SCRAP – Rouge, baisée

David Noir - Scrap - tablette chewing-gum

Rouge, baisée.
Rose bonbon, radis noir, blue touffe et ready made,
L’émeute de chattes grises agrippe à toi ses poils, comme un velcro usé.
Les pussy sont carmin griotte, les autres, Judas Nana rosé,
Moscou rit sous sa cape élimée.
Femme, Homme produits de société. Quel intérêt d’y souscrire ?
Y a-t-il encore des parties géniales et génitales à jouer,
Pour que, dans une bouchée pleine, sauvagement happée, on puisse, amis mots, se causer ?

SCRAP Diary – 04 / L’Amour Capital : richesse et misère des affects

David Noir_carte_SCRAP06
- Carte SCRAP N°6 - David Noir -

Je n’ai jamais pu survivre dans un couple avec une personne m’aimant de tout son amour. Il lui aurait fallu en garder bien davantage pour elle. Je n’ai jamais désiré qu’un pacte, aussi doux soit-il, me conduise à épouser le dogme d’un tel amour. Aussi n’ai-je pu que m’en tenir à de multiples distances toutes plus respectueuses les unes que les autres. Parce qu’autre chose m’appelait et me disait de ne pas porter tout ça ; de ne pas m’en charger et me laisser indolemment m’évanouir sous son poids. Parce que l’amour est aussi toujours l’affaire de quelqu’un d’autre que de soi-même. Parce qu’il n’existe nulle part d’endroit où vivre la même chose au même instant en commun. C’est sans doute aussi pour cela que j’ai tellement aimé de gens qui ne s’intéressaient pas à moi. Pour fuir ça. Pourtant, j’aime moi aussi et ressens ce que cela veut dire.

Aucune amertume dans mes propos. Bien au contraire, la joie d’apprendre un peu plus chaque jour à ce sujet. Quelle distance mettre entre l’amour et son propre travail pour ne pas se sentir sous pression au point de s’endormir sans plus voir le quotidien habillé de son regard à soi, au point de s’en faire péter les veines du derrière comme celles de l’œil ? Qui donc peut comprendre ça ? Pas ceux/celles qui encensent l’aveuglant « je t’aime » plutôt que la lucidité. La femme amoureuse ? Peu probable. L’homme méchant ? Mieux vaut les prochaines fois, l’éviter. Et c’est ainsi jusqu’en politique, où la passion de l’aveuglement, le désir de toujours nier son propre réel l’emporte sur l’écoute de soi. Mais peu importe ce qu’il adviendra de nous, s’il existe toujours quelque part des places où l’excitation de proférer n’importe quoi sur ce qu’on n’a pas vécu, est évincée au profit d’un sentiment créatif assez honnête pour fouiller le bas côté des sentiers battus.

J’aimerais que SCRAP, projet sans forme et peu disposé à en avoir, accueille un de ces petits endroits microfissurés où l’amour ne se prétend plus aussi pur, en se mélangeant à la liberté d’être et de penser, plutôt qu’uniquement se proposer de ressentir. L’émotion sans la réflexion, qu’est-ce donc ? Une plénitude à moindre coût si l’on se contente de vouloir situer son ancrage dans l’immédiateté de ce qui advient. Je peux pleurer sans honte ni réserve devant le plus bête des scripts télévisuels ou cinématographiques un peu efficace. Qu’est-ce que cela prouve ? Que la situation m’a ému ? Que j’y adhère ? Rien de tout cela, car ce serait oublier que l’émotion larmoyante n’a rien de commun avec celle qui provoque le rire. Mes larmes ne sont que des automatismes aussi ordinaires que celles abondamment obtenus par des accords mineurs bien sentis plaqués à bon escient sur une guitare ou un piano. Les larmes de tristesse d’un public ne font bien souvent que secouer leur préalable mélancolie de spasmes, tandis que le rire esclaffé provient tout entier de la stupeur, de l’audace sidérante, de la blague outrancière et choquante, de l’étonnement. Un tel phénomène est bien plus rare et rire, y compris et surtout, devant les démarches les plus heurtantes au yeux des révérencieux de l’amour, m’impressionne et me stimule bien plus que la foi compassée envers ce sentiment tout puissant. En tous cas, je le rêve ainsi ; y compris à l’acmé des plus véhémentes douleurs alimentées par les crises. Lutter contre ce banal et mensonger a priori de l’amour comme étant infailliblement « bon », me fait progresser et grandir. Car, à l’opposé de ce qui semble être dit, nous croulons sous l’Amour. Il se pavane à tous les coins de regard, bien plus « Big Brother » que n’importe quel système informatique de surveillance. Tant que l’on cultivera en soi une seule zone de non droit inattaquable, un seul de ces tabous incroyablement difficile à remettre en cause à force de confusion complaisamment entretenue, il ne sera pas difficile de nous mener par le bout du nez au nom de supposées grandes causes. Et quelle cause plus grande que l’Amour universel lui-même ? Pas directement lui bien évidemment - car combien de forme l’attachement peut-il prendre ? - mais l’image romantique mystique perpétuellement surévaluée qu’on se plait à donner de lui. Nous la portons pourtant comme un fardeau qui ruine nos vies. C’est bien lui le vrai Dow Jones, le mètre étalon du capital, indice référentiel indiscutable de tout ce qui se fait sur l’échelle qui va du bien au mal. Si tout était si simple entre nous et qu’il suffise à chacun/e de quêter et d’obtenir d’autrui ce bon sentiment pour se sentir comblé, je crois que ça ce saurait.

Justement, ça se sait, mais nous n’aimons pas tellement le savoir. Si nous souhaitons si avidement valoriser cette « vertu », c’est peut-être simplement parce que nous pensons si maladivement souffrir de son absence alors que nous ne souffrons que de l’Absence. Absence de tout, de richesse, de réponses à nos caprices, d’impuissance à s’évader des sentiments coupables …. Pas facile de vivre une vie de pauvre, démuni à l’infini de toute certitude. Une seul chose nous obsède dès lors : en trouver des éléments, quelque part, des preuves arrachées de force à la réalité par bribes, n’importe où et particulièrement chez les autres. Approbation, reconnaissance, applaudissements, témoignages de jouissances, sourires ravis … tout ceci nous fait un bien fou. Cet amour qu’encore et toujours, partout on nous vante, on nous chante, on nous filme, on nous représente de façon plus ou moins subtile, est donc bien la panacée, le soulagement à tous nos maux, le remède à notre existence d’errance et de difficultés.

