Sang voix

Le désir n’a pas d’objet, qu’il se veuille obscure ou limpide ; il a un but, comme toutes les impulsions primaires. Satisfaction du soulagement de la douleur, apaisement de la soif, satiété de la faim, relâchement du sexe, évanouissement de la gêne physique par expulsion des excréments, urines, surplus de fluides organiques. Écrire n’en demande pas davantage …

Journal des Parques J-10

Cet article fait suite au post J-11    

loup_agneauExiger, exigeant, exigence. Le mot semble s’adoucir au travers de ses déclinaisons jusqu’à tendre vers une notion plus qu’acceptable. Ne parle-t-on pas avec respect d’une haute exigence, tandis que l’implacable j’exige semble faire froid dans le dos de beaucoup. Il s’agit bien pourtant de la même racine.

Le Loup et l'Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l'allons montrer tout à l'heure. Un Agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure. Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage :  Tu seras châtié de ta témérité. - Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu'elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d'Elle, Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. - Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l'an passé. - Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère. - Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. - Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens : Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers, et vos chiens. On me l'a dit : il faut que je me venge. Là-dessus, au fond des forêts Le Loup l'emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.         

La Fontaine, Les Fables

… animal plein de rage … Tu la troubles … je tête encore ma mère … Sans autre forme de procès.

Assurément, La Fontaine n’a pas l’intention de rendre son loup sympathique à nos yeux. Je dois dire qu’il l’est d’une certaine façon aux miens. Je n’ai rien contre cet agneau doué de logique, argumentant plutôt bien et de bonne foi. Seulement, aussi féroce qu’il soit, je comprends ce loup anthropomorphique dans ses pulsions agressives. Il n’est loup dévorant que pour la forme de la fable, mais au fond, il vomit sa haine de la société, lui le paria présenté comme solitaire et non en meute, sur l’agneau malchanceux de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne fais pas l’apologie de la haine pour elle-même, ni de la vengeance, mais, le monde n’étant pas simplement divisé en bons et méchants, j’entends son ras le bol de servir de tête de turc à la société des hommes, qui ne se prive pas, elle aussi, d’égorger les moutons, qui eux, dans un cas comme dans l’autre, n’ont a priori que le tort d’être nés ovins. Nous serions donc en face des victimes idéales. On est en droit de se demander alors qui, de La Fontaine ou du loup est de plus mauvaise foi dans cette fable que j’aime énormément, mais qui me semble, pour illustrer l’injustice et la cruauté abusive, bien mal choisir ses exemples.

Comment oublier que l’incarnation des puissants est un loup s’attaquant au cheptel des bergers et non un monstre à la violence gratuite ? À moins que l’esprit malicieux et subtil de l’auteur, ne nous conduise à penser que les puissants ne le sont que parce qu’on leur en donne le pouvoir (en l’occurrence, la situation). Les moutons aussi nombreux soient-ils y peuvent-ils quelque chose ? Pensent-ils même un instant à s’en préoccuper ? Eh bien, non. Ça ne les concerne pas, jusqu’à ce qu’un loup famélique et rôdeur vienne s’en prendre au plus faible d’entre eux. Iront-ils manifester ? Feront-ils la révolution contre les pratiques injustes à l’encontre de leur espèce de la part des loups et des hommes ? Je ne crois pas. Moutons ils sont, moutons ils resteront, même s’il leur arrive un jour de partir en trombe comme un seul … mouton, dans un mouvement de panique parce qu’un coup de feu ou le bruit du tonnerre les aura mis en déroute. Ainsi sommes-nous le plus clair de notre temps. Tant que nous pouvons paître tranquillement et que l’herbe est grasse, que demande le peuple ? Rien, me semble-t-il. Seuls les ennuis et les tracas nous poussent à agir et encore, appelle-t-on ici action, le fait de se regrouper en masse pour exprimer nos mécontentements individuels. Ceci manque d’exigence.

