SCRAP Diary – 05 / À quoi sert la guerre ?

David Noir_Scrap

À quoi sert la guerre ?

Je parle ici de la guerre quasi ethnique, culturelle, passionnelle et pulsionnelle ; la guerre raciale pourrait-on dire, au sens de l’affront fait par la race que représente « l’autre ». Le pan plus terre à terre de la guerre, celui du calcul trivial visant à s’accaparer les biens d’autrui, devant être plutôt considéré, par ses motivations, comme un prétexte à l’expansion de son propre clan et non comme le fruit unique de l’impulsion belliqueuse.

Que retire donc effectivement l’homme de ce qui peut être regardé comme un comportement social parmi d’autres, tant il est répandu à toutes échelles et dans toutes les cultures ?

Une fois les sentiments et les corps ravagés, épuisés, las, mutilés, on se retrouve, tristes. On n’est jamais heureux, plein, d’avoir agressé, méprisé, conspué ; je n’imagine pas, « tué ».  Comme dans le sexe ou lors d’une compétition, on ressent une poussée d’adrénaline dans le conflit. Quelque chose d’animal nous pousse « hors de nous ». Il nous semble que l’autre agresse en premier lieu, par sa façon d’être, ses propos stupides, « à l’emporte-pièce » ou désobligeants. Tout son être est un repoussoir qu’il faut anéantir ; une insulte à notre propre existence, à nos points de vue. Il est une entrave à notre expression, pire encore, à notre développement. Et ce serait une erreur, un déni de la réalité de ce que l’on ressent, que de vouloir étouffer ce sentiment bien tangible. C’est plus fort que soi. L’autre et tout son comportement social avec lui, sont devenus l’incarnation, le symbole et la chair de tout ce que l’on déteste. Sa personnalité supposée cristallise notre ressentiment à échouer dans nos tentatives d’émancipation du réel. Car nous sommes limités et ces limites prennent soudainement le visage de l’ennemi. Il est une entrave.

La haine fonctionne comme l’amour en prenant pour objet arbitraire celui ou celle qui porte sur sa figure, en son corps et sa gestuelle, dans ses mots, la trace de quelque chose de connu, de « trop » connu qui nous appelle. Le détail nous fait signe, cligne de l’œil à notre intention pour nous dire : « tu me reconnais ? » Dès lors, la machine est lancée. L’engrenage et ses rouages se mettent en branle ; difficile alors d’enrayer le processus. Ces exaspérations, ces fantasmes d’attaques ou, a contrario, ces effluves de désir et de séduction, semblent avoir un fondement bien réel, parfaitement concret. Soit la provocation est ouvertement effective, soit elle est induite par le geste, qu’il soit acte, regard, parole ou même omission de manifestation. Dans tous les cas, quelque chose est déclenché. Et s’« il » est déclenché, c’est bien qu’il a été enclenché auparavant, parfois depuis des lustres. Quelque chose qui était retenu trouve sa libération dans une soudaine autorisation à être. Amour et haine sont des sentiments exaltants car ils autorisent à faire un pas fulgurant comme un mouvement de ressort, vers une impression de liberté qui ne réclame que l’accroissement de son étendue d’expression. C’est du moins le sentiment que nous en avons sur l’instant, dans ces moments qui précèdent et sont à la source du déclenchements des hostilités ou du désir. Pourtant, bien souvent, la résolution nous livre une sensation inverse. Celle de nous être dupés nous-mêmes, d’avoir cédé à une impulsion qui a pris le pas sur notre intellect. « Comment en sommes-nous arrivés là ? » est souvent la question qui succède à la démarche aventureuse de la guerre ou de l’amour.

Il y a pourtant parfois des amours qui semblent aboutir à une plénitude, soit que notre inconscience « épaisse » diffère l’avènement de la lucidité à venir, soit que l’histoire débouche réellement sur un nouveau chemin dont la perspective est la promesse d’une évolution pleine d’avenir. Qu’en est-il de la « guerre utile » alors ? Y aurait-il des échauffourées sanglantes qui constituent un progrès ou un avantage pour l’un ou l’autre des belligérants ? On nous enseigne que « oui » à travers l’histoire des révolutions. En y regardant de plus près, on trouve souvent un personnage intéressant par son rôle récurrent et prépondérant à l’issue des conflits : le bouc émissaire. Figure rendue peu sympathique quand son sort amène le dénouement, comme c’est le cas pour les tyrans destitués ou exécutés, elle se nomme « martyr » lorsqu’elle est à la source des soulèvements. En ce sens, beaucoup considèrent que la révolution n’est pas la guerre. Comme dans les disputes d’enfants, déterminer le coupable originel revient à désigner « officiellement » celui qui a commencé. C’est bien sûr vrai dans la plupart, si ce n’est dans tous les cas de domination, quelque forme qu’ils prennent. Néanmoins, le recul du temps nous renseigne sur la réelle utilité de l’élimination ou de la punition sévère du dominant : opérer pour l’individu ou la société un changement d’état du sensible qui, sans l’étêtage de la pyramide hiérarchique, ne parviendrait pas à se renouveler. Peu importe que ce dominant se soit avéré faible ou fort dans l’exécution de son pouvoir. Là aussi, la relativité de son action n’entre finalement que peu en compte, hormis pour en écrire la légende. Seul critère efficient pour passer à l’acte : le dépassement de notre seuil de tolérance à l’insupportable. Au bout, que trouve-t-on ? Une dépouille pantelante dont le sang noirâtre vient ternir la gloire du trophée.

Mais qu’est-ce donc que « l’insupportable » juste avant qu’il ne devienne « l’intolérable » ? Dans le cas de l’amour, c’est la limite irritante de l’attirance non exprimée ; pour le simple désir, qu’il soit criminel, envieux ou passionné, c’est le non assouvissement vécu comme un manque ; pour l’envie de batailler, ce pourrait être le débordement de l’insulte faite à nos valeurs, le dépassement en deçà des restrictions du niveau matériel indispensable à un confort relatif de vie ou la réduction imposée de notre capacité à nous projeter dans l’imagerie d’un bien-être futur. Dans ce cas précis, en découdre avec l’oppresseur, c’est se donner une opportunité de rétablir à ses propres yeux un horizon acceptable, qu’il soit tangible ou fictif.

Une occasion de s’éviter des querelles graves ou bénignes et par là même, de vivre plus sereinement en réservant ses forces à d’autres causes, serait de connaître mieux la nature de la menace avant d’entreprendre toute action difficilement réversible. Dans notre civilisation humaine, on appelle cela « réfléchir ».

La réflexion a eu parfois ses beaux jours au cours de l’histoire des peuples dans des périodes où il était de bon ton - « sexy » dirions-nous aujourd’hui – de faire montre d’élaboration intellectuelle. Ce fut parfois l’inverse, quand l’action spontanée plus que sa justification, eut le vent en poupe. Mais, quelques soient les époques, la question reste la même : que valent nos aptitudes mentales face à l’excitation frénétique des corps ?

