Journal des Parques J-14

Médée-Guenon par David Noir
Médée-Guenon par David Noir - "J' n'attends plus rien" d'après Fréhel - Paroles: Guillermin. Musique: Malleville, Cazaux 1933

Comme un cheval sur le halage, trime et tombe au cours du voyage

La première image qui me soit venue instinctivement quand je me suis mis en tête de créer sur scène le premier épisode de La Toison dort en 2007, dans un lieu de création de Montreuil fièrement nommé La Guillotine, à l’invitation de Philippe-Ahmed Braschi, fut celle d’une guenon anthropomorphique aux attitudes mélodramatiques. Carré de cheveux tirant sur l’aubergine, petite robe simple et droite, collier et breloques aux poignets, je la voyais, crispant ses mains de part et d’autre de son visage simiesque, animé d’un regard, tour à tour vif et chaviré, gravement empli de la vision prémonitoire des sombres desseins du destin auxquels elle avait tragiquement accès. Mi-Parque, mi Cassandre, elle s’appellerait Médée-Guenon, épouse infortunée d’un JaZon moderne, sorcière infanticide à la physionomie archaïque. Et pourquoi pas ? Après tout, un boulevard de créatures inattendues ne s’offrait-il pas à moi en m’attaquant à ce projet d’inspiration mythologique ? Curieusement, je pensais immédiatement à Frehel et à sa célèbre complainte, « J’n’attends plus rien » créée en 1933. Le physique de la grande interprète n’avait pourtant rien qui la rapprocha d’un singe et encore moins de moi, qui en comparaison, me serait situé davantage du côté d’Yvette Guilbert, du point de vue de l’apparence. C’était néanmoins elle, de manière incontournable, que j’avais à l’esprit, pour donner corps à ce personnage que j’imaginais très clairement entrer en scène et aller se placer au micro comme sous la lueur d’un lampadaire, en faisant résonner le pavé du bruit sec de ses talons. Je fis rapidement mes essais et bricolais une bande son à partir de l’accompagnement original, dont je fus tout aussi prestement satisfait. Étonnamment, tout roulait avec facilité, pareillement aux « r » dans la bouche de la chanteuse. De toutes les interprètes dites « réalistes », Frehel demeure celle dont la voix puissante et douloureuse accompagnant sa présence droite, les interprétations bouleversantes dénuées de maniérisme, emportent mes pensées sans coup férir, au coeur des décors qu’elle pose. Je lui emprunterai donc ses accents et sa douleur pour donner vie à mon personnage. La date de la création de la chanson que j’avais choisie, contemporaine de l’accession d’Hitler au pouvoir, contribua elle aussi, à me projeter dans l’environnement terrible, grotesque et grinçant, que je souhaitais faire naître.

« On suit son chemin tout au long des jours, un soir on butte au détour… »

Les premières paroles de la chanson, son titre bien sûr, contenaient à eux seuls les ingrédients de base qui, associés en contrepoint à l’autre facette de ma création - un Jazon, tantôt cravaté, tantôt harnaché comme un guerrier grec, personnage cynique, mâtiné d’un Sardou tirant vers le dirigeant d’entreprise aux dents longues - favoriseraient la levée d’un vent qui pousserait mon radeau de la méduse vers les rivages des combats et de la désespérance. Je voulais y débarquer un jour, lucidement, le pied ferme, ayant passé le pathos par-dessus bord lui préférant l’éloquence, au bout de – j’ignorais encore à l’époque quelle serait la durée de mon périple - deux, cinq, dix épisodes. Il y en eut neuf, qui s’étalèrent au rythme d’un par mois, créés d’affilée à la suite du premier joué à La Guillotine, dans une minuscule salle de l’Espace Jemmapes, à chaque fois transformée pour l’occasion. Le numéro 1 fut repris plusieurs fois, dont une dans le studio de la scène nationale de Dieppe.

