Défense du masque Ulin

Défense du masque Ulin - David Noir
Défense du masque Ulin - Performance - David Noir - #frasq Galerie Nivet-Carzon - 31 mai 2014

Entendez la voix du monstre :

#frasq

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné.

 

Comme les enfants morts nés d’une poche trop serrée

Comme les chats sans regard sous un plastique noué

Comme le papier se gaufre

Comme l’éléphant se vautre

Dans tabou redouté

 

Je ne suis pas la monstruosité annoncée

Je suis un homme

Garçon

Je suis un être humain

 

Je ne fais pas trop de chichis, de manières de mon corps exquis,

De pas maint’nant, de je t’en prie

 

Tu vois là, à présent, je suis plus belle que toi.

Je me sens étranglement bien,

Voluptueusement pachydermique derrière la barri-crade de mes défenses empiriques

 

C’est le matin, j’ai froid

Débarrassé de l’urgence de saisir ta croupe, je m’auto suffis par essence

Plaie mobile, je saigne et pourtant je survis, vie, vie, vidéo

Je dois saisir mon appareil photo

Sculpter ce safari à mes oreilles frémissantes

Je m’imprime en 3 D la mélopée de mes cris de brousse

Je cherche désormais d’où suintent mes humeurs,

Tu vois, je pleure

Mais quelle horreur est-il ?

Sois gentil, dis-le moi car moi, je ne sens plus rien là

Plus rien pour me soulever le cœur

 

Comme le papier qui se gaufre

Comme l’éléphant qui se vautre

Dans tabou

J’aime le blazer désabusé qui épaule ma masculinité depuis l’orphelinat

 

Je suis homme

Je suis un être humain

Je suis virilité mais je manque de bras pour battre l’air autour de moi

J’ai ma queue comme chasse-mouches

 

Par mon appendice je m’accroche à vos bouches

Suprême collage génétique

Je trompe ainsi mon bon public

 

Ne reste donc pas bouche bée,

On n’admire pas les éléphants si on n’accepte pas les noirs

J’ croyais qu’ t’avais compris Babar

 

Salope !

Le mot salope est tempétueux.

Il excite, au rythme des passions phalliques,

 

Salope, celui et celle qui ne demande qu’à jouir 

Aime à jouir, ne cache pas son plaisir

À quatre pattes salope !

Ton fantasme va plus loin que ça

 

Au-delà des mots, salope !

Rêve d’une vulve endiablée,

Salope, étonnante beauté,

Pourquoi l’humilié fait vibrer ?

Mais qui baise-t-on au fond de ces contrées ?

 

La honte visse son trophée dans le mur de ma fébrilité

Chasse, accours, viens jusqu’à moi

Je ne connais pas ces gens qui courent, fêtards 

Je ne connais que leurs avatars

 

J’aime le blaser respectable qui m’épaule tout au long des couloirs où je retrouve les miens pour boire

 

Bien élevé, moi je vis comme un homme véritable

Les beaux mensonges sont bannis de ma vie raisonnable

Bobard hait la vieille dame aux genoux cagneux qui supplie : « Caresse mes cuisses déformées je t’en prie»

 

Eh les fentes manichéennes, il est trop tard pour m’aimer, vilaines,

Pour accueillir en noir et blanc le turgescent tourment de ma peine   

 

Remontée en substance de la semence de mon cerveau reptilien à hauteur de mon néocortex.

Retour primitif à mes vrais instincts qui eux seuls me veulent du bien.

Oui, en vérité je vous le dis, tout pouvoir est un abus

Tout effort de conviction, un viol avec pénétration.

 

Tu es prise au piège de mon foutre gluant, salope !

 

Ainsi les braconniers violents se sont soulagés dans ma chair jusqu’en dessous de ma peau épaisse

Dans la viande de ma viande, sous la rugueuse vigueur de mes fesses

 

Sans défense des barricades, je ne donne pas cher de la dépouille de nous autres dilettantes sexuels

J’urine à profusion sur vos simagrées de dévotion, de séduction

J’éventre le premier qui doute et même si j’en meurs empoisonné, je broute le textile des nations

 

Le voile me donne des vapeurs, laïques et obligatoires.