Nul besoin d’attendre la naissance de situations dramatiques pour détecter la tendance du moment. La confirmation de la venue d’une crise sociale peut se lire dans « l’état d’esprit » d’une population sur une plage de temps donnée. Le désir de consommation au-delà de ses besoins, y compris des denrées culturelles, me paraît être un indicateur judicieux de l’état de dépendance et donc, d’irascibilité des individus. Voir, entendre, consommer, s’informer, lire … ne devrait pas systématiquement être pris pour une soif de découverte. C’est, en ce qui concerne les temps occidentaux présents ou, pour me circonscrire à ce que je connais, le cas des milieux parisiens ou de ceux d’autres grandes villes assimilées, la marque selon moi, d’une dérive euphorique de ce que l’on appelle volontiers « l’appétit de culture ».

Je n’ai pas l’intention à travers ces lignes de faire l’apologie de l’ignorance et, pas plus que d’habitude dans ces pages, je ne prétends me placer en historien ou sociologue que je ne suis certes pas. Ce billet comme tous les autres, ne témoigne que d’une réflexion personnelle et surtout d’un sentiment intime qui fait naturellement surface à travers les préoccupations dans lesquelles m’aspirent mes rêveries de création, en butte à ma vie concrète. J’écris donc « d’instinct », mû par le déroulement de mon processus actuel, en tentant de ne rien « vouloir » raccorder de force entre les mailles de mes filets lancés à la dérive. Je suis donc, plus que je ne provoque, le déroulement de ma pensée, car c’est le sens naturel de mon fonctionnement, à tort ou à raison, depuis que faire surgir des formes artistiques ou conceptuelles est au cœur de mon quotidien.  En ce sens et contre toute logique pécuniaire, réfléchir ou inventer à partir de mon simple vécu, est devenu curieusement plus nécessaire et intéressant pour moi que le spectacle de n’importe qu’elle autre actualité. Ce repli relatif, qui me semble ne disposer de jamais assez de temps pour me délivrer toute sa teneur, ne me coupe aucunement du « monde ». En tous cas, pas plus que ma vie un tantinet plus sociale d’avant, ne me le faisait découvrir. J’ai en charge un monde intérieur « suffisant » pour l’arpenter, sans finir d’en connaître tous les détours et anfractuosités durant ma vie restante. Ce monde n’est pas autarcique. Ses frontières sont poreuses à tel point, qu’elles ne cessent d’y laisser entrer des particules de mondes environnants directement ou par osmose. Fruits de l’enthousiasme ou du désagrément, rien ne se perd.

Mon exaspération de ce que je considère être « la bêtise » n’a pas pour autant diminuée. Je me demande aujourd’hui simplement, dans quelle mesure il est nécessaire de l’exprimer brutalement en dehors d’une mise en forme réfléchie et adaptée. Le risque majeur, bien entendu, d’opter pour une posture le plus fréquemment mutique ou absente du « débat » est d’en arriver à accumuler un tel degré de colère que l’issue n’en puisse être que la frustration à défaut de l’explosion. Mais quelle explosion m’éviterais-je puisque je n’ai pas l’intention de couper la tête des roitelets du voisinage ? Au mieux je ne pourrais que m’imposer une joute inutile dans la mesure où il est un peu tard pour me lancer dans la carrière politique. Quant à la satisfaction de briller de quelques minutes à quelques heures si je parvenais à mes fins ? Je n’en recueillerais que la lourdeur de devoir gérer la controverse et les amitiés partisanes subitement apparues, qui ne seraient qu’encombrements inutiles puisque je n’aurais pas le désir de les faire fructifier. Vaincre ou convaincre idéologiquement m’importe donc peu. Quant à la frustration de ne pas exister sur le terrain social, j’en tirerais plutôt la fierté de ne pas avoir la vanité de considérer ma contribution, pas plus que celle de quiconque, comme importante. Et pourtant, mon animalité me taraude de temps à autres. Heureusement, la scène et sa fameuse catharsis sont là pour amplement répondre à mon besoin de violence bestiale.

Sur cette base, la récupération médiatique de la parole scénique, aussi consternante ou brillante soit-elle, pour en faire un emblème d’agitation politique, me semble certainement l’acte social le plus irresponsable et imbécile qui soit. De même, empêcher ou contraindre la catharsis est le plus sûr moyen d’ouvrir un jour à deux battants, la porte aux violences civiles. Il est évidement indispensable, de ce fait, de laisser une liberté totale à l’expression publique, en particulier dans le cadre de la représentation dite « artistique », au-delà de toute idéologie partisane, quelle qu’elle soit, à moins d’être suffisamment habile politique pour faire jouer les rouages administratifs qui feront naturellement taire la bête, mécanismes dont je serais bien surpris d’apprendre qu’il en manque dans la société française. C’est en effet la seule fonction réellement sociale de la scène que de permettre l’évacuation des tensions par identification. Au pire, on risque Les Beatles et les fauteuils de l’Olympia ; quelles proportions avec la Shoah ? On croirait pourtant ces derniers temps, à force de heurts et d’oppositions stériles, revenir à l’ancienne polémique qui faisait s’affronter le divertissement avec le spectacle ou le film « d’auteur » il y a encore trente ans et qui n’avait pas plus de raison d’être. Comme les poissons à l’embouchure des égouts, certains publics se nourrissent également dans la queue de la comète de la catharsis et trouvent leur compte dans les miettes que l’ego de l’interprète leur laisse. Spectateurs et créateurs transfèrent, chacun depuis leur place, leur besoin d’échapper aux limites du réel. Peu importe et tant pis pour eux, dirais-je, si certain/es se contentent d’une pitance bas de gamme et passent à côtés de mets plus raffinés. Si notre monde a bien une caractéristique, c’est de rendre la connaissance accessible. À chacun/e de faire le choix de ses exigences. Les chemins sont d’une variété infinie et peuvent être longs, mais qu’importe, nous avons notre vie entière pour en suivre les parcours. On ne peut contraindre personne à épouser une pente plus qu’une autre par l’interdiction, si l’individu a séjourné dans un bain culturel corrompu par des pensées malsaines ou intolérantes. Cela ne viendra que de son éveil à une autre ouverture d’esprit. C’est ainsi valable pour tout un chacun/e selon l’environnement qu’il a, bien souvent, subi et, plus rarement, à partir duquel il a pu se révéler à lui-même en profondeur. Car pas plus qu’on ne devient œnologue en se saoulant la gueule ou fin gourmet en bâfrant, on ne devient civilisé en dévorant du bouquet télévisuel, de l’abonnement de théâtre, du cinéma à outrance ou en s’enfilant des queues d’expositions et des programmes de festivals. Qu’on se le dise, la diversité ne se retrouve pas dans la fabrication de foules. Certains/es se félicitent de la fréquentation des grands théâtres comme d’un gage d’engouement culturel ou pire encore, du succès des cartes de cinéma ; pour ma part, je trouve qu’on remplit trop car on remplit mal. Quelle différence notoire cela fait de décider de pénétrer sans préméditation dans un musée méconnu parce que le moment s’y prête, plutôt que de s’enfourner à la suite de centaines d’autres, pour voir ce que d’autres encore, pensent qu’il faut avoir vu! Se cultiver n’est pas voir ou lire ce qui se fait alors, mais bien dessiner son cheminement propre et se forger ses outils sensibles en dehors de tout balisage.

