mon amie Rania, la veille de "l'incident" - Cannes 1985

Comme la silhouette d’un rocher dont la forme particulière et familière émerge, m’indiquant que nous entrons dans la zone littorale, le cap symbolique de la dizaine de jours nous séparant du terme du voyage vient d’être passé. Une fin de traversée annoncée, pour commencer l’histoire sur la terre ferme, le temps de débarquer quelques jours, avant qu’elle ne poursuive ses circonvolutions dans ma tête et peut-être dans la mémoire des interprètes et de quelques spectateurs qui auront assisté ou pris part à notre passage. Les choses se bousculent donc, pas tant matériellement malgré les dizaines d’actions à accomplir encore, que dans mon esprit. L’achèvement d’un itinéraire est à la fois une ouverture sur l’inconnu et la compilation des événements passés.

Les Parques d’attraction, qu’est-ce que ça sera ? Une anecdote autant qu’un aboutissement. J’ai fait en sorte de distribuer les cartes pour que chacun/e puisse jouer la partie à la mesure de ce qu’il/elle saura miser. Rien n’aura été répété entre mes partenaires et moi, hormis ces lignes incessamment reconduites de jour en jour, constituant à mes yeux un parcours de mise en scène, une carte géographique des humeurs qui me constituent et que je pousse à favoriser chez les autres. La malléabilité volontaire des corps et des esprits est le passe-droit pour accéder aux commandes. Je l’ai dit, je donne tout à condition qu’on me comprenne. Je n’exerce pas de contrôle sur l’exécution des ordres. Ce n’est pas une affaire de confiance, mais un principe de réalité. La confiance est là au départ, dans l’engagement que je propose. Reste à passer l’épreuve. Il n’y a pas de jury à ce concours. Un miroir brisé, tombé au sol, dont quiconque peut saisir les morceaux suffira à tenir cet emploi. Le pivot de la grande psyché a cédé sous son poids et les rotations trop nombreuses autour de son axe. Mes débris ne sont pas aptes à être recyclés en verroteries. Trop tranchants, trop petits, ils ne sont que ce qu’ils sont. Des reflets d’images fragmentées, qu’il faut incliner savamment à la lumière pour y lire un quelconque dessin. Leur nombre n’est pas un problème. Il y en a suffisamment pour tout le monde et au-delà. Chacun/e verra s’il/elle trouve un emplacement adéquat à la forme de chaque pièce du puzzle, dans les zones où le verre est manquant et dont les limites de l’espace, géométriquement accidentées, pourront l’accueillir, à l’intérieur du cadre de sa propre glace fissurée. La mosaïque qui en résulte in fine est le rôle.

Avec pour seul guide, cette image composite, il s’agira de partir à l’aventure et tenter de dégager momentanément de son rouet, le fil de son existence au profit des scènes qui passent à sa portée. C’est ce que le langage courant nomme « se prêter au jeu ». Que chacun/e se rassure, comme il est dit, ce n’est qu’un prêt. Vos costumes d’hommes et de femmes, intacts, les poches non fouillées, vous attendront sagement au vestiaire. La vie déguisée, pour exigeante qu’elle soit, ne réclame pas le sacrifice de vos peaux. Elle n’impose que la candeur du regard. J’ai eu l’occasion d’en aborder le sujet et le répète, la candeur, suivant ma vision, ne fraye pas avec la naïveté. Elle est disposition de l’esprit reformant le canal originel de la perception, là où la seconde n’est que bêtise satisfaite attendant d’être éclairée de la lumière de l’intelligence. Nous regorgeons malgré nous bien assez de sa matière stockée en surface comme de la mauvaise graisse, pour ne pas s’arrêter à sa texture commune et aller plutôt puiser dans les limbes. Une fois ces quelques efforts accomplis, il n’y a plus qu’à laisser se mouvoir l’animal hybride, suturé par l’âme de Mary Shelley et chevaucher sur ses épaules, du haut de ce qu’il faut conserver de conscience pour que l’histoire advienne. C’est ainsi que je crée et écris ; c’est ainsi que je vous propose de vous joindre à cette visite de quelques heures en territoire épique, en habitant le corps de votre propre centaure.

J’ai obtenu de haute lutte mon dernier déguisement d’enfant à l’âge de onze ans. Acheté à la hâte le jour de mon anniversaire, ce fut une panoplie de Davy Crockett. Je me souviens du contexte et de l’objet comme si c’était hier. La grande boîte de carton, ouverte en façade, mettait en vitrine son contenu à travers un film plastique transparent, comme il en allait naturellement pour les jouets de ce type alors. Il devait être sept heures moins dix, ce 17 février 74 et le magasin était sur le point de fermer ses portes. Ce facteur s’ajoutait à l’ambiance difficile de ce début de soirée et renforçait la pression par le compte à rebours des dernières minutes qui s’égrenaient. J’étais en proie aux larmes et à l’hystérie depuis quelques heures déjà. D’un ton grave et anormalement solennel, mes parents embarrassés, étaient venus m’annoncer en fin d’après-midi, qu’étant désormais « grand », je devrai, à dater de cette année, renoncer à choisir un déguisement comme cadeau et mettre fin à une coutume devenue rituelle, pour opter pour un jouet de mon choix d’une nature plus éducative. L’audition du verdict déclancha sans délai, une crise mémorable, en tous les cas pour moi qui en fut le sujet. À force de souci pédagogique, mes parents, qui auraient sans doute mieux fait passer l’affaire en essayant de me présenter les choses comme une extension de mon univers ludique, avaient mis malencontreusement les pieds dans le plat en parlant d’éducation. M’apercevant de la manœuvre grossière, j’étais entré en rage autant qu’en un déferlement de suppliques comme si ma vie en dépendait. Je ne me trompais pas d’ailleurs. Il fallait défendre mes acquis mordicus. Qu’est ce que cette horreur de préoccupation éducative venait foutre dans le plaisir privé de mon anniversaire ? De quoi se mêlaient-ils, eux, supposés me protéger, en jetant un pavé aussi lourd dans la mare de mon enfance, qui trouverait bien elle-même le jour, la saison la plus adéquate, pour déborder en une rivière vers l’âge adulte ? J’étais sidéré, estomaqué, en colère plus que je ne pourrais le dire et par-dessus tout, souffrais atrocement comme si on m’avait annoncé ex abrupto mon entrée dans un orphelinat. Je tins bon ; hurlant, roulant par terre en me cognant contre les pieds du lit de ma chambre où on était venu m’annoncer la nouvelle. Bérénice apprenant de la bouche de Titus qu’il était résolu à se séparer d’elle au nom de la raison d’état n’aurait pas donné meilleur spectacle. « Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner » semblait me dire mon père. Sur qui, sur quoi, pourquoi faire ? Je ne comprenais rien à ces raisonnements qui me clamaient de quitter l’asile de mon enfance et ne voulais rien en entendre. Las et sans plus de cartouche, mes parents abandonnèrent la partie. Je m’étais bien battu. Mais l’heure tournait et nous n’avions que le temps de monter en voiture et filer jusqu’en ville avant qu’il ne soit trop tard. Trop éprouvé, je n’allais pas jusqu’à crier « Plus vite, chauffeur, plus vite ! » à mon père, comme lors du dénouement dramatique d’une romance, où la fraction d’une seconde perdue peut définitivement faire échapper la chance de saisir le bonheur, mais je serrais les dents à chaque virage, ne comprenant pas pourquoi la route n’avait pas été tracée plus droite. Enfin, nous arrivâmes. Les lumières étaient encore allumées à l’intérieur de la boutique et les portes de cette caverne d’Ali Baba s’ouvrirent à nous sans besoin d’un sésame. J’étais sauvé pour cette fois, mais doutais fort de parvenir à gagner l’affrontement prévisible de l’année suivante. En effet, je sus que je contemplais là, tout baigné de lumière, l’ultime costume de matador que j’enfilerai pour faire face aux chimères de mon imagination, jusqu’à leur mise à mort, cent fois renouvelée.

Le temps nous pressant, un rapide coup d’œil me fit choisir d’emblée les vêtements du courageux trappeur. J’avais découvert justement la bataille de Fort Alamo quelques jours auparavant, à travers le film de John Wayne à la télévision. Est-ce là que je rencontrai, incarné par Richard Widmark, pour la première fois, Bowie, sous les traits du colonel célèbre pour l’usage de son couteau et qui inspira son nom au chanteur ? Je n’en ai pas souvenir, mais c’est assurément le cas, puisqu’il est un héros notoire du film et du siège de ce fort qu’il défendit et où il laissa sa vie, comme tous les texans pris au piège de ces murailles, ce jour de mars 1836, face aux mexicains. Ce dont je me souviens en revanche, c’est que le film m’avait fait forte impression, mélange de terreur des combats et d’admiration pour les guerriers. Plus trivialement, je me disais que cette magnifique tenue en faux daim, avec toque de fourrure et armement complet, dont une réplique du fameux Bowie knife, m’irait parfaitement. Le nom du personnage qu’elle illustrait sonnait à mi-chemin entre un futur David pas encore adopté et la nourriture croquante d’un boxer, poussé hors de ma vie par les bons soins de ma mère et dont le deuil ne faisait que commencer. Il me convint également. Plus qu’un chèque à signer pour mon père, semblant finalement plus heureux de me faire plaisir que de sortir vainqueur de son rôle de précepteur, et l’affaire était dans la boîte.

Je passe sur le contentement retrouvé, les remerciements et les essayages, seul à seul avec moi-même et la silhouette de celui dont la chanson de la série télé éponyme résonnait à mes oreilles et dont je reprenais gaillardement les strophes et le refrain :

« Y'avait un homme qui s'appelait Davy, il était né dans le Tennessee. Si courageux que quand il était petit, il tua un ours du premier coup de fusil. Davy, Davy Crockett, l'homme qui n'a jamais peur. »

Magie des déguisement, il suffisait d’en passer un ; aussi longtemps que l’on croyait au rôle, on héritait des qualités du personnage qu’il était censé vêtir d’ordinaire. Et dire qu’on avait voulu me priver de pareilles défenses ? Quelque chose me disait que tôt ou tard, il faudrait à nouveau user des avantages protecteurs de vivre dans la peau d’un autre. Pour l’heure, je ne quittais plus, même pour dîner, la toque en fourrure magnifiquement reproduite, ornée de sa queue de raton laveur.

