Journal des Parques J-22

My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami
My lonesome cowboy, 1998, Fibre de verre, acrylique et acier, 288 x 117 x 90 cm • Takashi Murakami

Disposant de trop peu de temps ou de profondeur, pour me lancer aujourd’hui dans un long article un peu fouillé – ce qui, je le sens, va me manquer ; comme quoi, n’importe quoi vraiment, peut devenir une drogue ! - je me contenterai d’un petit hommage à deux personnages dont les silhouettes ont marqué un tournant dans ma vie artistique et émotionnelle, de la même façon qu’on plie irrémédiablement le coin de la page d’un livre pour ne plus oublier une phrase qu’elle contient. La découverte alors, de l’identité de leur auteur et père fut, bien entendu, tout aussi importante, mais comme souvent, je fus, de prime abord, davantage pénétré de l’œuvre que de la personne qui lui donna naissance, toujours plus complexe à saisir. Cette œuvre, aujourd’hui célébrissime (ces mêmes pièces dont je vais parler, ont encore fait scandale il y a peu chez nos amis, les amoureux défenseurs du château de Versailles où elles furent exposées en 2010), s’incarna à mes yeux à travers My Lonesome Cowboy (ci-contre) et Hiropon, deux "figurines géantes", créées par monsieur Takashi Murakami.

La première de ces fameuses sculptures qui tomba sous mon regard, quand j’entrais, sans me douter de ce qui allait m’arriver dans le hall de Beaubourg, il  y a … je ne sais plus, 15 ans peut être, représenta de façon sidérante pour le jeune homme que j’étais, le garçon que j’aurais voulu être ; gorgé de vitalité, incarnation d’une jeunesse fougueuse, irriguée par le désir et le goût de la liberté. Peut-être n’était-il pas trop tard pour encore songer à muter ?

Cette liberté, par ce qu’elle interpellait d’espérance en l’humain en moi, m’étrangla presque, tant son image me saisit à la gorge à travers ce personnage. C’était comme une vraie rencontre ; comme si cet enfant, queue dressée, fier de son obscénité juvénile et sublime, s’adressait à moi pour me dire : « Ben qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ? Bouge-toi voyons ! T’en es encore là ? Qu’est-ce que tu fous de ta vie, de ton corps, de ton désir ? Bande et inonde le monde ! » et il achevait sa harangue dans un grand éclat de rire qui finissait dans ce sourire malicieux figeant, encore aujourd’hui, sa bouche. Moi, malingre comme un Cocteau, j’étais tombé nez à nez avec mon élève Dargelos nippon, en résine ! L’onde de choc ne s’arrêtait pas là. Juste à côté, à peine décalée de quelques mètres derrière, son pendant féminin, véritable figure de proue d’un navire en pièces détachées dont lui aurait été le mât, m’attendait, tous mamelons dehors. Ils étaient là tous les deux, comme des divinités fantastiquement païennes, guettant ma venue depuis la nuit des temps ; irradiantes de jubilation adolescente, dans le plus pur style manga flamboyant. Les attitudes et postures que lui et elles arboraient, méritent d’être aussi précisément décrites qu’elles se scellèrent alors en moi, avec la puissance d’une Excalibur perforant la roche dure, momentanément attendrie sous la virulence de la pénétration. Ces images et sensations m’accompagnent encore familièrement, comme un baume soulageant les contusions que m’inflige parfois le frottement de ma vie contrite et étriquée, quand elle se heurte à mon désir de m’épanouir.

Elle : cheveux bleu criard, le pied levé en arrière, ses deux immenses sphères mammaires projetées en avant, les tétons dressés, d’où jaillissent, dans un suspend temporel, deux torsades magnifiques de lait immaculé s’enroulant en anneaux autour de son buste.