Le loup seul, dans cette affaire fait preuve d’exigence, même si nous la jugeons abusivement autoritaire. Mu à la fois par la rancœur et par son instinct, il fait valoir ses prérogatives. La seule différence avec l’agneau et le berger, soigneusement mis à l’écart, est sans doute que le puissant animal est doté par la nature des outils adéquats. Faut-il en conclure ou plutôt, comme c’est le cas de la fable, poser en préambule que « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ? Ne serait-il pas plus juste de mentionner plutôt la raison du plus fourbe. Le seul pervers et authentique sujet de l’histoire est l’homme, à peine évoqué accompagné de ses chiens, mais qui n’apparaît pas. Comme tout bon politique, il sait qu’il ne faut pas intervenir ouvertement au moment des faits, mais bien plutôt les dénoncer pour mieux en décrier les boucs émissaires ou les responsables, après coup. La manœuvre aura ainsi tellement plus de poids sur les pauvres moutons ravis de se persuader que le berger, dont il ne voient régulièrement que la bonne mine rougeaude et son chien qui fait quasiment partie de la famille, sont là pour les protéger des dangereux prédateurs. Sont-elles si nombreuses que ça, ces féroces menaces sur pattes et les bergers nous en défendent-ils vraiment ?

Oui, exiger fait peur. Réclamer ce qu’on estime être son dû demande force et courage. Et à moins de vouloir envahir la Pologne, exiger ne me semble pas si indigne que ça lorsqu’on devient fatigué d’incarner l’éternel rôle du méchant récriminateur. De là à être assimilé aux loups dont on sait qu’ils sont plus craintifs que cruels, pourquoi pas lorsqu’on est solitaire et parfois peu enclin à sociabiliser ?

Il y a « loup » et « loup », n’est-ce pas ? Mais il y a aussi plus souvent buffles piétineurs et serpents embusqués que loup. Quand le projet est de survivre, plus que vivre, à travers sa création incessamment malmenée, tout comme dans la fable détaillée par ma lorgnette, il n’y a plus de débats qui tiennent, plus de discussions qui aient lieu d’être. On accepte les choses en l’état ou on quitte la partie. Passé l’âge de la majorité, je ne connais plus d’agneaux en matière de relations sociales. Cessons de vouloir croire à l’idéal innocent en dehors des conflits armés, des agressions gratuites ou des régimes totalitaires. Pour qui a l’ambition de se sortir de ce facile archétype, du commode « J’ai rien fait », il ne suffit pas de se remettre en cause, comme il est devenu trop facile d’en parler, mais il est nécessaire, au risque d’être moins glamour et sympa, d’assumer d’être un loup, non comme un symbole d’autorité réducteur, mais comme un animal ayant ses besoins et le faisant accroire.

Dans le paysage, beaucoup de bergers, pas mal de petits reptiles, certes quelques loups égotiques infréquentables et un maximum d’ornières et de cailloux sur le chemin rarement déblayé au-delà du palier de chacun/e. Voilà le panorama de nos riantes contrées que l’on découvre, lorsque l’on met le pied à terre. Il faut débarrasser et balayer soi-même les préjugés des autres quand on décide de fouler les chemins de traverse. Dans ces zones reculées, la faune carnassière se fait plus clairsemée et pour cause, l’élevage y est moins intense. Autant le dire, ce n’est pas un scoop, la création artistique mise au jour à petits coups de piolets et de balayette n’intéresse pas grand monde. Pas forcément très spectaculaire, l’archéologie de soi. Il faut s’y pencher de près pour y discerner quelque chose. Personne n’est obligé de transpirer pour y accéder. Il y aura toujours les grands gestes, les festivals mondiaux, les œuvres spectaculaires, les nourritures de l’admiration pour se rengorger de son besoin d’art. Nul besoin de s’aventurer sur des îlots arides et aux abords incertains aux yeux d’une trop grande majorité. C’est par essence, le lieu de la fameuse « prise de tête » qu’il serait inutile, nous clame le bon sens, de trop exercer. La différence est dure à faire entendre, même au niveau de ses proches qui aimeraient s’attendre à davantage d’accessibilité à chaque spectacle, entre l’art qui se vend, et c’est tant mieux et celui qui se cherche aux antipodes de toutes lois.

