Viol long courrier

Don DSK - David Noir
Don DSK - David Noir
David Noir - DON DSK - Montage photo

Je n’ai pas réellement blogué depuis les premières images de l’affaire DSK. À l’opposé de nos formidables médias, presse écrite et TV, ne sachant plus où donner du scoop, tirant comme de la guimauve les pauvres bribes d’infos qui leurs tombaient pour animer le paysage contre toute éthique juridique, je trouvais que le spectacle était trop énorme, trop sidérant pour jeter mes commentaires à chaud sur le papier, comme un poulet de batterie soudain lâché en plein air et trop excité par ce nouvel afflux de liberté pour ne pas en avoir une crise cardiaque.
Non mais …se rend-on bien compte de la chance qu’on a de vivre enfin une telle dégradation du monde politique et médiatique en direct ? Mesure-t-on bien les conséquences sur la représentation et le monde d’images dans lequel on nous fait vivre à longueur de temps, depuis que la pub a eu l’audace de se faire admettre comme une valeur ? Pour ma part, je ne cesse de trouver ça inouï et suis dans l’espérance joyeuse et quotidienne que ça empire. DSK, Tron, avant eux, Alliot-Marie, Ferry, Longuet, bientôt Lagarde, sans compter l’exécution sommaire, glissée vite fait sous le tapis de Ben Laden, par un Obama qui n’apparaît plus tellement différent des autres … Encore, encore ! Vivement que ça continue ; que la classe politique se roule dans la merde sur la pente désormais irrémé …diablement (!) glissante de son avidité. Espérons qu’une bavure sans précédent atteigne la chère Marine ; encore qu’en l’occurrence ce soit plus difficile, puisqu’il est plus délicat d’entacher la crasse ouvertement visible et que les saluts nazis (belle nouveauté !?) au sein de sa formation, ne suffisent pas à nous étonner efficacement.
L’être humain créature fascinée par les images au-delà de toute mesure, voit enfin affleurer Dorian Gray sous la croûte du vernis, venu faire son office.
On a eu beau savoir instinctivement les choses, se douter des pires malversations en hauts lieux, ça n’a jamais changé rédhibitoirement rien. La connaissance ne fait hélas pas le poids face aux croyances. Ça n’est pas nouveau. Nous sommes des êtres coupés en deux et savoir n’influe que très peu et très lentement nos comportements. De cet état de fait découle d’un côté une masse de réflexion phénoménale aujourd’hui accessible non seulement dans les ouvrages écrits, sur les scènes de spectacles, mais également sur le net, et de l’autre, des attitudes immuablement inertes. Aucun lien ne semblait jusqu’alors réellement se faire entre nos consciences et le réel de nos situations d’esclaves. Bien sûr, il y a les réactions d’overdose : 1789, mai 68 chez nous et toutes les autres qui se passent ailleurs, dans ce moment même et à venir. Mais en ce qui nous concerne, de la tête du roi roulant dans le panier (imaginons seulement le choc médiatique que ça a pu être à l’époque !), à la chaussée de Paris dépavée pour en jeter les pierre sur la force publique, en passant même, pourquoi pas, par la révolution des urnes et l’élection de Mitterrand en 81 (n’entendait-on pas alors des militants émus proférant : « 23 ans que nous attendions ça ! »), notre rapport de simple citoyen au pouvoir a certes évolué, mais ne s’est jamais réformé. Nous continuons de croire bon an mal an, qu’après tout, c’est bien malheureux que le pouvoir soit l’attraction des mégalomanes, mais « peut-on faire autrement que d’être dirigés comme des enfants sous tutelle, par les grands qui savent tout de ce monde trop complexe pour nos petites têtes », n’est-il pas ? On les craint ; on envie leur puissance ; on s’en méfie ; on leur en veut ; on les déteste même ; et puis de temps à autre, une nouvelle tête de marotte un peu différente, un nouveau messie à la langue enjôleuse se pointe sur les ondes et les écrans et le tour est joué pour les bons cons de français que nous sommes. On n’a plus qu’à se l’enquiller et jouir du plaisir de se lamenter sur notre déception durant cinq ans.
