Journal des Parques J-9

David Noir - Cannes 1985

David Noir - Cannes 1985
En version "Homme qui venait d'ailleurs" avec mon amie Rania, la veille de "l'incident" - Cannes 1985

Comme la silhouette d’un rocher dont la forme particulière et familière émerge, m’indiquant que nous entrons dans la zone littorale, le cap symbolique de la dizaine de jours nous séparant du terme du voyage vient d’être passé. Une fin de traversée annoncée, pour commencer l’histoire sur la terre ferme, le temps de débarquer quelques jours, avant qu’elle ne poursuive ses circonvolutions dans ma tête et peut-être dans la mémoire des interprètes et de quelques spectateurs qui auront assisté ou pris part à notre passage. Les choses se bousculent donc, pas tant matériellement malgré les dizaines d’actions à accomplir encore, que dans mon esprit. L’achèvement d’un itinéraire est à la fois une ouverture sur l’inconnu et la compilation des événements passés.

Les Parques d’attraction, qu’est-ce que ça sera ? Une anecdote autant qu’un aboutissement. J’ai fait en sorte de distribuer les cartes pour que chacun/e puisse jouer la partie à la mesure de ce qu’il/elle saura miser. Rien n’aura été répété entre mes partenaires et moi, hormis ces lignes incessamment reconduites de jour en jour, constituant à mes yeux un parcours de mise en scène, une carte géographique des humeurs qui me constituent et que je pousse à favoriser chez les autres. La malléabilité volontaire des corps et des esprits est le passe-droit pour accéder aux commandes. Je l’ai dit, je donne tout à condition qu’on me comprenne. Je n’exerce pas de contrôle sur l’exécution des ordres. Ce n’est pas une affaire de confiance, mais un principe de réalité. La confiance est là au départ, dans l’engagement que je propose. Reste à passer l’épreuve. Il n’y a pas de jury à ce concours. Un miroir brisé, tombé au sol, dont quiconque peut saisir les morceaux suffira à tenir cet emploi. Le pivot de la grande psyché a cédé sous son poids et les rotations trop nombreuses autour de son axe. Mes débris ne sont pas aptes à être recyclés en verroteries. Trop tranchants, trop petits, ils ne sont que ce qu’ils sont. Des reflets d’images fragmentées, qu’il faut incliner savamment à la lumière pour y lire un quelconque dessin. Leur nombre n’est pas un problème. Il y en a suffisamment pour tout le monde et au-delà. Chacun/e verra s’il/elle trouve un emplacement adéquat à la forme de chaque pièce du puzzle, dans les zones où le verre est manquant et dont les limites de l’espace, géométriquement accidentées, pourront l’accueillir, à l’intérieur du cadre de sa propre glace fissurée. La mosaïque qui en résulte in fine est le rôle.

Avec pour seul guide, cette image composite, il s’agira de partir à l’aventure et tenter de dégager momentanément de son rouet, le fil de son existence au profit des scènes qui passent à sa portée. C’est ce que le langage courant nomme « se prêter au jeu ». Que chacun/e se rassure, comme il est dit, ce n’est qu’un prêt. Vos costumes d’hommes et de femmes, intacts, les poches non fouillées, vous attendront sagement au vestiaire. La vie déguisée, pour exigeante qu’elle soit, ne réclame pas le sacrifice de vos peaux. Elle n’impose que la candeur du regard. J’ai eu l’occasion d’en aborder le sujet et le répète, la candeur, suivant ma vision, ne fraye pas avec la naïveté. Elle est disposition de l’esprit reformant le canal originel de la perception, là où la seconde n’est que bêtise satisfaite attendant d’être éclairée de la lumière de l’intelligence. Nous regorgeons malgré nous bien assez de sa matière stockée en surface comme de la mauvaise graisse, pour ne pas s’arrêter à sa texture commune et aller plutôt puiser dans les limbes. Une fois ces quelques efforts accomplis, il n’y a plus qu’à laisser se mouvoir l’animal hybride, suturé par l’âme de Mary Shelley et chevaucher sur ses épaules, du haut de ce qu’il faut conserver de conscience pour que l’histoire advienne. C’est ainsi que je crée et écris ; c’est ainsi que je vous propose de vous joindre à cette visite de quelques heures en territoire épique, en habitant le corps de votre propre centaure.

J’ai obtenu de haute lutte mon dernier déguisement d’enfant à l’âge de onze ans. Acheté à la hâte le jour de mon anniversaire, ce fut une panoplie de Davy Crockett. Je me souviens du contexte et de l’objet comme si c’était hier. La grande boîte de carton, ouverte en façade, mettait en vitrine son contenu à travers un film plastique transparent, comme il en allait naturellement pour les jouets de ce type alors. Il devait être sept heures moins dix, ce 17 février 74 et le magasin était sur le point de fermer ses portes. Ce facteur s’ajoutait à l’ambiance difficile de ce début de soirée et renforçait la pression par le compte à rebours des dernières minutes qui s’égrenaient. J’étais en proie aux larmes et à l’hystérie depuis quelques heures déjà. D’un ton grave et anormalement solennel, mes parents embarrassés, étaient venus m’annoncer en fin d’après-midi, qu’étant désormais « grand », je devrai, à dater de cette année, renoncer à choisir un déguisement comme cadeau et mettre fin à une coutume devenue rituelle, pour opter pour un jouet de mon choix d’une nature plus éducative. L’audition du verdict déclancha sans délai, une crise mémorable, en tous les cas pour moi qui en fut le sujet. À force de souci pédagogique, mes parents, qui auraient sans doute mieux fait passer l’affaire en essayant de me présenter les choses comme une extension de mon univers ludique, avaient mis malencontreusement les pieds dans le plat en parlant d’éducation. M’apercevant de la manœuvre grossière, j’étais entré en rage autant qu’en un déferlement de suppliques comme si ma vie en dépendait. Je ne me trompais pas d’ailleurs. Il fallait défendre mes acquis mordicus. Qu’est ce que cette horreur de préoccupation éducative venait foutre dans le plaisir privé de mon anniversaire ? De quoi se mêlaient-ils, eux, supposés me protéger, en jetant un pavé aussi lourd dans la mare de mon enfance, qui trouverait bien elle-même le jour, la saison la plus adéquate, pour déborder en une rivière vers l’âge adulte ? J’étais sidéré, estomaqué, en colère plus que je ne pourrais le dire et par-dessus tout, souffrais atrocement comme si on m’avait annoncé ex abrupto mon entrée dans un orphelinat. Je tins bon ; hurlant, roulant par terre en me cognant contre les pieds du lit de ma chambre où on était venu m’annoncer la nouvelle. Bérénice apprenant de la bouche de Titus qu’il était résolu à se séparer d’elle au nom de la raison d’état n’aurait pas donné meilleur spectacle. « Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner » semblait me dire mon père. Sur qui, sur quoi, pourquoi faire ? Je ne comprenais rien à ces raisonnements qui me clamaient de quitter l’asile de mon enfance et ne voulais rien en entendre. Las et sans plus de cartouche, mes parents abandonnèrent la partie. Je m’étais bien battu. Mais l’heure tournait et nous n’avions que le temps de monter en voiture et filer jusqu’en ville avant qu’il ne soit trop tard. Trop éprouvé, je n’allais pas jusqu’à crier « Plus vite, chauffeur, plus vite ! » à mon père, comme lors du dénouement dramatique d’une romance, où la fraction d’une seconde perdue peut définitivement faire échapper la chance de saisir le bonheur, mais je serrais les dents à chaque virage, ne comprenant pas pourquoi la route n’avait pas été tracée plus droite. Enfin, nous arrivâmes. Les lumières étaient encore allumées à l’intérieur de la boutique et les portes de cette caverne d’Ali Baba s’ouvrirent à nous sans besoin d’un sésame. J’étais sauvé pour cette fois, mais doutais fort de parvenir à gagner l’affrontement prévisible de l’année suivante. En effet, je sus que je contemplais là, tout baigné de lumière, l’ultime costume de matador que j’enfilerai pour faire face aux chimères de mon imagination, jusqu’à leur mise à mort, cent fois renouvelée.