Ceux/celles qui ont fait le choix officiel d’abandonner les oripeaux de l’enfance avalent difficilement qu’on veuille, en grandissant, en conserver les atouts. La panique et même la colère parfois, les saisissent soudainement devant l’obstination à ne pas céder face aux arguments de la responsabilité sociale. La crise a changé de camp. Les vieux enfants savent garder la tête froide devant les déchaînements grotesques des adultes belliqueux. Il en est chez qui le réflexe de rage incontrôlée devient coup de poing donné sans avertissement préalable. J’ai rencontré l’un d’eux, un jour de mai 1985, sur la Croisette, à midi « tapante », pendant le festival de Cannes. Ils étaient en fait trois arrivant en sens inverse. Mais c’est celui dont le poing fermé me frappa au visage dont je me rappelle encore les traits et l’allure. Grand et dégingandé, portant bombers et casquette à l’arrière au sommet de son crâne de skinhead. Son regard charbonneux accrocha le mien, une dizaine de mètre en avant. Je pus lire la haine se forger dans sa pupille à cette grande distance et dès lors, un fil tendu, incassable, nous relia. Comme entraînés chacun par le mouvement d’un moulinet de canne à pêche qui nous aurait hameçonnés, nous nous attirions l’un l’autre, aimantés par l’intermédiaire de ce lien invisible, solide comme du nylon. Je vis le bras fléchir en arrière pour préparer sa détente et le coup partit avec la fulgurance amplifiée d’un ralenti de cinéma, traçant sa trajectoire au cœur de la ville qui en était le temple. Aucun souvenir de l’impact. Je partis en arrière, projeté sur le sol, devant les festivaliers en train de déjeuner en terrasse. Changement de décor. La conscience vague de la suite de la séquence ne me revient qu’à partir du moment où je me retrouve à quatre pattes sur le terre-plein séparant les deux voies du boulevard. J’ai vu arriver sur moi les deux comparses de l’échalas. Et puis plus rien. Aucun souvenir précis jusqu’à celui de me retrouver déprimé et choqué dans la salle de cinéma où nous avions initialement l’intention de nous rendre, mon amie et moi. Je crois que nous avons vu « Les enfants », un très beau film, hors compétition, de Marguerite Duras, mais ne suis pas certain que ce soit ce jour là. Ce que je sais, c’est que mon amie, Rania, avait tenu tête aux trois abrutis qui m’avaient agressé. Elle en avait récolté une claque, mais n’avait pas pour autant ravalé ses insultes à leur intention. C’est sans doute à elle que je dois que la situation n’ait pas empiré davantage. Je lui en suis, à ce jour, toujours reconnaissant. Pas seulement qu’elle m’ait épargné un massacre, mais qu’elle ait eu le geste spontané de s’interposer, comme en réaction naturelle à l’injustice de la situation. Est-ce son origine libanaise et l’histoire de son pays qui favorise en elle ce courage ? Je me suis posé la question, mais outre un certain rapport concret à la notion de combat, vécu de l’intérieur, c’était de toutes façons, son tempérament propre et ses qualités d’audace qui l’avait fait agir si lucidement. J’avais là un bel exemple de bravoure à saisir qui m’avait fait défaut dans mon éducation, trop préoccupée de vouloir m’inciter à un développement rationnel en me faisant abandonner ce qui me faisait rêver, plutôt que de m’éveiller aux réalités du monde en me présentant en plus et non à la place, les outils propre à assurer ma défense.

L’abruti et ses acolytes m’avaient attaqué sur une impulsion, ulcérés par mon aspect. Précautionneusement maquillé, les cheveux teints, aussi élégamment vêtu que je pouvais l’être, comme c’était mon habitude à l’époque, ma dégaine et ma mine ne leur étaient pas revenues. Outre le coup porté, une interjection de la bouche de l’agresseur apparemment effaré : « C’est quoi ça ?! », m’avait informé sur le problème d’identification que je lui posais. « Qu’est-ce » que j’étais donc et quelle réponse lui et son imaginaire limité pouvait-il y apporter ? La seule dont il fut capable fut de laisser s’exprimer sa pulsion violente. Sans doute avait-il été privé plus tôt que moi encore, de pouvoir chercher qui il était à coup d’essayages intempestifs. J’ai cru longtemps, tout comme lui peut-être, que c’était les signes apparents d’une sexualité ambivalente auxquels il s’était senti obligé de réagir comme à une provocation à son intention ou pire encore, comme à un reflet désastreux de sa propre image. C’est en effet l’analyse la plus facile à fournir et tout le monde - en fait personne, car, hormis Rania qui l’avait vécu, personne dans le petit groupe de cinéphiles en vadrouille que nous étions, ne sembla comprendre la gravité de ce qui nous était arrivé - personne donc, ne chercha à se satisfaire d’une autre explication que celle d’une homo-bi-phobie malheureusement répandue. L’affaire était ainsi close. Je m’en laissais convaincre et dû m’en satisfaire, bon gré mal gré, les années qui suivirent durant lesquelles je vécu avec.

Aujourd’hui, je sais que derrière le prétexte homophobe, tout comme celui de la violence faite aux femmes ou de tout autre racisme primaire comme ils le sont tous, se cache la haine de l’enfance persistante. Elle contient la détestation viscérale de tout ce qui peut être considéré de façon superficielle comme non phallique et de ce fait, voué à la soumission à la puissance des démonstrations de force. Ce sentiment est en fait grandement partagé, y compris chez les dragueurs les plus inoffensifs et les gens de pouvoir de la plus microscopique administration. Le présumé « soumis » est à sa place quand il peut être dominé sans contrepartie, quand il/elle obéit aux injonctions sans faire valoir son refus de se conformer au valeurs dominante du moment. Plus loin encore que l’homophobie, la misogynie, la pédophilie, l’abus et la violence commis sur les handicapés - y rajouterais-je le rejet qu’inspire une certaine catégorie d’artistes qui contient toutes les caractéristiques honnies à travers les exemples précédents ? - dont l’actualité ne cesse de retentir, il y a dans le noyau primitif de toute haine fondamentale, la volonté d’éradiquer ou de mettre hors d’état d’expression spontanée l’enfant qui n’a que trop duré, en soi et chez les autres. Dès l’adolescence, les enfants eux-mêmes, en pleine mutation, se trouvent pris dans ce syndrome qui oblige à se définir d’un côté ou l’autre de la barricade. Personne n’y échappe et on trouve des représentants de tous les types évoqués, de part et d’autre de cette frontière imaginaire. Déferlent alors dans les esprits troublés, la ribambelle des archétypes de ce qu’on doit être pour ne plus être assimilé à cette « race » d’inférieurs à laquelle appartiennent celles et ceux qui ne font pas le choix du seul déguisement sinistre auquel ils refusent un cintre dans leur garde-robe.

Curieux détail au regard de la violence du coup, je n’eu jamais aucune trace physique de mon agression. J’emploi un adjectif possessif, car c’est effectivement à moi que revient le privilège d’en avoir été la cible. Je le dis sans humour, mais non sans regret de savoir si la suite de ma vie eut été autre si le destin m’avait évité cette sale confrontation. Toujours est-il et je le dis à mes agresseurs, si par un extraordinaire hasard, fruit de l’évolution et de l’apprentissage de la lecture, l’un d’eux se reconnaissait dans cette description, mon maquillage, bien qu’ayant disparu au quotidien, a tenu le coup en tant que bouclier protecteur de mon être. Si mon identité a changé, ce n’est pas sous le coup porté, mais par l’observation du statut primitif de la réalité des hommes. Rien n’est autorisé en dehors des tracés délimités au sol ou dans l’espace et bon nombre se tiennent les coudes pour qu’il en soit ainsi. On ne peut vivre libre et sans protection sur tous les fronts tant qu’on dispose de trop peu de pièces d’artillerie prêtes à faire feu du haut des murs de son fortin. L’important est de concentrer ses forces en un endroit délimité précis pour gagner quelques libertés décisives, propres à délivrer plus tard, chemin faisant, les atouts qui font de plus vastes conquêtes. D’ici là, tout travail méritant salaire, mais étant limitativement pourvu en sonnants et trébuchants, j’invite chacun/e, en bon barbare des origines, à se payer sur la bête, le temps d’un détour aventureux au pays des imageries fantaisistes.

Journal des Parques J-13

Les dents de la mer
Roy Scheider prêt à faire exploser la bouteille d'oxygène dans la gueule du requin - "Les dents de la mer" (Jaws) - Réalisation Steven Spielberg - 1975 - Scène finale

Extirpés de la nuit animale, notre pire cauchemar est de redevenir une proie.

Je me souviens de Jaws. Rien que le titre que je ne comprenais pas, mais dont je voyais la calligraphie dans les revues, en petits caractères en dessous de la traduction française plutôt libre, « Les dents de la mer », en disait long tout en étant si court. Ce mot énigmatique était un de ces détails étranges et inquiétants à mes yeux, que j’allais prélever au cours de mes explorations, à la surface de la reproduction de l’affiche dont je disposais. Là où, nous utilisions cinq mots, l’anglais se suffisait terriblement efficacement d’un seul. Le prononcer à partir de la consonance DJ’ du "J", me donnait l’impression de simuler l’ouverture de la gueule béante du requin et tout à la fois, me faisait entendre par sa brièveté et sa finale en un « S » tranchant comme un Z, le claquement implacable de cette mâchoire si bien synthétisée par ces sonorités anglo-saxonnes ; sans même parler du « W », symbole littéral, s’il est besoin de le dire, des dents en rasoirs à lui tout seul. Restait le « A », unique voyelle, faux moelleux de la muqueuse interne de la bouche grande ouverte, qui donnait l’ampleur et prolongeait le son. 4 lettres pour 38 ans d’angoisse. Ainsi se noue irrémédiablement des particules de sens à l’imaginaire en formation. Redoutable constat d’une macule qu’aucun solvant de la mémoire ne pourrait plus jamais dissoudre. Unique solution, délaver ces tâches malades jusqu’à ce qu’elles passent de la surface à l’envers du tapis. Autant dire qu’à l’âge « avancé » que j’avais alors, le refoulement, piètre emplâtre des apparences, pis-aller de guérison, ne serait plus possible. Le titre, couleur sang rendait presque l’image terrifiante de l’affiche superflue. Scrutant avec dégoût et fascination la vignette sur le papier glacé, je me perdais dans ses détails, ayant été préparé et happé bien plus tôt encore par le titre français, la première fois que j’en entendis parler à l’école. Comme une relique maléfique, le poster miniature reproduit dans le magazine s’adressait à moi et je ne pouvais m’en défendre. Qu’est-ce que c’était donc que ces dents dessinées comme des poignards qu’on aurait rapidement découpés dans la tôle ? Combien de mètres pouvait bien mesurer le corps de ce monstre surgissant comme le pied vertical d’un T, à angle droit avec celui de sa victime qui nageait sans se douter de l’affreux sort qui l’attendait ? Impossible à dire. Des dizaines semblait-il. Graphiste et réalisateur avaient bien réussi leur coup. Le temps en suspend et l’événement qui allait advenir étaient capturés tous deux dans l’image. La regarder encore et encore ne cessait d’associer dans mon inconscient, celle d’un animal véritable - qui tout aussi dangereux qu’il fut, demeurait pour moi jusqu’alors, un prédateur au même titre qu’un lion ou un alligator – et la figure d’une chimère terrorisante, juste suffisamment éloignée du réel, pour que sa déformation suscite l’épouvante à la seule vue de son portrait sur une affiche. C’en était fait de mon sommeil pour les mois à venir, de mes joyeux étés à la mer et de mon regard d’enfant passionné de zoologie, sur les créatures marines. L’impact fut décuplé quand, durant la semaine précédant sa sortie, un exemplaire original de bonne taille, placardé sur une planche soutenue par un pied de tréteau devant le cinéma pour annoncer l’arrivée prochaine du film, ne cessa plus à son tour, d’accrocher nos regards et de hanter nos pensées. Moi et plusieurs autres garçons et filles entre 12 et 13 ans, nous y arrêtions chaque fois que nous revenions de cours. Après un bouche à oreille nourri qui avait dû surgir bien avant, dans le champ de notre cinéphilie en herbe, l’addiction fut totale pour nous toutes et tous dès le premier jour où nous vîmes l’image en taille réelle. Tout dans cette illustration la rendait iconique. On l’aurait pu croire sainte pour qu’elle nous fascine autant ; tout en elle était diabolique et nous enchaînait plus sûrement que n’importe quelle promesse de paradis. La prescience d’une terreur nous avait captivés par avance ; en quelques jours, la peur fantasmatique d’un réel annoncé fit de nous des zombis. Devenus monstres à notre tour, nous n’avions plus qu’une hâte, que les bobines soient enfin projetées dans la salle et déroulent pour nous la lente agonie de notre insouciance. La semaine passa comme une fraction de seconde autant qu’une éternité. Nous n’en pouvions plus d’attendre. Nous n’en pouvions plus de craindre ce qui n’était toujours pas là. Arriva le grand jour du baptême satanique. À 14 heures pétantes, nous étions en possession de nos tickets d’entrée. Quelques minutes plus tard, nous occupions un rang entier dans une salle bondée de jeunes gens de notre âge ou à peine plus vieux. Un spectateur non averti aurait pu croire s’être trompé de salle et repartir, pensant qu’on aller y projeter un Disney. Il n’aurait pas été si loin du compte ; en fait d’animation, nous allions être mis face à du jamais vu. Du factice grandeur nature, du démon à la hauteur de nos espérances, de l’horreur comme on ne l’aurait jamais imaginée.

