Journal des Parques J-38

A mort le libre arbitre_David Noir

A mort le libre arbitre_David Noir
A mort le libre arbitre - Any Tingay, Valérie Brancq
Les Parques d'attraction - Photos Karine Lhémon

Les gens qui connaissent mon travail pensent parfois qu’il porte spécifiquement sur le corps. En fait, je ne crois pas m’intéresser plus au corps qu’aux animaux ou à la nature dans son ensemble, c'est-à-dire de façon profane et relativement lointaine. Non que je ne le souhaiterais pas, mais il me faudrait disposer en stock de quelques vies supplémentaires pour m’y consacrer pleinement.

L’intérêt qu’on porte à quelque chose ; ce qui en fait « notre sujet », me semble toujours plutôt ancré en soi viscéralement que fruit d’une décision simplement intellectuelle ou émotionnelle qui serait guidée par le libre arbitre. Ce fameux « libre arbitre » dont certain/es croient que nous sommes doté/es et sur la charmante fantaisie du nom duquel, je suis bien décidé à faire un microfilm un de ces jours. N’imagine-t-on pas cet arbitre libre voletant, heureux, au-dessus du gazon ?

Hélas, je ne suis pas danseur et non, ce n’est pas à ce titre que je suis capable de me pencher sur le corps de l’homme au sens large. Je le détaille uniquement du fait qu’il est « notre nature » et que par conséquent, à travers lui, mais surtout à travers le regard que nous lui portons, s’exprime la considération que nous avons de nous mêmes et d’autrui.

Eh bien, si vous l’ignoriez, j’ai le regret, suite à cette étude quasi pharmaceutique d’une vingtaine d’années sur un panel de personnes rencontrées au cours de ma vie professionnelle et affective, de vous annoncer les tristes résultats de mon enquête:

Ces représentants, chacun dans leur catégories, d’une majorité d’individus, tous sexes confondus, s’avèrent être constitués dans leur être profond, d’une part désespérément et irréductiblement conventionnelle.

S’il ne m’avait fait parfois rire et heureusement, dans certains cas, partager ce rire, il n’y aurait qu’à pleurer ou à défaut, se flinguer de cet état de fait.

Le pire est que, souvent, c’est avec la meilleure foi du monde qu’ils l’entretiennent et ne s’en aperçoivent même pas. Ou bien, si ils/elles s’en rendent comptent, considèrent qu’après tout, on peut très facilement vivre avec et donc, pourquoi, à ce compte faudrait-il se fendre d’une réflexion et d’efforts inutiles ? Le désespérant pour moi, se loge tout particulièrement au cœur de cette dernière remarque, puisque je ne peux que leur donner raison : tout prouve qu’il est formidablement plus aisé et confortable de conduire sa vie via les cheminements de comportements et avis pétris de conventions culturelles, sexuelles, sociales et sociétales.

Que dire d’autre ? Ami/es, famille, intellectuel/les, artistes, corps de métiers versés dans le social, éducateurs … c’est là où on s’attendrait à trouver le plus d’ouverture qu’on repère le plus grand écart entre discours général sur la liberté et points de vue spécifiques sur les comportements admis ou considérés comme admissibles. Et là, la pornographie ou ce qu’on veut bien y mettre, est évidemment au centre du débat :

« Je ne vais quand même pas aller m’exhiber en me branlant sur Internet » me dit l’un. Ah bon ? Pourquoi ? Qu’y-a-t-il de contenu dans ce « quand même » ? De quelle limite à ne « quand même » pas dépasser parle-t-il ? Vis à vis de quelle attitude plus normale ?

« Je vivrais mal que mon image soit associée à telle scène s’activant dans mes parages » me disent en substance quelques autres. Bon. Parle-t-on ici du « bruit et de l’odeur » de la pornographie comme on en parlait il y a peu encore à propos des familles d’africains partageant le même pallier que des français de souche ?

De quelle espèce sont donc issus les gens qui s’exhibent ? À quel titre méritent-ils cet ostracisme racial qui rapproche une partie des acteurs culturels souvent éclairés, publics y compris, des représentants les plus usés de la stupide droite catho bien pensante. Je n’irai pas plus loin dans la citation d’exemples, dont une part a déjà servi de développement à un article précédent auquel je vous renvoie ici.

Entendons-nous bien. Lecteurs, lectrices, faites-moi la grâce de ne pas ridiculiser mes propos à peu de frais. Je ne dis nulle part que la liberté d’être passe par le fait d’exhiber sa sexualité sur le Web ou ailleurs. Je dis que juger avec crispation ce qui constitue une fascinante pornographie moderne réclame un peu plus d’humilité que ça, vis-à-vis des hommes et des femmes qui trouvent plaisir à le faire et en gratifie généreusement l’internaute que je suis. Elles et eux sont aussi, les nouveaux « acteurs » de la toile. Et j’emploie le mot à dessein car il a pour moi une portée profonde dans le changement qu’Internet est en train d’apporter aux arts de la représentation et notamment à la captation des prestations vivantes. Aux acteurs, actrices, artistes amateurs comme professionnels, intellectuels en tous genre et autres … bref, à toutes celles et ceux, qui, d’où qu’ils et elles viennent, prétendent s’intéresser à la création, de se pencher à nouveau sur cette éternelle question des limites propre à l’art, sous peine de rester bêtement à l’écart d’une évolution d’une portée potentiellement immense, socialement et artistiquement. Ils et elles ne seront ni les premiers, ni les derniers a manquer le coche d’un pas en avant qui les aurait fait eux/elles-mêmes progresser. Encore faut-il avoir la modestie de regarder le monde en train de se faire, sans penser qu’on l’a cerné et compris. Je l’ai malheureusement constaté avec des gens dont je fus très proche comme mon père, devenir con peut être un confort de l’esprit auquel il est difficile de résister lorsqu’on se sent menacé par l’évolution des mœurs et des mentalités. Il m’a également prouvé, peu de temps avant de mourir, que l’imminence d’une fin, quelle qu’elle soit, pouvait déclencher un éveil de l’esprit créatif et provoquer le retournement de l’âme, soudainement à nouveau colorée de vie et habitée par l’émerveillement retrouvé du nourrisson face à la découverte de ce qu’il ignore et ne comprend pas.