Il y a pourtant des lois formidables ; je ne les rejette pas toutes. Les lois de la physique et parfois du physique. Les systèmes mathématiques de la musique, autant que les incontournables règles de l’attraction des corps. Au même titre, l’artiste en production est régi par les lois de son fonctionnement. Refuser de les comprendre, faire mine de les ignorer ou de les respecter au nom de l’innocence de l’agneau qui ne faisait que passer par là, est très mal appréhender la création. Les trop souvent entendus, « Je n’avais pas compris ça » ou « Je ne savais pas que » n’ont pas grâce aux oreilles de qui organise. Il fallait « savoir », il fallait faire la démarche de comprendre. C’est, comme qui dirait, inclus dans le lot du travail. Il n’est envisageable de discuter les choses que sur une base de connaissances communes. S’informer sur les frontières qui encadrent un projet et la teneur de ce qui s’y joue réellement est, à mon sens, un minimum et c’est dans ce but que j’écris et communique. Face à tant d’exigence, le repli mutique est souvent la réponse. Alors, sans plus de propositions concrètes, inventives, tangibles et efficaces, eh bien oui, le loup l’emporte et puis le mange sans autre forme de procès.

Plus le temps pour l’inconséquence, les réserves, la tiédeur ou les hésitations. Il est indispensable de l’admettre, la mise sur pied d’un projet de création, quel qu’il soit, exige une implication sérieuse, certes hors norme et peu courante, mais tout le monde sera d’accord, je crois, en tous cas je l’espère, pour accepter l’idée que créer n’est pas une activité lambda.

De ce point de vue, l’erreur fondamentale de l’agneau est sans doute d’avoir eu, du haut de son innocence qui devait lui donner tous les droits, la fatuité de penser que la nature, en dépit de sa diversité et de sa fantaisie, ignorerait les lois. Dans aucun domaine sérieux, la naïveté n’est un droit.

Journal des Parques J-45

Etend Dards - Autoportrait guerrier par David Noir - Bites croisées sur vulve et visage

Etends Dards - Autoportrait guerrier par David Noir - Bites croisées sur vulve et visage
Etends Dards - Autoportrait guerrier par David Noir - Bites croisées sur vulve et visage

J’ai une exigence qui ne vise qu’à être satisfaite : celle que soient créés et promus des objets artistiques scéniques, filmiques, sonores, littéraires … tels que je les conçois et entends.

Tout le reste, au mieux m’indiffère, au pire, m’agresse s’il va à l’encontre de mon travail, me freine, m’handicape ou me fait perdre mon temps.

Reste à caser dans les interstices les relations humaines ; pour la plupart aujourd’hui, papiers à cigarette glissés entre mes blocs de marbre.

Dans ces périodes, je n’ai définitivement plus aucune patience avec le narcissisme d’autrui.

Pour utiliser une expression toute faite de l’époque, je « suis en mode » guerrier. Peu à dire ou à communiquer aujourd’hui donc. Une de ces rares journées, exceptionnelles pour moi, où je n’ai d’autres contraintes ni rdv que ceux que j’organise avec ma propre réalisation. Unique ouvrier manœuvre de mon gigantesque chantier, je me retrouve seul au pied de ma pyramide que des échafaudages encore nombreux, camouflent.

Savent-ils seulement ce que c’est que travailler cette majorité de gens que je côtoie au quotidien ?  J’ai l’impression que non.  Pas à mon sens ; pas où je l’entends.

