Retour d’Erosphère

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retour d'Eros
libertin (du latin libertinus, « esclave qui vient d’être libéré », « affranchi »

Bien qu’ayant vécu un triolisme amoureux fondateur et quelques autres passions menées activement de front, je ne suis pas un libertin. Pourquoi ? Parce que, très vite, les relations aux autres m’envahissent mentalement et mon travail en est perturbé. C’est paradoxal puisque justement l’esprit et la pratique libertine doivent, j’imagine, pouvoir répondre à ce besoin de solitude émaillée de rencontres. Mais ce n’est pas si simple dans les faits puisque je ne suis pas capable de ne pas m’intéresser aux personnes avec lesquelles j’ai des relations sexuelles. Quel type d’intérêt ? Affectif, certainement ; érotique, fréquemment ; intellectuel, toujours ; poétique absolument et là est mon affaire, puisque c’est la qualité poétique des rapports qui empoisonne ou enrichie mon imaginaire. Ce n’est donc pas une mince affaire que d’élargir incessamment le champs de ses relations tout en préservant, non pas son indépendance, car seul l’argent me parait en donner réellement et je ne sais pas être riche, mais tout au moins un espace récurent et suffisamment vaste pour penser seul.

Non que je rejette l’échange (je parle ici de façon large, au-delà des sexualités) , mais il doit dans mon cas, toujours être suivi d’une période assez longue pour digérer le rapport en question, de quelque nature qu’il soit. Je fonctionne de même, tant avec les groupes qu’avec les individus. Je me trouve donc perpétuellement en surnutrition. Un être reptilien de ma nature se doit donc de surveiller sa surcharge pondérale affective et psychique au moyen de régimes adéquats. Pas d’ascèse préconisée dans mon cas, mais une alternance et une diversité nutritive vitale. Je digère comme un boa mais consomme comme un ours, de manière omnivore, c’est-à-dire que je peux ingérer à peu près tout et n’importe quoi. Néanmoins, tous les aliments ne sustentent pas de la même manière et possèdent une valeur calorique et nutritive bien différente selon les cas.

La fidélité ne s’exprime donc pas pour moi au quotidien, mais sur un long terme intercalé de pauses de durées variables. Elle se démultiplie à travers autant de liens que je nourris d’intérêts. Cela s’appelle un petit monde à soi ou un environnement social selon que l’on y privilégie une élaboration créatrice ou une consommation de l’échange en terme de finalité.

J’ai eu l’occasion, via le festival Erosphère dans lequel j’étais invité comme intervenant, de côtoyer brièvement quelques libertins/es revendiquées comme tel/les ou simplement intéressé/es par le sujet.

Il y eut deux stages auxquels j’avais donné, puisqu’il fallait bien les nommer, un titre commun sous l’intitulé « Outrance du désir ». Ce qui m’intéressait en la circonstance, était de proposer comme postulat qu’il s’était produit depuis quelques années (sans doute concomitantes au développement d’Internet), un déplacement du libertinage vers la sphère « grand public ». Je ne crois pas d’ailleurs qu’il s’agisse en soi d’une propagation des pratiques libertines qui existent certainement depuis que les lois religieuses ont bâti les fondements essentiels de nos sociétés (morale, éducation, sacralisation de la famille). Je pense d’avantage que la médiatisation du sexe, la démocratisation des objets (toys), images, témoignages et discours sur les pratiques des hommes et des femmes, a propulsé cet aspect du désir humain comme un état de fait sur le devant de la scène. Bien sûr, pour que cela marche, il fallait qu’il existe une population et un public sensible, sensibilisé, voire expert en pratiques libertines ou plus simplement, en « amour libre » comme on le disait plus volontiers dans les décennies 60/70 et en fait, depuis les mouvements anarchistes de la fin du 19ème siècle.

Ce postulat simple et aisément constatable dans les médias et le commerce polluant les murs et dévorant les vitrines de la vie citadine, supposait naturellement qu’il y eu un avant cette exhibition florissante et un après. Mon propos se situait dans l’avant tout en s’adressant à un public de l’après et était borné en amont par l’immense barrière de corail que semble constituer l’œuvre de Sade que je me suis mis en quête de découvrir actuellement progressivement dans son entier.

