Joyeuses fins

David Noir - Epaves
David Noir - Epaves
David Noir – Epaves

Depuis que j’ai pris conscience du temps effectif de ma vie, dont le déclencheur de base fut certainement en grande partie la mort de mon père, je ne cesse de m’étonner du manque d’efficacité de l’éducation que j’ai reçue et bien souvent, dont je reconnais les traits dans le comportement face à la vie, des uns ou des autres individus que je croise. La mode est, chez nous, à polémiquer sur le voile ; il ne serait pas inutile de considérer plus fréquemment tous ceux, moins ostensibles, qui nous coupent de la réalité et que nous nous plaisons à tendre devant nos yeux, tout aussi stupidement que le fait n’importe qu’elle tradition fallacieuse.

Pour exemple, je prendrais l’incroyable relativité du temps dans laquelle nous sommes nombreux/ses à être entretenus depuis l’enfance et dont il est courant de poursuivre le maintien brumeux et particulièrement non objectif. J’entends par là qu’il entre peu dans nos vies, quelles que soient, me semble-t-il, nos origines sociales, la notion de « prévision ». Je dirais même qu’elle paraît relativement mal vue dans ses aspects crus, tangibles et perçus par ailleurs comme étant peu sexy, hors le domaine de l’économie et de la finance où elle revêt son caractère le plus fort.

En effet, objectivement et contrairement à ce que colportent clichés et expressions toute faites, une vie humaine se prévoit largement, du moins pour une grande part. On pourrait même s’avancer à dire : pour sa part la plus importante. Pourquoi ? Tout simplement, parce que nous avons peu de chance de toutes et tous devenir centenaires et qu’il serait raisonnable – si on inclus la notion tout aussi conséquente de « faisabilité » – de regarder notre temps effectif « d’influence et d’action » comme se situant en deçà de la limite des 90 ans. Je n’ignore pas que la durée de nos existences s’allonge et que l’on croise sans doute fréquemment dans d’hypothétiques villages alpins des vieillards gambadants et riants, mais je préfère en ce qui me concerne, ne parier que sur une durée standard et moyenne. Si à ces 90 années de vie à venir, possiblement bien remplies, vous retirez les quinze à vingt années d’enfance et d’adolescence nécessaires selon les cas, au minimum, à la formation de l’individu, vous récoltez 70 à 75 ans de potentiel actif. Ce qui n’est quand même pas négligeable en soi, chanceux/ses que nous sommes de pouvoir bénéficier de la pointe de la technologie, d’une offre alimentaire variée – même si nous nous projetons dans une fin atroce, boursouflés de tumeurs dues aux OGM – , d’une relative sûreté de nos frontières et confiance en nos alliés en matière de conflit et autres protections sociales. Bref, nous partons avec dans notre besace plus ou moins 70 ans, hors enfance et « années de guerre » comme il est d’usage de le dire en matière de droits d’auteurs. Je mettrais de côté, bien qu’il faudrait idéalement les compter, temps perdu en errance, recherche de soi, rattrapage de déviance, amours malheureuses et soin (ou entretien, c’est au choix) des névroses, qui sont autant de jours, heures, minutes, secondes passés à « corriger » le tir. On me rétorquera évidemment que cela fait partie de la vie, mais je les considérerais pour ma part, rappelant mon objectif de recherche d’efficacité, comme un temps usant et peu productif qui mériterait d’être compacté grâce à une information adéquate et un guidage donné dés le plus jeune âge. Il ne s’agit pas d’envisager une fabrique de petits surhommes, mais de cesser de se raconter complaisamment que la dépression fait de merveilleux artistes ; c’est faux, archi-faux. Il suffit d’imaginer, non pas quelles souffrances incontournables ont généré des chefs d’œuvres, mais plutôt de se dire combien d’heures et d’années de délires douloureux et souvent stériles ont inutilement entravé une puissance créatrice qui ne demandait qu’à jaillir et se serait tout autant, sinon mieux, épanchée dans le cadre d’une vie radieuse. Mais c’est un autre débat que celui de savoir si la souffrance est nécessaire à la production artistique. Pour l’heure j’ai dit en substance ce que j’en pensais et reviens à ma prosaïque passion de la gestion du temps.

