ET SI C’ÉTAIT VOUS  ?

Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir
Et si c'était vous ? - David Noir

De la nocivité des administrations culturelles de l'Etat

Le mouvement de dégradation de la protection sociale dans son ensemble et du soutien aux équipements culturels en particulier, s'accélère dans notre pays. Tout le monde hormis ceux en charge de redresser la barre semble s'accorder pour en convenir. Inutile d'en vouloir à ces derniers de cette malheureuse mauvaise foi, l'esprit politicien est conçu pour nier les évidences. Là réside sa survie ; dans un perpétuel entretien d'un mieux vivre messianique dont la population, même si elle fait mine de s'en défendre, adore les images et les allégories. On a beau démasquer publiquement l'imposture des magiciens d'Oz, chacun partage secrètement avec la petite Dorothée du conte, l'espoir joli qu'il suffirait de suivre une merveilleuse route de briques jaunes pour être tiré d'affaire. Je n'ai pas lu le livre et n'ai plus qu'un lointain souvenir du film, mais les chansons, comme c'est toujours leur rôle, pallient ces petits inconvénients au profit d'une idée générale simple et puissamment marquante. En l'espèce, on y sent bien toute la portée économique de vains espoirs, si actuellement palpables.

The Wonderful Wizard of Oz ! Somewhere over the rainbow, way up high, There's a land that I heard of, once in a lullaby …

Une route dégagée, voilà ce que beaucoup recherchent et parfois, croient voir se dessiner au loin dans la géographie de leur devenir. Mais pour beaucoup, l'horizon se révèle être une toile peinte et le périple, le mouvement cyclique d'un carrousel tournant sur lui même.

C'est bien souvent ce que je ressens dans ces instants où la respiration suffocante, trop longtemps contenue, voudrait s'amplifier suivant ses réels besoins et n'opère une fois encore, qu'une nouvelle révolution refoulée, venant buter contre la surface perpétuellement uniforme d'un ciel de verre. Je partage évidemment cette situation avec beaucoup d'autres, qu'ils soient artistes ou pas, mais je l'ignore dans les faits car constamment le nez dans le guidon du petit vélo qui me porte, je suis trop préoccupé à emprunter les chemins les moins chaotiques et à slalomer entre les ornières. J'y parviens relativement mal. Pas le temps d'admirer le paysage. Pourtant, en termes d'efficacité, aucune voie prépondérante ne se dégage qui permettrait de tracer la route tout en prenant le temps nécessaire à améliorer les conditions du quotidien. Cercle vicieux, mon chemin est en fait une voie de garage ; une petite boucle temporelle à la Escher, dont le tracé me ramène toujours à mon point de départ. Les évolutions, quand évolutions il y a, se font par élévation progressive du niveau qui porte mon circuit infernal. Comme dans un manège grotesque, l'illusion d’ascension n'est là que pour mieux faire ressentir la chute. À chaque palier supérieur, le vertige d'un nouveau degré de descente accompagne ce qui n'était qu'une volute dans les airs et le tour peut reprendre à son endroit le plus bas. Ce mouvement perpétuel et implacable, nul ne l'ignore en ce qui concerne la vie des artistes, ne serait-ce qu'à travers son iconographie bohème et son apparence romantique, hors l'image de rares élus, gravissant les échelons sur la route dorée. Pour nous tous, artistes ou autres, bien des degrés de misère se profilent, si nous ne nous trouvons déjà juchés sur l'un d'eux que l'on croit le plus haut, abusés que nous sommes par l’absence de visibilité autour. Nous n'y sommes pourtant pour la plupart, encore montés que de quelques marches.

Je parle d'« artiste », mais j'en suis venu à avoir cette appellation en horreur. D'aucuns aiment à s'enraciner dans ce terreau aux allures poétiques et fantasques pour caractériser leur statut. Je dois dire que lorsque je m'octroie le temps de ne pas simplifier les choses pour plus de rapidité dans la conversation, ce n'est pas mon choix. Non par fausse modestie puisque j'estime parfois mon travail, mais parce que je préfère véritablement abandonner à d'autres le cache-misère que peut représenter ce mot lorsqu’il ne sert qu'à donner une apparence de vitalité créative à la détresse de ne produire que ce que le contexte et ses propres aptitudes permettent dans les limites de cette situation. Tout le monde tombera d'accord j'imagine, sur le fait qu'il ne suffit pas de « s'intituler » pour être, quelle que soit sa revendication. Il en va de même pour les titres ronflants et prestigieux dont notre structure sociale est constellée jusqu'« aux plus hauts degrés de l'État », selon l'expression brillamment consacrée.
Oui, pareillement, il ne suffit pas que la Culture soit dotée d'un Ministère pour que celui-ci trouve une raison d'être à travers elle, pas plus que les fonctionnaires qui entretiennent son existence et la leur. Comme dit précédemment en substance, tout l'art du politique est contenu dans sa capacité à affirmer, sans laisser la possibilité au doute de s'insinuer, que sa fonction est indispensable à l'équilibre commun. Et pourtant !
Quelle brillante et habile manœuvre d'avoir doté, depuis sa création en 1959, la France, terre d'art et d'érudition, d'un « ministère d'État chargé des Affaires Culturelles », métamorphosé par la suite en « Ministère de la Culture et de la Communication » !
Difficile a priori de critiquer la louable intention d'organiser la gestion du patrimoine et de valoriser la création artistique ; plus encore, de dénigrer le souci de favoriser la démocratisation de la culture et son rayonnement dans le monde. Protéger ses auteurs de la sauvagerie de la loi du marché étant au fil du temps, un autre des arguments phares venus justifier le bénéfice de l'immixtion du gouvernement dans les affaires artistiques, notamment via le subventionnement.
En allant vite, là où l'on peut reconnaître une différence notoire entre l'ère Malraux et le règne Lang, c'est dans la mise en place d'une mission pédagogique en deuxième période, quand la vocation originelle de cette belle institution excluait ce volet au profit de la valeur intrinsèque de l'oeuvre comme unique courroie de transmission du « sentiment d'art » au grand public.
Le chemin vers l'enfer, comme on le sait, est tout autant pavé de bons sentiments que la route du magicien d'Oz l'est de briques dorées étincelantes.
Les artistes, que l'hypocrisie et la soumission à la main qui nourrit n'ont pas complètement dévoyés de leur instinct, ont, ancré farouchement à un coin de leur tête, ce sentiment certain que rendre « accessible » l'incongruité gratuite et merveilleuse de la spontanéité de leur geste peut aller à l'encontre de son essence même.
Ainsi, par un travail de sape « bienveillant » en hauts lieux, une formidable machinerie a été savamment pensée pour tenter de détruire toute velléité d'indépendance éthique et esthétique chez les créateurs aux abois. À grands coups de tartinage socio-culturel, de « journées du machin » en « fête du truc », l'artiste, dont la substance égotique se doit d'être exclusivement à l'écoute d'elle-même, s'est trouvé appelé à modérer sa véritable singularité naturellement subversive, en une vaste célébration du partage à tout-va. L'audace qui provoque encore l'admiration incrédule devant les grandes œuvres de tous temps exhibées dans les musées est justement ce qu'abhorre et stigmatise comme de petits délires marginaux l'institution culturelle chez les plus résistants au grand chantier patrimonial. Rien de nouveau dans les sphères du « tout consommable » si ce n'est la démagogie de son argumentation ; du creux, du vent, de la soupe et encore, pas même réellement populaire !

Ce n'est pas être élitiste que d'affirmer que le sentier est nécessairement ardu à arpenter pour atteindre à la compréhension d'une œuvre ; tout autant qu'il l'a été pour accoucher de sa création. Le regardeur a à faire le chemin à rebours depuis l'objet créé s'il veut comprendre la nature des fibres qui le composent. Le choc est essentiel, le rejet salvateur. On n'aime pas l'art comme une sucrerie tapissant ses papilles d'un moment de douceur. On creuse avec ses ongles, primitivement, passionnément et peut-être, un jour, on comprend ; on se révèle à soi-même à travers cet étrange miroir bricolé de morceaux épars. Car c'est à soi-même, aux tréfonds de la conscience, que la création s'adresse. C'est là, dans le creuset de l'intime qu'elle prend son sens, tant pour son auteur que pour celui qui la goûte. C'est à un élargissement du regard et de l'esprit qu'elle vise et cela ne se produit que par un transfert rude de l'émotion, via une perception non ramollie par une factice préparation.
Le réel enseignement apprend à « faire », à comprendre par l'expérience et le ressenti ; et n'amène pas à consommer par gavage médiatique. Le fastfood organisé des « grands » évènements ne tend qu'à l'amoncellement d'une richesse de pacotille. Esbroufe vulgaire encourageant au « Je suis partout » du consommateur de culture, la démultiplication de l'offre ne vaut guère mieux que la pléthorisation des yaourts sur les rayonnages des grandes surfaces. « Consommer moins pour digérer plus » devrait être un slogan responsable en matière d'incitation à ne pas devenir un mouton béat ruminant la culture et qui plus est, vaniteux de ses légères connaissances rapidement acquises.

Dès lors, se pose fatalement la fastidieuse question de comment différencier le « bon » du « mauvais » et son non moins épuisant corollaire visant à nier qu'une telle différence puisse se faire au sujet d'une matière aussi subjective. Seulement, le sacrosaint argument de la subjectivité n'exclue pas l'impérieuse nécessité d'avoir des connaissances. C'est bien là une des définitions de la fameuse Culture. Sans réflexion ni connaissances acquises, aucune chance d'apprécier réellement ce qui nous est étranger. C'est là que le serpent se mord on ne peut plus férocement la queue. S'il faut connaître pour comprendre, comment comprendre ce que l'on ne connait pas ? Eh bien, selon moi, simplement en travaillant. Et quand je dis « simplement », c'est bien évidemment une tâche des plus imprécises, complexes et emberlificotées qui soient, que de se bâtir une culture et une curiosité réellement personnelle. L'avantage de se lancer dans un tel processus est bien sûr de procéder à une évolution certaine. Et même, à « des » évolutions fondamentales de l'ensemble de son être. Ainsi, et là encore, je me dois de sauter les étapes, il s'agit de s'ouvrir à l'inconnu et donc de mettre de côté pour un temps parfois fort long, ses idées déterminées sur le bien et le mal, le bon et le mauvais.

Outre leur différence de nature grammaticale, « bon » et « mauvais » ne relèvent pas de la même subjectivité que « bien » et « mal ». On pourrait dire, encore une fois rapidement, que les premiers sont des concepts de niveau inférieur dans la hiérarchie que l'on établit généralement pour décrire nos valeurs qualitatives. Décréter un acte bon ou mauvais semble plus naturellement sujet à débat que lorsqu'on en appelle au bien ou au mal pour stigmatiser l’inspiration d'un geste. La violence ambiante ne peut que corroborer ce postulat. Nous nous retrouvons en apparence, pour la plupart d'entre nous, plus facilement sur les principes fondateurs et vitaux de notre démocratie, que sur des goûts personnels, qui restent le plus souvent tolérés comme relevant de la liberté individuelle ; ceux-ci, bien entendu, n'étant acceptés que jusque dans certaines limites définies par les lois. « Faire le bien » , « s'adonner au mal » ; deux notions qui revêtent donc de toute évidence un caractère d'absolu, moral et mystique, là où produire du « bon » ou du « mauvais » appartiendrait davantage à la vie de tous les jours.
Si l'on simplifie encore ces caractéristiques, le raisonnement nous amène à réserver « bon » et « mauvais » à la sphère civile, tandis que « bien » et « mal » ne peuvent se départir d'une éthique religieuse. Rien de vraiment nouveau me direz-vous, à évaluer ainsi cet aspect typologique de notre langue et en effet, je ne cherche pas ici à me lancer dans une révolution conceptuelle et relativiste que je ne saurais mener, mais plutôt à asseoir ma digression sur des codes bien connus de notre société, mais qu'il convient de redéfinir pour aller plus avant. Toute recherche ou démonstration, qu'elle soit empirique ou appuyée sur des principes admis, nécessite d'isoler les éléments supposément constitutifs d'une origine à la source de ce que l'on veut démontrer, quitte à rappeler des évidences.

