Profession 2 fois : réalistement athée et mystiquement humain

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David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise
David Noir - Les camps de l'Amor - Bouilles à baise

À vous qui viendrez visiter « Les camps de l’Amor »

 

Bonjour, Bonsoir,

Je ne vais pas vous parler de ce que ça raconte, parce que j'espère bien sincèrement que ça ne racontera rien, rien de ce qui se raconte ; que ça se suffira à soi-même pour celles et ceux qui désireront le prendre ainsi.

Ordinairement, spectacle et public aiment à se raconter mutuellement des histoires. Des histoires, grandes ou petites, qui rassemblent ou qui divisent, qui enseignent, élèvent, font réfléchir, émeuvent ou défoulent. C'est possiblement très bien ; c'est possiblement ce que nous réclamons encore, mais en ce qui me concerne, et ça ne date pas d'une semaine, pas même de celle qui vient de s'écouler pour nous dans l'horreur et la consternation, je trouve ça inutile, voire néfaste de se raconter éternellement des histoires ; d'y perdre son temps, d'y complaire son esprit, de s'évader de sa prison en rêve. Les rêves de cet ordre sont, malheureusement pour moi, des petits égoïsmes de vacanciers et je n'ai rien à vendre de tel dans mes cartons. Idem pour la réclame. J'aimerais juste, ici, vous informer, mais ne pas faire de publicité. Juste dire que si vous avez envie d'être là, vous êtes les bienvenus/es. C'est une annonce, une invitation, rien de plus. Pour dire qu'il y a cet événement là et que l'on y sera, mon équipe et celle du Générateur. Maintenant, je ne veux pas vanter ce que nous y ferons, Christophe Imbs sur le plan musical et moi pour le reste, ni le rendre supposément alléchant.

Ça n'exclut pas de vous expliquer ma démarche.

Ce « spectacle vivant », appelons-le comme ça, comme les institutions culturelles nous réclament de le nommer, s'est trouvé étrangement - ou peut-être pas - raisonner en écho avec les drames qui se sont produits du 7 au 9 janvier et les manifestations et prises de parole, de position qui ont suivi et suivent encore. J'y ai découvert, me sautant au visage, le fond de ce qui fait mon engagement sur scène depuis 15 ans, le ressort, le siège éjectable qui me fait bondir hors du propos que je devrais avoir, celui d'un auteur - metteur en scène - interprète qui raconte, qui dit par voie de contes et de mystères entendus et merveilleux, "merveilleux" parce qu’il est convenu par avance entre spectateurs et acteurs que c'est ce qui doit advenir.

Pas plus que des gosses acculturés qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient respecter par devoir une minute de silence imposée, dont la consciente et nécessaire évidence serait censée être portée par des émotions qu'ils ne ressentent pas, je ne suis capable aujourd'hui, de vivre sainement ma condition de spectateur quand cela m'arrive encore de l'être. La comparaison est inappropriée, dérisoire, mais pour l'heure, je la maintiens quand même. Je vis comme un pensum d'être contraint à m'asseoir religieusement dans le respect de ce qu'on débite plus ou moins talentueusement à mes oreilles. Le sentiment religieux : oui, quand je le veux et si je le veux. Vous voyez que malgré la comparaison, je ne suis pas vraiment du côté du prophète.

Non, j'ai besoin de vire ma foi dans la représentation, autrement. Comme nous tentons, moi et sûrement quelques autres de le proposer, je veux pouvoir tourner autour de ceux qui jouent, font semblant de jouer, chantent, bougent, pensent, lisent, sans obligatoirement que cela les perturbe ; je veux arpenter la scène comme une salle des pas perdus, comme on visite une galerie, un musée ou un zoo ; je veux goûter, plongé dans mes pensées, la prosopopée d'Hamlet, assis juste à côté de lui, les pieds pendant dans la fosse creusée pour Ophélie. C'est la ma place, au plus prêt du souffle qui engendre parole et mouvement. Bref je veux être libre de ne pas éteindre mon téléphone portable, pas plus qu'on ne le fait dans la vie désormais dans les lieux publics et pourquoi en serait-il autrement face à une scène que dans la vie ? Le théâtre n'est-il pas la vie ? N'est-ce pas à ce qui se produit de me captiver suffisamment pour créer ma stupeur ou susciter mon intérêt ? Ne suis-je pas assez grand pour m'octroyer tout seul des interdits de circonstances si je le juge nécessaire ? Mon métier d'homme est donc d'être à la fois humain le plus possible et athée le plus souvent. Je ne peux proposer que ça, des représentations de mon athéisme. Je fais des spectacles athées empreints d'un mysticisme tout ce qu'il y a d'ordinairement humain.

Je ne fais pas d'histoire car je n'ai rien à vous conter, ni à vous apprendre. Je ne le voudrais pas car je crois que la conviction qui était nécessaire à l'auteur il n'y a pas si longtemps, pour élaborer une œuvre, se situe désormais dans la droite ligne d'une prise de pouvoir obsolète, fleurant le totalitarisme et définitivement dangereuse. Sacrifier au goût de montrer n'est pas nécessairement avoir celui de convaincre. Je n'ai rien ni personne à convaincre. Je fais, je dis, je montre et voilà tout. Il n'y a rien a priori à en faire, si ce n'est y réagir, être là, en conserver ou en effacer le souvenir. C'est ainsi que pour moi se définit le beau.

J'aime en l’occurrence, l'emploi du verbe « assister ». Certes le public assiste à, mais il peut également assister tout court. Ce qui veut dire aider par sa présence, son action, son intérêt, son écoute. Même sans invitation ostensible à le faire, comme il m'est arrivé d'en mettre en place le dispositif, l'espace de temps et d'action que je propose se nourrit de la détente de chacun/e et de ce qui en découle librement. On peut ne rien faire, danser, boire un verre, parler, improviser, se mettre nu, s'embrasser, s'insurger … que sais je, à chacun/e de trouver sa place. Est-ce que ça me regarde ? Dès lors qu'elle n'est pas astreinte, la responsabilité du corps de chacun/e ne me revient pas. Seul m’intéresse que nous vivions ces instants le plus possible en parallèle, comme des destinées qui se lorgnent du coin de l'œil et parfois se croisent dans l'unique besoin de devoir prolonger leurs routes dans des directions personnelles. Comme au zoo, le spectacle est autant de votre côté que du mien.

Moi, je vis mes meilleurs moments intimes en public, c'est pourquoi je fais de la scène. J'en aime « l'écriture », c'est à dire les temps où arrivent les choses, les démultiplications d'espaces, les résonances fortuites et voulues, les collisions de matières. Tout ce qui contribue à donner le sentiment du relief à nos vies en trois dimensions (émotion, pensée, action) et dont nous oblitérons souvent, par un usage à la froide teneur d'une habitude morne, celle de ces dimensions qui donne la profondeur des liens. Ce n'est pas une nouveauté, nous sommes tous/toutes interdépendants/tes. Qu'est-ce donc - et j'en viens à mon « sujet », puisque, s'il n'a pas d'histoire à porter, il existe néanmoins en tant que sentiment d'être - que cet « Amour » fantoche dont on ne cesse de faire l'éloge et qui se trouve si réduit et emprisonné à l'échelle de chacun/e ? Si cette pseudo divinité n'avait pas une existence tout aussi douteuse et fumeuse que les autres, ne devrait-elle pas donner plus fréquemment des preuves de sa réalité aussi simplement que les vents soufflent et que l'eau nous tombe du ciel ? Mais non, ses miracles son trop rares et trop sujets à caution pour inciter à croire à sa tangibilité véritable. Freud, d'un côté, biologie et chimie de l'autre, ne nous ont-il pas appris combien ce sentiment dont nous nous honorons était aléatoire et trouvait son origine dans des transferts issus de l'histoire de chacun/e, dans des habitudes contractées par la filiation et la culpabilité du devoir, dans des fluctuations odoriférantes et hormonales, dans des illusions narcissiques, dans des jeux de pouvoir et de manque, sadiques et masochistes, dans des obsessions névrotiques et parfois même suicidaires ? Soi, soi, soi … l'amour comme toutes nos perceptions, ressentis, réflexions et actions ne parle invariablement que de soi. Et pourtant il existe parfois entre nous des attaches qui nous pénètrent les chairs à un tel degré, que nous ne pourrions vivre que douloureusement si elles venaient à être rompues. Cela peut tout autant se réduire à une terrible angoisse de l'inconfort, mais nous trouvons ça bien joli tout de même.