Évitant à mon petit golem en construction, maladies handicapantes et accidents ravageurs,  j’en étais donc à lui octroyer généreusement 70 années de riche activité, pour postulat à sa vie d’adulte. Je peux donc affirmer que si nous sommes d’accord pour regarder ce petit lot de souffle, de plaisir et d’action que représente une vie optimum, eh bien oui, c’est un bien précieux présumé au départ ; eh bien oui, cela se gère ; eh bien oui cela, en grande partie se prévoit et s’envisage. Toute chose que pour ma part, on ne m’a pas appris. Rien de cette nature de conseil efficace n’a été mis dans mon escarcelle, pas plus que d’accent à aiguiser ma conscience à discerner le chemin « rentable », de celui de la pure perte et gaspillage de mon unique bien. J’étais bien un Pinocchio assis dans ma remise, en attente de devenir un vrai petit garçon ; j’avais bien un Gepetto à demeure qui fabriquait des jouets en bois ; mais de bonne fée bleue prête à m’éclairer, nib.

Ce n’est pas dans un esprit de reproche que j’aborde le sujet – il n’est plus temps – mais par  intérêt constructif d’imaginer l’avenir qui, aussi court soit-il, n’en est pas moins un futur envisageable. Or, pour revenir à mon faible, mais bien utile raisonnement arithmétique, à 50 ans, il est d’autant plus facile de rendre crédibles et palpables les 10, 20, 30, voir 40 années au maximum, dont je puis faire usage. Loin de regarder cette perspective comme une dramatique et sombre déchéance à venir, je préfère me réjouir de la vue globale que ce « pack » peut figurer pour moi, d’autant qu’à mon âge, on sait pour l’avoir vécu dans sa chair, ce que représente 10 ans de vie mature, dont les dernières par leur intensité, viennent de passer en à peine deux minutes. Je me réjouis donc et m’excite même à l’idée de piloter convenablement ces quelques décennies – un peu comme si j’avais été promu au grade de capitaine de vaisseau de mon propre bâtiment – sans pour autant me masquer les inévitables avaries physiques qui ne vont pas manquer de se déclarer au cours de cette traversée finale. Comptons donc sur 20 à 25 bonnes années effectives, ce qui serait déjà formidable et réservons l’ultime échelon d’amiral aux éventuels bonus. J’en arrive au but poursuivi dans ce petit post : prévoir sa vie ou du moins, améliorer ses chances en en envisageant lucidement les étapes et la durée limite. Je conçois qu’il s’agit là d’une vision toute occidentale et particulièrement non religieuse du déroulement de l’existence, mais c’est ce seul schéma qui m’occupe et, je dois le dire, me passionne du fait même de sa dureté franche. Pas de promesse d’au-delà, pas d’extase différée ni de réincarnations ultérieures ; tout est là, sur le tapis, à saisir. L’enjeu est de ne pas se tromper. Inutile de dramatiser, le chrono est lancé depuis longtemps déjà, sans qu’on s’en soit réellement rendu compte. La partie est simplement rendue plus palpitante maintenant qu’elle est plus serrée. Pourtant, personnellement, je fais le chois d’une simple marche et non d’une « course » contre ma montre. J’ai bien assez couru dans le vent et après des sourires. À courir sans but, on s’épuise sans gloire. Qui plus est, je ne suis plus aujourd’hui en compétition qu’avec moi-même et c’est sans doute là, justement, un des aspects les plus créatifs de ma démarche actuelle.