Mes menues fondations étant enfin ainsi posées, je tiens à préciser qu'à travers les lignes qui vont suivre et clore ce petit exposé de mes vues, je ne me prétends ni philosophe - pas même à la petite semaine - ni qui que ce soit d'autre qu'un individu dont la sphère d'activité se situe aux alentours de la scène, de l'interprétation, de la représentation et de l'écriture. J'en viens donc à mon sujet de fond. En l’occurrence : Qui décrète quoi et selon quels critères ? Et dans un second temps : Quelles sont les conséquences de l'établissement d'une hiérarchie méritoire subjective, pour les intéressés et pour l'ensemble du groupe social ?

QUI DÉCRÈTE QUOI ?

Il apparait évident que rien n'a guère changé depuis l'abolition des privilèges et des intrigues de cour. Notre fameuse révolution de 1789, référence galvaudée qui certes, commence à dater un peu, semble, au mieux, avoir décalé cet état de fait vers un système pyramidal et administratif confus et complexe ; au pire, adapté ces prérogatives jusqu'à les rendre infiniment moins visibles en les dissimulant sous les replis de la vertueuse toge républicaine. Il n'en reste pas moins que l'égalité des chances est une question d'actualité brûlante à l'échelle d'un monde social qui n'a toujours pas su ou voulu évoluer vers une réelle justice. « Égalité des chances », l'expression a de quoi faire sourire tant son paradoxe heurte si franchement les règles de la nature.
Quoi de plus antipodique que les notions de « chance » et d'« égalité » dans l'environnement où nous nous développons et sur la planète qui nous accueille ? Qui, dans le monde, ignore que la chance a trait au hasard alors que l'égalité suppose l'implication volontaire d'une structuration toute artificielle pour parvenir à s'ériger ? Or la nature, y compris dans les sociétés humaines, finit toujours par prévaloir, imbriquée qu'elle est dans nos fibres émotionnelles. À moins d'une volonté utopiste déterminée, doublée d'une autosurveillance éthique farouche de tous les instants de la part de chacun/e d'entre nous, je ne crois pas très audacieux de prétendre que le joli mot d’égalité ne sera jamais aussi tangible dans ses effets qu'en tant que décoration de stuc aux frontispices de nos monuments officiels. Et puis, me dira-t-on, qu'a à voir ce concept chéri, au-delà d'un accès rendu libre à tous en matière de possibilité d'évolution et de réalisation ?
Autrement dit, dès lors qu'il n'y a pas de censure officielle, ne sommes-nous pas libres et égaux devant les possibilités de « faire », si l'on fait abstraction des contextes familiaux plus ou moins favorables dont il faut bien tenir compte ? Qu'est-ce qui empêche quiconque aujourd'hui dans ce pays, si ce n'est d'entreprendre, du moins de tenter de se lancer dans le commencement d'un minimum de début de concrétisation d'un projet qui lui est cher, voire d'un projet concernant sa vie professionnelle toute entière ?
Sur le papier ou plutôt, légalement, apparemment rien.
Tout semble même prévu à cet effet. Tout est là pour encourager et accompagner la ferveur énergique du concepteur de projet. Les dispositifs pleuvent à chaque page des sites internet des administrations dédiées à cette noble tâche. En ce qui concerne plus spécifiquement la matière artistique, aides à la création, appels à projets … le créateur inspiré croule sous la vomissure enchantée d'une corne d’abondance de soutiens financiers et logistiques pour mener à bien sa réalisation rêvée. Tout ça donne l'air d'être réglé comme du papier à musique. L'état socioculturel semble nous dire : « En matière de soutien à la création, j'assure ! ». Le décor d'une mascarade démocratique fantasmée est en place et solidement planté ; encore une fois, rien de nouveau sous un soleil à peine éclipsé d'une gentille ironie dans mes propos. Fouillons plus avant.

L'abandon pas à pas d'une censure ouvertement officielle de la part d'un état qui auparavant, brandissait fièrement ses limites morales, est le coup de génie de la Vème République.
En façade, l'état ne condamne rien, hormis ce qui heurte la morale tant bourgeoise que populaire et qui a toutes les chances de cristalliser un consensus. En sous-main, habilement délégués à son administration, toutes les dérives sont permises, tous les abus sont perpétrés. Quels que soient les domaines, il y aura toujours le texte, l'alinéa ou la commission qui sera apte à endosser le refus fatidique contre lequel le citoyen ne pourra rien, tant les procédures seraient, soit tout simplement impossibles car non prévues par les législations diverses, soit trop embrouillées ou fastidieuses pour en sortir victorieux à moins d'être soi-même avocat ou spécialiste.
En matière d'art et de culture, les fameuses commissions d'experts, les cohortes de conseillers et de petites mains du système sont là pour veiller au grain et maintenir la nécessité douteuse de l'existence de leur charge.
Comment tenir grief à ces sages de l'institution culturelle de s'auto-persuader avec constance de leur utilité et du bien-fondé de leur action alors que leur salaire en dépend ? Quoi de plus naturel dans les temps où nous sommes, que de tout faire pour justifier et préserver sa place ? Si d'aventure, certains/es parmi eux/elles nourrissaient une inquiétude à ce sujet, qu'ils/elles soient rassuré/es, non, je ne leur en veux pas.
Je ne les maudis pas davantage que je n'exècre les fourmis qui, dans leur perpétuelle quête de nourriture, se risquent à excéder les limites de ma courette pour entrer dans ma maison jusque dans mes placards. Je les observe ; j'en détourne une ou deux par bonté d'âme et considération écologique ponctuelle, puis je noie sans plus d'état d'âme le reste de la colonie aventureuse sous un saupoudrage intensif d'une redoutable poudre blanche terriblement toxique. Je regarde les malheureuses se contorsionner sous cette neige fatale. Puis j'ai soudain un peu de peine en pensant à la vie qui les animait et les quitte peu à peu du fait de ma seule réaction capricieuse d'animal mesurant plus ou moins 340 fois leur taille. Mais tout dans l'univers, ne se résume-t-il pas dans les faits, à cette règle si peu sophistiquée que l'on a coutume d'appeler « La loi du plus fort » ?
Qui suis-je donc pour détruire ainsi des animaux capables d'une structure sociale aussi élaborée et dont la physiologie recèle par centaines des aptitudes physiques et sensorielles dont je suis totalement dénué ? Je me rachète un peu à mes propres yeux en me disant que j'ai au moins la conscience du mal que j'exerce sur cette population dont j'ignore totalement le degré de ressenti de ce que je leur fais subir. En ce sens, je ne suis pas un animal politique. Comme on dit, un peu trop facilement parfois, faute de le réfréner, « j'assume mon acte ». À chaque fois qu'une situation similaire se présente, mettant en jeu des êtres démunis devant mon pouvoir, la question me fait face. Quel pouvoir, n'est-ce pas ? Il semblerait, au vu de ma situation plutôt marginale, qu'il y ait matière à rire. Et pourtant non. Car c'est bien de cela dont il s'agit : du Pouvoir, que toutes et tous, nous pouvons exercer de par notre constitution physique et intellectuelle, à un endroit ou à un autre, sur notre environnement et notre entourage. L'action découlant de ce pouvoir se décline en trois voies possibles, si l'on excepte celle qui consiste à ignorer tout bonnement le réel. La première et la plus simple est celle de « détruire » comme je l'ai fait de ces fourmis. La seconde mène à « construire », élaborer des solutions. La troisième consiste à « laisser faire » le mouvement des choses, ce qui peut revenir d'une certaine manière, à s'en abstraire. Celle que j'ai souhaité laisser de côté tant elle vous concerne, ami/es institutionnels, est de « faire comme si ». To pretend dirait-on en un anglais qui raisonne tellement plus justement à nos oreilles par sa similarité sonore avec notre prétendre, plutôt que feindre, dans le cas présent.

Qu'elles soient fourmis envahissantes inconscientes d'envahir ou individu en posture de fragilité à mon égard, les victimes de mon pouvoir posent invariablement à ma conscience la question du « Pourquoi ? ». « Pourquoi » ne sait-on donner pour toute réponse à ce qui gêne que de l'écarter de notre vue d'une façon ou d'une autre, alors que d'autres options, certes plus laborieuses, s'offrent à nous ?
Les réponses se pressent d'emblée à l'esprit tant nous n'ignorons rien de la nature humaine :
Par facilité, par stress, par absence d'idée, par manque d'étude de la réalité qui s'impose, par vision à court terme, par lâcheté, par incrédulité de la valeur d'autrui, par méconnaissance et crainte de ce qui n'est pas soi et son univers restreint, par lassitude, par rejet instinctif, par peur d'être embarqué trop loin de ses repères psychologiques, par manque de temps … On le voit, il existe toutes les raisons du monde pour ne pas accorder de valeur suffisante à ses yeux à ce que l'on ne comprend pas. Le pire est que toutes sont potentiellement bonnes puisque, comme l'introduction de ce texte en posait les bases, elles sont affaires de goûts ou d'orientation, parfois abusivement nommées « compétences » et, que le jugement qui les accompagne n'entre pas dans les catégories fondamentales du bien et du mal, mais simplement de l'évaluation du bon et du mauvais.

Fort heureusement, vous n'êtes pas, chers experts, qualifiés pour être magistrats au-delà de l'avis porté sur quelques pages d'un dossier de présentation s'évertuant à vous faire saisir l'indicible de ce qui fait un projet hors des critères économiques ; c'est à dire un projet fondamentalement et joyeusement inutile que l'on nomme « artistique ». Ce qui est tangible sous nous yeux fait en effet bien toute la différence avec ce que l'on ne distingue pas. Étant incapable de discerner les acariens tapis dans les poils de ma moquette, je ne les traque pas au jour le jour, à moins de me rappeler leur possible présence nocive à la suite de quelques éternuements et de vagues lectures généralistes soudainement collectées sur le sujet.
Il en va de même pour les formes d'expressions et d'actions s'exprimant devant vous, juges et correcteurs scolaires de l'État, et qui n'ont pas le talent de se faire mousser à la fraicheur revigorante de l'air du temps. C'est ainsi, ne nous lamentons pas.
Là où il y aurait plus à redire, ce serait, non au sujet des choix que fait telle ou telle délégation du membre proéminent de la culture qu'est le Ministère, mais plutôt au sujet de la légitimité des personnalités qui en composent le tissu serré.
À ce stade, ne nous jouez pas, chers amis institutionnels, la statue du commandeur.
Nous, ceux là peu coutumiers de vous faire la cour, de brasser à vos oreilles enchantées la phraséologie qui sonne avec délice dans le style du moment et que vous pensez juste, sommes malgré tout quand même un peu de la partie et depuis tout aussi longtemps que vous. Nous n'ignorons pas que, hors une certaine connaissance du terrain administratif acquise sur le tard ou sur les bancs de la fac, vous n'êtes ni plus ni moins qualifiés que nous sur le plan du jugement artistique. Nous, qui avons parfois la faiblesse de vous soumettre nos projets et pour principal défaut, de nous trouver de l'autre côté de la barrière. Eh oui, l'équilibre générationnel plus ou moins atteint par la force des choses, nous voilà les uns et les autres enfin dans nos clous. Nous savons pertinemment vous et nous, que nous sommes à la base, plus ou moins frères et sœurs d'armes, issus d'une même lointaine jeunesse et de parcours avoisinants. Tout à notre passion pour le spectacle vivant, nous nous sommes bien sûr parfois côtoyés au hasard des productions des uns et des autres. Nous nous sommes même lus parfois les uns les autres ; avons même, dans quelques cas, nourri une certaine admiration mutuelle alors que les difficultés et la méfiance n'avait pas encore totalement durci nos cuirs et nos cœurs ; et nous pourrions si nous l'avions souhaité, nous trouver avec autant de pertinence assis à vos places et dans vos sièges à l'heure qu'il est. Ex Jeune Garde ; auteurs prometteurs, metteurs en scène brillants, journalistes de passage, petits politiques ou futurs attachés culturels ; nous nous sommes déjà vus et nous nous connaissons en substance.
En tous les cas, nous savons et nous rappelons d'instinct qui vous êtes et d'où vous venez, qui que vous soyez, même quand nous ne vous connaissons pas. Sans doute, de ce fait, sommes-nous parfois plus gênants que de jeunes artistes plein d'avenir, les yeux naturellement embrumés de narcissisme, la poitrine bondissante d'ego, ne voyant en vous d'un œil intéressé, que sages barbes blanches et regard avisé ; parfois même, recevant avec émoi une tape amicale pleine d'encouragements comme peut l'être l'appui d'une épaule bienveillante. Dans ces conditions, il est évidemment plus difficile de nous faire le cinéma du consortium de professionnels compétents, tentant avec sérieux et humilité de dénicher la perle brillante de la dramaturgie de demain.