Tant pis, mon pied imposant, racorni te servira de porte parapluie.

 

Bientôt, nous irons nous coucher dans les cimetières d’en haut,

La connaissance est un fardeau

Il est temps de mourir idiot.

 

Les pénétrables sont aujourd’hui en élevage.

Les humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes, élèvent le soumis comme les fourmis le font des pucerons.

Comme les fourmis le font des pucerons.    

 

Homme trop petit pour m’étreindre, je t’écris des mots simples pour qu’ils puissent entrer dans ta trogne.

 

Monstre heureux je ne suis pas comme toi car je me fous des choix qu’il faut faire pour mon bien.

Je fais avec mon handicap. Ç’eut pu être pire face aux chasseurs d’ivoire et d’ébène noir, qui débordent.

 

Humain, erreur du petit « a » jusqu’au grand « Z », tu t’es trompé de horde

Je te vois, jeune, filou, lointain, narcisse affamé de chair, lécher les bottes des puissants.

Je ne peux pas vouloir ta mort pourtant, mais ton espèce m’a m’oublié

Toi, tu me trahis, moi qui t’aimais, charmant.

 

Artifices et dégénérescences sociales résonnent dans ton coeur.

Tu pourris ma nature, adulte avide de vaincre et tu nuis à ceux de ma race.    

Être un homme, ce n’est pas toi et ta vie affairée.

Adulte, tu es enfant mal vieilli en panique à l’idée de te voir soupçonné d’un geste irresponsable.

 

Éducateur, gouvernant, décideur, dirigeant, mâle aux convictions fallacieuses, femelle en quête de reconnaissance douteuse,

Tu n’es qu’une bouse avec un costume autour.

 

Puisqu’on en est là ensemble, dans ce capharnaüm des horreurs, accepte cependant ma poigne dégénérée et couchons-nous de bonne heure.

 

Demain nous irons nous promener dans ton monde, faire le tour du propriétaire où t’es rien.

Que dis-tu de ce cadavre mutilé sur le bas côté du chemin ? De ce cadavre au sourire exquis ?

 

Pardon si je fais de la poésie, mais la mienne ne peut orner ta bibliothèque en teck.

Il y a cette haine qui ne peut cesser de se dire, venue de mon tréfonds millénaire

 

Mais tout ça, quelque part, tu n’y peux plus rien.

Car il faut bien manger, il faut bien jouir et aimer,

Il faut bien enfanter, il faut bien faire carrière,

Il faut bien faire passer pour des aptitudes ses connaissances légères.

Il faut bien adhérer aux lois du genre et de l’espèce.

Il faut bien obéir à tout ça.

Même si tout nous blesse

 

MLF hante encore ma nuque clairsemée, même si je ne crois guère pouvoir finir qu’empaillé par ces dames bien intentionnées

 

Aujourd’hui je vous invite toutes et tous à la ruine de mon biotope

Pour toujours et à jamais, bien solennellement devant vous, je marie la forêt

 

Retrait du masque. Visage affublé de prothèses.

 

Bonjour, bonjour les p’tits éléphants !

Alors comment ça va ce soir ?

 

Chanson

 

« Au printemps, au printemps, au printemps j’aurai 16 ans … »

Au Printemps - Marie Laforêt (1969) - Interprète : Marie Laforêt - Compositeurs : Pierre Cour / André Popp

 

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre très personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné 

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© David Noir 2014

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... merci de votre curiosité ...

 

J’ai l’âme à nourrir

J'ai l'âme à nourrir - David Noir

SCRAP - Etape 1 : Le féminin dans tous ses états
Performance aux règles peu abondantes et non douloureuses
Du 5 au 7 mai 2014 au Générateur (Gentilly)

 

J’ai l’âme à nourrir

 

 Sur une musique de Francis Cabrel

 