L'amour, que parfois nous glorifions à nos yeux sous la forme idéalisée du sacrifice absolu de notre personne au bénéfice d'une autre, a souvent peu de résistance à la peur et aux évolutions de circonstance. C'est la traîtrise alors, mais passons.

Donc pas d'histoire, non, car nous ne méritons pas d'y croire, mais seulement la beauté naturelle des créatures que nous laissons revenir parfois fébrilement à la surface, quand simplement elles s'expriment à travers nos joies mélancoliques et notre euphorique détresse. C'est là, quand l'homme brisé dans ses illusions, voit son orgueil abattu au plus bas, qu'il concède comme en un renouveau, un peu de place à la nature animale qu'il n'a de cesse de fuir. Ni belle, ni bonne. Parfois sublime, parfois pitoyable. Cruelle comme notre état de fait nous conduit à l'être, mais capable quelquefois, oh surprise, d'un jaillissement de tendresse immodérée, cette nature intime nous subjugue. Nous la repoussons à l'avenant pour son insoutenable excès de franchise qui nous incommode tant, dans la réserve où nous nous parquons. Pour ma part, il est trop tard pour que je sois encore un animal sauvage. Libre à chacun de le tenter. Même si j'ai le goût des arts, même si c'est pour moi là la seule foi possible, la seule voie admissible pour donner à notre ancestrale violence l'espace de s'exhaler, je voudrais ne jamais lui immoler ma nature humblement domestique, car c'est elle qui m'a fait être civilisé. De cela, je suis content. J'en tire le privilège de mon espace mental.

Ainsi j'aime l'amour des chiens, qui en dépit de leurs mâchoires puissantes s'épargnent - et nous épargnent - de redevenir des loups, quand bien même une incitation infime à l'instant du basculement possible viendrait les y contraindre. Pour leur confiance immodérée, leur absolue bonté, leur incomparable regard interloqué devant nos incohérences de comportement, je remercie la gent canine de croire encore dans les jeux et l'affection, certes non dépourvue d'intérêt, mais presque totalement privée de malice. En fait d'amour, à mes yeux, il n'y a que celui des chiens qui vaille comme un modèle de conduite. Être là, se taire, ne grogner que rarement, vivre dans l'attente impatiente des promenades, qu'elles soient celles de l'esprit ou du corps sensible ; ne rien miser sur la récompense hypothétique, honteusement calculatrice, d'un au-delà et tout vouloir tout de suite dès lors que l'occasion se présente. Mais s'il faut vraiment se défendre, mordre quitte à mutiler de toute sa rage une bonne fois et détaler, la peur au ventre, en quête d'un havre meilleur et de l'oubli des maltraitances. Les mauvais maîtres se le tiendront pour dit.

 

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Scène Vivante

Scène Vivante - David Noir

Scène Vivante - David Noir - stages

Scène Vivante est une nouvelle branche de David Noir Productions, consacrée à la pédagogie. Le site propose stages, cours et ateliers dans l'esprit et la philosophie qui animent les pages de ce blog.

Pourquoi stages, cours et ateliers ?

Pour exprimer et mettre en formes ce besoin, cet imbroglio de mouvements qui nous anime incessamment.

Les ateliers sont donc des espaces physiques et temporels destinés à favoriser l’expression de ces/ses besoins sur une scène ; c'est-à-dire en présence des autres, devant les autres ou plutôt au milieu d’eux.

Comporte-t-ils des aspects thérapeutiques ?

Probablement oui ; tant mieux si c’est le cas et finalement, peu importe. Le pansement de ses blessures et de ses douleurs ne nuit pas à la création artistique, alors pourquoi le rejetterait-on au nom d’une supposée « pureté » de l’acte.

Les autres : partenaires et public.

Pourquoi cette nécessité d’avoir des témoins de son existence autres que son conjoint, sa famille, ses amis ?

Parce que l’unique bonne option du spectaculaire n’est pas le mensonge, mais la démonstration de ce qu’on est et ressent. Et, comme évoqué plus haut, il est indéniable, toute notion de morale mise à part, que le rapport social « classique », contraint au mensonge ou du moins, au non-dit.

Le spectaculaire dont il est question ici, n’est pas le diable décrit par Guy Debord dans « La société du spectacle ». Il est même tout le contraire. Loin d’être généré au profit du dévoiement de la communication entre les humains et des jeux de pouvoir, il est un besoin vital, intrinsèque à l’humain ; immanent : celui de se représenter, soi et les choses et êtres qui nous entourent pour mieux appréhender le monde et les mondes, ainsi modélisés.

Comment fonctionnent les stages ?

Selon le principe d’une communauté d’esprits, d’individus non choisis, non triés. Ils sont ouverts à quiconque veut y venir. Pas de nécessité d’être « acteurs » donc, pour y évoluer et s’y mettre en scène. On y joue spontanément et parfois de façon plus préconçue, avec toutes sortes de matériaux, à commencer bien sûr par soi-même, dans toutes sortes de situations. Les temps d’entraînement sont longs et collectifs, de façon à permettre une bonne immersion progressive à tout/e nouveau/elle venu/e et assurer un échauffement de longue haleine à toutes et tous, avant d’aborder exercices et interprétations.

Ce que vous n’y trouverez pas :
  • Un spectacle au sens traditionnel du terme, dans lequel rôles et partitions sont définitivement attribués.
  • Une méthode linéaire visant à faire de vous un acteur ou une actrice « bankable » sur le marché du casting. Mais rien ne l’empêche.

J’écris tout ça mais sachez que je n’ai rien à transmettre de l’ordre de ce qui se consomme. Je ne sais que réagir à la présence de l’autre ; parfois à son absence aussi.

On n’enseigne bien que ce que l’on ignore et découvre en le faisant.

Le reste est amoncellement morbide de culture hors de ce temps présent, qui lui seul compte aux yeux des vivants.

Les gens baisent, dorment, mangent et meurent ; quoi de plus naturel !

Ils travaillent, produisent de la pensée, des sentiments, des matériaux et jouent également.

À quoi jouent-ils ?

À ce stade, il ne faut pas confondre ambition et prétention. Car si certains/es s’amusent à inventer et mettre en oeuvre des concepts et des formes, une bonne majorité se contente de simuler … l’aisance, le bien être, la liberté, le développement intellectuel, les capacités créatrices et de travail ... ce qui n’est pas « jouer », mais faire semblant.

Souvent confondues à dessein, ces deux notions ont pourtant entre elles une différence de taille, car « jouer à » n’est pas « jouer » tout court.

« Jouer » - dans un sens mature qui n’est pas celui des enfants, chez qui le jeu, comme chez le jeune animal, est destiné à socialiser et s’entraîner aux rapports de force et de désir - « Jouer » donc, pour un adulte, c’est produire et non, (se) raconter que l’on produit.