Pourtant à mon sens, le jour où nous apprécierons le réel autrement qu’à l’aune de ce sentiment pur et attrayant comme l’or, les pensées racistes, fascistes, jalouses, propriétaires, totalitaires, homophobes et j’en passe, se frayeront moins aisément un passage vers nos cœurs pétris d’ambivalence. L’amour de l’Amour fait la part belle aux monstres tyranniques, qui naissent spontanément en sa périphérie par simple comparaison différentielle, tant le Mauvais ne peut se tenir debout sans le Bon. Non, un amour bénéfique, scrupuleusement dosé ne dit pas « moi, moi, moi ! » ; ne dit pas « vis pour moi ; sauve-moi, sauve-moi, sauve-moi … de ma propre errance ». Nous savons toutes et tous qu’il en existe d’autres versions, non moins passionnées, mais au moins aussi passionnantes. Est-ce le cul pour le cul, est-ce un savant jeu de rôles, est-ce une composition aimable de nos tempérament comme le suggère au fond, un Marivaux malicieux et peu dupe, souvent visionnaire et sage ? Est-ce au contraire d’autres systèmes que le trop éprouvé duo ? La polygamie, la polyandrie, la solitude, l’amitié amoureuse ? Est-ce le mariage utopique des membres d’une communauté toute entière ? Les alternatives pourraient être légion. Mais non, valeur sûre, mille fois décriée, mais faute de mieux … il y a le couple autoproclamé dieu de l’amour fidèle.

Ma mère m’a détruit par amour, mon père par égoïsme. Ce fut durant ma petite enfance, je ne me suis pas méfié. Ce n’est pas de leur faute, puisque rien n’est jamais la faute de personne. Peu importe aujourd’hui. La seule valeur que j’ai retenu de toute cette comédie dramatique du couple uni, c’est que, tant qu’à « se donner en spectacle » - car il s’agit bien de cela ; se donner, mais dans quelle mesure et jusqu’où peut-on se donner ou se reprendre à l’autre lorsqu’il est réduit à l’état passif de spectateur ? – il faudrait alors que le spectacle d’une telle fusion de l’atome explose en plein vol et ouvre une brèche sur autre chose, par où la lumière et l’air pourraient surgir. Aussi, un spectacle n’a-t-il de sens pour moi que s’il se permet de tricoter ensemble ces deux notions, amour et liberté, entre leur deux pôles, afin que soient émis par la réaction chimique de ce rapprochement explosif, un peu de lucidité et quelques grammes d’oxygène. Il faudrait un jour bien en convenir, les deux matériaux de base sont trop purs pour être vécus concomitamment. Il nous faut hybrider ces sentiments d’être exaltants, afin de tempérer leurs effets sans qu’ils s’en trouvent par trop éteints.

Par delà les fantasmes, veut-on vivre la vie d’un Don Juan, qui dans le réel serait un abuseur et un violeur unanimement condamné ? Qu’à cela ne tienne, car c’est bien là l’incarnation d’une liberté qui fait fi de toute barrière. Souhaite-t-on plutôt un destin de pasionaria amoureuse comme celui d’une Médée qui se donne tout entière à sa cécité amoureuse, jusqu’à détruire dans le feu de son dépit, son entourage le plus proche et le plus adoré ? Pourquoi pas, mais il faut compter sur le fait que la vie véritable ne nous la présentera que comme une criminelle infanticide dont le monde ne regardera les résultas du déchaînement des passions, qu’avec dédain et dégoût. Où sera donc alors passé, dans ces deux cas, la fascination pour le sentiment pur que nous choyons tant ? C’est cette même adulation totalement onirique qui mène en réalité, à la destruction et je le répète, dans notre vie la plus concrète et donc sociale et politique, à l’admiration la plus stupide des positionnements apparemment « forts ». Quelque part, je le crois, comme pour toute divinité inaccessible à nos bras trop courts, l’adulation de l’Amour est le germe de la violence qui nous sépare les uns des autres. Une telle posture est aussi le ferment de l’hypocrisie qui nous pourrit de l’intérieur, résultant de si mal assumer notre échec commun et cuisant, notre paresse active à ne pas être nous-même.

Nous ne pouvons vivre nos vies au cœur de la fiction rêvée et la poésie profonde de notre espèce reste le point ultime et unique de cette promiscuité entretenue par le désir d’être un/e autre. C’est en son centre, à mes yeux, qu’il faut effectivement constamment se replacer pour que le réel nous apparaisse plus lucidement à chaque heure qui s’écoule. La vie vécue n’en sera qu’un compromis hybride, une version combinant le bonheur d’être pour soi et le bien-être de partager les chemins de celles et ceux qu’on admire, qu’on aime, qu’on apprécie. Contre toute lâcheté, contre tout mensonge, contre tout totalitarisme, fut-il de l’amour lui-même, il n’y a rien d’autre à vivre que d’arpenter ce chemin médian et peut-être médiocre, mais qui reste toujours à comprendre.

L’amour est semblable à un minerai enrichi. À l’état pur, il détruit l’être profond et la vie elle-même. Alors, non, la liberté qui nous fait le tenir à distance n’est pas l’égoïsme ou la peur, bien au contraire. Oui, il faut la cultiver sous cette forme par-dessus tout ou, dirais-je, presque par-dessus tout. Pas au-dessus de l’intelligence, qui reste la valeur suprême des humains, mais juste un degré en dessous. Le plateau, la scène publique devrait toujours être l’endroit de l’expression libre, qu’il faudrait mieux distinguer de l’endroit de la propagande politique ou sociale qui porte en son sein les pires chimères et n’offre aucune latitude de penser par soi-même. La scène est par essence carcérale. Quel meilleur endroit que ses quatre murs et ses frontières symboliques pour expérimenter la vie in vitro, plutôt que de (se) raconter des histoires qui font plaisir aux dormeurs ? Il ne s’agit pas de s’indigner par soubresauts jusqu’à en faire une mode, mais d’entretenir et déblayer sans cesse la voie du questionnement, sans répondre innocemment avec délices aux appels de ses envies et s’y vautrer comme si notre confort avait valeur suprême. Il existe un monde et nous en sommes responsable. C’est certainement très bien de changer son automobile au diesel pour un véhicule plus respectueux de l’environnement. Ce serait tout aussi bien et nécessaire, d’interroger avec régularité, nos grandes mythologies fondatrices pour en comprendre leurs sens manipulateurs et possiblement cachés, plutôt que de penser l’humain au prorata des valeurs de Walt Disney. La simplification à outrance et le rejet de la « prise de tête » font la part belle à l’imbécillité de nos comportements. Si on ajoute par-dessus ça, la vanité de vouloir exister avec importance, valorisée comme le vrai plus par la hiérarchie sociale, nous obtenons le grand vacarme duquel surgit perpétuellement notre longue plainte de ne jamais parvenir à nous en extraire. Affinons donc rapports et regards, écrits et relations, dussions-nous ne pas savoir où nous en sommes, si ce n’est par l’infra-résonance d’une vibration intime qui nous dirait muettement : « ça pourrait bien être aussi par là, dans ce petit coin de sentiment là sans importance, qu’il faut jeter les yeux. Va donc voir. »

SCRAP

Scrap - Création 2014 -David Noir

«Sagacité accidentelle» et Beauté du Hasard

Les efforts de conception trouvent avantage à s’allier vertueusement aux aléas du vivant. Bien que la vanité humaine puisse en être blessée, il est commun de s’apercevoir que les fruits de la pensée volontariste ne surpassent pas forcément l’aléatoire survenant dans un contexte préparé à l’accueillir.

La Nature a horreur du vide. Les Hommes aussi. Toute cavité sera comblée.