Je jongle avec mes budgets dérisoires et quasi fictifs ; ce que je prévois de faire en 2 heures prend deux jours ; je n’ai que deux bras à ma disposition. rien ne sera jamais tout à fait prêt, comme d’hab. En fait, tout le sera comme à chaque fois, mais au prix d’un tant d’arrachements, d’un tel effort final que le projet naissant ne sera d’abord que le cri éructé de mes dernières forces mises en jeu. Comment n’y aurait-il pas alors un tel décalage avec les autres dont j'aurai l’impression qu’ils se pavanent comme des volailles imbéciles, aveugles à mon temps qui s’écoule en un fin sable gris, piétiné sous leurs pattes griffues grattant grotesquement le sol ?

L’exigence fait de toute sa vie une croisade en solitaire, mais lui insuffle par ailleurs des espaces et des temps disséminés de bonheur sublimes. L'exigence est une drogue qu'on s'instille quotidiennement dans tous les orifices et par capillarité, sous la peau des tempes battantes, en se croisant dans le miroir. Il arrive qu'à certains  moments, on soit rejoints par des êtres qui passent et qui comprennent. Ceux là s’installent un jour ou dix ans ; quelques rares autres bivouaquent dans vos parages pour la vie. Ces derniers sont des compagnons mâles ou femelles, des lionceaux solitaires, des fauves de passage qui se cherchent ou de veilles bourriques qui traînassent en quête de quelque nourriture. Le désert aride et magnifique de l’esprit de création nous relie, à distance de regard et sans mot dire. Le reste de l'humanité alors, n'est plus fait que de fantoches qui s’agitent dans leur déconfiture.