Lui, blond dru, regard conquérant, sourire franc et exalté animant un visage rose aux contours simples et nets d’un petit prince qu’on aurait mis tout nu, pointe insolemment d’une main, sa bite tendue vers un avenir radieux. La protubérance du gland discrètement teintée de mauve, à peine marquée, dans un style tout japonais, à la fois provoquant et pudique, ajoute à cette émotion particulière suscitée par un traitement irréaliste et fort, propre au manga qui sait mixer crudité et stylisation des détails. Pareillement au lait de la jeune fille, un prodigieux jet de sperme dessine d’extraordinaires arabesques blanches au dessus de la tête du jeune homme.

Réalisées toutes deux dans une même résine trop parfaitement lisse pour ne pas révéler une obscène et troublante enfance de la chair, elles me dominaient de leurs statures comme les puissantes forces du désir qu’elles incarnaient sublimement et me paraissaient plus géantes qu’elles ne l’étaient en réalité.

Les contemplant, abasourdi, des larmes me vinrent, tant l’œuvre rendait tangible un bonheur fier et simple, glorieusement expulsé par le jaillissement ludique de l’énergie sexuelle et qui me renvoyait cruellement le miroir de ma condition de misère. Je parle en particulier du garçon car je regrettais un peu concernant la fille, une fois la première émotion atténuée, que l’artiste se soit, en quelque sorte, égaré en chemin en inventant une équivalence entre une montée de lait, certes spectaculaire mais dont l’idée reste associée à la maternité et la jouissance féminine. J’aurais préféré que les deux adolescents soient le pendant exact l’un de l’autre et que soit figuré un éjaculat de cyprine tournoyant en une spirale réjouissante et infernale, projeté vers nos visages ébahis. Mais c’était déjà magnifique ainsi et je mettais mon souci d’extase paritaire de côté, en focalisant mon attention sur le p’tit gars. Quoi de plus beau que cette érection martiale, imperturbable et farouchement résolue, soutenue sans faillir par ces yeux provocants, grands ouverts face à la multitude ? Comment ne pas rêver de la vie qui était proposée là implicitement, réellement, comme un modèle envisageable à travers ses représentations modélisées en 3D ? La chose était palpable pour ainsi dire ; telles le David de Michel-Ange ou le baiser de Rodin, les icônes étaient en volume ; exprès pour qu’on veuille s’en saisir ; il n’y avait qu’à en faire le tour pour y conformer notre ambition d’exister.

Seul, avec ou contre tous, j’en avais déjà auparavant décidé ainsi de façon plus fébrile en réalisant ma vidéo de 1992, mais ce choc esthétique renforça ma détermination: maintenant, c’était sûr ; toujours, désormais, je projetterai mon être sous le feu véridique de cette lumière là. Ce fut, après plusieurs révélations avortées devant de nombreux autres chefs d’œuvres et en dépit d’une foule d’autres abouties par la suite, finalement la seule vraie bonne et unique fois de ma vie où je me senti envahi d’un sentiment religieux en présence d’incarnations surgies de la matière inerte.

Tout semblait limpide, dés lors. Il en était des œuvres comme des artistes qui les produisaient et des individus qui les admiraient : chacun, chacune à son échelle, s’escrimaient, parfois se débattaient et souvent renonçaient, à traduire la vitalité sexuelle qui l’animait et pouvait le maintenir dans le flux du vivant au sein duquel l’avait projeté sa naissance. Dés ce jour, il fallait le comprendre sans délai et prendre le départ de la course pour se fondre dans la cohorte des concurrents vitaminés. L’urgence, au fur et à mesure que déferleraient les années, serait de se chercher des ailes pour aller happer dans les hauteurs, les goulées d’oxygène qui flottaient au dessus de la masse du grand nombre. Les plus habiles comprendraient comment transmuter immédiatement leurs fantasmes en or pour y parvenir. Les autres, médiocres alchimistes dont j’étais encore, seraient toujours des errants voulant vainement donner un sens, non à leur existence, mais à la communication entre les hommes restés au ras du sol. De tels détours coûtaient cher en réserve d’air. Fausse note, mauvaise piste, je le sais maintenant ; il se trouve que c’était une erreur car, bonne plaisanterie : de communication, il n’y en a aucune et le monde du commun chuchotait et braillait tout à la fois, sans soucis de distinction entre les sens des paroles dont il résonnait à mes oreilles. Je compris, un peu tard, mais suffisamment tôt quand même pour m’en sortir sans sombrer tout à fait, que l’urgence recommandait de fuir les complaisances médiocres dans lesquelles mes pareils semblaient se vautrer sans sourciller. Je découvris que, comme la nature, l’univers des civilisations humaines était un rhizome proliférant sans autre but que de nourrir sa propre course. Moi, monstre de Frankenstein de passage, je me demandais bien d’où pouvaient venir les lambeaux de cadavres dont je me sentais être la marionnette grossièrement cousue. Si je n’y prenais garde, mon pas lourd m’entraînerait à contretemps vers un vide sans lendemain. Comment les autres faisaient-ils donc pour se faire croire qu’ils existaient ?

