Journal des Parques J-10

Cet article fait suite au post J-11    

loup_agneauExiger, exigeant, exigence. Le mot semble s’adoucir au travers de ses déclinaisons jusqu’à tendre vers une notion plus qu’acceptable. Ne parle-t-on pas avec respect d’une haute exigence, tandis que l’implacable j’exige semble faire froid dans le dos de beaucoup. Il s’agit bien pourtant de la même racine.

Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l'allons montrer tout à l'heure. Un Agneau se désaltérait Dans le courant d'une onde pure. Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage :  Tu seras châtié de ta témérité. - Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu'elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d'Elle, Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. - Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l'an passé. - Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère. - Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. - Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens : Car vous ne m'épargnez guère, Vous, vos bergers, et vos chiens. On me l'a dit : il faut que je me venge. Là-dessus, au fond des forêts Le Loup l'emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.         

La Fontaine, Les Fables

… animal plein de rage … Tu la troubles … je tête encore ma mère … Sans autre forme de procès.

Assurément, La Fontaine n’a pas l’intention de rendre son loup sympathique à nos yeux. Je dois dire qu’il l’est d’une certaine façon aux miens. Je n’ai rien contre cet agneau doué de logique, argumentant plutôt bien et de bonne foi. Seulement, aussi féroce qu’il soit, je comprends ce loup anthropomorphique dans ses pulsions agressives. Il n’est loup dévorant que pour la forme de la fable, mais au fond, il vomit sa haine de la société, lui le paria présenté comme solitaire et non en meute, sur l’agneau malchanceux de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne fais pas l’apologie de la haine pour elle-même, ni de la vengeance, mais, le monde n’étant pas simplement divisé en bons et méchants, j’entends son ras le bol de servir de tête de turc à la société des hommes, qui ne se prive pas, elle aussi, d’égorger les moutons, qui eux, dans un cas comme dans l’autre, n’ont a priori que le tort d’être nés ovins. Nous serions donc en face des victimes idéales. On est en droit de se demander alors qui, de La Fontaine ou du loup est de plus mauvaise foi dans cette fable que j’aime énormément, mais qui me semble, pour illustrer l’injustice et la cruauté abusive, bien mal choisir ses exemples.

Comment oublier que l’incarnation des puissants est un loup s’attaquant au cheptel des bergers et non un monstre à la violence gratuite ? À moins que l’esprit malicieux et subtil de l’auteur, ne nous conduise à penser que les puissants ne le sont que parce qu’on leur en donne le pouvoir (en l’occurrence, la situation). Les moutons aussi nombreux soient-ils y peuvent-ils quelque chose ? Pensent-ils même un instant à s’en préoccuper ? Eh bien, non. Ça ne les concerne pas, jusqu’à ce qu’un loup famélique et rôdeur vienne s’en prendre au plus faible d’entre eux. Iront-ils manifester ? Feront-ils la révolution contre les pratiques injustes à l’encontre de leur espèce de la part des loups et des hommes ? Je ne crois pas. Moutons ils sont, moutons ils resteront, même s’il leur arrive un jour de partir en trombe comme un seul … mouton, dans un mouvement de panique parce qu’un coup de feu ou le bruit du tonnerre les aura mis en déroute. Ainsi sommes-nous le plus clair de notre temps. Tant que nous pouvons paître tranquillement et que l’herbe est grasse, que demande le peuple ? Rien, me semble-t-il. Seuls les ennuis et les tracas nous poussent à agir et encore, appelle-t-on ici action, le fait de se regrouper en masse pour exprimer nos mécontentements individuels. Ceci manque d’exigence.

Le loup seul, dans cette affaire fait preuve d’exigence, même si nous la jugeons abusivement autoritaire. Mu à la fois par la rancœur et par son instinct, il fait valoir ses prérogatives. La seule différence avec l’agneau et le berger, soigneusement mis à l’écart, est sans doute que le puissant animal est doté par la nature des outils adéquats. Faut-il en conclure ou plutôt, comme c’est le cas de la fable, poser en préambule que « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ? Ne serait-il pas plus juste de mentionner plutôt la raison du plus fourbe. Le seul pervers et authentique sujet de l’histoire est l’homme, à peine évoqué accompagné de ses chiens, mais qui n’apparaît pas. Comme tout bon politique, il sait qu’il ne faut pas intervenir ouvertement au moment des faits, mais bien plutôt les dénoncer pour mieux en décrier les boucs émissaires ou les responsables, après coup. La manœuvre aura ainsi tellement plus de poids sur les pauvres moutons ravis de se persuader que le berger, dont il ne voient régulièrement que la bonne mine rougeaude et son chien qui fait quasiment partie de la famille, sont là pour les protéger des dangereux prédateurs. Sont-elles si nombreuses que ça, ces féroces menaces sur pattes et les bergers nous en défendent-ils vraiment ?