Et bien, j’ai le sentiment, moi, que quelque chose s’est amorcé de bien moins spectaculaire qu’une révolution et de peut-être beaucoup plus efficace en terme de thérapie sociale, pour nous guérir de la nécessité de nous doter de « pères » et « mères » pour guider nos vies à travers les dangereux marais du monde. Que peut-être, j’aime à le croire, l’homme, la femme, « du commun » comme eut dit Jean Dubuffet est, à contre cœur pour l’instant, en train de devenir adulte. Non, je ne crois pas qu’il s’agisse à nouveau de faire la révolution comme on l’a toujours entendu. Il n’y a pour l’instant - je parle de ce pays-ci - plus matière à faire couler du sang dans le caniveau et c’est une chance pour nous. D’autres se sont salis les mains et les consciences à notre place auparavant. Grand merci à ces monstres que furent les Saint-Just et autres Robespierre, car je n’aurais pas aimé en être. S’offre à nos yeux actuellement, l’occasion pour toutes et tous, de nous dessiller réellement, de nous affranchir de l’impact pervers des images en digérant les vrais chocs symboliques que trahissent leurs manipulations. La machine s’emballe peut-être plus tôt et rapidement que nous ne l’espérions. C’est là la revanche de le vraie démocratie qui, si nous sommes suffisamment à l’écoute de ce qui advient, pourra retourner les désormais infâmes outils médiatiques contre ceux-là même qui les agitent. Comment ? Tout simplement en nous en détachant. En leur retirant le pouvoir qu’on leur a imprudemment laissé prendre, séduits que nous étions par leur proximité apparente avec l’art, le cinéma, le graphisme, l’humour ludique.
Non, il n’y a jamais eu d’humour derrière une publicité qui ne vise qu’à vendre sa camelote. Non, il n’y a ni finesse d’esprit, ni empathie derrière le discours d’une banque ou d’une compagnie d’assurance. Non, il n’y a pas d’amour sincère pour son peuple chez un dirigeant qui, dans le meilleur des cas à son insu, est strictement soumis à sa soif d’incarner un modèle pour ses ouailles. Toutes et tous, quand ils et elles ne sont pas de purs escrocs conscients de leur déguelasserie, n’aspirent qu’à être de merveilleux guides auxquels nous voueront une reconnaissance la plus longue possible. Ah ! Incarner le bien, la droiture, l’efficacité, le pugnacité, la bienveillance, l’autorité, le respect, la compréhension … Quelle extase tranquille ! Quel chefaillon n’a pas rêvé d’un tel impact : être aimé pour ses vertus. Et je suis bien placé pour vous le dire, car qui est plus chefaillon qu’un metteur en scène, mis à part un chef de rayon, un maton, un enseignant ou un contremaître d’usine ? Nous en rêvons toutes et tous d’être un bon parent, égal ou antithèse des nôtres ; en tous cas, meilleurs que ceux qu’on n’aura jamais eu. On dirait presque que ce serait le but du pouvoir suprême d’être aimé pour avoir été un bon berger. Même l’ignoble Staline était ému aux larmes en se voyant représenté fort et plein de compassion, aux dires de l’enfant d’un réalisateur de ses fictions de propagande qui attendait le verdict du Père des peuples, pétri d’angoisses, à l’issue de chaque projection. Eh oui … que d’émotions à distance des charniers !

Le truc qui nous arrive l’air de rien, c’est peut-être de se donner timidement le courage de ne plus en avoir besoin, des petits pères et des petites mères. D’en avoir ras la casquette de s’auto convaincre que seule une personnalité « paternante » peut nous protéger des agressions et des conflits. Et si nous réalisions que c’est nous les employeurs, qu’il ne s’agit pas de leur donner notre voix (symbole terrible ! Qui peut parler par ma voix ? Sommes-nous donc muets et sans intelligence ?), mais de passer commande à leurs services de telles ou telles tâches nécessaire ?