Les nouveaux barbares d’aujourd’hui sont là, bien en vue, pour témoigner de l’inverse. On en trouve autant chez les parvenus du bien penser, en mal d’expression politique sur les réseaux sociaux, que chez les spectateurs voyeurs, s’improvisant fascistes d’un soir. Que les manifs furent soi-disant pour tous ou réellement contre chacun n’aurait réellement pas eu plus d’importance si on n’avait pas relayé indifféremment leurs passagères apparitions par des coups de théâtre rhétoriques autant que médiatiques. Même cas donc à mes yeux, que celui des humoristes douteux vis-à-vis desquels on ne devrait pas avoir à commenter l’application des lois quand, par coup de chance, ils les enfreignent stupidement par excès de confiance en soi. C’est ça aussi, agir à gauche. Étrange définition de l’actualité qui vient bourdonner comme la mouche du coche à l’oreille du législateur comme du particulier, quand il n’y aurait qu’à laisser faire pour que l’animal s’enfume et s’asphyxie de lui-même dans son terrier. Dans un cas comme dans l’autre, des lois sont votées ou appliquées ; il fallait réfléchir avant de déléguer ses pouvoirs si on n’était pas d’accord avec le principe ou bien se donner les moyens de renverser la république. Inutile donc de se doter des ailes d'un petits Saint Just quand on sait qu’on n’ira pas à l’échafaud. Nos aïeux révolutionnaires ou autres, après avoir déversé des ruisseaux de sang, nous ont finalement légué le statut de petits bourgeois, bon. Je ne nous vois pas actuellement, pour ce qui est du plus grand nombre, toutes tendances confondues, suivre exactement leurs pas sur le sentier des barricades, à grands coup de « like » cliqués sur Facebook. Qu’aurait-il fallu en dire de plus ?

Non, le mouvement social n’est pas, de loin pas, systématiquement le cœur de l’existence humaine, pas plus que le commentaire journalistique n’est à la source de la philosophie. L’agitation endosse les nippes de la conviction comme le désir excité le fait des frusques des sentiments. Pour moi, les uns valent bien les autres. Je ne vois pas spécialement de hiérarchie entre assouvir ses désirs avec un partenaire de passage et se sentir transporté d’amour pour son idole du moment, si ce n’est que l’un veut faire croire au bonheur. La seule véritable nouveauté serait de mettre un bémol à ses croyances. Notre monde social tout entier se résume toujours à des croyances, si étriqué et éternellement dérisoire qu’il est, à force de ne pas prendre en compte ce simple et triste postulat. Misérables croyances, avis et points de vue, que l’absence de recul autant qu’une curiosité carencée, empêche régulièrement d’analyser d’un œil critique. Rien ne me semble plus néfaste de ce fait, que la réaction passionnément bidon, donnée à chaud par des internautes faussement indignés puisque non réellement atteints dans leur environnement vital. Après un certain intérêt pour le phénomène des débuts, le reportage à sensations, caméscope au poing, le tweet d’humeur, la déclaration intempestive ou l’étalage courageux d’échanges impulsifs derrière son ordinateur via des plateformes sociales, ne me semblent vraiment pas aujourd’hui, favoriser ce que l’humain a des meilleur. Internet, malgré le génie de son fonctionnement, n’a, de ce fait là, rien à envier au café du commerce. Tout comme le petit blanc sec de 8h du matin pris sur le zinc assure d’ouvrir la journée par une belle brochette d’imbécillités populaires, l’ivresse de se sentir important/e à coup de micros réactions aux événements afin d’épater la galerie, garantit avec la même efficacité, de faire l’impasse sur sa propre profondeur chaque jour un peu plus et à chaque connexion. S’y pencher un tant soi peu avant de poster, permettrait pourtant de sonder le vide potentiellement abyssal que peut risquer de contenir notre enveloppe, à travers l’étude comparative à peine survolée de la navrante médiocrité des échanges. Connaissance : zéro ; pertinence : pas mieux.

Pourtant, un peu de vie intérieure, juste gardée pour soi et diffusée à sa seule et unique intention créerait autant de silence sympathique sur les ondes, dans les rues, sur le Web et bien sûr, à la télévision. Mais il ne faut pas trop en demander. Le fond de commerce est trop riche et réveille trop d’appétence. La démocratie, comporte sans nul doute la liberté d’expression, mais également celle de penser. En abuser un peu en son for intérieur ne lui nuirait pas davantage, plutôt que de la transformer en une icône braillarde et stupide. Mais il est vrai que pour réfléchir et rester chez soi, il faut déjà avoir le luxe d’un « chez soi ». Curieux que ce ne soit pas ceux/celles qui en sont dépourvus que l’on entende le plus. Tant qu’on gueule, c’est qu’on a la santé. J’imagine que l’humiliation d’être à la rue stimule moins les cordes vocales. Sans doute ne faut-il pas attendre cette extrémité pour revendiquer son « droit » à l’existence, me dirait-on du côté de la vraie gauche. Ce serait indubitablement juste si la vraie misère n’était silencieuse et que le paradoxe d’une société aussi cruelle et indifférente que la nôtre, ne permettait de donner de la voix qu’à ceux/celles qui en ont en réserve.

Oui, nous pourrions, les un/es comme les autres, rester un peu chez nous puisque nous en avons le bénéfice, pour réfléchir tout bas et que dans le relatif silence de nos voix, on entende le murmure de ceux qui auront l’agrément de ne pas oser trop la ramener encore. Vrais exclus plutôt que leurs médiateurs, vrais enfants plutôt que leurs parents, vraies victimes plutôt que leurs protecteurs. Oh il ne faudrait pas longtemps, certes, pour que ceux-là, ragaillardis du poil de la bête, ne reprennent à leur tour le flambeau de la bêtise vantarde publiquement énoncée, mais cela créerait assurément un joli moment de temps suspendu. Un temps, peut-être similaire à celui qui survient juste après la déflagration de la dernière bombe d’un conflit armé finissant, que j’imagine hypnotique pour ceux qui ne l’attendaient plus. Car il y a bien une fin à toute chose. Une forme d’expression intelligente serait parfois de la devancer.

Oui, si après cette courte retraite du mot proféré, on se rendait compte que l’on n’avait pas tant que ça à dire, on pourrait plus souvent se contenter de l’enceinte des théâtres pour venir y délivrer quelques assertions bizarres à ceux qui seuls, souhaiteraient les entendre.

Oui, c’est sûrement parce que je n’ai pas tant que ça à dire que je juge inutile de brailler ma haine et ma lassitude dans les rues, en dehors des plateaux. Tout comme il en est du minimalisme de mon monde intérieur, l’espace d’une scène m’est amplement suffisant pour y vivre et résoudre l’incohérence de mes contradictions.