Par chance, l’Indécence m’apparut. Impressionnante découverte et véritable graal pour qui veut s’en saisir ; comme une potion magique, comme une hostie, elle me permet, à chaque fois, pour quelques heures seulement, de regonfler veines et muscles, de tonifier mon âme éplorée de tant de niaiseries humaines. À l’heure d’un goût développé pour de fantasmatiques super héros et héroïnes, éternellement inspirées par la société américaine ; certes torturés, mais souvent dans l’unique espoir de retourner à la norme, mon penchant va davantage vers une eucharistie charnelle telle que m’en inspire les fantasques créatures nippones.

« Sucez, ceci est ma queue ! » ; « Buvez, ceci est mon sperme ! » dirais-je, si j’avais le courage de mourir de plaisir pour racheter les péchés de mes sœurs et frères, dont le pire est certainement d’aller à l’encontre de sa pulsion d’être, sans re-questionner les dogmes d’un monde à qui il appartient à toutes et tous de veiller sans cesse à l’améliorer et le rebâtir.

« Parques », fileuses de vie ou autres spectacles d’un jour, sont là pour donner l’occasion à d’hypothétiques petits miracles d’advenir. Qu’en saura-t-on, si a minima, on ne tente pas l’aventure pour soi-même ?

Comme le dit un autre ami à moi, pas véritablement issu de la culture du soleil levant, mais qui, à ses débuts, y a trouvé de belles inspirations pour nourrir son apparence : « on peut être un héros … pour juste une journée ».

Journal des Parques J-31

L'affaire Louis trio - David Noir

Le corps est une scène, un plateau, un espace de jeu et les sexes et recoins intimes de nos peaux, les jouets dernier cri, propres à déchaîner les passions et l’imaginaire. Les fesses sont des monts à gravir ; les chattes, des cavernes à explorer ; les lèvres, des sources d’humidité où, assoiffés de nos épuisants parcours, on vient s’abreuver ou tranquillement hydrater nos verges ; le gland des sexes mâles enfin, des biberons doux pour apaiser l’angoisse et redonner force aux appétits de conquêtes.
Quels amants et maîtresses n’ont pas vécu ça ?

Journal des Parques J-32

Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4

Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4
Valérie Brancq - David Noir - La planète des femmes - La Toison dort - épisode 4

Les filles, je les ai beaucoup aimées très tôt ; infiniment respectueusement ; d’une façon inconditionnelle ; presque comme un fan. À dix ans, j’étais enchanté d’épouser leur cause. Je les écoutais en récréation me confier leurs peines et leurs joies, non comme si j’étais des leurs, mais justement comme un garçon se faisant fort de vouloir les entendre et ne pas les considérer comme des pièces de boucherie dans lesquelles il n’y avait qu’à s’épancher, ce dont je tirais fierté pour mon espèce et plaisir - au moins intellectuel 😉 - pour moi-même. D’où avais-je compris l’oppression que subissait leur sexe dans un monde où régnaient les hommes ? Sans doute pas chez moi, car ce n’était pas le scénario qui se jouait ouvertement entre ma mère et mon père. Tous deux semblaient parfaitement liés dans la connivence perverse de « nous » penser exceptionnels. Était-ce par la propagande saphique drolatiquement opérée par deux homosexuelles de mon entourage, en lutte contre leur milieu familial et m’ayant, tout petit, adopté comme une mascotte, voire un allié ? Ma proximité joyeuse avec elles et l’affection reconnaissante et immodérée que je leur portais de m’avoir adoubé comme un des rares garçons élus de la planète lesbienne, ont certainement grandement influencé ma sympathie à l’égard des femmes, mais je crois, sans me tromper, pouvoir confier que le déclencheur déterminant de ma gynophilie d’alors, ne vint pas des intéressées elles-mêmes, mais d’autres membres, un tantinet plus éloignés de ma famille : les singes.