Rien à offrir

Chacun a sa fenêtre acrylique_David Noir_2009

Chacun a sa fenêtre_acrylique_David Noir_2009

Moi mon nom à moi, c’est Bonnie,
menteur.
L’histoire que je vais vous raconter bla bla bla … est triste. J’en connais des plus tristes, des moins tristes, des dramatiques. Celle-ci est juste triste. Soit vous vous en foutrez, soit vous voudrez sans doute comprendre cette histoire, parce que la plupart des gens veulent comprendre et pouvoir suivre le déroulement des histoires. Moi, les histoires, je les hais. Au mieux, elles m’indiffèrent. Je n’aime que les caractères, les personnages ; je ne veux pas savoir les détails de ce qui leur arrive ; juste regarder comme ils sont beaux parfois, quand je les trouve tels. J’aime mieux les mythes et exclusivement leurs âmes au détriment de ce qui leur arrive. Et inlassablement il leur arrive la même chose – il nous arrive la même chose ; c’est ça qui fait la force de leurs soi-disant histoires ; il n’est plus besoin de les raconter. Elles s’effacent au profit d’un personnage, d’une destinée. Peu importe pourquoi il en est arrivé là ; c’est ainsi ; il n’y a pas d’autre possibilité. Alors pour en revenir aux détails qui font l’histoire triste que je veux, non pas conter, quel vilain mot bon pour La Cartoucherie, mais portraiturer ici, je vais vous en donner les détails en guise d’éternel prologue pour ne plus y revenir. Ce sera fait ainsi et vous n’aurez qu’à vous y référer, qu’à vous en souvenir si cela vous intéresse encore au cours des pages qui, fatalement, ne suivront pas. Autant vous dire que je n’aime ni être tenu en haleine, ni l’art du scénario. C’est pourquoi j’ai de la sympathie pour les jeux vidéo où l'on s'égare; un art étonnant qui souvent prend le relais de la poésie et de l’art réellement abstrait qui se fait attendre pour ouvrir les fenêtres de ceux qui étouffent dans les romans et le cinéma des faibles auteurs. Le théâtre ça servait un peu à ça, mais il a fait plus que son temps. Peut-être juste une façon de présenter les choses. J’arrête cette digression. Celle-là seulement ; parce que des digressions, vous en aurez ; vous n’aurez même que ça. Si vous n’en voulez pas il faut aller ailleurs. Mais là, pour ce prologue, pour donner un petit fil à ceux et celles à qui ça fait plaisir, je vais me discipliner juste une fois malgré le dégoût que j’en ai. Après ça, haro sur le bel art et les habiles rebondissements qu’on prend parfois pour du talent. Les plus malins sont des poètes déguisés en techniciens ; Hitchcock par exemple. J’en ai vraiment rien à foutre de son art du scénario, mais c’est un poète, malgré lui ; malgré sa soif de plaire ; alors on peut rêver par-dessus l’emballage. Mais bon, on en reparlera de tout ce qui pue l’école et des artistes du commerce et des indigents poètes qui aimeraient bien être des commerçants. Enfin, on en reparlera, mais pas moi, je n’ai pas de temps pour ça - de ceux là et de tous les autres. Mais ne croyez pas que j’ai choisi d’être un hermite. Ce que j’ambitionne aujourd’hui, c’est d’être un étranger.
Y paraît que petit, j’ai engrangé de l’amour pour des années, alors tu penses bien que …
L’art de l’artiste me semble être la chose la moins intéressante du moment – il n’est jamais aussi surprenant que l’art du hasard – aux rares exceptions près de certains qui savent courtoisement l’inviter entre leurs murs rigides de créations arides. Merci Kubrick. Mais on les compte sur un doigt. Quelles plaies, les créateurs …
Contrairement à beaucoup d’autres, mon art à moi, est de la merde au vrai sens du terme – non morale, non adulte, non dépréciatif ; juste une expulsion du surplus nécessaire …
Du coup, j’aime souvent les gens haïssables ; qui ont l’intelligence et le savoir faire pour manipuler le monde, pour ne pas en être les dupes – ils ont choisis leurs camps – je ne parle pas ici des imbéciles du pouvoir, mais des joueurs; des petits et des grands.
Finir en auteur serait l’échec le plus cuisant pour moi ; moi qui voudrait n’être qu’un corps. Je fantasme mon être intérieur à longueur de temps et c’est ce que je peux faire de mieux.
Ecrire ne me sert plus depuis longtemps. C’est juste une fonction naturelle. Une défécation obligée de l’âme. En chiant ma prose, je regarde les passants à travers ma lunette. Tiens, voilà un de ces mecs sans exigence ; un de ceux qui trahissent le monde enfantin.