Le pire bien sûr, était que nous savions tout cela par avance. Nous étions là pour vérifier notre intuition. Nous n’allions pas être déçus.

« Qu’allais-je donc faire dans cette galère ? » Je ne connaissais pas encore Molière, mais une réplique approximativement du même tonneau, traversa mon esprit une fois que je que je me trouvai pris en sandwich entre mes deux copines préférées de l’époque. Elles s’étaient assises de part et d’autre du petit gars fluet que j’étais, comptant sans doute se raccrocher à moi quand les scènes seraient par trop insoutenables et déjà, quand le générique fit suite à l’inconséquente légèreté des pubs, leurs ongles se mirent à me labourer la chair des avant-bras. Nous étions en juin de l’année 75. La chaleur était déjà forte dans le Var et le cinéma ne possédait pas de climatisation. Avant même que la séance ne commença, j’étais déjà en eau, les bras nus et rougis par la poigne des filles, freinant pourtant autant qu’elles le pouvaient leur hystérie naissante. Je sus alors que je venais de m’embarquer pour vivre de sales quarts d’heure en perspective. Je ne décrirai évidemment pas le film, dont le succès fulgurant dévora une génération entière de tous nouveaux spectateurs. Rien ne vint démentir mon sentiment aisément prémonitoire. Du début à la fin, de la première attaque, qui ne constitua pas un soulagement de la tension, bien au contraire, à la dernière note de musique, la séance fut atroce. Je sortis chancelant de la salle avec mes semblables, après deux heures de torture digne de celle infligée par le traitement Ludovico à Alex dans "Orange Mécanique", à l’affiche trois ans plus tôt dans la même salle, mais que, trop jeune, je n’avais bien sûr pas encore découvert.

Nous ne disions rien ou presque sur le chemin du retour. Certains, modérément hâbleurs, ponctuaient le silence de quelques blagues morbides. Pas de quoi faire esclaffer de rire notre petit groupe sous le choc. Nous nous quittâmes sur des sourires maladroits, chacun/e repartant chez lui/elle, chargé/e comme moi, je suppose, d’une boule à l’estomac qui se résorba en un secret honteux quand il fallu dire deux mots du film à nos parents respectifs qui, bienheureux, s’en contentèrent. Assis sur mon lit, seul dans ma chambre, je pus enfin souffler. Me détendre serait un trop grand mot. Je n’étais pas sportif et n’avait aucun dérivatif physique par lequel l’épuisement aurait pu me laver un peu de l’empreinte de la morsure du squale infernal. Une fatigue moins saine m’assaillit. Je restai ainsi en légère catalepsie de la fin d’après-midi jusqu’à l’heure du dîner où, heureusement, le sujet ne refit pas surface. Il n’en était pas moins là, comme un poison actif et lent, faisant des tours de manège dans mon corps et mon esprit. Je ne tardais pas à aller me coucher. La nuit ne fut pas agitée. Mon corps, qui me semblait peser une tonne, s’enfonça dans l’épaisseur du matelas et le sommeil s’empara de moi d’un seul coup. Levé tôt pour repartir en classe, mon premier réflexe fut de jeter un coup d’œil à ma revue pour m’infliger une dose de ces images terribles, parmi lesquelles deux ou trois photogrammes du film. La revue en question se voulant magazine de vulgarisation scientifique faisant corps avec l’actualité, le reste des photos représentaient des requins bien réels, dont naturellement le fameux grand blanc, héros malgré lui, qui arborait sa denture très spéciale et si spectaculaire sur plusieurs clichés. Inévitablement, une impressionnante pleine page faisait la part belle au résultat d’une célèbre attaque, montrant un homme dont le flanc offrait une blessure béante incroyablement nette, comme tranchée au couteau. Le reste du torse, l’épaule et un de ses bras, étaient eux aussi largement perforés à distance régulière, en un monstrueux pointillé de puits coniques ouvrant sur la chair sanglante, comme si un équarisseur avait scrupuleusement suivi le tracé d’un dessin préalable. Le fait d’avoir vu la fiction peu de temps avant, redoubla l’impact déjà très vif de cette image, capture de la réalité, en lui donnant une force surnaturelle supplémentaire. La bête de cinéma existait bien dans la vraie vie. L’homme s’appelait Rodney Fox. L’attaque dont il fut la victime finalement « chanceuse », survint en 1963, année de ma naissance. Cette coïncidence me frappa, me demandant alors, à travers mon esprit romantique propre à s’infliger d’insolubles questions tragiques, si je devais, par des prières adressées au destin, le supplier de s’enrouler à rebours douze années en arrière, pour que cela n’arriva pas et que je pus échanger ma venue au monde contre l’effacement de l’accident traumatisant de cet homme. L’identification, fruit du cinéma d’Hollywood fonctionnait à merveille, m’insufflant des idées telles que je souhaitais ne pas être né pour que jamais une telle horreur ne m’advienne. Pourvu d’un sang froid incroyable, Rodney Fox, après un corps à corps acharné avec un animal sûrement trois fois plus grand que lui, avait réussi à échapper aux mâchoires prêtes à le déchiqueter. Un reportage me le fit plus profondément découvrir des années plus tard, montrant un homme tout entier dévoué à la cause du sauvetage des requins et en particulier, de l’espèce de celui qui avait failli le dévorer. Rédemption extraordinaire de son ancienne vie de chasseur sous-marin ; si miracle il y avait, au-delà de l’issue de son aventure unique, c’était bien dans ce revirement total, dans cette prise de conscience imprévisible lui intimant de cesser d’être un tueur pour entrer dans les ordres sous la bannière de la protection de ces majestueux prédateurs marins. Malgré cela et la compréhension intellectuelle que je peux en avoir, quelque chose en moi de sans doute trop faible ou inabouti, continue de me laisser sans voix devant le spectacle d’une pareille évolution au cours d’une vie. Sans doute est-ce dû à la faiblesse de ma foi qui ne peut s’attacher à aucun objet de croyance hormis la certitude de la mort. Pas si simple, venant de là et frappé de stupeur face à l’inéluctable depuis mon plus jeune âge, de se convertir à des religions marquées par davantage d’espérance. Je n’en veux pas vraiment, du coup, aux intégristes dont je perçois l’impasse autant qu’elle m’inspire de rejet. Il reste en effet peu de voies, hors un athéisme sans espoir. Le panthéisme qui aurait pu m’attirer, a fait, par son jusqu'au-boutisme, que la vie d’un Christopher McCandless tourne court ; d'un autre côté, les religions monothéistes me semblent fourguer du Dieu en kit en faisant passer la pilule comme une extasie merveilleuse, par la vente sur plan d’un hypothétique Au-delà. Hélas, rétif aux doctrines politiques, mêmes revêtues du voile de la ferveur religieuse, je ne suis pas client. Autrement plus fantaisistes, les polythéismes antiques - il faut dire que je ne connais rien à l’hindouisme actuel, ni ancien -  offrent un peu plus de souplesse. Malgré cela, je me vois assez mal faire des offrandes à Zeus. La famille comme un temple, même laïc, n’a jamais été un horizon véritablement tentant à mes yeux et le libertinage, ancienne version du consumérisme matérialiste, même si j’en défends les valeurs de liberté, n’est pas mon aventure quotidienne. L’art quant à lui, ne m’impressionne plus qu’à de rares occasions. Finalement, sans que cela constitue réellement une croyance, seule la nature mystique du héros, dont je n’ai aucun attribut, ne laisse pas de me fasciner. C’est le seul être tangible, qui à travers de rares cas, d’une certaine manière, fiche une bonne raclée à la mort, dans ses manifestations intempestives et trop pressées d’advenir. De ce point de vue, autant le long métrage de Spielberg, que je ne remercie pas, se complaisait dans des fantasmes horrifiques, autant l’histoire de Rodney Fox - même si nous serions, je pense, bien peu nombreux/ses à faire preuve d’une telle combativité dans une situation identique - nous transporte dans les hautes sphères des combats symboliques. Tout n’est donc pas perdu d’avance face à des puissances dont le déploiement nous dépasse infiniment. Saint Georges, bien que n’ayant pas existé, se joint aux luttes bien réelles des résistants/tes ayant surmonté l’épreuve de la confrontation au mal. Je doute que, comme le plongeur courageux, ils/elles aient été pris de compassion pour leurs bourreaux une fois sorti/es de l’enfer, mais - c’est là où heureusement, une entrave salvatrice est possible à opposer au délire qu’entraîne la peur fantasmatique – ils/elles surent trouver sûrement assez de force en eux pour ramener l’image du tortionnaire, mise en scène pour susciter l’épouvante et la perte de contrôle, à celle plus réaliste d’une bête humaine ayant ses limites autant que le puissant requin.

La force réside donc en nous-mêmes et le courage est l’opération qui consiste à la faire surgir malgré la terreur qui, nous saisissant une fois remis en situation de proie, se tient là, toujours prête à nous terrasser. C’est deux ans après la sortie des « Des dents de la mer » qu’un nouveau genre, venu de l’univers ludique des maquettes et non plus des créatures grandeur nature héritières de King Kong, apparût pour venir, à travers un épisode pionnier, nous rappeler cette formule magique. Cette optique fringante et adolescente arrivait pour nous offrir quelques outils aptes à faire fermer sa grande bouche à Jaws. Avec pas mal d’efforts et quelques combats à coup d’épée laser, la force serait avec nous. La question n’était plus de survivre, mais, se défiant du côté obscur, de pencher du côté du « bien », où, si on ne gagnait pas à tous coups, mourir débarrassé de la peur n’était désormais plus une utopie. Nous entrerions joyeusement bientôt dans la décennie 80, parenthèse en forme de jouet avant les conflits internationaux de la fin du siècle, où incroyablement, les visions de Georges Lucas s’avéreraient particulièrement représentatives. Monde séparé entre bons et méchants, rais de lumières vertes zébrant le ciel des combats, « Star Wars » semblait inspirer la guerre du Golfe dans l’esthétique de ses images. Le grand public ne se doutait pas encore du virtuel et des images de synthèse ; pour l’heure il savourait la SF nouvelle génération et son humour droïde. Déjà loin derrière, échouées sur le banc de sable des années 70, les monstres de carton-pâte avaient fini leur carrière. Jaws s’en était sorti de justesse.

Bizarrement expédié du scénario sous la forme d’un gigantesque plat de sashimis éparpillé sur des centaines de mètres, la grande gueule et ses centaines de dents rangées en ordre de bataille, s’étaient désintégrées sous la déflagration de l’explosion, douteusement improbable, d’une bouteille d’oxygène balancée par un Roy Scheider en pleine forme, bien qu’à la limite de sombrer. L’invraisemblance de cette fin en queue de poisson (je n’ose dire en eau de boudin), laissa même Peter Benchley, l’auteur du livre, sur sa faim. Une certaine morale voulait être sauve pour ne pas laisser le public de grands spectacles à la traîne, dans le sillage des deux survivants - un des héros étant remonté à la surface après avoir réussi à se mettre à l’abri derrière un rocher du fond. Mais le happy end scénaristique a eu du mal à prendre pour les plus fragiles psychiquement et pour ma part, il ne m’est resté qu’une litanie de carnages devant laquelle le dénouement miraculeux n’a eu que peu de poids pour me sauver de l’angoisse persistante.