Le seul et unique contact que j’eus avec un chimpanzé fut pareil à celui entre E.T. et le petit garçon du film. Son index ne s’éclaira pas d’une lueur surnaturelle en touchant le mien à travers les barreaux, mais une curieuse musique intérieure d’une tristesse inouïe, jamais supposée auparavant, ébranla définitivement mon insouciance à me sentir libre et joyeux. Cet instant marqua ma vie et l’événement ne généra pas de colère a posteriori, ni même de stupeur, tant sa compréhension fut instantanée, d’un entendement quasi paranormal entre mon cerveau de cinq ans et le sien. En une fraction de seconde, en une plongée dans ce regard insondable, à travers le frêle toucher de nos textures de peaux si différentes mais si proches, j’avais basculé dans la clairvoyance abrupte de ce qu’étaient tout à la fois, la misère, la cruauté et le désespoir qu’elles faisaient naître, mais également l’empathie qui pouvait soudainement lier deux êtres sans aucune considération pour les différences notoires de leur code génétique. C’est dire combien il me serait facile par la suite, trop facile sans doute, de ressentir une proximité vis-à-vis de certains exclus. Car ce fut d’avantage l’exclusion du droit à vivre libre que l’emprisonnement de ce petit primate, qu’on avait vêtu d’une marinière d’enfant pour mieux le mettre en vente sur ce quai de la Mégisserie, qui s’éclaira soudainement dans mon esprit. Nous y passions souvent, mon père et moi, habitant alors de l’autre côté du pont neuf. Je ne sais si nous y retournâmes à nouveau par la suite, mais je gardais ce moment comme unique et dernier souvenir plombé de cette promenade qui jusque là, m’avait toujours rendu euphorique.

Ce petit singe avait ma taille ; nous étions semblables à quelques poils près. Je n’oublierai jamais ça. Tout vêtu qu’il était, il ne portait pas de culotte. Ça non plus, je ne l’oublierai pas par la suite. Si je n’ai rien fait d’autre pour lui venir en aide sur l’instant que de lui rendre au mieux, par mon regard, l’assurance que je percevais sa détresse, je lui suis toujours resté fidèle en pensée et jusqu’à aujourd’hui, son masque clair et ses yeux profonds sont logés précieusement dans un coin de ma tête. Comme un ami, parfois, je le salue affectueusement et l’embrasse.

Mon autre rencontre-choc avec des primates symboles de l’exploitation d’un groupe par un autre, pourtant issus de la même famille, se fit à travers la saga des films adaptés du roman de Pierre Boulle, « La planète des singes ». Pour factices qu’ils étaient, l’empathie n’en fut pas moins grande, sans doute due à l’extraordinaire expressivité des acteurs derrière les masques. Je retrouvais dans les roulements d’yeux et le retroussement de nez du sympathique Cornélius au cinéma, puis Galen dans la série Tv, tous deux magnifiquement incarnés par Roddy McDowall, la même tendresse infiniment mélancolique qui s’était exhalée du petit chimpanzé des quais. Le miracle venait de ce que chez l’authentique tout comme dans l’imitation, l’expressivité semblait tout entière condensée dans le regard.