Le dispositif était simple comme j’aime à le pratiquer dans certains ateliers sur d’autres thématiques : un vaste espace scénique offert en l’occurrence par la grande salle de Micadanses qui recevait le festival, quelques musiques dont le choix me revenait, un panel de quelques textes du dit Marquis, un certains nombres d’images sur papier et sans rapport apparent si ce n’est par la mise en jeu du corps présent dans toutes les représentations humaines, un éclairage légèrement mobile, coloré mais tamisé et 4 micros sur pieds à disposition, destinés à recueillir la parole de participants volontaires selon le flux de leur inspiration. Mise à part une brève introduction, les consignes et indications se devaient d’être réduites au minimum et le mot d’ordre serait : improviser collectivement en immersion totale durant les 3h qui nous étaient octroyés, sans autres limites aux actes que la violence non consentie, l’authenticité des désirs et le périmètre élargi au plus vaste, des imaginaires en présence. Les matériaux à disposition outre les sons, l’espace, les textes et la lumière étaient les corps, sous leur jour le plus charnel, le toucher, le rapport, le commentaire et l’adresse par la parole et le regard. Autrement dit, soi face aux autres dans le contexte d’un tiers, moi en cette occasion. Sans doute la mise en scène la plus simple, si ce n’est la plus originelle que puisse offrir le théâtre. Car c’est bien dans le cadre de la scène que je me situais, étant ici convié pour mes compétences en la matière, associées à mon intérêt pour le corps sexuel et ses représentations pornographiques, mais surtout pour la parole et la qualité du temps qui en découle. Quel cerveau pour quelle sexualité ? Quelle humanité pour quelles relations ?

Le premier atelier fut à mon sens et à celui d’un certain nombre de participants/es qui en témoignèrent, une grande réussite. J’en fus le premier surpris, ne m’attendant pas à voir ma proposition, d’entrée de jeu, si bien comprise et vécue par un nombre important de joueurs/euses.

La nudité des corps s’imposa rapidement, sans heurt ni résistance, même si volontairement rien dans mon propos ne l’avait exprimé comme un prérequis indispensable, ce qu’elle me semblait être néanmoins de toute évidence. Mais j’avais opté pour la mise en place d’une expérience la plus libre possible, basée sur la confiance dans les groupes ainsi spontanément constitués et ne souhaitais border ce grand bain physique et mental que du plus infime cordon de sécurité afin que l’inattendu puisse naturellement y advenir.

Il m’est difficile de décrire l’émotion et la joie que je ressentais 3 heures durant à voir évoluer, s’enlacer et danser, à scruter et écouter ce groupe humain sachant instantanément en ces instants, allier désirs puissants, volonté créatrice et intelligence.

Les groupes se formaient puis se diluaient pour se recomposer différemment sous l’influence érotique des corps échauffés. Les tableaux se succédaient avec une harmonie puissante sans que je n’ai que très peu nécessité d’intervenir, car pour l’heure, il ne s’agissait surtout pas pour moi de foncer dans l’écueil dirigiste de la mise en scène que d’ailleurs certainement peu d’entre eux /elles auraient suivi, n’étant pas implicitement des acteurs/trices. Les actes sexuels concrets qui parfois s’épanouissaient un temps donné, exprimaient tour à tour une merveilleuse puissance ou une enivrante douceur. Que dire de plus si ce n’est que j’ai pu assister maintes fois à la profondeur de l’Être fusionnant avec l’appétit de la chair et que ce fut à mes yeux, d’une sublime beauté dans cet environnement que l’éclairage, librement et tout aussi intelligemment mené par les régisseurs/euses présents ce jour-ci comme le suivant, englobait d’une matière suave et maîtrisée.

Les interventions vocales firent tout autant leur chemin dans la masse sonore que je proposais, pareilles à des serpents sinuant dans les marais. Une improvisation en particulier fut tenue longuement par un homme à la voix posée, fixant du regard les scènes, égrenant une pensée sourde, presque sombre, avec une acuité et une profondeur tellement englobante qu’elle sembla organiser naturellement les tableaux en un système d’horlogerie dont personne n’aurait pu mettre à jour la mécanique vivante sans déchirer violemment l’équilibre de l’ensemble.

S’ouvrait ainsi devant moi et j’espère pour quelques autres, le portail d’accès à un érotisme fulgurant et splendide à l’endroit même où j’aspirais qu’il s’implante ; c’est-à-dire aux antipodes de la consommation « fun » et de la jubilation superficielle, avatar d’un plaisir clef en main trop en vogue pour ne pas bailler d’ennui devant la bêtise consumériste qu’il véhicule.

Il en fut naturellement tout autrement du deuxième jour, car il est bien rare que les miracles se succèdent quand bien même les ingrédients seraient-ils tous d’une aussi grande valeur.

Je n’ai pour ma part, personne à incriminer en particulier pour stigmatiser cet échec, car il est fatalement inclus dans un tel plan, que le groupe, s’il parvient à fédérer ses ardeurs, est en mesure de retourner toutes les situations dans le sens d’un sauvetage potentiel. Encore eut-il fallu qu’il le ressente et que certains de ses membres décident d’opter pour la vitalité plutôt que de glisser vers le versant morbide. Quand à moi, les deux pôles m’intéressaient pour la démonstration que je désirais en faire, même si j’aurais eu à coup sûr, plus de jouissance à regarder à nouveau fleurir une débauche d’écoute mutuelle et se dérouler sous mes yeux un concours d’intime concentration de peaux et de neurones.