Non sincèrement, et cela me semble on ne peut plus naturel, quel que soit votre brillant parcours, aucun parmi vous plus qu'un autre issu du même chaudron, n'a la compétence de déterminer ce qui est bon ou mauvais, ce qui mérite d'être soutenu et ce qui ne doit en aucune façon l'être. Vous ne pouvez l'avoir, puisque tout notre petit milieu fraye avec plus ou moins de chance et de bonheur dans cet entre-soi que tout un chacun ici, fréquente de près ou de loin depuis tant d'années. Comme le rétorqua jadis en termes approchants, un potentiel président de la République à un autre, nous pourrions vous dire « Vous n'êtes pas les professeurs et nous ne sommes pas les élèves ». Ce à quoi, vous nous répondriez aisément et sans vergogne, « Mais vous avez tout à fait raison, Mesdames et Messieurs, les élèves ». En revanche et bien malheureusement pour nous, nous ne pouvons nier que c'est vous qui avez bel et bien le monopole du « beurre ». Encore une fois, nous sommes les mêmes, à un courage près.

CONSÉQUENCES DE L'ÉTABLISSEMENT D'UNE HIÉRARCHIE MÉRITOIRE SUBJECTIVE

S'il est certain que nombre d'entre vous, comme à l'époque de notre adoré Beaumarchais, ne se sont donnés que la peine, non de naître, mais de faire les reptations d'usage pour être là où ils en sont, un autre de nos auteurs chéris viendra également à mon secours par la voix blessée d'Arsinoé, pour vous clamer à la face que Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage. Pas plus que pour les mendiants que le système nous contraint à être, la fonction ne fait en votre cas, l'homme ni la femme.
Les béquilles que vous daignez parfois nous tendre lorsque nos productions vous semblent dignes de compassion pour les handicapés que nous sommes, s'avèrent être des pièges mortels semblables aux mâchoires de fer qui violemment saisissent la patte du loup aventureux. Rôdant trop à proximité des habitations respectables, les espèces de notre acabit sont, on ne peut plus officiellement, considérées comme polluantes et nuisibles. Néanmoins, il serait hâtif et injuste de classer définitivement sans suite le dossier de ces malheureuses créatures. Ce serait ne pas prendre en compte « l'appât » soigneusement disposé au cœur du piège que représente : La Subvention.
Attractive, méritoire, indiscutable sur son fond, elle est le morceau de viande réveillant l'appétit des naïfs ; satisfaisant celui des plus roués.

Qui bouffe donc à ce râtelier là ? Qui se loge, créé et vit de cette manne miraculeuse ? Les chers intermittents grevant le budget ? Pas sûr qu'il ne s'agisse pas toujours des mêmes et des moins audacieux. Combien coûtent les fonctionnaires d'État ? Des milliards d'euros cela va sans dire et comment en serait-il autrement pour assurer tant de salaires ?
Qui est prétexte à leur existence et leur maintien en place ? Les imbéciles de contribuables que nous sommes tous et dans notre domaine, les quémandeurs assoiffés qui espèrent encore avidement en l'État Providence.

Chers exécuteurs des DRAC et autres ministères, avez-vous le remords coupable de tuer par un processus parfaitement aseptisé, là où vous prétendez sincèrement ériger de glorieuses architectures de justice, de pensée et d'esthétique ? Quelle « solution finale » à long terme vous êtes-vous donnés comme but ? Seriez-vous les capos d'un régime létal doux ? Non bien sûr, vous êtes humains, bien trop humains pour ça.

Nous, qui par nos petites échappées de fourmis, de nos profonds terriers jusqu'au grand air, sommes une part de votre raison d'être ; vos employeurs en second en quelque sorte, croulons sous le patrimoine, survivons, comme les autres, gavés de culture et de diversité dispensées par vos soins. À quoi bon, en ce cas, revenir une énième fois à la charge sur ce sujet truffé d'ambivalences ?

Eh bien en définitive et en ce qui me concerne, ce n'est pas pour m'engager dans une croisade belliqueuse et soulager ma propre humeur à mon seul bénéfice par un flot d'injures revigorant. Je me suis, de longue date, largement fait à l'idée que nous n'avions rien à nous dire et que seule une modification des consciences par un choc violent s'avérerait salutaire. Pour ma part, je ne conçois réellement que la flibusterie, à laquelle malheureusement je ne m'adonne pas, comme moyen efficace de desceller vos coffres.

En fait, si j'abreuve ici l'aimable lecteur d'une éternelle diatribe, c'est que, comme il semblait inévitable qu'ils le fassent, vos agents, cher Ministère, ont dans la bataille, blessé au flanc, par un coup de Jarnac lâche et pervers, un ami cher. Par volonté vicieuse, maladresse, vexation, manque d'étude et de discernement ; par méconnaissance et stupidité oserai-je dire, vos coupe-jarrets de la Direction Régionale des Affaires Culturelles d'Ile de France ont créé une voie d'eau dans la coque d'une navire merveilleux baptisé Le Générateur, fermement amarré à la ville de Gentilly.
Fort heureusement, cet espace unique comme une expérience hors du temps, n'en mourra pas.
La liberté de création et d'échange qu'il offre et génère, en dehors de toute norme, suffira à pallier l'affligeant retrait de ces pauvres subsides. Le combat se situe pour l'instant ailleurs. Il est contre la bêtise. Bêtise de ne pas avoir les yeux, les oreilles, le nez et la tête pour appréhender et comprendre un îlot de cette valeur ; bêtise de ne pas regarder son histoire. Son déploiement en quelques années parle de lui-même et vos hautes instances ont eu en main les éléments factuels et précis permettant d'évaluer tant son champ d'action que son rayonnement culturel à l'échelle de ses moyens. Je n'ai pas à les rappeler ici.

Cher Ministère, qui devait tant être un havre pour moi qui veut créer, en plus de 30 ans, ce n'est jamais chez toi que j'ai pu trouver refuge. Tu n'es pas ma patrie ; tu n'es pas mon symbole ; tu es un père fouettard borgne et laid comme un cyclope fruste et vaniteux. Et là, une fois encore, tu viens de piétiner de ta démarche pataude une fleur des plus délicates. Tu prétends cultiver l'art authentique et quasi bio, mais dans les faits, tu te comportes comme un motoculteur d'exploitation intensive. Tu es un gros lourdaud. Tel un roi Midas transformant tout ce qu'il touche en académisme, tu cours naturellement à ta perte et ignorera toujours les vertus de l'impalpable et de l'indicible qui résistent à tes pouvoirs grossiers. C'est bien logique au fond ; comment l'organe d'un état pourrait-il approcher la marge sans se dissoudre lui-même à son contact et finalement disparaître ?

Ce courrier adressé à qui, à quoi … ? - peut-être à tous bien au-delà de toi - ne se prétend pas même être un petit pavé arraché à la jolie route jaune, pour être jeté dans les tristes ornières fangeuses - seront-elles jamais des mares pour l'opinion publique ? - se formant sous tes pas.
Une fois de plus et comme des milliers d'autres missives, il n'est qu'un grain de poussière, destiné sans doute aucun, à être balayé avec condescendance d'un revers de manche poli, avant même qu'il ait touché l'impeccable plateau de verre d'un vaste bureau débordant de dossiers.

Oui, bien au-delà de toi, géante pustule gonflée de parasites, j'en appelle à passer outre le cancer que tu représentes. Et si l'ablation de l'excroissance informe de nos désirs dont s'est gonflé ton pouvoir, semble hors de portée de nos faibles techniques, il ne nous reste qu'à vivre en ignorant la maladie dont tu es l'origine. Tu t'affaisseras et t'affaisses déjà, sous le poids de ta propre inconsistance. Baudruche gonflée d'apparences, tu perceras un jour sans même éclater en un notable fracas. Tu suintes et suppures d'ores et déjà de tous tes pores, comme un abcès trop mûr. Vienne le temps, bien vite, de ta dessiccation.
Asséchons la plante à sa base. Privons ses ramifications de l'oxygène que nous représentons et sachons planter autre chose.
Toute action de nos vies mène toujours in fine, à un choix de société. Inutile de nous en plaindre à d'autres qu'à nous-mêmes quand la pourriture se fixe et vient pervertir un corps sain. Sans doute l'avons-nous mal nourri. Aux artistes d'être meilleurs, aux publics de cultiver lucidité et discernement.
L'art n'est ni pédagogie, ni loisir et encore moins affaire d'état, je le redis tel qu'il apparaît à ma conscience. Il est un usage, une façon de penser et de réagir, une intelligence enfouie dans l'enfance et qui se cherche encore au cœur des émotions.

Être artiste n'est pas produire. En a-t-on besoin de nos pièces, de nos musiques, de nos conceptions graphiques comme si elles valaient pour elles-mêmes ? N'y en a-t-il pas assez et ne sont-elles pas, à peu de choses près, en définitive toutes les mêmes ? Quel marché invisible nourrissons-nous, aussi petits que nous soyons et à qui profitent ses retombées lucratives ? Ce qui fit de tous temps la différence entre les choses et perdure encore, c'est l'esprit qui nous anime. Lui seul est unique et donne leurs couleurs aux objets translucides que sont les œuvres humaines. Sans doute ne nous sentons nous pas encore assez oppressés en France, à la différence d'autres pays, pour nous remémorer que l'intention d'un acte fait sa valeur et son impact, bien plus que le résultat d'un geste réalisé dans la seule volonté de le faire exister. L'horreur ou la beauté siègera dans les nécessités mises en marche. Notre gouvernement, en se faisant tellement plus gauche qu'à gauche, en témoigne tristement. Que de drames et de ratages à force de ne pas se demander « Pourquoi ? »
Mais nous autres, nous satisfaisons de presque tout … en grognant modérément.
Que veut-il ce peuple français si jamais il existe, ainsi réduit à un désir commun supposé, dont chacun ignore au fond les termes ? D'autres sauront toujours répondre à sa place.

Être véritablement politique c'est refuser de le devenir tant qu'en sera autant corrompue l'essence même du mot.

Il n'y a pas de conscience civique à faire de l'art pour l'art, pas plus qu'il n'y en a à grogner sans mordre jamais. « Faire » vraiment pour soi ; se livrer à cet égoïsme salvateur sans prétexter personne d'autre comme justification à sa poésie franche, c'est, au bout du compte, mieux comprendre de quoi l'on est fait. Que chacun tente de s'y adonner, ne serait-ce qu'un tout petit peu plus, en profondeur, à distance des pudeurs de convention et un autre regard pourrait bien se forger alors, tout pétri des paradoxes de nos existence.
Le Générateur, loin d'être un animal échoué, est un de ces organes rares, un de ces instruments fins, qui permet, en-dehors des jugements faciles, de se demander qui l'on est à l'instant où l'on vit. Il était si aisé de frapper par une stratégie minable, une créature si spéciale, toute entière faite pour scruter le moment présent.

ÉPILOGUE

La grand-mère d'une amie proche avait coutume de dire du liseron, « le pied est à Rouen ».
Le langage populaire a même nommé « boyaux du diable » cette plante, tant rampante que grimpante, pour qualifier la tâche quasi impossible et titanesque d'arracher à la source l'implantation de cet envahisseur dont l'origine serait au centre de la terre.
Indéniablement décoratif par petites touches, il s'avère infiniment néfaste en ce qui concerne le développement des variétés d'autres espèces de plantes moins prolifiques, dont il attend la croissance pour monter à l'assaut de leurs tiges, s'y cramponner et les étouffer par la force des choses. Son système dévastateur de racines traçantes, sa vitesse de pousse, son opportunisme et sa propagation au contact d'un sol meuble, en font la plaie des jardins ornementaux et des cultures. Pire encore, le hachage en tronçons de ses rhizomes par le passage d'un outil, favorise sa multiplication à l'infini. Rapidement, le jardinier qui souhaite composer le paysage de sa parcelle à sa fantaisie, va trouver les délicates fleurs en entonnoir moins séduisantes et s'employer à détruire cet ennemi insidieux, sous peine de n'avoir plus qu'un monotone tapis de liserons à admirer sous peu. Il faut noter qu'à sa décharge, comme sans doute pour toute chose, cette plante volubile a néanmoins ses bons côtés, puisqu'on lui attribue des vertus laxatives et diurétiques.