Sûrement qu’il va justement faire des enfants à défaut d’en avoir conservé quelque chose. Mais, non, il a tout vendu à bas prix dans la première moitié de sa vie. Comment, pas d’enfant ? Tu veux la fin de l’humanité alors. Quand on voit ta gueule, on ne peut que souhaiter la fin de l’humanité. Le sens, tes sens, ton sens unique me fait horreur. Eh eh, ils aiment ça la hiérarchie ; ils appellent ça le choix, avoir le choix, choisir ; « je te préfère à quiconque » ; des plus et des moins ; c’est leur vision de la vie à ces petits commerçants. Moi je ne sais pas ; j’ai surtout connu la trahison de mes valeurs à longueur de journée ; le dénigrement comme mode de fonctionnement. « Z ‘auriez pas une cigarette ; j’ vais mourir vous comprenez ; alors c’est un peu urgent ». Main tendue et puis couteau dans le dos, pourquoi pas ? Alors on se retourne vers la culture, le roman ; toujours plus con ; toujours plus débile ; avec le mot choisi ; bien choisi, comme à l’école de la littérature ; celle du mot juste. L’adjectif adéquat ; le beau verbe, les cons ; ils aiment ça ; ils ont l’impression qu’on a fait des efforts, les cons. C’est méritoire. Et puis ceux qui font profession de penser, d’aimer ou de haïr ; d’avoir des goûts ; d’exister. Ils ont sûrement la conviction d’avoir un avis ; moi je n’en ai pas ; juste des réactions sans fondement autre que mon émotivité. J’aimerais bien faire une œuvre de ce fatras d’humeurs car c’en est une en soi ; par nature. Rien à prouver ; rien à atteindre. Pas d’histoire d’amour ; surtout pas ; au mieux la réparation ; le bricolage pour que ça tienne. Le neuf c’est toujours de l’aranaque ; tout est destiné à se dégrader ; c’est comme ça ; à peine c’est sorti du beau sac du beau magasin.
Une page de publicité :
A force de secrets, le viol de l’intime est porté en place publique. Avoir des parents depuis tout petit accentue forcément la propension spontanée à se faire enculer. Ils mentent, toujours ; tout au long de leur vie, ils mentiront. Parce qu’ils n’auront de cesse d’envier la jeunesse dés lors qu’ils comprendront que la leur est envolée. Les jeunes aussi envie la jeunesse ; ça se voit moins forcément ; ils la désirent entre eux. C’est le seul bien de valeur. Tout ce qu’on racontera après est destiné à justifier que notre vie ne dure que la moitié d’elle-même. Arnaque, arnaque ; mensonge brûlant ; la vigueur du corps, et de loin, domine toute la sagesse des vieux. Sagesse, bon sens, invention des pauvres, des miséreux qui ont perdu la vie mais se refusent à l’admettre. Il n’y a rien à faire dans la vie que d’attraper la queue du Mickey au bon moment et vivre sur ses acquis. Sinon c’est une autre histoire ; celle de la mort. Elle est un peu plus intéressante que les autres, mais aussi moins dorée à nos yeux embués à la sauce Walt Disney. Pourtant, il me semble bien que la majorité d’entre nous a choisi plutôt la mort comme mode de vie. Pour choisir la vie, il aurait fallu de la conscience, de l’inconscience, du courage et de la cruauté. Les animaux choisissent la vie. Il n’y a pas de civilisation ; il n’y a que la culture de la mort. La vie se passe de culture ; elle est prédatrice et dévore tant qu’elle en a les ressources. La vie a pour unique fonction de se sustenter et d’être. Elle n’existe pas comme idée. La nature n’a pas d’idée de la vie et la vie n’a pas de projet ; seuls les morts en ont. Les uniques projets que je connaisse sont destinés à habiller, déguiser le processus de mort en dynamique de vie. Parce que ça fait mieux ; parce que les dieux de la mort n’ont pas la côte depuis que la vie est une valeur, qu’on l’a choisi comme valeur absolue. C’est là où le bas blesse car la vie n’a pas d’intelligence et ne se soucie pas d’en avoir. Elle n’a que de la bio-logique ; elle n’est pas distincte de la survie. L’humain plus imbécile encore que les autres qui a distingué la survie de la vie est sûrement le même critique d’art idiot, le même spectateur hypocrite et bêtement bourgeois, qui voudrait une distinction entre pornographie et érotisme ; juste parce que ça lui fait mal au cul - aux idées de son cul, d’être sans importance.
Au fond, je suis d’avantage marqué par une modeste idée qui me traverse l’esprit que par un film de tâcheron avec toutes ses heures de travail. L’accumulation du temps de travail joue contre l’efficacité.
Sur une certaine voie ; sur une voie certaine. À bien y réfléchir, faute de mieux, je suis finalement pour la préservation de la connerie de l’espèce humaine. Parents, après avoir mis bas, suicidez-vous. « Ben mon colon, répondra-t-il, assis sur ses chiottes ».
Ben voyons, ne réagis pas comme ça. T’es plus dans l’ coup papa. Et alors, parce que je te dis des mots, tu crois que je te dis la vérité. Mais oui, je t’aime bien.
Le sentiment du travail – L’indicateur « labeur » - Le centrage sur sa liberté.
Qu’est-ce que tu veux en faire ? – Qu’est-ce que tu ne veux pas en faire ? – Tout est bon. Tout est bien qui finit un jour prochain
Peut-être que la pire des aliénations est d’avoir des parents qui vous aiment.
Leur amour est un poison sirupeux qui vous colle les ailes et vous pousse à obéir.
Puis-je encore me sauver ? Par où ?
L’amour comme monnaie d’échange empêche de vivre.
Je comprends tellement qu’on se saoule de grandeur d’âme et de beaux sentiments, mais alors, qu’on soit seul. Qu’on ne fasse pas chier les autres avec son état. Alors donnez de l’alcool gratuit, de la drogue bas de gamme, de l’affection sans morale. Donnez sans réfléchir, sans calcul. Vous verrez bien après ce que vous avez perdu dans le naufrage, car il y en a de plus beaux que la réussite enjouée.
Eh bouillie de pixel, toi qui reçois mes mots graves, virtuels et ridicules, voici le programme de ma journée d’humain.
Je dois : remplir mon estomac, vider mes couilles, vider mes intestins, laisser aller ma tête, parfois tendre mes mains.