Robe, costard cravate, nudité et déguisement guerrier, éléments constitutifs de mes incarnations dans La Toison, sont une récurrence facile à identifier chez moi, pour qui suit un peu mon travail depuis une quinzaine d’années. Traduits directement à partir de ces symboles : femme, homme, animalité et enfance, sont à l’évidence, les points cardinaux de ma cartographie intérieure. Au-delà de leur apparente simplicité généraliste, j’ai appris à comprendre que ces catégories désignaient avant tout chacune une sexualité, davantage qu’une identité qui, elle, les comprenait toutes. Le tout d’un individu équilibré, pour moi,  se compose à parts égales de ces quatre quarts. C’est la recette de mon gâteau de l’individu. Tout autre, mal dosé ou dépourvu d’un des composants, m’est assez indigeste.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

Je ne me lasse pas de contempler ces quatre mots courants, comme les clefs d’un trousseau ouvrant la porte de mon être humain. Non seulement du mien, mais de tous. Si une vient à manquer, l’être existera bien, mais son humanité l’attendra dehors. C’est ma vision. Je conçois qu’on ne la partage pas, mais jusqu’à ce que je sois témoin d’un mélange plus harmonieux ou faisant appel à d’autres composants, je reste peu intéressé par d’autres formules et dubitatifs devant les résultats. Ainsi est mon Golem. Il est à noter que ses ingrédients vont par paires. Dans ma conception, Homme et femme sont des genres ; Animalité et Enfance des états. Animal ou Enfant ne conviendraient pas, faisant référence, l’un au groupe des espèces, l’autre à une étape du développement de l’une d’elle. Comme je l’ai dit, il s’agit dans ce schéma, d’attribuer à l’individu, toutes les caractéristiques sexuelles, celles de chaque genre et celles de chaque état, pour le rendre pleinement fonctionnel. L’Animalité est l’état brut de nos êtres, sans polissage. L’Enfance, malgré la situation de son caractère « primitif » dans notre développement, recèle au contraire, tous les traits comportementaux ultérieurs de la personne formée. Ainsi, l’Enfance n’est pas un état similaire à l’Animalité, mais constitue l’univers de la collecte de tout ce qui fera le socle de nos pulsions plus tard, se combinant avec notre Animalité. Je ne me réclame pas de la science en exprimant ces postulats - en existe-t-il une apte à décrypter ce domaine ? –, je décris la logique de la perception qui m’amène à conceptualiser et créer à la fois : ce que je prétends être, suivi de ce que je fais ; l’ensemble étant réalisé dans la visée d’être le plus complet possible à partir de ce qui me compose et de mes aptitudes et caractères physiques. Le corps, bien entendu, reste le premier outil autogénérant, de la formation de soi.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

4 sexes de bases pour alimenter le désir et la fantasmagorie humaine. 4 crayons de couleur pour croquer tous les possibles. Homme-femme, enfant bestial, femme enfant, homme animal … la palette des identités se fait jour avec seulement quatre couleurs en poche. J’ai soif de les réunir toutes.

Impossible ou du moins, excessivement difficile, de vivre dans le concret toutes les incarnations de ces nuances. Déjà faut-il en avoir les capacités de réalisation, ensuite est-il nécessaire que le reste de l’humanité vous laisse faire. Être tour à tour transsexuel, dictateur, tortionnaire, chien soumis, pédophile, gérontophile, lesbienne, yuppie bon chic bon genre, bourgeoise ruinée, dame patronnesse velue ou militaire régressif s’offrant dans un parc à jouets, réclame de la suite dans les idées, un pouvoir de conviction surnaturel et une santé certaine pour parvenir à tout enchaîner sans sombrer dans la folie ou être tué ou enfermé avant.