Le temps nous pressant, un rapide coup d’œil me fit choisir d’emblée les vêtements du courageux trappeur. J’avais découvert justement la bataille de Fort Alamo quelques jours auparavant, à travers le film de John Wayne à la télévision. Est-ce là que je rencontrai, incarné par Richard Widmark, pour la première fois, Bowie, sous les traits du colonel célèbre pour l’usage de son couteau et qui inspira son nom au chanteur ? Je n’en ai pas souvenir, mais c’est assurément le cas, puisqu’il est un héros notoire du film et du siège de ce fort qu’il défendit et où il laissa sa vie, comme tous les texans pris au piège de ces murailles, ce jour de mars 1836, face aux mexicains. Ce dont je me souviens en revanche, c’est que le film m’avait fait forte impression, mélange de terreur des combats et d’admiration pour les guerriers. Plus trivialement, je me disais que cette magnifique tenue en faux daim, avec toque de fourrure et armement complet, dont une réplique du fameux Bowie knife, m’irait parfaitement. Le nom du personnage qu’elle illustrait sonnait à mi-chemin entre un futur David pas encore adopté et la nourriture croquante d’un boxer, poussé hors de ma vie par les bons soins de ma mère et dont le deuil ne faisait que commencer. Il me convint également. Plus qu’un chèque à signer pour mon père, semblant finalement plus heureux de me faire plaisir que de sortir vainqueur de son rôle de précepteur, et l’affaire était dans la boîte.

Je passe sur le contentement retrouvé, les remerciements et les essayages, seul à seul avec moi-même et la silhouette de celui dont la chanson de la série télé éponyme résonnait à mes oreilles et dont je reprenais gaillardement les strophes et le refrain :

« Y'avait un homme qui s'appelait Davy, il était né dans le Tennessee. Si courageux que quand il était petit, il tua un ours du premier coup de fusil. Davy, Davy Crockett, l'homme qui n'a jamais peur. »

Magie des déguisement, il suffisait d’en passer un ; aussi longtemps que l’on croyait au rôle, on héritait des qualités du personnage qu’il était censé vêtir d’ordinaire. Et dire qu’on avait voulu me priver de pareilles défenses ? Quelque chose me disait que tôt ou tard, il faudrait à nouveau user des avantages protecteurs de vivre dans la peau d’un autre. Pour l’heure, je ne quittais plus, même pour dîner, la toque en fourrure magnifiquement reproduite, ornée de sa queue de raton laveur.

Ceux/celles qui ont fait le choix officiel d’abandonner les oripeaux de l’enfance avalent difficilement qu’on veuille, en grandissant, en conserver les atouts. La panique et même la colère parfois, les saisissent soudainement devant l’obstination à ne pas céder face aux arguments de la responsabilité sociale. La crise a changé de camp. Les vieux enfants savent garder la tête froide devant les déchaînements grotesques des adultes belliqueux. Il en est chez qui le réflexe de rage incontrôlée devient coup de poing donné sans avertissement préalable. J’ai rencontré l’un d’eux, un jour de mai 1985, sur la Croisette, à midi « tapante », pendant le festival de Cannes. Ils étaient en fait trois arrivant en sens inverse. Mais c’est celui dont le poing fermé me frappa au visage dont je me rappelle encore les traits et l’allure. Grand et dégingandé, portant bombers et casquette à l’arrière au sommet de son crâne de skinhead. Son regard charbonneux accrocha le mien, une dizaine de mètre en avant. Je pus lire la haine se forger dans sa pupille à cette grande distance et dès lors, un fil tendu, incassable, nous relia. Comme entraînés chacun par le mouvement d’un moulinet de canne à pêche qui nous aurait hameçonnés, nous nous attirions l’un l’autre, aimantés par l’intermédiaire de ce lien invisible, solide comme du nylon. Je vis le bras fléchir en arrière pour préparer sa détente et le coup partit avec la fulgurance amplifiée d’un ralenti de cinéma, traçant sa trajectoire au cœur de la ville qui en était le temple. Aucun souvenir de l’impact. Je partis en arrière, projeté sur le sol, devant les festivaliers en train de déjeuner en terrasse. Changement de décor. La conscience vague de la suite de la séquence ne me revient qu’à partir du moment où je me retrouve à quatre pattes sur le terre-plein séparant les deux voies du boulevard. J’ai vu arriver sur moi les deux comparses de l’échalas. Et puis plus rien. Aucun souvenir précis jusqu’à celui de me retrouver déprimé et choqué dans la salle de cinéma où nous avions initialement l’intention de nous rendre, mon amie et moi. Je crois que nous avons vu « Les enfants », un très beau film, hors compétition, de Marguerite Duras, mais ne suis pas certain que ce soit ce jour là. Ce que je sais, c’est que mon amie, Rania, avait tenu tête aux trois abrutis qui m’avaient agressé. Elle en avait récolté une claque, mais n’avait pas pour autant ravalé ses insultes à leur intention. C’est sans doute à elle que je dois que la situation n’ait pas empiré davantage. Je lui en suis, à ce jour, toujours reconnaissant. Pas seulement qu’elle m’ait épargné un massacre, mais qu’elle ait eu le geste spontané de s’interposer, comme en réaction naturelle à l’injustice de la situation. Est-ce son origine libanaise et l’histoire de son pays qui favorise en elle ce courage ? Je me suis posé la question, mais outre un certain rapport concret à la notion de combat, vécu de l’intérieur, c’était de toutes façons, son tempérament propre et ses qualités d’audace qui l’avait fait agir si lucidement. J’avais là un bel exemple de bravoure à saisir qui m’avait fait défaut dans mon éducation, trop préoccupée de vouloir m’inciter à un développement rationnel en me faisant abandonner ce qui me faisait rêver, plutôt que de m’éveiller aux réalités du monde en me présentant en plus et non à la place, les outils propre à assurer ma défense.

