Introduction aux « Parques d’attraction », en avril 2013 au Générateur

David Noir - Plan d'installation de "La Toison dort"- janvier 2011 - Le Générateur
David Noir - Plan d'installation de "La Toison dort"- janvier 2011 - Le Générateur
Plan d'installation de "La Toison dort"- janvier 2011 - Le Générateur
 
Je vous invite à venir découvrir cet univers et à y évoluer sans plus de limite entre être spectateur ou acteur.
Pas d'inquiétude, vous y laisser aspirer ou vous y soustraire sera toujours de votre ressort.

Je vous propose de venir travailler avec moi dans cette aire de jeu que nous avons commencé à bâtir lors d'une première installation l'an dernier, dans ce même espace, durant les jours où fut donnée  "La Toison dort" à Gentilly, au Générateur. Rebelote avec cette fois, comme deuxième étape, l'ambition plus prononcée d'effacer le plus possible la notion de "spectacle" au profit de la confusion des rôles et de l'émergence d'une autre forme. D'une certaine façon, cette invitation est là même que j'ai adressée à mes partenaires et que je vous adresse à vous, public potentiel aujourd'hui. Je nous mets sur le même plan parce que moi aussi j'ai envie d'être spectateur autant qu'acteur. J'ai envie de voir ce qu'il advient, avec vous; entre nous. Pour ça il sera nécessaire de travailler et donc de s'activer, d'utiliser les choses à disposition sans se forcer, d'entrer dans la performance par la porte de l’implication tranquille. C’est une autre façon d’y entrer que d'une manière totalement passive, plus habituelle pour un public. Mais les deux façons de visiter sont envisageables. Durant ces quelques jours, Le Générateur est en quelque sorte ma chambre, mais ça peut tout aussi bien être la vôtre. C’est une chambre comme on parle de celles auxquelles aboutissent les galeries des terriers. Mon cheminement m’amène à un modèle de ce type parce qu'aujourd’hui, un « spectacle », moi je ne sais pas ce que c’est. Je veux dire par là que même si je sais bien ce que c’est pour en avoir mis sur pied et joué pas mal, je n’accepte plus que ce soit « seulement » ça. Je n’accepte plus que ce soit un espace où la régression se fasse de la « mauvaise manière ». Parce qu’il faut régresser pour s’amuser, pour être libre et créatif, oui, mais ça ne doit pas être pour se retrouver englué dans les terreurs de l’enfance vis-à-vis des adultes auxquels il faudrait plaire. Et dans le cas du spectacle, les adultes, c’est vous, le public. C’est comme ça que ça se passe la plupart du temps, vous le savez bien. Les acteurs/trices infantilisé/es, soumis/es s’entretiennent dans cette idée perverse qu’il faut se mettre en quatre pour vous faire jouir alors qu’on ne sait même pas qui c’est « le public ». Un peu comme les garçons avec « la femme » quoi. C’est dans leur tête et ils le savent, les uns comme les autres ; parce que « la femme », « le public », ça n’existe pas. C’est juste de la complaisance ; pour se débarrasser de la question de « moi » ; « qu’est-ce que je fais là ? » ; « pourquoi je fais ça ? ». Mais on est habitué à bien aimer ce jeu là, de maître et d’esclave, alors on continue de le promouvoir même quand on sait combien ça peut être à côté de la plaque. De la plaque du vivant, je veux dire. Bon, des spectacles aussi bêtes, je me vante de n’en avoir jamais fait, ne serait-ce que par le choix de ceux qui jouent dedans. Mais vraiment, qu’est-ce qu’il y a de plus misérable que des adultes qui se racontent qu’il y a des grandes personnes importantes qui les attendent derrière le rideau ? S’exciter à coup de mensonges aussi tristes, c’est une forme de sexualité – parce que s’en est une ou au moins son reflet - qui m’indiffère ; d’ailleurs bien souvent, les gens n’aiment pas se le dire, mais il règne une ambiance atrocement fausse dans les coulisses des théâtres ; à gerber. Une ambiance entièrement basée sur ça ; sur l’excitation dépendante de la « faute », du trou de mémoire, de la réplique qui ne fait pas mouche. Non, ça franchement, là, moi je peux pas ; j’ai jamais pu. Ça ne veut pas dire que la technique du théâtre ne m’intéresse pas ; non ça c’est très utile à connaître ; d’ailleurs je l’enseigne avec une absolue sincérité. Simplement tout est dans la manière dont on l’utilise ; dont on vit les choses, pour ressentir quoi, dans quel but. Et puis il s’agit d’en faire autre chose que de conforter ses proches - bien souvent le public le plus conventionnel qui soit – du bon ordre de la marche sociale à travers un art qui est fait pour mettre en scène absolument le contraire : faire douter, saccager, mettre en morceau tout se qu’on croit, tout ce en quoi on est tenté de croire ; tout le temps. Ni idole, ni humilité. On regarde, on fonce dans le tas, on dit ce qu’on a à dire, on se sert et c’est tout. C'est ça le processus du "bien jouer", du "jouer sain" pour moi. Ça n'empêche pas de penser aux autres, à vous qui êtes là, qui regardez, qui entendez; mais il est faux de dire que c'est pour vous, installé dans cette posture là d'auditeur, qu'on le fait. Non, on le fait pour soi, dans l'envie que ça vous parvienne et mieux encore, qu'on s'y retrouve un peu, mais en premier lieu pour soi; comme on se drogue; pour s'emmener ailleurs. La barbarie au service de la civilisation, voilà. Donc là il s’agit bien de jouer, mais pas de se craindre ni de rester étrangers, alors moi je vous propose qu'on le fasse ensemble. Comme c'est quand même moi qui fais le premier pas, ça se fera sur des bases qui sont les miennes, mais vous verrez, elles sont très souples et s'évasent vite. C'est le début du tunnel que je vous demande d'emprunter dans mes marques. Après, vous êtes grands vous aussi, vous verrez bien. Je n’ai rien à prouver ; vous non plus j’imagine ; pas à vos âges ; pas dans ce contexte. C’est toute la différence entre infantile et enfantin. Enfin, moi je la fais.