Oui, contradictions, car si l’on souhaitait l’éradication d’un ennemi, il serait bien simple de lui couper la tête à la condition d’être prêt à plonger soi-même et son époque dans un bain de sang. Dans le cas contraire, mieux vaudrait s’abstenir du ridicule de la communication outrée et rentrer en soi-même plutôt que de prétendre faire valoir son opinion tout en craignant de se salir les mains.

La créativité a l’avantage d’allier la fantaisie débridée du fantasme à l’ivresse de la surpuissance ; et tout ça pour pas cher, hormis quelques nuits blanches et peu d’argent à la clef si on s’y adonne de façon un peu trop monacale. Il n’empêche que personne ne nous interdit de rendre notre monde moins clinquant, moins choquant, moins tapageur. Quand je dis notre monde, je parle bien de celui propre à chacun et non du monde qui n’est fait que de toutes ces étranges additions de singularités, parfois tellement banales qu’elles devraient simplement avoir l’intuition de se taire d’elles-mêmes.

Le silence dont je parle n’amène pas à baisser la tête ; il n’est pas celui de l’enfant mis au coin. Il est porteur de l’observation mutique qui laisse d’autant mieux sentir son pouvoir sur celui qui se sait observé. Non, le silence n’est pas la soumission. Il est le préambule à la parole à bon escient. Il est celui dont l’avènement menace les tribuns qui faisaient l’instant d’avant encore, piaffer les foules. Celui qui sonne le glas des meneurs de revues d’opérette adulés des suiveurs. Celui qui inaugurerait enfin la mise sous tutelle des « grands hommes » prétendant faire l’histoire. Il serait le calme sans la tempête. Il serait l’action décisive, adoptée et mise en œuvre le jour où l’heure nous semblerait venue d’exister paisiblement mais en éveil, bien loin, hors de la cohue de ceux qui « savent ».

Et SCRAP dans tout ça ?

SCRAP est ce projet dont je souhaite qu’il ne raconte rien, pour mieux dire « tout » ; en tous cas un certain « tout » ; le mien et peut-être celui de certain/es autres qui aiment à se repérer uniquement dans l’indicible.

Journal des Parques J-25

david noir flyer la toison dort épisode 6
Flyer - La Toison dort - épisode 6

Inquiétante suite dans les idées ou obstination salvatrice … Impossible à savoir pour moi. Plutôt envie de vider totalement une argumentation de sa substance afin de pouvoir passer à autre chose. Voici en tous les cas, pour en finir, ce que j’écrivais il y a huit ans à des décideurs éventuels, en préparation à ce projet alors que je travaillais encore en compagnie.  

 

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La Toison dort / genèse d’un projet de théâtre (et de société)

David Noir / Cie La Vie Est Courte / 2005

I - Considérer la modernité d’un public

Le réseau Internet nous permet aujourd’hui de découvrir intimement une partie importante de la population du monde actuel.

Ces êtres humains, surfeurs de toutes conditions, sexes, âges et origines forment aussi l’immense public que nous avons la préoccupation de solliciter.

Au travers d’innombrables sites et pages personnelles le monde des humains s’exprime désormais aussi entre individus connectés.

De toutes ces nouvelles formes de communication, les blogs sont les plus accessibles aux moins technologiques d’entre nous.

Il s’agit de petits sites au succès grandissant, existant depuis peu chez nous, dont l’exécution simplifiée et rapide permet la création et la diffusion libre de témoignages personnels sur tous les sujets et sous de multiples formes : journaux intimes, commentaires de l’actualité, créations, pensées, billets d’humeur, album photos etc …

Je considère pour ma part ces petits morceaux de notre humanité comme de réelles perles quel qu'en soit leur contenu, car pour la première fois dans l’histoire de la communication, quiconque d’une manière facile, peut témoigner librement au reste du monde sur lui-même et s’informer au quotidien sur l’existence tangible de ses contemporains.

Jusqu’à présent, seuls les « gros » médias (radios, télévisions) étaient aptes à nous renvoyer un miroir de la multitude dont nous faisons partie.

Les artistes y pourvoyaient aussi au travers de leur fonction d’interprètes de la vie.

Seulement les uns comme les autres étaient et restent des observateurs subjectifs de tout un chacun.

L’immense différence dans le cas de ces nouvelles cartes de visites sur Toile, vient de la source de ces expressions individuelles qui n’est autre, ici, que les individus eux-mêmes.

Si l’on s’intéresse au public, il est donc important de constater qu’aujourd’hui et à l’avenir, le public est et sera également son propre auteur. Il s’inventera lui-même en toute conscience et aura de moins en moins nécessité de consommer… en matière d’art.

Lui-même fabrique, relaie et informe.

On s’aperçoit donc que contrairement aux idées reçues, une grande partie des personnes a parfaitement intégré la notion de contemporanéité dans l’art : de même que peu à peu, certains ont soif de fabriquer leur propre électricité, le public génère seul une partie de ses besoins créatifs.

Le public du théâtre traditionnel (j’y inclus le contemporain), est peut-être le plus en retard du point de vue de sa propre expression.

Les fameux « abonnés » consomment encore de la culture mais ne produisent plus qu’une faible dynamique de désir, simplement parce que le monde a changé et que sont apparus de multiples moyens efficaces pour beaucoup d’entre eux, d’être autonomes et « libérés » des professionnels du spectacle.

Ce n’est donc pas à eux que je souhaite m’adresser en premier pour tenter de redynamiser notre relation, mais à ceux cités plus haut qui passent chaque jour quelques heures de leur temps à se montrer aux autres et aller voir les autres, depuis leur domicile.

II - Les dialogues envisagés

Au-delà du projet scénique et l’incluant même à sa source, la véritable aventure que nous désirons tenter consiste à communiquer dés le départ avec ce futur public lui-même créateur de formes.

Il parle de lui et nous désirons parler d’Eux et de Nous depuis toujours.

Nous projetons donc au travers de la création d’un site spécifique, en lien direct et issu de vos propres structures, d’organiser sous forme de forums l’élaboration du futur projet théâtral.

Par le biais d’exposés du projet en cours et d’échanges de discussions sur le net, nous nous proposons d’informer mais surtout de nourrir notre travail du fruit de ces mêmes échanges afin de rencontrer bien en amont ce nouveau public et l’associer ainsi directement au résultat.

Ce n’est pas dans un but démagogique que nous voulons procéder ainsi mais pour bénéficier de la réelle influence psychique et concrète des divers réactions et commentaires sur le processus de création.

Bien au-delà, nous pensons même qu’une métamorphose de la relation est possible afin de retrouver un lien actualisé et fondé sur le désir et la nécessité de l’existence des artistes pour ce public.

Nous croyons en ce « Je » formulé aujourd’hui par un nombre croissant et par nous-même depuis notre origine.

Il contient et exprime la liberté d’être et de partager, indispensable aux transactions humaines.

Cette parole intime, nouvellement divulguée par les hommes et les femmes de ce monde, parle aussi des dernières heures de la hiérarchie pyramidale, en tous cas dans l’expression des valeurs artistiques. Il n’est plus temps pour les créateurs, producteurs, diffuseurs de spectacles vivants de croire encore à la particulière singularité de leur démarche.