Je suis donc profondément heureux, et ce n’est pas un hasard, que des scandales sexuels viennent à notre secours pour rebaptiser l’humain dans ses fondements. Cessons de rêver ce fantasme de la Pureté sous l’apparence de divinités, de princes et de princesses, de rois et de reines, d’humanistes et de dirigeants responsables, car elle n’existe pas en nous. Bien sûr nous sommes toutes et tous capables de sentiments et même parfois, d’actions nobles à nos yeux, mais ce n’est là qu’exceptionnel et il nous faut réaliser une bonne fois que ce n’est qu’à coup d’efforts considérables et maintenus que nous nous civilisons, que nous nous rendons meilleurs. DSK a-t-il abusé de son pouvoir immense ? Vraisemblablement ; peut-être oui, peut-être même sans véritable conscience de le faire ou peut-être est-il lui-même victime d’une mise au placard expresse par voie de tentation sur ses faiblesses. Sa victime présumée a-t-elle été forcée sexuellement ? C’est malheureusement tout à fait possible, vu sa situation sociale au regard de celle de cet homme. Tout ça, c’est l’objet de la justice et je ne suis pas capable de savoir si elle s’exprimera réellement. Ce que je peux par contre analyser, c’est que la littérature et la musique nous ont fait admirer Don Juan et que quand on se trouve face à la possible figure réelle du grand seigneur méchant homme, on ne peut supporter qu’il reste impuni, alors que son icône mythique suscite notre émoi lorsqu’il défie la loi de Dieu et des hommes. Le marginal flamboyant qui donne espérance à notre soif d’être libre de toute entrave, devient une ordure méprisable dans la vraie vie. Casanova n’est soudain plus un libertin audacieux quand on approche trop près de sa couche. La question qui se pose alors n’est plus une simple question de justice à propos d’un homme mis en cause pour ses agissements, mais de savoir si oui ou non, nous admirons le mal, à quelle distance et dans quelle proportion nous lui faisons une place dans nos cœurs ? En quoi en avons-nous besoin pour être et nous rêver plus puissants, dévastateurs et « révolutionnaires » que nous sommes. Car, on l’a assez écrit, s’il est une figure de la révolution, c’est bien Don Juan et plus encore, Don Giovanni.
Quel changement d’époque ! Souvenons-nous seulement à la veille de ces années Mitterrand, quand la silhouette magnifique et inquiétante de Ruggero Raimondi tapissait les murs de Paris et des grandes capitales européennes, combien il ne nous venait pas à l’idée que le velours de son chant, la subtile mise en scène de Losey et la musique de Mozart ne racontaient rien d’autre que la gloire d’un homme hors du commun, entamant sa passionnante descente aux enfers par le viol d’une femme, Donna Anna et plus accessoirement, le meurtre de son père qui passait par là. Pour en avoir été fan inconditionnel, littéralement transcendé par l’œuvre et cette interprétation sidérante, je peux vous dire qu’une nuée de femmes hystériques suivaient le chanteur dans tous ses déplacements sans être perturbées le moins du monde par l’ambiguïté de l’œuvre quant à la condamnation du viol. Le terrible seigneur finissait puni certes, mais sans jamais se repentir et c’était là tout le plaisir qu’il nous donnait. « Quel panache ! » se disait-on entre fans, tout sexes confondus. Ce que je tente de soulever ici, c’est l’impact de l’épuration morale sur la production d’images et de sens et comment elle a évoluée depuis, peut-être le 11 septembre 2001, mais possiblement avant. Il y eu, peu de temps après le triomphe de ce brillant Don Giovanni, né du désir visionnaire de Daniel Toscan du Plantier, le déferlement du sida ; nouveau choc en ce qui concerne l’association des imageries sexuelles qui forgèrent alors ma réflexion, ma vie intime et mon mental. La « perversion », comme on pensait plus facilement alors dans la sphère underground héritée des seventies, était le chemin pour devenir un « beautiful people » et non une de ces racailles pitoyables de tout venant, qui contribuaient au monde médiocre de l’économie de marché par son petit labeur quotidien.
