SCRAP

Scrap - Création 2014 -David Noir

«Sagacité accidentelle» et Beauté du Hasard

Les efforts de conception trouvent avantage à s’allier vertueusement aux aléas du vivant. Bien que la vanité humaine puisse en être blessée, il est commun de s’apercevoir que les fruits de la pensée volontariste ne surpassent pas forcément l’aléatoire survenant dans un contexte préparé à l’accueillir.

La Nature a horreur du vide. Les Hommes aussi. Toute cavité sera comblée.

Le projet SCRAP dessine des chemins de traverse entre cette vérité tendancieuse et le concept du "féminin" qui par delà les femmes, censées en être l'archétype, concerne toute forme de vie, d'organe ou d'organisation semblant ne pas se suffire à elle-même et destinée à se parfaire dans la complétude d'une autre. De même, la narration aurait besoin d'une histoire, la bouteille d'un bouchon et l'enfant de parents. Ce qui est peut-être vrai dans le monde qu'on dit réel, le serait sûrement moins dans celui du hasard des mélanges et des relations improbables. Un être évolué ne se définit pas uniquement par ses organes, non ?

Quand la magie du rationalisme n'opère plus, vient sans doute le temps de changer de modèle, pour ne plus jamais en avoir.

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Journal des Parques J-12

Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori
Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori

J-12, fatalement tout s’accélère. J’ai commencé la préparation concrète de ces 5 dates à venir au Générateur, début novembre, pendant la période des vacances de la Toussaint. Je ne parle là que de l’aspect matériel des choses, puisque la réflexion autour de ces Parques d’attraction s’est naturellement entamée dans la foulée de La Toison dort donnée en Janvier 2012 dans ce même espace, dont ce que nous allons créer en avril est naturellement la suite. Quelque chose de l’ordre de J-480 donc, jusqu’à la date de la première, le 20 avril 2013. 480 jours pour 5 dates ; un rapport de 9600 % ; de quoi faire frémir. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui, travailler dans l’événementiel. Bien sûr, ce calcul est partiellement faux, puisque si nous jouions 100 jours, la préparation n’en serait pas proportionnellement 20 fois plus longue. Mais partiellement faux seulement, car mon système est tel, que je ne peux imaginer sur un projet comme celui-ci, me contenter d’une seule forme « aboutie », qu’il n’y aurait plus qu’à rejouer jusqu’à ce que son exploitation s’épuise, comme on le fait d’ordinaire au théâtre. Rien ne m’empêchait de le faire. Seulement, dans le cadre que m’offre le Générateur, la réitération d’un objet fini me paraît impossible, à moins que l’infini rotation sur lui-même de cet objet ne constitue la performance en elle-même. C’est ainsi. Je ne peux totalement l’expliquer pour l’instant, étant trop novice dans cet art qu’on nomme la performance de nos jours. Art difficile à définir, protéiforme et souvent inclassable ; c’est peut-être sa nature même d’être inclassable et ce qui le distingue justement du théâtre en matière d’arts vivants.

La performance, en l’occurrence, celle que je propose à travers ce projet, tient sans doute, non dans la charge de préparatifs qu’elle m’inflige en amont de son existence - sans quoi je serais pour ainsi dire toujours « en performance », faisant à longueur de temps depuis quelques années, le travail dévolu normalement à une équipe réunissant plusieurs personnes et compétences - mais plutôt dans le fait de donner naissance à une matrice capable de produire à l’infini de la représentation. Ainsi Les Parques sont pour ainsi dire, l’évolution de La Toison au sens entendu dans la série Pokémon, c'est-à-dire un stade évolué au degré suivant de la même espèce. Je sens bien, de ce point de vue, que la matrice se comporte en reine des fourmis. Des dizaines et des dizaines de bébés-formes voient le jour quotidiennement sur mon bureau, tous viables. Il n’y aurait qu’à les nourrir pour les rendre à leur tour exploitables ; ce que je me garde bien de faire sous peine d’imploser à leur seul profit. Ces petites bêtes coriaces ne meurent pas pour autant d’inanition. Comme certaines larves d’insectes ou graines des céréales, elles sont capables d’attendre sous leur apparence actuelle, des années et des années, avant de faire surface quand les conditions deviennent favorables. Il ne s’agit pas ici d’idées que je laisserai sciemment ou négligemment mûrir à travers mes notes ou dans un tiroir de mon cerveau. Je parle d’embryons de créations prêtes à l’emploi pour peu qu’on les réveille de leur somnolence. Je théorisais sur une usine propre à produire de la forme artistique en quantité industrielle, ou plutôt, agricole, quand je posai les bases de ce projet il y a 6 ans - les premiers textes ayant commencé à « venir » deux ans auparavant - en ce sens, je suis à l’aube d’y parvenir. Manquent les bras et les moyens pour financer cette production intensive, pour l’instant à l’état de prototype, comme je l’expose sur la page d’accueil de ce site. Le clonage, durant cette période, n’ayant pas fait les progrès escomptés, je dois me contenter de mes deux mains et de l’énergie très moyenne que je peux leur fournir pour façonner mon invention. Je dispose bien de la collaboration de partenaires avertis pour ce qui est des représentations et de l’aide efficace du staff du lieu qui m’accueille, mais c’est bien plus tôt, qu’il faudrait que soit formée une équipe pour donner vie à ce qui m’anime fondamentalement. Comme pour la pré-production d’un film, quantité d’éléments, sons, images, vidéos, accessoires et décors, costumes, recherches livresques, castings et repérages devraient être mis en œuvre pour aboutir à un objet satisfaisant de mon point de vue.