Oui, exiger fait peur. Réclamer ce qu’on estime être son dû demande force et courage. Et à moins de vouloir envahir la Pologne, exiger ne me semble pas si indigne que ça lorsqu’on devient fatigué d’incarner l’éternel rôle du méchant récriminateur. De là à être assimilé aux loups dont on sait qu’ils sont plus craintifs que cruels, pourquoi pas lorsqu’on est solitaire et parfois peu enclin à sociabiliser ?

Il y a « loup » et « loup », n’est-ce pas ? Mais il y a aussi plus souvent buffles piétineurs et serpents embusqués que loup. Quand le projet est de survivre, plus que vivre, à travers sa création incessamment malmenée, tout comme dans la fable détaillée par ma lorgnette, il n’y a plus de débats qui tiennent, plus de discussions qui aient lieu d’être. On accepte les choses en l’état ou on quitte la partie. Passé l’âge de la majorité, je ne connais plus d’agneaux en matière de relations sociales. Cessons de vouloir croire à l’idéal innocent en dehors des conflits armés, des agressions gratuites ou des régimes totalitaires. Pour qui a l’ambition de se sortir de ce facile archétype, du commode « J’ai rien fait », il ne suffit pas de se remettre en cause, comme il est devenu trop facile d’en parler, mais il est nécessaire, au risque d’être moins glamour et sympa, d’assumer d’être un loup, non comme un symbole d’autorité réducteur, mais comme un animal ayant ses besoins et le faisant accroire.

Dans le paysage, beaucoup de bergers, pas mal de petits reptiles, certes quelques loups égotiques infréquentables et un maximum d’ornières et de cailloux sur le chemin rarement déblayé au-delà du palier de chacun/e. Voilà le panorama de nos riantes contrées que l’on découvre, lorsque l’on met le pied à terre. Il faut débarrasser et balayer soi-même les préjugés des autres quand on décide de fouler les chemins de traverse. Dans ces zones reculées, la faune carnassière se fait plus clairsemée et pour cause, l’élevage y est moins intense. Autant le dire, ce n’est pas un scoop, la création artistique mise au jour à petits coups de piolets et de balayette n’intéresse pas grand monde. Pas forcément très spectaculaire, l’archéologie de soi. Il faut s’y pencher de près pour y discerner quelque chose. Personne n’est obligé de transpirer pour y accéder. Il y aura toujours les grands gestes, les festivals mondiaux, les œuvres spectaculaires, les nourritures de l’admiration pour se rengorger de son besoin d’art. Nul besoin de s’aventurer sur des îlots arides et aux abords incertains aux yeux d’une trop grande majorité. C’est par essence, le lieu de la fameuse « prise de tête » qu’il serait inutile, nous clame le bon sens, de trop exercer. La différence est dure à faire entendre, même au niveau de ses proches qui aimeraient s’attendre à davantage d’accessibilité à chaque spectacle, entre l’art qui se vend, et c’est tant mieux et celui qui se cherche aux antipodes de toutes lois.

Il y a pourtant des lois formidables ; je ne les rejette pas toutes. Les lois de la physique et parfois du physique. Les systèmes mathématiques de la musique, autant que les incontournables règles de l’attraction des corps. Au même titre, l’artiste en production est régi par les lois de son fonctionnement. Refuser de les comprendre, faire mine de les ignorer ou de les respecter au nom de l’innocence de l’agneau qui ne faisait que passer par là, est très mal appréhender la création. Les trop souvent entendus, « Je n’avais pas compris ça » ou « Je ne savais pas que » n’ont pas grâce aux oreilles de qui organise. Il fallait « savoir », il fallait faire la démarche de comprendre. C’est, comme qui dirait, inclus dans le lot du travail. Il n’est envisageable de discuter les choses que sur une base de connaissances communes. S’informer sur les frontières qui encadrent un projet et la teneur de ce qui s’y joue réellement est, à mon sens, un minimum et c’est dans ce but que j’écris et communique. Face à tant d’exigence, le repli mutique est souvent la réponse. Alors, sans plus de propositions concrètes, inventives, tangibles et efficaces, eh bien oui, le loup l’emporte et puis le mange sans autre forme de procès.

Plus le temps pour l’inconséquence, les réserves, la tiédeur ou les hésitations. Il est indispensable de l’admettre, la mise sur pied d’un projet de création, quel qu’il soit, exige une implication sérieuse, certes hors norme et peu courante, mais tout le monde sera d’accord, je crois, en tous cas je l’espère, pour accepter l’idée que créer n’est pas une activité lambda.

De ce point de vue, l’erreur fondamentale de l’agneau est sans doute d’avoir eu, du haut de son innocence qui devait lui donner tous les droits, la fatuité de penser que la nature, en dépit de sa diversité et de sa fantaisie, ignorerait les lois. Dans aucun domaine sérieux, la naïveté n’est un droit.