Pour encadrer sa peur, on perd un temps précieux à se forger des avis et des jugements en kit, censés déterminer son tempérament et sa personnalité face au réel. Caractère proprement grotesque de l’homme que de s‘enfler de ces racontars autour de la prétentieuse notion de "sa" personnalité. De mes observations, je tire surtout que la soi-disant personnalité des individus n’est que la façade d’un décor instable qui s’affaisse immanquablement au moindre doute insistant, et c’est parfois tant mieux ; qui s’étoffe du pelage vaniteux de la certitude quand il est brossé dans le sens du poil et c’est en général affligeant et médiocre.

Pour ma part, je ne m’extirpe pas présomptueusement du lot, mais si je crée et réalise des projets, c’est à seule fin de me désengager chaque fois un peu plus, de l’aliénation ordinaire à ma propre bêtise. Quiconque a profité de son appartenance à sa propre espèce pour en faire l’étude, a pu constater que l’être humain, contrairement au vocable qui lui est fréquemment attaché en associant son imbécillité supposée à l’image du sexe de la femme, n’est pas « con » à l’état de nature, mais en revanche, fréquemment pervers, malheureux, lâche et vantard. Ce sont ces attributs ordinaires, grandement nés de la peur légitime qu’inspire l’existence et de nos difficultueux moyens d’y donner des réponses, qui fabriquent et constituent la bêtise humaine et la violence qui en découle. Une des meilleures blagues entendues lors du débat sur le mariage pour tous, fut pour moi, celle impliquée dans l’argumentation de certain/es opposants qui pensaient faire fort en disant : « et après, ce sera la polygamie qui sera revendiquée et réclamée comme un droit ! »  Mais bien sûr, mes chéri/es ! Comment ne pas dire qu’ils et elles ont raison d'avoir peur. Et pourquoi pas ? Et au nom de quoi refuserait-on d’officialiser polygamie et polyandrie quand l’humanité vit sa réalité conjugale, sentimentale et sexuelle depuis toujours à travers l’adultère, preuve simple et fréquente du caractère infondé de la seule validité du couple. On me répondrait « la famille, les enfants, bla bla... » bref, les mêmes sornettes qui viennent d’être servies sur des débats de sociétés qui franchement m’indiffèrent, tant je les trouve assimilables à des résistances inutiles refaisant surface du fin fond des pires obscurantismes. Les individus, parfois contre eux-mêmes, aspirent à être libres, voilà tout. Seulement, sous cette pente instinctive, il y a toujours un petit flic intérieur qui a la trouille au ventre et creuse son petit tunnel étayé de bonnes barricades, persuadé ainsi qu’il sauve le monde en empêchant le talus supportant la pente, pourtant faite de terre bien ferme, de s’écrouler sur lui-même. C’est pourtant lui, le petit flic, mineur bien intentionné, qui creusant ses galeries au cœur de nos consciences, fragilise et menace gravement l’édifice à la source du potentiel créatif humain, de s’affaisser comme une merde chutant platement au sol, tout alourdi qu'il est d‘idées toutes faites, de racismes imbéciles et de conneries frileuses. Ainsi nous n’entendîmes personne trop la ramener parmi les défenseurs du projet, sur le sujet de la poly-union. Mieux valait ne pas trop mécontenter l’intolérance du camp d’en face ; la fameuse « huile sur le feu … » aurait nui au passage, déjà douloureux, de cet accouchement aux forceps. Ça me fait penser à la non moins fameuse phrase de l’ex PDG de TF1, Patrick Le Lay,  sur le "temps de cerveau disponible" du téléspectateur vendu aux publicitaires par la chaîne; phrase jugée odieuse et cynique, je ne sais pourquoi par certains, alors qu'elle ne faisait qu’exprimer une vérité du système ; pour une fois qu’un de ses importants représentants s'y employait!  C’est là encore la vanité des gens qui était touchée et rien de plus. Que croyaient-ils donc les pauvres ? On leur apprenait qu’on les manipulait et ils/ elles criaient au scandale. Mais quel scandale, à propos de quelle nouvelle information ? Celui de se reconnaître eux-mêmes dans cette image, comme étant des moutons, sachant pertinemment qu’ils le sont, mais ne supportant pas de se le dire, au nom d’une dignité sacrément bien cachée jusque là. Je ne crois pas que cette noble indignation ait empêchée les mêmes par la suite, de boire du coca en regardant la télé. Eh oui, la misère humaine est surtout le fruit de son peu de scrupule et d’exigence de quelque côté de la barricade qu’on se trouve. Alors, par pitié, descendons de ces trop hauts chevaux pour nos courtaudes petites jambes. « S’indigner ! », quoi de mieux ? Absolument, mais non sans avoir d’abord inspecté la machine par un bon examen de conscience.

« Depuis quel poste d’observation s’indigne-t-on ? », me semble la question préalable indispensable pour ne pas se contenter d’être une fois de plus, un/e simple suiveur/euse ballotté/e par les vents ambiants.

Pour y parvenir, apprendre à regarder avant de ressentir est sans doute la première des choses à faire.

...

Attentats au pire si tu ne reviens pas vers Toi.

Police - racaille, intellos - démagos : même topo, Lino!

Moi, individualiste force né,

Je laisse vaguer mon air triste

En attendant la reprise du tourment sous le préau,

Où sont gravés,

Liber …– Égal … – Frater …

Mais je crois bien que l’enseigne

ment.

Oh, on s’offusque sur des mots, on fait de la littérature !

Alors on est dans la culture ?!

Le marchand de sable, Pimprenelle, Nicolas,

Et son petit frère

Il faut les passer au karcher,

Mais au passage, n’hésite pas à te faire

Un puissant lavement avec les eaux de ruissellement,

Éliminer les salissures

Et hydrater le fondement de ton esprit démocrasseux ;

Si tu veux, sans créer de fissures,

Parvenir à pousser un peu.

Sainte Médiocrité qui nous réunit en ton sein,

Pour notre bien le plus commun

Dans ton ghetto de la République,

Bénis notre île et l’almanach Vermot,

Où dégoulinent de tes collines,

Sirops poisseux de notre info

Sur notre Sunday crème vanille,

Les maux douloureux de nos cliques humaines,

Prenez et dégustez et partagez ma peine !

Ceci est ma connerie saupoudrée de mille éclats pralines !

Tant pis pour nous, la guillotine

Ne sera pas pour ce cou là

Au rendez-vous des p’tites familles.