Ce sont les risques, parfois mal évalués, de la vie de spectateur. Des années plus tard, je découvris le jeu vidéo et quoi qu’on ait pu dire de la violence récurrente certaine des jeux de combats et autres beat them all, la latitude offerte par le medium vidéoludique à travers ses multiples genres, m’apportât et continue de m’apporter d’immenses plaisirs autant que de découvertes. Je ne renie pas pour autant les chefs-d’œuvre de mon panthéon personnel qui m’enchantèrent au cinéma et parmi lesquels figurent d’ailleurs nombre de films d’épouvante, mais je dois aux mouvements du joystick  - comme la traduction littérale de son nom suggestif (bâton de joie) l’indique - la découverte vivifiante de pouvoir parfois, selon les titres, m’évader complètement pour un temps hors de l’histoire imposée, comme c’est le cas dans certains RPG (Role Playing Game) et errer à plaisir en y découvrant des petits jeux mis en abyme au cœur du jeu lui-même, ainsi que d’autres quêtes annexes. Cette possibilité unique dans une fiction, hors sa propre rêverie, m’a d’emblée interpellé lorsque j’ai eu progressivement et sur le tard, l’occasion de découvrir ces univers. J’y ai retrouvé la familiarité de ce que permet la scène ou l’opportunité  d’errance propre au regard donné à la énième vision d’un film que l’on chérit et dont il n’est plus nécessaire de suivre pas à pas l’histoire. Ces ballades latérales, décriées dans les productions « sans maîtrise » scénaristique, ont fait pour moi le charme de nombre de visionnages de films déclarés ratés et sans attrait.

L’art du scénario est une discipline ambiguë dont l’enseignement me crispait déjà fortement à l’université de cinéma, quand la majorité des étudiants y trouvaient les clefs du talent narratif alors que je m’énervais contre les clichés et astuces du genre. Pour quelques Hitchcock, informaticiens du sens, combien de faiseurs aux ambitions de supermarchés ? Je vois encore aujourd’hui, dans ma résistance aux histoires, des similitudes avec un dégoût pour les éducations subjectives portées au rang de dogmes, eurent-elles l’incidence momentanée d’un film. Méfiance pour les contes à se réveiller la nuit ou à ne plus dormir du tout, car comme pour moi, dans le cas de Jaws, ce n’est pas le premier soir suivant l’impact qui fait foi, mais bien les décennies postérieures. Une grande exception est à mettre au crédit des mythes qui, à la différence des cultes, ont su prouver leur bénéfice au-delà du choc de la surprise, pour s’avérer des compagnons de route plus fréquemment protecteurs que néfastes, par la globalité objective qui permet à la libre interprétation d’être. Différence notoire entre totalitarisme des points de vue alignés sur un axe et latitudes périphériques autour d’un phénomène. Les deux formes de transmission se croisent, tant dans l’éducation des masses, que dans la culture du même ordre. Le héros que nous abritons est-il capable de se défaire de l’emprise carnassière des pressions populistes ? Les traces sanglantes encore fraîches de l’histoire récente, n’en donnent pas véritablement la preuve. Peut-être qu’un tour, de temps à autre, du côté des mythologies profondes et des fantaisies ludiques plutôt qu’une immersion dans l’éternelle production d’anecdotes dramatiques, nourrirait plus richement d’exemples de haute stature, nos quotidiens fragiles d’incertitudes ? Encore faut-il que leur traitement soit à la hauteur. Mais comme on dit, à chacun/e ses goûts, n’est-ce pas ? Tous ont leurs vertus s’ils parviennent à nous aider à nous définir.

Sortir vainqueur implique au moins de ne pas s’être trompé de combat.

Journal des Parques J-14

Médée-Guenon par David Noir
Médée-Guenon par David Noir - "J' n'attends plus rien" d'après Fréhel - Paroles: Guillermin. Musique: Malleville, Cazaux 1933

Comme un cheval sur le halage, trime et tombe au cours du voyage

La première image qui me soit venue instinctivement quand je me suis mis en tête de créer sur scène le premier épisode de La Toison dort en 2007, dans un lieu de création de Montreuil fièrement nommé La Guillotine, à l’invitation de Philippe-Ahmed Braschi, fut celle d’une guenon anthropomorphique aux attitudes mélodramatiques. Carré de cheveux tirant sur l’aubergine, petite robe simple et droite, collier et breloques aux poignets, je la voyais, crispant ses mains de part et d’autre de son visage simiesque, animé d’un regard, tour à tour vif et chaviré, gravement empli de la vision prémonitoire des sombres desseins du destin auxquels elle avait tragiquement accès. Mi-Parque, mi Cassandre, elle s’appellerait Médée-Guenon, épouse infortunée d’un JaZon moderne, sorcière infanticide à la physionomie archaïque. Et pourquoi pas ? Après tout, un boulevard de créatures inattendues ne s’offrait-il pas à moi en m’attaquant à ce projet d’inspiration mythologique ? Curieusement, je pensais immédiatement à Frehel et à sa célèbre complainte, « J’n’attends plus rien » créée en 1933. Le physique de la grande interprète n’avait pourtant rien qui la rapprocha d’un singe et encore moins de moi, qui en comparaison, me serait situé davantage du côté d’Yvette Guilbert, du point de vue de l’apparence. C’était néanmoins elle, de manière incontournable, que j’avais à l’esprit, pour donner corps à ce personnage que j’imaginais très clairement entrer en scène et aller se placer au micro comme sous la lueur d’un lampadaire, en faisant résonner le pavé du bruit sec de ses talons. Je fis rapidement mes essais et bricolais une bande son à partir de l’accompagnement original, dont je fus tout aussi prestement satisfait. Étonnamment, tout roulait avec facilité, pareillement aux « r » dans la bouche de la chanteuse. De toutes les interprètes dites « réalistes », Frehel demeure celle dont la voix puissante et douloureuse accompagnant sa présence droite, les interprétations bouleversantes dénuées de maniérisme, emportent mes pensées sans coup férir, au coeur des décors qu’elle pose. Je lui emprunterai donc ses accents et sa douleur pour donner vie à mon personnage. La date de la création de la chanson que j’avais choisie, contemporaine de l’accession d’Hitler au pouvoir, contribua elle aussi, à me projeter dans l’environnement terrible, grotesque et grinçant, que je souhaitais faire naître.

« On suit son chemin tout au long des jours, un soir on butte au détour… »

Les premières paroles de la chanson, son titre bien sûr, contenaient à eux seuls les ingrédients de base qui, associés en contrepoint à l’autre facette de ma création - un Jazon, tantôt cravaté, tantôt harnaché comme un guerrier grec, personnage cynique, mâtiné d’un Sardou tirant vers le dirigeant d’entreprise aux dents longues - favoriseraient la levée d’un vent qui pousserait mon radeau de la méduse vers les rivages des combats et de la désespérance. Je voulais y débarquer un jour, lucidement, le pied ferme, ayant passé le pathos par-dessus bord lui préférant l’éloquence, au bout de – j’ignorais encore à l’époque quelle serait la durée de mon périple - deux, cinq, dix épisodes. Il y en eut neuf, qui s’étalèrent au rythme d’un par mois, créés d’affilée à la suite du premier joué à La Guillotine, dans une minuscule salle de l’Espace Jemmapes, à chaque fois transformée pour l’occasion. Le numéro 1 fut repris plusieurs fois, dont une dans le studio de la scène nationale de Dieppe.

Robe, costard cravate, nudité et déguisement guerrier, éléments constitutifs de mes incarnations dans La Toison, sont une récurrence facile à identifier chez moi, pour qui suit un peu mon travail depuis une quinzaine d’années. Traduits directement à partir de ces symboles : femme, homme, animalité et enfance, sont à l’évidence, les points cardinaux de ma cartographie intérieure. Au-delà de leur apparente simplicité généraliste, j’ai appris à comprendre que ces catégories désignaient avant tout chacune une sexualité, davantage qu’une identité qui, elle, les comprenait toutes. Le tout d’un individu équilibré, pour moi,  se compose à parts égales de ces quatre quarts. C’est la recette de mon gâteau de l’individu. Tout autre, mal dosé ou dépourvu d’un des composants, m’est assez indigeste.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

Je ne me lasse pas de contempler ces quatre mots courants, comme les clefs d’un trousseau ouvrant la porte de mon être humain. Non seulement du mien, mais de tous. Si une vient à manquer, l’être existera bien, mais son humanité l’attendra dehors. C’est ma vision. Je conçois qu’on ne la partage pas, mais jusqu’à ce que je sois témoin d’un mélange plus harmonieux ou faisant appel à d’autres composants, je reste peu intéressé par d’autres formules et dubitatifs devant les résultats. Ainsi est mon Golem. Il est à noter que ses ingrédients vont par paires. Dans ma conception, Homme et femme sont des genres ; Animalité et Enfance des états. Animal ou Enfant ne conviendraient pas, faisant référence, l’un au groupe des espèces, l’autre à une étape du développement de l’une d’elle. Comme je l’ai dit, il s’agit dans ce schéma, d’attribuer à l’individu, toutes les caractéristiques sexuelles, celles de chaque genre et celles de chaque état, pour le rendre pleinement fonctionnel. L’Animalité est l’état brut de nos êtres, sans polissage. L’Enfance, malgré la situation de son caractère « primitif » dans notre développement, recèle au contraire, tous les traits comportementaux ultérieurs de la personne formée. Ainsi, l’Enfance n’est pas un état similaire à l’Animalité, mais constitue l’univers de la collecte de tout ce qui fera le socle de nos pulsions plus tard, se combinant avec notre Animalité. Je ne me réclame pas de la science en exprimant ces postulats - en existe-t-il une apte à décrypter ce domaine ? –, je décris la logique de la perception qui m’amène à conceptualiser et créer à la fois : ce que je prétends être, suivi de ce que je fais ; l’ensemble étant réalisé dans la visée d’être le plus complet possible à partir de ce qui me compose et de mes aptitudes et caractères physiques. Le corps, bien entendu, reste le premier outil autogénérant, de la formation de soi.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

4 sexes de bases pour alimenter le désir et la fantasmagorie humaine. 4 crayons de couleur pour croquer tous les possibles. Homme-femme, enfant bestial, femme enfant, homme animal … la palette des identités se fait jour avec seulement quatre couleurs en poche. J’ai soif de les réunir toutes.

Impossible ou du moins, excessivement difficile, de vivre dans le concret toutes les incarnations de ces nuances. Déjà faut-il en avoir les capacités de réalisation, ensuite est-il nécessaire que le reste de l’humanité vous laisse faire. Être tour à tour transsexuel, dictateur, tortionnaire, chien soumis, pédophile, gérontophile, lesbienne, yuppie bon chic bon genre, bourgeoise ruinée, dame patronnesse velue ou militaire régressif s’offrant dans un parc à jouets, réclame de la suite dans les idées, un pouvoir de conviction surnaturel et une santé certaine pour parvenir à tout enchaîner sans sombrer dans la folie ou être tué ou enfermé avant.