L’abruti et ses acolytes m’avaient attaqué sur une impulsion, ulcérés par mon aspect. Précautionneusement maquillé, les cheveux teints, aussi élégamment vêtu que je pouvais l’être, comme c’était mon habitude à l’époque, ma dégaine et ma mine ne leur étaient pas revenues. Outre le coup porté, une interjection de la bouche de l’agresseur apparemment effaré : « C’est quoi ça ?! », m’avait informé sur le problème d’identification que je lui posais. « Qu’est-ce » que j’étais donc et quelle réponse lui et son imaginaire limité pouvait-il y apporter ? La seule dont il fut capable fut de laisser s’exprimer sa pulsion violente. Sans doute avait-il été privé plus tôt que moi encore, de pouvoir chercher qui il était à coup d’essayages intempestifs. J’ai cru longtemps, tout comme lui peut-être, que c’était les signes apparents d’une sexualité ambivalente auxquels il s’était senti obligé de réagir comme à une provocation à son intention ou pire encore, comme à un reflet désastreux de sa propre image. C’est en effet l’analyse la plus facile à fournir et tout le monde - en fait personne, car, hormis Rania qui l’avait vécu, personne dans le petit groupe de cinéphiles en vadrouille que nous étions, ne sembla comprendre la gravité de ce qui nous était arrivé - personne donc, ne chercha à se satisfaire d’une autre explication que celle d’une homo-bi-phobie malheureusement répandue. L’affaire était ainsi close. Je m’en laissais convaincre et dû m’en satisfaire, bon gré mal gré, les années qui suivirent durant lesquelles je vécu avec.

Aujourd’hui, je sais que derrière le prétexte homophobe, tout comme celui de la violence faite aux femmes ou de tout autre racisme primaire comme ils le sont tous, se cache la haine de l’enfance persistante. Elle contient la détestation viscérale de tout ce qui peut être considéré de façon superficielle comme non phallique et de ce fait, voué à la soumission à la puissance des démonstrations de force. Ce sentiment est en fait grandement partagé, y compris chez les dragueurs les plus inoffensifs et les gens de pouvoir de la plus microscopique administration. Le présumé « soumis » est à sa place quand il peut être dominé sans contrepartie, quand il/elle obéit aux injonctions sans faire valoir son refus de se conformer au valeurs dominante du moment. Plus loin encore que l’homophobie, la misogynie, la pédophilie, l’abus et la violence commis sur les handicapés - y rajouterais-je le rejet qu’inspire une certaine catégorie d’artistes qui contient toutes les caractéristiques honnies à travers les exemples précédents ? - dont l’actualité ne cesse de retentir, il y a dans le noyau primitif de toute haine fondamentale, la volonté d’éradiquer ou de mettre hors d’état d’expression spontanée l’enfant qui n’a que trop duré, en soi et chez les autres. Dès l’adolescence, les enfants eux-mêmes, en pleine mutation, se trouvent pris dans ce syndrome qui oblige à se définir d’un côté ou l’autre de la barricade. Personne n’y échappe et on trouve des représentants de tous les types évoqués, de part et d’autre de cette frontière imaginaire. Déferlent alors dans les esprits troublés, la ribambelle des archétypes de ce qu’on doit être pour ne plus être assimilé à cette « race » d’inférieurs à laquelle appartiennent celles et ceux qui ne font pas le choix du seul déguisement sinistre auquel ils refusent un cintre dans leur garde-robe.

Curieux détail au regard de la violence du coup, je n’eu jamais aucune trace physique de mon agression. J’emploi un adjectif possessif, car c’est effectivement à moi que revient le privilège d’en avoir été la cible. Je le dis sans humour, mais non sans regret de savoir si la suite de ma vie eut été autre si le destin m’avait évité cette sale confrontation. Toujours est-il et je le dis à mes agresseurs, si par un extraordinaire hasard, fruit de l’évolution et de l’apprentissage de la lecture, l’un d’eux se reconnaissait dans cette description, mon maquillage, bien qu’ayant disparu au quotidien, a tenu le coup en tant que bouclier protecteur de mon être. Si mon identité a changé, ce n’est pas sous le coup porté, mais par l’observation du statut primitif de la réalité des hommes. Rien n’est autorisé en dehors des tracés délimités au sol ou dans l’espace et bon nombre se tiennent les coudes pour qu’il en soit ainsi. On ne peut vivre libre et sans protection sur tous les fronts tant qu’on dispose de trop peu de pièces d’artillerie prêtes à faire feu du haut des murs de son fortin. L’important est de concentrer ses forces en un endroit délimité précis pour gagner quelques libertés décisives, propres à délivrer plus tard, chemin faisant, les atouts qui font de plus vastes conquêtes. D’ici là, tout travail méritant salaire, mais étant limitativement pourvu en sonnants et trébuchants, j’invite chacun/e, en bon barbare des origines, à se payer sur la bête, le temps d’un détour aventureux au pays des imageries fantaisistes.

Journal des Parques J-12

Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori
Pikachu, créé par Game Freak et dessiné par Ken Sugimori

J-12, fatalement tout s’accélère. J’ai commencé la préparation concrète de ces 5 dates à venir au Générateur, début novembre, pendant la période des vacances de la Toussaint. Je ne parle là que de l’aspect matériel des choses, puisque la réflexion autour de ces Parques d’attraction s’est naturellement entamée dans la foulée de La Toison dort donnée en Janvier 2012 dans ce même espace, dont ce que nous allons créer en avril est naturellement la suite. Quelque chose de l’ordre de J-480 donc, jusqu’à la date de la première, le 20 avril 2013. 480 jours pour 5 dates ; un rapport de 9600 % ; de quoi faire frémir. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui, travailler dans l’événementiel. Bien sûr, ce calcul est partiellement faux, puisque si nous jouions 100 jours, la préparation n’en serait pas proportionnellement 20 fois plus longue. Mais partiellement faux seulement, car mon système est tel, que je ne peux imaginer sur un projet comme celui-ci, me contenter d’une seule forme « aboutie », qu’il n’y aurait plus qu’à rejouer jusqu’à ce que son exploitation s’épuise, comme on le fait d’ordinaire au théâtre. Rien ne m’empêchait de le faire. Seulement, dans le cadre que m’offre le Générateur, la réitération d’un objet fini me paraît impossible, à moins que l’infini rotation sur lui-même de cet objet ne constitue la performance en elle-même. C’est ainsi. Je ne peux totalement l’expliquer pour l’instant, étant trop novice dans cet art qu’on nomme la performance de nos jours. Art difficile à définir, protéiforme et souvent inclassable ; c’est peut-être sa nature même d’être inclassable et ce qui le distingue justement du théâtre en matière d’arts vivants.