Deux solutions nous restent accessibles et une troisième en bonus caché. Les deux premières : la sexualité et le théâtre. La troisième, que malheureusement, on pense moins comme un objet créatif à façonner, la personnalité profonde. Nous avons à cette dernière un accès permanent à condition d’en ouvrir les portes successives, parfois réduites à un portail unique, selon les étapes de sa formation. Pour ce faire, il est nécessaire d’emprunter et de suivre le couloir, parfois fort long, qui mène à son seuil. Car je ne parle pas des fantasmes, imagerie onirique immédiatement accessible - et c’est tant mieux - à notre rêverie, aisément sirotée à toute heure de la journée comme une boisson sucrée servie avec une paille. Je parle de pans entiers qui architecturent réellement notre personne et que l’on est prêt/e à accepter de voir et ressentir. C’est déjà un grand pas de fait pour la civilisation, à mon sens, quand on ressent en soi comme un catalogue à feuilleter, dont l’iconographie surprenante et ses divers aspects sont acceptés, tolérés et reconnus comme des entités sans vice, sur lesquelles s’arc-boute l’échafaudage de notre développement. Quatre tonalités d’identités sexuelles dont les frontières s’estompent par delà les limites strictes de leur définition première. Leur mélange est à notre source ; encore faut-il échapper à une vision dichromatique de surface, dont la perception erronée interdit de voir l’être humain bariolé de couleurs. La figure du clown n’est rigolarde qu’au premier abord. Non, qu’il faille la réduire à une composition triste ou larmoyante, ne jouant de son masque fantaisiste que pour accentuer la gravité de son regard sur le monde. Personnellement, j’apprécie les vrais clowns, bien rares, qui jonglent élégamment avec les codes et les pigments, pour s’offrir une pensée maquillée qui, lorsqu’elle se fait jour sous un nouvel aspect, fait l’effet de l’apparition d’une première chaîne couleur dans le monde des années 60. Par leurs prismes, devenus célèbres ou restés anonymes, notre vision mimétique se transfère d’un échelon vers une image de soi progressiste et inconnue d’elle-même. Ainsi en a-t-il été des Bowie, Divine, Garbo, Monroe et autres visages peints sur mesure, mais également de milliers de silhouettes croisées dans les rues, forçant l’admiration, de pensées exprimées au détour de vers lyriques ou minimalistes, de Lewis Carroll discrets ou déclarés, d’Oscar Wilde fantasques et de Genet engagés. La liste est infinie et sans nomenclature, de toutes celles et ceux qui oeuvrent à partir d’eux/elles-mêmes afin de pousser notre monde rugueux à la métamorphose. Il n’y a pas de morale dictée a priori par l’art, mais nul besoin d’être artiste officiel pour se bâtir la sienne, simplement, humblement, parfois discrètement, sans peut-être en jamais laisser rien paraître. L’important me semble être d’avoir la conscience que ce sont les éthiques qui doivent inspirer les lois aux hommes et non la loi qui doit décider selon les dogmes en vigueur et leur arbitraire, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Il est dangereux de confondre justice et morale. La loi n’a que faire des cas particuliers, même si elle fait parfois l’effort de les regarder de plus près. Or c’est lui, le particulier, l’individu qui donne à l’espèce humaine son identité globale. Si la nature chimique, si spéciale, de ses composants ne peut s’exhaler jusqu’à la tête des institutions, outils plutôt grossiers au regard de la personne, c’est à la personne elle-même de soigner la poésie de son existence, pour au moins, si elle ne sait agir au niveau des rouages d’une machinerie géante, cultiver l’interrogation, le regard et l’expérience. La Culture n’est pas créée par de monstrueux génies hors norme qui, à chaque siècle, jailliraient de la lampe de l’époque, hardiment frottée par nos petites mains ensemble. Culture et civilisation sont des magmas alimentés de solitudes qui, pensant outrancièrement à elles-mêmes face au paysage de leur mystère profond, ouvrent un jour la fenêtre de leur cuisine d’où s’échappent alors les effluves de leurs préoccupations restreintes. C’est cet air que toutes et tous nous respirons.

Aussi, ne remercierons-nous jamais assez ceux et celles qui se retiennent de dégazer, puis déballaster en pleine mer, leur surplus de conneries dans le milieu ambiant. Certains, dont je suis, apprécient de pouvoir nager au large sans revenir tous les jours couvert de cambouis. Mais, la vie est ainsi faite qu’il faille incessamment slalomer entre les idées reçues. Faisons donc quelques brasses, juste de quoi inspirer un peu d’air et plongeons en apnée le temps qu’il est possible, pour évoluer, allégés, dans le monde du dessous.

J'n'attends plus rien

Aucune main ne me retient

Lassée de vivre sans tendresse

J'créverai dans ma tristesse.