On s' disait qu’ tout allait bien,

Et voilà qu’aujourd’hui

Moi je vois des gens biens

Qui habitent le midi

Qui craignent à frémir

Y sont prêts à détruire

Tout ce qui n’ leur plait pas

Y aura plus qu’à ouvrir

Des baraquements en bois

Et tout reconstruire

Et tout reconstruire

J’en vois qui délirent

Ils n’ont pourtant pas tous

Tracé des croix gammées

Sur le bas des burnous

Croisés dans l’escalier

À cinq ans, pour rire

Ils n’aiment pas la lavande

Au point de trouver belle

La marine marchande

De sable dans leurs prunelles

Bleues prêtes à dormir

Bleues prêtes à dormir

Y a des couleurs qui virent

Pas b’soin d’avoir connu la guerre

Pour pas soutenir un parti

Dont on connaît les thèses amères

Jusqu’en Asie

À Oradour aussi

On pouvait pas faire mieux

Je parle pas de Staline

Pour se choisir un dieu

Pas non plus de Poutine

Qui prête à pourrir

Ils ne sont plus allemands

Les gardiens de charniers

Y a même des musulmans

Qui s’y sont essayés

Pourquoi pas tes sbires

Pourquoi pas tes sbires

Choisis ton  av’nir

Que ce soit ta famille, ton salaire, ton quartier

Sers-toi de ton cerveau

T’as qu’à juste essayer

Tu vas pas mourir

Arrête de polluer

Ma tête toute la journée

Avec des mensonges

Qui sont bêtes à pleurer

J’ai l’âme à nourrir

J’ai l’âme à nourrir

Plus le temps de rire

Pas b’soin d’avoir connu la guerre

Pour pas soutenir un parti

Dont on connaît les thèses amères

Jusqu’en Asie

À Oradour aussi

On s' disait qu’ tout allait bien,

Et voilà qu’aujourd’hui

Moi je vois des gens biens

Qui habitent le midi

Qui craignent à frémir

Y sont prêts à détruire

Tout ce qui n’ leur plait pas

Y aura plus qu’à ouvrir

Des baraquements en bois

Et tout reconstruire,

- Attends-toi au pire -

Même le droit d’élire !

© David Noir 2014

 

SCRAP – Rouge, baisée

David Noir - Scrap - tablette chewing-gum

Rouge, baisée.
Rose bonbon, radis noir, blue touffe et ready made,
L’émeute de chattes grises agrippe à toi ses poils, comme un velcro usé.
Les pussy sont carmin griotte, les autres, Judas Nana rosé,
Moscou rit sous sa cape élimée.
Femme, Homme produits de société. Quel intérêt d’y souscrire ?
Y a-t-il encore des parties géniales et génitales à jouer,
Pour que, dans une bouchée pleine, sauvagement happée, on puisse, amis mots, se causer ?

Journal des Parques J-32

Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4
Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4
Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4

Les filles, je les ai beaucoup aimées très tôt ; infiniment respectueusement ; d’une façon inconditionnelle ; presque comme un fan. À dix ans, j’étais enchanté d’épouser leur cause. Je les écoutais en récréation me confier leurs peines et leurs joies, non comme si j’étais des leurs, mais justement comme un garçon se faisant fort de vouloir les entendre et ne pas les considérer comme des pièces de boucherie dans lesquelles il n’y avait qu’à s’épancher, ce dont je tirais fierté pour mon espèce et plaisir - au moins intellectuel 😉 - pour moi-même. D’où avais-je compris l’oppression que subissait leur sexe dans un monde où régnaient les hommes ? Sans doute pas chez moi, car ce n’était pas le scénario qui se jouait ouvertement entre ma mère et mon père. Tous deux semblaient parfaitement liés dans la connivence perverse de « nous » penser exceptionnels. Était-ce par la propagande saphique drolatiquement opérée par deux homosexuelles de mon entourage, en lutte contre leur milieu familial et m’ayant, tout petit, adopté comme une mascotte, voire un allié ? Ma proximité joyeuse avec elles et l’affection reconnaissante et immodérée que je leur portais de m’avoir adoubé comme un des rares garçons élus de la planète lesbienne, ont certainement grandement influencé ma sympathie à l’égard des femmes, mais je crois, sans me tromper, pouvoir confier que le déclencheur déterminant de ma gynophilie d’alors, ne vint pas des intéressées elles-mêmes, mais d’autres membres, un tantinet plus éloignés de ma famille : les singes.