Mais produire quoi ?

Du sens et au mieux, son sens des choses et de la vie.

Autrement dit, sa vision du monde en paroles, mouvements, actions, sons, images, discours, échanges … l’énumération des outils à disposition de l’acte scénique est infinie et exponentielle.

Un axe fondamental : la nécessité d’être vrai pour produire de l’art qui en vaille la peine.

Être vrai ? Qu’est-ce donc ?

En premier lieu : mieux se connaître.

Ensuite, tâcher de trouver en soi le fil, qui une fois tendu comme une corde sensible, résonne des vibrations qui font notre élan vital pour nous-même et créent une image mentale de soi pour autrui..

Avant d’y parvenir, il faut le trouver intimement, le dépelotonner pour le défaire de ses nœuds, corps étrangers et entraves, puis finalement, le tendre afin qu’il sonne clairement et de manière aisément identifiable pour son hôte. La propre vérité de chacun/e est une onde. Il convient d’en déterminer et d’en isoler le « la ». Comme pour tout instrument, il faut enfin, s’accorder avant de jouer et connaître ses gammes. C’est à cela que l’aspect « training » d’un l’atelier sert.

Il est vrai, moins mathématiquement qu’en musique, mais néanmoins de manière efficiente, que l’individu scénique peut parvenir à force de travail et d’observation, à comprendre l’étendue de ses propres gammes et le registre de son chant.

Un des buts de ces stages est bien sûr de rendre clair à ses « acteurs », la nature  à la fois personnelle et générique, de leur propre outil.

« Personnelle » pour le développement de son identité, voire, de sa singularité ; « Générique » pour comprendre comment il est possible de s’accorder aux autres, avec les autres, sans y sacrifier son intégrité intellectuelle, émotionnelle et physique dont les éléments composent sa propre histoire.

Sa vérité n’étant chose valable que pour soi afin de ne pas être en guerre avec le monde entier dans la vie de tous les jours, il faut s’aliéner aux autres par l’échange. La diplomatie est une chose terrible pour l’ego car elle le contraint à la mise en réserve de sa vérité brute, au non dit et au mensonge par omission. « Ne me fait pas de mal et je ne t’en ferai pas » ; « Accepte-moi et je te considérerai ».

Jouer revient, pour un temps, à mettre de côté ce pacte tacite entre les humains, pour permettre à la part non socialisée de la personne de s’exprimer sous contrôle et dans un cadre qui le permet.

Par delà la douteuse compromission de la diplomatie quotidienne, il n’y a donc que le pardon, a priori et inconditionnel, qui n’engendre pas la guerre ou les effets pervers du commerce et du troc inhérent à la « vraie vie ». Mais une telle attitude ouverte engendre aussi fréquemment un effet collatéral dérangeant et possiblement nocif : la soumission à tous type d’autorités. Paradoxe de la non-violence, ce comportement n’est pas non plus compatible avec l’émergence de l’animal théâtral qui a aussi besoin pour se nourrir de l’énergie de nos haines et autres impulsions morbides. Besoin de tout ce qui fait l’humain, bon comme redoutable, exprimé, pourrait-on dire, in vitro.

De même l’amour, ce lien entre les êtres qui souffre d’être trop réfléchi pour bien être vécu, se doit de retrouver la « pureté » désintéressée qui propulse les états de coeur de l’enfance ; états qui dans les premières années de la vie, ne sont pas encore mus par un intérêt hypocritement exprimé. Les actes ne sont alors guidés que par les besoins. Aussi péremptoires, capricieux et parfois, cruels qu’ils nous paraissent en grandissant, ils vaudront toujours mieux que le calcul intéressé, forgé par la méfiance d’autrui et lié à nos existences par les peurs - en tous les cas, au moins sur un plateau.

Le plateau, la scène ou le simple espace de répétition est en effet, en définitive - il est bon de le garder en tête au cours du travail - le lieu du rapport social le moins dangereux du monde, où les enjeux sont virtuels et où il est le moins nécessaire d’avoir peur, une fois intégré que le regard de l’autre n’est pas une arme à feu.

Le seul amour qui vaille pour élever son art de jouer semble donc être un amour tout droit issu de l’enfance. Il est pur besoin et seul ce besoin est amour brut et originel. Ce n’est pas le cas  du désir, bien plus fluctuant et fugace, sur lequel il n’est pas sage d’étayer son expressivité. On trouve donc aussi fatalement, des choses déplaisantes dans le fatras de ce qui nous constitue et qu’il nous faut chercher à dire. La scène ne doit pas se faire plus vertueuse que la vie.

David Noir - Stages- Scène Vivante

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Journal des Parques J-12

Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori
Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori

J-12, fatalement tout s’accélère. J’ai commencé la préparation concrète de ces 5 dates à venir au Générateur, début novembre, pendant la période des vacances de la Toussaint. Je ne parle là que de l’aspect matériel des choses, puisque la réflexion autour de ces Parques d’attraction s’est naturellement entamée dans la foulée de La Toison dort donnée en Janvier 2012 dans ce même espace, dont ce que nous allons créer en avril est naturellement la suite. Quelque chose de l’ordre de J-480 donc, jusqu’à la date de la première, le 20 avril 2013. 480 jours pour 5 dates ; un rapport de 9600 % ; de quoi faire frémir. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui, travailler dans l’événementiel. Bien sûr, ce calcul est partiellement faux, puisque si nous jouions 100 jours, la préparation n’en serait pas proportionnellement 20 fois plus longue. Mais partiellement faux seulement, car mon système est tel, que je ne peux imaginer sur un projet comme celui-ci, me contenter d’une seule forme « aboutie », qu’il n’y aurait plus qu’à rejouer jusqu’à ce que son exploitation s’épuise, comme on le fait d’ordinaire au théâtre. Rien ne m’empêchait de le faire. Seulement, dans le cadre que m’offre le Générateur, la réitération d’un objet fini me paraît impossible, à moins que l’infini rotation sur lui-même de cet objet ne constitue la performance en elle-même. C’est ainsi. Je ne peux totalement l’expliquer pour l’instant, étant trop novice dans cet art qu’on nomme la performance de nos jours. Art difficile à définir, protéiforme et souvent inclassable ; c’est peut-être sa nature même d’être inclassable et ce qui le distingue justement du théâtre en matière d’arts vivants.