MAN HEINEKEN PISSE - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 - La foire aux consciences

Vœux pour la puissance d’être

Voeux 2013_David Noir

Voeux 2013_David NoirLe rêve n’est-il que la virtualité de la vie, en ce sens qu’il semble en avoir les qualité de réalité sans en posséder les vertus d’impacts concrets ? Le réel, au sens de l’acte, lui est-il forcement supérieur en terme d’efficience ? Serions-nous véritablement chaque jour un peu plus détenteur de cette « second life » qui réside depuis toujours largement dans nos cerveaux mais n’est encore qu’embryonnaire en tant que « produit » effectif dans le creux de nos mains ? Et quels ponts relient ce rêve et sa virtualité au désir d’exister dont nous sommes le siège ? Encore faut-il distinguer, et c’est là tout le point, entre désir actif et désir passif au sens où Spinoza, qu’il ne me reste plus qu’à découvrir, semble l’avoir défini.

http://www.philolog.fr/le-desir-comme-puissance-detre-spinoza/

Vastes questions ontologiques pour bien débuter l’année ou simples interrogations d’une adolescence encore en recherche après un demi siècle d’existence ?

À moins, de l’avis des plus méchants matérialistes, qu’il s’agisse plutôt d’une recherche éternellement adolescente ?

Sans doute, pourtant, il ne me reste guère d’autres matériaux de fond à l’issue actuelle de mon parcours. Et c’est tant mieux pour moi, car il m’a fallu détricoter et dénouer quantité de filins embrouillés qui constituaient ma geôle et mon bagage et n’étaient pas miens pour autant.

Fruit contrarié, tavelé par une éducation irrespectueuse de ma nature, bonzaï contrefait sous le joug d’une pensée terroriste affectueusement terrorisante, je n’aurais pas assez de ma vie pour redresser mes branches vers leur orientation naturelle qui d’ailleurs, sans doute n’existe plus.

Que me souhaiter alors en cette aube d’année 2013, puisque m’estimant, bon an, mal an, m’être libéré de mes entraves les plus conséquentes, j’entends dire adieu à la prison d’une enveloppe obsolète et saluer mon débarquement sur terre ? Atterrissage devrais-je dire, car c’est plus en orbite autour de moi-même, que sur une mer infinie, que j’ai été séquestré et modifié par cette éducation intempestive ou pour le moins, inappropriée. Il en restera bien entendu toujours des scories visibles, j’en suis conscient, mais peu importe, elles ne constituent que l’écume des choses.

Pas de triomphalisme pour autant ; si 2013 est pour moi, l’année de la libération, elle est surtout l’achèvement d’un long processus, dont les premières bribes d’éveil à la conscience se révélèrent il y a 20 ans avec la réalisation d’un film vidéo intitulé « Les Animaux décousus ». Cette aventure solitaire de plus de deux ans de tournage et de montage fut celle par laquelle je m’octroyais pour la première fois l’occasion d’appréhender mon corps. Cette permission arrachée à la censure qui maintenait mon psychisme sous bonne garde, fut, à ce jour, le cadeau le plus généreux que je me fis. Je rapportai de ce premier périple un trophée que je porte aujourd’hui encore, non pas autour du cou mais bien comme un porte bonheur, mon pénis, preuve vivante de mon existence physique dans le monde tangible. Si je n’avais qu’un pouvoir limité sur les événements, j’avais néanmoins celui de bander et il m’apparaissait alors que ce simple « geste » recelait pour un garçon, bien plus qu’une fonction sexuelle ou reproductrice. C’était une expression simple et oubliée de la joie d’être vivant, bien plus qu’une symbolique guerrière à laquelle il était trop systématique de l’associer. Je parle ici du pénis, de cet organe réel avec lequel nous vivons nous, garçons, au quotidien, tout comme les filles avec leur vulve et ses multiples états ;  et non du phallus.

Trop ignorant en philosophie pour m’aventurer plus avant, je stopperais ce post à ce constat si simple que je fis alors, qu’être vivant était être désirant, mais non sans en avoir tiré quelque substance pour mes vœux de nouvelle année. Car si je ne compte pas me priver de m’en faire aussi le bénéficiaire, c’est à vous, lecteurs/trices de passage, ami/es, sympathisant/es, spectateurs/trices, partenaires de toutes espèces et coreligionnaires humain/es que je dédie cet exposé et petit partage de mes états.

Je nous souhaite donc un bonheur sage, une liberté agissante, un désir de vivre et d’Être puissamment compris. Parce que la vie n’est quand même pas une anecdote pour laisser passer inconsidérément chaque instant à la moulinette de sa propre négligence. Parce que ce serait dommage de mourir sans avoir testé les limites de son moteur. Parce que vivre ne se limite pas à regarder se dérouler ses aspirations en rêve en se laissant imposer celles d’autrui dans le réel. Parce que les structures de son imaginaire propre gagnent à être bien analysées pour donner corps à un désir clair et que rien n’est plus bénéfique pour l’être que de concrétiser les aspirations d’un désir bien compris.

Il nous faut donc souhaiter agir et en premier lieu sur nous-mêmes et nos a priori, car toutes les vies sont envisageables et nous avons le pouvoir de les faire exister au moins en représentation à nos yeux, même si aucun de nous ne pourra jamais les vivre toutes. Et c’est bien la qualité et la nature de ces représentations et des fantasmes qui leur sont adjoints qui posent problème. Commençons donc par nous figurer aussi concrètement que possible toutes les représentations de toutes les variétés humaines, sexuelles, comportementales, culturelles et ethniques : pédés, gouines, bi, hétéros tout ce qu’il y a de straight, amish flanqués de 12 enfants, enfants eux-mêmes, handicapés, malades et vieillards, mais aussi fascistes belliqueux, pédophiles honteux, criminels de tous poils, femmes, hommes, noirs, blancs, arabes, indiens, asiatiques … stop !

Oui, aussi difficile que cela paraisse et quels que soient nos avis, si tant est qu’ils soient véritablement les nôtres ; quelles que soient nos répulsions, nos dégoûts, croyances et attirances, nous pourrions tenter, en guise de vœux, souhaiter pouvoir de temps à autres - au détour d’une réflexion hâtive, aux prémices d’une pulsion regrettable - avoir l’aptitude d’entrer pour quelques minute dans la peau de l’autre. Non pour se flageller d’être qui on est, mais pour simplement dissocier nos nécessités et leur impératif besoin de prévaloir, de l’idée d’une  abusive morale qui s’auto sanctifierait comme étant légitime et bonne en soi.