Ni le masque de chair naturelle du vrai singe, ni la prothèse de latex portée par l’acteur ne nous sont familiers en comparaison d’une paire d’yeux. Ceux-ci, particulièrement perçants, ont fait reculer dans les deux cas l’importance du visage, qui tout en étant superbement présent s’est effacé au profit de l’intention pure. C’est là le génie de toute interprétation jouée derrière un beau masque qui par son étrangeté, nous est pourtant un visage inaccessible à notre entendement instinctif. C’est aussi là, la principale qualité d’un acteur masqué. De même, les faciès des animaux si différents des nôtres, ne nous fascinent par le barrage qu’ils dressent devant notre aptitude à les décoder, que pour mieux faire jaillir la présence sourdement accessible des regards sauvages qui nous scrutent « derrière ». Quelque part, mystérieusement, nous nous comprenons. Ainsi le visage talentueusement masqué nous saisit-il et nous nous laissons entraîner au cœur du fantasme qu’il offre. Mais dans le monde réel, mieux vaut ne pas oublier qu’il n’existe pas de masques purs, hors les grimaces de convenances, mais des figures composites, des visages qu’il ne suffit pas d’appréhender pour les comprendre avec nos seuls référents, qu’ils soient d’ordre biologique, sexuels, culturels ou ethniques. Il faut s’y pencher d’un peu plus près pour décoder les circonvolutions de l’insondable pensée humaine.

Loin d’être une boutade pouvant passer pour désobligeante, l’assimilation du monde des femmes à celui des proches cousins des « hommes », se fit certainement tout naturellement dans ma tête. Mais le plus curieux, c’est que le sentiment d’être étranger à l’univers de mes camarades masculins me fit glisser peu à peu et de manière indécise, tour à tour dans le rôle du charmant Cornélius en parfaite harmonie avec sa tendre guenon Zira, puis dans le rôle de Zira elle-même, défendant l’intelligence subtile face à la brutalité des gorilles. Enfin, je finis par m’assimiler aux singes dans leur ensemble, globalement déconsidérés et exploités par les hommes, comme le narrent les épisodes nous ramenant à notre époque. Curieusement, jamais à aucun moment, je ne me suis surpris à m’identifier aux humains des films, même quand ceux-ci se trouvaient être en position d’esclaves, bêtes apeurées sous le joug brutal des bestiaux gorilles militaires ou manipulés par des orangs-outangs politiques, cyniques et sans scrupule. Il semblait pourtant facile de s’associer directement aux humains primitifs et sans défense, capturés au filet par de violents gorilles à cheval. Le casque des chefs, à la forme d’inspiration pharaonique, aurait même pu faire écho à la persécution des juifs dans l’antiquité, et par extension, à celle plus proche, des années de guerre et d’occupation. Mais, sans doute le caractère justement trop préhistorique de ces humains là, n’était-il pas traité avec suffisamment d’intérêt ou de réalisme par la réalisation. Je constatais alors cette distance froide que je pouvais ressentir vis-à-vis de mes congénères lorsqu’ils étaient ainsi dépeints de façon grossière, et compris progressivement toute la valeur qu’il fallait accorder aux qualités d’esprit des victimes pour être réellement touché par leur sort. Le regard et sa profondeur constituaient donc bien le lien premier pour tous les êtres qui en étaient dotés. Phénomène dont j’avais compris cinq années plus tôt, l’incroyable pouvoir de bouleversement lors de l’épisode du petit singe et qui acheva de me hanter à travers des myriades de paires d’yeux surgissant du néant, quand je tombai un jour tout aussi décisif sur des photos de camps de concentration rassemblées sur quelques pages de l’encyclopédie de l’école. Celle qui me frappa le plus fut une des ces photos où un groupe de déportés squelettiques dont on se demande où ils trouvent la force de se tenir si droits, fixe l’objectif, debout à l’extérieur, à travers le grillage. Deuxième choc donc, par l’intermédiaire d’une feuille de papier glacé inerte cette fois, mais bien traversée par la chair de l’Histoire. Ces regards béants m’aspirèrent comme des trous noirs. Ils ne prenaient pas la peine de dire quelque chose. On était happé par leur évidence. On était mis en accusation par l’absence de toute préoccupation de poser avantageusement ou même d’être expressifs. Par delà la souffrance et les appels à l’aide, ceux-là étaient projetés dans le cosmos bien plus loin que mon singe triste, « simplement » malheureux d’être dans sa cage et privé de ses congénères ; ce qui me semblait déjà énorme. Lui au moins semblait manger à sa faim. On pouvait espérer qu’il serait adopté un jour par des gens consciencieux et doux, même si au fond, on aurait voulu que tout cela cesse tout de suite et qu’il soit simplement libre dans son milieu pour vivre sa vie de chimpanzé. Mais eux, que pouvions-nous pour eux alors qu’ils paraissaient déjà être au-delà de nous et de tout ce que nous pouvions comprendre ? Je découvrais qu’il y avait une hiérarchie dans le malheur.