La performance, en l’occurrence, celle que je propose à travers ce projet, tient sans doute, non dans la charge de préparatifs qu’elle m’inflige en amont de son existence - sans quoi je serais pour ainsi dire toujours « en performance », faisant à longueur de temps depuis quelques années, le travail dévolu normalement à une équipe réunissant plusieurs personnes et compétences - mais plutôt dans le fait de donner naissance à une matrice capable de produire à l’infini de la représentation. Ainsi Les Parques sont pour ainsi dire, l’évolution de La Toison au sens entendu dans la série Pokémon, c'est-à-dire un stade évolué au degré suivant de la même espèce. Je sens bien, de ce point de vue, que la matrice se comporte en reine des fourmis. Des dizaines et des dizaines de bébés-formes voient le jour quotidiennement sur mon bureau, tous viables. Il n’y aurait qu’à les nourrir pour les rendre à leur tour exploitables ; ce que je me garde bien de faire sous peine d’imploser à leur seul profit. Ces petites bêtes coriaces ne meurent pas pour autant d’inanition. Comme certaines larves d’insectes ou graines des céréales, elles sont capables d’attendre sous leur apparence actuelle, des années et des années, avant de faire surface quand les conditions deviennent favorables. Il ne s’agit pas ici d’idées que je laisserai sciemment ou négligemment mûrir à travers mes notes ou dans un tiroir de mon cerveau. Je parle d’embryons de créations prêtes à l’emploi pour peu qu’on les réveille de leur somnolence. Je théorisais sur une usine propre à produire de la forme artistique en quantité industrielle, ou plutôt, agricole, quand je posai les bases de ce projet il y a 6 ans - les premiers textes ayant commencé à « venir » deux ans auparavant - en ce sens, je suis à l’aube d’y parvenir. Manquent les bras et les moyens pour financer cette production intensive, pour l’instant à l’état de prototype, comme je l’expose sur la page d’accueil de ce site. Le clonage, durant cette période, n’ayant pas fait les progrès escomptés, je dois me contenter de mes deux mains et de l’énergie très moyenne que je peux leur fournir pour façonner mon invention. Je dispose bien de la collaboration de partenaires avertis pour ce qui est des représentations et de l’aide efficace du staff du lieu qui m’accueille, mais c’est bien plus tôt, qu’il faudrait que soit formée une équipe pour donner vie à ce qui m’anime fondamentalement. Comme pour la pré-production d’un film, quantité d’éléments, sons, images, vidéos, accessoires et décors, costumes, recherches livresques, castings et repérages devraient être mis en œuvre pour aboutir à un objet satisfaisant de mon point de vue.

J’ai souvent travaillé très vite pour obtenir un semblant d’effet similaire, accumulant le plus de données possibles sur de faibles plages de temps, sacrifiant ce qui me paraissait superflu, comme l’apprentissage du texte, bien avant que l’avoir sous les yeux ne devienne un logique effet de mode, de la même façon que les solos se font aussi pour des raisons temporelles et pécuniaires indissociablement liées. Bien que le théâtre constitue une curieuse industrie, qui jusqu’à présent, coûte toujours davantage qu’elle ne rapporte, il n’en est pas moins soumis à la même loi fatidique que les autres s’efforçant d’être lucratives, voulant que le temps soit de l’argent. J’ajoute donc dans le cas présent, pour pallier le manque de budget adéquat, deux cordes à mon arc : d’une part la participation du public volontaire, sollicité en ce sens à travers les pages de ce site et de l’autre, les myriades de hasards qui découleront obligatoirement de la mise en présence d’imprévus et de facteurs anticipés. Je ne procéderais sans doute pas ainsi si j’avais le loisir de fabriquer et concevoir cent fois plus d’éléments que je ne peux en créer avec les moyens dont je dispose. Non pour remettre en cause le goût que je développe depuis de nombreuses années pour le mélange de volontés précises, d’improvisation et de laisser-aller, mais pour mieux étudier chaque objet ainsi apparu - les petites larves dont je parlais -, pour tenter de mener chacun à terme. Pour l’heure, il s’agira d’ébauches, d’esquisses, de traits griffonnés par chaque participant/es, autant de gestes auxquels j’accorde beaucoup d’importance à la lumière de ce projet et que j’aspire d’autant plus à regarder et montrer sous le verre grossissant d’une loupe. Travail infini d’entomologiste ou de bactériologiste, dans lequel chaque comportement est un indice à suivre. Voilà pourquoi je trouve la représentation théâtrale - et non le travail de répétition - grossière ou pauvre. Il me faut beaucoup plus aujourd’hui, que quelques acteurs, aussi bons soient-ils, se donnant la réplique en bonne intelligence dans le souci d’un résultat optimum, pour que je sois stimulé. J’ai besoin, non pas de suivre, mais bien au contraire, de me perdre ou plutôt, d’être perdu par ce qui est en train ou pas, d’advenir. Cette incertitude, cette imperfection tellement propre au travail de création, existe souvent pleinement durant la mise en œuvre, période durant laquelle la détente des personnes et une infinité de « bavures » leur font exprimer souvent le meilleur et le plus intéressant de leur être. C’est en tous cas, ce que, pour ma part, je constate toujours. De ce point de vue, les acteurs/trices peuvent se révéler des gens merveilleux, infiniment riches, profonds et drôles quand ils ne se préoccupent pas de leur image dans le mauvais sens que peut prendre cette expression, c’est à dire de l’image qu’ils/elles croient être « bonne » pour eux/elles-mêmes. Les plus expérimenté/es savent néanmoins plonger à bon escient sous la surface pour aller rechercher l’inattendu dans les recoins de leur personne, que paradoxalement ils ou elles se doivent d’ignorer le reste du temps pour en conserver la fraîcheur. Malgré cela, volonté de bien faire ou goût désastreux de l’exploit, la plupart du temps, ce que comédien/nes et metteurs/euses en scène donnent à voir est une pitoyable caricature de jeu, d’un goût aussi douteux qu’une copie de meuble Henri IV. Les plus grands interprètes s’y fourvoient parfois - j’ai de notoires noms en tête que j’ai vu opérer à des lieues de leur talent indéniablement réel. Pourquoi ? Parce que, bien que ne cessant pas sur les ondes ou en interview de parler de valeur de l’instant, de subtilités et de nuances, l’enjeu de la représentation publique les pousse à mettre ces grandes vertus au service de la reconstitution plutôt que de la création. On assiste alors irrémédiablement à la copie à la place de l’original qui n’a pas eu lieu. Et pour cause, il est resté derrière, avec le fatras de tout ce qu’on débarrasse avant de recevoir les invités. On se préparait à faire un repas inoubliable et on se retrouve à mettre toute son énergie à repasser la nappe. On est en droit naturellement de trouver mon ressenti fantaisiste ou sujet à caution, je maintiens pour ma part, que la notion même de représentation tue dans l’œuf la création pour peu qu’on s’en préoccupe comme d’une chose exceptionnelle. Et ce ne sont pas les petits « merde ! » ou autres insupportables niaiseries lancées à la cantonade avant le rituel - sans doute pour se faire croire que l’on a un métier ou que l’on appartient à un groupe social - qui arrangent les choses. Rien n’est pire à mes yeux que le cérémonial s’imposant avant la cérémonie. Je ne nie pas du tout le caractère extrêmement singulier du passage en public. A-t-il besoin pour autant d’être à ce point ridicule et compassé, même dans des prestations modestes ou contemporaines ? Toujours le paraître social est là au bon moment, pour venir rappeler à tout le monde qu’il est heure de remonter sa culotte. C’est qu’ils en rêvent de la récompense attendue, des applaudissements fervents à la fin, des acquiescements bienveillants à la sortie, des embrassades chaleureuses à peine trop soulignées, quand ce ne sont pas des pamoisons à en remercier la vierge ou des regards entendus, emprunts d’intelligence froide de la part du spectateur signifiant qu’il a tous compris. Il y en aurait même se vantant, parait-il, de ne jouer que pour ces moments là.

Moi, je ne crache pas sur les sourires de satisfaction, je ne méprise aucunement les émotions suscitées, je respecte absolument les réticences face à ce que je propose et je rends coup pour coup aux critiques agressives et injection pour injection au venin déguisé en liqueur sucrée. Qui plus est, je suis enthousiaste quand je lis ou entends des avis généreux et positifs qui me laissent penser que leur auteur a compris, au-delà de ce que j’espérai, dans sa chair et dans son intellect, la substance que j’ai produite. Mais toutes ces résultantes n’ont véritablement de valeur que dans la mesure où elles concourent à l’expansion, aussi minime soit-elle, de l’objet en question et font monter un peu le niveau du flux qui lui permet d’aller de l’avant. Autrement dit, la représentation n’a de sens pour moi, vis-à-vis de la création, que si, par son exécution, elle allège les conditions de la prochaine naissance. Je n’ai pas l’humilité d’avoir besoin de l’acquiescement d’autrui pour m’intéresser à ce que je fais et lui accorder une valeur. Le contraire me semblerait d’une totale absurdité. La représentation est un moment formidable si elle est vécue comme un lâcher prise de toutes les contraintes qui l’ont précédée, mais elle n'importe pas plus qu'un autre échelon de la création, dès lors que l’ont est habité d’un projet et non de la préoccupation du seul événement qui va se produire. A son propos, mon équipe et moi parlions l’an dernier, de « formalité ».

