Journal des Parques J-31

L'affaire Louis trio - David Noir
L'affaire Louis trio - David Noir
L’affaire Louis trio – David Noir

… Pour les filles que je côtoyais, j’étais donc bien un garçon, mais d’une autre planète.

Puisqu’on me percevait ainsi en découvreur de mondes, j’endossais le rôle avec ferveur.

Par la suite, dans mes relations hétérosexuelles, je fus, au fur et à mesure de ces instants partagés, progressivement exalté par les attributs sexuels des femmes. Tout ce qui nous différenciait de manière évidente, leurs seins, leur sexe, leurs fesses, tout me paraissait formidable. Non que j’éprouvais ce sentiment par comparaison dépréciative vis-à-vis de mon propre corps, ni celui de mes congénères. Bien au contraire et c’est peut-être là ce qui faisait ma spécificité, pour partie, appréciée des filles. Je me découvrais physiquement avec d’autant plus d’enthousiasme que j’aimais leur corps. Je trouvais simplement fantastique qu’il y ait des femmes, des hommes, des singes, une variété infinie d’êtres vivants dont les différences notoires avec mon propre individu ne mettaient aucunement en cause le sentiment de ma légitimité d’être. À travers moi, hommes et femmes me paraissaient également aimables et ce fut leur propension à me définir qui constitua en grande partie nos liens. Je parle ici exclusivement de l’aspect sexuel de mon identité et de ma perception des corps. Il serait réducteur de vouloir voir décrite ici l’entièreté de ce qui a pu être échangé d’extraordinairement constructif et de totalement destructeur entre nous à toutes ces périodes. Comme pour toutes relations de couples, qu’elles soient simultanément multiples ou bisexuelles comme c’était mon cas, n’excluait pas la douce banalité des échanges du quotidien, de la vie sociale, de la découverte commune du monde et des moments dialectiques partagés. Mais le terrain concret de mes découvertes restait par dessus tout les corps. C’est par eux que je voyageais et voyage encore, à la condition malheureusement terriblement conditionnelle, que les imaginaires soient à la hauteur des culs ; terrible handicap que cette nécessité lorsqu’il s’agit de rencontrer concrètement les autres. J’entrais alors dans la contemplation résolument macrographique des vagins, des lèvres, des poils, des pénis, des anus, des testicules, des clitoris. J’humais les odeurs, mémorisais les grains de peau. Me réjouissais de chacun de mes périples dans les somptueux paysages des corps. Bien sûr il y avait au bout du trajet, nos jouissances ; la mienne, la leur, parfois tonitruantes, parfois modestes selon les humeurs et les époques, mais je dois dire que le voyeurisme cinématographique de ces organes immenses m’était et m’est encore, aussi cher que les pénétrations suaves, que les caresses humides. J’ai tenté en ces termes, de le dire par ailleurs dans ma prose poétique destinée à la scène:

Comme je suis attendri par cette peau là ! Celle douce et mobile sous le doigt, à la chaleur moite, du testicule rasé, pareille à celle des grandes lèvres, mouvantes émouvantes et mouvantes comme un lombric sorti de terre, rétractile au contact du doigt ; j’aime l’émoi humaniste qui anime la peau de nos sexes comme la terre la plus pacifiée de notre corps armé.

Et c’est bien vrai ; c’est bien ainsi que je vis les choses. C’est avec le même regard passionné et attentif que, étant enfant, je survolais en un fabuleux travelling mes troupes napoléoniennes prises dans le chaos de la guerre sur l’immense champ de bataille de ma table à tréteaux. De façon similaire, je m’immisçais dangereusement à quatre pattes dans le monde des dinosaures de plastique faiblement éclairés par une lampe de chevet posée sur la moquette.

Le corps est une scène, un plateau, un espace de jeu et les sexes et recoins intimes de nos peaux, les jouets dernier cri, propres à déchaîner les passions et l’imaginaire. Les fesses sont des monts à gravir ; les chattes, des cavernes à explorer ; les lèvres, des sources d’humidité où, assoiffés de nos épuisants parcours, on vient s’abreuver ou tranquillement hydrater nos verges ; le gland des sexes mâles enfin, des biberons doux pour apaiser l’angoisse et redonner force aux appétits de conquêtes.

Quels amants et maîtresses n’ont pas vécu ça ?

Hélas, délaissant l’enfance du désir, arrive un jour le sinistre rapport social sous la pression du Couple, se voulant Identité fonctionnelle et non plus seulement mais royalement, Union des corps.

Vient alors pour les amoureux, l’heure de la décision grave de laisser gâter ou non, le pur lien animal. Lui, fragile et discret autant qu’il était tempétueux, menace, sentant les corps se couvrir du manteau des relations sérieuses autant que responsables, de tirer sa révérence aux bientôt déjà, ex-amants.