J’ai souvent travaillé très vite pour obtenir un semblant d’effet similaire, accumulant le plus de données possibles sur de faibles plages de temps, sacrifiant ce qui me paraissait superflu, comme l’apprentissage du texte, bien avant que l’avoir sous les yeux ne devienne un logique effet de mode, de la même façon que les solos se font aussi pour des raisons temporelles et pécuniaires indissociablement liées. Bien que le théâtre constitue une curieuse industrie, qui jusqu’à présent, coûte toujours davantage qu’elle ne rapporte, il n’en est pas moins soumis à la même loi fatidique que les autres s’efforçant d’être lucratives, voulant que le temps soit de l’argent. J’ajoute donc dans le cas présent, pour pallier le manque de budget adéquat, deux cordes à mon arc : d’une part la participation du public volontaire, sollicité en ce sens à travers les pages de ce site et de l’autre, les myriades de hasards qui découleront obligatoirement de la mise en présence d’imprévus et de facteurs anticipés. Je ne procéderais sans doute pas ainsi si j’avais le loisir de fabriquer et concevoir cent fois plus d’éléments que je ne peux en créer avec les moyens dont je dispose. Non pour remettre en cause le goût que je développe depuis de nombreuses années pour le mélange de volontés précises, d’improvisation et de laisser-aller, mais pour mieux étudier chaque objet ainsi apparu - les petites larves dont je parlais -, pour tenter de mener chacun à terme. Pour l’heure, il s’agira d’ébauches, d’esquisses, de traits griffonnés par chaque participant/es, autant de gestes auxquels j’accorde beaucoup d’importance à la lumière de ce projet et que j’aspire d’autant plus à regarder et montrer sous le verre grossissant d’une loupe. Travail infini d’entomologiste ou de bactériologiste, dans lequel chaque comportement est un indice à suivre. Voilà pourquoi je trouve la représentation théâtrale - et non le travail de répétition - grossière ou pauvre. Il me faut beaucoup plus aujourd’hui, que quelques acteurs, aussi bons soient-ils, se donnant la réplique en bonne intelligence dans le souci d’un résultat optimum, pour que je sois stimulé. J’ai besoin, non pas de suivre, mais bien au contraire, de me perdre ou plutôt, d’être perdu par ce qui est en train ou pas, d’advenir. Cette incertitude, cette imperfection tellement propre au travail de création, existe souvent pleinement durant la mise en œuvre, période durant laquelle la détente des personnes et une infinité de « bavures » leur font exprimer souvent le meilleur et le plus intéressant de leur être. C’est en tous cas, ce que, pour ma part, je constate toujours. De ce point de vue, les acteurs/trices peuvent se révéler des gens merveilleux, infiniment riches, profonds et drôles quand ils ne se préoccupent pas de leur image dans le mauvais sens que peut prendre cette expression, c’est à dire de l’image qu’ils/elles croient être « bonne » pour eux/elles-mêmes. Les plus expérimenté/es savent néanmoins plonger à bon escient sous la surface pour aller rechercher l’inattendu dans les recoins de leur personne, que paradoxalement ils ou elles se doivent d’ignorer le reste du temps pour en conserver la fraîcheur. Malgré cela, volonté de bien faire ou goût désastreux de l’exploit, la plupart du temps, ce que comédien/nes et metteurs/euses en scène donnent à voir est une pitoyable caricature de jeu, d’un goût aussi douteux qu’une copie de meuble Henri IV. Les plus grands interprètes s’y fourvoient parfois - j’ai de notoires noms en tête que j’ai vu opérer à des lieues de leur talent indéniablement réel. Pourquoi ? Parce que, bien que ne cessant pas sur les ondes ou en interview de parler de valeur de l’instant, de subtilités et de nuances, l’enjeu de la représentation publique les pousse à mettre ces grandes vertus au service de la reconstitution plutôt que de la création. On assiste alors irrémédiablement à la copie à la place de l’original qui n’a pas eu lieu. Et pour cause, il est resté derrière, avec le fatras de tout ce qu’on débarrasse avant de recevoir les invités. On se préparait à faire un repas inoubliable et on se retrouve à mettre toute son énergie à repasser la nappe. On est en droit naturellement de trouver mon ressenti fantaisiste ou sujet à caution, je maintiens pour ma part, que la notion même de représentation tue dans l’œuf la création pour peu qu’on s’en préoccupe comme d’une chose exceptionnelle. Et ce ne sont pas les petits « merde ! » ou autres insupportables niaiseries lancées à la cantonade avant le rituel - sans doute pour se faire croire que l’on a un métier ou que l’on appartient à un groupe social - qui arrangent les choses. Rien n’est pire à mes yeux que le cérémonial s’imposant avant la cérémonie. Je ne nie pas du tout le caractère extrêmement singulier du passage en public. A-t-il besoin pour autant d’être à ce point ridicule et compassé, même dans des prestations modestes ou contemporaines ? Toujours le paraître social est là au bon moment, pour venir rappeler à tout le monde qu’il est heure de remonter sa culotte. C’est qu’ils en rêvent de la récompense attendue, des applaudissements fervents à la fin, des acquiescements bienveillants à la sortie, des embrassades chaleureuses à peine trop soulignées, quand ce ne sont pas des pamoisons à en remercier la vierge ou des regards entendus, emprunts d’intelligence froide de la part du spectateur signifiant qu’il a tous compris. Il y en aurait même se vantant, parait-il, de ne jouer que pour ces moments là.