Que l’on soit concepteur ou uniquement acteur, il s’agit de conserver en soi toutes les périodes de la gestation pour que leur empilement fasse pression jusqu’à expulser le fruit des efforts qui les ont traversées. En aucun cas, dans mon optique, il ne faut donc se mettre en quête de « refaire ». Quoi de plus simple alors, que de ne pas avoir fait du tout ? De la même manière qu’une expédition se prépare méticuleusement mais ne se répète pas autrement qu’en la simulant, l’aventure en terre « public » réclame d’avoir tout compris du parcours, mais rejette l’idée de recopier ses croquis en guise de voyage. La formalité s’avère donc passionnante, si elle vient s’ajouter au long périple qui en réalité forme le corps de l’animal depuis sa conception. Vu de cette façon, comme une étape supplémentaire de sa croissance, on en vient à nouveau à rêver la forme de la créature, se demandant bien si ce jour là, une fois « face à tout le monde », c’est une troisième tête qui lui poussera alors ou bien un énième orteil à la patte arrière droite. L’essentiel est que la poésie, qui est sa pitance, ne vienne pas à manquer pour que, des excroissances de son épiderme jaillissent en direct, comme en laboratoire, de ces petites créatures naines dont seul, entre mes quatre murs, je m’efforce de contenir la prolifération, autant que sur le Web, je tente de les disséminer.

Journal des Parques J-29

Autoportrait en quête d'identité - David Noir
Autoportrait en quête d'identité - David Noir
PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 1

En complément de ce que j’ai déjà pu en dire, je vais tenter de décrire au plus près à travers quelques articles, ce que devrait être pour moi, l’expérience des Parques, dont la création aura lieu dans moins d’un mois maintenant, comme ce journal à rebours, en informe.

En résumé tout d’abord et à l’intention d’éventuel/les nouveaux/velles lecteurs/trices, sur ces 5 jours de performances, il faut donc distinguer deux groupes de dates :

Un premier, se déroulant les 20, 22 et 24 avril, constituant la matrice et un second, les 21 et 23, figurant une excroissance, une tentative pseudopode de « presque solo » de ma part ; je reviendrai sur cette expression.

3 phases pour le premier groupe de dates 

  • 20 avril : LE MANEGE DES REALITES

J’ai indiqué sur le site:

Orientation des improvisations, choix des textestentation des possibles, réalisations impossibles, fantasmes contre densité du réel, fracas

1ère rencontre – Pas encore premier baiser. On est là pour se mettre en friction. Viens te promener dans mon cerveau ; on verra bien si ça te plaît.

Ce sont des directives pour lancer notre expérience commune.

Certain/es qui fréquentent mon atelier du dimanche à Montreuil, mais aussi d’autres, membres de la No-Naime Cie de Maisons-Laffitte ou de mes cours du Claje, bien que les occasions y soient plus rares, reconnaîtront peut-être la méthode qui consiste à lancer une improvisation collégiale à partir de très peu d’éléments d’information, suffisants et essentiels.

En l’occurrence, débarquant d’un monde d’inspiration antique et fluvial, d’où le recueil de textes utilisé ici, recomposé à partir de La Toison dort, est issu, il s’agit d’aborder la côte et ses nouveaux rivages.

Il faut se figurer l’espace physique et mental comme une mer et le lieu, en ce cas, l’immense nef  qu’offre le Générateur, comme la caravelle sur laquelle chacun/e fait route. Comme une trinité sainte, entre environnement, véhicule (corps) et être profond réunis en une seule et même entité que l'on porte en soi : la perception (tous sens confondus).

C’est bien une navigation intérieure autant que physique qui nous mène ici, sur une île à l’esprit forain, résonnant de sons, de couleurs et de voix. Les incitations de jeu : tentation des possibles … tendent à pousser vers la mise en scène de soi.

Humer, regarder, se laisser tenter, se saisir d’un accessoire, d’un masque, d’un costume … Oser l’exhibition tranquille sous couvert d’être déguisé pour mieux mettre en risque quelque chose de sa personnalité profonde, aux yeux des autres ou seul/e dans son coin, peu importe.

La représentation, dans ce que je propose n’a pas la nécessité naïve de toujours être vue ou de se donner à voir comme dans un spectacle pour enfants (ce qui est le cas d'à peu près tous les spectacles, à mes yeux). Il n’y a là aucune récompense offerte à bien faire, à faire beau, réussir ou se faire entendre. Non, il faut pour l’heure, entamer le tissage de cette première phase, comme on le ferait sur le canevas d’un grand tapis. Le motif est à venir. Les Parques filent nos vies ; nous tissons, tricotons et entrelaçons nos rapports depuis le tout premier moment du commencement. Nous créons les barreaux souples de notre prison de liens bien avant le jour de la première. Neuf mois de résidence avant la naissance ; juste de quoi bien répéter avant de se jeter à l’eau ; hors de l’eau, en l’espèce.

Une maille utérine à l’endroit de soi, une maille utérine à l’envers du décor. L’exhibition première de la représentation de ce que nous indiquent nos sens, façonne les fondations du terrible ego à venir, véritable magicien d’Oz de nos personnalités bravaches. Les images mentales originelles ainsi fabriquées, empilées dans la réserve, (réserve que certains/es garderont toujours plus tard, par choix, en toutes circonstances) s’imbriquent et se configurent d’abord pour soi ; dans un coin de sa tête. On la transporte, sa bonne idée toute « fête », comme un conquistador débarquant de son monde en pays conquis. C’est ça un spectateur qui déboule du dehors, un acteur qui, ne s’étant pas méfié et croyant tout comprendre, arrive en scène avec toute sa charge lourde de factice. Quel drame ! Les conservatoires et les scènes publiques en résonnent tous les jours, sous le fracas des applaudissements de castes qui s’encensent l’une l’autre. Non, mille fois non. Je préconise de profiter de la déambulation que permet le dispositif pour suavement, lentement s’approprier le plateau et les regards de l’autre ; et puis nous verrons bien.

Un peu plus assuré/e, chacun/e participe à sa façon. Les textes à disposition, sont là pour y aider, pour garder le cap de la thématique de fond proposée derrière tout ça: s’amuser avec sa solitude ; contre vents et marées, contre la croyance qu’on peut vivre pour l’autre, contre l’idée que la rencontre serait « se comprendre ». Je ne crois pas, pour ma part, qu’on se comprenne tant que ça et c’est une grande source de liberté et de vitalité que de le voir ainsi. Il faut incessamment s’en assurer, questionner à nouveau, s’apercevoir que, eh bien non, ce n’est pas ce qu’on voulait dire qui a été entendu ; c’est même tout le contraire. Loin d’apaiser, la vraie compréhension amène la tristesse, car c’est quand on s’est compris qu’on se quitte. Mais nous n’en sommes qu’au début, tant mieux.          