Deux solutions nous restent accessibles et une troisième en bonus caché. Les deux premières : la sexualité et le théâtre. La troisième, que malheureusement, on pense moins comme un objet créatif à façonner, la personnalité profonde. Nous avons à cette dernière un accès permanent à condition d’en ouvrir les portes successives, parfois réduites à un portail unique, selon les étapes de sa formation. Pour ce faire, il est nécessaire d’emprunter et de suivre le couloir, parfois fort long, qui mène à son seuil. Car je ne parle pas des fantasmes, imagerie onirique immédiatement accessible - et c’est tant mieux - à notre rêverie, aisément sirotée à toute heure de la journée comme une boisson sucrée servie avec une paille. Je parle de pans entiers qui architecturent réellement notre personne et que l’on est prêt/e à accepter de voir et ressentir. C’est déjà un grand pas de fait pour la civilisation, à mon sens, quand on ressent en soi comme un catalogue à feuilleter, dont l’iconographie surprenante et ses divers aspects sont acceptés, tolérés et reconnus comme des entités sans vice, sur lesquelles s’arc-boute l’échafaudage de notre développement. Quatre tonalités d’identités sexuelles dont les frontières s’estompent par delà les limites strictes de leur définition première. Leur mélange est à notre source ; encore faut-il échapper à une vision dichromatique de surface, dont la perception erronée interdit de voir l’être humain bariolé de couleurs. La figure du clown n’est rigolarde qu’au premier abord. Non, qu’il faille la réduire à une composition triste ou larmoyante, ne jouant de son masque fantaisiste que pour accentuer la gravité de son regard sur le monde. Personnellement, j’apprécie les vrais clowns, bien rares, qui jonglent élégamment avec les codes et les pigments, pour s’offrir une pensée maquillée qui, lorsqu’elle se fait jour sous un nouvel aspect, fait l’effet de l’apparition d’une première chaîne couleur dans le monde des années 60. Par leurs prismes, devenus célèbres ou restés anonymes, notre vision mimétique se transfère d’un échelon vers une image de soi progressiste et inconnue d’elle-même. Ainsi en a-t-il été des Bowie, Divine, Garbo, Monroe et autres visages peints sur mesure, mais également de milliers de silhouettes croisées dans les rues, forçant l’admiration, de pensées exprimées au détour de vers lyriques ou minimalistes, de Lewis Carroll discrets ou déclarés, d’Oscar Wilde fantasques et de Genet engagés. La liste est infinie et sans nomenclature, de toutes celles et ceux qui oeuvrent à partir d’eux/elles-mêmes afin de pousser notre monde rugueux à la métamorphose. Il n’y a pas de morale dictée a priori par l’art, mais nul besoin d’être artiste officiel pour se bâtir la sienne, simplement, humblement, parfois discrètement, sans peut-être en jamais laisser rien paraître. L’important me semble être d’avoir la conscience que ce sont les éthiques qui doivent inspirer les lois aux hommes et non la loi qui doit décider selon les dogmes en vigueur et leur arbitraire, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Il est dangereux de confondre justice et morale. La loi n’a que faire des cas particuliers, même si elle fait parfois l’effort de les regarder de plus près. Or c’est lui, le particulier, l’individu qui donne à l’espèce humaine son identité globale. Si la nature chimique, si spéciale, de ses composants ne peut s’exhaler jusqu’à la tête des institutions, outils plutôt grossiers au regard de la personne, c’est à la personne elle-même de soigner la poésie de son existence, pour au moins, si elle ne sait agir au niveau des rouages d’une machinerie géante, cultiver l’interrogation, le regard et l’expérience. La Culture n’est pas créée par de monstrueux génies hors norme qui, à chaque siècle, jailliraient de la lampe de l’époque, hardiment frottée par nos petites mains ensemble. Culture et civilisation sont des magmas alimentés de solitudes qui, pensant outrancièrement à elles-mêmes face au paysage de leur mystère profond, ouvrent un jour la fenêtre de leur cuisine d’où s’échappent alors les effluves de leurs préoccupations restreintes. C’est cet air que toutes et tous nous respirons.

Aussi, ne remercierons-nous jamais assez ceux et celles qui se retiennent de dégazer, puis déballaster en pleine mer, leur surplus de conneries dans le milieu ambiant. Certains, dont je suis, apprécient de pouvoir nager au large sans revenir tous les jours couvert de cambouis. Mais, la vie est ainsi faite qu’il faille incessamment slalomer entre les idées reçues. Faisons donc quelques brasses, juste de quoi inspirer un peu d’air et plongeons en apnée le temps qu’il est possible, pour évoluer, allégés, dans le monde du dessous.

J'n'attends plus rien

Aucune main ne me retient

Lassée de vivre sans tendresse

J'créverai dans ma tristesse.

 J' n'attends plus rien - Médee-Guenon par David Noir - Extrait des Solos de JaZon / La Toison Dort (2007) - D'après Fréhel, 1933

Journal des Parques J-16

Les animaux décousus-David Noir

Les animaux décousus-David NoirLes animaux décousus-David NoirLes animaux décousus-David Noir

Extrait d'une métamorphose du film Les Animaux Décousus (David Noir 1992) intégrant la séquence filmée au cinéma de St Michel
Cinema Paradiso

La seule et unique fois où je suis allé dans un cinéma porno, c’était en 1991, pour les besoins de la vidéo de long métrage que je réalisais alors et dont j’ai déjà indiqué dans ces pages combien sa création fut décisive et à la source de tout ce que je mis sur pied depuis, notamment au théâtre. Le film s’intitulait « Les animaux décousus » et procédait d’une exploration intime, tournée principalement seul, sur la base de mon propre corps comme matériau visuel, en particulier mon sexe, puisque sa présence en tant qu’entité perçue comme partiellement indépendante de ma volonté en était le sujet. Je fis appel à quelques ami/es pour un certain nombre de plans, mais la majorité des images mettaient en scène davantage de lieux et d’objets en plus de moi-même, que de personnes. Pas de dialogue ; seulement quelques phrases échangées, filmées sur minitel et des titres insérés, comme j’ai pris depuis l’habitude de le faire de plus en plus abondamment dans mes spectacles, considérant ces « cartons » à la façon du cinéma muet ou des placards publicitaires, comme une écriture en soi.

Les scènes de « sexe » que j’envisageais me semblaient trop compliquées à entreprendre, n’ayant pas d’argent pour embaucher des professionnel/les et ne connaissant personne prêt à s’y prêter gracieusement. J’eus quand même, vivant entre autre, une histoire avec un garçon, comédien de mon ex-troupe, l’opportunité d’utiliser quelques plans de notre relation avec son accord, mais ces seules séquences, relativement softs et uniquement homosexuelles, ne suffisaient pas à mon projet. L’aventure ayant également comme pivot ma solitude, je ne me voyais pas creuser ce filon plus avant et n’avais que peu d’occasion d’exploiter davantage mon relativement pauvre quotidien en matière de sexualité. Je tentais une fois, par le biais d’une petite annonce dans un journal gratuit, d’employer les services d’un genre de modèle x amatrice, mais je dois dire que sa présence dans ma chambre organisée en mini studio et son hygiène douteuse, ne m’encouragèrent pas à la solliciter plus que pour une séance de déhanchements lascifs maladroitement exécutés. Devant la maigreur de ces situations, j’optais pour l’emprunt de quelques images à l’industrie du genre, Internet n’existant pas encore. Une ou deux K7 vidéos, quelques coupures de journaux érotiques et une visite dans une cabine automatique d’un sex-shop compléteraient l’autofilmage de mes masturbations, auxquelles j’adjoignais des accessoires du commerce ou de ma fabrication pour simuler les vagins ou autres organes manquants. Au-delà de la nécessité de collecter des plans, la curiosité m’imposait de plus en plus de me rendre dans une de ces salles mystérieuses, à la réputation sulfureuse, dont tout le monde faisait régulièrement mention dans des plaisanteries salaces ou pour condamner sans appel cette cinématographie dégoûtante. Il n’existait déjà plus guère de ces lieux dans Paris, dont l’exploitation peinait à survivre à l’explosion du VHS. Je choisis une salle du quartier latin, encore ouverte alors au nez et à la barbe des passants, pour sa situation délibérément provocante en plein sur le boulevard St Michel.

J’emportais avec moi un caméscope Hi8, préparé au préalable en caméra cachée dans un sac de cuir, dont la fermeture Éclair à demi-ouverte laissait passer l’objectif. Ce serait assurément peu pratique pour cadrer, mais je ne pris pas le temps d’élaborer davantage mon matériel, me disant que j’improviserai sur place, sentant bien de toute manière, que mon émotion serait sûrement trop forte pour que je conserve une maîtrise froide de mes gestes. Si le résultat était raté, j’y retournerai, voilà tout. Ce serait donc une première séance de repérage.

Quand je parle de « mon émotion », je ne veux pas parler d’une excitation d’ordre sexuel. Avant même de partir en expédition, je sentais bien alors, que ce qui m’envahissait peu à peu et rendait mes mouvements fébriles, n’avait rien à voir avec le désir. J’étais fortement ému d’une rencontre que je me préparais à faire avec un monde que d’instinct, je respectais infiniment. De la même façon que j’ai pu l’évoquer à propos de ma considération pour les filles plus tôt dans ma jeunesse, la pornographie, la vraie, celle dont les acteurs, au sens large, faisaient le choix de la transgression, au risque d’essuyer le mépris de leurs détracteurs, sans doute envieux de leur liberté, m’inspirait un immense respect. Outre mon intérêt pour les corps et la représentation des désirs « primaires » en action, l’argument politique, implicitement défendu par le secteur porno face à une société hypocrite et moralisatrice, toujours à l’âge du puritanisme inculqué par la chrétienté, forçait mon admiration. Seulement, je ne m’y connaissais guère en iconographie de ce style et ma culture cinéphilique n’allait pas plus loin que L’empire des sens, film fantastique par ailleurs, mais s’il appuyait son scénario sur quelques scènes ouvertement sexuelles, ne pouvait y être totalement « réduit ». Les « auteurs », aussi talentueux que soit un Nagisa Ōshima, ne peuvent facilement se départir de leur fascination pour une certaine vision de l’art et sont presque toujours obligé d’y sacrifier, pour ne pas perdre totalement le contact avec la rampe qui leur sert de guide pour les aveugles qu’ils demeurent devant le réel. Il est d’usage de trouver essentiellement en cela une qualité supérieure. Je dois dire que, m’intéressant à la question, j’y reconnais plutôt un handicap. Si l’art sublime le réel, c’est aussi parce qu’il est incapable de se résoudre à le retranscrire sans une déformation esthétique. On chante ses prouesses à juste titre comme étant propres à exprimer le fleuron de la sensibilité humaine ; je ne peux, tout en partageant ce sentiment - culture et éducation obligent - m’empêcher d’en ressentir les limites et de soupçonner l’élan artistique de jaillir souvent pour de mauvaises raisons. Le ressenti des émotions s’apprend « hélas » aussi, plus qu’il ne s’exprime spontanément et recourir à l’art pour toucher au sentiment du divin revient, il ne faut pas l’oublier, en particulier quand on le pratique, à rétrograder le réel à un niveau moindre et considéré comme plus ordinaire. Bien sûr, photographie et reportage ont fait sa place à cette représentation plus « crue » de la réalité des choses, pour nous en faire toucher la beauté ; la fiction et son cortège d’inventions plus ou moins réussies tiennent quand même toujours le haut du pavé en matière de création d’art. Sans doute faut-il au lieu de les rapprocher, davantage séparer les deux choses et considérer que l’imaginaire, bien qu’inspiré du réel, évolue dans son pré carré sans véritablement frayer avec le concret immédiatement perceptible de nos vies. « Les gens veulent du rêve », entend-on à longueur de temps ; les gens veulent des dieux à adorer pour s’épargner la responsabilité de travailler sur leurs vies et ainsi pouvoir s’en plaindre à loisir, devrait-on dire. Éternelles victimes du sort, branleurs/euses de première pour ce qui est de la réflexion d’un cerveau qui manque souvent d’être aussi réellement masturbé que leurs parties génitales, les êtres humains que nous sommes m’inspirent une désespérante lassitude devant leur complaisance de cancres en tous les domaines, hormis le foot et le fun où ils/elles excellent, à travers l’euphorie qu’ils/elles s’y procurent. Curieusement, malgré la vantardise largement répandue de vivre un plaisir décomplexé et sans « prise de tête », il n’est pas besoin de grandes démonstrations pour savoir qu’à l’évidence, un fossé, large comme la distance de la terre à la lune, sépare leur véritable vie des images qu’ils en donnent. Et en terme d’images, justement, le cinéma pornographique a ouvert de larges voies fécondes, dont on perçoit les premiers bénéfices au quotidien aujourd’hui, à travers la liberté d’exhibition dont se saisissent les internautes. Je doute que ses pionnier/es soient un jour remercié/es et honoré/es selon leurs justes mérites et je profite de ce post pour rendre pour ma part, un hommage chaleureux et sincère à Claudine Beccarie, dont la liberté de ton et l’allure altière pour défendre son gagne-pain qu’elle manifeste dans le magnifique Exhibition tourné par Jean-François Davy en 1975, reste à mes yeux un des plus beau témoignage humain enregistré qui soit. Quiconque a vu ce célèbre documentaire ne me démentira pas je pense, et comprendra sans doute ce que je veux dire, quand j’exprime à quel point je suis effaré et meurtri que malgré des scandales politiques lamentables à la Cahuzac, l’opinion publique demeure si obtuse, qu’en son for intérieur elle continue de faire le lit des puissants qu’elle déteste envieusement, ainsi que de la bêtise généralisée, plutôt que d’encenser naturellement des personnes sans vice, au sens d’une honnêteté et d’une dignité aussi impressionnante que celle dont fait preuve cette femme, par-delà de son statut d’actrice. Je lui dois un de mes enseignements les plus profonds sur la beauté et les rapports humains tels que j’aime à les imaginer. Merci à elle.

