Journal des Parques J-4

Rubber USS Macon
Construction de l'USS Macon (ZRS-5) dirigeable rigide exploité par la Marine des États-Unis. (Source: raddblog.wordpress.com)

Je ne vais pas, comme je me le proposais ce matin, poursuivre, ni forcer la rédaction du post J-5, écrit à la hâte et dans la continuité du surmenage de la nuit, passée à finaliser le maximum de détails laissés jusqu’alors en chantiers - pour certains à 99,9 % achevés, mais attendant, on ne sait pourquoi encore, leur estampille : « Bon pour être mis en caisse ». Caprices de ma propre administration ou réels questionnements poussés jusqu’à la dernière minute qui, comme à l’accoutumée, ont attendu la veille du chargement pour être tranchés.

J’assume donc la brièveté brute de ces quelques phrases de la matinée, déjà censées répondre à l’exécution de l’article du jour précédent, qui témoignent du changement de vitesse et de l’entrée dans une autre réalité : celle de la pleine concrétude. Je n’y ai personnellement jamais échappé, sur aucun projet de mon cru. Véritable passage du mur du son, le bang supersonique de l’entrée - pas encore en scène, mais déjà en jeu - de tout mon être, à travers la foultitude de ces accessoires tout à coup sortis de leur local pour être mis dans le camion, m’a encore une fois, secoué jusqu’à en éprouver une vive émotion juste avant de partir rejoindre l’équipe qui m’attendait ponctuellement au lieu du rendez-vous donné.

Vu de l’extérieur, ça a pu sembler n’être qu’un petit déménagement, guère plus imposant que celui d’un étudiant ; de mon point de vue, ça représente la centaine de pièces composant mon mobile en kit, qui ont soudainement été concrètement acheminées vers le lieu de leur assemblage. J’ai eu l’image d’un biplan monoplace, dont la quantité des petits et grands éléments étaient répartis dans diverses caisses de tailles différentes, adaptées à chacun d’eux. Gouvernail, stabilisateur … le tout en toile et cannes de bambou ; tous les composants, des plus minuscules au plus volumineux, sont partis d’un trait, pour être montés ensemble selon un plan bien établi, dans le grand hangar aéronautique. Venant de digérer sa dernière exposition, l’immense halle à zeppelins du Générateur, était quasi vide et à nouveau en sommeil à notre arrivée. Nous avons déchargé camion et voitures, rapidement et sans cris, en prenant soin de ne pas le réveiller de sa torpeur provisoire. Le monstre sera alerté de notre présence dans ses entrailles bien assez tôt. Les premières accroches que Jérôme a effectuées ne l’ont sans doute pour l’instant que légèrement chatouillé, pas plus que les essais vidéo, encore discrets de Guillaume. Valérie, Any et moi-même entre deux eaux, ne l’avons pas davantage énervé avec nos préparatifs modestes. Demain sera un jour plus aventureux et nous infesterons sa muqueuse anesthésiée, bien davantage. Mais il en faudra plus, assurément, pour qu’il y réponde par toute l’ampleur de sa puissance. C’est pour vendredi, puis toute la journée de samedi, qu’il nous réserve rage de dents et maux d’estomac ; agacements de toutes part qui commenceront à lui faire agiter violement la queue, avant de fulminer tout à fait. Il sera alors parfaitement dispo pour mettre en route le manège hétéroclite que nous allons lui greffer afin que tous nos moteurs profitent de la dépense d’énergie du colosse.

Par son grand espace résolument vide, hostile à toute trace sur ses murs des passages précédents, le Générateur se moque bien des démangeaisons que lui provoque la vermine qui quelque fois l’infeste. Il sait bien, dans sa volumineuse tête de cachalot, que tout sera oublié demain, une fois l’évènement vécu, comme si rien n’avait jamais eu lieu. Pas l’ombre d’un artiste ne se profilera plus à nouveau alors, grisâtre, blanche ou sombre, lorsqu’il aura décidé d’en recracher les os impeccablement nettoyés au dehors. Il retrouvera son calme et son temps suspendu, une fois l’aventure liquidée, la concluant d’un terrible rôt de dédain satisfait. Vide du Générateur, vide abrupt de mes lieux familiers, habituellement noyés sous la profusion et par le chaos de leur paysage envahi d’objets, de feuilles volantes et d’instruments technologiques. Pour quelques jours, appartement et local raisonneront, pareils à des églises, de l’absence de toutes présences permanentes, hors la mienne, enfin libérée d’entrave. Je peux effectivement depuis ce matin, prendre mon petit séjour pour une salle de bal, sans plus avoir à me contorsionner entre les malles pour aller me brosser les dents. Le passage de l’entreprise rêvée à sa réalisation a du bon, ne serait-ce que pour cette raison.