Le projet SCRAP dessine des chemins de traverse entre cette vérité tendancieuse et le concept du "féminin" qui par delà les femmes, censées en être l'archétype, concerne toute forme de vie, d'organe ou d'organisation semblant ne pas se suffire à elle-même et destinée à se parfaire dans la complétude d'une autre. De même, la narration aurait besoin d'une histoire, la bouteille d'un bouchon et l'enfant de parents. Ce qui est peut-être vrai dans le monde qu'on dit réel, le serait sûrement moins dans celui du hasard des mélanges et des relations improbables. Un être évolué ne se définit pas uniquement par ses organes, non ?

Quand la magie du rationalisme n'opère plus, vient sans doute le temps de changer de modèle, pour ne plus jamais en avoir.

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Journal des Parques J-14

Médée-Guenon par David Noir
Médée-Guenon par David Noir - "J' n'attends plus rien" d'après Fréhel - Paroles: Guillermin. Musique: Malleville, Cazaux 1933

Comme un cheval sur le halage, trime et tombe au cours du voyage

La première image qui me soit venue instinctivement quand je me suis mis en tête de créer sur scène le premier épisode de La Toison dort en 2007, dans un lieu de création de Montreuil fièrement nommé La Guillotine, à l’invitation de Philippe-Ahmed Braschi, fut celle d’une guenon anthropomorphique aux attitudes mélodramatiques. Carré de cheveux tirant sur l’aubergine, petite robe simple et droite, collier et breloques aux poignets, je la voyais, crispant ses mains de part et d’autre de son visage simiesque, animé d’un regard, tour à tour vif et chaviré, gravement empli de la vision prémonitoire des sombres desseins du destin auxquels elle avait tragiquement accès. Mi-Parque, mi Cassandre, elle s’appellerait Médée-Guenon, épouse infortunée d’un JaZon moderne, sorcière infanticide à la physionomie archaïque. Et pourquoi pas ? Après tout, un boulevard de créatures inattendues ne s’offrait-il pas à moi en m’attaquant à ce projet d’inspiration mythologique ? Curieusement, je pensais immédiatement à Frehel et à sa célèbre complainte, « J’n’attends plus rien » créée en 1933. Le physique de la grande interprète n’avait pourtant rien qui la rapprocha d’un singe et encore moins de moi, qui en comparaison, me serait situé davantage du côté d’Yvette Guilbert, du point de vue de l’apparence. C’était néanmoins elle, de manière incontournable, que j’avais à l’esprit, pour donner corps à ce personnage que j’imaginais très clairement entrer en scène et aller se placer au micro comme sous la lueur d’un lampadaire, en faisant résonner le pavé du bruit sec de ses talons. Je fis rapidement mes essais et bricolais une bande son à partir de l’accompagnement original, dont je fus tout aussi prestement satisfait. Étonnamment, tout roulait avec facilité, pareillement aux « r » dans la bouche de la chanteuse. De toutes les interprètes dites « réalistes », Frehel demeure celle dont la voix puissante et douloureuse accompagnant sa présence droite, les interprétations bouleversantes dénuées de maniérisme, emportent mes pensées sans coup férir, au coeur des décors qu’elle pose. Je lui emprunterai donc ses accents et sa douleur pour donner vie à mon personnage. La date de la création de la chanson que j’avais choisie, contemporaine de l’accession d’Hitler au pouvoir, contribua elle aussi, à me projeter dans l’environnement terrible, grotesque et grinçant, que je souhaitais faire naître.

« On suit son chemin tout au long des jours, un soir on butte au détour… »

Les premières paroles de la chanson, son titre bien sûr, contenaient à eux seuls les ingrédients de base qui, associés en contrepoint à l’autre facette de ma création - un Jazon, tantôt cravaté, tantôt harnaché comme un guerrier grec, personnage cynique, mâtiné d’un Sardou tirant vers le dirigeant d’entreprise aux dents longues - favoriseraient la levée d’un vent qui pousserait mon radeau de la méduse vers les rivages des combats et de la désespérance. Je voulais y débarquer un jour, lucidement, le pied ferme, ayant passé le pathos par-dessus bord lui préférant l’éloquence, au bout de – j’ignorais encore à l’époque quelle serait la durée de mon périple - deux, cinq, dix épisodes. Il y en eut neuf, qui s’étalèrent au rythme d’un par mois, créés d’affilée à la suite du premier joué à La Guillotine, dans une minuscule salle de l’Espace Jemmapes, à chaque fois transformée pour l’occasion. Le numéro 1 fut repris plusieurs fois, dont une dans le studio de la scène nationale de Dieppe.

Robe, costard cravate, nudité et déguisement guerrier, éléments constitutifs de mes incarnations dans La Toison, sont une récurrence facile à identifier chez moi, pour qui suit un peu mon travail depuis une quinzaine d’années. Traduits directement à partir de ces symboles : femme, homme, animalité et enfance, sont à l’évidence, les points cardinaux de ma cartographie intérieure. Au-delà de leur apparente simplicité généraliste, j’ai appris à comprendre que ces catégories désignaient avant tout chacune une sexualité, davantage qu’une identité qui, elle, les comprenait toutes. Le tout d’un individu équilibré, pour moi,  se compose à parts égales de ces quatre quarts. C’est la recette de mon gâteau de l’individu. Tout autre, mal dosé ou dépourvu d’un des composants, m’est assez indigeste.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

Je ne me lasse pas de contempler ces quatre mots courants, comme les clefs d’un trousseau ouvrant la porte de mon être humain. Non seulement du mien, mais de tous. Si une vient à manquer, l’être existera bien, mais son humanité l’attendra dehors. C’est ma vision. Je conçois qu’on ne la partage pas, mais jusqu’à ce que je sois témoin d’un mélange plus harmonieux ou faisant appel à d’autres composants, je reste peu intéressé par d’autres formules et dubitatifs devant les résultats. Ainsi est mon Golem. Il est à noter que ses ingrédients vont par paires. Dans ma conception, Homme et femme sont des genres ; Animalité et Enfance des états. Animal ou Enfant ne conviendraient pas, faisant référence, l’un au groupe des espèces, l’autre à une étape du développement de l’une d’elle. Comme je l’ai dit, il s’agit dans ce schéma, d’attribuer à l’individu, toutes les caractéristiques sexuelles, celles de chaque genre et celles de chaque état, pour le rendre pleinement fonctionnel. L’Animalité est l’état brut de nos êtres, sans polissage. L’Enfance, malgré la situation de son caractère « primitif » dans notre développement, recèle au contraire, tous les traits comportementaux ultérieurs de la personne formée. Ainsi, l’Enfance n’est pas un état similaire à l’Animalité, mais constitue l’univers de la collecte de tout ce qui fera le socle de nos pulsions plus tard, se combinant avec notre Animalité. Je ne me réclame pas de la science en exprimant ces postulats - en existe-t-il une apte à décrypter ce domaine ? –, je décris la logique de la perception qui m’amène à conceptualiser et créer à la fois : ce que je prétends être, suivi de ce que je fais ; l’ensemble étant réalisé dans la visée d’être le plus complet possible à partir de ce qui me compose et de mes aptitudes et caractères physiques. Le corps, bien entendu, reste le premier outil autogénérant, de la formation de soi.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

4 sexes de bases pour alimenter le désir et la fantasmagorie humaine. 4 crayons de couleur pour croquer tous les possibles. Homme-femme, enfant bestial, femme enfant, homme animal … la palette des identités se fait jour avec seulement quatre couleurs en poche. J’ai soif de les réunir toutes.