Si chacun/e doit se battre pour défendre son camp ; que se soit fait proprement et de manière intellectuellement honnête. Ça ne suspendrait pas les luttes, mais ça pourrait les rendre plus tolérables à mener.

La joie, il est vrai, est elle aussi très relative selon le point de vue de qui la ressent. Mais exprimer l’essence de ce que nous sommes avec moins d’hypocrisie et de tabou au quotidien contribuerait aussi à favoriser la clarté en chaque individu et par la même, une meilleure « ambiance » globale. Au prix de quelques introspections et d’un peu d’irritation sociale (« euphémisme! » eût dit feu Maître Capello), les évolutions se feraient par cercles de proximité et percerait plus naturellement le rempart des familles dont jamais rien ne doit filtrer au dehors. Ces fameuses familles, qu’on voudrait refuser le droit de créer à d’autres groupes sociaux que la « norme » au nom d’une suprématie bien difficile encore à identifier, ce sont elles qui détiennent, dans tous les pays du monde et bien plus que les gouvernements, le pouvoir de ne pas phagocyter l’enfance et donc de générer des individus sains parce que non modelés de force. Le plus vaste et opérant des camps d’entraînement propagandistes, ne l‘oublions pas, ne se trouve pas au Pakistan ou au Maghreb. Il est au cœur de chaque « cellule » familiale de chaque famille « nucléaire ». Tant de foyers oui, pour combien d’incendies volontaires à l’intérieur de combien d'individus torturés ? Alors pour 2013, je formule également le souhait que la famille telle que nous la connaissons, entame enfin, comme cela se dessine peut-être, sa libération. Pour le reste, je garde un peu de mes vœux pour l’année prochaine …

Bonne année donc.

Les enfants se battent avec la loi – 1ère partie

David Noir_ Frankenstein templier _La Toison dort - Photo Karine Lhémon

 

David Noir_Frankenstein templier_Photo Karine Lhémon

Le sentiment de trahison a été l’un des premiers à se forger en moi. La trahison est une des humeurs les plus intimes que l’on puisse ressentir ; elle prend appui en soi sur deux socles forts dans la construction de l’individu : la légitimité d’être et le besoin de confiance naïve en l’autre, l’ami/e, les compagnon, les partenaires. Grandir est autant apprendre à discerner, se faire respecter, se respecter soi-même, que d’apprendre la méfiance.
Pinocchio, Mowgli, Peter Pan, le futur roi Arthur dans Merlin …, pour ceux de ma génération et de la précédente (je parle ici spécifiquement des garçons et de leur construction), Disney a eu le nez et le talent de synthétiser en images simples la pensée d’auteurs complexes, pour nous en livrer les leçons. Leçons particulièrement bien retenues en ce qui me concerne ; thématiques de fond pour toute une vie à venir. On peut déplorer que bien que fondamentales, elles aient été outrageusement simplifiées par le prisme de la culture populaire - commerciale devrait-on dire dans ce cas précis, on ne peut nier l’efficacité de leur transmission par voies de fictions et d’images animées. Les psychismes de mes contemporains occidentaux furent ainsi marqués à vie, bien que, pour le dire en bref, les cicatrices laissées en furent tempérées plus tard, les cerveaux remodelés, par la lecture des mythes originaux, puis par la culture punk et celle, aujourd’hui toujours dominante, de la dérision.
Les questions de la vie de famille, de la quête de l’amitié vraie et du dépassement de soi étaient donc posées. La droiture, le choix, la parole donnée, la notion de communauté et de partage devenaient le cœur de mes préoccupations. Curieusement pas l’amour. Contrairement à la publicité faite autour des grands dessins animés Disney et l’idée que le monde a bien voulu s’en faire, l’amour n’est pas un sujet de fond dans ces histoires à vocation universelle. Trop adulte, trop sexuel, l’acte d’aimer, hors l’amour des parents, n’est qu’une anecdote dans ces scénarii ; souvent un prétexte. S’adressant à un public d’enfants, le désir n’était pas à l’ordre du jour puisqu’il fallait considérer qu’ils en étaient dépourvus. Les productions Disney de la grande époque, quand le monopole de la traduction des contes en dessins animés était dévolu à la firme, ne mettent pas en scène le couple, qui reste un rêve « hors champ ». Il y a des films de filles et des films de garçons, chacun prenant pour héros ou héroïne l’un ou l’autre sexe et se tenant ce choix d’un bout à l’autre, sans que jamais fondamentalement, ils n’exposent le déroulement de leur idylle. Si on compte des exceptions à la règle, c’est alors incarnés par des figures animales que les duos se forment et s’exposent (La Belle et le Clochard, Les 101 Dalmatiens, Les Aristochats)