Alors, il faut aller au choc. L’énergie est encore neuve ; les attentes ne sont pas comblées. Voici le temps et l’heure en cette première partie des choses où il faut aller joyeusement à la guerre de la rencontre ; subtilement, craintivement, véhémentement, amoureusement, avec distance. Jauger vaut bien mieux que juger. Se mettre peu à peu nu et venir fracasser son idée a priori des êtres, des choses et des comportements contre les récifs tranchants et durs, écharpés par la vie, du réel d’autrui. C’est ça la représentation ; ce sont là les ingrédients du théâtre à mes yeux et la performance est dans la mise en exergue de toute l’incertitude programmée de cette rencontre.

C’est ça mon travail : programmer des incertitudes. Tout mettre en place pour qu’un possible dont on ignore tout ; dont on espère tant - qui peut même accueillir tous les espoirs d’avantage que le quotidien de la vie ne pourra jamais le faire - se donne une opportunité d’exister.

C’est mon Big Bang à moi. Quelques fanfreluches, un univers de mots comme autant d’astéroïdes pour ceinturer l’espace, des corps qui se meuvent, s’émeuvent et qui chantent comme à la bataille, pour se donner le courage d’affronter leurs solitudes mises au jour.

Vient qui peut ; vient qui veut.

(à suivre ... ) 

 

Journal des Parques J-35

carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir
carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir
carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir sur logiciel PersonalBrain

Voici ce que j’écrivais dans l’une des présentations de mon projet, La Toison dort, pour sa version créée l’an dernier au Générateur.

Ce texte n’a pas été rédigé alors à destination des spectateurs, ni de mon équipe, mais faisait partie d’un dossier de demande d’aide de financement. Je livre ce détail, car savoir à qui il était adressé permet de comprendre ce que j’aurais voulu que de parfaits étrangers (et qui de plus étrangers que les membres d’une commission ?) perçoivent de cette aventure. C’est donc une vision, lointaine, globale et globalisante comme on peut l’avoir d’un astre choisi au milieu de milliers d’autres, sur lequel on inviterait l’observateur ignorant à braquer son télescope.

Pur recyclage me direz-vous. Oui, en effet car je revendique hautement (voilà que je parle comme Jean Dubuffet !) cet aspect là de mon travail, tant organique qu’issu d’une manufacture. Rien ne se crée, tout se transforme, paraîtrait-il et c’est ainsi, par un pétrissage constant des matières, tant physiques qu’intellectuelles, que j’ai délibérément choisi de procéder depuis quelques années, dans le but d’obtenir, mieux qu’un compost, un terreau riche et adapté à ma propre croissance. Il ne s’agit pas de me considérer comme autosuffisant ; les influences et apports extérieurs sont les bienvenus. Ils doivent cependant être aptes à survivre dans mon milieu, à s’épanouir dans ce sol autant que dans cette atmosphère. Tout dans la vie me semble plus ou moins question de pH ; trop acide pour les uns ou trop basique pour les autres ; mal adapté à son milieu ou environnement hostile à son développement, dans les deux cas, ça crève. D’où la franche et prudente neutralité de certain/es. Bref, il n’y a pas dans cette « reprise » que cet aspect des choses. Je veux également m’en servir pour tenter de définir plus précisément, ce qui à mon sens va être potentiellement différent dans ces Parques d’attraction qui se préparent. Voici d’abord le texte, viendra l’analyse ensuite :         

« La Toison dort s’adresse avant toute chose au « Public », si cela veut dire quelque chose d’englober ainsi sous un terme générique, la diversité des individualités venues vivre des instants si différemment partagés en un même lieu. Néanmoins, c’est bien dans sa globale étrangeté, que la somme des spectateurs est ici abordée. Comme un vaste corps pouvant possiblement entrer en collision productive avec le nôtre ; une planète lointaine abritant une civilisation intrigante, aux confins de la galaxie mise en place. 

De la même façon qu’en 1969, à bord du vaisseau Apollo XI, puis en 1972 sur la sonde spatiale Pioneer X, la Nasa embarquait un message de paix accompagné d’une illustration représentant l’être humain et sa position dans le système solaire à destination d’une potentielle vie extraterrestre, générer une œuvre vivante revient pour nous, compagnie, à tenter un contact entre une expression nouvelle et ces multiples porteurs de langages inconnus que sont les spectateurs et spectatrices. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans les missions ultérieures, Voyager 1 et 2, fut adjoint un disque multimédia contenant des sons et des images de la Terre ; une « bouteille à la mer interstellaire » selon ses concepteurs. Quoi de plus similaire aux supports que nous utilisons fréquemment aujourd’hui en scène pour diffuser les codes de nos civilisations personnelles. 

C’est en utilisant ces notions de « bouteille à la mer » et d’infini cosmique que s’est imposé peu à peu le concept de « La Toison dort » comme étant celui d’un voyage à travers l’espace - temps vers mes contemporains ; de l’antique fantasmé au réel du moment présent, de la préhistoire de l’esprit humain à la parole la plus trivialement banale de notre quotidien. La scène en serait l’astronef et la mythique quête de Jason, le carnet de bord. Traces et itinéraires, cartes et mémoires des lieux de l’intime en constitueraient le parcours. Le Chaos serait lui aussi convoqué comme on se doit de le faire, pour chaque création d’origine, pour chaque naissance d’un monde. Restait à en scientifiquement construire les étapes poétiques de son épopée. Tout d’abord un texte, une parole. Celle-ci vint facilement comme étant celle d’un personnage, ce Jason que j’avais en moi, héros de peu de foi, explorateur avide des âmes et des corps se tenant sur sa route. Il suffirait de le laisser parler, énoncer sa vision en stratège inquiet et déterminé comme un animal qui cherche sa pitance. En résulterait une quête sans concession aux préceptes sociaux, une lutte violente et désirante à la dimension de sa soif d’exister.

À travers de nombreuses expériences préalables, comme autant d’essais préparatoires, « La Toison dort » a interrogé son format. Initialement micro planète, agrégat de poussières compactées en une adresse simple et directe aux spectateurs, puis déclinaisons évolutives vers des solos élaborés et finalement accompagnés d’autres présences, l’entité « Toison / Jazon », désormais orthographiée d’un « Z » plus vif et tranchant, a fini d’échafauder son périple. S’éloignant du plateau obscur et isolé des théâtres, sa forme en expansion englobera scène, salle, public en une vaste matrice où toutes les frictions moléculaires seront possibles. Un gigantesque tube à essais dans lequel les forces mises en présence auront davantage de probabilités de fusionner, de s’aimanter ou de se repousser. Nous présentons donc un système dans lequel texte, musique et sons, corps et costumes sont à portée de main du visiteur, de la visiteuse. Une exposition fleuve qui déroule son parcours au rythme de celui ou celle qui y pénètre. »

Voici donc condensée, une partie de ce qui pouvait refléter l’esprit des choses pour moi il y a un peu plus d’un an. Cette base reste toujours valable ; c’était un bon petit pas pour l’homme que j’étais accompagné de mes partenaires et grand bond pour mon humanité ; et peut-être un certain saut pour la leur, à elles et eux d’en témoigner ou pas.