Impossible ou du moins, excessivement difficile, de vivre dans le concret toutes les incarnations de ces nuances. Déjà faut-il en avoir les capacités de réalisation, ensuite est-il nécessaire que le reste de l’humanité vous laisse faire. Être tour à tour transsexuel, dictateur, tortionnaire, chien soumis, pédophile, gérontophile, lesbienne, yuppie bon chic bon genre, bourgeoise ruinée, dame patronnesse velue ou militaire régressif s’offrant dans un parc à jouets, réclame de la suite dans les idées, un pouvoir de conviction surnaturel et une santé certaine pour parvenir à tout enchaîner sans sombrer dans la folie ou être tué ou enfermé avant.

Deux solutions nous restent accessibles et une troisième en bonus caché. Les deux premières : la sexualité et le théâtre. La troisième, que malheureusement, on pense moins comme un objet créatif à façonner, la personnalité profonde. Nous avons à cette dernière un accès permanent à condition d’en ouvrir les portes successives, parfois réduites à un portail unique, selon les étapes de sa formation. Pour ce faire, il est nécessaire d’emprunter et de suivre le couloir, parfois fort long, qui mène à son seuil. Car je ne parle pas des fantasmes, imagerie onirique immédiatement accessible - et c’est tant mieux - à notre rêverie, aisément sirotée à toute heure de la journée comme une boisson sucrée servie avec une paille. Je parle de pans entiers qui architecturent réellement notre personne et que l’on est prêt/e à accepter de voir et ressentir. C’est déjà un grand pas de fait pour la civilisation, à mon sens, quand on ressent en soi comme un catalogue à feuilleter, dont l’iconographie surprenante et ses divers aspects sont acceptés, tolérés et reconnus comme des entités sans vice, sur lesquelles s’arc-boute l’échafaudage de notre développement. Quatre tonalités d’identités sexuelles dont les frontières s’estompent par delà les limites strictes de leur définition première. Leur mélange est à notre source ; encore faut-il échapper à une vision dichromatique de surface, dont la perception erronée interdit de voir l’être humain bariolé de couleurs. La figure du clown n’est rigolarde qu’au premier abord. Non, qu’il faille la réduire à une composition triste ou larmoyante, ne jouant de son masque fantaisiste que pour accentuer la gravité de son regard sur le monde. Personnellement, j’apprécie les vrais clowns, bien rares, qui jonglent élégamment avec les codes et les pigments, pour s’offrir une pensée maquillée qui, lorsqu’elle se fait jour sous un nouvel aspect, fait l’effet de l’apparition d’une première chaîne couleur dans le monde des années 60. Par leurs prismes, devenus célèbres ou restés anonymes, notre vision mimétique se transfère d’un échelon vers une image de soi progressiste et inconnue d’elle-même. Ainsi en a-t-il été des Bowie, Divine, Garbo, Monroe et autres visages peints sur mesure, mais également de milliers de silhouettes croisées dans les rues, forçant l’admiration, de pensées exprimées au détour de vers lyriques ou minimalistes, de Lewis Carroll discrets ou déclarés, d’Oscar Wilde fantasques et de Genet engagés. La liste est infinie et sans nomenclature, de toutes celles et ceux qui oeuvrent à partir d’eux/elles-mêmes afin de pousser notre monde rugueux à la métamorphose. Il n’y a pas de morale dictée a priori par l’art, mais nul besoin d’être artiste officiel pour se bâtir la sienne, simplement, humblement, parfois discrètement, sans peut-être en jamais laisser rien paraître. L’important me semble être d’avoir la conscience que ce sont les éthiques qui doivent inspirer les lois aux hommes et non la loi qui doit décider selon les dogmes en vigueur et leur arbitraire, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Il est dangereux de confondre justice et morale. La loi n’a que faire des cas particuliers, même si elle fait parfois l’effort de les regarder de plus près. Or c’est lui, le particulier, l’individu qui donne à l’espèce humaine son identité globale. Si la nature chimique, si spéciale, de ses composants ne peut s’exhaler jusqu’à la tête des institutions, outils plutôt grossiers au regard de la personne, c’est à la personne elle-même de soigner la poésie de son existence, pour au moins, si elle ne sait agir au niveau des rouages d’une machinerie géante, cultiver l’interrogation, le regard et l’expérience. La Culture n’est pas créée par de monstrueux génies hors norme qui, à chaque siècle, jailliraient de la lampe de l’époque, hardiment frottée par nos petites mains ensemble. Culture et civilisation sont des magmas alimentés de solitudes qui, pensant outrancièrement à elles-mêmes face au paysage de leur mystère profond, ouvrent un jour la fenêtre de leur cuisine d’où s’échappent alors les effluves de leurs préoccupations restreintes. C’est cet air que toutes et tous nous respirons.

Aussi, ne remercierons-nous jamais assez ceux et celles qui se retiennent de dégazer, puis déballaster en pleine mer, leur surplus de conneries dans le milieu ambiant. Certains, dont je suis, apprécient de pouvoir nager au large sans revenir tous les jours couvert de cambouis. Mais, la vie est ainsi faite qu’il faille incessamment slalomer entre les idées reçues. Faisons donc quelques brasses, juste de quoi inspirer un peu d’air et plongeons en apnée le temps qu’il est possible, pour évoluer, allégés, dans le monde du dessous.

J'n'attends plus rien

Aucune main ne me retient

Lassée de vivre sans tendresse

J'créverai dans ma tristesse.

 J' n'attends plus rien - Médee-Guenon par David Noir - Extrait des Solos de JaZon / La Toison Dort (2007) - D'après Fréhel, 1933

Journal des Parques J-18

Le prisonnier - Patrick McGoohan

Le prisonnier - Patrick McGoohan
Le prisonnier - Patrick McGoohan

C’est paradoxalement, arrivé au pied de ma montagne, que je comprends que je peux avoir du pouvoir sur les choses. Il suffit de me redresser et de la gravir. Frodon mon ami, tiens bon, encore quelques mètres à franchir qui te séparent du but.

Je vais, tambour battant, rattraper mon retard. Le retard d’une vie, mais pas uniquement la mienne, car le sentier que je me mets à emprunter à partir de ce point est celui commun à toutes les vies en quête d’elles-mêmes. Comme au cours de l’étonnant et extraordinaire dénouement de l’ultime épisode du Prisonnier, série devenue culte, réalisée et interprétée par Patrick McGoohan entre 1967 et 68, je compte bien, contre toute attente, arrachant son masque au N°1 lors de l’affrontement final, stupéfait, me rencontrer moi-même.