Parmi les grands sujets traités, étant enfant unique, le Partage eut dans mon cas une place prépondérante. Quel autre moyen pour proposer à autrui le désir d’une amitié fidèle ?
Le partage implique de mettre en commun une part de soi ou estimée comme telle, en toute confiance. Mais qu’est-ce qui pouvait bien définir les limites de soi, de son cœur sensible, de ses affects, de façon compréhensible et sans équivoque pour celui qui n’était pas soi ? C’est dans la vibration de ses propres contours incertains que se logerait alors le germe de la trahison possible. Se faire comprendre intimement, délivrer le mode d’emploi des zones à haut risque susceptibles de faire naître des blessures revenait, revient toujours, à cartographier sa personne un peu plus loin que le corps visible. Il est aisé de faire comprendre que tel geste envers sa peau, ses organes et ses membres fait mal, ici ou là. Hormis un esprit délibérément sadique qui se dévoile par un comportement reconnaissable par toutes et tous, nul ne songe à nier la douleur physique qu’il inflige à l’autre. Les blessures du corps sont indéniables. Il en va évidemment autrement de celles qui endommagent le psychisme. Pour plus de sécurité et moins de polémiques, les sociétés ont coutume de considérer que les expériences malencontreuses de la vie « nous forment ». C’est le flou apparent de leur définition qui semble imposer ce constat. On invoque alors la relativité des points de vue pour assouplir la réalité de ce qui est Vrai. La vérité est relative, nous dit-on. Celle des actes l’est déjà moins, mais il est d’usage de leur opposer « le contexte ». Ainsi naît l’abus, déploré par chacun et cautionné par tous, même et plus encore, au sein de groupes soudés.
Dans les cas extrêmes, le recours est la Loi, qui, pauvre en la matière dans notre pays, rechigne à faire jurisprudence sans l’établissement de faits concrets. Seule la psychanalyse se targue de prendre en charge les dommages causés à l’individus par l’abus psychique, la micro trahison, si invisibles aux yeux, mais si fermement ressentis qu’il faut des années pour en exprimer la substance, en dessiner les contours. Seule cette discipline qui, du fait de son sujet d’étude, ne peut se revendiquer que comme une pseudo science, a tenté de se doter des moyens adéquats pour rendre justice aux malheureux/ses bafoué/es dans leur for intérieur. Malgré ses immenses imperfections, je lui sais gré du soutien qu’elle apporte et de ses outils dérisoires. On ne peut que regretter qu’elle agisse comme un baume réparateur sur le tard et non comme un bouclier défensif dés le premier âge.
Que reste-t-il donc comme voies de recours possibles à ceux et celles que le choix de se conserver sensibles malgré les aventures destructrices, rend toujours vulnérables aux mesquineries, à la manipulation, à l’inconscience ou à la négligence des autres ?
Si l’on exclue les renoncements que représentent, à mon avis, le fait de cacher ses douleurs et ses humiliations ou bien de décider de passer outre en se disant qu’on ne peut tout contrôler de ce qui nous arrive, je ne vois guère que les chemins de la pédagogie ou de la lutte pied à pied qui permettent de se respecter soi-même.
Le premier, fastidieux et interminable, ne peut concerner qu’un cercle de proches, suffisamment aimants et patients pour désirer vous comprendre ; les fameux/ses ami/es, dont la place mobile et glissante ondoie selon les comportements de circonstances qui mettent à mal ou apaisent.
Le second, la voie de la lutte, est le seul qui à mon sens génère le respect tant recherché en retour. Mais cela implique que le combat soit modéré ; les coups retenus, pour assurer qu’ils ne génèrent pas à leur tour de profondes blessures ; que la défense de son territoire ne devienne pas punition injuste par excès. On pourrait bien aussi invoquer l’expression artistique, l’écriture, la scène, la composition, la peinture. Ce ne sont là pour moi que des exutoires qui impliquent que pour se faire entendre, il faille d’autant plus nourrir l’autre. Lequel des deux sort donc réellement enrichi de cette bataille-ci ? Seule une reconnaissance à grande échelle entraîne le respect de masse, autant que la critique. Les deux s’équilibrent mais le pouvoir reste néanmoins à celui ou celle qui brille. C’est un bonus lié à la notoriété dont il faut avoir le goût de se servir. Cette notoriété elle-même ne semblant jamais acquise, son entretient intelligemment conduit est certes exponentiel, mais réclame un coup d’éclat dans l’air du temps ou une longévité artistique savamment échafaudée dont, seul, l’artiste ne possède pas toutes les clefs. Il lui faut compter alors sur les succès obtenus pas à pas au sein du milieu où il opère pour qu’il s’assure les bases d’une autorité, plus tard incontestée.
Un mixage, sans cesse re-dosé, entre lutte et éléments pédagogiques, paraît bien la seule arme défensive honnête (au sens : à but non « politique ») pour vivre et travailler relativement posément dans la compagnie des autres et faire face à leurs sollicitations.
Il ne s’agit plus de parler de la déception issue fatalement du rêve détruit, d’être aimé sans contrepartie. Le sujet fut pour moi, si ce n’est traité, du moins traversé largement dans mes travaux antérieurs réalisés avec mes partenaires (Les Puritains, Les Innocents).
Mon sujet actuel est la conquête (il faut entendre par là celle, relativement modeste, de moi-même) et la consolidation des acquis. Ne rien perdre - pas la moindre minute, pas le plus petit accessoire de jeu - à moins que le « risque » investi ne se justifie par un apport potentiel.
« Retour sur investissement » dit-on dans le monde de l’économie et des entreprises.
Aucun mal pour ma part aujourd’hui à regarder ma vie comme une richesse qu’il convient d’exploiter de façon cohérente et non de dilapider en partages douteux. L’étude des partenaires de ce marché inhabituel et qui m’attire depuis l’enfance, mène à la « professionnalisation de l’amitié » et des œuvres qui en découlent. Elle doit être menée au microscope électronique et ne laisser aucune zone d’ombre ou de côté, par faiblesse ou complaisance. Cette niche particulière est, dans ma vision, le creuset même de la compagnie de théâtre et de tout équipage qui se destine à de grandes traversées. Elle est un projet en soi. Je pourrais même dire qu’elle est à la source de ce qui se produira sur scène. Faire apparaître une image de l’Esprit du travail est un défi d’ordre totémique.
Une des difficultés à laquelle je me suis souvent heurté dans mon travail avec les équipes est de faire comprendre la nature souple de la marge qui sépare la rigidité militaire, simplement référée à un ordre hiérarchique et la latitude offerte pour favoriser l’autonomie créative de chacun/e. Dans certains cas, la rigueur est prise comme un mot d’ordre qui n’autorise aucune discussion environnante ; dans d’autres, la relative permissivité du projet est interprétée comme une autorisation à « déballer » ses émois personnels bien loin de l’ancrage du travail souhaité et de ses nécessités. Le métier d’interprète face à un auteur vivant et créateur de la forme de ses œuvres réclame au moins autant de subtilité qu’il en faut aux membres d’un orchestre symphonique pour rendre une œuvre contemporaine. On se heurte ici au problème complexe et non résolu de la notation des intentions quand il ne suffit plus d’obtenir des ambiances, des gestes, des phrases et des sons par simple exécution de leur transcription.
La direction d’acteur est un talent personnel bien plus qu’un art et il ne peut y avoir d’autre moyen face à ses interprètes, que de se faire connaître humainement pour se faire comprendre artistiquement.
J’ai abandonné de ce fait, hormis dans le cadre de tournages, tout désir d’obtenir des scènes précises à hauteur de ce que je souhaite, à moins d’avoir un jour les moyens matériels et vitaux colossaux qu’il me faudrait, pour aboutir à une exécution qui n’en soit pas grossière, du fait du nombre de facteurs mis en jeux à traiter sur l’ensemble du plateau.
C’est ici que la notion d'"improvisation guidée" entre pleinement en jeu, avec ses considérables apports créatifs, sa liberté de ton et l’épargne d’un labeur face à face avec l’interprète. Encore faut-il qu’une bonne connaissance mutuelle et qu’un nombre d’expériences communes suffisantes le lient à l’auteur/metteur en scène et à son univers. Nous nous y employons.