Le grand dirigeable stationne à quelques mètres au-dessus du sol ; nous attend, vous attend, attend le coup d’accélérateur de mes partenaires, pour gonfler en grande pompe, son ballon disproportionné. Le sommeil, dont la pression incisive me taraude, me fait signe également en s’impatientant de mon obstination à écrire contre ses rappels à l’ordre. J’écris ses dernières lignes en ne résistant plus à lui céder. Demain, à nouveau, la journée risque d’être longue. Je quitte encore une fois plus tôt que de coutume, le repaire familier de ce blog et de certains de ses chaleureux/ses lecteurs/trices, pour, je le sens par avance, être happé par la suite nocturne de ce rêve incongrûment éveillé, où le squelette et l’enveloppe du Hindenburg ne sont plus consumés par la redoutable dévoration des flammes, mais prennent place, en lévitation dans le gosier d’une créature de béton et d’acier, l’avalant tout entier autant qu’il se prête à sa construction.

Bêtes dans la bête, mise en abyme de poupées russes au gigantisme préhistorique, Grandgousiers, Gargantuas et Pantagruels remontent en cordée fantastique des livres-disques de mon enfance pour me prendre dans leurs mains de géants comme des marchands de sable aux sourires boulimiques et férocement rigolards. Le compte à rebours des grosses têtes est lancé. Peut-être bien que finalement, l’incendie adviendra et embrasera le bûcher festif de sa Majesté Carnaval, pour l’amener à périr dignement dans les crépitements de sa fantaisie bouffonne. Le rêve m’en dira peut-être plus long en bon reporter de la nuit qu’il est toujours. Si bien sûr, c’est le cas, je ne manquerai pas de vous en informer. Bonne nuit donc, les petits. C’en est fait, la Grande Ourse de midi-minuit, grand chariot ou grande casserole, m’emporte. Je dois veiller à suivre ses injonctions et ses grognements plus tentants que terribles, sans pour autant faire le tour, ne serait-ce que d’un seul cadran, tant je serais enclin à en faire dix.

Journal des Parques J-15

La_pêche_aux_corps_mourants-David Noir01
Sonia Codhant, David Noir - Microfilms - La pêche aux corps mourants - Définitives Créatures - David Noir