Moi, je ne crache pas sur les sourires de satisfaction, je ne méprise aucunement les émotions suscitées, je respecte absolument les réticences face à ce que je propose et je rends coup pour coup aux critiques agressives et injection pour injection au venin déguisé en liqueur sucrée. Qui plus est, je suis enthousiaste quand je lis ou entends des avis généreux et positifs qui me laissent penser que leur auteur a compris, au-delà de ce que j’espérai, dans sa chair et dans son intellect, la substance que j’ai produite. Mais toutes ces résultantes n’ont véritablement de valeur que dans la mesure où elles concourent à l’expansion, aussi minime soit-elle, de l’objet en question et font monter un peu le niveau du flux qui lui permet d’aller de l’avant. Autrement dit, la représentation n’a de sens pour moi, vis-à-vis de la création, que si, par son exécution, elle allège les conditions de la prochaine naissance. Je n’ai pas l’humilité d’avoir besoin de l’acquiescement d’autrui pour m’intéresser à ce que je fais et lui accorder une valeur. Le contraire me semblerait d’une totale absurdité. La représentation est un moment formidable si elle est vécue comme un lâcher prise de toutes les contraintes qui l’ont précédée, mais elle n'importe pas plus qu'un autre échelon de la création, dès lors que l’ont est habité d’un projet et non de la préoccupation du seul événement qui va se produire. A son propos, mon équipe et moi parlions l’an dernier, de « formalité ».