Aube et prospective

Revolver en chocolat_David Noir

Revolver en chocolat_David Noir
David Noir - Revolver en chocolat - Moulage réalisé pour La Toison dort - Episode 3

4h du matin ; spontanément, j’ouvre les yeux ; dans la foulée, je me lève pour vivre. Un sentiment d’urgence à le faire m’habite. Un peu trop. Je voudrais que ça se calme un peu. Ainsi fait, tout m’irrite, tout m’agresse, une majorité de notre quotidien m’angoisse, mais loin au fond, dans le dédale de mes projets, de mon devenir, tout m’enchante.
Et me lever ainsi, m’octroyer la vie en pleine conscience, en fait partie. Tristement je prends des nouvelles du monde et de mes compatriotes terriens que la maladie psychique ravage plus encore que le tourment physique. Meurtres, viols, abus, assassinats, tortures des corps et des âmes ; violences sur la chair ; vies aléatoirement brisées par des drames qui en changent brusquement le cours. Il en a toujours été ainsi, seulement aujourd’hui, je le sais d’avantage qu’hier. Évolution du monde, évolution en âge, deuils à faire … il s’agit donc de vivre à l’ombre de cet incroyable massacre de l’espérance qu’est la vie, tant vivre au sein de cette réserve fermée qu’est le monde est anxiogène. Et quand je dis le monde, je devrais dire les mondes, car il en existe autant pour chacun de nous, qu’il y a d’échelles pour y mesurer son existence. Là, je parle de celui qui interpelle le lambda occidental ; celui des médias, des faits divers, de la télévision. Et le drame est bien affaire d’échelle. Il y a longtemps, de loin, ce monde me semblait peu palpable, chiffres et statistiques ; abstractions. Ça c’était valable « avant ». Aujourd’hui, le monde, "ce" monde de l’angoisse lointaine et diffuse, nous fréquente au quotidien comme une grosse bête ronronnante dont on n’est jamais sûr qu’elle soit tout à fait bienveillante. D’autant plus palpable ce monde, que catastrophes et tragédies semblent se banaliser, que les puissants montrent leurs limites à résoudre nos problèmes, que l’échelle de ce monde est devenue celle d’une maquette dont l’esprit peut faire un tour psychique rapide rien qu’en cliquant sur quelques liens. La progressive nouveauté dans cette perception pourtant ancienne de « s’informer », est que l’isolement s’y installe d’avantage. Le « soi » face au monde nous guette dés le réveil, comme c’est sans doute le cas pour l’animal, sur le qui-vive tout au long de sa vie. Dés lors, le sentiment commun, solidaire, que généraient les grands débats télévisuels d’autrefois, il n’y a pas si longtemps, nous semble on ne peut plus naïf aujourd’hui. Il n’y a pas si longtemps, veut dire jusqu’au milieu des années 80, avant que la vie sociale n’entame sa vraie dématérialisation, quand nous roulions encore, dans nos têtes, en charrette, alors que nous rêvions de futur et de téléportations.
Je date le sentiment de dématérialisation palpable, de la première vague de démultiplications des chaînes de télé. Par le biais de quelques programmes de divertissements supplémentaires et indépendants, une alternative à l’enfance fastidieuse autour de la table familiale s’ouvrait. Vidéo clips et culture ludique s’installaient et nous libéraient d’avoir un vécu commun de l’information et du divertissement de masse. Jusque là, l’année précédente encore, toutes et tous avions vu plus ou moins la même émission la veille et rassemblions nos idées et points de vue sur la chose dés le matin à l’école, au lycée, à la fac ou sur le lieu de travail. Le temps où chaque question de société concernait tout le monde et faisait débat au sein des familles était désormais révolu. Chacun pourrait, dés le plus jeune âge, aller de sa culture populaire individuelle, bien au-delà des disques ou des romans, comme ce fut le cas dans les décennies qui précédèrent, pour la beat generation.
Le bénéfice actuel de cet individualisme forcené et favorisé où nous sommes rendu aujourd’hui, est le développement d’une certaine créativité, la libération du généralisme via les grandes plateformes de l’information type « dossiers de l’écran » qui nous apparaîtraient aujourd’hui comme des dinosaures kolkhoziens du communisme, la contagion de la culture « geek » qui encourage l’individu à se doter des outils infinis de l’informatique et de ses possibles. C’est donc en fin de compte, par les mêmes voies nouvelles qui m’apportent en flux incessants, vertiges et angoisses, terreurs et projections fantasmagoriques, que je peux y trouver remède.
Aujourd’hui, de nouveaux sites vierges sont abordés en ce sens et les réseaux sociaux recréent de mini mondes en corrélation étroite, peut-être même en mutuelle surveillance, avec le plus grand, qu’ils regardent désormais avec défiance et vis à vis duquel ils s’imposent comme étant ses satellites. Plus qu’une contre culture, il peut s’agir cette fois d’une contre société tout court, de plus en plus indémêlable de la matrice générale normative et autocentrée. La marginalité culturelle a disparu au profit de fibres indépendantes, renseignées, spécialisées, compétentes et liées entre elles. Si nous le souhaitons, nous représentons et nourrissons chacun(e) une ou plusieurs de ces fibres, qui telles des lianes grimpantes, vont venir serrer de très près la maille des états et des grandes puissances. Lentement, sûrement, si nous ne nous lassons pas de tisser de l’échange, de l’information, de la création et même un certain commerce, nous prendrons le contrôle de cette gestion encore archaïque et totalitaire qui fait notre univers actuel. Un contrôle tel qu’il n’appartiendra et ne pourra être guidé par aucun d’entre nous ; un flux retrouvant un équilibre naturel par les forces qui le constituent sans volonté brutale et irréfléchie de trop influer son cours.
Comprendre une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu, c’est adapter la course de ses images mentales à une vitesse et une échelle nouvelles. Découvrir « une nouvelle époque dont on n’est pas primitivement issu », c’est également aborder le temps nouveau du vieillissement. Moins exalté et perdu qu’il y a une heure, je prépare mon aube selon une nouvelle révolution. Tous les jours, il s’agira de modifier ainsi infinitésimalement mon cap, pour mieux apprécier le paysage, les éléments, « le monde » et la vision des astres et arriver le matin dans un bon port, sans devoir brutalement braquer mon gouvernail parce qu’un jour, en panique, je ne lirais plus les cartes ou je ne déchiffrerais plus mon quotidien.
5h30, dans un coin de ma fenêtre, la lune semble sourire ; c’est bien.