La performance, en l’occurrence, celle que je propose à travers ce projet, tient sans doute, non dans la charge de préparatifs qu’elle m’inflige en amont de son existence - sans quoi je serais pour ainsi dire toujours « en performance », faisant à longueur de temps depuis quelques années, le travail dévolu normalement à une équipe réunissant plusieurs personnes et compétences - mais plutôt dans le fait de donner naissance à une matrice capable de produire à l’infini de la représentation. Ainsi Les Parques sont pour ainsi dire, l’évolution de La Toison au sens entendu dans la série Pokémon, c'est-à-dire un stade évolué au degré suivant de la même espèce. Je sens bien, de ce point de vue, que la matrice se comporte en reine des fourmis. Des dizaines et des dizaines de bébés-formes voient le jour quotidiennement sur mon bureau, tous viables. Il n’y aurait qu’à les nourrir pour les rendre à leur tour exploitables ; ce que je me garde bien de faire sous peine d’imploser à leur seul profit. Ces petites bêtes coriaces ne meurent pas pour autant d’inanition. Comme certaines larves d’insectes ou graines des céréales, elles sont capables d’attendre sous leur apparence actuelle, des années et des années, avant de faire surface quand les conditions deviennent favorables. Il ne s’agit pas ici d’idées que je laisserai sciemment ou négligemment mûrir à travers mes notes ou dans un tiroir de mon cerveau. Je parle d’embryons de créations prêtes à l’emploi pour peu qu’on les réveille de leur somnolence. Je théorisais sur une usine propre à produire de la forme artistique en quantité industrielle, ou plutôt, agricole, quand je posai les bases de ce projet il y a 6 ans - les premiers textes ayant commencé à « venir » deux ans auparavant - en ce sens, je suis à l’aube d’y parvenir. Manquent les bras et les moyens pour financer cette production intensive, pour l’instant à l’état de prototype, comme je l’expose sur la page d’accueil de ce site. Le clonage, durant cette période, n’ayant pas fait les progrès escomptés, je dois me contenter de mes deux mains et de l’énergie très moyenne que je peux leur fournir pour façonner mon invention. Je dispose bien de la collaboration de partenaires avertis pour ce qui est des représentations et de l’aide efficace du staff du lieu qui m’accueille, mais c’est bien plus tôt, qu’il faudrait que soit formée une équipe pour donner vie à ce qui m’anime fondamentalement. Comme pour la pré-production d’un film, quantité d’éléments, sons, images, vidéos, accessoires et décors, costumes, recherches livresques, castings et repérages devraient être mis en œuvre pour aboutir à un objet satisfaisant de mon point de vue.

J’ai souvent travaillé très vite pour obtenir un semblant d’effet similaire, accumulant le plus de données possibles sur de faibles plages de temps, sacrifiant ce qui me paraissait superflu, comme l’apprentissage du texte, bien avant que l’avoir sous les yeux ne devienne un logique effet de mode, de la même façon que les solos se font aussi pour des raisons temporelles et pécuniaires indissociablement liées. Bien que le théâtre constitue une curieuse industrie, qui jusqu’à présent, coûte toujours davantage qu’elle ne rapporte, il n’en est pas moins soumis à la même loi fatidique que les autres s’efforçant d’être lucratives, voulant que le temps soit de l’argent. J’ajoute donc dans le cas présent, pour pallier le manque de budget adéquat, deux cordes à mon arc : d’une part la participation du public volontaire, sollicité en ce sens à travers les pages de ce site et de l’autre, les myriades de hasards qui découleront obligatoirement de la mise en présence d’imprévus et de facteurs anticipés. Je ne procéderais sans doute pas ainsi si j’avais le loisir de fabriquer et concevoir cent fois plus d’éléments que je ne peux en créer avec les moyens dont je dispose. Non pour remettre en cause le goût que je développe depuis de nombreuses années pour le mélange de volontés précises, d’improvisation et de laisser-aller, mais pour mieux étudier chaque objet ainsi apparu - les petites larves dont je parlais -, pour tenter de mener chacun à terme. Pour l’heure, il s’agira d’ébauches, d’esquisses, de traits griffonnés par chaque participant/es, autant de gestes auxquels j’accorde beaucoup d’importance à la lumière de ce projet et que j’aspire d’autant plus à regarder et montrer sous le verre grossissant d’une loupe. Travail infini d’entomologiste ou de bactériologiste, dans lequel chaque comportement est un indice à suivre. Voilà pourquoi je trouve la représentation théâtrale - et non le travail de répétition - grossière ou pauvre. Il me faut beaucoup plus aujourd’hui, que quelques acteurs, aussi bons soient-ils, se donnant la réplique en bonne intelligence dans le souci d’un résultat optimum, pour que je sois stimulé. J’ai besoin, non pas de suivre, mais bien au contraire, de me perdre ou plutôt, d’être perdu par ce qui est en train ou pas, d’advenir. Cette incertitude, cette imperfection tellement propre au travail de création, existe souvent pleinement durant la mise en œuvre, période durant laquelle la détente des personnes et une infinité de « bavures » leur font exprimer souvent le meilleur et le plus intéressant de leur être. C’est en tous cas, ce que, pour ma part, je constate toujours. De ce point de vue, les acteurs/trices peuvent se révéler des gens merveilleux, infiniment riches, profonds et drôles quand ils ne se préoccupent pas de leur image dans le mauvais sens que peut prendre cette expression, c’est à dire de l’image qu’ils/elles croient être « bonne » pour eux/elles-mêmes. Les plus expérimenté/es savent néanmoins plonger à bon escient sous la surface pour aller rechercher l’inattendu dans les recoins de leur personne, que paradoxalement ils ou elles se doivent d’ignorer le reste du temps pour en conserver la fraîcheur. Malgré cela, volonté de bien faire ou goût désastreux de l’exploit, la plupart du temps, ce que comédien/nes et metteurs/euses en scène donnent à voir est une pitoyable caricature de jeu, d’un goût aussi douteux qu’une copie de meuble Henri IV. Les plus grands interprètes s’y fourvoient parfois - j’ai de notoires noms en tête que j’ai vu opérer à des lieues de leur talent indéniablement réel. Pourquoi ? Parce que, bien que ne cessant pas sur les ondes ou en interview de parler de valeur de l’instant, de subtilités et de nuances, l’enjeu de la représentation publique les pousse à mettre ces grandes vertus au service de la reconstitution plutôt que de la création. On assiste alors irrémédiablement à la copie à la place de l’original qui n’a pas eu lieu. Et pour cause, il est resté derrière, avec le fatras de tout ce qu’on débarrasse avant de recevoir les invités. On se préparait à faire un repas inoubliable et on se retrouve à mettre toute son énergie à repasser la nappe. On est en droit naturellement de trouver mon ressenti fantaisiste ou sujet à caution, je maintiens pour ma part, que la notion même de représentation tue dans l’œuf la création pour peu qu’on s’en préoccupe comme d’une chose exceptionnelle. Et ce ne sont pas les petits « merde ! » ou autres insupportables niaiseries lancées à la cantonade avant le rituel - sans doute pour se faire croire que l’on a un métier ou que l’on appartient à un groupe social - qui arrangent les choses. Rien n’est pire à mes yeux que le cérémonial s’imposant avant la cérémonie. Je ne nie pas du tout le caractère extrêmement singulier du passage en public. A-t-il besoin pour autant d’être à ce point ridicule et compassé, même dans des prestations modestes ou contemporaines ? Toujours le paraître social est là au bon moment, pour venir rappeler à tout le monde qu’il est heure de remonter sa culotte. C’est qu’ils en rêvent de la récompense attendue, des applaudissements fervents à la fin, des acquiescements bienveillants à la sortie, des embrassades chaleureuses à peine trop soulignées, quand ce ne sont pas des pamoisons à en remercier la vierge ou des regards entendus, emprunts d’intelligence froide de la part du spectateur signifiant qu’il a tous compris. Il y en aurait même se vantant, parait-il, de ne jouer que pour ces moments là.