Mais revenons-en à ma projection du boulevard St Michel, dans laquelle, bien malheureusement, la grande Claudine n’apparaissait pas. Après un rapide coup d’œil à l’extérieur, sur la programmation et les deux ou trois affiches, arborant le même type d’énormes polices de caractères sur fond de couleurs vives, j’optais, un peu au hasard, pour un des films. J’avais auparavant, à la sortie du métro, vérifié soigneusement la bonne marche de mon attirail d’espionnage dans un café. Je pris un ticket et pénétrais dans l’antre magnifique. Bêtement, malgré l’esprit de travail dans lequel je m’aventurais dans ces limbes, je ne notais pas le titre et ne conservais pas le billet. J’étais à l’époque, bien moins avancé dans mon  travail et ignorais encore toute la valeur poétique de tels souvenirs.

C’était exactement comme je l’avais imaginé. Après le passage devant la dame d’un certain âge, indifférente derrière son guichet, j’empruntais un couloir faiblement éclairé, bien que suffisamment pour voir l’état décrépi de la moquette. J’avançais ainsi quelques mètres entre de rares photos de petits formats accrochés ça et là aux murs et enfin, atteignais l’entrée de la salle au bas d’un petit escalier. Rien d’autre qu’un cinéma de quartier en fin de compte, mais aussi prometteur par son atmosphère, que ceux diffusant d’extraordinaires trésors de séries Z, aux titres improbables que je découvrais parfois au cinéma Le Brady. Je poussais l’épaisse porte battante et entrais. Pas d’ouvreuse. Le film avait déjà commencé. Je me souviens de façon lointaine, d’une fille, à la jupe verte retroussée, en train d’être prise par derrière par un homme dont je ne voyais à l’écran, que le sexe aller et venir en elle, alternant avec quelques plans larges et des gros plans de la femme ahanant. Je restais debout pantois. C’était déjà magnifique. Le son était très fort. Quelques mots d’encouragements en français, collant bien avec le mouvement des lèvres, confirmaient l’origine nationale de la production. Bien que l’écran soit de taille modeste, l’image me semblait énorme, sans doute du fait de la récurrence des gros plans. Avant de poursuivre, je veux indiquer aux lecteurs/trices, qu’alors j’étais âgé de 28 ans et qu’au cours de ma vie, plus complètement débutante, j’avais modestement, mais équitablement, expérimenté l’amour et la sexualité avec les deux sexes. Il n’est donc aucunement question ici de faire état d’un premier émoi et de mettre sur le compte de la totale découverte, l’impression que je reçus en ces instants. C’est d’autant plus important pour moi de le souligner, que je ne voudrais pas laisser d’ancrage possible à toute interprétation allant dans le sens de la littérature navrante narrant les rites de dépucelage, que je juge la plupart du temps d’une ringardise douteuse, faisant l’apologie d’une hétérosexualité des familles, si l’on veut bien comprendre de que j’entends par là. Rien de tout cela dans mon cas. Pas de personnage dans le style des emplois dévolus auparavant à Victor Lanoux dans le tout venant de notre bon cinéma français. Et au risque d’étonner, pas même parmi les spectateurs assis dans la salle dirais-je. Ils étaient au nombre de douze. Je me souviens les avoir comptés. Des hommes, de différentes carrures, immobiles, silencieux chez lesquels aucune agitation n’indiquait de gestes masturbatoires. Sans doute certains le faisaient-ils, mais de telle sorte qu’on n’en sût rien. À des lieux d’une ambiance fanfaronne et grivoise, l’atmosphère était au recueillement. Tant pis si certain/es riront à la lecture de ces mots, mais je me sentis en leur présence, dans une église, un temple, non dédié spécifiquement au sexe, mais à la fascination. J’étais au cinéma.

Après un temps qui me paru suspendu hors de la réalité, à me tenir ainsi debout dans cette nef, je me souvins que j’étais là en mission et m’assis en fond de salle pour déballer mon matériel. La consonance, prise dans un sens graveleux, de cette expression peut prêter, je m’en doute,  elle aussi à sourire. Je ne la relève que justement pour évoquer le parallèle sérieux qu’il faut voir entre la mise en fonction de l’organe du voyeur qu’est la caméra pour le cinéphile, avec le geste de dégager son pénis de l’emprise de son pantalon et de ses sous-vêtements pour celui qui s’apprête à se faire jouir. Je me sentais en symbiose complète avec ces hommes dont je ne voyais que le dos, quoique possiblement à la différence d’eux, nullement excité physiquement par la pornographie des scènes qui se succédaient à l’écran. Mon cœur néanmoins, battait la chamade aussi fort que lors d’un rendez-vous amoureux. J’ouvris le plus discrètement possible la fermeture Éclair de mon sac, afin de libérer l’accès au micro. Peut-être ceux de mes voisins qui m’entendirent malgré mes efforts, prirent-ils ce bruit familier pour son équivalent produit par la descente d’une braguette. Cette pensée me fit sourire intérieurement, accentuant mon sentiment d’espion opérant à l’insu de tous. Je commençais à filmer. Craignant l’entrée subite d’un spectateur, je n’osais sortir complètement ma caméra du sac et me contentais, dans un premier temps, de tourner en rehaussant l’appareil, faisant reposer l’ensemble de mon système de fortune sur mon avant-bras. Mais je sentais bien que l’orientation de l’objectif ainsi tenu, ne lui permettait pas d’éviter le dossier du fauteuil situé devant moi. Malgré, je le dis sans exagération, mon bonheur d’être là et de vivre cette expérience, je risquais d’être fortement déçu si je ne parvenais pas à en capter quelques images exploitables pour mon film, ce pourquoi j’étais venu. Je me décidais donc à, d’abord tenir le sac au-dessus de ma tête, puis rapidement, sentant mes bras s’engourdir et imaginant bien que ma posture pouvait paraître on ne peut plus étrange, je me résolus à me lever sans bruit, en étouffant les couinement de mon siège en train de se rabattre. Personne n’y prêtant garde, je sortis une bonne fois la caméra du sac et me mis à cadrer l’écran. Malgré cela, des bruits de pas et grincements incessants venant des autres salles me stressaient et je ne parvins pas à conserver cette attitude franche très longtemps. Dans un cadrage hoquetant, car décollant en permanence l’œil du viseur pour vérifier que personne n’entrait ou que quiconque ne se levait dans la salle pour partir, j’avais néanmoins enregistré quelques images et je décidais que cela suffirait à constituer la trace que je recherchais. Je me rassis, rangeai méticuleusement le caméscope dans son sac entre mes jambes et décidai de rester jusqu’à la fin de la projection qui n’allait plus tarder, pour savourer ma chance d’être là et les derniers moments de ce voyage, à mes yeux hors du commun. La salle se ralluma. Je vis passer la douzaine d’hommes, pour la plupart, par la même porte que celle par laquelle j’étais entré. Deux ou trois d’entre eux, plus près de la sortie de secours, s’y engouffrèrent, s’échappant rapidement. Ceux que je vis passer avaient le visage grave et ne se pressaient pas spécialement. Tous devaient avoir la cinquantaine. Ils assumaient ouvertement une solitude juste, ni bonne, ni mauvaise, dans le corps et sur le visage. Rien à voir avec les caricatures honteuses, grotesques et nerveuses qu’évoquaient les blagues que j’avais entendues, les décrivant comme d’inquiétants pervers. Comme les personnages d’un roman de Burroughs, ils avaient pris leur dose et s’en allaient. On ne parlait pas de honte ici, à l’inverse pourtant peut-être de ce que feraient les mêmes plus tard, se trouvant devant le sujet abordé en famille ou au café du coin. Peut-être en effet, utiliseraient-ils cet argument facile pour ne pas que les choses se disent. Pour l’heure, je ne leur en voulais pas de cette attitude dénégatrice supposée et ne voyais défiler qu’une poignée d’hommes véridiques, venus ici détendre leur esprit insatisfait et leur corps, aux frottements des fantasmes déployés sur la page neutre qu’offrait une toile vierge de préjugés. Mariés, amants ou célibataires, l’image en mouvement leur avait offert ce que les corps enclavés dans leurs codes ne peuvent donner, à moins peut-être d’aller les quêter dans la pornographie réelle des partouzes, pourtant toujours moins adéquate que l’imaginaire d’un objet fait pour faire durer le plaisir, sans que la relation ne le pollue de ses inévitables contrariétés. Je sortis à mon tour, fier de ces quelques instants passés en leur compagnie secrète et arpentai le boulevard avec l’esprit ouvert, inhalant à plein poumons quelques précieuses minutes encore, l’air pur et frais que m’avait, pour un temps, apporté, ce souffle de liberté. Le travail en prendrait le relais, plus tard, devant ma table de montage, en rappelant à ma conscience et à ma mémoire sensorielle, les images et les sensations que m’avait procuré le voyage.

