Journal des Parques J-6

Hôtel Paradoxe
Hôtel Paradoxe

Détente au cœur de mon rythme effréné, parenthèse enchanteresse, incursion d’un peu de soleil de minuit dans ma nuit noire, résolument jamais glauque, mais travailleuse comme celle d’un mineur de fond noctambule, je prends avec bonheur la résolution de répondre positivement au pneumatique reçu le matin même, m’informant de l’invitation qui m’est faite de séjourner pour un soir à l’Hôtel Paradoxe. Any Tingay et Anne Dreyfus, en quête elles aussi d’un air neuf, décideront de m’accompagner et d’être du voyage. En quelques heures à peine, nous arrivons en vue de la résidence située sur les hauteurs de radio Libertaire, dont les pics déchirés s’affrontent dans le paysage bouleversé du désordre anarchique, sous un ciel de tourmente rouge et noir.

89.4, les coordonnées transmises par l’opératrice étaient exactes. Le bâtiment se dessine dans toute l’ampleur de son équilibre improbable, planté par le faîte dans le sol rocheux. Nous entrerons par les caves au sortir desquelles les couloirs d’un abri construit durant l’apocalypse cyberpunk par les réplicants et abandonné depuis, nous mènera à l’accueil. Ainsi arriverons nous rapidement à destination, grâce au plan tridimensionnel reçu dans nos boîtes mails, aussitôt nos réservations confirmées et que nous suivons scrupuleusement pas à pas, craignant de nous égarer dans le dédale organique qui nous entoure. Il s’avère en effet, que l’hôtel vit. Ses hauts murs ne sont pas de pierre, mais bien constitués de peaux, de chairs, d’os et de sang. Progressant, nous le sentons palpiter autour de nous, percevant sans doute notre présence dans ses entrailles. L’emballement et la puissance du rythme de son pouls à nos oreilles et sous nos pas, nous confirment aller dans la bonne direction et que nous approchons du cœur.

Après avoir grimpé quelques escaliers montants puis descendants et remontant à nouveau, nous arrivons enfin au seuil de l’impressionnante bâtisse, rendue désormais célèbre pour le déroulement particulier du temps qui s’écoule entre ses murs et dont l’étude n’a de cesse de dérouter les observateurs scientifiques. Parfois à rebours ou prises d’une accélération folle soudainement calmée par un retour à la normale, les minutes paradoxales s’égrènent sans souci du sens commun attribué d’ordinaire à leur nature obéissante. Bref passage à la réception pour récupérer les clefs de nos chambres, accueillis par une réceptionniste portant le nom d’une aube à la Murnau, tourmentée par le retentissement des coups de feu du casse du siècle, mais finalement paisible, Aurore Laloy nous invite à délasser nos jambes, éprouvées par notre voyage rapide, vif et intense, à dos d’Hydre, d’éléphant et de cow-boy gardien de vache à lait, dépêchés à notre attention et dont nous avons dû incessamment compresser les flancs pour qu’ils avancent. Suivant son conseil, nous nous rendons à cette intention dans le vaste parc privé de l’Hôtel Paradoxe, non sans avoir rendu son salut comme il se doit, au personnel affable et impeccablement distingué, réuni dans le hall, suivant un protocole très strict s’appliquant à l’arrivée de nouveaux visiteurs. François, concierge