 J' n'attends plus rien - Médee-Guenon par David Noir - Extrait des Solos de JaZon / La Toison Dort (2007) - D'après Fréhel, 1933

Journal des Parques J-22

My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami
My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami

Disposant de trop peu de temps ou de profondeur, pour me lancer aujourd’hui dans un long article un peu fouillé – ce qui, je le sens, va me manquer ; comme quoi, n’importe quoi vraiment, peut devenir une drogue ! - je me contenterai d’un petit hommage à deux personnages dont les silhouettes ont marqué un tournant dans ma vie artistique et émotionnelle, de la même façon qu’on plie irrémédiablement le coin de la page d’un livre pour ne plus oublier une phrase qu’elle contient. La découverte alors, de l’identité de leur auteur et père fut, bien entendu, tout aussi importante, mais comme souvent, je fus, de prime abord, davantage pénétré de l’œuvre que de la personne qui lui donna naissance, toujours plus complexe à saisir. Cette œuvre, aujourd’hui célébrissime (ces mêmes pièces dont je vais parler, ont encore fait scandale il y a peu chez nos amis, les amoureux défenseurs du château de Versailles où elles furent exposées en 2010), s’incarna à mes yeux à travers My Lonesome Cowboy (ci-contre) et Hiropon, deux "figurines géantes", créées par monsieur Takashi Murakami.

La première de ces fameuses sculptures qui tomba sous mon regard, quand j’entrais, sans me douter de ce qui allait m’arriver dans le hall de Beaubourg, il  y a … je ne sais plus, 15 ans peut être, représenta de façon sidérante pour le jeune homme que j’étais, le garçon que j’aurais voulu être ; gorgé de vitalité, incarnation d’une jeunesse fougueuse, irriguée par le désir et le goût de la liberté. Peut-être n’était-il pas trop tard pour encore songer à muter ?

Cette liberté, par ce qu’elle interpellait d’espérance en l’humain en moi, m’étrangla presque, tant son image me saisit à la gorge à travers ce personnage. C’était comme une vraie rencontre ; comme si cet enfant, queue dressée, fier de son obscénité juvénile et sublime, s’adressait à moi pour me dire : « Ben qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? Bouge-toi voyons ! T’en es encore là ? Qu’est-ce que tu fous de ta vie, de ton corps, de ton désir ? Bande et inonde le monde ! » et il achevait sa harangue dans un grand éclat de rire qui finissait dans ce sourire malicieux figeant, encore aujourd’hui, sa bouche. Moi, malingre comme un Cocteau, j’étais tombé nez à nez avec mon élève Dargelos nippon, en résine ! L’onde de choc ne s’arrêtait pas là. Juste à côté, à peine décalée de quelques mètres derrière, son pendant féminin, véritable figure de proue d’un navire en pièces détachées dont lui aurait été le mât, m’attendait, tous mamelons dehors. Ils étaient là tous les deux, comme des divinités fantastiquement païennes, guettant ma venue depuis la nuit des temps ; irradiantes de jubilation adolescente, dans le plus pur style manga flamboyant. Les attitudes et postures que lui et elles arboraient, méritent d’être aussi précisément décrites qu’elles se scellèrent alors en moi, avec la puissance d’une Excalibur perforant la roche dure, momentanément attendrie sous la virulence de la pénétration. Ces images et sensations m’accompagnent encore familièrement, comme un baume soulageant les contusions que m’inflige parfois le frottement de ma vie contrite et étriquée, quand elle se heurte à mon désir de m’épanouir.

Elle : cheveux bleu criard, le pied levé en arrière, ses deux immenses sphères mammaires projetées en avant, les tétons dressés, d’où jaillissent, dans un suspend temporel, deux torsades magnifiques de lait immaculé s’enroulant en anneaux autour de son buste.