Aujourd’hui, j’ai gardé en moi cette courte heure de pornographie ordinaire comme un de mes plus beaux moments de spectateur de cinéma. Tout comme, enfant, j’allais seul découvrir, gonflé d’une émotion toute aussi semblable, la programmation hebdomadaire, impatiemment attendue qu’offraient les salles de ma ville, j’ai ressenti ce jour là, l’exaltation et le bouleversement que seuls produisent l’art, la vie intime et l’exotisme des départs vers d’autres cultures. Qu’était-ce donc que cet innommable et dangereux porno dont avait tant voulu me préserver la civilisation de mon monde ? Seulement ça ? Mais pourtant non ; je ne pouvais que donner raison à la stupidité des mœurs établies. Elles n’étaient là que pour affadir et rendre invisible le potentiel réel danger que recelait cette cinématographie là. Mieux que la production courante, le porno ne pouvait que produire en effet des chefs-d’œuvre de bouleversement. Ou plutôt, n’en créait-il, de film en film, en continu, qu’un seul. Ses images, toutes semblables, se relayaient inlassablement l’une l’autre, ne répétant à nos regards subjugués, qu’une chose essentielle à nos vies : au-delà des histoires et des intrigues de surfaces, les meilleures représentations iconographiques de notre monde montrent ce qu’il nous faut regarder sans comprendre, par le prisme d’une focale irrémédiablement obnubilée par l’acte du désir en action. On n’y voit au final, que celui/ celle qui filme, invisible derrière son objet de désir. C’est ce désir, non d’être, mais de happer, de capter, de pénétrer, d’entrer en fusion avec l’inaccessible existence de l’autre qui est le sujet de tous films, de toute littérature, de toute peinture.

« Prends-moi ! », « Je suis pour toi », « Je suis toi », semblent nous susurrer toutes les images de sexe, sans que jamais pourtant nous puissions les saisir.

Jamais le corps tangible de l’autre, ne nous dit pourtant autre chose.

 

Journal des Parques J-20

David Noir - Les parents Couille

Les parents Couille - Microfilm (Définitives Créatures - David Noir)
Les parents Couille - Microfilm (Définitives Créatures - David Noir)

(Cet article fait suite au préambule écrit dans le post précédent)

Je n’ai cherché, tant qu’il était en vie, qu’à décevoir mon père, pourtant bien résolu, au moins dans mes plus jeunes années, à me placer bien haut au panthéon de ses admirations. J’entrepris cette éprouvante démarche, partiellement anti-productive à mon endroit, afin de ne pas être pris dans la nasse de son exigence surfaite, infondée et injuste, car émanant d’un homme incapable d’y répondre lui-même, la preuve ayant été faite de ses propres échecs. Cet élan ne m’a néanmoins pas porté à le fuir, ni à atteindre des sommets loin des siens et de natures plus proches de mon tempérament, car malheureusement, son caractère souvent ludique, son humour enfantin quand il n’était pas potache, sa tendresse souvent exprimée et la déception triste qu’il avait de lui-même et qu’à certains moments il me laissait parfaitement entrevoir, m’attachaient naïvement à lui. J’ai donc dépensé une part importante de mon capital de vie à résister, plus que combattre, à l’affection que je portais à un homme que j’aurais voulu rejeter tant il me désappointait, d’étonnements abasourdis en découvertes dépitées, par la faiblesse de sa réelle nature. Il fut un lion de papier, un magicien d’Oz gesticulant de pathétiques ombres chinoises; finalement, simplement un représentant de l’art de la prestidigitation qu’il pratiqua assidûment dans sa jeunesse : pour tout dire un illusionniste de la vie. Combien de prétendus adultes sont vainement comme lui et rejouent à longueur de temps le scénario de cette mascarade ?

Lui-même s’illusionna sans doute beaucoup sa vie durant, encouragé en cela par sa famille bourgeoise, dont la vanité à se sentir dépositaire d’un grand nom de la peinture ne l’aida pas. Le pauvre aurait de toute évidence, été plus heureux et plus fortuné en devenant acteur ou accessoiriste de théâtre, ce pourquoi il avait des qualités certaines, plutôt que de viser des hauteurs que, peut-être, son propre ego ne désirait même pas. Imbécillité éternellement cruelle de ces familles, de quelques classes sociales qu’elles soient, qui ne sont qu’usines à détruire les talents et les espérances des plus jeunes, en leur y substituant les aspirations des vieux. Même quand cela se passe bien en apparence et que les fils, mais également les filles, à partir d’autres valeurs qu’on leur inculque tout aussi savamment, brandissent avec fierté le flambeau qu’ils et elles ont repris des mains de leurs parents, je ne peux m’empêcher de ressentir un haut le cœur et un soupçon d’angoisse.

Ma quête, au bout de laquelle il semble qu’il ne peut y avoir de victoire tant une vie humaine semble trop courte pour échapper à un soi-même préconçu par d’autres, me pousse envers et contre tout à vouloir néanmoins m’inventer un libre arbitre. La génération spontanée était un concept qui revenait fréquemment dans les discussions avec mon père et s’il n’était qu’un clown, parfois triste autant qu’effrayant comme ils le sont tous, il était fort sensible et très loin d’être idiot. Maints têtes à têtes m’offrirent l’occasion de comprendre qu’à mots couverts, il cherchait à me faire ressentir lui aussi le drame de sa vie d’être resté attaché à un père qui, derrière le masque d’une affection charmante, ne pris jamais soin de lui faire comprendre clairement qu’il ne vivrait pas à sa place et qu’il lui fallait songer à regarder ailleurs que dans son giron pour devenir l’homme qu’il aurait souhaité être. Mais n’était-ce pas là un exemple parmi tant d’autres, de la vie ratée de bien des enfants des deux sexes dont l’existence entière consiste à dépérir lentement d’un attachement aveugle, sans jamais parvenir à rompre le lien avec le parent aimé qui, curieusement distrait par les fantômes de sa propre idylle dépressive, n’y prendra étrangement jamais garde ? Dans sa philosophie très personnelle, je crois qu’il se plaisait à considérer que la vie n’était pas assez importante pour ne pas prendre plaisir à bien la gâcher. Ainsi ne se souciait-il en réalité nullement de la mienne en tant que receleuse d’un avenir potentiel. Rien à foutre autrement dit, mais tout prêt à en deviser des heures durant ; l’élaboration intellectuelle s’avérait tellement plus rigolote que la construction fastidieuse d’un échafaudage propre à améliorer mes chances de réussir ma vie.

Adulte, toi qui n’est pas parvenu à être un homme ; adulte, toi qui singe la femme entreprenante dont tu n’as pas la fibre, je vais t’écrire des mots simples puisque la poésie de mon monde a du mal à arriver dans ta trogne. Aujourd’hui je ne suis plus un enfant au sens où tu l’entends dans ton monde de merde et pourtant, je ne suis pas comme toi, sois en sûr/e. Une confidence, vois-tu, je n’ai pas choisi d’écrire. C’est un autre adulte comme toi qui s’est servi de mon cerveau alors en formation, pour y injecter son propre désir d’être. Pour orienter mon choix d’existence. Seulement moi, je me fous des choix, surtout quand on veut me faire croire qu’ils ont été généreusement, mais fermement orientés pour mon bien ; je n’ai pas ta haute conscience des responsabilités pour mon prochain. Vois-tu, je ne m’occupe que de mes fesses, mais m’en occupe ouvertement. Alors aujourd’hui je fais avec ce handicap pour t’en toucher deux mots si tu viens à me lire ; celui d’écrire. Ç’aurait pu tout aussi bien être celui de faire du commerce ou d’être pompier. Peu m’importe puisqu’au bout du compte, ça n’aurait pas été le mien. Dans aucun cas, ça ne pouvait être le mien. Parce que je n’en ai pas. Parce que je n’en veux pas. D’aucuns de ceux qui servent ton monde, tel que tu veux qu’il soit.

Adulte, ton monde est une erreur de A à Z. Tu t’es trompé et te tromperas toujours. Ce faisant tu nous entraînes, nous, tous et toutes ; celles et ceux qui n’en veulent pas. Il y pourrait y avoir une position intermédiaire, un consensus entre nos deux objectifs, mais tu fais en sorte de ne nous laisser aucune carte en main qui puisse être une monnaie d’échange sérieuse pour que se croisent nos points de vue et ce, dés le plus jeune âge. Tu mets dans la besogne, toute l’attention dont tu es capable ; dont on t’a chargé. Tu aimes tellement reproduire. La copie, c’est ton rayon.

Alors vois-tu, pour moi, aujourd’hui c’est trop tard. Je te hais par essence, c’est ainsi ; même quand je te vois, tout jeune, à 20 ans - c’est là où tout commence - à 30 ans, solliciter les puissants et lorgner sur les basques de leur entourage. Il faut dire qu’ils te la rendent bien, cette confiance implicite de votre milieu maffieux. Oui, ce que tu penses, ce que tu crois de bon ou de mauvais, ce que tu bâtis, même d’admirable ; rien dans ton comportement infect, ne trouve grâce à mes yeux. C’est un peu triste au fond, mais c’est ainsi. Je sacrifierais volontiers ton école, tes préceptes et même ta bonne volonté à vouloir me comprendre. Je ne souhaite que la mort de ton espèce. Pourquoi ? Parce que tu fais profession de négliger la mienne ; parce que tu éduques ; parce que tu me trahis. Moi, stupidement naïf, arriéré, en arrière ; moi, qui, à chacune de nos rencontres, t’aime, toujours innocent. Toujours, toujours, sous toutes tes formes, j’en oublie régulièrement ton goût pour le pouvoir, pour la domination, pour le choix des bonnes places et de la transmission - selon tes jolis termes - qui t’assure d’apposer ton sceau sur le petit monde social que tu favorises et chéris. Vous tous, adultes êtes les criminels gentiment pédophiles, qui n’ont de cesse de marquer la virginité d’une chair neuve, sous le poids lourd de vos presse, pour y imprimer vos édits. Vous violentez avec amour pour préserver la sauvagerie d’elle-même. Oh combien c’est touchant, ces millions de Dr Moreau qui nous caressent et nous enseignent, qui nous endoctrinent pour l’amélioration de l’espèce : « Ne pas marcher à quatre pattes, telle est la loi ! » ; « Telle est la loi ! », répétons-nous, pauvres animaux bêlants, bramant. Ah si Pinocchio, pouvait rester un âne !

Oh bien sûr je ne suis pas le premier, ni le plus talentueux à te faire ce procès. Je tenterai cependant tout au long de ma vie d’être au moins un peu efficace à te la mener dure.

Adulte, sais-tu que tu n’existes pas à l’état de nature, ni toi, ni ton monde factice ? Tu es un artifice, un jouet, à des lieues de l’individu mature que tu ambitionnes d’être. Loin d’être un sage, tu es ridicule boursouflure trop épanouie d’elle-même, cancer de ton enfance, métastase sociale, dégénérescence religieuse autant que laïque, morale et politique.

Tu me comprends toujours ou dois-je faire plus simple ? Tu veux régner sur le chaos, imposer des lois salutaires. Pour qui ? Pour moi, pour nous qui nous fichons bien d’avoir du pouvoir plus loin que la mesure de nos bras ? As-tu bien vu ton monde avant de me jeter ton regard de mépris ?

Adulte, tu es un triste enfant mal vieilli, salement dégrossi, qui panique à l’idée de se voir soupçonné d’un geste irresponsable. Là, le mot est lâché. Adulte, tu crées ce monde plus injuste encore qu’il ne l’est par nature, pour déverser plus à l’aise ton hypocrisie en public et pleurer sur les malheurs de tes semblables. Adulte, qui te veux - oh combien sérieusement - père, mère, gouvernant, décideur, dirigeant … responsable ; adulte, tu n’es qu’une merde, avec un costume autour ; un air de, recouvert d’un chapeau pour, au passage du monde, pouvoir saluer bien bas.

Mais puisqu’on en est là ensemble, dans ce capharnaüm des horreurs, prends ma main, je te la prête. Allons nous promener dans ton monde, faire le tour du propriétaire que tu as voulu être.

Que dis-tu de ce cadavre mutilé sur le bas côté du chemin, de cet enfant violé, à la conscience élargi autant que le cul par tes pareils ? Pardon, j’ai encore commis un semblant de poésie et je sais combien tu y es allergique. À moins bien sûr qu’elle n’orne ta bibliothèque ; qu’elle soit ordonnée, reliée en un recueil plus compréhensible à tes yeux.