Qu’y aurait-il d’autre à découvrir, pour chacun/e, après d’incessants combats acharnés et de fuites, toutes aussi nombreuses, pour courir se cacher, ayant échappé au pire, si ce n’est les traits grimaçants de son propre visage, en proie à l’excitation de la bonne farce qui s’est jouée durant toutes ces années ? Nul autre qu’un Nous-mêmes ne peut nous attendre au sommet, bien content de la blague qui nous a fait tant nous démener pour parvenir jusqu’à lui. Jeu de piste fort bien mené, il faut le dire ; chasse à l’homme ou au trésor, rondement concoctée, avec tout le suspense qu’on est en droit d’en attendre. La plaisanterie se révèle savoureuse et juteuse comme une orange bien mûre. Rien d’autre à l’horizon d’une vie que sa propre figure ; mine réjouie, enfiévrée, exténuée, ravinée, émaciée, creusée dans sa chair par les ruissellements des années de conquête. Retour à la case départ sans rien de plus en poche qu’à l’origine, sinon une petite fiole, une ampoule de quelques millilitres à peine, contenant en solution outrancièrement dissoute, quelques grammes de connaissance de soi. C’est suffisant, selon les bons docteurs de l’âme, pour ce qu’on doit en faire et ce qu’il nous reste à vivre, arrivés à ce stade. Toujours est-il qu’il faudra bien s’en contenter. Contempteurs dubitatifs de l’homéopathie, passez votre chemin ou résignez-vous devant la maigre pitance et la solde à peine plus volumineuse, reçues en récompense de ses efforts par le troufion de base. Le gentiment courageux éclaireur parti aux avant-postes sera, si tout va bien, de retour, enrichi de ce qu’il possédait déjà, sa vie sauve, mais désormais glorieuse. Les fiers soldats ne cultivent pas l’amertume. Ils ne se suffisent pas de se contenter d’en avoir vécu les affres et les tourments, ils chantent les louanges de l’aventure qui les a menés jusque là. Je dois dire que de ce point de vue, je les comprends et si je n’aurai pas l’outrecuidance de me comparer à un combattant armé parti risquer sa peau sur les champs de bataille, je partage le sentiment du devoir accompli. On aura fait le job et c’était ce qui comptait avant toute chose. Le temps n’est plus aux états d’âmes, mais déjà aux souvenirs. Alors, reprends ton paquetage et marche droit comme si le sang de la légion coulait soudain dans tes veines. « J’avais un camarade » chantent-ils, à la fois pour ne rien oublier de la perte de ceux qui sont tombés, mais aussi pour se donner le courage de continuer d’avancer vers une mort, dont on ne sait jamais assez qu’elle est inéluctable. Le pas lourd et cadencé suivant la scansion des paroles qu’ils égrènent gravement, d’une voix semblant venue des entrailles de la terre qu’ils foulent, leur cohorte fait vibrer le sol et les ossements fébriles des corps ensevelis qu’il recèle. Notre terre se nourrit des cadavres qui, depuis des millénaires, se fondent en sa surface. Le trésor est là, sous nos pieds. Les morts sont nos assurances sur la vie. Leur famille aux membres innombrables, constitue notre avenir le plus sûr. Sans équivoque, nous nous retrouverons mes frères. Conscients ou pas, quelle importance ?

Nous donnons depuis quelques siècles, un prix à la vie qui finit par en dégrader la valeur du contenu. Il faut survivre à tout, par-dessus tout. Rien d’autre n’a d’importance. Et pourtant !

Moi-même, peureux d’entre les peureux, je crée timidement des spectacles dans l’espoir forcené que quelque chose, un enjeu plus infini encore que la trouille dont on m’a mollement modelé, prenne le dessus et m’apparaisse enfin comme un guide capable de me mener plus loin que la médiocrité de mon ambition d’être et de rester encore et toujours vivant. Oui, il y a mieux, j’en suis sûr, que cette fade lumière, étoile de la multitude si misérablement brillante, qu’on regarde, les pupilles éternellement vissées à sa pâle lueur, pensant qu’il ne peut y en avoir de plus chaude ni de plus précieuse. Non, la vie n’est pas tout et j’entrevois à la cime de ce pic rocheux qu’il me reste encore à arpenter, que le tapis volant patiemment tissé selon les détournements hasardeux et obliques de son canevas, plus souvent que par la rigueur de nos choix, peut nous porter ailleurs. Si par chance ou par quelques bonnes intuitions, une poignée de fils d’or ont pu y être enchevêtrés - nous ne possédons pas tous/toutes l’art de créer des compositions bien savantes - il est possible que nous nous élancions enfin vers des sommets bien plus hauts encore et peut-être, pour ne plus jamais redescendre. La majeure partie d’une vie peut, dans certain cas, se réduire à ériger un tremplin.

L’important, entend-on dire parfois, davantage que de ne pas rater sa vie est surtout de bien réussir sa mort. Peut-être, mais entre les deux, il me semble qu’il y a place pour un ultime essor vers une aspiration plus haute que la valeur attribuée jusqu’alors au simple fait d’être en vie et de s’y maintenir. Rien de mystique dans ma pensée. Je ne fais référence ici aucunement au religieux, qui décidemment, me semble un conte pour enfant guère plus palpitant que la programmation de certains théâtres ; ne revenons pas là-dessus. Non, je parle et j’espère avoir réussi à en exprimer au moins grossièrement les contours, de rendre son existence plus « importante » à ses propres yeux. Je conçois que cela puisse, ainsi exposé, ressembler au pire des paradoxes, puisque d’un côté, souhaitant en finir avec une idée trop inaltérable du vivant surévalué et de l’autre, évoquant un rehaussement de l’importance de l’existence. L’existence aurait-t-elle un sens, détachée de l’idée irréductible de vivre ? Malheureusement, mes balbutiements philosophiques sur un thème, sans nul doute, maintes fois abordé et raisonné par les penseurs de l’antiquité à nos jours, n’iront guère plus loin. J’ai conscience ce faisant, de simplement m’ouvrir une porte par laquelle ne pas aborder la vieillesse dans la seule crainte de la mort. Ce serait somme toute bien inutile.

Je suis aujourd’hui étonné de réaliser combien, étant plus jeune, j’ai dû considérer ma vie comme plus précieuse que moi-même ! Quel sens cela pouvait-il bien avoir ? Aucun. J’ai donc certainement vécu sans réellement m’appartenir. Sans comprendre que j’étais mon propre bien et que j’étais libre, et je dis bien aujourd’hui, m’en apercevant, totalement libre, d’en faire ce que je voulais. Libre à moi d’être un assassin, de tenter d’être président du monde ou de passer ma vie au soleil, sans autre ambition que de couler des jours entiers dédiés à l’insouciance. La question serait : pourquoi n’ai-je pas suivi selon mon cœur, l’une ou l’autre, ou toutes ensemble, ces trajectoires que la liberté m’offrait de choisir dans l’espace de ses vastes bras ouverts. Deux réponses, à mon sens, à cela, mais tellement concrètes dans les influences qui en découlent, que l’on peut dire en effet, que le libre arbitre ne peut qu’être une notion théorique. Primo, le poids des croyances insufflées par l’éducation reçue de mes parents et dont il a fallu un certain temps, pour voir que l’univers ne s’y résume pas, loin s’en faut ; deusio, la simple et banale peur de la mort ; crainte de perdre la vie en l’égarant dans des zones inconnues et incompréhensibles à mes sens ou en prenant des risques trop amples pour mes aptitudes supposées. Rien d’étonnant à cela, n’est-ce pas, puisque nous devons être nombreux/ses - à en juger des vies des un/es et des autres - à n’avoir pas compris instantanément que le temps ne faisait rien à l’affaire. Brève ou centenaire, une vie n’a réellement de sens que si nous l’avons dotée en guise de pilote automatique, d’une conscience aiguë de l’importance de ce qui la compose, bien davantage que de sa durée potentielle.