Ce n’est pas pour autant une ballade pour senior ou une croisière de luxe pour célibataire mûr – visage empreint de sagesse, mais reposé, mine accomplie et détendue, tête grisonnante offrant à l’air marin un front altier, regard riant, satisfait de contempler un splendide coucher de soleil figurant le soir de sa vie, le tout encapsulé dans un blazer bleu, flanqué d’un pantalon blanc et armé de petits mocassins souples à même la peau – à laquelle je me prépare. Non. Aucune envie non plus de « profiter » comme on dit – si ce n’est de mon cerveau, ni de consommer à outrance, mais bien de gérer chaque découverte, de négocier chaque mouvement de rame, tous sens éveillés et préparés au mieux à réagir dans un contexte autant fait d’appétits satisfaits que de frugalité raisonnée. Il est vrai que je m’imagine pour l’instant davantage dans une embarcation calme glissant sur des eaux souterraines à la faible lueur d’un falot, que scrutant le large depuis la rambarde du pont d’acier d’un monument flottant, surplombant de plusieurs dizaines de mètres la surface de l’océan.

On focalise beaucoup sur le temps de la jeunesse, mais dans nos contrées, il faut bien s’apercevoir qu’il est majoritairement englobé dans celui de l’enfance et que bien peu, si je me base sur ma génération, ne furent aptes à être réellement entreprenant à 17 ou même 20 ans. Beaucoup entrèrent dans la vie « active » ou poursuivirent (c’est souvent malheureusement le terme adéquat) aveuglément des « études », sans pour autant que cela s’accompagne d’une réflexion consciente portant sur l’utilisation du capital mental, physique et social dont chacun/e était gratifié. Finalement, cette part de la vie qu’on appelle « jeunesse », bien qu’essentielle dans les choix et les options du développement ultérieur, occupe relativement peu de place dans la globalité du temps dévolu à l’action. Et c’est 3 à 4 fois plus de temps « intermédiaire », « dans la force de l’âge » ou « mature », selon les cas et les sexes, que nous allons être en définitive amené à vivre ; perspective de vision selon laquelle on se projette peu au départ. Il suffirait pourtant bien souvent, de s’informer pour se situer. Car il existe une carte des échelons et comportements humains. Elle prend divers noms et aspects, des sciences à la philosophie, de la littérature au théâtre. Il suffit de s’y projeter pour s’y voir; et souvent, s’y rencontrer.

Suivant ce mode de raisonnement objectiviste, on pourrait et on peut, à tout âge et période de la vie, réaliser de précieuses estimations sur tous les sujets qui nous concernent intimement et ainsi mieux envisager la suite, quitte à avoir fait fausse route dans ses prédictions. Le plus important étant d’avoir envisagé quelque chose plutôt que « rien », car il ne me semble pas pouvoir faire d’erreur plus grave dans la vie que de ne jamais avoir pris conscience de sa matérialité.

Une autre carence dramatique bien courante est de se croire poussé à réinventer la roue alors que la littérature mondiale, mais aussi la documentation sonore et visuelle, nous offre quantité de données issues de l’analyse du réel sur des décennies et si nous incluons philosophie et histoire, sur des siècles. On ne naît pas de rien et il y a en effet peu de probabilité que notre cas soit tout à fait unique, même si effectivement, chaque destinée reste particulière, le devenir global de chacun/e peut s’inspirer des statistiques de son milieu pour en tirer des éléments informatifs utiles, ne serait-ce qu’une tendance. Si on parvient à ajouter là-dessus les facteurs psychologiques hérités, les goûts avérés, les comportements sociaux et intimes, le milieu culturel, la nationalité et la région de naissance … on en vient, j’en suis sûr, à l’obtention de quelques profils types sur lesquels s’arc-bouter pour prendre un recul sur sa personne, éloigné de l’emprise des fantasmes. Cette économie de déceptions et de douleurs, là aussi j’en suis convaincu, n’empêcherait nullement de se rêver, bien au contraire. Car il n’est pas de rêve qui pourrait prendre un plus bel essor en se formant ainsi à partir d’une source saine et solide. Cela devrait à mon sens, être l’axe principal du cahier des charges de toute formation et guidage, mots que je préfère à celui d’éducation.

La vie d’un être humain est un voyage ou une entreprise, peu importe.

Elle peut prendre toutes les formes du monde, on en sortira toujours – les pieds devant, c’est sûr – mais probablement mieux grandi en ayant été le plus astucieusement armé dès le commencement du périple, plutôt qu’éternellement nu et condamné à l’errance.

Mais peut-être n’est-il jamais trop tard ?