Jan Fabre, Prometheus… Insuffisant. Déception.

Prometheus_Jan Fabre_Théâtre de la Ville

Prometheus_JanFabre_Théâtre de la Ville

Vu Jan Fabre, Prometheus-Landscape II au Théâtre de la Ville. Après un texte et une interprétation très prometteuse en ouverture, par une comédienne magnifique et droite, posant les questions essentielles à la sauvegarde de notre humanité : "où est donc ce héros qui nous sauvera, qui est-il, comment le désirons-nous ?",  les réponses succédant à l’ouverture du rideau sont plus que décevantes. Charivari débridé éternellement vu, grosses ficelles (d’ailleurs bien au centre du plateau), du contemporain qui se contente de peu depuis qu’il a compris que tout était permis et que le public se réjouissait complaisamment des bonnes blagues. Et justement, ici, on se permet trop peu pour la liberté, les moyens, le temps de création et le lieu qu’on a. Du cheap de la part d’un certainement très bon artiste qui ne s’est pas assez foulé. Trop faible exigence des instances qui payent à la source ; perversion d’un système qu’on connaît déjà. Alors évidemment, c’est sûrement mieux que beaucoup de choses que l’on peut voir sur les scènes de prestige, mais ça n’est pas assez. Évidemment, ça va certainement faire les beaux jours du In à venir, mais on s’en fout. Une image du chaos des plus puériles, qui insulterait presque l’imaginaire des auteurs d’heroic fantasy et des meilleurs jeux vidéo. On a vu ce Prométhée torturé et musclé cent fois et on attend plus subtil qu’une bête narration linéaire pour succéder à la stimulante introduction. Comme a dit parait-il Godard à la sortie de Titanic, « pas assez de moyens » pour le somptueux et la tragédie que ça veut décrire. Si on fait dans la grosse machine, il faut savoir être plus généreux en terme de richesse d’idées. Ça satisfera les moins exigeants et malheureusement nombre d’autres, qui savent voir, mais ont tristement renoncé à en demander plus à cause du marasme ambiant, pour se rallier à la cause du minimum syndical créatif toujours mieux que rien.