Moi, je ne crache pas sur les sourires de satisfaction, je ne méprise aucunement les émotions suscitées, je respecte absolument les réticences face à ce que je propose et je rends coup pour coup aux critiques agressives et injection pour injection au venin déguisé en liqueur sucrée. Qui plus est, je suis enthousiaste quand je lis ou entends des avis généreux et positifs qui me laissent penser que leur auteur a compris, au-delà de ce que j’espérai, dans sa chair et dans son intellect, la substance que j’ai produite. Mais toutes ces résultantes n’ont véritablement de valeur que dans la mesure où elles concourent à l’expansion, aussi minime soit-elle, de l’objet en question et font monter un peu le niveau du flux qui lui permet d’aller de l’avant. Autrement dit, la représentation n’a de sens pour moi, vis-à-vis de la création, que si, par son exécution, elle allège les conditions de la prochaine naissance. Je n’ai pas l’humilité d’avoir besoin de l’acquiescement d’autrui pour m’intéresser à ce que je fais et lui accorder une valeur. Le contraire me semblerait d’une totale absurdité. La représentation est un moment formidable si elle est vécue comme un lâcher prise de toutes les contraintes qui l’ont précédée, mais elle n'importe pas plus qu'un autre échelon de la création, dès lors que l’ont est habité d’un projet et non de la préoccupation du seul événement qui va se produire. A son propos, mon équipe et moi parlions l’an dernier, de « formalité ».

Que l’on soit concepteur ou uniquement acteur, il s’agit de conserver en soi toutes les périodes de la gestation pour que leur empilement fasse pression jusqu’à expulser le fruit des efforts qui les ont traversées. En aucun cas, dans mon optique, il ne faut donc se mettre en quête de « refaire ». Quoi de plus simple alors, que de ne pas avoir fait du tout ? De la même manière qu’une expédition se prépare méticuleusement mais ne se répète pas autrement qu’en la simulant, l’aventure en terre « public » réclame d’avoir tout compris du parcours, mais rejette l’idée de recopier ses croquis en guise de voyage. La formalité s’avère donc passionnante, si elle vient s’ajouter au long périple qui en réalité forme le corps de l’animal depuis sa conception. Vu de cette façon, comme une étape supplémentaire de sa croissance, on en vient à nouveau à rêver la forme de la créature, se demandant bien si ce jour là, une fois « face à tout le monde », c’est une troisième tête qui lui poussera alors ou bien un énième orteil à la patte arrière droite. L’essentiel est que la poésie, qui est sa pitance, ne vienne pas à manquer pour que, des excroissances de son épiderme jaillissent en direct, comme en laboratoire, de ces petites créatures naines dont seul, entre mes quatre murs, je m’efforce de contenir la prolifération, autant que sur le Web, je tente de les disséminer.

Journal des Parques J-42

David Noir - carte mentale - projet jazon - toison

Trop usé pour vraiment écrire aujourd’hui. Enfin, faux de l’exprimer ainsi ; de l’écriture, il en suppure tout au long de la journée, la preuve, comme d’une plaie qui ne cautérise jamais vraiment à force d’être grattée et que la croûte en soit arrachée par agacement ; tout le monde connaît bien cette histoire. D’ailleurs les histoires - je parle de celles des êtres humains et même de celles qu’ils se plaisent à raconter et revendiquer comme de … je sais pas quoi ; de l’art peut-être ; du roman, du théâtre, du cinéma, de la peinture …  j’en sais rien ; je m’en fiche un peu d’ailleurs - bref des histoires, c’est bien ça qui est toujours lourd à mettre en forme. C’est ça qui m’a toujours pesé et que je ne souhaite jamais faire. Mais malgré tout, il en reste encore quelque chose qui s’impose ; une volonté de « dire » et communiquer sous un mode accessible. Parce que c’est ça une histoire ; quelque chose d’accessible ; qu’autrui, pas soi, peut comprendre ; par lequel il peut aller jusqu’à vous ; vous « pénétrer », peut-on dire et puis le colporter par la suite à sa façon. Moi je n’ai rien contre ce contact, au contraire, parce que sinon, je ne le favoriserai pas. Il y a évidemment bien une raison à faire tout ça plutôt que d’avoir un job ennuyeux et de rêver aux vacances (ce qui est une réponse à la vie que je ne dénigre pas et comprends tout à fait, mais que je ne suis pas capable de supporter au quotidien). Seulement, je trouve ça trop simple d’en donner le mode d’emploi.