Lui, blond dru, regard conquérant, sourire franc et exalté animant un visage rose aux contours simples et nets d’un petit prince qu’on aurait mis tout nu, pointe insolemment d’une main, sa bite tendue vers un avenir radieux. La protubérance du gland discrètement teintée de mauve, à peine marquée, dans un style tout japonais, à la fois provoquant et pudique, ajoute à cette émotion particulière suscitée par un traitement irréaliste et fort, propre au manga qui sait mixer crudité et stylisation des détails. Pareillement au lait de la jeune fille, un prodigieux jet de sperme dessine d’extraordinaires arabesques blanches au dessus de la tête du jeune homme.

Réalisées toutes deux dans une même résine trop parfaitement lisse pour ne pas révéler une obscène et troublante enfance de la chair, elles me dominaient de leurs statures comme les puissantes forces du désir qu’elles incarnaient sublimement et me paraissaient plus géantes qu’elles ne l’étaient en réalité.

Les contemplant, abasourdi, des larmes me vinrent, tant l’œuvre rendait tangible un bonheur fier et simple, glorieusement expulsé par le jaillissement ludique de l’énergie sexuelle et qui me renvoyait cruellement le miroir de ma condition de misère. Je parle en particulier du garçon car je regrettais un peu concernant la fille, une fois la première émotion atténuée, que l’artiste se soit, en quelque sorte, égaré en chemin en inventant une équivalence entre une montée de lait, certes spectaculaire mais dont l’idée reste associée à la maternité et la jouissance féminine. J’aurais préféré que les deux adolescents soient le pendant exact l’un de l’autre et que soit figuré un éjaculat de cyprine tournoyant en une spirale réjouissante et infernale, projeté vers nos visages ébahis. Mais c’était déjà magnifique ainsi et je mettais mon souci d’extase paritaire de côté, en focalisant mon attention sur le p’tit gars. Quoi de plus beau que cette érection martiale, imperturbable et farouchement résolue, soutenue sans faillir par ces yeux provocants, grands ouverts face à la multitude ? Comment ne pas rêver de la vie qui était proposée là implicitement, réellement, comme un modèle envisageable à travers ses représentations modélisées en 3D ? La chose était palpable pour ainsi dire ; telles le David de Michel-Ange ou le baiser de Rodin, les icônes étaient en volume ; exprès pour qu’on veuille s’en saisir ; il n’y avait qu’à en faire le tour pour y conformer notre ambition d’exister.

Seul, avec ou contre tous, j’en avais déjà auparavant décidé ainsi de façon plus fébrile en réalisant ma vidéo de 1992, mais ce choc esthétique renforça ma détermination: maintenant, c’était sûr ; toujours, désormais, je projetterai mon être sous le feu véridique de cette lumière là. Ce fut, après plusieurs révélations avortées devant de nombreux autres chefs d’œuvres et en dépit d’une foule d’autres abouties par la suite, finalement la seule vraie bonne et unique fois de ma vie où je me senti envahi d’un sentiment religieux en présence d’incarnations surgies de la matière inerte.

Tout semblait limpide, dés lors. Il en était des œuvres comme des artistes qui les produisaient et des individus qui les admiraient : chacun, chacune à son échelle, s’escrimaient, parfois se débattaient et souvent renonçaient, à traduire la vitalité sexuelle qui l’animait et pouvait le maintenir dans le flux du vivant au sein duquel l’avait projeté sa naissance. Dés ce jour, il fallait le comprendre sans délai et prendre le départ de la course pour se fondre dans la cohorte des concurrents vitaminés. L’urgence, au fur et à mesure que déferleraient les années, serait de se chercher des ailes pour aller happer dans les hauteurs, les goulées d’oxygène qui flottaient au dessus de la masse du grand nombre. Les plus habiles comprendraient comment transmuter immédiatement leurs fantasmes en or pour y parvenir. Les autres, médiocres alchimistes dont j’étais encore, seraient toujours des errants voulant vainement donner un sens, non à leur existence, mais à la communication entre les hommes restés au ras du sol. De tels détours coûtaient cher en réserve d’air. Fausse note, mauvaise piste, je le sais maintenant ; il se trouve que c’était une erreur car, bonne plaisanterie : de communication, il n’y en a aucune et le monde du commun chuchotait et braillait tout à la fois, sans soucis de distinction entre les sens des paroles dont il résonnait à mes oreilles. Je compris, un peu tard, mais suffisamment tôt quand même pour m’en sortir sans sombrer tout à fait, que l’urgence recommandait de fuir les complaisances médiocres dans lesquelles mes pareils semblaient se vautrer sans sourciller. Je découvris que, comme la nature, l’univers des civilisations humaines était un rhizome proliférant sans autre but que de nourrir sa propre course. Moi, monstre de Frankenstein de passage, je me demandais bien d’où pouvaient venir les lambeaux de cadavres dont je me sentais être la marionnette grossièrement cousue. Si je n’y prenais garde, mon pas lourd m’entraînerait à contretemps vers un vide sans lendemain. Comment les autres faisaient-ils donc pour se faire croire qu’ils existaient ?