Plus tard, je tenterai toujours d’accueillir légitimement le désarroi des filles qui mettraient leur index en contact avec le mien pour faire de la lumière. Aucune certitude qu’elles s’en aperçoivent toujours, pourtant. Ce sont les risques du métier de gentil garçon (… à suivre)

Les enfants se battent avec la loi – 1ère partie

David Noir_ Frankenstein templier _La Toison dort - Photo Karine Lhémon

 

David Noir_Frankenstein templier_Photo Karine Lhémon

Le sentiment de trahison a été l’un des premiers à se forger en moi. La trahison est une des humeurs les plus intimes que l’on puisse ressentir ; elle prend appui en soi sur deux socles forts dans la construction de l’individu : la légitimité d’être et le besoin de confiance naïve en l’autre, l’ami/e, les compagnon, les partenaires. Grandir est autant apprendre à discerner, se faire respecter, se respecter soi-même, que d’apprendre la méfiance.
Pinocchio, Mowgli, Peter Pan, le futur roi Arthur dans Merlin …, pour ceux de ma génération et de la précédente (je parle ici spécifiquement des garçons et de leur construction), Disney a eu le nez et le talent de synthétiser en images simples la pensée d’auteurs complexes, pour nous en livrer les leçons. Leçons particulièrement bien retenues en ce qui me concerne ; thématiques de fond pour toute une vie à venir. On peut déplorer que bien que fondamentales, elles aient été outrageusement simplifiées par le prisme de la culture populaire - commerciale devrait-on dire dans ce cas précis, on ne peut nier l’efficacité de leur transmission par voies de fictions et d’images animées. Les psychismes de mes contemporains occidentaux furent ainsi marqués à vie, bien que, pour le dire en bref, les cicatrices laissées en furent tempérées plus tard, les cerveaux remodelés, par la lecture des mythes originaux, puis par la culture punk et celle, aujourd’hui toujours dominante, de la dérision.
Les questions de la vie de famille, de la quête de l’amitié vraie et du dépassement de soi étaient donc posées. La droiture, le choix, la parole donnée, la notion de communauté et de partage devenaient le cœur de mes préoccupations. Curieusement pas l’amour. Contrairement à la publicité faite autour des grands dessins animés Disney et l’idée que le monde a bien voulu s’en faire, l’amour n’est pas un sujet de fond dans ces histoires à vocation universelle. Trop adulte, trop sexuel, l’acte d’aimer, hors l’amour des parents, n’est qu’une anecdote dans ces scénarii ; souvent un prétexte. S’adressant à un public d’enfants, le désir n’était pas à l’ordre du jour puisqu’il fallait considérer qu’ils en étaient dépourvus. Les productions Disney de la grande époque, quand le monopole de la traduction des contes en dessins animés était dévolu à la firme, ne mettent pas en scène le couple, qui reste un rêve « hors champ ». Il y a des films de filles et des films de garçons, chacun prenant pour héros ou héroïne l’un ou l’autre sexe et se tenant ce choix d’un bout à l’autre, sans que jamais fondamentalement, ils n’exposent le déroulement de leur idylle. Si on compte des exceptions à la règle, c’est alors incarnés par des figures animales que les duos se forment et s’exposent (La Belle et le Clochard, Les 101 Dalmatiens, Les Aristochats)