Le code d’honneur des chevaliers médiévaux, s’il s’est réellement appliqué, peut nous sembler désuet, c’est néanmoins bien vite mettre le voile sur une conception de la vie la vouant certainement à une moins grande longévité, mais qui reste d’autant plus actuelle qu’elle est porteuse de questions d’un ordre qu’il nous fait mal aux yeux de regarder en face. Je confiais récemment à plusieurs personnes combien j’étais effaré d’entendre, désormais intégré à la liste des formules de politesse usuelles et automatiques lancées à la cantonade chez les commerçants ou entre collègues en début de journée, le fameux « Bon courage !» censé épauler le malheureux ou la malheureuse allant affronter vaillamment sa journée de bureau. Quel foutage de gueule ulcérant ! Moi qui ne m’en trouve guère, j’ai au moins la conscience de la valeur des mots et galvauder ainsi cette qualité rarissime et complexe, comme si on l’emportait le matin sous le bras, en même temps qu’on prend sa baguette, me semble de la plus haute indécence pour les rares d’entre nous qui en font preuve réellement. Se figurent-ils seulement, ces gens inconséquents qui bradent une expression porteuse d'un sous-entendu si déterminant, ce qu'elle implique, lorsqu’ils lancent de façon tonitruante ou plaintivement - c’est selon - leur formule toute faite, sans davantage d’égard pour la justesse des situations ? Cela en dit long sur l’incohérence perpétuelle et désolante découlant du fossé creusé entre les mots et les actes.

Oui, la crise bien sûr, oui les méchants capitalistes, bien sûr,  mais bordel, au moins un peu d’honnêteté intellectuelle si nous ne sommes plus capable de croiser le fer pour nos idéaux, aussi bêtes furent-ils. L’époque moderne nous a certainement fait gagner en réflexion par rapport aux boucheries qu’ont été les guerres et qu’il n’est pas question de regretter, mais la bravoure des sentiments et des comportements a également sûrement beaucoup perdu au change dans l’acquisition d’un humanisme plus conscient. C’est du moins ce que nous nous plaisons, nous occidentaux, à nous dire, car sommes nous pour autant tellement plus pacifiés quand notre pacifisme nous vient de la terreur de la mort plutôt que du goût d’intensifier la vie ? Je ne suis pour ma part, lâchement belliqueux qu’à travers les mots, mais s’il me reste le temps d’une courte lutte à mener, j’aspire à ce que mon étendard ne confonde pas dans ses symboles, celui de la paix avec celui de la passivité. Les deux verges s’entrechoquant à l’entrée d’une vulve, portées sur mon drapeau, ne revendiquent ni la guerre des sexes, ni le combat des mâles pour posséder une femelle, mais plutôt la personnalisation de ces parties génitales, regardées avec si peu de naturel, pour que, semblant ouvrir la bouche comme des créatures héraldiques, on puisse les imaginer nous rugir à l’esprit :

« Un peu d’audace, un peu d’amour, un peu de désir et que résonnent les chants des pulsions humaines loin des fictions chimériques que nos têtes, emplies de démons ridicules, brodent autour ; les faisant passer pour morbides, de libération des mœurs en régressions perpétuelles, quand elles ne sont que dynamique du mouvement, fruit de la quête d'apprendre enfin à vivre un tant soit peu héroïquement l’instant ».

 

Trois minutes de sexualité pure en direct, ça n’était pas n’importe quoi,

Auriez-vous voulu me retenir ?

Des centaures et des hydres s’enfilant des colliers de dieux,

Des fanfares mythiques,

Des zobs divins croisant le fer avec des chattes crachant des poisons odieux,

Des fellations brillantes,

Des culs ouverts sur l’infini tout constellé d’anus et de cunnilingus,

Nos chairs à consommer sidérant les rayons de ma grande surface,

Toute garnie, ras la gueule, des peaux blanches yaourt de mes supernovas,

Et pas du sulfureux ringard tu peux me croire !

Je peux sucer ta bite par amitié pure camarade d’un soir,

Car on s’en fout un peu finalement de tout ça !

Sois propre et ça ira ; du moment qu’on chope pas le sida, seulement voilà …

Ma maille s’est filée, ma cotte s’est élargie,

Qui m’aime me saute et me suit et me saute

Et qui veut me chercher me trouve !

Il reste quelques stocks,

Oui mais bientôt fini les soldes !

Au placard les promos ! La rage façonne son tricot.

Je rentre en moi dans mon érection comme une araignée qui n’aura plus d’enfants

Et j’aiguise mon dard en l’espérant mortel,

Va t’en poser ton cul sur un ban de mariage,

Si tu crois que je vais avoir du courage pour toi !

Rien à foutre de tes aspirations,

Rien à foutre de tes espérances,

Tu t’ériges en je ne sais quoi, mais au fond tu veux juste qu’on s’occupe de toi,

Toi toi toi toi !

Pinocchio tout en bois ; tu ne sais rien, que toi !

Comme dans ces jeux à manettes, je suis mort plusieurs fois, crois moi !

Gay mother !

 

UN CUL RIT

Les Parques d’attraction – David Noir 2013 -  La foire aux consciences

Journal des Parques J-24

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Le bus où se sont achevées l'aventure et la vie de Christopher McCandless en 1992, portées à l'écran dans le film "Into the wild" par Sean Penn en 2007.

 Into the mind

Il y a, je crois, deux conditions principales dont il faut connaître les natures, qui sont susceptibles d’influencer le succès d’une entreprise, quelle qu'elle soit : soit vous voyez précisément les contours de ce que vous produisez ou visez d’obtenir, action, création, comportement … soit « l’objet » créé est trop vaste pour que votre vision l’englobe ou encore son dessin est flou ou indéterminé.