Par chance, l’Indécence m’apparut. Impressionnante découverte et véritable graal pour qui veut s’en saisir ; comme une potion magique, comme une hostie, elle me permet, à chaque fois, pour quelques heures seulement, de regonfler veines et muscles, de tonifier mon âme éplorée de tant de niaiseries humaines. À l’heure d’un goût développé pour de fantasmatiques super héros et héroïnes, éternellement inspirées par la société américaine ; certes torturés, mais souvent dans l’unique espoir de retourner à la norme, mon penchant va davantage vers une eucharistie charnelle telle que m’en inspire les fantasques créatures nippones.

« Sucez, ceci est ma queue ! » ; « Buvez, ceci est mon sperme ! » dirais-je, si j’avais le courage de mourir de plaisir pour racheter les péchés de mes sœurs et frères, dont le pire est certainement d’aller à l’encontre de sa pulsion d’être, sans re-questionner les dogmes d’un monde à qui il appartient à toutes et tous de veiller sans cesse à l’améliorer et le rebâtir.

« Parques », fileuses de vie ou autres spectacles d’un jour, sont là pour donner l’occasion à d’hypothétiques petits miracles d’advenir. Qu’en saura-t-on, si a minima, on ne tente pas l’aventure pour soi-même ?

Comme le dit un autre ami à moi, pas véritablement issu de la culture du soleil levant, mais qui, à ses débuts, y a trouvé de belles inspirations pour nourrir son apparence : « on peut être un héros … pour juste une journée ».

Journal des Parques J-32

Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4
Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4
Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4

Les filles, je les ai beaucoup aimées très tôt ; infiniment respectueusement ; d’une façon inconditionnelle ; presque comme un fan. À dix ans, j’étais enchanté d’épouser leur cause. Je les écoutais en récréation me confier leurs peines et leurs joies, non comme si j’étais des leurs, mais justement comme un garçon se faisant fort de vouloir les entendre et ne pas les considérer comme des pièces de boucherie dans lesquelles il n’y avait qu’à s’épancher, ce dont je tirais fierté pour mon espèce et plaisir - au moins intellectuel 😉 - pour moi-même. D’où avais-je compris l’oppression que subissait leur sexe dans un monde où régnaient les hommes ? Sans doute pas chez moi, car ce n’était pas le scénario qui se jouait ouvertement entre ma mère et mon père. Tous deux semblaient parfaitement liés dans la connivence perverse de « nous » penser exceptionnels. Était-ce par la propagande saphique drolatiquement opérée par deux homosexuelles de mon entourage, en lutte contre leur milieu familial et m’ayant, tout petit, adopté comme une mascotte, voire un allié ? Ma proximité joyeuse avec elles et l’affection reconnaissante et immodérée que je leur portais de m’avoir adoubé comme un des rares garçons élus de la planète lesbienne, ont certainement grandement influencé ma sympathie à l’égard des femmes, mais je crois, sans me tromper, pouvoir confier que le déclencheur déterminant de ma gynophilie d’alors, ne vint pas des intéressées elles-mêmes, mais d’autres membres, un tantinet plus éloignés de ma famille : les singes.