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.

« … et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi »*

coubo

Coubo - Final Fantasy

Étrange hommage, pensera-t-on peut-être, né d'un étrange sentiment après la nouvelle du tremblement de terre qui a secoué ce matin le Japon et le visionnage express de quelques terribles vidéos d’amateurs, témoins du séisme sur place, entrevues via les tweets ou pages facebook de ces inconnus.
Face à ces plans heurtés, une émotion et un attachement d’un niveau insoupçonné m’assaillent vis à vis de cette population que je connais bien peu, mis à part quelques visages tokyoïtes, quelques souvenirs de discussions dans le hall du Juyoh hotel, quelques fantastiques saouleries tardives au saké à baragouiner n’importe quoi dans un anglais plus qu’approximatif. J’existais à peine alors pour ceux ou celles de là-bas avec qui je devisais durant ces quelques heures, guère moins que je n’existe ici la plupart du temps, mais là, à Tokyo, je me sentais, malgré ma transparence, mieux vivre que jamais. C'est pourtant d'un sentiment fort et dense dont j'ai été pris et ébranlé à cette annonce. Malgré la sincérité de ma tristesse devant ces images de dévastation et d'horreur facile à extrapoler, ma sensation devait vouloir dire aussi autre chose pour me heurter ainsi, mais quoi ?
La solitude du vacancier brièvement expatrié n’est pas identique à celle que l’on ressent chez soi, quand on est au quotidien pourtant non loin de ses proches. Elle est plus authentique et plus saine. Elle ne fait pas se raconter au solitaire qu’il ne l’est pas. La solitude loin de chez soi appartient totalement à celui qui la ressent. Il la maîtrise d’autant mieux et souffre infiniment moins de sa part la moins acceptable, la désespérance. Non parce qu’il faudrait s’y résoudre de toute façon, mais parce qu’il s’épargne ainsi le mensonge du concept familial. Je parle ici non de la famille de sang, qui est une simple réalité avec ses bons et moins bons côtés, mais de la famille des amis ; celle qu’on s’invente en y croyant. Seul à l’étranger, pas d’ami proche ; pas le temps de s’en créer dans le laps de temps trop court des vacances. Alors, malgré quelques brutalités auxquelles il faut parfois faire face en voyage, la vie roule sans qu’il soit possible de se leurrer sur le sens de mots qu’on comprend trop mal pour leur en donner un définitif. Le relationnel est réduit à sa part la plus fonctionnelle. Les sentiments meurent presque aussitôt nés pour laisser place à d’autres, au profit d’une unique et vaste impression globale.
Je ne retrouve cette particulière appréhension du monde des autres que sur de curieux sites pornos tel que Cam4, récemment découvert sur indication de mon ami Jérôme. Seul, en couples ou familles sexuelles, des hommes et femmes du monde entier exhibent leurs masturbations, leurs ébats. Les webcams sont pour l’instant librement accessibles aux voyeurs internautes ; seul le dialogue écrit et une sorte de système d’enchères permettant des demandes précises nécessitent un paiement. En surfant au milieu de ces centaines de sexes et individus auxquels ils appartiennent, je ressens la même libre solitude du voyageur dépouillé de son identité. Quelque chose de sain comme le sentiment propre à la création. Le contraire de toute appartenance à une famille. Désormais je ne connais que des individus ; c’est ainsi qu’est mon réel. Les liens n’ont de sens que pour ce qu’ils valent véritablement, à coup d’instants, de dons, de vols et d’intimité livrée. Ils constituent des paysages. C’est l’image de ces paysages qui est venue fortement se substituer ce matin dans mon esprit, à la notion moribonde de famille d’amis, qui n’en finissait pas de crever depuis bientôt 6 ans. Une charogne terriblement putréfiée empoisonnait mon air et ma conscience. La secousse japonaise m’a ébranlé tout autant qu’elle a fait violemment vibrer les côtes de l’archipel. S’en suivit une rupture qui fit s’abîmer la famille putride et son cortège de leurres affectifs définitivement dans les flots. À sa place est apparue cette notion de paysage humain ; le mien ; celui qui m’entoure et se modifie plus ou moins en profondeur lors de chaque moment partagé ou simplement vécu. Il s’étiolera ou reverdira suivant les saisons, changera de couleur. Certains arbres, monts, vallons auront plus ou moins d’importance. Certains disparaîtront, s’effaceront aux emplacements où d’autres viendront naître. Ce qui est sûr, c’est qu’en la même dizaine de seconde qu’il en faut aux forces sismiques pour mettre à bat un immeuble, viennent de lâcher sur ma propre île, les liens poisseux sentimentaux qui voulaient m’attacher ad vitam aeternam aux amours profonds dont on ne voit pas affleurer les racines, aux amitiés toujours acquises dont on peine à trouver les preuves. Table rase des fantaisies civilisées ; forêt bien ordonnée commence par soi-même. Cette émotion brute qui guide mon humeur, je la reçois soudainement intacte mais meurtrie par le canal virtuel des réalités du monde. Pour Tokyo en danger, que j'entrevis aussi merveilleusement prude que pornographique, pour Sendaï, ravagé par le tsunami de ce matin, que je n'ai connu que par le plus traître de mes amours perdus, merci aux exhibitionnistes de cam4 qui sans le savoir, donne encore du prix à mon réel. Celui que j'offre à leur insu à ceux qui ne me connaîtront jamais, à ceux qui n'en voudront pas, à ceux et celles dont les vies emportées peignent aujourd'hui mon paysage.

*Arsinoé - Le Misanthrope - Acte III - Scène IV

Essentiellement Nu

David Noir nu - autoportrait

David Noir nu - autoportrait
David Noir nu - autoportrait

J’ai toujours haï l’écriture et plus encore le livre. Aujourd’hui, l’un et l’autre m’indiffèrent.