La prétendue culture partout, sociale, diversifiée ça fait bien joli en apparence, jusqu'à ce que l'on se rende compte qu'il n'y a qu'un robot sans aptitudes aux nuances, à la tête de l'entretien des jardins.
Bien sûr, il y a de joyeux festivals d'été autant que de rues piétonnes et l'on applaudit à tout rompre à l'homogénéité monocorde de ce panel d'offres mille et mille fois répété sur tout le territoire. Cette année encore, on aura passé de chouettes moments au soleil !
Gorgées de bons sentiments, merveilleusement empathiques, les cultures occidentales acceptent tout dans leur girons, pour peu que le temps ait épuisé la tension du muscle à sa source. Le punk s'affiche docilement sur les placards des municipalités et les rappeurs rebelles serrent des pognes officielles sans sourciller.
Quel ennui, que cette variété là !
Le privé, quand il sait ne pas être ringard à force de pensée mercantiles, est pourtant à la source de bien des ressources humaines, loin devant les états qui ne sont qu'une forme parmi d'autres de gestions collectives. Le privé c'est soi en son for intérieur ; c'est le cœur de l'intime et de la pensée singulière. Oui mais l'Unité … ah ! le beau mot ! Ne voit-on pas le flux nauséeux de ce malaise là, qui découle de nous rendre uniformes à force de flatteries énoncées à propos de la « diversité « ? Évidemment, la diversité existe, mais n'est pas apparente. Elle n'est pas dans les couleurs de peaux, les communautés, les langues et les gastronomies qui ne sont que des variations humaines pleines de charmes mais sans distinctions à ce point si palpables. Nous sommes identiques de fait et de constitution bien sûr. L'autoproclamée diversité n'est que de surface ; une autre, plus pertinente, se trouve dans la multiplicité insondable des connexions de nos neurones. Il n'y a que dans le cerveau de chaque individu pris à part, que sont fichées les subtilités paradoxales et profondes de notions aussi importantes que l'égalité et le partage.

Par leur puissance physique sans rapport avec la finesse de l'écoute et du regard à échelle humaine, les états ne sont que force ignoble et barbare et leurs administrations sont assassines. Il ne peut en être autrement car l'individu qui leur accorde sa force de travail, participe d'un fonctionnement qui le dépasse et dont il ne peut raisonnablement mesurer les conséquences des choix qu'il favorise. La constitution structurelle de nos états géants engendre l'insincérité de part et d'autre du pouvoir politique et des populations qu'ils gouvernent. Et en effet, on ne doit pas la vérité à celui qui oppresse et érige la mauvaise foi en loi brutale et sans appel. Ainsi la méfiance soupçonneuse est-elle devenue le carburant des électeurs en démocratie, à force d'espoirs déçus et d'idéologies vaniteuses.

Pourtant, nous avons en nous et depuis notre naissance, le refus d'obtempérer, viscéralement attaché à nos gènes, face aux décisions perçues comme inadaptées ou injustes. Nous savons hurler depuis toujours notre douleur et notre frustration, jusqu'à rendre la vie impossible à nos bourreaux et à nos contempteurs. D'où vient que nos braillements, en une portion de vie, s'assagissent ? Faire bifurquer notre expression vers l'art ou la vie amoureuse, empêche-t-il de savoir crier toujours ?
Si ce n'est pas par la violence sanguinaire qui n'a mené chez nous qu'à faire le lit d'une autre caste, c'est peut-être par une réflexion exigeante, ronflante, grondante et partagée de tous les instants, que nous saurons renouer avec ce hurlement capable de faire reculer d'effroi l'oppresseur. Certes, il est bien fatiguant de vivre ainsi, dans l'attente que le cri surgisse. Mais l'usure à subir tout et n'importe quoi est bien plus épuisante encore. Et puis il y a cette joie toute enfantine, à s'opposer ; bien plus heureuse que la rage des armes. Nos brimades volontaires sont le fruit d'un dressage et d'une éducation, mais de toute éducation, il est possible de se défaire.

En refusant l'octroi d'un soutien misérable, symbole de condescendance et de mépris, en lieu et place d'une aide véritable, Le Générateur n'a pas fait montre d'orgueil mais a courageusement saisi au poignet la main qui le souffletait. C'est de ces gestes forts qu'il faudrait que nous soyons tous capables, tous les jours, chaque fois que l'insulte accompagne le rejet. « Ensemble » n'est désormais plus qu'un mot vague, destiné comme tous les autres à se voir vidé de son sens par de malins communicants. Passons-nous des mots ou, quand il est nécessaire, tâchons d'y faire surgir le regard et le cri. Nous savons tous d'instinct lire et entendre sur des lèvres closes, comprendre des yeux éteints, interpréter des visages meurtris. Nul besoin de défiler pour savoir que nous pourrions nous unir, car unis, nous le sommes par la force des choses. Profitons en … ou pas, mais sans digresser plus avant quand nous savons tous bien ce qu'il nous faudrait faire. Les nourrissons qui dans les cachots de nos âmes sommeillent à contre cœur, eux, le savent assurément.
Un jour prochain, les laisserons-nous à nouveau brailler d'une voix stridente à l'unisson ?

David Noir  Juin 2015

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 LE GÉNÉRATEUR, lieu d’art et de performances libre et indépendant, a été inauguré en 2006. C’est un espace de 600 m2 délibérément ouvert et minimal, situé dans la ville de Gentilly, à la lisière de Paris 13ème. Le Générateur se dédie à toutes les expressions contemporaines,  particulièrement à la performance et aux arts plastiques. Il donne la priorité aux formats artistiques atypiques. Ses orientations sont dessinées par une équipe soudée, infatigable et passionnée, sous l’égide de sa directrice artistique, Anne Dreyfus.

En 2014/2015, Le Générateur a accueilli 120 artistes, a accompagné 12 artistes dans leur création et production, a présenté 70 performances, 4 concerts, 1 exposition, a accueilli 22 résidences de création a reçu 4 festivals (Jerk Off, Faits d’Hiver, Sonic Protest, Festival Extension)
Le Générateur est soutenu par le Conseil régional Île de France, la ville de Gentilly et le département du Val de Marne.

 

Subvention accordée au Générateur par la DRAC Ile de France pour l’année 2015 : 0 €

 

Si vous souhaitez être informé des suites qui seront données à cette réponse de la DRAC, vous pouvez écrire à : [email protected] avec comme objet : DRAC 2015 = 0 € de SUB pour le Générateur
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Pourquoi du croc se décarcasse

LES CAMPS DE L'AMOR - Scrapbook#1 from David Noir on Vimeo.

Avec Christophe IMBS et David NOIR

Scrap poursuit sa route dans l'esprit de qui a souhaité en saisir des bribes, en arracher des lambeaux au passage. Pas d'autre ambition pour cette mosaïque de sens et d'impressions que de s'apparenter à la carcasse d'un animal en décomposition, incrustée, vautrée de tout son poids mort dans les sédiments de la surface du sol. Les meilleures conditions sont réunies pour que le vivant laisse place à l'empreinte, se vide de sa substance, pour que le moule fossile se cristallise autour du corps défunt. Pétrifié. Il n'y a pas de de destin plus souhaitable pour le vivant qui vient de trépasser.

Les camps de l'Amor exhalent et embaument. Ce pourrait être un slogan à la devanture d'un funérarium décoré de fleurs fraîches. Il ne s'agit pas de reproduire le vivant. Mettre de la vie dans une représentation de la vie ne revient pas à en livrer une copie imparfaite. Reproduire la vie au sens strict est l'affaire des gens qui enfantent. Nul besoin de représentation pour ça. On fabrique. C'est bien ; c'est fait ; ça marche … ou pas. Mais c'est une autre histoire. C'est l'affaire d'autres histoires, pas de celles que je traverse en rêve. Je n'ai jamais rêvé d'enfanter. La vie n'est pas un mystère puisque quiconque peut la reproduire par un moyen ou par un autre. Le vivant est d'une autre nature. Celle d'une essence. Le vivant ça n'est pas un enfant qui court ou un oiseau qui s’envole. Ça c'est la vie, rien d'autre. C'est à portée de main si l'on veut. Le vivant c'est ce qui meut la vie. C'est ce qui émeut à travers la vie. C'est la conscience d'être dedans, de voir, de toucher et d'entendre. Rien à voir avec le faire. Dans les moments où l'on crée, on ne fait pas. Faire c'est en amont, avant, lorsque l'on prépare. Activer le vivant, c'est prendre conscience ; c'est comprendre et ne pas comprendre ; c'est sentir et analyser ce que l'on sent. C'est donc l'inverse d'un profit immédiat. C'est prendre un recul, une distance. C'est être mis à distance par ce que l'on observe. C'est là où le vivant intervient ; quand il « dit » à la conscience que « l'Autre » existe, sous toutes ses formes, les plus repoussantes comme les plus attractives. Si l'on ne veut pas voir ça, on se contente de vivre. Ça peut suffire. Mais si l'on est travaillé par le goût de la création, on veut entendre le Dr Frankenstein s'écrier « It's alive ! » et pas juste se promener au bras de son élu/e.

Oui oui, on comprend tout ça, mais ça a du bon les élus/es. Ils/elles passeront toujours. Ils/elles sont conçus/es pour ça ; pour passer ; pour se réjouir d'être en vie et produire de la vie, là où le vivant aura été mis à jour.

 

Pour la suite, il y a toujours le stage du 22 mars, "Regarder ailleurs"

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Bonjour Tristesse

Je reproduis ici un article écrit par Mathieu Huot pour La Revue BANCAL, à propos des Camps de l'Amor. Merci à lui pour son regard et le passage à sa transposition écrite, geste encourageant s'il en est.

Bancal3 Cultures penchées & penchants culturels

Parfois j’ai l’impression, rare et précieuse, d’assister à une révolution par le biais de l’art. David Noir est certainement de ceux qui la rendent possible.

David Noir

Dans Les camps de l’Amor, le spectateur entre dans un espace bordé d’immenses rideaux d’aluminium qui bruissent sous une lumière froide. Pendant 2h30, David Noir enchaîne les propositions,  costumes, textes, chansons, blagues, adresses au public, comme un gamin dans un terrain de jeu, dans un apparent chaos où rien n’est là par hasard. Il parodie une conférence sur Hannah Arendt, fait lire une myriade de textes roulés en Tables de la Loi au public, massacre des chansons d’amour, joue avec des faux-culs, des perruques, nous fait dégonfler un charnier de poupées gonflables…

Un spectateur, visiblement heureux d’être là, se met aussi nu que David Noir et écoute, paisiblement, son ventre et ses replis simplement exposés aux yeux de tous. Tapi derrière une des parois, son musicien Christophe Imbs improvise aux claviers et boîtes électroniques – une musique continue, têtue, qui n’écoute rien qu’elle-même, instaurant d’emblée, une forme de confusion, de saturation, et qui raconte, au fond, la difficulté de prendre l’autre en charge.

Ce que la civilité souhaite, l’animalité l’encule.

La pensée, aussi audacieuse que la forme, fait feu de tout bois : pour en finir avec l’obligation totalitaire d’aimer, préférons-lui plutôt l’estime. L’analogie entre les camps de la mort et le totalitarisme amoureux prend peu à peu tout son sens, avec une finesse étonnante. Aucune leçon donnée ici, simplement le portrait humble d’un homme qui essaie, envers et contre tout, de ne pas craquer, de ne pas hurler de dégoût face à toutes les manipulations au nom de l’amour, face à la négation de l’individu dans sa différence. Quelqu’un qui s’efforce de ne pas perdre son estime de soi et des autres.