Ce qui devrait changer :

Une fois les portes du village franchies, les colifichets échangés, la peur redescendue, la langue vaguement comprise et les contacts amorcés, j’aspire à ce que nous bredouillions moins, les un/es et les autres, l’ensemble de cette grammaire et de ce vocabulaire. Le propos ne peut pas se résumer à « aller plus loin », ce qui ne voudrait rien dire, mais à ce que s’épousent des civilisations. Nous sommes arrivés en « conquérants-découvreurs», un peu à la Christophe Colomb ; je rappelle que tout ce questionnement et ce processus posent à la base de réellement « aller à la rencontre de » et non d’inviter à venir être vu et consommé. Comment « aller à la rencontre » dans un voyage immobile où celles et ceux que l’on s’est fixés pour objectif de rejoindre sont sommés de faire en premier lieu le déplacement ? C’est l’étrange paradoxe auquel convie toute œuvre artistique. C’est aussi pour en modifier un peu la donne que j’utilise Internet pour d’ores et déjà, établir le contact avec celles et ceux qui le souhaitent. Partageant le goût de ne plus transporter le spectateur-auditeur dans un fauteuil, la reine Anne nous a donné sa confiance, à moi et à mon équipage, pour que soit affrété le vaisseau amiral Générateur sous la forme d’un dispositif de bathyscaphe qui serait notre Santa Maria. Avons-nous découvert de nouvelles Amériques en croyant toucher les Indes ? Pour l’heure, je l’ignore. C’est au cours de l’expédition à venir que nous allons voir si le mixage des cultures peut se faire, on l’espère, dans un peu moins de violence que ne s’acheva la rencontre des espagnols avec les indiens !

Dans le concret, pour se fondre en un seul peuple, il faut : soit adopter la langue et les coutumes de l’autre, soit accepter d’écraser ou se laisser réduire, soit, et c’est cette méthode que je souhaite mettre en œuvre, fusionner en une entité, si ce n’est totalement nouvelle, du moins différente. Fatalement, dans un tel processus, les ego en prennent un coup. Et il ne s’agit pas de résister sous peine de rester irrémédiablement coincé/e à bord. Non, il faut prendre une grande respiration, son courage à deux mains et d’un seul trait, descendre à terre. Une fois qu’on y est, ne pas tarder à aller voir en détail qui ils et elles sont, en ayant soin de ne pas être intrusif, ni naïf, ni bravache, ni … rien, somme toute, mais avec un certain savoir faire, qui pourrait se résumer en un putsch politiquement émotionnel teinté d’humour. Être un bon acteur quoi. Juste soi, déguisé mais sachant s’amuser autant qu’être gravement à l’affût, avec implication des corps, des regards, des mots et des images. C’est un peu vivre ensemble l’espace d’improvisation qui précède le spectacle, mais attention : qui néanmoins va bien vers le spectacle, se meut vers (sans pour autant forcément l’atteindre à tous prix, c’est là une des différences avec le challenge du théâtre) ; ce qui signifie qu’il n’est pas atone

Pour ce faire, je donne le départ, certes ; c’est l’encadrement rigide qui fait l’armature du vaisseau :

Textes, esthétique, pensées sur les murs, blagues à deux balles, panel de chansons, scènes et comportements, ambivalences, outrances, nudités et identités variées … mais après, à Dieu vat et vogue la galère ! Ce qui sera bien différent de la première cession, c’est si chaque soir, apparaît une nouvelle frange de ce monde mixte dont j’ignore tout encore, où nos propositions trouveront écho et seront modifiées par les attitudes et actions en retour. L’ultime étape serait que nous n’ayons plus qu’à réagir et que les sources des affluents s’inversent. Renoncer au « spectacle » pour en faire de meilleurs me semble une bonne optique. Je fuis aujourd’hui comme la peste et le choléra réunis, les représentations dont je peux prévoir le déroulement à l’avance. Qu’elles s’incarnent sous la forme de livres, pièces, films, œuvres plastiques et même, individus, peu importe, je ne goûte pas le plaisir d’être conforté dans mes prévisions. Sans doute aussi là, un certain goût de l’échec ou de la catastrophe à équivalence avec le succès ; il n’y a rien à réussir ou à rater dans mon entreprise, disais-je il y a 15 ans à mes partenaires tout juste réunis pour la première séance de répétition des « Puritains ». La conquête ne peut exclure l’échec ; c’est son mouvement qui importe et il n’est pas exempt de fluctuation. Il faut tenter, se perdre, épouser, comprendre et surtout, poursuivre.

Et épouser, il faudra le faire autant de fois que ce sera possible, quitte à se trahir soi-même par moment, juste par plaisir de le faire, jusqu’à ce qu’un jour, une fois tout balayé, une fois sangs et sueurs mêlés, il n’y ait enfin plus de règles qui s’imposent et que soit oubliée l’origine.

 

 

 

Les enfants se battent avec la loi – 1ère partie

David Noir_ Frankenstein templier _La Toison dort - Photo Karine Lhémon

 

David Noir_Frankenstein templier_Photo Karine Lhémon

Le sentiment de trahison a été l’un des premiers à se forger en moi. La trahison est une des humeurs les plus intimes que l’on puisse ressentir ; elle prend appui en soi sur deux socles forts dans la construction de l’individu : la légitimité d’être et le besoin de confiance naïve en l’autre, l’ami/e, les compagnon, les partenaires. Grandir est autant apprendre à discerner, se faire respecter, se respecter soi-même, que d’apprendre la méfiance.
Pinocchio, Mowgli, Peter Pan, le futur roi Arthur dans Merlin …, pour ceux de ma génération et de la précédente (je parle ici spécifiquement des garçons et de leur construction), Disney a eu le nez et le talent de synthétiser en images simples la pensée d’auteurs complexes, pour nous en livrer les leçons. Leçons particulièrement bien retenues en ce qui me concerne ; thématiques de fond pour toute une vie à venir. On peut déplorer que bien que fondamentales, elles aient été outrageusement simplifiées par le prisme de la culture populaire - commerciale devrait-on dire dans ce cas précis, on ne peut nier l’efficacité de leur transmission par voies de fictions et d’images animées. Les psychismes de mes contemporains occidentaux furent ainsi marqués à vie, bien que, pour le dire en bref, les cicatrices laissées en furent tempérées plus tard, les cerveaux remodelés, par la lecture des mythes originaux, puis par la culture punk et celle, aujourd’hui toujours dominante, de la dérision.
Les questions de la vie de famille, de la quête de l’amitié vraie et du dépassement de soi étaient donc posées. La droiture, le choix, la parole donnée, la notion de communauté et de partage devenaient le cœur de mes préoccupations. Curieusement pas l’amour. Contrairement à la publicité faite autour des grands dessins animés Disney et l’idée que le monde a bien voulu s’en faire, l’amour n’est pas un sujet de fond dans ces histoires à vocation universelle. Trop adulte, trop sexuel, l’acte d’aimer, hors l’amour des parents, n’est qu’une anecdote dans ces scénarii ; souvent un prétexte. S’adressant à un public d’enfants, le désir n’était pas à l’ordre du jour puisqu’il fallait considérer qu’ils en étaient dépourvus. Les productions Disney de la grande époque, quand le monopole de la traduction des contes en dessins animés était dévolu à la firme, ne mettent pas en scène le couple, qui reste un rêve « hors champ ». Il y a des films de filles et des films de garçons, chacun prenant pour héros ou héroïne l’un ou l’autre sexe et se tenant ce choix d’un bout à l’autre, sans que jamais fondamentalement, ils n’exposent le déroulement de leur idylle. Si on compte des exceptions à la règle, c’est alors incarnés par des figures animales que les duos se forment et s’exposent (La Belle et le Clochard, Les 101 Dalmatiens, Les Aristochats)