Je ne pense pas avoir à dire aujourd’hui beaucoup plus sur un sujet que je connais trop bien et par trop d’évidences, lisibles dans le parcours finalement simpliste qui est le mien. Anti-vocation forcée ; chantage et torture psychologique sous le joug de la vanité d’un père en quête de filiation géniale et pour qui celui qui ne lit, ni n’écrit ne peut être qu’un individu dépourvu de lumière ; un imbécile. En parler d’avantage serait parler de lui, de mon père … encore une fois. Or, tout est dit en mon cas sur cette histoire. Tout est fait. Désormais et depuis toujours, il me faut faire avec ce faux don. Du coup, je m’intéresse aux mots autant, que je m’en défie et par extension, tout autant de ceux et celles qui les profèrent avec trop d’aisance. Ainsi, je ne fréquente pas les politiques, ni les grands orateurs. Je ne veux pas de bons vieux amis ; je ne veux pas de bons souvenirs sympas en famille, mais finalement, je souhaite quand même explorer la mienne. Celle de mes sens et de mes contradictions. Tenu enfant dans l’ignorance du monde véritable, des charmes et des dangers de la fréquentation d’autrui, ma faiblesse de caractère, que d’aucun appellerait mon affection pour mes géniteurs, ne m’a pas permis d’aller au-delà de cette barrière de corail rutilante. Trempant dans le lagon aux eaux tièdes d’une existence autocentrée, je suis devenu coquillage au développement lent. Extirpé de ma coquille comme une moule forcée à s’ouvrir, immergée dans le bain bouillonnant de la vie qui frappait, je n’ai pu m’agripper bien longtemps à un autre rocher dans un flux si rapide. L’ayant profondément compris, j’entreprends aujourd’hui de dériver tout à mon aise, trop petit pour intriguer les squales, trop grandi pour risquer de passer à travers les fanons d’une baleine.

 

Scènes nationales et solution finale

David_Noir_singe_nu

David Noir - Singe nu

Quand on crée dans un espace national, on ne rencontre pas le public, on rencontre l’état.
On est chez l’état. Public et artistes confondus. C’est lui qui reçoit ; qui dicte les limites et les règles de bienséances. Il ne peut exister que de l’art officiel dans ce contexte. Aucun artiste ne peut s’en affranchir. Il lui faudrait d’abord dégrader et détruire ce lieu d’accueil pour qu’il ne soit plus reconnu comme étant partie de l’état. Aucun état démocratique ne peut avoir la capacité à laquelle il prétend : donner de la liberté à ses hôtes. Il ne peut la donner. Il ne peut offrir ce qu’il doit maîtriser. Il ne peut que faire payer très cher ceux qui la prennent ; qui font l’erreur de la prendre. Le piège artistique est de se vouloir libre sur une scène d’état. Le conditionnement mutuel entre artistes, administration et public est trop fort. Le mot d’ordre vient de trop haut : « Ne débordez pas. Eclairez, rencontrez, transformez, faites rêver, réfléchir, mais jouez dans nos cadres ». De ce fait, tous les spectacles qui prétendent donner à voir une imagerie de la liberté dans ces espaces sont rendus mauvais et dégradés. Ils atteignent souvent leur propos esthétiques – luxe de moyens oblige, leurs ambitions réflexives, voire pédagogiques, mais manquent fatalement leurs buts artistiques : surprendre son monde et soi-même, éveiller l’esprit des hommes par le choc de l’incongru, par l’air frais qui rend envisageable l’ébranlement de toute fondation. Quoiqu’ils se proposeront de faire, tout sera dit d’avance. Zéro surprise hors la scène ; c'est-à-dire, aucune création d’espace mental persistant, utile et pragmatique dans la pensée du spectateur. Rien qui lui propose les moyens d’hurler le cri qui lui est nécessaire et qu’il ressens enfoui dans son fort intérieur. La convention culturelle vient doubler celle du théâtre d’un blindage soyeux, comme la deuxième peau sécuritaire d’une centrale atomique, dont toutes et tous chanteraient les louanges. Ainsi aucune catastrophe nécessaire, aucun Tchernobyl indispensable n’est possible hors la destruction de ces murs. Pas de ces multiples faux murs, décors de murs qu’offre à voir un théâtre. Aucune bâtisse hors les abris antiatomiques ou les prisons, ne paraît recéler plus de multiples enveloppes que les théâtres. Quand je parle d’écroulement, je parle de ses véritables murs qu’il conviendrait, non d’écrouler tout entier, mais de percer en partie ; de forer pour laisser un passage d’entrée comme résultant d’un bombardement, d’une trouée d’obus. Les théâtres se sont trop parés des entrées et des frontispices des temples. Confusion manifeste des pouvoirs. Il serait bon d’opérer la séparation du Théâtre et de l’État pour l’obtention d’une culture laïque.
Par voie de conséquence, le public ne résiste pas à son tour à se révéler mauvais ; sans indépendance ; juge et poseur. Il compose également le spectacle et n’échappe donc pas aux lois de la bienséance. Le mot est important car la bienséance recouvre les règles de savoir-vivre en société édictée par la norme, elle-même instituée par le sentiment du bien commun et corroboré par l’état. Il ne faut jamais oublier que le rôle de l’état n’a jamais été de prendre des risques. Bien au contraire, il est là pour nous en prémunir. Il importe donc de distinguer clairement la politesse, qui est un choix de comportement de l’individu et que celui-ci peut mener jusqu’au raffinement, et la bienséance, qui est le produit des lois penchant du côté du plus grand nombre.
Bien sûr, par ces temps d’auto emprisonnement subtil, les vertus d’une « exigence réservée» quant à une vie épanouissante et pétaradante, sont vendues comme un pis-aller, un choix médium et maîtrisé que tout un chacun doit comprendre et accepter. Il faut s’entendre. Il ne faut pas se battre, se disputer. Une nation est une famille et il faut que la bonne entente règne. Raisonnables seront donc les créations folles et débridées une fois plongées dans les arènes nationales. De belles constructions poétiques, de belles paroles intelligentes, mais qu’on ne peut croire dangereuses. Zéro frisson du réel. S’en sortiront les plus malins ; ceux qui ont le moins d’enfance, pour réaliser une œuvre continue et sur la durée, qui saura donner l’impression de la recherche pensée et puissante. À ambitions artistiques restreintes et persistantes, grand avenir sérieux et professionnel assuré.