C’est apparemment ludique, léger, joyeux – et pourtant  on ressent  une violence, une tristesse infinie, avec tact, bienveillance et douceur. Du potache à la tragédie, il n’y a qu’un pas, et David Noir, subtil équilibriste, reste sur ce paradoxe sans jamais le résoudre à notre place. Dans cette espace, le spectateur est laissé libre de déambuler, sortir, revenir, et accorder son attention et son temps à qui il veut : vidéo, jeu, musique, scénographie, textes abandonnés çà et là. Il est acteur autant que les performeurs, complète le tableau sans s’en rendre compte, où qu’il soit, et se raconte sa propre histoire, suit ses propres pensées et rêveries sans qu’on lui dise jamais quoi regarder ou écouter ni comment il doit le prendre.

Se raconter des histoires, c’est mort !

Rarement spectacle aura autant fait confiance au spectateur. Tant dans sa capacité à recevoir, ressentir, que dans sa capacité à comprendre, et à agir, en toute responsabilité. Voilà deux ans que j’ai découvert le travail de David Noir. Je n’étais pas sûr au départ d’aimer, mais j’étais sûr d’une chose : rarement représentation m’avait autant questionné. Et effectivement, depuis deux ans, son travail m’habite, me taraude, me pousse dans mes retranchements et m’oblige à ne rien prendre pour acquis. Plus j’y retourne, d’une performance à l’autre, plus j’y vois un espace où se ressourcer dans l’année.

Depuis plusieurs années, l’équipe du Générateur l’accueille et le soutient activement. Cette année, vous venez de le rater, mais bonne nouvelle : en plus des 5 dates qui viennent de s’y achever, la nouvelle performance Les camps de l’Amor sera reprise àAnis Gras du 3 au 7 mars à 19h30.

Courez-y. Courez donc voir ce qui fut et reste pour moi, réellement, une bombe à retardements, un retournement intérieur. Je crois qu’il se passe là quelque chose d’important – artistiquement, dans la forme, dans la pensée, dans l’acte, bref, humainement.

Mathieu Huot, membre du collectif Open Source

Les camps de l’Amor, du 3 au 7 mars à Anis Gras (Arcueil), conception et jeu de David Noir, musique de Christophe Imbs

David Noir, http://davidnoir.com

Le Générateur, lieux d’art et de performance, http://legenerateur.com

Anis Gras, le lieu de l’autre, http://www.lelieudelautre.com

Source : http://www.revue-bancal.fr/critiques/theatre-les-camps-de-lamor/

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Le grand E

Le grand écart - Anne Dreyfus
Le grand écart - Anne Dreyfus ^ Pina Bausch - Photo David Noir

Un soir, mortelle et claudicante reconstitution d’un ballet de Pina Bausch. Administration du théâtre en souffrance qui les reçoit : pas mieux. Le grotesque de toutes parts est à son comble. Le pleurnichement et la beauté sont censés se rejoindre en un suprême hommage au labeur.

Quelques jours plus tard, l’inverse. Un grand écart entre fébrilité mesurée des « professionnels » et authenticité d’un trio, poète, musicien, danseuse. Qui voit juste ? Les seconds, forcément. Un bonhomme Bic à la tête casquée fait le tour de la salle du Générateur en scooter avant de se liquéfier en mouvements incongrus, en hésitations enfantines, en crissements vocaux lancés en pure perte.

Elle, Anne Dreyfus, le bonhomme Bic, toque parfois à la l’oreille du poète Pennequin, massif comme une motte de beurre à l’abri du soleil. Il semble n’y voir goutte, l’œil à distance infiniment réduite du papier qu’il tient en main. D’une voix énorme, il ordonne à ses mots de se ranger en rangs serrés au sortir de sa bouche. La musique au crochet de JF Pauvros maintient la cohérence du tout, griffe l’air et l’écoute ambiante.

Au théâtre de l’avil… issement, on se donne du mal pour enchaîner de belles images, en hommage, toujours en hommage. Ici, la nécessité ne fait pas loi. Les spectateurs installés comme dans un complexe UGC font penser à ceux des années 50. Tous béats et attentifs à l’aura de la grande créatrice disparue, il ne leur manque que les lunettes 3D pour illustrer la parfaite soumission au beau spectacle. Partout, ils quêtent le relief, le fil de la narration subliminale entrelacé dans un brocart brodé de perles. C’est ça pour eux, un beau spectacle semble-t-il : de l’effort.

Au Générateur, l’effort, on ne le sent pas car il n’y en pas. Non, puissance de la salle de plain-pied sans tralala, on n’y fait pas d’effort, mais on y met de la force. Pas de la force démonstrative – ce n’est pas un défilé militaire qui s’y déroule – mais la force de croire aux actes simples qui se heurtent comme des débris charriés par la vague. L’ordonnancement n’y a pas sa place. Aussi, rien ne s’y raconte, si ce n’est la persistance des images et des gestes qu’il serait naïvement hâtif de juger légers.

Seulement voilà, la naïveté, le spectateur de profession s’en est fait une armure, un étendard qui vaut celui, dégradant pour les millions d’années d’évolution qui nous surplombent, de la manif pour Tous. « La connerie de l’un  + la connerie de l’autre = la connerie du futur. » Équation aisément déclinable à l’envi, qui appliquée au grand spectacle nous donne : «  talent + effort = beau » où le résultat, « beau » peut à son tour être décliné, en « profond », « méritoire » ou « génial ! », pour une plus grande facilité d’accès à la compréhension de tous.

« Génial ! », ça résume ; ça fait l’économie du regard. C’est pratique et ça évite de s’étendre. « Magnifique », « Somptueux », « Sublime », c’est autre chose. C’est tout autant dédié à l’excès, mais ça caractérise d’avantage l’émotion ressentie ; ça ne fait pas redoutablement référence à la puissance de faire, donc de dominer. Éternellement, c’est ce qu’applaudira la foule à l’issue des grand-messes (« Manifestation spectaculaire visant à souder l'homogénéité d'un groupe » selon Larousse), la gloire de celui ou celle qui a su nous dominer.

"De profundis clamavi ad te, Domine"  "Des profondeurs, j'ai crié vers toi, Seigneur", deux points, ouvrez les guillemets "Bravo !", pourrait-on ajouter.

Le final des enfants de Pina, non je ne l’ai pas vu, préférant aller boire une bière à l’entracte pour ne jamais y revenir. Je savais trop, comme tout le monde ici je suppose, que quels que soient les murs de faux parpaings qui tombent, ils ne peuvent augurer que d’une extase spectaculaire sans l’ombre d’une vraie dérision autre que celle de la malignité intelligente de qui aspire à signer une œuvre.  Domine, dominer. Nous y étions déjà, inutile de poursuivre.

À Gentilly, gentille aux antipodes du véhément centre de Paris sous ses belles lumières et ses bières à 6 euros, jamais ne résonne le final autrement que sous un charivari stupéfiant de jambes heureuses qui s’écartent à 180° pour elles-mêmes, pour le plaisir inouï qu’elles ont à montrer à leurs propriétaires qu’elles peuvent le faire. Ce n’est pas pour nous, public, estomaqué de les voir fleurir anarchiquement comme des coquelicots dans un champ de printemps, qu’elles s’épanouissent. Non, avec une enfance désarmante, les jambes s’allongent et s’ouvrent en grands écarts, simplement pour se détacher des bustes et prendre leur envol jusqu’à ce qu’on ne voit plus qu’elles, éparpillées, piaillant leur liberté comme des mouettes rieuses en tous sens.

Lourdeur de la pratique orchestrée, qui veut signifier avec élégance et finesse, sa maturité sur le grand plateau fier de notre capitale bien aimée ; mouvements sociaux de tous poils, artistiques, politiques, concernés par le drame du monde et les leçons qu’il faut en tirer, drame du rapport homme-femme, drame de la précarité sociale … oui, oui et alors ? Je crois que l’on sait tout ça et le rabâcher sans vergogne n’empêche pas le spectateur ébaubi de ne pas faire l’aumône d’un euro à un sdf de passage sitôt rejointe la grande bouche du métro. Qu’en reste-t-il de ces belles images ? Un peu d’autosatisfaction d’être et d’avoir été.

Ailleurs, il se peut que l’on en sourit encore de se prendre à penser qu’on pourrait bien essayer de le faire nous aussi, le grand écart. Qui alors nous aura véritablement parlé de la danse ?

Retranscription d’un mémo audio enregistré à la sortie du Théâtre de la Ville le 23/06/2014 :

Pine à bouche

Ce que j’en ai marre de ta gueule d’acteur, de ton maintien de danseuse ; ce que tu peux me casser les couilles avec ton t-shirt noir de technicos. Merde, mille fois merde. On le sait que tu sais danser. Jouer, non. T’es mauvais comme 12 cochons. Pas d’émotion, pas de fragilité, pas d’humour. On sourit quand on doit sourire et ils le font les cons. Un grand plateau moche. Pourquoi tu me coinces assis là ? Pourquoi tu fais pas ta connerie de savoir-faire dans le hall pour que je te rende visite simplement ? Que je passe et me casse. Je m’en fous que tu ressembles à une épingle à cheveux avec ton air sévère berlinois vu, archi-vu 10500 fois. Je m’en fous de tes hommes en costards cravates qui bougent comme des puceaux de conservatoire qui croient qu’il faut débouler avec une hystérie de cheval pour se pointer en scène avec l’émotion dans la gorge et dans les pattes et idem pour quitter le plateau. Ah tu ressens, mon con, hein ? Tu veux nous le dire, tu veux qu’on témoigne de ta beauté intérieure, de ton sérieux dévoué ? Ton mur de polystyrène à 100 000 boules se casse la gueule … Wouaf ! Wouaf ! Wouaf ! Mdr ! Mais c’est le putain de TDV qui devrait s’incendier pour qu’il s’y passe quelque chose. Putain, qu’ils crèvent ces danseurs, acteurs, footballeurs qui croient qu’ils nous apprennent quelque chose quand ils font un geste tellement juste et décidé, parfait ou pseudo hésitant, assumé ou merdique. Putain, vous n’y voyez rien, vous n’y connaissez rien malgré des hectolitres de technique. Elle sera toujours approximative. Vous y pigez que dalle en fait. Ah contexte, contexte, tu nous tiendras toujours. C’est ça la culture à sauver ? C’est ça l’art qu’il faut défendre ? C’est ça l’argumentaire des artistes ? Belles choses bien faites dans une tête bien nulle. « Mais si ça te plait pas, t’as qu’à partir », n’est-ce pas ? « Pas obligé d’aller au théâtre ! » C’est comme « Pas obligé de rester en France ! » Ça sonne bien FN les arguments des adorateurs professionnels. Ben non, Théâtre de ta Ville ou pas je suis chez moi et je t’emmerde. Si t’avais encore 2 grammes de punk dans la tronche, tu chierais sur ton extase, croyant de mes deux. Évidemment que tout est un peu émouvant sur une scène, si on n’est pas trop idiot dans ce qu’on vient y revendiquer. Amateurs, professionnels, culs-de-jatte … on s’en fout. L’important sur une scène, c’est de ne faire que la traverser. Si tu t’implantes comme si t’étais chez toi, c’est foutu. Il peut prendre l’envie de t’expulser comme un sagouin de proprio usurpateur ou de se barrer simplement. Sois une plume légère, une plaisanterie balourde, un censeur pontifiant, mais crois-moi, ne nous explique jamais la raison de ta présence. Ainsi tu t’envoleras toujours. Théâtre, tellement à côté du théâtre et qui s’y pense au centre, tu vides mon cœur et mon esprit. Tu m’emmerdes dans les grandes largeurs de ton plateau. Pourquoi tout ça finalement Pina ? Pour être un jour érigée en un monument du Reich Républicain de la Culture ? Même si c’est pas ta faute, va chier Pina et dors en paix. Game over. Tout est annulé. La partie est à recommencer.

Défense du masque Ulin

Défense du masque Ulin - David Noir
Défense du masque Ulin - Performance - David Noir - #frasq Galerie Nivet-Carzon - 31 mai 2014

Entendez la voix du monstre :

#frasq

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné.

 

Comme les enfants morts nés d’une poche trop serrée

Comme les chats sans regard sous un plastique noué

Comme le papier se gaufre

Comme l’éléphant se vautre

Dans tabou redouté

 

Je ne suis pas la monstruosité annoncée

Je suis un homme

Garçon

Je suis un être humain

 

Je ne fais pas trop de chichis, de manières de mon corps exquis,

De pas maint’nant, de je t’en prie

 

Tu vois là, à présent, je suis plus belle que toi.