Exit Strauss-Khan, sa victime infailliblement traumatisée, sa femme juste et compatissante et son acte de violence réel ou supposé. Ce qui me parle dans ce spectacle hors norme, c’est le déni généralisé aujourd’hui, de la nature humaine. Inutile de sauter sur l’occasion pour faire son kakou citoyen, vociférer, huer féministement ou se payer une tranche d’indignation à mettre dans son CV. Tout ça existe, je ne le nie pas évidemment et croyez bien que si on pouvait faire d’un coup de baguette, que mes congénères masculins cessent, pour une grande majorité de se comporter comme des gros lourds, brutaux, sanguinaires, misogynes et homophobes, je m’habillerais en fée. Le problème, et le seul à mon sens, c’est qu’on ne s’admette pas naturellement violeurs, pédophiles, castratrices et bourrés de la haine la plus sourde, armée d’un contentieux parental à faire payer à toute la planète. C’est ça notre réalité animale ; c’est ça être un humain Pur. Tout ce qui fait de nous des êtres tolérants, supportables et civilisés n’est que le fruit de nos efforts, de notre curiosité, de notre apprentissage personnel et non de notre éducation qui, non maîtrisée, conduite par de vieux enfants perdus sans réelle expérience, ayant pour nom : parents, aboutie le plus souvent à l’inverse, on le sait bien. Ce n’est pas une porte ouverte que j’enfonce là ; car si tout ceci semble parfaitement admis ou connu, ce qui fait toute la différence est de se le dire et d’y croire. Pour ce faire, la pratique du théâtre donne toutes les clefs à celles et ceux qui ont l’intelligence de s’y adonner et devrait en inspirer d’autres, si ce n’est la population entière.
Être un jour en situation de jeu fait comprendre définitivement et concrètement toute la dualité qui nous habite. Et si l’on est un tant soit peu honnête, on réalise que nous ne sommes pas « bons » et que le sujet n’est pas là. Qu’hommes et femmes sont capables des pires exactions sans aller les chercher aussi loin que dans les infos du jour et que la trahison de ses idéaux est la voie la plus facile pour répondre aux problèmes que nous posent l’existence. Se comporter en juge d’autrui reste la place du spectateur et pour jamais, ceux qui ont foulé une scène ne pourront revenir insouciamment s’asseoir à ses côtés. Faisons donc du théâtre pour mieux voir le monde des représentations se fissurer. Et pas n’importe lequel. Un théâtre qui voit et comprend, qui montre, traduit, transforme et ne fait rien d’autre qu’attendre, ressentir et réfléchir, pour que jamais nous ne soyons tentés d’être à notre tour un jour, des politiques.

Internet tend les bras aux brassages des esprits et le spectacle vivant créé la réunion des corps. Ne laissons aucun état, ni institution décider de ce qu’il est bon d’y dire ou d’y montrer. Ne laissons aucun eG8 évincer la société civile des débats sur les avantages économiques du Web. Les enjeux sont énormes et c’est bien cette révolution qu’il ne nous est pas permis de nous laisser confisquer. Les créateurs de logiciels libres, Richard Stallman, Linus Torvalds et tant d'autres moins connus, nous ont fournis des outils imparables pour prendre la mesure de ce qui rapprochent des millions d’entre nous à travers le monde : notre désir de paix, de solidarité et d’indépendance, nos capacités créatrices et nos intelligences. Servons-nous en chaque jour d’avantage pour en comprendre les finesses et les pièges, pour échapper une fois au moins, à être de simples consommateurs devant nos ordinateurs. Créons, bloguons, faisons des sites pour comprendre notre monde et pour le plaisir d'échanger. Si les puissants s’adonnent à des actes répréhensibles et pervers, c’est tout simplement parce qu’ils en ont les moyens et qu’il suivent la pente banalement naturelle de l’humain surpuissant et je parle là de l’abus de puissance dès ses premières marches, au seuil du moindre bureau. Notre chance à nous, individus lambda, est de ne pas désirer le pouvoir, mais les moyens. Les « bons », dans tous les domaines, ne sont pas ceux qu’on nous vend. Pas d’avantage en création qu’ailleurs. Cessons d’être fascinés par les images des autres sans avoir produit les nôtres. Boycott par indifférence et création personnelle ouvrent les chemins d’un autre fonctionnement. Nous ne serons « sauvés », ouverts à autrui et honnêtes dans nos comportements, que par le constat conscient et généralisé de notre nature intime évidemment sexuelle et avide. La mettre en mot, en scène, en lien, en dresser le portrait sans morale, la transcende et nous rend insensible au désir brut d’abuser de nos forces primaires. Nul besoin de fouler la scène redoutable de la vraie vie comme terrain de ses passions extrêmes. Leurs représentations sont tout aussi véridiques. L’actualité nous en donne bien la preuve, puisque tout est image pour nous désormais, dans notre perception du vaste monde déléguée aux médias.