Le seul et unique contact que j’eus avec un chimpanzé fut pareil à celui entre E.T. et le petit garçon du film. Son index ne s’éclaira pas d’une lueur surnaturelle en touchant le mien à travers les barreaux, mais une curieuse musique intérieure d’une tristesse inouïe, jamais supposée auparavant, ébranla définitivement mon insouciance à me sentir libre et joyeux. Cet instant marqua ma vie et l’événement ne généra pas de colère a posteriori, ni même de stupeur, tant sa compréhension fut instantanée, d’un entendement quasi paranormal entre mon cerveau de cinq ans et le sien. En une fraction de seconde, en une plongée dans ce regard insondable, à travers le frêle toucher de nos textures de peaux si différentes mais si proches, j’avais basculé dans la clairvoyance abrupte de ce qu’étaient tout à la fois, la misère, la cruauté et le désespoir qu’elles faisaient naître, mais également l’empathie qui pouvait soudainement lier deux êtres sans aucune considération pour les différences notoires de leur code génétique. C’est dire combien il me serait facile par la suite, trop facile sans doute, de ressentir une proximité vis-à-vis de certains exclus. Car ce fut d’avantage l’exclusion du droit à vivre libre que l’emprisonnement de ce petit primate, qu’on avait vêtu d’une marinière d’enfant pour mieux le mettre en vente sur ce quai de la Mégisserie, qui s’éclaira soudainement dans mon esprit. Nous y passions souvent, mon père et moi, habitant alors de l’autre côté du pont neuf. Je ne sais si nous y retournâmes à nouveau par la suite, mais je gardais ce moment comme unique et dernier souvenir plombé de cette promenade qui jusque là, m’avait toujours rendu euphorique.

Ce petit singe avait ma taille ; nous étions semblables à quelques poils près. Je n’oublierai jamais ça. Tout vêtu qu’il était, il ne portait pas de culotte. Ça non plus, je ne l’oublierai pas par la suite. Si je n’ai rien fait d’autre pour lui venir en aide sur l’instant que de lui rendre au mieux, par mon regard, l’assurance que je percevais sa détresse, je lui suis toujours resté fidèle en pensée et jusqu’à aujourd’hui, son masque clair et ses yeux profonds sont logés précieusement dans un coin de ma tête. Comme un ami, parfois, je le salue affectueusement et l’embrasse.

Mon autre rencontre-choc avec des primates symboles de l’exploitation d’un groupe par un autre, pourtant issus de la même famille, se fit à travers la saga des films adaptés du roman de Pierre Boulle, « La planète des singes ». Pour factices qu’ils étaient, l’empathie n’en fut pas moins grande, sans doute due à l’extraordinaire expressivité des acteurs derrière les masques. Je retrouvais dans les roulements d’yeux et le retroussement de nez du sympathique Cornélius au cinéma, puis Galen dans la série Tv, tous deux magnifiquement incarnés par Roddy McDowall, la même tendresse infiniment mélancolique qui s’était exhalée du petit chimpanzé des quais. Le miracle venait de ce que chez l’authentique tout comme dans l’imitation, l’expressivité semblait tout entière condensée dans le regard.

Ni le masque de chair naturelle du vrai singe, ni la prothèse de latex portée par l’acteur ne nous sont familiers en comparaison d’une paire d’yeux. Ceux-ci, particulièrement perçants, ont fait reculer dans les deux cas l’importance du visage, qui tout en étant superbement présent s’est effacé au profit de l’intention pure. C’est là le génie de toute interprétation jouée derrière un beau masque qui par son étrangeté, nous est pourtant un visage inaccessible à notre entendement instinctif. C’est aussi là, la principale qualité d’un acteur masqué. De même, les faciès des animaux si différents des nôtres, ne nous fascinent par le barrage qu’ils dressent devant notre aptitude à les décoder, que pour mieux faire jaillir la présence sourdement accessible des regards sauvages qui nous scrutent « derrière ». Quelque part, mystérieusement, nous nous comprenons. Ainsi le visage talentueusement masqué nous saisit-il et nous nous laissons entraîner au cœur du fantasme qu’il offre. Mais dans le monde réel, mieux vaut ne pas oublier qu’il n’existe pas de masques purs, hors les grimaces de convenances, mais des figures composites, des visages qu’il ne suffit pas d’appréhender pour les comprendre avec nos seuls référents, qu’ils soient d’ordre biologique, sexuels, culturels ou ethniques. Il faut s’y pencher d’un peu plus près pour décoder les circonvolutions de l’insondable pensée humaine.