À mon sens, les deux options ont la faculté de permettre d’atteindre un objectif de façon tout aussi déterminante l’une que l’autre. Cela dépend cependant de la manière dont on y répond. Il faut bien comprendre ou du moins m’accorder, avant d’aller plus avant, que mon travail actuel est comparable aux préparatifs d’un voyage vers la lune. Ou peut-être vaut-il mieux laisser notre satellite à Cyrano qui l’a déjà atteint, pour aller voir ailleurs et ambitionner un astre moins connu comme symbole d’une terre nouvelle où poser le pied. À vrai dire, peu m’importe la destination ou le nom qu’on lui donne ; ce qui ne signifie pas pour autant que je cultive le fantasme de « partir » sans jamais aucun souci de décoller. Il ne s’agit ni de partir pour partir, ni d’une quelconque quête initiatique, genre trop mystique pour lequel je ne me suis jamais senti de dispositions. Non ; quoique mystérieuse par certains aspects, l’aventure poétique est l’Aventure elle-même par essence et sa trajectoire n’est pas totalement à réinventer de ce fait. Quelque forme qu’elle prenne, il n’est pas possible de n’en complètement rien savoir. Il existe des « cartes », des pérégrinations du passé qui nous sont relatées, jusqu’à récemment et se produisent chaque jour quelque part certainement ; toutes sortes d’expériences et d’expérimentations dans tous les domaines possibles qui viennent enrichir le bagage des préparatifs. Je ne vais pas vers l’insondable. Je ne souhaite néanmoins pas alourdir trop mon paquetage déjà bien conséquent. Je sais ce que je cherche en m’aventurant dans la nature que j’explore. Le voici résumé en quelques mots : le texte ou objet « livre » ne m’a jamais satisfait en tant que tel. Là où certain/es se pâment sur la littérature, j’ai eu beau en lire de toutes sortes, je n’y ai vu finalement, aussi élaboré qu’en soit l’agencement, qu’une somme d’informations, parfois bien sûr, exprimées avec un brio impressionnant. Ce qui me laisse insatisfait depuis pas mal de temps maintenant (j’en étais déjà travaillé avant l’apparition des nouvelles technologies) c’est la linéarité physique du récit, quelque forme poétique qu’il choisisse d’avoir. C’est d’ailleurs la même chose au cinéma, malgré l’invention, tôt dans son histoire, du montage alterné tel que nous y sommes habitué depuis. Bien sûr, la forme peut être complexe, la pensée passionnante, empruntant des chemins de traverse étonnants, ou nous perdant en route ; mon goût de la simultanéité des évènements n’y est pourtant que rarement comblé. Si je compare les œuvres d’art à mon observation du « réel », une fois le choc émotionnel de la découverte passée, je suis déçu d’être si peu sollicité. On dit que nous ne nous servons que de façon infime de nos capacités cérébrales, j’aimerais, pour ma part, être déjà appelé à diversifier en un même instant mes sources d’intérêt, pour ressentir les multiples et variées aptitudes sensitives de mon psychisme. Je veux signifier par là que, bien sûr les informations tant sonores que visuelles, sont multiples et simultanées ne serait-ce que dans n’importe quel film ou œuvre musicale, mais elles sont véhiculées par un seul et même conduit jusqu’à moi : l’éternelle fiction ou ligne d’écriture. Malgré des émerveillements encore intacts depuis leur apparition et simples à retrouver, face à toutes sortes d’œuvres que j’ai rencontrées depuis que j’existe, je ne trouve pas vraiment matière à être « rénové », « renouvelé », « rejouvencé » - je ne saurais comment le dire - par ce que je lis, vois, entends. Pour en avoir parfois discuté avec des gens de ma génération, je sais ne pas être seul dans ce cas et il est facile d’incriminer l’âge et le trop « déjà vu », pour se lamenter sur l’usure de notre potentiel à être bouleversé ou au moins entraîné quelque part, hors de « chez soi ». L’argument mettant en avant l’accentuation de la frilosité à « aller voir », à prendre des « risques », qui serait une espèce de dégénérescence commune et incontournable de la curiosité déclinante ne me convainc pas du tout. Je me sens en effet tout prêt à saisir, attraper, chevaucher, capter, sentir et découvrir enfin tout ce qui viendra à ma connaissance ; peut-être même davantage qu’auparavant. Le problème n’est pas une affaire d’énergie, même si la fatigue physique devient parfois dure à combattre, mais d’exigence et d’importance accordée aux détails. Maniaquerie diront les plus critiques détracteurs de ma personne. On ne songerait pourtant pas à en accuser des scientifiques tentant d’approcher leurs objectifs en s’appuyant sur des calculs et conditions d’expériences toujours plus rigoureux. Or il y a un scientifique somnolant en chaque poète ou inventeur. La seule odeur de la poussière soulevée dans l‘air par ses propres pas, suffit à le réveiller pour qu’il indique non la voie, mais la méthode à suivre. Il en est donc de l’art comme de quoi que ce soit de sérieusement mené ; une part technique non négligeable en est l’essence même. Pas de peinture sans pigments, pas de rock’n roll sans l’invention de la guitare électrique et de sa descendance monumentalement amplifiée etc.

Nul besoin de donner des détails similaires, naturellement, concernant la photographie ou le cinéma, inexistants sans leur mécanique implicitement associée à l’art qu’ils engendrent. Il en va de même pour la diffusion et donc le potentiel succès de cet art, également lié à l’invention d’une ou plusieurs techniques très concrètes : imprimerie et reprographie de tous types pour les ouvrages illustrés ou simplement écrits, pluralité des supports au fur et à mesure de l’évolution des enregistrements sonores … Là aussi la liste n’en finirait plus si on voulait exprimer de façon exhaustive la symbiose parfaite entre sujets, styles et technologies qui, dans chaque cas, a concouru à l’élaboration, aux progrès et à la diversification d’un art.

Qu’en est-il du parent pauvre entre tous à mes yeux de ce point de vue, qu’est le théâtre et de ses petits avatars du spectacle vivant et autres performances en direct ?

Son point fort : le vivant, le moment unique. Ça se passe là, à cet instant et pas ailleurs. Ceux et celles qui n’auront pas été présent/es ne sauront jamais rien de ce qui s’est passé réellement.

Nous fonctionnons ici dans le ressenti réel et non différé. Chaque seconde compte ; ce qui le différencie nettement de l’exposition, événement vivant également, mais où la vie est exclusivement apportée par les visiteurs/teuses. Ni les sculptures, ni les tableaux aux murs ne font rien d’eux-mêmes, que d’être là où on les a posés. Même chose dans le cas d’une installation vidéo ou même du cinéma vu en salle de la façon la plus traditionnelle qui soit. Ce n’est pas son animation mécanique et répétitive qui crée la sensation de l’instant qui s’écoule. Pour qu’il y ait « sensation », il faut qu’il y ait présence humaine. Dés lors, toutes les formes d’art n’appartiennent-elles pas à la catégorie du « spectacle vivant » ? Le livre n’est pas lu en soi, il se donne à lire ; tout comme la musique « se fait » entendre lorsqu’elle n’est qu’enregistrée.

On sent bien que, comme dans une gravure de M. C. Escher, un tel raisonnement aboutit à une construction impossible. Le serpent ne se mord même plus la queue, il est lui-même sa queue autant que sa propre gueule qui l’avalerait. Le serpent n’est d’ailleurs pas un serpent ; il n’a ni queue, ni tête ; il est le mouvement du serpent, continu, infini, qui passerait et repasserait sans cesse devant la caméra en gros plan fixe d’un observateur. Seul le regard compte. Et dans le regard, il faut bien sûr inclure, l’écoute, le toucher … les perceptions fournies par tous nos sens. Ce qui signifie que seule l’interprétation, au sens le plus primitif que l’on peut donner au résultat de l’analyse que fait notre cerveau d’une perception, compte. Si donc, seule notre interprétation des informations que nous recueillons ou qui nous parviennent malgré nous, est à l’origine de notre réactivité aux choses, il serait intéressant de se demander quel outil technologique reste à inventer qui serait susceptible de capturer le vivant de la scène pour en rendre la myriade d’événements qui s’y produisent et en font toute la qualité.