Oui, depuis les débuts de notre humanité, viols et meurtres ont certainement été des pratiques d’usage courant pour jouir et assouvir ses désirs. Nous sommes encore de ceux là et rien ne sert de le nier ou de s’en offusquer à travers la dénonciation de boucs émissaires de nos travers. Que ceux-ci soient mis hors d’état de nuire en attendant mieux, que les victimes soient autorisées aux meilleures réparations possibles et pour le reste, forgeons des plans d’avenir : s’emparer de nos cerveaux et offrir sans complaisance un mur de refus aux figures grimaçantes qui oeuvrent par la séduction à leur carrière de prophètes aux jambes courtes. Délaissons ce système, n’en prenons que l’utile pour créer notre agréable, car c’est lui qui doit changer et devenir notre outil. Oui, depuis l’enfance, le viol, c’est la vie ; mais la vie, c’est également ce que nous décidons d’en faire, ici et maintenant, avec les moyens immédiats mis à notre portée, afin que pères et mères symboliques deviennent à tout jamais des fantômes inutiles.

Préface dans ta face

David Noir - Elephant_pétrifié

 

David Noir - Eléphant_pétrifié
David Noir - Eléphant_pétrifié

À chacun son chemin. Le mien est celui de la brisure poétique et de la confusion volontaire - des arts, des genres, des sens, des sexes, des lieux de l’esprit et du corps et bien sûr, des sentiments. Que m’importe que vous ayez mes œuvres chez vous si j’oublie qu’elles sont importantes pour moi. La réponse est dans le corps ; le chemin est vers le corps. De l’amour à plus soif ; le plus gros des réseaux. L’ignorance, la peur, les denrées les plus répandues chez les hommes et les femmes ; du coup, on appelle ça la norme. La norme - les individus qui s’en revendiquent par éradication d’une singularité affichée qui leur serait propre - résulte du peu d’ambition personnelle à explorer l’humain. Nous même, soi-même ; tout autre que le pouvoir d’une image mentale prétendument commune. Pour éclater le pouvoir jusque dans sa structure osseuse, il suffit de témoigner par millions de nos singularités spécifiques à visage découvert. Un outing de la pensée. Mais le voulons-nous ? Qui le veut ? Le rôle d’un état, qu’est-ce donc : encaisser et protéger. Nous payons pour qu’une entité à tête flexible, mouvante et remplaçable crée, favorise une image générique du normal ; de ce qui doit arriver, de ce qui doit se faire et dans quelles limites. Ce qui parait souhaitable pour permettre bien être et développement de soi - interdiction du meurtre, assurance d’un toit protecteur et d’une nutrition équilibrée – et au-delà, infrastructures sociales et culturelles au sens large. Le minimum n’est souvent qu’en partie fourni. L’essentiel manque à beaucoup, passe encore, soyons philosophes. Ce qui ne peut se tolérer en revanche, c’est le diktat raisonneur, la morale paternaliste et en toute extrémité, le jugement artistique. Que répondre à l’état culture qui s’arroge le pouvoir pédagogique d’amener en une progression savamment calculée, le bourrin consommateur à sa part d’art singulier ? Tout simplement que lui, Etat, n’a rien à faire en ces lieux. Que le pouvoir des arts appartient à ceux qui le font, ce qui finalement pourrait revenir à tout un chacun s’il s’en donnait la peine. Sous prétexte de représentativité, la direction des lieux culturels s’est confondue pour le directeur ou la directrice de structure, avec le choix de sa propre décoration d’intérieur en terme de programmation. Pourtant, on ne leur demande pas d’aimer, mais de distribuer un ticket pour le paradis confortable des lieux