Personne ne songe à s’illusionner sur la puissante geôle créée par l’économie de consommation des biens matériels.

Nous sommes tous encore pour longtemps prisonnier de ce système de pouvoir, mais la relative richesse du Web et la pauvreté certaine de la fréquentation des lieux de création, sont là pour témoigner d’un changement nécessaire dans l’idée que nous nous faisons du public potentiel et de notre façon de communiquer avec lui sur le monde.

Nous désirons et appelons son regard sur nous. Encore faut-il réapprendre à le lui transmettre.

III - Les procédés

Outre la création du site, plateforme indispensable, nous envisageons de fréquents moments de rencontres au travers des lieux de diffusions intéressés, étayés par une production adéquate.

Des rendez-vous, présentations, répétitions publiques, plages d’expressions libres des internautes avec lesquels nous communiquons, études et productions réalisées à leur propre sujet, constitueraient la progressive construction et les éléments mêmes de la programmation.

Au lieu de quelques dates à l’issue d’un projet abouti, nous imaginons un nombre équivalent ou supérieur d’étapes au long des saisons qui seraient autant de créations, morceaux véridiques de la chair de l’objet en cours ; en fait, spectacles autonomes en eux-mêmes.

C’est donc d’un appui constant et puissamment interactif de votre part dont nous avons besoin pour lancer la machine de « pacification » artistique que nous espérons voir naître.

La guerre froide mais louvoyante, bassement séductrice, pleine de tensions entre artistes-producteurs-diffuseurs-chasseurs-prédateurs aux abois et proie-public, convoitée et courtisée, a usé le système artistique-culturel qui n’a pas vu son pouvoir de fascination s’étioler.

Il nous faut reconnaître que l’oiseau s’est envolé plutôt que de céder à une panique civilisée mais déprimante.

Nous en pâtissons tous. A l’heure où notre ministère, pris de court, semble envisager la solution finale par la réduction des effectifs de compagnies, il nous paraît plus enthousiasmant de réinterroger la définition même du groupe de nos interlocuteurs-spectateurs.

A qui nous adressons-nous ? Que sont-ils devenus en quelques décennies d’activités culturelles et intellectuelles, ces spectateurs toujours possibles mais plus autonomes que jamais ?

Ils se manifestent aujourd’hui concrètement et font pousser leurs identités au dehors, comme autant de nouvelles espèces botaniques ; comme nous, artistes-créateurs à temps plein, avons désiré le faire auparavant.

Nous n’avons donc jamais été dans une aussi grande proximité.

Il n’est plus dés lors question dans l’imagerie inconsciente, « du dieu » unique incarné au travers de chaque acte de création, mais d’une myriade de petites figures bâtissant leur mythologie dont les artistes font également partie.

IV - Le Projet scénique 

Echafaudé à partir de trois matériaux essentiels :

Les communs :

  • Textes, sons, images, interprètes de la compagnie, filmages, mise en scène

Les nouveaux :

  • Participations effectives des spectateurs rencontrés au fil des échanges, aux films et aux pièces à venir sur de vraies bases contractuelles (échange de promotions par le biais de leurs sites et du nôtre …)
  • Diffusion du travail et libre circulation des données en cours par le biais des blogs et pages persos du public désireux d’être en lien avec nous

L’ensemble du projet dans sa démarche globale ainsi que le premier opus théâtral issu de ce travail s’intitulera La Toison dort et portera très directement le regard sur les comportements intimes de nos contemporains et des nôtres.

La source du sujet est naturellement ancrée dans l’une des toutes premières expressions et préoccupations du « Moi» : nos pulsions sexuelles et l’énergie libidinale qui en découle : l’excitation.

L’excitation, avec la consommation, constitue chez nous, êtres vivants, l’origine de tous les plaisirs.

C’est sur la base de ces deux entités qui peu à peu s’opposent : excitation-éveil et consommation-endormissement, que je souhaite articuler mon propos scénique.

Entre le « Je » qui singularise et le « Nous » qui unifie se produit la tension propre à toute œuvre d’art.

Il s’agit pour moi de faire naître l’arc électrique entre ces deux pôles.

Le dernier bastion de notre pornographie cachée se situe vers la fin des années 70.

Puis les salles dévolues au cinéma X disparaissent au fur et à mesure que se développe la consommation d’images fantasmatiques à domicile sur support vidéo.

Grâce à la vidéo légère puis à la micro-informatique et au tissage du réseau Internet, nous voici aujourd’hui au stade de la production artisanale et personnelle de notre propre pornographie.

Elle inonde désormais le monde entier de ses images accessibles d’un simple clic et remplace peu à peu notre honte puritaine par une soif grandissante d’exhibition du Moi. D’abord sous forme d’images brutes de son propre sexe,  puis lentement, par la création d’un discours, d’une pensée et d’un rapport dialectique à notre corps et celui de nos congénères exprimés sans entrave.

Nous sommes dans l’ère des pornographes, tant masculins que féminins, tant jeunes que vieux, de toutes orientations.

Je me revendique aussi comme tel et aspire à traduire un point de vue, à mon sens tout à fait progressiste, de l’usage de la pornographie dans nos vies quotidienne, notre communication et l’image de nous même.

 Fin de l'archive

Vitesse de ma lumière ?

David Noir - Frankenstein - La Toison dort
David Noir - Frankenstein - La Toison dort
David Noir - Frankenstein - La Toison dort

Suis-je intelligent ? La question semble dense à mes propres oreilles. Pourtant, elle n’est pas si philosophique qu’elle en a l’air, car elle débouche fatalement sur une impasse, le fond ne relevant pas d'une quantité mesurable mais plutôt des qualités spécifiques de cette intelligence.

Ma question première, que toute créature consciente peut, je crois, reprendre à son compte, serait donc plutôt :

« Qu’est-ce que mon intelligence aujourd’hui ? ».

Et celle qui vient tout de suite après :

« Comment est-elle modifiée, quotidiennement façonnée, stimulée par mon époque ? »

Ces questions ne me sont jamais apparues si actuelles. Pourquoi « actuelles » ?

Parce que quotidiennement « actualisées ». Mon cerveau me donne la sensation de me « mettre à jour » chaque matin où j’ouvre les yeux.

Internet, d’un côté, encore lui ; toujours lui ; et de l’autre, en écho, les voix qui me rapportent l’actualité sous l’aspect d’informations. Les infos, dit-on.

À mi-chemin entre ces réseaux, ma tête.

Tous les matins donc et durant la nuit, plus que jamais auparavant, elle fourmille. Elle ne s’arrête jamais. Elle est attaquée par des stimuli d’angoisse et d’excitation provenant autant de ma projection vers « le monde », que de son intrusion dans ma micro sphère.

Dans mon paysage, pas de fiction ; plus de fiction depuis quelques années. Je parle de celles concoctées par autrui et prenant la quasi-totalité de la place de l’art sur le marché. Elles se sont désintégrées avec l’illusion des liens et les leurres de l’attachement.