Le seul et unique contact que j’eus avec un chimpanzé fut pareil à celui entre E.T. et le petit garçon du film. Son index ne s’éclaira pas d’une lueur surnaturelle en touchant le mien à travers les barreaux, mais une curieuse musique intérieure d’une tristesse inouïe, jamais supposée auparavant, ébranla définitivement mon insouciance à me sentir libre et joyeux. Cet instant marqua ma vie et l’événement ne généra pas de colère a posteriori, ni même de stupeur, tant sa compréhension fut instantanée, d’un entendement quasi paranormal entre mon cerveau de cinq ans et le sien. En une fraction de seconde, en une plongée dans ce regard insondable, à travers le frêle toucher de nos textures de peaux si différentes mais si proches, j’avais basculé dans la clairvoyance abrupte de ce qu’étaient tout à la fois, la misère, la cruauté et le désespoir qu’elles faisaient naître, mais également l’empathie qui pouvait soudainement lier deux êtres sans aucune considération pour les différences notoires de leur code génétique. C’est dire combien il me serait facile par la suite, trop facile sans doute, de ressentir une proximité vis-à-vis de certains exclus. Car ce fut d’avantage l’exclusion du droit à vivre libre que l’emprisonnement de ce petit primate, qu’on avait vêtu d’une marinière d’enfant pour mieux le mettre en vente sur ce quai de la Mégisserie, qui s’éclaira soudainement dans mon esprit. Nous y passions souvent, mon père et moi, habitant alors de l’autre côté du pont neuf. Je ne sais si nous y retournâmes à nouveau par la suite, mais je gardais ce moment comme unique et dernier souvenir plombé de cette promenade qui jusque là, m’avait toujours rendu euphorique.

Ce petit singe avait ma taille ; nous étions semblables à quelques poils près. Je n’oublierai jamais ça. Tout vêtu qu’il était, il ne portait pas de culotte. Ça non plus, je ne l’oublierai pas par la suite. Si je n’ai rien fait d’autre pour lui venir en aide sur l’instant que de lui rendre au mieux, par mon regard, l’assurance que je percevais sa détresse, je lui suis toujours resté fidèle en pensée et jusqu’à aujourd’hui, son masque clair et ses yeux profonds sont logés précieusement dans un coin de ma tête. Comme un ami, parfois, je le salue affectueusement et l’embrasse.

Mon autre rencontre-choc avec des primates symboles de l’exploitation d’un groupe par un autre, pourtant issus de la même famille, se fit à travers la saga des films adaptés du roman de Pierre Boulle, « La planète des singes ». Pour factices qu’ils étaient, l’empathie n’en fut pas moins grande, sans doute due à l’extraordinaire expressivité des acteurs derrière les masques. Je retrouvais dans les roulements d’yeux et le retroussement de nez du sympathique Cornélius au cinéma, puis Galen dans la série Tv, tous deux magnifiquement incarnés par Roddy McDowall, la même tendresse infiniment mélancolique qui s’était exhalée du petit chimpanzé des quais. Le miracle venait de ce que chez l’authentique tout comme dans l’imitation, l’expressivité semblait tout entière condensée dans le regard.

Ni le masque de chair naturelle du vrai singe, ni la prothèse de latex portée par l’acteur ne nous sont familiers en comparaison d’une paire d’yeux. Ceux-ci, particulièrement perçants, ont fait reculer dans les deux cas l’importance du visage, qui tout en étant superbement présent s’est effacé au profit de l’intention pure. C’est là le génie de toute interprétation jouée derrière un beau masque qui par son étrangeté, nous est pourtant un visage inaccessible à notre entendement instinctif. C’est aussi là, la principale qualité d’un acteur masqué. De même, les faciès des animaux si différents des nôtres, ne nous fascinent par le barrage qu’ils dressent devant notre aptitude à les décoder, que pour mieux faire jaillir la présence sourdement accessible des regards sauvages qui nous scrutent « derrière ». Quelque part, mystérieusement, nous nous comprenons. Ainsi le visage talentueusement masqué nous saisit-il et nous nous laissons entraîner au cœur du fantasme qu’il offre. Mais dans le monde réel, mieux vaut ne pas oublier qu’il n’existe pas de masques purs, hors les grimaces de convenances, mais des figures composites, des visages qu’il ne suffit pas d’appréhender pour les comprendre avec nos seuls référents, qu’ils soient d’ordre biologique, sexuels, culturels ou ethniques. Il faut s’y pencher d’un peu plus près pour décoder les circonvolutions de l’insondable pensée humaine.