Alors dans les thématiques qui traversent les textes, ceux que j’ai écrit, mis à disposition de l’utilisateur, il y a une sorte de fausse mythologie qui les traverse et beaucoup de jeux de mots qui rebondissent les uns face aux autres ; c’est comme ça que j’écris. Et aussi beaucoup de références au sexe, aux fonctions sexuelles, aux sexes en action. Parce que la porno-fantaisie, ça m’intéresse ; ça a du sens ; c’est une des portes donnant sur une des chambres de mon terrier.

Donc si tu veux, tu viens, c'est ici.

« … et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi »*

coubo

Coubo - Final Fantasy

Étrange hommage, pensera-t-on peut-être, né d'un étrange sentiment après la nouvelle du tremblement de terre qui a secoué ce matin le Japon et le visionnage express de quelques terribles vidéos d’amateurs, témoins du séisme sur place, entrevues via les tweets ou pages facebook de ces inconnus.
Face à ces plans heurtés, une émotion et un attachement d’un niveau insoupçonné m’assaillent vis à vis de cette population que je connais bien peu, mis à part quelques visages tokyoïtes, quelques souvenirs de discussions dans le hall du Juyoh hotel, quelques fantastiques saouleries tardives au saké à baragouiner n’importe quoi dans un anglais plus qu’approximatif. J’existais à peine alors pour ceux ou celles de là-bas avec qui je devisais durant ces quelques heures, guère moins que je n’existe ici la plupart du temps, mais là, à Tokyo, je me sentais, malgré ma transparence, mieux vivre que jamais. C'est pourtant d'un sentiment fort et dense dont j'ai été pris et ébranlé à cette annonce. Malgré la sincérité de ma tristesse devant ces images de dévastation et d'horreur facile à extrapoler, ma sensation devait vouloir dire aussi autre chose pour me heurter ainsi, mais quoi ?
La solitude du vacancier brièvement expatrié n’est pas identique à celle que l’on ressent chez soi, quand on est au quotidien pourtant non loin de ses proches. Elle est plus authentique et plus saine. Elle ne fait pas se raconter au solitaire qu’il ne l’est pas. La solitude loin de chez soi appartient totalement à celui qui la ressent. Il la maîtrise d’autant mieux et souffre infiniment moins de sa part la moins acceptable, la désespérance. Non parce qu’il faudrait s’y résoudre de toute façon, mais parce qu’il s’épargne ainsi le mensonge du concept familial. Je parle ici non de la famille de sang, qui est une simple réalité avec ses bons et moins bons côtés, mais de la famille des amis ; celle qu’on s’invente en y croyant. Seul à l’étranger, pas d’ami proche ; pas le temps de s’en créer dans le laps de temps trop court des vacances. Alors, malgré quelques brutalités auxquelles il faut parfois faire face en voyage, la vie roule sans qu’il soit possible de se leurrer sur le sens de mots qu’on comprend trop mal pour leur en donner un définitif. Le relationnel est réduit à sa part la plus fonctionnelle. Les sentiments meurent presque aussitôt nés pour laisser place à d’autres, au profit d’une unique et vaste impression globale.
Je ne retrouve cette particulière appréhension du monde des autres que sur de curieux sites pornos tel que Cam4, récemment découvert sur indication de mon ami Jérôme. Seul, en couples ou familles sexuelles, des hommes et femmes du monde entier exhibent leurs masturbations, leurs ébats. Les webcams sont pour l’instant librement accessibles aux voyeurs internautes ; seul le dialogue écrit et une sorte de système d’enchères permettant des demandes précises nécessitent un paiement. En surfant au milieu de ces centaines de sexes et individus auxquels ils appartiennent, je ressens la même libre solitude du voyageur dépouillé de son identité. Quelque chose de sain comme le sentiment propre à la création. Le contraire de toute appartenance à une famille. Désormais je ne connais que des individus ; c’est ainsi qu’est mon réel. Les liens n’ont de sens que pour ce qu’ils valent véritablement, à coup d’instants, de dons, de vols et d’intimité livrée. Ils constituent des paysages. C’est l’image de ces paysages qui est venue fortement se substituer ce matin dans mon esprit, à la notion moribonde de famille d’amis, qui n’en finissait pas de crever depuis bientôt 6 ans. Une charogne terriblement putréfiée empoisonnait mon air et ma conscience. La secousse japonaise m’a ébranlé tout autant qu’elle a fait violemment vibrer les côtes de l’archipel. S’en suivit une rupture qui fit s’abîmer la famille putride et son cortège de leurres affectifs définitivement dans les flots. À sa place est apparue cette notion de paysage humain ; le mien ; celui qui m’entoure et se modifie plus ou moins en profondeur lors de chaque moment partagé ou simplement vécu. Il s’étiolera ou reverdira suivant les saisons, changera de couleur. Certains arbres, monts, vallons auront plus ou moins d’importance. Certains disparaîtront, s’effaceront aux emplacements où d’autres viendront naître. Ce qui est sûr, c’est qu’en la même dizaine de seconde qu’il en faut aux forces sismiques pour mettre à bat un immeuble, viennent de lâcher sur ma propre île, les liens poisseux sentimentaux qui voulaient m’attacher ad vitam aeternam aux amours profonds dont on ne voit pas affleurer les racines, aux amitiés toujours acquises dont on peine à trouver les preuves. Table rase des fantaisies civilisées ; forêt bien ordonnée commence par soi-même. Cette émotion brute qui guide mon humeur, je la reçois soudainement intacte mais meurtrie par le canal virtuel des réalités du monde. Pour Tokyo en danger, que j'entrevis aussi merveilleusement prude que pornographique, pour Sendaï, ravagé par le tsunami de ce matin, que je n'ai connu que par le plus traître de mes amours perdus, merci aux exhibitionnistes de cam4 qui sans le savoir, donne encore du prix à mon réel. Celui que j'offre à leur insu à ceux qui ne me connaîtront jamais, à ceux qui n'en voudront pas, à ceux et celles dont les vies emportées peignent aujourd'hui mon paysage.

*Arsinoé - Le Misanthrope - Acte III - Scène IV