Les fictions m’apparaissent aujourd’hui comme de simples tremplins destinés aux enfants qui veulent former leur tête et leur regard. Ce sont les primo réacteurs de la fusée. Ceux qui servent au décollage. Ils doivent brûler le temps qu’il faut néanmoins, pour placer l’individu en orbite. Frictions ; fictions laborieuses de l’imaginaire humain et imitations du réel ne me servent radicalement plus à rien. Il y a bien plus étonnant ailleurs ; dans le périmètre de mon esprit ; à sa surface sensible, interface avec le monde où il se nourrit de ce réel, lui aussi illusoire, ou de ce qui semble s’y apparenter. Là, mon crâne brûle à grande vitesse et consume sa carapace en attente de voler en éclat, un jour, quand la matière molle de mon cerveau pourra flotter à l’abri du monde, dans l’espace abyssal des purs esprits ectoplasmiques.

Est-ce la concomitance des bouleversements technologiques, de la poursuite de mon travail en solitaire et de mon vieillissement qui m’acheminent vers ces perceptions ?

Car chaque jour désormais, me semble totalement différent du précédent par le pas que mon évolution s’octroie au cours de ses dernières 24h, et à la fois absolument similaire à celui de la veille. C’est que plus rien ou presque ne semble avoir d’importance hors les sensations décuplées de ces stimuli cérébraux. Mon corps n’est pas en reste. Agacements des jambes, tensions dans les mains, énervement sexuel ; la pression se renouvelle, chaque jour matérialisée sous la forme de pulsations internes me poussant à produire du contenu. Mais la chose remarquable n’est pas tant le contenu lui-même, loin de là, de ce que j’écris, projette ou dessine, que la considération nouvelle que j’ai pour ce matériau. C’est là que réside un phénomène particulièrement inédit pour moi.

Auparavant, j’aurais pu penser « œuvre », un peu bêtement, à l’instar de ce que les musées proposent platement comme vision d’une vie orientée vers les arts (je n’aime pas le mot « dédié » si souvent employé, car on fait bien d’autres choses dans une vie que de l’art, à moins que tout en relève ; auquel cas, il faut dire « vie » et non « oeuvre »).

Or depuis l’avènement d’Internet (même si l’expression est galvaudée, elle me paraît adéquate car c’est tout à la fois un règne et une ère qui commence), c'est-à-dire hier, "l’œuvre" tend à disparaître au profit de "la participation aux flux" des données humaines. C’est cela, à mes yeux, qui change notoirement le rapport de la création au monde. Créer une œuvre, c’était encore valable jusqu’aux début des années 2000. C’était un héritage de toute l’histoire humaine dans la filiation de laquelle on pouvait encore tenter de s’inscrire. À l’heure où j’écris, cela me paraît n’avoir plus aucun sens. En découle le caractère instantanément obsolète des créations qui se pensent dans la continuité de cette lecture de l’histoire. Je les vois passer et exploser en vol comme des météores incandescents derrière mon hublot, avant même d’avoir eu le temps d’entrapercevoir leurs nuances et ce qui les différencie.

Nous sommes des individus isolés pris dans un même orage d'électrons ; mon corps tout entier suit le mouvement de la tourmente et pour moi, c’est bien ainsi.

Par le  fil électrique, je m’échappe.

À suivre …

 

Viol long courrier

Don DSK - David Noir
Don DSK - David Noir
David Noir - DON DSK - Montage photo

Je n’ai pas réellement blogué depuis les premières images de l’affaire DSK. À l’opposé de nos formidables médias, presse écrite et TV, ne sachant plus où donner du scoop, tirant comme de la guimauve les pauvres bribes d’infos qui leurs tombaient pour animer le paysage contre toute éthique juridique, je trouvais que le spectacle était trop énorme, trop sidérant pour jeter mes commentaires à chaud sur le papier, comme un poulet de batterie soudain lâché en plein air et trop excité par ce nouvel afflux de liberté pour ne pas en avoir une crise cardiaque.
Non mais …se rend-on bien compte de la chance qu’on a de vivre enfin une telle dégradation du monde politique et médiatique en direct ? Mesure-t-on bien les conséquences sur la représentation et le monde d’images dans lequel on nous fait vivre à longueur de temps, depuis que la pub a eu l’audace de se faire admettre comme une valeur ? Pour ma part, je ne cesse de trouver ça inouï et suis dans l’espérance joyeuse et quotidienne que ça empire. DSK, Tron, avant eux, Alliot-Marie, Ferry, Longuet, bientôt Lagarde, sans compter l’exécution sommaire, glissée vite fait sous le tapis de Ben Laden, par un Obama qui n’apparaît plus tellement différent des autres … Encore, encore ! Vivement que ça continue ; que la classe politique se roule dans la merde sur la pente désormais irrémé …diablement (!) glissante de son avidité. Espérons qu’une bavure sans précédent atteigne la chère Marine ; encore qu’en l’occurrence ce soit plus difficile, puisqu’il est plus délicat d’entacher la crasse ouvertement visible et que les saluts nazis (belle nouveauté !?) au sein de sa formation, ne suffisent pas à nous étonner efficacement.
L’être humain créature fascinée par les images au-delà de toute mesure, voit enfin affleurer Dorian Gray sous la croûte du vernis, venu faire son office.