Scènes nationales et solution finale

David_Noir_singe_nu

David Noir - Singe nu

Quand on crée dans un espace national, on ne rencontre pas le public, on rencontre l’état.
On est chez l’état. Public et artistes confondus. C’est lui qui reçoit ; qui dicte les limites et les règles de bienséances. Il ne peut exister que de l’art officiel dans ce contexte. Aucun artiste ne peut s’en affranchir. Il lui faudrait d’abord dégrader et détruire ce lieu d’accueil pour qu’il ne soit plus reconnu comme étant partie de l’état. Aucun état démocratique ne peut avoir la capacité à laquelle il prétend : donner de la liberté à ses hôtes. Il ne peut la donner. Il ne peut offrir ce qu’il doit maîtriser. Il ne peut que faire payer très cher ceux qui la prennent ; qui font l’erreur de la prendre. Le piège artistique est de se vouloir libre sur une scène d’état. Le conditionnement mutuel entre artistes, administration et public est trop fort. Le mot d’ordre vient de trop haut : « Ne débordez pas. Eclairez, rencontrez, transformez, faites rêver, réfléchir, mais jouez dans nos cadres ». De ce fait, tous les spectacles qui prétendent donner à voir une imagerie de la liberté dans ces espaces sont rendus mauvais et dégradés. Ils atteignent souvent leur propos esthétiques – luxe de moyens oblige, leurs ambitions réflexives, voire pédagogiques, mais manquent fatalement leurs buts artistiques : surprendre son monde et soi-même, éveiller l’esprit des hommes par le choc de l’incongru, par l’air frais qui rend envisageable l’ébranlement de toute fondation. Quoiqu’ils se proposeront de faire, tout sera dit d’avance. Zéro surprise hors la scène ; c'est-à-dire, aucune création d’espace mental persistant, utile et pragmatique dans la pensée du spectateur. Rien qui lui propose les moyens d’hurler le cri qui lui est nécessaire et qu’il ressens enfoui dans son fort intérieur. La convention culturelle vient doubler celle du théâtre d’un blindage soyeux, comme la deuxième peau sécuritaire d’une centrale atomique, dont toutes et tous chanteraient les louanges. Ainsi aucune catastrophe nécessaire, aucun Tchernobyl indispensable n’est possible hors la destruction de ces murs. Pas de ces multiples faux murs, décors de murs qu’offre à voir un théâtre. Aucune bâtisse hors les abris antiatomiques ou les prisons, ne paraît recéler plus de multiples enveloppes que les théâtres. Quand je parle d’écroulement, je parle de ses véritables murs qu’il conviendrait, non d’écrouler tout entier, mais de percer en partie ; de forer pour laisser un passage d’entrée comme résultant d’un bombardement, d’une trouée d’obus. Les théâtres se sont trop parés des entrées et des frontispices des temples. Confusion manifeste des pouvoirs. Il serait bon d’opérer la séparation du Théâtre et de l’État pour l’obtention d’une culture laïque.
Par voie de conséquence, le public ne résiste pas à son tour à se révéler mauvais ; sans indépendance ; juge et poseur. Il compose également le spectacle et n’échappe donc pas aux lois de la bienséance. Le mot est important car la bienséance recouvre les règles de savoir-vivre en société édictée par la norme, elle-même instituée par le sentiment du bien commun et corroboré par l’état. Il ne faut jamais oublier que le rôle de l’état n’a jamais été de prendre des risques. Bien au contraire, il est là pour nous en prémunir. Il importe donc de distinguer clairement la politesse, qui est un choix de comportement de l’individu et que celui-ci peut mener jusqu’au raffinement, et la bienséance, qui est le produit des lois penchant du côté du plus grand nombre.
Bien sûr, par ces temps d’auto emprisonnement subtil, les vertus d’une « exigence réservée» quant à une vie épanouissante et pétaradante, sont vendues comme un pis-aller, un choix médium et maîtrisé que tout un chacun doit comprendre et accepter. Il faut s’entendre. Il ne faut pas se battre, se disputer. Une nation est une famille et il faut que la bonne entente règne. Raisonnables seront donc les créations folles et débridées une fois plongées dans les arènes nationales. De belles constructions poétiques, de belles paroles intelligentes, mais qu’on ne peut croire dangereuses. Zéro frisson du réel. S’en sortiront les plus malins ; ceux qui ont le moins d’enfance, pour réaliser une œuvre continue et sur la durée, qui saura donner l’impression de la recherche pensée et puissante. À ambitions artistiques restreintes et persistantes, grand avenir sérieux et professionnel assuré.