Je me sens étranglement bien,

Voluptueusement pachydermique derrière la barri-crade de mes défenses empiriques

 

C’est le matin, j’ai froid

Débarrassé de l’urgence de saisir ta croupe, je m’auto suffis par essence

Plaie mobile, je saigne et pourtant je survis, vie, vie, vidéo

Je dois saisir mon appareil photo

Sculpter ce safari à mes oreilles frémissantes

Je m’imprime en 3 D la mélopée de mes cris de brousse

Je cherche désormais d’où suintent mes humeurs,

Tu vois, je pleure

Mais quelle horreur est-il ?

Sois gentil, dis-le moi car moi, je ne sens plus rien là

Plus rien pour me soulever le cœur

 

Comme le papier qui se gaufre

Comme l’éléphant qui se vautre

Dans tabou

J’aime le blazer désabusé qui épaule ma masculinité depuis l’orphelinat

 

Je suis homme

Je suis un être humain

Je suis virilité mais je manque de bras pour battre l’air autour de moi

J’ai ma queue comme chasse-mouches

 

Par mon appendice je m’accroche à vos bouches

Suprême collage génétique

Je trompe ainsi mon bon public

 

Ne reste donc pas bouche bée,

On n’admire pas les éléphants si on n’accepte pas les noirs

J’ croyais qu’ t’avais compris Babar

 

Salope !

Le mot salope est tempétueux.

Il excite, au rythme des passions phalliques,

 

Salope, celui et celle qui ne demande qu’à jouir 

Aime à jouir, ne cache pas son plaisir

À quatre pattes salope !

Ton fantasme va plus loin que ça

 

Au-delà des mots, salope !

Rêve d’une vulve endiablée,

Salope, étonnante beauté,

Pourquoi l’humilié fait vibrer ?

Mais qui baise-t-on au fond de ces contrées ?

 

La honte visse son trophée dans le mur de ma fébrilité

Chasse, accours, viens jusqu’à moi

Je ne connais pas ces gens qui courent, fêtards 

Je ne connais que leurs avatars

 

J’aime le blaser respectable qui m’épaule tout au long des couloirs où je retrouve les miens pour boire

 

Bien élevé, moi je vis comme un homme véritable

Les beaux mensonges sont bannis de ma vie raisonnable

Bobard hait la vieille dame aux genoux cagneux qui supplie : « Caresse mes cuisses déformées je t’en prie»

 

Eh les fentes manichéennes, il est trop tard pour m’aimer, vilaines,

Pour accueillir en noir et blanc le turgescent tourment de ma peine   

 

Remontée en substance de la semence de mon cerveau reptilien à hauteur de mon néocortex.

Retour primitif à mes vrais instincts qui eux seuls me veulent du bien.

Oui, en vérité je vous le dis, tout pouvoir est un abus

Tout effort de conviction, un viol avec pénétration.

 

Tu es prise au piège de mon foutre gluant, salope !

 

Ainsi les braconniers violents se sont soulagés dans ma chair jusqu’en dessous de ma peau épaisse

Dans la viande de ma viande, sous la rugueuse vigueur de mes fesses

 

Sans défense des barricades, je ne donne pas cher de la dépouille de nous autres dilettantes sexuels

J’urine à profusion sur vos simagrées de dévotion, de séduction

J’éventre le premier qui doute et même si j’en meurs empoisonné, je broute le textile des nations

 

Le voile me donne des vapeurs, laïques et obligatoires.

Tant pis, mon pied imposant, racorni te servira de porte parapluie.

 

Bientôt, nous irons nous coucher dans les cimetières d’en haut,

La connaissance est un fardeau

Il est temps de mourir idiot.

 

Les pénétrables sont aujourd’hui en élevage.

Les humains, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes, élèvent le soumis comme les fourmis le font des pucerons.

Comme les fourmis le font des pucerons.    

 

Homme trop petit pour m’étreindre, je t’écris des mots simples pour qu’ils puissent entrer dans ta trogne.

 

Monstre heureux je ne suis pas comme toi car je me fous des choix qu’il faut faire pour mon bien.

Je fais avec mon handicap. Ç’eut pu être pire face aux chasseurs d’ivoire et d’ébène noir, qui débordent.

 

Humain, erreur du petit « a » jusqu’au grand « Z », tu t’es trompé de horde

Je te vois, jeune, filou, lointain, narcisse affamé de chair, lécher les bottes des puissants.

Je ne peux pas vouloir ta mort pourtant, mais ton espèce m’a m’oublié

Toi, tu me trahis, moi qui t’aimais, charmant.

 

Artifices et dégénérescences sociales résonnent dans ton coeur.

Tu pourris ma nature, adulte avide de vaincre et tu nuis à ceux de ma race.    

Être un homme, ce n’est pas toi et ta vie affairée.

Adulte, tu es enfant mal vieilli en panique à l’idée de te voir soupçonné d’un geste irresponsable.

 

Éducateur, gouvernant, décideur, dirigeant, mâle aux convictions fallacieuses, femelle en quête de reconnaissance douteuse,

Tu n’es qu’une bouse avec un costume autour.

 

Puisqu’on en est là ensemble, dans ce capharnaüm des horreurs, accepte cependant ma poigne dégénérée et couchons-nous de bonne heure.

 

Demain nous irons nous promener dans ton monde, faire le tour du propriétaire où t’es rien.

Que dis-tu de ce cadavre mutilé sur le bas côté du chemin ? De ce cadavre au sourire exquis ?

 

Pardon si je fais de la poésie, mais la mienne ne peut orner ta bibliothèque en teck.

Il y a cette haine qui ne peut cesser de se dire, venue de mon tréfonds millénaire

 

Mais tout ça, quelque part, tu n’y peux plus rien.

Car il faut bien manger, il faut bien jouir et aimer,

Il faut bien enfanter, il faut bien faire carrière,

Il faut bien faire passer pour des aptitudes ses connaissances légères.

Il faut bien adhérer aux lois du genre et de l’espèce.

Il faut bien obéir à tout ça.

Même si tout nous blesse

 

MLF hante encore ma nuque clairsemée, même si je ne crois guère pouvoir finir qu’empaillé par ces dames bien intentionnées

 

Aujourd’hui je vous invite toutes et tous à la ruine de mon biotope

Pour toujours et à jamais, bien solennellement devant vous, je marie la forêt

 

Retrait du masque. Visage affublé de prothèses.

 

Bonjour, bonjour les p’tits éléphants !

Alors comment ça va ce soir ?

 

Chanson

 

« Au printemps, au printemps, au printemps j’aurai 16 ans … »

Au Printemps - Marie Laforêt (1969) - Interprète : Marie Laforêt - Compositeurs : Pierre Cour / André Popp

 

Mesdames, Messieurs, suite à un mouvement de grève d’une certaine catégorie d’un genre très personnel, nous ne sommes pas en mesure de vous présenter le programme prévu.

Veuillez nous excuser pour le gène occasionné 

...

© David Noir 2014

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... merci de votre curiosité ...

 

SCRAP – MARILYN SANGLANTE x 3

David Noir_Marilyn sanglante - Scrap- Le Générateur

 

from David Noir on Vimeo.

SCRAP - Etape 1 : Le féminin dans tous ses états. David Noir 2014 - Le Générateur
Résidence de création : Le Générateur et Anis Gras, le lieu de l'autre. Coproduction Le Générateur et L'Entreprise Noire.

Musique : Christophe Imbs
Interprétation, conception : David Noir

Filmé les 5, 6, 7 mai 2014 au Générateur par Any Tingay

D'après "After You Get What You Want, You Don't Want It" (1920) d'Irving Berlin

L’homme qui marche

Bernard Bousquet, exposition. Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros
BERNARD BOUSQUET, EXPOSITION.
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros

Le Générateur continue d’écrire son histoire de l’immédiateté dans, sur et entre ses murs.

Le travail de Bernard Bousquet, plasticien, croise mes préoccupations ; sa personnalité sciemment anti-spectaculaire aussi. Homme secret, il se confie avec méfiance et circonspection. Le résultat de sa création, à la fois gigantesque et mesuré, lui donne raison, particulièrement en ces temps de déballage dont les médias se font souvent le relais de la résonance creuse. Le travail de Bernard Bousquet donc, mot employé ici à défaut de mieux car il ne fait pas mystère de ne pas l’aimer, est méthodique et scrupuleux. La technique de la sérigraphie l’impose et sert parfaitement son tempérament et sa quête d’artiste. Elle lui apporte efficacité, lisibilité, ampleur et détails.

J’ai plaisir à écrire cet article comme j’ai eu plaisir à assister au vernissage. Les immenses rouleaux de toiles, imprimés à mesure de la succession répétitive du positionnement des cadres, tendus de soie et encrés, restent en mémoire et impriment à leur tour la rétine et l’imaginaire d’un paysage glorieux.

Quelque chose de chevaleresque et d’héraldique habite l’espace ainsi paré. Autant peintures que manteaux de scène, les immenses traînes donnent l’impression d’un luxe profond, ancré ou plutôt, encré dans l’histoire. Les toiles de Bernard pourraient parfaitement envelopper les corps des protagonistes du couronnement d’un Boris Godounov somptueusement vêtu. Textile, motifs, couleurs et trames n’impliquent pour autant rien du maniérisme souvent propre au vêtement. Le rendu préserve le caractère brut de la toile qui respire et mène au raffinement, non par le souci d’un trait « léché », mais par la pensée qui lui préexiste. La notion de concept est ici palpable, mais jamais didactique car « simplement » transcrite à travers sa mise en œuvre. Impact et économie (dans le sens de minimiser le nombre des gestes par une technique de reproduction en chaîne) sont les qualités développées par l’entrepreneur ou l’industriel. De ces derniers, avec lesquels il partage une expérience de vie et un savoir faire, Bernard Bousquet conserve dans sa pratique picturale, la recherche d’une méthode alliant singularité maîtrisée et production intensive. Cocktail parfaitement réussi dans son cas, où l’intelligence et le calcul ne s’opposent pas à l’émotion, mais au contraire, génèrent la beauté des œuvres. La part dévolue à « l’automatisation » est particulièrement juste et lie directement la peinture à la performance. Du coup, l’abstraction des motifs réitérés ne verse pas dans le jusqu’au-boutisme d’un concept froid qui serait défendu uniquement pour lui-même. La peinture de Bernard est profondément humaine et donne envie d’être « empruntée », comme des chemins sur lesquels on voudrait marcher en suivant le déroulement infini de la toile. Lui ne s’en prive pas et, l’air de rien, nous indique ce chemin mental, même si nous nous garderons bien de suivre ses pas sur les bandes déroulées au sol, pas plus que nous ne nous agripperons, autrement que mentalement, aux maillages et échafaudages virtuels tombant du ciel le long des murs du Générateur. L’accroche a ici son importance et est, elle aussi, simple et efficace. Retenues en hauteur par des aimants sur des barres métalliques ou, comme dit précédemment, naturellement posées par terre, les longueurs de toiles s’étalent suivant le mouvement implicite de leur support. Là également, aucun maniérisme, ni enfermement forcé par le cadre, tout simplement absent. Le cadre, s’il en existe un, se situe entre nos esprits et les surfaces planes du bâtiment qui les accueille. Ce n’est dès lors, pas une exposition ordinaire, mais une installation de peintures qui invite au mouvement du corps et de l’œil entre ses grandes allées.