Parmi les grands sujets traités, étant enfant unique, le Partage eut dans mon cas une place prépondérante. Quel autre moyen pour proposer à autrui le désir d’une amitié fidèle ?
Le partage implique de mettre en commun une part de soi ou estimée comme telle, en toute confiance. Mais qu’est-ce qui pouvait bien définir les limites de soi, de son cœur sensible, de ses affects, de façon compréhensible et sans équivoque pour celui qui n’était pas soi ? C’est dans la vibration de ses propres contours incertains que se logerait alors le germe de la trahison possible. Se faire comprendre intimement, délivrer le mode d’emploi des zones à haut risque susceptibles de faire naître des blessures revenait, revient toujours, à cartographier sa personne un peu plus loin que le corps visible. Il est aisé de faire comprendre que tel geste envers sa peau, ses organes et ses membres fait mal, ici ou là. Hormis un esprit délibérément sadique qui se dévoile par un comportement reconnaissable par toutes et tous, nul ne songe à nier la douleur physique qu’il inflige à l’autre. Les blessures du corps sont indéniables. Il en va évidemment autrement de celles qui endommagent le psychisme. Pour plus de sécurité et moins de polémiques, les sociétés ont coutume de considérer que les expériences malencontreuses de la vie « nous forment ». C’est le flou apparent de leur définition qui semble imposer ce constat. On invoque alors la relativité des points de vue pour assouplir la réalité de ce qui est Vrai. La vérité est relative, nous dit-on. Celle des actes l’est déjà moins, mais il est d’usage de leur opposer « le contexte ». Ainsi naît l’abus, déploré par chacun et cautionné par tous, même et plus encore, au sein de groupes soudés.
Dans les cas extrêmes, le recours est la Loi, qui, pauvre en la matière dans notre pays, rechigne à faire jurisprudence sans l’établissement de faits concrets. Seule la psychanalyse se targue de prendre en charge les dommages causés à l’individus par l’abus psychique, la micro trahison, si invisibles aux yeux, mais si fermement ressentis qu’il faut des années pour en exprimer la substance, en dessiner les contours. Seule cette discipline qui, du fait de son sujet d’étude, ne peut se revendiquer que comme une pseudo science, a tenté de se doter des moyens adéquats pour rendre justice aux malheureux/ses bafoué/es dans leur for intérieur. Malgré ses immenses imperfections, je lui sais gré du soutien qu’elle apporte et de ses outils dérisoires. On ne peut que regretter qu’elle agisse comme un baume réparateur sur le tard et non comme un bouclier défensif dés le premier âge.
Que reste-t-il donc comme voies de recours possibles à ceux et celles que le choix de se conserver sensibles malgré les aventures destructrices, rend toujours vulnérables aux mesquineries, à la manipulation, à l’inconscience ou à la négligence des autres ?
Si l’on exclue les renoncements que représentent, à mon avis, le fait de cacher ses douleurs et ses humiliations ou bien de décider de passer outre en se disant qu’on ne peut tout contrôler de ce qui nous arrive, je ne vois guère que les chemins de la pédagogie ou de la lutte pied à pied qui permettent de se respecter soi-même.
Le premier, fastidieux et interminable, ne peut concerner qu’un cercle de proches, suffisamment aimants et patients pour désirer vous comprendre ; les fameux/ses ami/es, dont la place mobile et glissante ondoie selon les comportements de circonstances qui mettent à mal ou apaisent.
Le second, la voie de la lutte, est le seul qui à mon sens génère le respect tant recherché en retour. Mais cela implique que le combat soit modéré ; les coups retenus, pour assurer qu’ils ne génèrent pas à leur tour de profondes blessures ; que la défense de son territoire ne devienne pas punition injuste par excès. On pourrait bien aussi invoquer l’expression artistique, l’écriture, la scène, la composition, la peinture. Ce ne sont là pour moi que des exutoires qui impliquent que pour se faire entendre, il faille d’autant plus nourrir l’autre. Lequel des deux sort donc réellement enrichi de cette bataille-ci ? Seule une reconnaissance à grande échelle entraîne le respect de masse, autant que la critique. Les deux s’équilibrent mais le pouvoir reste néanmoins à celui ou celle qui brille. C’est un bonus lié à la notoriété dont il faut avoir le goût de se servir. Cette notoriété elle-même ne semblant jamais acquise, son entretient intelligemment conduit est certes exponentiel, mais réclame un coup d’éclat dans l’air du temps ou une longévité artistique savamment échafaudée dont, seul, l’artiste ne possède pas toutes les clefs. Il lui faut compter alors sur les succès obtenus pas à pas au sein du milieu où il opère pour qu’il s’assure les bases d’une autorité, plus tard incontestée.
Un mixage, sans cesse re-dosé, entre lutte et éléments pédagogiques, paraît bien la seule arme défensive honnête (au sens : à but non « politique ») pour vivre et travailler relativement posément dans la compagnie des autres et faire face à leurs sollicitations.
Il ne s’agit plus de parler de la déception issue fatalement du rêve détruit, d’être aimé sans contrepartie. Le sujet fut pour moi, si ce n’est traité, du moins traversé largement dans mes travaux antérieurs réalisés avec mes partenaires (Les Puritains, Les Innocents).
Mon sujet actuel est la conquête (il faut entendre par là celle, relativement modeste, de moi-même) et la consolidation des acquis. Ne rien perdre - pas la moindre minute, pas le plus petit accessoire de jeu - à moins que le « risque » investi ne se justifie par un apport potentiel.
« Retour sur investissement » dit-on dans le monde de l’économie et des entreprises.
Aucun mal pour ma part aujourd’hui à regarder ma vie comme une richesse qu’il convient d’exploiter de façon cohérente et non de dilapider en partages douteux. L’étude des partenaires de ce marché inhabituel et qui m’attire depuis l’enfance, mène à la « professionnalisation de l’amitié » et des œuvres qui en découlent. Elle doit être menée au microscope électronique et ne laisser aucune zone d’ombre ou de côté, par faiblesse ou complaisance. Cette niche particulière est, dans ma vision, le creuset même de la compagnie de théâtre et de tout équipage qui se destine à de grandes traversées. Elle est un projet en soi. Je pourrais même dire qu’elle est à la source de ce qui se produira sur scène. Faire apparaître une image de l’Esprit du travail est un défi d’ordre totémique.
Une des difficultés à laquelle je me suis souvent heurté dans mon travail avec les équipes est de faire comprendre la nature souple de la marge qui sépare la rigidité militaire, simplement référée à un ordre hiérarchique et la latitude offerte pour favoriser l’autonomie créative de chacun/e. Dans certains cas, la rigueur est prise comme un mot d’ordre qui n’autorise aucune discussion environnante ; dans d’autres, la relative permissivité du projet est interprétée comme une autorisation à « déballer » ses émois personnels bien loin de l’ancrage du travail souhaité et de ses nécessités. Le métier d’interprète face à un auteur vivant et créateur de la forme de ses œuvres réclame au moins autant de subtilité qu’il en faut aux membres d’un orchestre symphonique pour rendre une œuvre contemporaine. On se heurte ici au problème complexe et non résolu de la notation des intentions quand il ne suffit plus d’obtenir des ambiances, des gestes, des phrases et des sons par simple exécution de leur transcription.
La direction d’acteur est un talent personnel bien plus qu’un art et il ne peut y avoir d’autre moyen face à ses interprètes, que de se faire connaître humainement pour se faire comprendre artistiquement.
J’ai abandonné de ce fait, hormis dans le cadre de tournages, tout désir d’obtenir des scènes précises à hauteur de ce que je souhaite, à moins d’avoir un jour les moyens matériels et vitaux colossaux qu’il me faudrait, pour aboutir à une exécution qui n’en soit pas grossière, du fait du nombre de facteurs mis en jeux à traiter sur l’ensemble du plateau.
C’est ici que la notion d'"improvisation guidée" entre pleinement en jeu, avec ses considérables apports créatifs, sa liberté de ton et l’épargne d’un labeur face à face avec l’interprète. Encore faut-il qu’une bonne connaissance mutuelle et qu’un nombre d’expériences communes suffisantes le lient à l’auteur/metteur en scène et à son univers. Nous nous y employons.