On a eu beau savoir instinctivement les choses, se douter des pires malversations en hauts lieux, ça n’a jamais changé rédhibitoirement rien. La connaissance ne fait hélas pas le poids face aux croyances. Ça n’est pas nouveau. Nous sommes des êtres coupés en deux et savoir n’influe que très peu et très lentement nos comportements. De cet état de fait découle d’un côté une masse de réflexion phénoménale aujourd’hui accessible non seulement dans les ouvrages écrits, sur les scènes de spectacles, mais également sur le net, et de l’autre, des attitudes immuablement inertes. Aucun lien ne semblait jusqu’alors réellement se faire entre nos consciences et le réel de nos situations d’esclaves. Bien sûr, il y a les réactions d’overdose : 1789, mai 68 chez nous et toutes les autres qui se passent ailleurs, dans ce moment même et à venir. Mais en ce qui nous concerne, de la tête du roi roulant dans le panier (imaginons seulement le choc médiatique que ça a pu être à l’époque !), à la chaussée de Paris dépavée pour en jeter les pierre sur la force publique, en passant même, pourquoi pas, par la révolution des urnes et l’élection de Mitterrand en 81 (n’entendait-on pas alors des militants émus proférant : « 23 ans que nous attendions ça ! »), notre rapport de simple citoyen au pouvoir a certes évolué, mais ne s’est jamais réformé. Nous continuons de croire bon an mal an, qu’après tout, c’est bien malheureux que le pouvoir soit l’attraction des mégalomanes, mais « peut-on faire autrement que d’être dirigés comme des enfants sous tutelle, par les grands qui savent tout de ce monde trop complexe pour nos petites têtes », n’est-il pas ? On les craint ; on envie leur puissance ; on s’en méfie ; on leur en veut ; on les déteste même ; et puis de temps à autre, une nouvelle tête de marotte un peu différente, un nouveau messie à la langue enjôleuse se pointe sur les ondes et les écrans et le tour est joué pour les bons cons de français que nous sommes. On n’a plus qu’à se l’enquiller et jouir du plaisir de se lamenter sur notre déception durant cinq ans.
Et bien, j’ai le sentiment, moi, que quelque chose s’est amorcé de bien moins spectaculaire qu’une révolution et de peut-être beaucoup plus efficace en terme de thérapie sociale, pour nous guérir de la nécessité de nous doter de « pères » et « mères » pour guider nos vies à travers les dangereux marais du monde. Que peut-être, j’aime à le croire, l’homme, la femme, « du commun » comme eut dit Jean Dubuffet est, à contre cœur pour l’instant, en train de devenir adulte. Non, je ne crois pas qu’il s’agisse à nouveau de faire la révolution comme on l’a toujours entendu. Il n’y a pour l’instant - je parle de ce pays-ci - plus matière à faire couler du sang dans le caniveau et c’est une chance pour nous. D’autres se sont salis les mains et les consciences à notre place auparavant. Grand merci à ces monstres que furent les Saint-Just et autres Robespierre, car je n’aurais pas aimé en être. S’offre à nos yeux actuellement, l’occasion pour toutes et tous, de nous dessiller réellement, de nous affranchir de l’impact pervers des images en digérant les vrais chocs symboliques que trahissent leurs manipulations. La machine s’emballe peut-être plus tôt et rapidement que nous ne l’espérions. C’est là la revanche de le vraie démocratie qui, si nous sommes suffisamment à l’écoute de ce qui advient, pourra retourner les désormais infâmes outils médiatiques contre ceux-là même qui les agitent. Comment ? Tout simplement en nous en détachant. En leur retirant le pouvoir qu’on leur a imprudemment laissé prendre, séduits que nous étions par leur proximité apparente avec l’art, le cinéma, le graphisme, l’humour ludique.
Non, il n’y a jamais eu d’humour derrière une publicité qui ne vise qu’à vendre sa camelote. Non, il n’y a ni finesse d’esprit, ni empathie derrière le discours d’une banque ou d’une compagnie d’assurance. Non, il n’y a pas d’amour sincère pour son peuple chez un dirigeant qui, dans le meilleur des cas à son insu, est strictement soumis à sa soif d’incarner un modèle pour ses ouailles. Toutes et tous, quand ils et elles ne sont pas de purs escrocs conscients de leur déguelasserie, n’aspirent qu’à être de merveilleux guides auxquels nous voueront une reconnaissance la plus longue possible. Ah ! Incarner le bien, la droiture, l’efficacité, le pugnacité, la bienveillance, l’autorité, le respect, la compréhension … Quelle extase tranquille ! Quel chefaillon n’a pas rêvé d’un tel impact : être aimé pour ses vertus. Et je suis bien placé pour vous le dire, car qui est plus chefaillon qu’un metteur en scène, mis à part un chef de rayon, un maton, un enseignant ou un contremaître d’usine ? Nous en rêvons toutes et tous d’être un bon parent, égal ou antithèse des nôtres ; en tous cas, meilleurs que ceux qu’on n’aura jamais eu. On dirait presque que ce serait le but du pouvoir suprême d’être aimé pour avoir été un bon berger. Même l’ignoble Staline était ému aux larmes en se voyant représenté fort et plein de compassion, aux dires de l’enfant d’un réalisateur de ses fictions de propagande qui attendait le verdict du Père des peuples, pétri d’angoisses, à l’issue de chaque projection. Eh oui … que d’émotions à distance des charniers !