Parmi les grands sujets traités, étant enfant unique, le Partage eut dans mon cas une place prépondérante. Quel autre moyen pour proposer à autrui le désir d’une amitié fidèle ?
Le partage implique de mettre en commun une part de soi ou estimée comme telle, en toute confiance. Mais qu’est-ce qui pouvait bien définir les limites de soi, de son cœur sensible, de ses affects, de façon compréhensible et sans équivoque pour celui qui n’était pas soi ? C’est dans la vibration de ses propres contours incertains que se logerait alors le germe de la trahison possible. Se faire comprendre intimement, délivrer le mode d’emploi des zones à haut risque susceptibles de faire naître des blessures revenait, revient toujours, à cartographier sa personne un peu plus loin que le corps visible. Il est aisé de faire comprendre que tel geste envers sa peau, ses organes et ses membres fait mal, ici ou là. Hormis un esprit délibérément sadique qui se dévoile par un comportement reconnaissable par toutes et tous, nul ne songe à nier la douleur physique qu’il inflige à l’autre. Les blessures du corps sont indéniables. Il en va évidemment autrement de celles qui endommagent le psychisme. Pour plus de sécurité et moins de polémiques, les sociétés ont coutume de considérer que les expériences malencontreuses de la vie « nous forment ». C’est le flou apparent de leur définition qui semble imposer ce constat. On invoque alors la relativité des points de vue pour assouplir la réalité de ce qui est Vrai. La vérité est relative, nous dit-on. Celle des actes l’est déjà moins, mais il est d’usage de leur opposer « le contexte ». Ainsi naît l’abus, déploré par chacun et cautionné par tous, même et plus encore, au sein de groupes soudés.
Dans les cas extrêmes, le recours est la Loi, qui, pauvre en la matière dans notre pays, rechigne à faire jurisprudence sans l’établissement de faits concrets. Seule la psychanalyse se targue de prendre en charge les dommages causés à l’individus par l’abus psychique, la micro trahison, si invisibles aux yeux, mais si fermement ressentis qu’il faut des années pour en exprimer la substance, en dessiner les contours. Seule cette discipline qui, du fait de son sujet d’étude, ne peut se revendiquer que comme une pseudo science, a tenté de se doter des moyens adéquats pour rendre justice aux malheureux/ses bafoué/es dans leur for intérieur. Malgré ses immenses imperfections, je lui sais gré du soutien qu’elle apporte et de ses outils dérisoires. On ne peut que regretter qu’elle agisse comme un baume réparateur sur le tard et non comme un bouclier défensif dés le premier âge.
Que reste-t-il donc comme voies de recours possibles à ceux et celles que le choix de se conserver sensibles malgré les aventures destructrices, rend toujours vulnérables aux mesquineries, à la manipulation, à l’inconscience ou à la négligence des autres ?
Si l’on exclue les renoncements que représentent, à mon avis, le fait de cacher ses douleurs et ses humiliations ou bien de décider de passer outre en se disant qu’on ne peut tout contrôler de ce qui nous arrive, je ne vois guère que les chemins de la pédagogie ou de la lutte pied à pied qui permettent de se respecter soi-même.
Le premier, fastidieux et interminable, ne peut concerner qu’un cercle de proches, suffisamment aimants et patients pour désirer vous comprendre ; les fameux/ses ami/es, dont la place mobile et glissante ondoie selon les comportements de circonstances qui mettent à mal ou apaisent.
Le second, la voie de la lutte, est le seul qui à mon sens génère le respect tant recherché en retour. Mais cela implique que le combat soit modéré ; les coups retenus, pour assurer qu’ils ne génèrent pas à leur tour de profondes blessures ; que la défense de son territoire ne devienne pas punition injuste par excès. On pourrait bien aussi invoquer l’expression artistique, l’écriture, la scène, la composition, la peinture. Ce ne sont là pour moi que des exutoires qui impliquent que pour se faire entendre, il faille d’autant plus nourrir l’autre. Lequel des deux sort donc réellement enrichi de cette bataille-ci ? Seule une reconnaissance à grande échelle entraîne le respect de masse, autant que la critique. Les deux s’équilibrent mais le pouvoir reste néanmoins à celui ou celle qui brille. C’est un bonus lié à la notoriété dont il faut avoir le goût de se servir. Cette notoriété elle-même ne semblant jamais acquise, son entretient intelligemment conduit est certes exponentiel, mais réclame un coup d’éclat dans l’air du temps ou une longévité artistique savamment échafaudée dont, seul, l’artiste ne possède pas toutes les clefs. Il lui faut compter alors sur les succès obtenus pas à pas au sein du milieu où il opère pour qu’il s’assure les bases d’une autorité, plus tard incontestée.