On avait pourtant cru, une fois le choc du gigantisme passé - mais il ne passe pas - retrouver la sensation d’une déambulation muséale. Arrive le moment, les moments, puisqu’ils seront au nombre de deux durant la soirée, où la mobilité humaine va à nouveau s’inscrire dans le paysage. Jean-François Pauvros se saisit de sa guitare connectée à un puissant ampli dans un coin de la salle et entame de jouer des sonorités improvisées qui emplissent le lieu. On se rend mieux compte alors de ce que l’on avait identifié sans vraiment en mesurer la présence. Plusieurs sources sonores distillent depuis le début, les variations de leurs ondes via des dispositifs cachés dans des armoires d’acier noir, réalisées également par Bernard Bousquet. Dans chacune, une guitare et un petit ampli se font face et interagissent en direct, en délivrant différents larsens continus de basses fréquences, faisant ressentir des vibrations denses et profondes, mais douces, non volontaristes ; non agressives aux tympans. La guitare active du musicien prend le dessus et Bernard s’anime. D’un geste simple et d’un pas sobre, non démonstratif, il tire et fait glisser, roule, transporte et déroule à un autre endroit ; retourne les rouleaux de toiles. Les visiteurs/euses, spontanément, se positionnent en public de performance ou de théâtre. Encore une fois, simplicité et efficacité de l’acte nous saisissent. La surprise et le plaisir viennent à nouveau rythmer l’instant. Les toiles avaient un verso. On aurait pu l’imaginer ; on ne l’a même pas pensé. Renversement. Nouvelle exposition au sol. Du coup, l’environnement global, par réaction, s’en trouve changé. Rien d’anecdotique ; au contraire, le geste est d’importance et charge le « spectacle » d’une émotion particulière, rare en scène, par son ampleur et la nature infime mais précise du geste concret. Quoi de plus simple que de retourner une surface de tissu ? De ce fait même, l’événement est beau, mémorable, mémorisable. D’ailleurs, de nombreux hôtes empoignent leur téléphone pour saisir la scène. On souhaiterait qu’elle dure davantage, mais là aussi, le calcul instinctif est impeccable. Juste ce qu’il faut pour que le temps se suspende et reste au degré où le duo l’amène. La soirée peut continuer. Anne Dreyfus nous informe qu’il y aura un deuxième renversement plus tard. On s’en réjouit car l’ambiance en est métamorphosée, stabilisée à une hauteur de plaisir mental et donc physique, qui nous indique bien le niveau d’exigence artistique de ce qui se passe. Agir artistiquement est simple et fort ; c’est ce que cela nous dit intimement. Encore faut-il se fendre d’exécuter l’acte ; de faire ce que l’on s’est dit que l’on ferait, sans plus, ni moins ; sans tergiversation, discours, ni commentaire. La démarche physique de Bernard fait plaisir à voir. C’est un bel acte de scène, de ceux que l’on recherche dans la performance ; simples et vrais. N’étant aucunement comédien, cela lui coûte vraisemblablement, de s’exhiber autrement qu’à travers ses créations plastiques. On le ressent, mais c’est tant mieux. C’est toute la qualité et l’enjeu d’un geste véritable et non enveloppé de factice.

Reste à parler de ce duo de clowns, au sens très noble du terme.

Si je résume le déroulement du vernissage à travers ma perception, je suis entré dans la salle principale d’un château médiéval dont les murs et le sol étaient réchauffés de tapisseries grandioses en guise de mobilier, comme c’était l’usage. J’ai suivi l’aventure le long des méandres d’une contemporaine tapisserie de Bayeux, où une indécryptable reine Mathilde et son Guillaume conquérant, défilent leurs exploits dans une écriture de fourmillement de lignes écrasées par de géants logos abstraits ou cabalistiques. J’ai lu, entre ses pleins et déliés, la narration du cheminement d’une pensée qui ne veut rien devoir à la lourdeur du « dire » de soi, des autres ou même du monde tangible qui nous entoure. Puis, le mouvement s’est invité alors, rappelant que la peinture était une activité empreinte, tant d’esprit que de physicalité et que seule la nature vibratoire de ses signes (d’apparence illustrative quels que soient les styles), était son sujet. Puis, plus que le mouvement, le déplacement a pris corps hors du rythme des sons électrifiés, déchirés et heurtés. Le calme qui n’a jamais évacué le lieu, est pourtant alors revenu plus dense, plus fort. C’est dans le corps de Bernard Bousquet qu’il a régné et donné la mesure de ce qui devait se passer ce soir. Sa marche et ses déplacements opérants m’ont marqué. Je me suis souvenu de photographies imprécises dans ma mémoire, en noir et blanc, où un artiste arpente à dessein la largeur d’un vaste espace. Ce geste semble fait pour lui-même. L’homme est droit et vêtu avec l’élégance normale des années 50/60 qui donne toute la singularité de cette époque. Modernité : même si le mot semble désuet, il puise toute sa force dans la concomitance fréquente et naturelle dans ces années, entre la pensée pointue d’un artiste contemporain et son allure d’homme occidental, bien mis, en chemise ou veste de costume. Une droiture qui raconte le contexte autant que l’esprit. Fluxus, John Cage, Yves Klein ou entité artistique moins connue … je ne sais plus. Toujours est-il que le corps, la gestuelle et la mise de Bernard Bousquet en tant qu’artiste contemporain ne sont pas anodins. Ce sont des éléments qui, sans artifice, signent également son œuvre de façon frappante et dans le sillage véritable de la performance.

J’en reviens donc à ce que je qualifiais plus haut de duo de clowns entre Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros. D’un côté, le Blanc, droit et nettement dessiné ; de l’autre, l’Auguste, furieusement dégingandé et à l’âme bariolée. Le corps de Jean-François Pauvros, pour qui l’a vu, est lui aussi, évidemment notoire. Long fer forgé en crosse d’évêque, sa démesurée stature au prorata de sa maigreur, se voûte au sommet pour s’abriter sous une chevelure dense et bouclée, qui semble s’effilocher en fils de fer aux barbes inextricables accrochant l’espace. Comme une revendication ouverte et hautement proférée, de larges verres de lunettes et une chemise aux pans lâchés viennent peaufiner la sculpture. Le rock des années 70 émane de sa silhouette en dehors de toute sonorité de sa guitare virtuose que l’on sent très libre ; d’un accès facile et légère comme un jouet d’enfant entre ses mains. Devant ce corps longiligne aux jambes d’échassier, on ne peut s’empêcher de penser aux figures décharnées de Giacometti. Le chef d’entreprise et le rocker combinent à eux d’eux, une épreuve supplémentaire de L’homme qui marche de 1960.

La peinture n’en n’est pas oubliée pour autant. Il y aurait encore beaucoup à dire du dédoublement dans l’œuvre plastique de Bernard Bousquet et de ses portraits cachés. Les initié/es pourront rechercher dans les entrelacs de signes, ceux, parfaitement lisibles par fragments, reproduisant les devoirs d‘école de sa fille, Irène ou d’autres plus imbriqués dans la matière, provenant de la combustion lente des effets vestimentaires de son entourage. Autant d’empreintes pudiquement prélevées, découvertes puis recouvertes comme il le fait en retournant à vue ses œuvres. Peut-être, dans les unes comme les autres, faut-il voir de frêles témoignages du temps qui passe ; à des lustres de la tapageuse prétention photographique paysagiste ou portraitiste qui prétend capter l’instant, quand, dans la plupart des cas, elle ne nous révèle que l’écrasement de l’artiste sous cette fraction d’inutilité qu’il a été incapable de saisir. Mélancolie d’un auteur, mais non abdication totale devant la démesure que nous impose le déroulement temporel qui se moque de nos existences.

Plusieurs secondes après leur traction sur le sol, j’ai vu les motifs des rubans de toiles poursuivre leur avancée. Défaillance de mon oeil fort probable, j’ai gardé l’image ondulante de la peau séchée d’un python géant dépecé qui serait déployée devant le touriste, acheteur potentiel, par un marchand africain. Sans transpirer pour autant, Bernard Bousquet mouillait alors la chemise et s’amusait, peut-être inconsciemment, d’un marché de l’art où les œuvres gagneraient à sortir des cadres pour être entassées sous les yeux des badauds, connaisseurs ou ignorants. Dans les jambes d’un bateleur au corps sans extériorisation d’humeurs et au visage impassible comme Buster Keaton ; en couple d’un soir, avec Jean-François Pauvros, sérieusement burlesque, évoquant la danse mécanisée de Gilbert et Georges, Bernard Bousquet utilise son corps derrière l’effacement d’une classe retenue et sans émoi visible. Ce faisant, il nous dispose discrètement et à notre insu dans son espace, comme modèles dont il transfigurera en signes les traces éphémères, en nous faisant arpenter les chemins qu’entre ses toiles, il décide de créer. Du moins peut-on l’imaginer.

Évoluant le long des formes étendues redevenues inertes, la musique s’étant à nouveau faite plus sourde, je prend plaisir à réaliser qu’aux antipodes du dessin et du tracé manuel, l’apparente peinture de Bernard présente un projet de fond, photographique et chromatique, dont la dynamique très vivante, s’élabore de façon incroyablement riche et vivace sous la complexité des couches. Autant de simplicité apparente au service d’une rigueur en réalité très tenue dans la présentation des œuvres, rejoint de toute évidence la revendication d’oisiveté dont il aime à s’affubler malicieusement, pour définir Bernard Bousquet comme un aristocrate de l’art, dans la plus belle élégance de l’acceptation du terme.

Bernard BOUSQUET
EXPOSITION
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros
Du 22 juin au 6 juillet 2013
Le Générateur

 

 

 

Journal des Parques J-35

carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir
carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir
carte mentale des Parques d'attraction (extrait) - David Noir sur logiciel PersonalBrain

Voici ce que j’écrivais dans l’une des présentations de mon projet, La Toison dort, pour sa version créée l’an dernier au Générateur.

Ce texte n’a pas été rédigé alors à destination des spectateurs, ni de mon équipe, mais faisait partie d’un dossier de demande d’aide de financement. Je livre ce détail, car savoir à qui il était adressé permet de comprendre ce que j’aurais voulu que de parfaits étrangers (et qui de plus étrangers que les membres d’une commission ?) perçoivent de cette aventure. C’est donc une vision, lointaine, globale et globalisante comme on peut l’avoir d’un astre choisi au milieu de milliers d’autres, sur lequel on inviterait l’observateur ignorant à braquer son télescope.

Pur recyclage me direz-vous. Oui, en effet car je revendique hautement (voilà que je parle comme Jean Dubuffet !) cet aspect là de mon travail, tant organique qu’issu d’une manufacture. Rien ne se crée, tout se transforme, paraîtrait-il et c’est ainsi, par un pétrissage constant des matières, tant physiques qu’intellectuelles, que j’ai délibérément choisi de procéder depuis quelques années, dans le but d’obtenir, mieux qu’un compost, un terreau riche et adapté à ma propre croissance. Il ne s’agit pas de me considérer comme autosuffisant ; les influences et apports extérieurs sont les bienvenus. Ils doivent cependant être aptes à survivre dans mon milieu, à s’épanouir dans ce sol autant que dans cette atmosphère. Tout dans la vie me semble plus ou moins question de pH ; trop acide pour les uns ou trop basique pour les autres ; mal adapté à son milieu ou environnement hostile à son développement, dans les deux cas, ça crève. D’où la franche et prudente neutralité de certain/es. Bref, il n’y a pas dans cette « reprise » que cet aspect des choses. Je veux également m’en servir pour tenter de définir plus précisément, ce qui à mon sens va être potentiellement différent dans ces Parques d’attraction qui se préparent. Voici d’abord le texte, viendra l’analyse ensuite :         

« La Toison dort s’adresse avant toute chose au « Public », si cela veut dire quelque chose d’englober ainsi sous un terme générique, la diversité des individualités venues vivre des instants si différemment partagés en un même lieu. Néanmoins, c’est bien dans sa globale étrangeté, que la somme des spectateurs est ici abordée. Comme un vaste corps pouvant possiblement entrer en collision productive avec le nôtre ; une planète lointaine abritant une civilisation intrigante, aux confins de la galaxie mise en place. 

De la même façon qu’en 1969, à bord du vaisseau Apollo XI, puis en 1972 sur la sonde spatiale Pioneer X, la Nasa embarquait un message de paix accompagné d’une illustration représentant l’être humain et sa position dans le système solaire à destination d’une potentielle vie extraterrestre, générer une œuvre vivante revient pour nous, compagnie, à tenter un contact entre une expression nouvelle et ces multiples porteurs de langages inconnus que sont les spectateurs et spectatrices. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans les missions ultérieures, Voyager 1 et 2, fut adjoint un disque multimédia contenant des sons et des images de la Terre ; une « bouteille à la mer interstellaire » selon ses concepteurs. Quoi de plus similaire aux supports que nous utilisons fréquemment aujourd’hui en scène pour diffuser les codes de nos civilisations personnelles. 