Au spectacle, nous sommes devant un monde en soi. Nous en faisons intégralement partie ; nous en sommes, bien d’avantage qu’au cinéma, une composante décisive car nous y respirons au même titre que les acteurs. Qu’il soit explorateur venu découvrir de nouveaux rivages ou vacancier de retour en un lieu de détente bien connu, le spectateur peut être considéré aussi comme une pollution apportée de l’extérieur à la virginité du spectacle ambiant qui lui, contrairement aux objets inanimés, n’a pas besoin d’être vu pour vivre. Le spectateur serait-il lui-même l’outil technique recherché et incontrôlable qui divulgue et retransmet au mieux l’information auprès de ses semblables ? Oui et non, car le fameux « bouche à oreille » est un bruit dont l’amplification contribue grandement à la réussite d’un certain aspect de l’œuvre, mais ce n’est ni une notation, ni une reproduction fidèle et exacte de ce qui est advenu. La mémoire que chacun/e conservera de l’événement peut, en revanche, être considérée comme un outil poétiquement fiable pour soi-même. Mais la représentation vivante que nous percevons existe-t-elle réellement pour quelqu’un d’autre que soi-même ? Il n’y aura eu qu’un spectacle pour un seul spectateur et néanmoins il en aura existé cinquante ou cent autres.

J’interroge donc cette planète. J’analyse tous les jours son atmosphère. C’est mon travail depuis quelques années. Je le poursuis afin de savoir, sur cet astre qu’il me tente d’habiter à temps plein, quelle peut être véritablement ma place et comment je puis m’y forger un habitat pour de bon. J’y ai fait mille voyages, mais suis toujours revenu à mon port d’attache pour y disséquer les spécimens capturés alors. Cette fois, c’est mon laboratoire que je déplace en entier. Cela veut-il dire pour autant que j’emménage ? Je n’en sais rien réellement. Ce que je sais, c’est que c’est « en pays spectateurs » que je me rends avec mon équipage. Ce ne sont pas eux qui viendront quoiqu’il y paraisse. C’est leur état de spectateur que nous allons visiter à bord de nos vaisseaux. Ce ne sont pas pour moi, de vains mots ou de simples métaphores pour exprimer l’idée de ce qui m’habite à travers ce projet. Il y a réellement déplacement à faire vers celui ou celle qui passe. Ils ne sont pas conviés à un bon dîner comme c’est toujours le cas au théâtre. Non. Ils ne sont invités qu’à peupler le vide de ce qu’ils et elles sont, afin que nous nous déplacions au sein de leurs molécules. Ils sont la matière. C’est pourquoi nous n’avons rien à leur communiquer. Nous n'avons qu’à être, à travers ce que je propose puisque je suis l’initiateur du voyage et que c’est l’habitacle que je nous ai construit pour survivre durant 5 jours en pays public. Comment nous regarderons-nous et surtout, à travers, quel prisme, quelle lentille, inévitable traductrice de nos comportements, mots et gestes ? Impossible à savoir complètement à l’avance. Nous n’aurons de cesse de tenter les choses. Cinq jours d’expédition, c’est peu pour ramener les éléments primordiaux d’un monde. Mais c’est adéquat pour tenir le rythme des expériences à mener et des analyses à faire. Là est la véritable définition de l’improvisation pour moi et donc par extension, de l’art de la scène car tout y est constante improvisation, du fait même de la nature imprévisible de la vie en train d’advenir. Un acteur peut bafouiller, un spectateur peut mourir ; ou l’inverse. Aussi pour moi, l’improvisation ou simplement, le jeu, est le précipité obtenu par la mise en présence d’éléments inconnus, mais dont la préparation des conditions d’expériences a été soigneusement étudiée et le plus possible, éprouvée.

J’ai vu par hasard, hier soir à la télé, selon mon habitude décrite dans un post précédent, pour me détendre et me rincer l’esprit tout en dînant après mes heures de cours, les dernières séquences d’un film. En l’occurrence, il s’agissait de « Into the wild », réalisé par Sean Penn en 2007, d’après l’aventure tragique d’un jeune homme, Christopher McCandless, parti vivre l’expérience panthéiste de la vie sauvage, solitaire et sans assistance en Alaska. A-t-on voulu me préparer à une fin similaire, en m’ayant confié un jour avoir pensé à moi en découvrant ce garçon à travers le scénario romancé du film ? Ce serait à la fois exceptionnel et peu glorieux, mais n’est-il pas ainsi de toutes les morts ? Je n’ai pas son courage, ni sa témérité, mais suis capable de comprendre son entêtement à aller vers le choix qu’il a fait, sans songer à y renoncer.

« Le bonheur ne vaut que s'il est partagé » aurait-il écrit, si l’on en croit le film, en guise de conclusion à sa propre expérience d’une vie trop brève. Oui, bien sûr. Le partage semble davantage la question que « le bonheur », qui n’est qu’une idée abstraite. Il n’existe pas en soi et n’est pas obligatoirement dépendant des conditions de vie idyllique qu’on y accole. Il n’est même parfois que la couleur de quelques instants, qui dans certains cas, semblent suffire à teinter une vie entière. Le partage d’une quête, ou d’une névrose selon comment on voudra bien voir le phénomène, nécessite-t-il une aptitude à un bonheur moins « ordinaire » que celui dénommé parfois pour désigner la tranquillité d’être ? Ou bien la poursuite d’un but exigeant condamne-t-il à la solitude ? Ou bien encore, ce but et cette exigence ne sont-ils là que comme des leurres, pour faire écrans à cette naturelle solitude qu’on ressent plus qu’il n’est supportable ? Ou finalement, encore, est-ce ce fameux succès si aléatoire, cet adoubement momentané et partial offert par le collectif, qui décide de la crédibilité d’un but individuel au bénéfice soudainement porté au crédit de tous : la célèbre œuvre qui parle à l’inconscient collectif universel et, estimée en ce sens, supérieure à toute autre plus singulière ? Peut-être aussi le grand public, mais pas que lui, vit-il l’art et les chemins artistiques, encore à l’aune de l’esprit colonial éternellement en quête d’universalisme ?

Applaudir à tout rompre en chœur est encore un témoignage très en vogue de notre tribalité. Il est humain de devoir sans cesse être rassuré sur son appartenance à une communauté, sur l’état relatif de sa condition de solitude.

Une autre phrase clôturant l’article qui lui est consacré sur Wikipédia exprime la chose de façon intéressante et sans doute plus profonde que le film : « Il recherchait la difficulté, mais il s'est finalement heurté à son manque de préparation. Une carte topographique de la région l'aurait probablement sauvé, mais ne correspondait pas à l'aventure qu'il voulait vivre. »

Bien que les risques semblent incomparablement moindres, abstraction faite de l’échelle du temps, je tenterai d’éviter l’erreur de me penser trop bien préparé à la violence possible de la confrontation à venir. Visiter le monde de « l’autre » n’est jamais chose aisée. Quant à la carte de la région … ne met-on pas sur pied des expéditions dans le but, justement aussi, de tracer une représentation possible et vraisemblable des contrées traversées ?