au gros trousseau, Orfo, veilleur de nuit dont nous apprendrons qu’il rôde la nuit, hagard dans les étages, mais qu’il ne faut pas s’en effrayer, Arnaud, docteur des urgences sonores en faction, au cas où ; Équinoxe, barmaid perchée au zénith de l'équateur terrestre, Mailyss, la standardiste, nous réservent un accueil qui n’est pas sans rappeler celui que nous avions reçu lors de notre lointain voyage diplomatique, maintes fois reconduit depuis, chez les Transsexuels de Transylvanie. Plus tard, nous croiserons dans l’entrebâillement d’une porte, la silhouette furtive d’Automne poussant son chariot de bois et de cordes, vraie femme de chambre et fausse québécoise, venant de changer les draps de nos lits pour la nuit qui s’annonce. Mais loin de nous coucher, nous découvrons, camouflées par les bosquets à la française ornant l’extrême sud du parc, les ruines d’un vieux manège à la statuaire hétéroclite, semblant pourtant encore fonctionner. Un moment stoppés dans notre marche et interloqués, Any se décide à faire un pas décisif vers l’étrange carrousel et déclanche alors, comme si elle avait coupé le rayon de quelque système photoélectrique caché, la mise en mouvement rotatif des figures de bois transpercées de leurs axes. Les lumières déjà allumées à notre arrivée, se mettent à clignoter ; le son hasardeux d’une musique venue d’une région de l’espace ambigu occupé par les Killer Clowns, se lance jusqu’à trouver la stabilité de son équilibre. Aurore, apparue comme le chat d’Alice sur le dos d’un cheval d’ébène nous fait signe de la rejoindre. Un instant hésitant/es, nous nous exécutons, Anne, Any et moi et enfourchons nos montures sans difficulté, bien qu’elle soient déjà rapidement parvenues à une vitesse respectable. Montant et descendant au rythme des animaux fantasmagoriques qui les portent, le staff de l’hôtel au complet est là, invisible jusqu’alors à nos yeux, tant que nos pieds étaient restés en contact avec le sol. Bientôt, tels des centaures, ils se fondront en leurs destriers magiques pour ne faire plus qu’un avec eux. Clyde en virée, venu sans Bonnie, mais portant sur ses épaules, Médée lavée provisoirement du sang de sa progéniture, surgissent soudain du plancher mobile, tandis qu’un oiselet au chant de basse profonde, du nom d’Emilien, scande avec gravité qu’on a voulu l’attraper. Le manège tourne alors sans qu’il ne soit plus possible d’en entraver la course. Les chambres parfaitement mises en ordre ne l’étaient que pour le décor. Nous comprenons, pris/es d’une légère transe agréable comme une brise, que c’est avec, entre les jambes, ces créatures, que nous passeront la nuit. Avant d’être absorbé totalement par la succion du vortex de ce monde attractif, je me souviens que je suis venu, muni par hasard d’un petit enregistreur de poche dont je sens la pression sur ma cuisse. Discrètement, à l’insu des êtres qui m’entourent, j’actionne délicatement le bouton Rec, dont le volume cubique est sensible à mon doigt au travers de l’étoffe de mon pantalon. Nul n’en saura rien. En voici rapportées, comme témoignage attestant de la véracité de notre étrange aventure, la trace volatile de ces images sonores. Écoutez.