Ce ne fut pas pour autant dénué d’intérêt et quelques moments tout à fait appréciables selon moi et constituant le pendant obligatoire de la thématique abordée, furent finalement atteints. Une fois que la dernière bouée de sauvetage fut lâchée et que le plateau se retrouva semblable à un de ces terrifiant désert où l’on n’ose s’aventurer, une infinie tristesse se mit à planer comme un drame suspendu au dessus de la salle et des corps affaissés. Je laissais la musique poursuivre et souligner encore d’avantage les contours de ces rives désormais privées de relief. Je ne sais où se situaient les regards encore présents derrière moi dans la pénombre du gradin, mais fermant un instant les yeux, je me dis qu’il y avais de quoi bander d’un tel naufrage, tant l’homme apparaissait ici, tel qu’il pouvait être, méritant autant sa destruction que sa venue au monde. En cet instant, la mort présentement incarnée me parut aussi belle que la mariée de la veille.

Il était temps que Sade, incompris précédemment, ignoré par le groupe comme il le fut sans doute de son vivant, intervint à nouveau pour éclairer de sa lueur sinistre et cruellement lucide, l’espace environnant que nous nous étions octroyé.

Tout avait commencé par un flambeau de résistances et de superficialité conquérantes que j’avais ressenti d’emblée. Loin du propos soulevé, quelques membres tapageurs avaient illusoirement tenté de le tordre du côté de l’euphorie insouciante et infantile, sous la protection de laquelle plaisir aurait dû rimer avec loisir. Malheureusement la légèreté n’étant pas dans mes gènes, c’était sans compter sur l’attachement viscéral que je pouvais avoir à mes croyances, traduites ici en terme de dérive et d’outrance autour d’Eros et incompatibles avec la simple excitation d’un amusement charnel. Après quelques temps d’un bisounourssage love love que sans méchanceté, je ne situe pas dans mes cordes, j’attendais que le poids lourd de l’introspection sensibilise les esprits et fassent frémir la chair. Le « tout est permis », s’il était bien assumé, devait satisfaire des tenants du désir forcené. Il y en eut quelques uns qui au fil des heures firent naître quelques pépites tout aussi rutilantes que la veille tant en terme de textes que d’actes puissants ou de postures. Une très belle union entre un homme et une femme allongés au sol, accapara quelques temps le plateau d’une fort belle manière. Quelques esprits plein d’éveil au milieu d’observateurs/trices las ou circonspects, surent à plusieurs reprises, métamorphoser l’ambiance par leur intelligence de la situation et leur instinct. Comme je l’ai dit, il n’entrait pas dans mon propos de diriger le jeu. Ce qui était devait être, en l’état, car c’est en tant que un miroir des hommes que se révèle pour moi le sujet d’une performance et il appartient à chacun/e, tout comme dans la vie, d’user de sa liberté pour influer le cours des choses. Quels meilleurs acteurs/trices que des libertins proclamés auraient pu en décider dans un contexte tout entier dévolu à leurs fantaisies ?

Je ne tire de leçon de ces deux expériences que la persuasion renouvelée du pouvoir de l’exhibition comme affirmation de soi pour peu que l’on souhaite la mettre en œuvre. Loin des acteurs poussifs du théâtre en matière de corps, les amateurs/trices de sexualité libre ont en main le potentiel d’un spectacle fort et puissant.

Il leur appartient à mon sens d’en avoir une conscience affûtée pour échapper à une mièvrerie parfois présente dans laquelle ils ne prétendent a priori pourtant pas être et forcer la convention insipide des sociétés laïques, tout autant que l’obscur refoulement des pulsions par le religieux, à se mirer dans le portrait dressé et attractif d’une humanité consciente, pleine de charme, d’inventivité et d’esprit d’aventure.

Il y a en nous toutes et tous, à chaque génération à mon sens, le ferment d’une révolution par le sexe, maintes fois réprimée, plusieurs fois avortée, banalement détournée, mais encore possiblement éclairante pour, comme nous l’évoquions plus tard en d’autres termes avec certains/es des membres, qu’une tendresse des cerveaux les uns pour les autres, annihile les frustrations abjectes et leurs conséquences sordides et élève le niveau de conscience de tout un pan de notre humanité. C’est ce qui, certainement pour ma part, me semble le plus souhaitable encore aujourd’hui, mais qui requiert autant d’exigence dans la jouissance que de lucidité dans les idées pour vaincre le modèle coercitif du couple et des familles où l’amour n’est dans bien des cas, qu’un symbole simpliste et blanc sur un fanion de tissus rose.

Urgence, oui.  De jouir de l’entre-soi ou d’amplifier les libertés ? À chacun son choix, si nous l’avons toujours.