Le truc qui nous arrive l’air de rien, c’est peut-être de se donner timidement le courage de ne plus en avoir besoin, des petits pères et des petites mères. D’en avoir ras la casquette de s’auto convaincre que seule une personnalité « paternante » peut nous protéger des agressions et des conflits. Et si nous réalisions que c’est nous les employeurs, qu’il ne s’agit pas de leur donner notre voix (symbole terrible ! Qui peut parler par ma voix ? Sommes-nous donc muets et sans intelligence ?), mais de passer commande à leurs services de telles ou telles tâches nécessaire ?

Je suis donc profondément heureux, et ce n’est pas un hasard, que des scandales sexuels viennent à notre secours pour rebaptiser l’humain dans ses fondements. Cessons de rêver ce fantasme de la Pureté sous l’apparence de divinités, de princes et de princesses, de rois et de reines, d’humanistes et de dirigeants responsables, car elle n’existe pas en nous. Bien sûr nous sommes toutes et tous capables de sentiments et même parfois, d’actions nobles à nos yeux, mais ce n’est là qu’exceptionnel et il nous faut réaliser une bonne fois que ce n’est qu’à coup d’efforts considérables et maintenus que nous nous civilisons, que nous nous rendons meilleurs. DSK a-t-il abusé de son pouvoir immense ? Vraisemblablement ; peut-être oui, peut-être même sans véritable conscience de le faire ou peut-être est-il lui-même victime d’une mise au placard expresse par voie de tentation sur ses faiblesses. Sa victime présumée a-t-elle été forcée sexuellement ? C’est malheureusement tout à fait possible, vu sa situation sociale au regard de celle de cet homme. Tout ça, c’est l’objet de la justice et je ne suis pas capable de savoir si elle s’exprimera réellement. Ce que je peux par contre analyser, c’est que la littérature et la musique nous ont fait admirer Don Juan et que quand on se trouve face à la possible figure réelle du grand seigneur méchant homme, on ne peut supporter qu’il reste impuni, alors que son icône mythique suscite notre émoi lorsqu’il défie la loi de Dieu et des hommes. Le marginal flamboyant qui donne espérance à notre soif d’être libre de toute entrave, devient une ordure méprisable dans la vraie vie. Casanova n’est soudain plus un libertin audacieux quand on approche trop près de sa couche. La question qui se pose alors n’est plus une simple question de justice à propos d’un homme mis en cause pour ses agissements, mais de savoir si oui ou non, nous admirons le mal, à quelle distance et dans quelle proportion nous lui faisons une place dans nos cœurs ? En quoi en avons-nous besoin pour être et nous rêver plus puissants, dévastateurs et « révolutionnaires » que nous sommes. Car, on l’a assez écrit, s’il est une figure de la révolution, c’est bien Don Juan et plus encore, Don Giovanni.
Quel changement d’époque ! Souvenons-nous seulement à la veille de ces années Mitterrand, quand la silhouette magnifique et inquiétante de Ruggero Raimondi tapissait les murs de Paris et des grandes capitales européennes, combien il ne nous venait pas à l’idée que le velours de son chant, la subtile mise en scène de Losey et la musique de Mozart ne racontaient rien d’autre que la gloire d’un homme hors du commun, entamant sa passionnante descente aux enfers par le viol d’une femme, Donna Anna et plus accessoirement, le meurtre de son père qui passait par là. Pour en avoir été fan inconditionnel, littéralement transcendé par l’œuvre et cette interprétation sidérante, je peux vous dire qu’une nuée de femmes hystériques suivaient le chanteur dans tous ses déplacements sans être perturbées le moins du monde par l’ambiguïté de l’œuvre quant à la condamnation du viol. Le terrible seigneur finissait puni certes, mais sans jamais se repentir et c’était là tout le plaisir qu’il nous donnait. « Quel panache ! » se disait-on entre fans, tout sexes confondus. Ce que je tente de soulever ici, c’est l’impact de l’épuration morale sur la production d’images et de sens et comment elle a évoluée depuis, peut-être le 11 septembre 2001, mais possiblement avant. Il y eu, peu de temps après le triomphe de ce brillant Don Giovanni, né du désir visionnaire de Daniel Toscan du Plantier, le déferlement du sida ; nouveau choc en ce qui concerne l’association des imageries sexuelles qui forgèrent alors ma réflexion, ma vie intime et mon mental. La « perversion », comme on pensait plus facilement alors dans la sphère underground héritée des seventies, était le chemin pour devenir un « beautiful people » et non une de ces racailles pitoyables de tout venant, qui contribuaient au monde médiocre de l’économie de marché par son petit labeur quotidien.
Exit Strauss-Khan, sa victime infailliblement traumatisée, sa femme juste et compatissante et son acte de violence réel ou supposé. Ce qui me parle dans ce spectacle hors norme, c’est le déni généralisé aujourd’hui, de la nature humaine. Inutile de sauter sur l’occasion pour faire son kakou citoyen, vociférer, huer féministement ou se payer une tranche d’indignation à mettre dans son CV. Tout ça existe, je ne le nie pas évidemment et croyez bien que si on pouvait faire d’un coup de baguette, que mes congénères masculins cessent, pour une grande majorité de se comporter comme des gros lourds, brutaux, sanguinaires, misogynes et homophobes, je m’habillerais en fée. Le problème, et le seul à mon sens, c’est qu’on ne s’admette pas naturellement violeurs, pédophiles, castratrices et bourrés de la haine la plus sourde, armée d’un contentieux parental à faire payer à toute la planète. C’est ça notre réalité animale ; c’est ça être un humain Pur. Tout ce qui fait de nous des êtres tolérants, supportables et civilisés n’est que le fruit de nos efforts, de notre curiosité, de notre apprentissage personnel et non de notre éducation qui, non maîtrisée, conduite par de vieux enfants perdus sans réelle expérience, ayant pour nom : parents, aboutie le plus souvent à l’inverse, on le sait bien. Ce n’est pas une porte ouverte que j’enfonce là ; car si tout ceci semble parfaitement admis ou connu, ce qui fait toute la différence est de se le dire et d’y croire. Pour ce faire, la pratique du théâtre donne toutes les clefs à celles et ceux qui ont l’intelligence de s’y adonner et devrait en inspirer d’autres, si ce n’est la population entière.
Être un jour en situation de jeu fait comprendre définitivement et concrètement toute la dualité qui nous habite. Et si l’on est un tant soit peu honnête, on réalise que nous ne sommes pas « bons » et que le sujet n’est pas là. Qu’hommes et femmes sont capables des pires exactions sans aller les chercher aussi loin que dans les infos du jour et que la trahison de ses idéaux est la voie la plus facile pour répondre aux problèmes que nous posent l’existence. Se comporter en juge d’autrui reste la place du spectateur et pour jamais, ceux qui ont foulé une scène ne pourront revenir insouciamment s’asseoir à ses côtés. Faisons donc du théâtre pour mieux voir le monde des représentations se fissurer. Et pas n’importe lequel. Un théâtre qui voit et comprend, qui montre, traduit, transforme et ne fait rien d’autre qu’attendre, ressentir et réfléchir, pour que jamais nous ne soyons tentés d’être à notre tour un jour, des politiques.

Internet tend les bras aux brassages des esprits et le spectacle vivant créé la réunion des corps. Ne laissons aucun état, ni institution décider de ce qu’il est bon d’y dire ou d’y montrer. Ne laissons aucun eG8 évincer la société civile des débats sur les avantages économiques du Web. Les enjeux sont énormes et c’est bien cette révolution qu’il ne nous est pas permis de nous laisser confisquer. Les créateurs de logiciels libres, Richard Stallman, Linus Torvalds et tant d'autres moins connus, nous ont fournis des outils imparables pour prendre la mesure de ce qui rapprochent des millions d’entre nous à travers le monde : notre désir de paix, de solidarité et d’indépendance, nos capacités créatrices et nos intelligences. Servons-nous en chaque jour d’avantage pour en comprendre les finesses et les pièges, pour échapper une fois au moins, à être de simples consommateurs devant nos ordinateurs. Créons, bloguons, faisons des sites pour comprendre notre monde et pour le plaisir d'échanger. Si les puissants s’adonnent à des actes répréhensibles et pervers, c’est tout simplement parce qu’ils en ont les moyens et qu’il suivent la pente banalement naturelle de l’humain surpuissant et je parle là de l’abus de puissance dès ses premières marches, au seuil du moindre bureau. Notre chance à nous, individus lambda, est de ne pas désirer le pouvoir, mais les moyens. Les « bons », dans tous les domaines, ne sont pas ceux qu’on nous vend. Pas d’avantage en création qu’ailleurs. Cessons d’être fascinés par les images des autres sans avoir produit les nôtres. Boycott par indifférence et création personnelle ouvrent les chemins d’un autre fonctionnement. Nous ne serons « sauvés », ouverts à autrui et honnêtes dans nos comportements, que par le constat conscient et généralisé de notre nature intime évidemment sexuelle et avide. La mettre en mot, en scène, en lien, en dresser le portrait sans morale, la transcende et nous rend insensible au désir brut d’abuser de nos forces primaires. Nul besoin de fouler la scène redoutable de la vraie vie comme terrain de ses passions extrêmes. Leurs représentations sont tout aussi véridiques. L’actualité nous en donne bien la preuve, puisque tout est image pour nous désormais, dans notre perception du vaste monde déléguée aux médias.
Oui, depuis les débuts de notre humanité, viols et meurtres ont certainement été des pratiques d’usage courant pour jouir et assouvir ses désirs. Nous sommes encore de ceux là et rien ne sert de le nier ou de s’en offusquer à travers la dénonciation de boucs émissaires de nos travers. Que ceux-ci soient mis hors d’état de nuire en attendant mieux, que les victimes soient autorisées aux meilleures réparations possibles et pour le reste, forgeons des plans d’avenir : s’emparer de nos cerveaux et offrir sans complaisance un mur de refus aux figures grimaçantes qui oeuvrent par la séduction à leur carrière de prophètes aux jambes courtes. Délaissons ce système, n’en prenons que l’utile pour créer notre agréable, car c’est lui qui doit changer et devenir notre outil. Oui, depuis l’enfance, le viol, c’est la vie ; mais la vie, c’est également ce que nous décidons d’en faire, ici et maintenant, avec les moyens immédiats mis à notre portée, afin que pères et mères symboliques deviennent à tout jamais des fantômes inutiles.