Loin d’être une boutade pouvant passer pour désobligeante, l’assimilation du monde des femmes à celui des proches cousins des « hommes », se fit certainement tout naturellement dans ma tête. Mais le plus curieux, c’est que le sentiment d’être étranger à l’univers de mes camarades masculins me fit glisser peu à peu et de manière indécise, tour à tour dans le rôle du charmant Cornélius en parfaite harmonie avec sa tendre guenon Zira, puis dans le rôle de Zira elle-même, défendant l’intelligence subtile face à la brutalité des gorilles. Enfin, je finis par m’assimiler aux singes dans leur ensemble, globalement déconsidérés et exploités par les hommes, comme le narrent les épisodes nous ramenant à notre époque. Curieusement, jamais à aucun moment, je ne me suis surpris à m’identifier aux humains des films, même quand ceux-ci se trouvaient être en position d’esclaves, bêtes apeurées sous le joug brutal des bestiaux gorilles militaires ou manipulés par des orangs-outangs politiques, cyniques et sans scrupule. Il semblait pourtant facile de s’associer directement aux humains primitifs et sans défense, capturés au filet par de violents gorilles à cheval. Le casque des chefs, à la forme d’inspiration pharaonique, aurait même pu faire écho à la persécution des juifs dans l’antiquité, et par extension, à celle plus proche, des années de guerre et d’occupation. Mais, sans doute le caractère justement trop préhistorique de ces humains là, n’était-il pas traité avec suffisamment d’intérêt ou de réalisme par la réalisation. Je constatais alors cette distance froide que je pouvais ressentir vis-à-vis de mes congénères lorsqu’ils étaient ainsi dépeints de façon grossière, et compris progressivement toute la valeur qu’il fallait accorder aux qualités d’esprit des victimes pour être réellement touché par leur sort. Le regard et sa profondeur constituaient donc bien le lien premier pour tous les êtres qui en étaient dotés. Phénomène dont j’avais compris cinq années plus tôt, l’incroyable pouvoir de bouleversement lors de l’épisode du petit singe et qui acheva de me hanter à travers des myriades de paires d’yeux surgissant du néant, quand je tombai un jour tout aussi décisif sur des photos de camps de concentration rassemblées sur quelques pages de l’encyclopédie de l’école. Celle qui me frappa le plus fut une des ces photos où un groupe de déportés squelettiques dont on se demande où ils trouvent la force de se tenir si droits, fixe l’objectif, debout à l’extérieur, à travers le grillage. Deuxième choc donc, par l’intermédiaire d’une feuille de papier glacé inerte cette fois, mais bien traversée par la chair de l’Histoire. Ces regards béants m’aspirèrent comme des trous noirs. Ils ne prenaient pas la peine de dire quelque chose. On était happé par leur évidence. On était mis en accusation par l’absence de toute préoccupation de poser avantageusement ou même d’être expressifs. Par delà la souffrance et les appels à l’aide, ceux-là étaient projetés dans le cosmos bien plus loin que mon singe triste, « simplement » malheureux d’être dans sa cage et privé de ses congénères ; ce qui me semblait déjà énorme. Lui au moins semblait manger à sa faim. On pouvait espérer qu’il serait adopté un jour par des gens consciencieux et doux, même si au fond, on aurait voulu que tout cela cesse tout de suite et qu’il soit simplement libre dans son milieu pour vivre sa vie de chimpanzé. Mais eux, que pouvions-nous pour eux alors qu’ils paraissaient déjà être au-delà de nous et de tout ce que nous pouvions comprendre ? Je découvrais qu’il y avait une hiérarchie dans le malheur.