David Noir - carte mentale - projet jazon - toison
Organigramme prospectif du projet Toison à ses début en 2007

Qu’on me pénètre, « why not ? », mais que je balise le chemin, ça me fait bâiller. Il faut bien que « l’histoire » excite aussi son auteur et moi ce qui m’excite, c’est le travail ; c’est même quand tout le monde travaille. C’est ainsi que les individus ne sont plus à mes yeux des menaces. Je ne veux pas parler de n’importe quel travail, entendons-nous ; je parle de celui que j’invite à exécuter, pas celui qui fait bâiller en rêvant aux vacances, ni celui de la fabrication de la bombe. Non, non, le mien ou disons, l’incitation à suivre des tendances proposées par le mien, voilà tout. C’est une définition possible de la mise en scène et c’est bien d’ailleurs ce que je tente de ne plus faire au fur et à mesure de années, jusqu’à ce récent projet des « Parques d’attraction » qui est une tentative d’aboutissement de cette démarche. Ne plus mettre en scène, oui, tout en proposant quelque chose quand même. Parce que « mettre en scène », ça n’est pas du tout diriger les autres vers la forme rêvée. J’avance cela selon ma propre expérience globale en la matière datant de presque 30 ans aujourd’hui (ma première mise en scène effective, fut « Henri VI » de Shakespeare en 1985). Non, mettre en scène, c’est encore et toujours et éternellement « s’occuper des autres ». Ceux qui rêvent à une glorieuse carrière de dirigeant fasciste sirotant du jus de papaye, entouré d’adorateurs rampants, doivent songer à pratiquer un autre métier. L’aliénation est plutôt le mot d’ordre perpétuel, tant il faut incessamment, expliquer, lutter contre les résistances, répondre, proposer, prendre en charge, organiser, se dégager de telle prise d’otage insidieuse, éviter tel scud bien intentionné, s’arracher à nombre d’attachements non partagés, pousser dans leurs retranchements des personnes qui se vantent de vouloir y aller, le réclament, mais n’iront néanmoins jamais d’elles-mêmes, expliquer, expliciter, expliquer, se faire comprendre, encore, encore et encore.

Ma vision à moi, c’était plutôt : « je t’ai choisi, tu as accepté, tu as compris, je te fais confiance, tu fais le job et moi je peux utiliser la matière transformée par toi qui nous est nécessaire pour qu’aboutisse le projet auquel tu concours librement, si je ne me trompe ». Une histoire de ruche, d’abeilles, de bons petits soldats qui aiment faire ça, étudier, se pencher sur la matière, jouer et … rien d’autre. Rien à voir avec des rounds de boxe ou des séances d’accouchement.

Je n’aime pas l’idée de la collaboration ; ça sonne mal et ce n’est pas mon esprit. Pour moi, la plus belle des collaborations se fait sans mot dire, juste à travers l’exécution. Exécution,  mot magique quand il n’est pas redoutable (entre musique et guillotine), qui résume simplement la nécessité RÉELLE et bien souvent unique du caractère que doit avoir la participation à une œuvre. Tout le reste est blabla de communicant ministériel ou autre chargé de mission culturelle qui voudrait faire « se rencontrer » les artistes ("ah! ah! la rencontre enfin, merci, merci, je n’attendais que ça, je jouis"). Il faut bien justifier son salaire et la vacuité des projets. Il faut dire que ça en effraye plus d’un/e, quelqu’un qui se suffit à lui-même et a pourtant des idées. Ça fait chier quelque part, on ne sait pas pourquoi – quelqu’un d’efficace à qui il ne manque que le blé et strictement rien d’autre, pour embaucher de l’aide et réaliser des formes. Ça ne doit pas être tendance, ni un chtouille, politiquement correcte, de ne pas être en quête du fameux « échange » qui serait censé tellement m’« enrichir ». Désolé, vraiment ; moi ce qui m’enrichit et me fait le cœur léger de moins de soucis et me permet éventuellement de me pencher sur les autres, voir d’être généreux, ce sont les richesses tangibles : l’argent, les financements. Et dans cette optique, chaque centime gagné ou perdu compte car peut se traduire en sueur, fatigue, danger ou en gain, oxygène, avenir. Aussi simple que ça.

Donc, pour en revenir à cette notion d’ « histoire » dont je parlais plus haut, à laquelle je n’ai de cesse de chaque fois vouloir davantage renoncer, j’en suis arrivé à donner les clefs de mon trousseau presque entier à qui veut bien les prendre, à commencer par celles et ceux de l’équipe du projet, mais également au public qui voudrait s’y pencher. Je ne cultive pas pour lui-même, le mystère infantile du spectacle : papa,maman-artiste vs enfants,adeptes-spectateurs. La sorte d’organigramme que j’ai collé dans l’article, ci-dessus, est là pour prouver que cette préoccupation ne date pas d’hier, puisque ce « plan » de fabrication industrielle de mes épisodes scéniques était déjà présent à l’origine de ce processus, en 2007, quand naquirent les premières  prestations de la Toison dort, préhistoire toute fraîche des Parques à venir. On le voit notamment à travers la flèche indiquant Rencontres/jeux/invitations/propositions en amont dirigé vers la planète rouge figurant le Public. Alors, oui, rencontre, le mot est bien présent mais pas n’importe comment ; avec invitation à porter intérêt à ma démarche au préalable. C’est sans doute exigeant, mais c’est ainsi : je suis mon sujet d’étude en relation au monde ; qui veut étudier dans ce sillon se coltine le cursus. Tant mieux si on est cent, tant mieux aussi si on est deux ; c’est ma posture. Aujourd’hui, comme l’indiquera une de mes cartouches suspendues au Générateur, je considère que « Ce que j’ai de mieux à montrer est ma bite et mon travail ; me rencontrer nécessite de passer par l’une ou par l’autre. » Mais après tout, n’est-ce pas ça qu’on appelle, depuis que les arts vivants existent, une audition ?

Mes clefs sont elles-mêmes à décrypter si on le souhaite, pour soi-même ; elles sont celles de la compréhension d’un fonctionnement finalement assez simple, celui de la survie à travers la ruine et les lambeaux d’histoires. Quelque chose qui reste en soi après une projection de La tour infernale. Autant dire que ça ne concerne pas forcément que moi.

 J'ai dis ce que j'avais à dire.

J'ai fait ce que j'avais à faire.

Je ne dois rien à personne.

Le goût juste, me casse les couilles,

Tout autant que les avis éclairés.

Prends moi bien au pied de ma lettre.

On ne m’aime qu'inconditionnel

Et je me fous qu’on me comprenne.

Cul nul, je vais, toujours la bite à l'air et le nez au vent.

Qu’il tourne ou pas, ne changera pas mon cap.