d’exploitation nationale à qui en fait la demande. C’est comme bouffer. Tout le monde peut y avoir droit au nom du pot mis en commun par le prélèvement de la dîme. Du moins, ça devrait être ainsi. Au Privé d’orienter ses choix, à l’Etat de faire du « tout venant ». Ca n’irait pas plus mal. On viendrait montrer son spectacle, ses tableaux ou autres créations, simplement parce qu’elles existent. Et dieu sait qu’il y aurait des merdes. Mais des merdes à portée de main, des merdes libres et sans entraves, juste permises de s’exposer par la réservation d’un jour, d’une date ou d’une série de dates sur un planning administratif de réservations. Simplement pour brouiller les cartes, simplement pour que chacun y mette sont grain de sel, simplement pour retirer du pouvoir à qui n’a pas de raison d’en avoir. Pas de business, de l’exposition. Pas pire qu’autre chose. Peut-être une petite cotisation ; une participation modeste, juste pour dire, comme on dédommage un logiciel libre sur internet. Pour le reste, les théâtres seraient comme des hôtels, ce qu’ils ont vocation à être, des lieux de repos, où l’on souffle un peu. Des lieux d’hébergements momentanés pour se couper du monde courant. Et des hôtels, il y en a des pourris et des luxueux. Certains que la plus part d’entre nous ne pourront jamais se payer. Mais des pourris, pas trop chers, il y en aura toujours avec des chambres de libres. Un hôtel, ça ne dépend pas d’une tutelle qui ignore le désir du client en question, au profit de celui du tôlier ou de la couleur du papier peint de la cage d’escalier. Car le rôle de telles structures c’est de maintenir, d’encourager le désir. Mais de ce côté-là, bernique. Pour avoir du désir, il faut du sexe quelque part. Mais de sexualité, les tutelles s’enorgueillissent d’en être dépourvues. Tous les choix se disent justifiés, raisonnés et surtout pas impulsifs et humides comme une excitation. Experts, mais en quoi exactement? Haut spécialistes du camouflage de bandaison et du mouillage spontané, l’expert et l’experte sont les fibres textiles d’un slip menteur, absorbant les volumes et les humeurs ; une gaine moulant rigidement les déformations des corps en un unique carcan. Oui, les commissions d’experts sont des slips d’antan, tue l’amour et anti moule sexe. L’incarnation du sérieux en guise de paravent pour préserver sa place. Des champignons voraces qui ont inventés le service aux auteurs, des mycoses du flux subventionné qui prolifèrent à son contact. L’institution est la plus part du temps une maladie virale à de rares exceptions près où certains humains se trouvent là par hasard. Quelques Langlois, quelques fous, quelques crados. Mais pour les fonctionnaires bien mis et au fait des arts, entre aussi dans la composition, les fameux « coups de cœur » à défaut de coup de cul. Il serait malhabile et naïf de se déclarer totalement impartial. Savoir montrer sa légère faille qui fait de soi un humain est la nouvelle botte secrète à la mode depuis la fin du gaullisme. Les hommes et les femmes ont changé, n’est-ce pas ? Mais sous ces impeccables exemples de droiture et d’humanités si abordables, on découvre parfois d’imposants castrats bien repus, d’immenses eunuques à la moue boudeuse insatisfaite à force de faire bombance. Reste à se faire invité à leur table. Heureusement quand on n’a pas grand-chose à dire en terme de création, il reste du temps pour s’ouvrir des portes. On appelle ça creuser son sillon, en art y compris, quand on n’est pas capable de variété. Enfin nous y voilà ; le panier garni, le palais gâté, le palais …