Hôtel Paradoxe - Réservations

Préface dans ta face

David Noir - Elephant_pétrifié

 

David Noir - Eléphant_pétrifié
David Noir - Eléphant_pétrifié

À chacun son chemin. Le mien est celui de la brisure poétique et de la confusion volontaire - des arts, des genres, des sens, des sexes, des lieux de l’esprit et du corps et bien sûr, des sentiments. Que m’importe que vous ayez mes œuvres chez vous si j’oublie qu’elles sont importantes pour moi. La réponse est dans le corps ; le chemin est vers le corps. De l’amour à plus soif ; le plus gros des réseaux. L’ignorance, la peur, les denrées les plus répandues chez les hommes et les femmes ; du coup, on appelle ça la norme. La norme - les individus qui s’en revendiquent par éradication d’une singularité affichée qui leur serait propre - résulte du peu d’ambition personnelle à explorer l’humain. Nous même, soi-même ; tout autre que le pouvoir d’une image mentale prétendument commune. Pour éclater le pouvoir jusque dans sa structure osseuse, il suffit de témoigner par millions de nos singularités spécifiques à visage découvert. Un outing de la pensée. Mais le voulons-nous ? Qui le veut ? Le rôle d’un état, qu’est-ce donc : encaisser et protéger. Nous payons pour qu’une entité à tête flexible, mouvante et remplaçable crée, favorise une image générique du normal ; de ce qui doit arriver, de ce qui doit se faire et dans quelles limites. Ce qui parait souhaitable pour permettre bien être et développement de soi - interdiction du meurtre, assurance d’un toit protecteur et d’une nutrition équilibrée – et au-delà, infrastructures sociales et culturelles au sens large. Le minimum n’est souvent qu’en partie fourni. L’essentiel manque à beaucoup, passe encore, soyons philosophes. Ce qui ne peut se tolérer en revanche, c’est le diktat raisonneur, la morale paternaliste et en toute extrémité, le jugement artistique. Que répondre à l’état culture qui s’arroge le pouvoir pédagogique d’amener en une progression savamment calculée, le bourrin consommateur à sa part d’art singulier ? Tout simplement que lui, Etat, n’a rien à faire en ces lieux. Que le pouvoir des arts appartient à ceux qui le font, ce qui finalement pourrait revenir à tout un chacun s’il s’en donnait la peine. Sous prétexte de représentativité, la direction des lieux culturels s’est confondue pour le directeur ou la directrice de structure, avec le choix de sa propre décoration d’intérieur en terme de programmation. Pourtant, on ne leur demande pas d’aimer, mais de distribuer un ticket pour le paradis confortable des lieux d’exploitation nationale à qui en fait la demande. C’est comme bouffer. Tout le monde peut y avoir droit au nom du pot mis en commun par le prélèvement de la dîme. Du moins, ça devrait être ainsi. Au Privé d’orienter ses choix, à l’Etat de faire du « tout venant ». Ca n’irait pas plus mal. On viendrait montrer son spectacle, ses tableaux ou autres créations, simplement parce qu’elles existent. Et dieu sait qu’il y aurait des merdes. Mais des merdes à portée de main, des merdes libres et sans entraves, juste permises de s’exposer par la réservation d’un jour, d’une date ou d’une série de dates sur un planning administratif de réservations. Simplement pour brouiller les cartes, simplement pour que chacun y mette sont grain de sel, simplement pour retirer du pouvoir à qui n’a pas de raison d’en avoir. Pas de business, de l’exposition. Pas pire qu’autre chose. Peut-être une petite cotisation ; une participation modeste, juste pour dire, comme on dédommage un logiciel libre sur internet. Pour le reste, les théâtres seraient comme des hôtels, ce qu’ils ont vocation à être, des lieux de repos, où l’on souffle un peu. Des lieux d’hébergements momentanés pour se couper du monde courant. Et des hôtels, il y en a des pourris et des luxueux. Certains que la plus part d’entre nous ne pourront jamais se payer. Mais des pourris, pas trop chers, il y en aura toujours avec des chambres de libres. Un hôtel, ça ne dépend pas d’une tutelle qui ignore le désir du client en question, au profit de celui du tôlier ou de la couleur du papier peint de la cage d’escalier. Car le rôle de telles structures c’est de maintenir, d’encourager le désir. Mais de ce côté-là, bernique. Pour avoir du désir, il faut du sexe quelque part. Mais de sexualité, les tutelles s’enorgueillissent d’en être dépourvues. Tous les choix se disent justifiés, raisonnés et surtout pas impulsifs et humides comme une excitation. Experts, mais en quoi exactement? Haut spécialistes du camouflage de bandaison et du mouillage spontané, l’expert et l’experte sont les fibres textiles d’un slip menteur, absorbant les volumes et les humeurs ; une gaine moulant rigidement les déformations des corps en un unique carcan. Oui, les commissions d’experts sont des slips d’antan, tue l’amour et anti moule sexe. L’incarnation du sérieux en guise de paravent pour préserver sa place. Des champignons voraces qui ont inventés le service aux auteurs, des mycoses du flux subventionné qui prolifèrent à son contact. L’institution est la plus part du temps une maladie virale à de rares exceptions près où certains humains se trouvent là par hasard. Quelques Langlois, quelques fous, quelques crados. Mais pour les fonctionnaires bien mis et au fait des arts, entre aussi dans la composition, les fameux « coups de cœur » à défaut de coup de cul. Il serait malhabile et naïf de se déclarer totalement impartial. Savoir montrer sa légère faille qui fait de soi un humain est la nouvelle botte secrète à la mode depuis la fin du gaullisme. Les hommes et les femmes ont changé, n’est-ce pas ? Mais sous ces impeccables exemples de droiture et d’humanités si abordables, on découvre parfois d’imposants castrats bien repus, d’immenses eunuques à la moue boudeuse insatisfaite à force de faire bombance. Reste à se faire invité à leur table. Heureusement quand on n’a pas grand-chose à dire en terme de création, il reste du temps pour s’ouvrir des portes. On appelle ça creuser son sillon, en art y compris, quand on n’est pas capable de variété. Enfin nous y voilà ; le panier garni, le palais gâté, le palais …