En matière d'art comme en sexe,

La modestie ne mène à rien,

Le divertissement n'a pas de couille,

La culture et la tradition m’emmerdent.

Fais ton art véritable

Ou bien meurs dans ta crasse.

L'insulte est mon domaine.

Le mépris est ma foi.

J’aime ça

Les Parques d’attraction @ David Noir 2013 - L’attraction passionnée

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Méthodes de travail et visée des représentations

David Noir

David Noir

Depuis plusieurs années je distingue 2 zones principales nécessaires à mon activité : le laboratoire, à caractère totalement privé et le plateau où s’effectue la réalisation publique. J’inclus dans ce deuxième espace, les répétitions avec les interprètes - acteurs, mais également premiers découvreurs des fruits d’une recherche solitaire qu’il serait impropre de réduire à une phase d’écriture de texte. Dans mon cas, il s’agit d’une interaction naturelle et permanente entre apparition des mots destinés à la scène et conceptions des contextes dans lesquels on les profère ou qu’ils suscitent eux-mêmes. Représenter, revient alors pour moi à faire s’entrechoquer les témoins des pièces sorties de ma forge - au sens où sculpteurs et musiciens l’entendent. Elles sont les corps physiquement stables, pivots de mon installation, autour desquels je pousse comédiens et spectateurs à tourner. Je cherche ainsi à créer une représentation psychique en 3D dans l’esprit de celui qui joue, regarde et entend. Les formes modélisées couramment produites de nos jours par les logiciels d’animation graphique en seraient d’ailleurs une bonne illustration. Toute mon énergie - depuis 10 ans que se précise en profondeur ma forme théâtrale - concoure à donner vie, perfectionner et faire admettre ce prototype. Jour après jour, je conçois finalement un théâtre de synthèse, pour ne pas dire de substitution, comparé à celui fait des matériaux de la pensée traditionnelle. L’aspect rotatif de ma vision, même si il peut sembler uniquement virtuel, m’est très important, ne serait-ce que par les images mentales qu’il suscite, de « tourner autour du pot » à « faire le tour de la question ». C’est également une dynamique physique que j’utilise fréquemment lors des répétitions ou des ateliers dans lesquels je veux insuffler et faire comprendre mon esprit. En résumé, j’effectue une approche circulaire, concentrique et en volume de mon sujet et tente d’en donner une perception similaire aux témoins extérieurs, car c’est là ma structure d’esprit. Je désire profondément que spectateurs et acteurs, que je place sur un plan d’égalité face à mon travail, conservent de notre mise en présence un objet manufacturé, un module de pensée réutilisable, une système conceptuel open source, plus tangible que le seul souvenir d’un évènement.

Autre grande ligne géographique de ma méthode de travail : l’usage d’un imaginaire à rebours. Tel l’archéologue de ma propre production, il s’agit toujours pour moi de remonter le cours de ce qui s’extrait de mon cerveau, pour reconstituer à partir de quelques éléments de départ, la ville ou la tombe ensevelie qui, au bout du compte, constitue la véritable création. Je considère donc que si j’ai quelque chose à inventer - comme on le dit pour un trésor - c’est certainement la compréhension de ma propre essence, de ma civilisation inconsciente, afin de me permettre la découverte de mes projets enfouis. Par le décryptage de mes poubelles fossiles, j’organise donc la structure de ma chimère à venir. Dans ma conception, l’invention a déjà eu lieu, alors même qu’on se pose la question de la faire naître. Il s’agit de chercher en soi, où elle peut bien être en train de se cristalliser au moment x. Conception qui m’amène à considérer naturellement que toute création est avant tout déjection, excrément qu’il serait nocif de conserver en soi trop longtemps et que tout créateur n’a de cesse de devoir propulser hors de son propre corps.

J’insiste ici, au passage, sur la profonde valeur que j’accorde à l’arbitraire - si tant est qu’il existe réellement - dans ma démarche, comme déclencheur tangible et bien souvent, véritable planche de salut des situations créatives inextricables ou pauvrement fructueuses que proposent l’apparente logique et le raisonnement appliqué. C’est bien souvent sous couvert des arguments d’une triste cohérence, que le conformisme et la soumission normée tentent le créateur qui refuse d’entendre l’instinct qui le pousserait à franchir ces balises. J’irais même jusqu’à dénoncer le sentiment d’une honte coupable d’un désir d’émancipation, qui bien souvent stigmatise les auteurs, qui revendiquent par ailleurs les charmes de la fiction naturaliste ou du scénario « en béton », gage de qualité des productions standards - aspiration fantasmée de l’apprenti professionnel. Nombre de spectateurs dont l’exigence d’équilibre apparent est soumise aux mêmes interdits, sont entraînés malheureusement bien souvent par la très courante dérive de la quête de « la création harmonieuse ». Ce goût de l’académisme, puisque c’est le nom réel qui lui revient, peut sembler une fatalité de chaque époque, un passage obligé pour les consciences qui aiment se lover dans un confort maternant pour l’esprit, afin de se donner un peu de latitude avant d’accepter d’affronter les incontournables évolutions de nos sociétés. Un siècle après l’autre le confirme, mais s’il ne peut que s’incliner devant cet état de fait à l’échelle de son environnement, il appartient à un créateur de formes de constamment traquer et isoler sa propre propension au conformisme et à la complaisance vis-à-vis de ses pairs, afin de l’exécuter brutalement sans sommation et entretenir en lui la petite guerre civile propre à la dualité de l’individu en éveil. De ce point de vue, la contre révolution que représente l’érection de l’arbitraire en tant que valeur intime, doit faire peser une menace salvatrice sur le consensus mou du sentiment d’un équilibre démocratique de l’art. C’est là un point qui m’est essentiel. L’art ne peut accepter l’équilibre vers lequel il veut néanmoins tendre. Les deux pôles fondamentalement antinomiques dans un même être que sont, la citoyenneté de sa part « individu » et la singularité de sa part « artiste », ne peuvent que créer un arc paradoxal permanent, ne pouvant sacrifier à aucune des forces d’attraction principales sans être profondément affaibli, entaché ou condamné à la dissolution de ses principes, d’une extrémité à l’autre. Ainsi l’art citoyen est-il autant une menace pour l’état de la création, que le terrorisme peut l’être pour la sécurité de nos vies courantes. C’est là ma conviction intime et le ressenti profond d’un mouvement intérieur. Quiconque désirerait comprendre mon travail ne saurait s’y employer sans consentir au préalable à l’acceptation de ce paradoxe. De cette situation personnelle découle un discours et des propositions parfois mal appréhendées par des institutions elles-mêmes en charge d’étudier les circonvolutions sinuant au cœur des arts contemporains. Je tiens ici à faire comprendre au mieux ce cheminement car il n’a jamais été dans mes préoccupations d’aboutir à un choc stérile entre mon esprit et ceux de mes interlocuteurs.