Adulte, cher petit, tu ne te souviens de rien ? Tu as tout oublié de quand tu étais moins borné, moins amer ? De quand tu ne comprenais rien et n’en avais que faire ? Quand tu ignorais pouvoir construire ta vie. Quand tu ne l’avais pas même envisagé. Quand tu n’en savais même pas le prix.

Adulte, mon ami, regarde encore un peu par là où je pointe mon doigt, une toute petite ultime fois. Tu vois, il n’y a pas que la guerre et la violence odieuse. Il y a aussi, là, toutes petites, ces minuscules façons d’être, tous les jours de ta vie. Il y a cette haine qui ne peut s’exprimer, venue de ton tréfonds et que tu ne peux t’empêcher de vomir sur tes gosses. Il y a cette petite tape d’humiliation sans conséquence, infligée à ton suppléant au passage, pour qu’il courbe la tête. Il y a cette vaste vanité secrète, que tes admirateurs prendront pour le talent de te voir un jour honoré, adoubé par tes pairs. Mais ça, tu n’y es pour rien car il faut bien manger ; il faut bien enfanter ; il faut bien faire carrière ; il faut bien faire mousser ses petites aptitudes ; il faut bien faire passer pour sérieuses ses connaissances légères et ses avis profonds. Il faut bien obéir à tout ça. Il faut bien obéir, crois-moi.

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Les parents Couille - 82 Microfilms - Définitives Créatures (DVD ou téléchargement)

Journal des Parques J-22

My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami
My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami

Disposant de trop peu de temps ou de profondeur, pour me lancer aujourd’hui dans un long article un peu fouillé – ce qui, je le sens, va me manquer ; comme quoi, n’importe quoi vraiment, peut devenir une drogue ! - je me contenterai d’un petit hommage à deux personnages dont les silhouettes ont marqué un tournant dans ma vie artistique et émotionnelle, de la même façon qu’on plie irrémédiablement le coin de la page d’un livre pour ne plus oublier une phrase qu’elle contient. La découverte alors, de l’identité de leur auteur et père fut, bien entendu, tout aussi importante, mais comme souvent, je fus, de prime abord, davantage pénétré de l’œuvre que de la personne qui lui donna naissance, toujours plus complexe à saisir. Cette œuvre, aujourd’hui célébrissime (ces mêmes pièces dont je vais parler, ont encore fait scandale il y a peu chez nos amis, les amoureux défenseurs du château de Versailles où elles furent exposées en 2010), s’incarna à mes yeux à travers My Lonesome Cowboy (ci-contre) et Hiropon, deux "figurines géantes", créées par monsieur Takashi Murakami.

La première de ces fameuses sculptures qui tomba sous mon regard, quand j’entrais, sans me douter de ce qui allait m’arriver dans le hall de Beaubourg, il  y a … je ne sais plus, 15 ans peut être, représenta de façon sidérante pour le jeune homme que j’étais, le garçon que j’aurais voulu être ; gorgé de vitalité, incarnation d’une jeunesse fougueuse, irriguée par le désir et le goût de la liberté. Peut-être n’était-il pas trop tard pour encore songer à muter ?

Cette liberté, par ce qu’elle interpellait d’espérance en l’humain en moi, m’étrangla presque, tant son image me saisit à la gorge à travers ce personnage. C’était comme une vraie rencontre ; comme si cet enfant, queue dressée, fier de son obscénité juvénile et sublime, s’adressait à moi pour me dire : « Ben qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? Bouge-toi voyons ! T’en es encore là ? Qu’est-ce que tu fous de ta vie, de ton corps, de ton désir ? Bande et inonde le monde ! » et il achevait sa harangue dans un grand éclat de rire qui finissait dans ce sourire malicieux figeant, encore aujourd’hui, sa bouche. Moi, malingre comme un Cocteau, j’étais tombé nez à nez avec mon élève Dargelos nippon, en résine ! L’onde de choc ne s’arrêtait pas là. Juste à côté, à peine décalée de quelques mètres derrière, son pendant féminin, véritable figure de proue d’un navire en pièces détachées dont lui aurait été le mât, m’attendait, tous mamelons dehors. Ils étaient là tous les deux, comme des divinités fantastiquement païennes, guettant ma venue depuis la nuit des temps ; irradiantes de jubilation adolescente, dans le plus pur style manga flamboyant. Les attitudes et postures que lui et elles arboraient, méritent d’être aussi précisément décrites qu’elles se scellèrent alors en moi, avec la puissance d’une Excalibur perforant la roche dure, momentanément attendrie sous la virulence de la pénétration. Ces images et sensations m’accompagnent encore familièrement, comme un baume soulageant les contusions que m’inflige parfois le frottement de ma vie contrite et étriquée, quand elle se heurte à mon désir de m’épanouir.

Elle : cheveux bleu criard, le pied levé en arrière, ses deux immenses sphères mammaires projetées en avant, les tétons dressés, d’où jaillissent, dans un suspend temporel, deux torsades magnifiques de lait immaculé s’enroulant en anneaux autour de son buste.

Lui, blond dru, regard conquérant, sourire franc et exalté animant un visage rose aux contours simples et nets d’un petit prince qu’on aurait mis tout nu, pointe insolemment d’une main, sa bite tendue vers un avenir radieux. La protubérance du gland discrètement teintée de mauve, à peine marquée, dans un style tout japonais, à la fois provoquant et pudique, ajoute à cette émotion particulière suscitée par un traitement irréaliste et fort, propre au manga qui sait mixer crudité et stylisation des détails. Pareillement au lait de la jeune fille, un prodigieux jet de sperme dessine d’extraordinaires arabesques blanches au dessus de la tête du jeune homme.

Réalisées toutes deux dans une même résine trop parfaitement lisse pour ne pas révéler une obscène et troublante enfance de la chair, elles me dominaient de leurs statures comme les puissantes forces du désir qu’elles incarnaient sublimement et me paraissaient plus géantes qu’elles ne l’étaient en réalité.

Les contemplant, abasourdi, des larmes me vinrent, tant l’œuvre rendait tangible un bonheur fier et simple, glorieusement expulsé par le jaillissement ludique de l’énergie sexuelle et qui me renvoyait cruellement le miroir de ma condition de misère. Je parle en particulier du garçon car je regrettais un peu concernant la fille, une fois la première émotion atténuée, que l’artiste se soit, en quelque sorte, égaré en chemin en inventant une équivalence entre une montée de lait, certes spectaculaire mais dont l’idée reste associée à la maternité et la jouissance féminine. J’aurais préféré que les deux adolescents soient le pendant exact l’un de l’autre et que soit figuré un éjaculat de cyprine tournoyant en une spirale réjouissante et infernale, projeté vers nos visages ébahis. Mais c’était déjà magnifique ainsi et je mettais mon souci d’extase paritaire de côté, en focalisant mon attention sur le p’tit gars. Quoi de plus beau que cette érection martiale, imperturbable et farouchement résolue, soutenue sans faillir par ces yeux provocants, grands ouverts face à la multitude ? Comment ne pas rêver de la vie qui était proposée là implicitement, réellement, comme un modèle envisageable à travers ses représentations modélisées en 3D ? La chose était palpable pour ainsi dire ; telles le David de Michel-Ange ou le baiser de Rodin, les icônes étaient en volume ; exprès pour qu’on veuille s’en saisir ; il n’y avait qu’à en faire le tour pour y conformer notre ambition d’exister.

Seul, avec ou contre tous, j’en avais déjà auparavant décidé ainsi de façon plus fébrile en réalisant ma vidéo de 1992, mais ce choc esthétique renforça ma détermination: maintenant, c’était sûr ; toujours, désormais, je projetterai mon être sous le feu véridique de cette lumière là. Ce fut, après plusieurs révélations avortées devant de nombreux autres chefs d’œuvres et en dépit d’une foule d’autres abouties par la suite, finalement la seule vraie bonne et unique fois de ma vie où je me senti envahi d’un sentiment religieux en présence d’incarnations surgies de la matière inerte.

Tout semblait limpide, dés lors. Il en était des œuvres comme des artistes qui les produisaient et des individus qui les admiraient : chacun, chacune à son échelle, s’escrimaient, parfois se débattaient et souvent renonçaient, à traduire la vitalité sexuelle qui l’animait et pouvait le maintenir dans le flux du vivant au sein duquel l’avait projeté sa naissance. Dés ce jour, il fallait le comprendre sans délai et prendre le départ de la course pour se fondre dans la cohorte des concurrents vitaminés. L’urgence, au fur et à mesure que déferleraient les années, serait de se chercher des ailes pour aller happer dans les hauteurs, les goulées d’oxygène qui flottaient au dessus de la masse du grand nombre. Les plus habiles comprendraient comment transmuter immédiatement leurs fantasmes en or pour y parvenir. Les autres, médiocres alchimistes dont j’étais encore, seraient toujours des errants voulant vainement donner un sens, non à leur existence, mais à la communication entre les hommes restés au ras du sol. De tels détours coûtaient cher en réserve d’air. Fausse note, mauvaise piste, je le sais maintenant ; il se trouve que c’était une erreur car, bonne plaisanterie : de communication, il n’y en a aucune et le monde du commun chuchotait et braillait tout à la fois, sans soucis de distinction entre les sens des paroles dont il résonnait à mes oreilles. Je compris, un peu tard, mais suffisamment tôt quand même pour m’en sortir sans sombrer tout à fait, que l’urgence recommandait de fuir les complaisances médiocres dans lesquelles mes pareils semblaient se vautrer sans sourciller. Je découvris que, comme la nature, l’univers des civilisations humaines était un rhizome proliférant sans autre but que de nourrir sa propre course. Moi, monstre de Frankenstein de passage, je me demandais bien d’où pouvaient venir les lambeaux de cadavres dont je me sentais être la marionnette grossièrement cousue. Si je n’y prenais garde, mon pas lourd m’entraînerait à contretemps vers un vide sans lendemain. Comment les autres faisaient-ils donc pour se faire croire qu’ils existaient ?

Par chance, l’Indécence m’apparut. Impressionnante découverte et véritable graal pour qui veut s’en saisir ; comme une potion magique, comme une hostie, elle me permet, à chaque fois, pour quelques heures seulement, de regonfler veines et muscles, de tonifier mon âme éplorée de tant de niaiseries humaines. À l’heure d’un goût développé pour de fantasmatiques super héros et héroïnes, éternellement inspirées par la société américaine ; certes torturés, mais souvent dans l’unique espoir de retourner à la norme, mon penchant va davantage vers une eucharistie charnelle telle que m’en inspire les fantasques créatures nippones.

« Sucez, ceci est ma queue ! » ; « Buvez, ceci est mon sperme ! » dirais-je, si j’avais le courage de mourir de plaisir pour racheter les péchés de mes sœurs et frères, dont le pire est certainement d’aller à l’encontre de sa pulsion d’être, sans re-questionner les dogmes d’un monde à qui il appartient à toutes et tous de veiller sans cesse à l’améliorer et le rebâtir.

« Parques », fileuses de vie ou autres spectacles d’un jour, sont là pour donner l’occasion à d’hypothétiques petits miracles d’advenir. Qu’en saura-t-on, si a minima, on ne tente pas l’aventure pour soi-même ?

Comme le dit un autre ami à moi, pas véritablement issu de la culture du soleil levant, mais qui, à ses débuts, y a trouvé de belles inspirations pour nourrir son apparence : « on peut être un héros … pour juste une journée ».