Plus tard, je tenterai toujours d’accueillir légitimement le désarroi des filles qui mettraient leur index en contact avec le mien pour faire de la lumière. Aucune certitude qu’elles s’en aperçoivent toujours, pourtant. Ce sont les risques du métier de gentil garçon (… à suivre)

Journal des Parques J-47

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir et Valérie Brancq - Photo Karine Lhémon

Heureusement, depuis la fin de la première décennie de ce nouveau siècle, nous sortons peu à peu de la honte du pénis dans laquelle j’ai été - et beaucoup de ma génération, éduqué.

Véritable déni de soi-même obligatoire, transmis et entretenu, y compris par les porteurs de ce sexe eux-mêmes, au profit d’un encensement pervers - car en réalité dominateur et machiste, de celui de la femme.

Je suis heureux d’avoir pu être ainsi en érection, à la vue de toutes et tous, dans mon propre spectacle et me sentir libre en scène lors de cette Toison dort donnée l’an passé au Générateur.

Je remercie Karine Lhémon, photographe de toutes mes créations depuis 15 ans, d’avoir pris cette photo, d’avoir été vigilante, passionnée et là au bon moment comme toujours. Merci à Valérie Brancq, d'avoir tenu son emploi de comédienne et de m'avoir laissé bander sous sa main et à ses côtés .

Cette image est symbole du calme, du bien être et de l’émotion qu’il y a pour moi à être un garçon à ma façon.

Ayant par ailleurs cumulé une quarantaine de pages à ce propos, je développerai quand j’aurais plus de temps, tout ce qui me tient à cœur au sujet du Masculin et tout ce qui me révolte également. Masculin, dont j’ai hâte et crois qu’il est plus que temps qu’il prenne sa bonne place enfin : non oppressive mais pleinement épanouie ; se souciant du Féminin sans pour autant lui faire le sacrifice d’une culpabilité post-coloniale déplacée. Cela ne servirait aucun de ces deux pôles de l’humanité qui doivent chercher à converger vers un même respect et une attirance mutuelle, sans plus se mentir, à eux-mêmes, ni l’un à l’autre.
En ce sens, le pseudo mystère du « style érotique » ne fait qu’entretenir ce négationnisme conservateur, prétextant la soi-disant supériorité esthétique d’une excitation « élégante » qui viendrait s’opposer à la peinture crue et pourtant réaliste, de la pornographie.
Tout ce discours relie la droite mentale (j’entends par là le sentiment de droite qui réside en nous et que l’on trouve chez l’individu par delà ses opinions politiques) à la trouille de nous reconnaître dans notre animalité visible. Effectivement, moi le premier, je n’ai pas été élevé ni accoutumé à cette image de mon identité profonde. La regarder en face, la filmer, l’exhiber me demande un effort qui est pourtant autant de liberté conquise sur la perversion bourgeoise de ma formation. Là également, si l’on veut me suivre, il est important de comprendre que je parle d’une bourgeoise psychique ou mentale, dont la soif de valeurs hiérarchiques, sollicitées afin de lutter contre l’idée même d’essence primitive de l’homme, se retrouve à tous les barreaux de l’échelle sociale et pas seulement chez les bourgeois.

Lutter contre cette prétention à être plus « chic » à nos yeux que la nature ne nous a fait, est pour moi, d’intérêt public. Vanité, hypocrisie et infantilisme sont directement issus de ce refus de constater ce qu’un caméscope bien placé nous renvoie au visage. C’est une bonne solution pour qui se targue de vouloir tolérer (ne parlons pas d’accepter) l’autre et soi-même dans sa naturelle banalité, que d’accepter réellement de voir à quoi il/elle ressemble dans l’excitation, dans la jouissance, dans le fantasme. Je ne fais personnellement pas confiance à quelqu’un ayant de hautes responsabilités politiques ou culturelles et qui se révèle incapable de parler sobrement de ses masturbations ou des détails de son sexe. C’est vous dire ! J’insiste sur le « sobrement » qui recouvre toute la portée de la nécessaire simplicité pour que le sujet dépasse un peu son cap. La minauderie coquine ou érotique forcée ne vaut pas mieux que le coinçage le plus probant. Être vrai, se poser quelques bonnes questions, créer et le reste du temps, fermer sa gueule, me paraissent de bonnes options pour contribuer à rendre ce monde un peu plus vivable.