Pornographie et vent frais de l’acte gratuit

David_Noir_AltérésGo!

David Noir - AltérésGo! - Photo Karine Lhémon

L’intime qu’on ne pourrait réussir à montrer sans tomber dans la porno ...blablablabla … : une thématique insupportablement naïve, bête, banale et tellement récurrente. « « Tu comprends, la suggestion de l’érotisme, c’est tellement plus fort que la brutalité pornographique… »
« Oui, oui, oui … et mon cul ? » répondrais-je sobrement ?

J’ai effectivement remarqué que l’une des questions de base les plus courantes quand il s’agissait de disserter autour du nu en scène, était malheureusement la plus absurde et la plus misérablement propre à trahir la gêne et la limitation de ceux et celles qui se la posaient : qu’est-ce que ça apporte ?

Ah … ?! Et d’être vêtu qu’est-ce que ça apporte ; et de dire un texte qu’est-ce que ça apporte … ?

À la suite de cette interrogation, on observe, une fois l’expérience tentée par un spectateur a priori sur la réserve, que s’il ne s’est pas laissé totalement convaincre, une balance destinée à trancher tente de s’équilibrer dans le cerveau du questionneur perplexe. Il apparaît que les paramètres sont bien souvent les suivants :

Soit « l’audace » lui a semblé justifiée par le propos et l’a rendue acceptable, quand elle n’est pas, après évaluation, soudainement devenue indispensable à la narration.

Soit le concepteur a commis l’impardonnable en sacrifiant au plus grand des blasphèmes artistiques du moment : la gratuité. Voilà une vaste bouée de secours à laquelle une belle majorité de connaisseurs intelligents aime à s’agripper d'un seul homme.

Et si le sujet antérieur à tous les sujets était finalement la bêtise de toute culture stagnant dans les marécages de ses propres valeurs ? Pas immanquablement la bêtise profonde, mais l’ombre de sérieux, que je distingue de la passion grave et habitée, qui vient animer souvent sans grâce, l’esprit des lois.

De même qu’un certain esprit bâtisseur vise le capital, une certaine anarchie cible les concepts de la gratuité. La morale n’est pas mon sujet, mais l’humain l’est, avec son cortège de surprenants engouements. Ainsi je ne peux regarder qu’avec défiance, ceux de nos concitoyens en charge des plus hautes fonctions sociales, de l’éducation à la gestion des images, qui, pour certains, portent atteinte gravement à leur crédibilité en dévoilant avec une inconscience coupable, leur manque absolu de simplicité dans le rapport à leur sexualité, voire de terreur à peine déguisée quant à leur corps « publique ». Il en va de même des penseurs, des artistes et même des interprètes dont les comportements si peu réellement enfantins n’inspirent aucunement la confiance qu’ils cherchent à faire naître. Ainsi les libres penseurs se font rares et semblent avoir de moins en moins d’influence sur le pouvoir. Avoir l’air plutôt qu’être a toujours eu ses adeptes ; l’idée ne me révulse pas plus que ça. J’aime les libertés et particulièrement celles qui me garantissent une bonne distance d’avec ceux que j’estime dénués d’attraits. Mon voeu le plus cher étant d’être pris en compte pour mes travaux et distingué pour mes talents, je tiens à m’affirmer ici dans toute la passionnante ampleur de mon sujet sans rien en cacher : le cru ; le sexe ; le nu ; toutes les pornographies ; la place sociale des fantasmes ; l’aspiration au pouvoir, l’enfance broyée qui nous constitue ; les masques du quotidien et le jeu de tous ces facteurs réunis en nous; le vocabulaire de l’excitation sexuelle ; la honte et l’arrogance dans l’obscénité ; le dévoilement, par le truchement de mots et d’images de toutes sortes, de ce que l'on ne parviendra sans doute jamais tout à fait définitivement à dire, mais qui fait notre quotidien le plus joyeusement universel : le désir animal.

Appel d’urgence

mains qui prient

Il est une pièce importante de cette machine de création scénique.
Il permet au travail produit en amont d’être soudain en prise avec un réel démultiplié par le nombre et la variété de ses représentants.
En faisant la jonction entre l’énergie d’une équipe et celle du groupe des spectateurs,
la représentation joue ainsi son rôle d’embrayage, tout comme la répétition, au préalable, entre concepteur et interprètes.

L'embrayage est un dispositif d'accouplement temporaire
entre un arbre dit moteur et un autre dit récepteur.
Dans le cas des véhicules automobiles,
l'embrayage trouve sa place sur la chaîne de transmission,
entre le moteur et la boîte de vitesses, où, de plus,
le couple à transmettre est le moins élevé *.
Le désaccouplement facilite aussi le changement de rapport de vitesses.

* Couple Sens 4 [Physique] : Système de deux forces contraires, parallèles et de même intensité.

Les représentations nous offrent de traverser les choses physiquement.
On obtient ainsi un plus grand contrôle sur la vitesse et la direction des projets.
On sait aussi plus rapidement de quelle nature sera la prochaine étape.
Nous espérons dans le cas présent de cette exploitation, que la machine aura fonctionné dans les deux sens et que vos propres véhicules s’en seront trouvés eux aussi améliorés et plus maniables.

De notre côté, des modèles plus luxueux de production sont à l’étude mais pas encore au point. Nous ne manquerons pas de tenir informés de l’évolution de nos gammes les spectateurs désireux. Pour cela, il leur suffira de s’inscrire à la rubrique « Contact » sur www.davidnoir.com

APPEL D’URGENCE
Beaucoup de personnes mal informées croient
que nous faisons du théâtre contemporain.

AIDEZ-NOUS à leur faire comprendre que c’est faux !
Que c’est matériellement impossible puisque cette forme transitoire n’existe plus depuis la fin des années 70.
Le théâtre ou plus exactement l’art dramatique mettant en scène dialogues et personnages reste une discipline captivante, mais non une production d’art actuelle ; encore moins une pensée vivante. On peut même se risquer à parler de « morbidité » dans les cas les plus pervers d’individus qui réussissent parfaitement à tromper les spécialistes les plus éminents au sein des lieux les plus prestigieux.

Nous savons de sources sûres qu’il existe encore beaucoup d’auteurs et de metteurs en scène qui font du Théâtre, disséminés dans divers endroits stratégiques où ils ont été placés, pareils à certains vétérans japonais ignorants la fin de la guerre et toujours à l’affût trente ans plus tard dans des îles des Philippines.

S’il vous plaît, AIDEZ-NOUS à les retrouver pour leur bien et pour le nôtre.