Un mixage, sans cesse re-dosé, entre lutte et éléments pédagogiques, paraît bien la seule arme défensive honnête (au sens : à but non « politique ») pour vivre et travailler relativement posément dans la compagnie des autres et faire face à leurs sollicitations.
Il ne s’agit plus de parler de la déception issue fatalement du rêve détruit, d’être aimé sans contrepartie. Le sujet fut pour moi, si ce n’est traité, du moins traversé largement dans mes travaux antérieurs réalisés avec mes partenaires (Les Puritains, Les Innocents).
Mon sujet actuel est la conquête (il faut entendre par là celle, relativement modeste, de moi-même) et la consolidation des acquis. Ne rien perdre - pas la moindre minute, pas le plus petit accessoire de jeu - à moins que le « risque » investi ne se justifie par un apport potentiel.
« Retour sur investissement » dit-on dans le monde de l’économie et des entreprises.
Aucun mal pour ma part aujourd’hui à regarder ma vie comme une richesse qu’il convient d’exploiter de façon cohérente et non de dilapider en partages douteux. L’étude des partenaires de ce marché inhabituel et qui m’attire depuis l’enfance, mène à la « professionnalisation de l’amitié » et des œuvres qui en découlent. Elle doit être menée au microscope électronique et ne laisser aucune zone d’ombre ou de côté, par faiblesse ou complaisance. Cette niche particulière est, dans ma vision, le creuset même de la compagnie de théâtre et de tout équipage qui se destine à de grandes traversées. Elle est un projet en soi. Je pourrais même dire qu’elle est à la source de ce qui se produira sur scène. Faire apparaître une image de l’Esprit du travail est un défi d’ordre totémique.
Une des difficultés à laquelle je me suis souvent heurté dans mon travail avec les équipes est de faire comprendre la nature souple de la marge qui sépare la rigidité militaire, simplement référée à un ordre hiérarchique et la latitude offerte pour favoriser l’autonomie créative de chacun/e. Dans certains cas, la rigueur est prise comme un mot d’ordre qui n’autorise aucune discussion environnante ; dans d’autres, la relative permissivité du projet est interprétée comme une autorisation à « déballer » ses émois personnels bien loin de l’ancrage du travail souhaité et de ses nécessités. Le métier d’interprète face à un auteur vivant et créateur de la forme de ses œuvres réclame au moins autant de subtilité qu’il en faut aux membres d’un orchestre symphonique pour rendre une œuvre contemporaine. On se heurte ici au problème complexe et non résolu de la notation des intentions quand il ne suffit plus d’obtenir des ambiances, des gestes, des phrases et des sons par simple exécution de leur transcription.
La direction d’acteur est un talent personnel bien plus qu’un art et il ne peut y avoir d’autre moyen face à ses interprètes, que de se faire connaître humainement pour se faire comprendre artistiquement.
J’ai abandonné de ce fait, hormis dans le cadre de tournages, tout désir d’obtenir des scènes précises à hauteur de ce que je souhaite, à moins d’avoir un jour les moyens matériels et vitaux colossaux qu’il me faudrait, pour aboutir à une exécution qui n’en soit pas grossière, du fait du nombre de facteurs mis en jeux à traiter sur l’ensemble du plateau.
C’est ici que la notion d'"improvisation guidée" entre pleinement en jeu, avec ses considérables apports créatifs, sa liberté de ton et l’épargne d’un labeur face à face avec l’interprète. Encore faut-il qu’une bonne connaissance mutuelle et qu’un nombre d’expériences communes suffisantes le lient à l’auteur/metteur en scène et à son univers. Nous nous y employons.