Que l’on soit concepteur ou uniquement acteur, il s’agit de conserver en soi toutes les périodes de la gestation pour que leur empilement fasse pression jusqu’à expulser le fruit des efforts qui les ont traversées. En aucun cas, dans mon optique, il ne faut donc se mettre en quête de « refaire ». Quoi de plus simple alors, que de ne pas avoir fait du tout ? De la même manière qu’une expédition se prépare méticuleusement mais ne se répète pas autrement qu’en la simulant, l’aventure en terre « public » réclame d’avoir tout compris du parcours, mais rejette l’idée de recopier ses croquis en guise de voyage. La formalité s’avère donc passionnante, si elle vient s’ajouter au long périple qui en réalité forme le corps de l’animal depuis sa conception. Vu de cette façon, comme une étape supplémentaire de sa croissance, on en vient à nouveau à rêver la forme de la créature, se demandant bien si ce jour là, une fois « face à tout le monde », c’est une troisième tête qui lui poussera alors ou bien un énième orteil à la patte arrière droite. L’essentiel est que la poésie, qui est sa pitance, ne vienne pas à manquer pour que, des excroissances de son épiderme jaillissent en direct, comme en laboratoire, de ces petites créatures naines dont seul, entre mes quatre murs, je m’efforce de contenir la prolifération, autant que sur le Web, je tente de les disséminer.

Journal des Parques J-23

Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation
Ape Escape - Rattrapez les singes échappés sur PlayStation
PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 3

Comme dans les jeux vidéos : changement de niveau  (cling !)

La définition même du jeu de plates-formes dans son principe, selon Wikipédia dirait : « l'accent est mis sur l'habileté du joueur à contrôler le déplacement de son avatar ». Mes avatars dirais-je en l’occurrence et j’exprimerai la synthèse de mon projet par une sentence du type :

En construisant les parois d’une piste de bobsleigh, j’ai envie d’ordonner l’aléatoire.

Comprendrez-vous cette phrase ?

Elle résume ma démarche à mes yeux. Une gouttière glissante, unique et bâtie pour l’occasion, épousant le relief du terrain et dans laquelle tout peut s’engouffrer et prendre de la vitesse au rythme effréné et chaotique des vibrations des corps projetés à l’intérieur.

C’est ma définition la plus actuelle de la scène que j’ai envie de voir exister.

Un charivari cosmique, aux lois physiques bien pensées néanmoins,  au sein duquel, aller à la pêche aux images et aux sons, suffit à construire l’histoire.

Question d’ondes et de vibrations donc ; position essorage. C’est le moment que je préfère dans le programme de ma machine à laver. Le son s’intensifie, devient strident comme pour prévenir que c’est en train de se faire, que nous passons à la vitesse supersonique. Le robot ménager, bien tranquille jusqu’alors, comme un bon vieux chien faisant sa besogne de gardien, aboyant mollement d’une voix rauque au passage des inconnus, presque pour la forme, se mue soudain en une furie, tous crocs dehors. La machine se meut toute seule ; elle danse, valse sur le sol de la cuisine, fait trembler les murs et les canalisations de l’immeuble qui répercutent l’opération dans les étages avoisinants. Le chaos dans une boîte de conserve. Il y a là quelque chose devenu rare, comme le son de certains amplis ; quelque chose de rugueux et d’encore primitif issu de la technologie qui me plaît bien. J’ai eu la chance quand je vivais à la campagne, de voir une de ces machines en bout de course, devenir lors de cette fameuse phase d’ultime essorage, soudainement possédée du démon.

Le petit lave-linge, comme doué tout à coup d’une personnalité, s’est extirpé de sa loge entre frigo et évier et s’est mis à venir vers moi qui me tenais près de la porte, toutes tôles dehors. Ce fut le cas de le dire, puisque, avant de rendre l’âme dont il était alors - nul n’en aurait douté - réellement doté, son organe de béton servant de contrepoids, brisa son ancrage dans la tempête et vint enfoncer de l’intérieur la paroi latérale de la bête. C’était fini. Dans un fracas terrible, elle venait de mourir sous mes yeux, le flanc transpercé par la tranche d’un monstrueux cylindre qui déformait désormais son corps, dont l’émail avait craqué sous la pression violente à l’endroit de l’impact.

Exploit poétique du quotidien. Vie, dégradation, mort et renaissance de notre environnement ; la vie moderne reste criblée d’événements romantiques quoi qu’on en dise. Il faut faire théâtre de tout pour s’en apercevoir et surtout, oh grand jamais, ne pas s’échiner à vouloir transposer le tout de la vie au théâtre. Seigneur des arts, si vous existez, épargnez-nous les narrations creuses pour ne favoriser que l’irruption événementielle. Ainsi soit-je, comme dirait Mylène Farmer.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 22 avril : L'ATTRACTION PASSIONNÉE

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textes : libres associations, tentatives d’harmonies, attirances instinctives, essais 

Tiens, te revoilà ! De nos neurones à nos peaux, il n’y a qu’un pas. C’est comme dans le métro parfois. Tu crois qu’on peut faire l’amour avec un peu d’art et juste ce frisson là ?