Loin d’être une boutade pouvant passer pour désobligeante, l’assimilation du monde des femmes à celui des proches cousins des « hommes », se fit certainement tout naturellement dans ma tête. Mais le plus curieux, c’est que le sentiment d’être étranger à l’univers de mes camarades masculins me fit glisser peu à peu et de manière indécise, tour à tour dans le rôle du charmant Cornélius en parfaite harmonie avec sa tendre guenon Zira, puis dans le rôle de Zira elle-même, défendant l’intelligence subtile face à la brutalité des gorilles. Enfin, je finis par m’assimiler aux singes dans leur ensemble, globalement déconsidérés et exploités par les hommes, comme le narrent les épisodes nous ramenant à notre époque. Curieusement, jamais à aucun moment, je ne me suis surpris à m’identifier aux humains des films, même quand ceux-ci se trouvaient être en position d’esclaves, bêtes apeurées sous le joug brutal des bestiaux gorilles militaires ou manipulés par des orangs-outangs politiques, cyniques et sans scrupule. Il semblait pourtant facile de s’associer directement aux humains primitifs et sans défense, capturés au filet par de violents gorilles à cheval. Le casque des chefs, à la forme d’inspiration pharaonique, aurait même pu faire écho à la persécution des juifs dans l’antiquité, et par extension, à celle plus proche, des années de guerre et d’occupation. Mais, sans doute le caractère justement trop préhistorique de ces humains là, n’était-il pas traité avec suffisamment d’intérêt ou de réalisme par la réalisation. Je constatais alors cette distance froide que je pouvais ressentir vis-à-vis de mes congénères lorsqu’ils étaient ainsi dépeints de façon grossière, et compris progressivement toute la valeur qu’il fallait accorder aux qualités d’esprit des victimes pour être réellement touché par leur sort. Le regard et sa profondeur constituaient donc bien le lien premier pour tous les êtres qui en étaient dotés. Phénomène dont j’avais compris cinq années plus tôt, l’incroyable pouvoir de bouleversement lors de l’épisode du petit singe et qui acheva de me hanter à travers des myriades de paires d’yeux surgissant du néant, quand je tombai un jour tout aussi décisif sur des photos de camps de concentration rassemblées sur quelques pages de l’encyclopédie de l’école. Celle qui me frappa le plus fut une des ces photos où un groupe de déportés squelettiques dont on se demande où ils trouvent la force de se tenir si droits, fixe l’objectif, debout à l’extérieur, à travers le grillage. Deuxième choc donc, par l’intermédiaire d’une feuille de papier glacé inerte cette fois, mais bien traversée par la chair de l’Histoire. Ces regards béants m’aspirèrent comme des trous noirs. Ils ne prenaient pas la peine de dire quelque chose. On était happé par leur évidence. On était mis en accusation par l’absence de toute préoccupation de poser avantageusement ou même d’être expressifs. Par delà la souffrance et les appels à l’aide, ceux-là étaient projetés dans le cosmos bien plus loin que mon singe triste, « simplement » malheureux d’être dans sa cage et privé de ses congénères ; ce qui me semblait déjà énorme. Lui au moins semblait manger à sa faim. On pouvait espérer qu’il serait adopté un jour par des gens consciencieux et doux, même si au fond, on aurait voulu que tout cela cesse tout de suite et qu’il soit simplement libre dans son milieu pour vivre sa vie de chimpanzé. Mais eux, que pouvions-nous pour eux alors qu’ils paraissaient déjà être au-delà de nous et de tout ce que nous pouvions comprendre ? Je découvrais qu’il y avait une hiérarchie dans le malheur.

Plus tard, je tenterai toujours d’accueillir légitimement le désarroi des filles qui mettraient leur index en contact avec le mien pour faire de la lumière. Aucune certitude qu’elles s’en aperçoivent toujours, pourtant. Ce sont les risques du métier de gentil garçon (… à suivre)