Mobile Dick

Aujourd’hui, mer calme. Pas d’huile, simplement, calme. Ça ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire. Comme chaque jour, les tâches s’enchaînent. Pas de quoi prendre de l’avance pour autant, mais la sensation d’une relative maîtrise du temps, au moins sur une journée. Pas de quoi non plus, s’en proclamer le héros. Ni euphorie galopante, ni désespoir sans fond. L’écriture du post d’hier m’a apporté autant de vide que de stabilité. Un peu étrangement, il y a des choses qu’il faut qu’on dise, des thèmes qu’il faut aborder, expliciter le plus clairement possible une fois au moins, pour être libéré du souci de leur expression ; des choses qui trottent et se font soudain tellement plus pressantes à la porte de ses idées, comme si elles remontaient d’elles-mêmes le courant pour venir se placer en tête de liste. C’était le cas hier à propos de la pornographie. Alors aujourd’hui, plus que d’ordinaire, un peu lessivé par l’effort, j’écris au fil de l’eau, en laissant ma main traîner dans la fraîcheur de l’onde. Je ne crois pas néanmoins n’avoir rien envie de dire, sans quoi j’écrirais « blank page », comme l’inscrit parfois le navigateur ne parvenant pas à se rafraîchir. Je ne parle pas là d’un marin sous un soleil de plomb, j’emploie seulement les expressions du Web proprement dédiés à cette situation. Toujours impressionnant, touchant même, pour moi qui aime m’amuser avec les mots de notre langue, de constater l’emprunt d’un vocabulaire appartenant à un univers pour être détourné vers un autre. On trouve ainsi tant de coïncidences poétiques qu’il n’y aurait qu’à se baisser pour toutes les ramasser et œuvrer ainsi toute une vie à les mettre en rapport. Quand on se place soi-même, avec sa problématique, à l’intersection de ces univers, on se trouve alors à un endroit privilégié de la création. Le reste va tout seul. Il est clair en ce qui me concerne, que les liens entre le théâtre, dont la structure était érigée autrefois grâce au savoir-faire des charpentiers navals - sollicités aussi pour construire les échafauds, c’est à noter - et le flux Internet, comparable à un océan infini, me font me sentir comme une vigie surfant sans discontinuer d’une vague  à l’autre. J’en perçois de moins en moins les frontières comme étanches. J’ai conscience que cela puisse sembler encore curieux ou tiré par les cheveux à certains connaisseurs de l’un ou l’autre domaine, mais les sensations que je retire de mes traversées transdisciplinaires me confortent à chaque fois un peu plus dans cette analogie. J’ai, depuis la première fois que j’y ai posé le pied, toujours ressenti les plateaux comme des ponts de navires fondant sur des mers de spectateurs. Il m’est même arrivé quelquefois, de jouer à marée basse. Mais un sentiment récent et nouveau pour moi, s’est fait jour quand je me suis penché sur les problèmes de la construction de sites il y a quelques années. Il m’a fallu aborder fatalement le code HTML, mais plus particulièrement, le CSS qui le complète par la codification de la mise en page. Très loin d’être un webmaster, j’en ai cependant appris suffisamment pour découvrir l’incroyable vie organique, presque surnaturelle à force d’être simplement naturelle, de la logique structurant ces langages. Je ne ferai pas le pédant en jonglant maladroitement avec des concepts qui bien souvent me dépassent, mais veux juste exprimer en quoi cet apprentissage de surface est quand même venu nourrir mon imaginaire poétique. Pendant toute une période, je ne me lassais pas, tout en m’y cassant bien souvent les dents, de jouer avec les positionnements variés des éléments flottants. Là aussi, je ne choisis pas le mot à dessein pour aller dans le sens de mes arguments, mais emploie simplement le terme désigné, en anglais la propriété « float », qu’il est notamment possible d’attribuer, par exemple, à un bloc pour le retirer du flux et le placer à gauche ou à droite de son conteneur. C’est qu’il existe bel et bien un flux naturel dans la conception du code, dont la loi préexiste à toutes modifications des éléments utilisés pour créer la mise en page. Ça ne ferait sans doute pas frémir un informaticien, mais n’ayant pour ma part, aucune connaissance mathématique sérieuse, je dois dire que j’en reste baba. La puissance d’évocation de ce seul système me donnerait évidemment l’envie d’en savoir tellement plus, mais ma petite tête n’est pas foncièrement capable de m’emmener beaucoup plus avant. Tant pis, il me suffit d’expérimenter un peu et de percevoir toute la richesse potentielle qui existe dans le rapprochement de domaines aussi dissemblables a priori, que poésie et informatique.

 D’autres exemples existent, comme les ancres utilisées dans une page Web, jusqu’à Internet, lui-même, abréviation de Network, impliquant la notion de filet (net), comme il est dit dans un article d’un autre blog, attirant l’attention sur le même sujet.

Ainsi, selon ce processus fluide d’associations, qui doit certainement exister depuis que notre cerveau fonctionne - qu’il mette en jeu, des idées, des personnes, des traits de caractère, des mots ou simplement des hasards - j’avoue humblement ignorer tout du phénomène de la célèbre « blank page » évoquée différemment plus haut, et de son vide saisissant et vertigineux, paraît-il redouté de tant d’écrivains quêtant l’inspiration. Je ne m’en vante pas, ne voyant pas d’intérêt à se forcer à écrire si l’on n’a rien envie de dire. C’est sans doute que je ne suis pas écrivain ; ce qui, dans un sens, me soulagerait bien, n’ayant jamais souhaité l’être.