L’expression attraction passionnée est directement empruntée à un concept de Charles Fourrier, qui voudrait que les êtres s’attirent mutuellement selon des lois identiques à celles de la physique des corps. Je vous laisse fouiller plus avant si vous souhaitez en savoir davantage. Ce qui m’intéresse en la matière est l’idée qu’une cohérence, une harmonie au sens musical, avec toute la variabilité d’interprétations que cela comporte, peut surgir du mouvement naturel des choses et des individus. Il n’est pas nécessaire de le contrarier par une construction contraignante et figée pour que naisse une œuvre et donc, l’identité d’autre chose à partir « d’ingrédients connus ». Ce n’est évidemment pas une idée nouvelle d’appliquer le mouvement aléatoire à la création. Je n’ai pas la prétention de damer à nouveau la route des arts contemporains de ma modeste foulée. Je souhaite simplement expérimenter la chose avec les guidages que je propose et qu’il faut voir comme des aimants de toutes tailles, mis en présence pour créer diverses interactions électromagnétiques. On pourrait aussi voir plus simplement mon dispositif comme celui des autos tamponneuses, en contact permanent avec un ciel de grillage parcouru d’électricité leurs fournissant l’énergie nécessaire pour que le jeu s’anime ; l’impulsion de chaque véhicule étant donnée par les conducteurs individuels, selon leurs envies, pulsions et réactions.

Ma confiance en autrui, au sens où on l’entend couramment, est pourtant totalement dissoute depuis plusieurs années. Je dis « pourtant » car on pourrait s’attendre à ce qu’un tel jeu « de massacre » requiert pour s’y lancer, le sentiment d’une empathie commune. Il n’en est rien et ce n’est pas grave. On ne peut qu’être déçu si l’on a un jour projeté quoi que ce soit. Pour ma part, je tente de plus rien faire de la sorte et me satisfait pleinement du hasard advenant au coeur de mon arène. « Plus totalement le hasard, dès lors ...» serait-on tenté de me dire. Absolument si, rétorquerais-je, car l’élaboration de règles ne contrecarre en rien le surgissement de l’imprévisible ; parlerait-on sans cela de « jeux de hasard » ? Le titre du célèbre poème de Mallarmé,  Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, est là pour nous le rappeler.

Ce hasard souhaité, il est bien souvent confondu par les comédien/nes en quête d’improvisation avec son exact opposé, leur propre volonté d’inventer. Mon projet n’est en rien, disons-le clairement, un champ d’expérimentation livré, offert généreusement - et au nom de quelle réalité crédible le serait-il -  à la pure fantaisie narcissique des individus amoureux de leur plaisir. Rien à foutre, dirais-je, du plaisir d’autrui. Pas d’avantage que du mien. Il y a fort longtemps que je ne suis plus là pour jouir. Je viens ici pour « voir ».

Comme je l’ai exprimé dans le post précédent, mon équipe et moi serons en visite chez « les autres » et non tout à fait l’inverse. Nos véhicules sont les sciences des mots et des corps, pas la plate confiance qui ferait les liens. Foutaise, mensonge éhonté du rapport humain. La seule confiance qui puisse avoir du sens serait celle dans sa propre capacité à ne pas vouloir détruire. Autant dire que, de mon point de vue, nous sommes les un/es et les autres, loin du compte. Mieux vaut mettre sa confiance dans l’aléatoire fantastique de l’attraction passionnée que dans la fausse rigueur du lien. La peur de soi, contrepoids plombé de notre humanité, habite les corps et les êtres. Comme dans le cas de l’insoupçonnée, jusqu’à la catastrophe, roue de ciment de mon gentil lave-linge, la force cinétique de la peur de ce que nous sommes, entraîne à vive allure nos actes et nos pensées. Il n’y a que peu à y faire, sinon s’en rendre compte. L’art est une petite chose, le jour où le wagon, sous la force centrifuge, se détache du manège. La terreur a son poids. Lavage, rinçage, assouplissant, essorage… la métaphore facile et amusante peut ainsi se poursuivre de cycle en cycle pour figurer l’anecdote de nos vies ronronnantes. C’est un peu le métro, boulot, dodo de nos apparences, luttant contre l’usure et la grisaille, toujours remises à neuf. Un beau sourire en guise d’affiche ; le spectacle peut commencer ! « Ça va ? - Ça va ! - Moyen … Super ... Pas terrible … Et toi ? »  Tout est dit en quelque mots et ça suffit pour donner le change au jour le jour. On a été sincère ; on a livré notre sentiment d’aujourd’hui comme un horoscope ; et la vie, c’est quand même génial, non ?