Pourquoi écrire alors ? Dans mon cas, parce que la scène, qui reste le fameux ponton sur lequel j’ai envie de me tenir le plus possible pour y respirer l’air du large, est le matériau le plus disparate et hétéroclite qui soit. Au théâtre, on peut tout faire et bricoler tout ensemble ; c’est même la raison pour laquelle je m’y suis adonné, recherchant l’espace des moindres contraintes possibles. Je me suis bien trompé sur un aspect de ce point, car quiconque le pratique un peu, sait combien on s’y heurte à toutes les variables de l’être humain. En revanche, pour ce qui est de la création, tout est permis. Chant, danse, texte, déconstruction, images, sons, objets, matières, formes et formats, tout y modelable et modulable. Le théâtre est un patchwork cousu des autres arts. Voulant le valoriser davantage, on dirait qu’il les englobe tous, qu’il est certainement celui en plus grande proximité avec la vie. Il est autant la vérité de l’illusion, qu’une illusion de vérité. Ce sont ses contours mêmes, si difficiles à cerner une fois pour toutes, qui le rendent encore attrayant, malgré son âge canonique et sa propension dégoûtante à se complaire dans ses excréments hors d’âge. Mais bon, c’est un cacochyme qui tient malgré tout debout, contre vents et marées. De bonnes perfusions régulières ne lui sont pourtant pas de trop pour qu’il rouvre un œil chassieux. La dynamique du Web est bonne pour ses humeurs et je crois qu’il est important de ne pas le laisser s’enfermer dans sa chambre cramoisie, à ressasser ses souvenirs glorieux et autres Jean Vilareries, quand bien même elles ne dateraient que de dix ans à peine. C’est un bonhomme qu’il convient de violenter sans accepter d’accéder à son désir profond de reposer comme un bon vin. Loin d’en acquérir du style, il y prend un vieux goût de tonneau allant de pair avec sa prétention à se croire éternellement dans la course. Non, non vieille carne, bouge ta chair molle farcie d’escarres pour aller gambader un peu à l’air libre ; on a besoin que ton sang circule. Tes caillots répartis en grand nombre, nous menacent d’embolie autant que ta pauvre carcasse, nous qui avons la faiblesse de nous occuper de toi. Par osmose, la thrombose nous guette. On voit ça à tous les coins de plateau. Un jour, un jour peut-être tu trouveras une jeunesse nouvelle ; il est permis d’espérer. Et ce jour là, crois-moi, je serai des premiers à vouloir sabler le champagne en ton honneur. Que je participe à ton rétablissement m’importe, en vérité, assez peu. Toujours, comme le bon fils idiot que je m’échine à repousser autant qu’à en faire le portrait dans ces textes, je serai là pour t’assister comme je le peux et le plus souvent, je le souhaite, comme je le veux et non en fléchissant sous le poids de ton corps impotent et de tes exigences infâmes. Car bien souvent, c’est toi la baleine qui m’avale et non le ventre glorieux d’un galion rebondi prêt à recevoir le fruit de mes rapines. Je me retrouve, imbécile, nu sans une couverture, me débattant dans les flasques entrailles d’un monstrueux animal marin comateux, un gargantuesque éléphant de mer, dont la trompe courtaude trempe flaccidement dans le vomi qu’il régurgite à petites lampées refoulées, comme un ivrogne bavant, la lippe pendante, le cul baignant dans son jus de dégueuli, de pisse, de merde et d’alcool. Oui, parfois c’est ainsi et à défaut de renaissance, je dois m’expulser de tes replis visqueux avec la rage d’un Alien qui se serait trompé de logement avant d’arriver à terme.

T’évoquant depuis quelques heures, la mer et déjà moins calme. Il vaut mieux retourner en cabine avant que la déferlante s’annonce. Gargantua, Pinocchio, Léviathan … ce soir, ces créatures mythiques ne me disent rien qui vaille et je vois bien une fois encore, combien les charpentes des théâtres peuvent revêtir, quand je les évoque comme des toits protecteurs, les formes de squelettes familiers auxquels s’associent des visages hantant à mes côtés les salles des muséums. Histoire naturelle, histoire sans parole ; parfois il est bon de se taire en contemplant l’horizon, plutôt que de risquer des formules propres à faire surgir les démons des abysses. Pour l’heure, mon quart est fini. Je rentre.

La pêche aux corps mourants - 82 Microfilms - Définitives Créatures (DVD ou téléchargement)