Pardon si je me fiche pas mal de ce que vous verrez ; de ce qu’il adviendra ou pas sur scène. M’adonner à la préparation de ces Parques, en écrire le journal, c’est pour moi comme vivre une vie entière et en apprivoiser la mort. C’est même expérimenter la mort psychique, tant une idée est morte à la suivante ; tant chaque journée est tellement une journée entière sans sacrifice à la banalité ordinaire. C’est à la fois difficile et irrévocable. Difficile parce qu’irrévocable. Jamais je n’ai senti à ce point le poids des heures passées - leur densité devrais-je dire - qui venant s’écraser au sol comme on voit éclater les gouttes d’eau filmées au ralenti, dans le son assourdissant d’un grondement post-synchronisé.

Difficile mais non douloureux. La différence est de taille. Pas de souffrance à arpenter la roche, le pic que je me suis fixé comme objectif. Mes muscles sont-ils davantage d’attaque qu’à l’ordinaire ? Ma tonicité mentale soutient-elle mieux ma volonté ? Bien au contraire. Je ne dispose plus des forces de résistance dont j’ai pu trouver les ressources en moi par le passé.

Toute la réponse est là. Je n’ai plus cette résistance car elle ne m'est plus autant nécessaire. Tout simplement parce que résister aux résistances des autres, à la négation, à la mise en cause de mes forces par « l’extérieur » ne m’est plus d’aucune importance. Je lutte mais ne me bats plus. J’ai cessé de vouloir convaincre par abandon de mon propre besoin d’y croire. Je constate qu’incroyablement, on sort vainqueur soudainement de ces luttes qui ont paru interminables, accaparant l’espace de toute une vie. Une de ces nombreuses morts irrémédiables que j’évoquais. On pousse à n’en plus finir et puis d’un coup d’un seul, un jour ça passe et on n’y pense déjà presque plus. Des parts de soi se désintègrent et c’est allégé, modifié, qu'on pose à nouveau le regard sur son existence au monde. Cela ne signifie en rien accepter mollement d’être, en laissant tout advenir béatement dans les instants de sa vie. Au contraire, plus rien ne passe sans un rigoureux contrôle douanier, seulement, il se fait tout seul ; sans effort. Peut-être faut-il toutes ces années pour faire confiance à son instinct en dépit des hésitations et de fragilisations au contact de son entourage. Je ne connais de bon conseil que celui d’être soi et de ne rien croire devoir à personne. Beaucoup de bêtises moralistes dérivant de la psychanalyse nous ont vendu l’amour comme un combat contre soi-même, comme un travail d’acceptation de l’autre. Ce fameux autre dont je n’ai cure que s'il s’amuse avec moi. Je ne sais ni qui il est, ni ce qu’il veut et n’aurai jamais aucun moyen de remédier à l’obscurité de ces multiples zones. Existent-elles seulement ? L’amour paisible est sans importance ; c’est ce qui fait sa force. Il viendra, s’appesantira ou s’en ira ; il n’est pas de moyen de le contraindre à habiter nos cœurs. Je ne parle pas de celui qu’on reçoit, totalement indépendant de ses sentiments réels. Achète-t-on l’amour d’autrui en négociant à la baisse son identité véritable ? Se renie-t-on pour préserver un équilibre apparent, camouflant la terrible misère des contrats sous contraintes ? Non, je parle de l’amour que l’on est capable de ressentir en soi, pour soi, l’univers et le simple effet d’en être. L’attraction est belle du simple fait momentané de la mise en présence, même si c’est pour en définitif mener à l’affrontement, la collision parfois inévitable. A chacun/e de choisir d'aimer ce qui advient pour le meilleur, plus rarement pour le pire si on écoutait fondamentalement sa nature. Partager, c’est ne pas interrompre par une rupture, un artifice, le tournoiement des effets du réel. Nul besoin de la laideur du volontarisme pour l’animer ou en mesurer les impacts. La gloire se nourrit de la paix et de la distance adéquate établie entre toute chose.

 (à suivre ... )