C’est en utilisant ces notions de « bouteille à la mer » et d’infini cosmique que s’est imposé peu à peu le concept de « La Toison dort » comme étant celui d’un voyage à travers l’espace - temps vers mes contemporains ; de l’antique fantasmé au réel du moment présent, de la préhistoire de l’esprit humain à la parole la plus trivialement banale de notre quotidien. La scène en serait l’astronef et la mythique quête de Jason, le carnet de bord. Traces et itinéraires, cartes et mémoires des lieux de l’intime en constitueraient le parcours. Le Chaos serait lui aussi convoqué comme on se doit de le faire, pour chaque création d’origine, pour chaque naissance d’un monde. Restait à en scientifiquement construire les étapes poétiques de son épopée. Tout d’abord un texte, une parole. Celle-ci vint facilement comme étant celle d’un personnage, ce Jason que j’avais en moi, héros de peu de foi, explorateur avide des âmes et des corps se tenant sur sa route. Il suffirait de le laisser parler, énoncer sa vision en stratège inquiet et déterminé comme un animal qui cherche sa pitance. En résulterait une quête sans concession aux préceptes sociaux, une lutte violente et désirante à la dimension de sa soif d’exister.

À travers de nombreuses expériences préalables, comme autant d’essais préparatoires, « La Toison dort » a interrogé son format. Initialement micro planète, agrégat de poussières compactées en une adresse simple et directe aux spectateurs, puis déclinaisons évolutives vers des solos élaborés et finalement accompagnés d’autres présences, l’entité « Toison / Jazon », désormais orthographiée d’un « Z » plus vif et tranchant, a fini d’échafauder son périple. S’éloignant du plateau obscur et isolé des théâtres, sa forme en expansion englobera scène, salle, public en une vaste matrice où toutes les frictions moléculaires seront possibles. Un gigantesque tube à essais dans lequel les forces mises en présence auront davantage de probabilités de fusionner, de s’aimanter ou de se repousser. Nous présentons donc un système dans lequel texte, musique et sons, corps et costumes sont à portée de main du visiteur, de la visiteuse. Une exposition fleuve qui déroule son parcours au rythme de celui ou celle qui y pénètre. »

Voici donc condensée, une partie de ce qui pouvait refléter l’esprit des choses pour moi il y a un peu plus d’un an. Cette base reste toujours valable ; c’était un bon petit pas pour l’homme que j’étais accompagné de mes partenaires et grand bond pour mon humanité ; et peut-être un certain saut pour la leur, à elles et eux d’en témoigner ou pas.

Ce qui devrait changer :

Une fois les portes du village franchies, les colifichets échangés, la peur redescendue, la langue vaguement comprise et les contacts amorcés, j’aspire à ce que nous bredouillions moins, les un/es et les autres, l’ensemble de cette grammaire et de ce vocabulaire. Le propos ne peut pas se résumer à « aller plus loin », ce qui ne voudrait rien dire, mais à ce que s’épousent des civilisations. Nous sommes arrivés en « conquérants-découvreurs», un peu à la Christophe Colomb ; je rappelle que tout ce questionnement et ce processus posent à la base de réellement « aller à la rencontre de » et non d’inviter à venir être vu et consommé. Comment « aller à la rencontre » dans un voyage immobile où celles et ceux que l’on s’est fixés pour objectif de rejoindre sont sommés de faire en premier lieu le déplacement ? C’est l’étrange paradoxe auquel convie toute œuvre artistique. C’est aussi pour en modifier un peu la donne que j’utilise Internet pour d’ores et déjà, établir le contact avec celles et ceux qui le souhaitent. Partageant le goût de ne plus transporter le spectateur-auditeur dans un fauteuil, la reine Anne nous a donné sa confiance, à moi et à mon équipage, pour que soit affrété le vaisseau amiral Générateur sous la forme d’un dispositif de bathyscaphe qui serait notre Santa Maria. Avons-nous découvert de nouvelles Amériques en croyant toucher les Indes ? Pour l’heure, je l’ignore. C’est au cours de l’expédition à venir que nous allons voir si le mixage des cultures peut se faire, on l’espère, dans un peu moins de violence que ne s’acheva la rencontre des espagnols avec les indiens !

Dans le concret, pour se fondre en un seul peuple, il faut : soit adopter la langue et les coutumes de l’autre, soit accepter d’écraser ou se laisser réduire, soit, et c’est cette méthode que je souhaite mettre en œuvre, fusionner en une entité, si ce n’est totalement nouvelle, du moins différente. Fatalement, dans un tel processus, les ego en prennent un coup. Et il ne s’agit pas de résister sous peine de rester irrémédiablement coincé/e à bord. Non, il faut prendre une grande respiration, son courage à deux mains et d’un seul trait, descendre à terre. Une fois qu’on y est, ne pas tarder à aller voir en détail qui ils et elles sont, en ayant soin de ne pas être intrusif, ni naïf, ni bravache, ni … rien, somme toute, mais avec un certain savoir faire, qui pourrait se résumer en un putsch politiquement émotionnel teinté d’humour. Être un bon acteur quoi. Juste soi, déguisé mais sachant s’amuser autant qu’être gravement à l’affût, avec implication des corps, des regards, des mots et des images. C’est un peu vivre ensemble l’espace d’improvisation qui précède le spectacle, mais attention : qui néanmoins va bien vers le spectacle, se meut vers (sans pour autant forcément l’atteindre à tous prix, c’est là une des différences avec le challenge du théâtre) ; ce qui signifie qu’il n’est pas atone

Pour ce faire, je donne le départ, certes ; c’est l’encadrement rigide qui fait l’armature du vaisseau :

Textes, esthétique, pensées sur les murs, blagues à deux balles, panel de chansons, scènes et comportements, ambivalences, outrances, nudités et identités variées … mais après, à Dieu vat et vogue la galère ! Ce qui sera bien différent de la première cession, c’est si chaque soir, apparaît une nouvelle frange de ce monde mixte dont j’ignore tout encore, où nos propositions trouveront écho et seront modifiées par les attitudes et actions en retour. L’ultime étape serait que nous n’ayons plus qu’à réagir et que les sources des affluents s’inversent. Renoncer au « spectacle » pour en faire de meilleurs me semble une bonne optique. Je fuis aujourd’hui comme la peste et le choléra réunis, les représentations dont je peux prévoir le déroulement à l’avance. Qu’elles s’incarnent sous la forme de livres, pièces, films, œuvres plastiques et même, individus, peu importe, je ne goûte pas le plaisir d’être conforté dans mes prévisions. Sans doute aussi là, un certain goût de l’échec ou de la catastrophe à équivalence avec le succès ; il n’y a rien à réussir ou à rater dans mon entreprise, disais-je il y a 15 ans à mes partenaires tout juste réunis pour la première séance de répétition des « Puritains ». La conquête ne peut exclure l’échec ; c’est son mouvement qui importe et il n’est pas exempt de fluctuation. Il faut tenter, se perdre, épouser, comprendre et surtout, poursuivre.

Et épouser, il faudra le faire autant de fois que ce sera possible, quitte à se trahir soi-même par moment, juste par plaisir de le faire, jusqu’à ce qu’un jour, une fois tout balayé, une fois sangs et sueurs mêlés, il n’y ait enfin plus de règles qui s’imposent et que soit oubliée l’origine.

 

 

 

[frasq] #4 Rencontre de la performance

Frasq -rencontre-de-la-performance-4eme-edition

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Thomas Schlesser : Apollinaire, Alcools, Derain, Le Bestiaire, La Langouste ... Patrick Bruel ... Stanley Kubrick ...

Avant-hier soir, inauguration de la 4ème édition de [frasq] au Générateur à Gentilly.

Je ne viens pas parler des artistes invités, ni décrire leurs agissements ; le programme est là pour ça et la performance est un art qui requiert votre présence in vivo si vous voulez savoir de quoi il retourne. Je veux simplement donner suite à quelques notes prises ce soir là en plein cœur des performances qui s’exprimaient de concert ou plus exactement, en un concert de formes qui s’imbriquaient naturellement. Ces notes s’inscrivent pour moi, dans une continuité construite qui me lie subtilement au Générateur et à Anne Dreyfus qui dirige ce lieu, et ses équipes.

Le Générateur est un espace que l’on fréquente et dont on ne peut percevoir le mode de création que par cette fréquentation même. Je ne veux pas dire seulement qu’on y vient pour y découvrir des propositions artistiques, ni que ce serait un endroit convivial dédié à l’art contemporain où il ferait bon se retrouver et boire des verres. On pourrait le regarder ainsi en surface et ce serait déjà bien car c’est effectivement le cas. Mais personnellement, que ce soit en tant que participant ou spectateur, ce n’est pas ce que j’en retiens au fond et qui me marque à chaque visite que je rends au lieu et à ses hôtes depuis notre rencontre, il y a un peu plus de vingt mois de cela. Le cheminement que fait cette « relation » avec l’entité Générateur est pour moi tout autre et absolument particulier, en ce sens que je ne l’ai jamais ressenti ni constaté nulle part ailleurs. Le temps s’écoule là, pour moi, d’une façon totalement unique. J’y vois et perçois des choses à chaque fois différentes fonction de ce qui s’y déroule au cours des saisons, mais toutes sont reliées par une unité forte, implacable et incontournable. Néanmoins cette force puissante s’exprime avec douceur. Elle semble inaltérable et n’a pas besoin de crier pour se faire entendre. Elle laisse faire et finalement tout advient. Je ne pense pas avoir échappé à ce magnétisme lors de mes prestations ici et c’est tant mieux. Je crois que quelque part, tout ce qui s’y produit « devient » le Générateur. L’infinie permissivité en matière d’art, de l’esprit qui y réside, permet à qui accepte de l’éprouver d’être peu à peu habité d’une liberté grandiose dont on avait oublié qu’elle était restée là, déposée dans un vestiaire qui n’existe pas ou dans un recoin des murs, lors d’une visite antérieure ou d’un passé commun inconnu avec ce bâtiment. Un sentiment apparenté pour partie à celui que l’on éprouve quand on se retrouve face à la mer ou la montagne, dont on avait gardé en mémoire une image désincarnée par l’éloignement et qui soudain, par l’appel physique impérieux de sa présence, réveille en nous le corps que l’on croyait vivant mais qui s’était oublié dans le mensonge cotonneux de la réalité quotidienne. Je crois sincèrement et c’est à mes yeux bien plus effectif que mes mots ne peuvent le laisser paraître, que c’est Anne qui crée tout ce qui passe par son lieu. On pourrait croire à travers ces mots – et elle-même en serait évidemment affectée – que je voudrais signifier ici que les artistes et leurs œuvres seraient broyés par une ingérence toute puissante qui les marquerait sans équivoque, or quiconque connaît un tant soi peu Anne Dreyfus et le Générateur, sait que c’est tout le contraire qui s’y passe. À tel point, que de cette ouverture à la création artistique contemporaine, sans équivalence à ma connaissance, dans le paysage parisien élargi, n’a même pas la nécessité de se signifier ostensiblement pour que se créent les conditions du vivant en ses murs. Nombre de lieux ont su produire une atmosphère environnante ; ici il existe mieux: un ciel au dessus de nos têtes. Et son surplomb ne pèse en rien sur ceux qui évoluent sous ses hospices. C’est le temps qu’on saura lui consacrer qui va permettre à « l’habitant », plus encore qu’au visiteur, d’appréhender en profondeur les horizons et perspectives que lui offre une telle planète. C’est également le temps qui amène à considérer son nom même de « Générateur » au-delà de sa première acceptation « électrique » et « énergétique » qui nous vient à l’esprit, comme ayant plus à faire encore avec la notion prométhéenne d’une capacité rare à faire surgir en notre présence et presque à notre insu, le vivant. « It’s alive ! » semble éructer le Dr Frankenstein sous les trait d’un conférencier à la lisière de s’éteindre dans d’ultimes éclats de voix.

Voici les 5 notes prises sur mon téléphone portable, qui m’ont été inspirées naturellement en me tenant debout, parmi les autres spectateurs, au milieu des productions sonores, physiques et visuelles qui se déroulaient à cet instant :

« Au Générateur, on parle de tout, on vit tout. Un verre de vin blanc ici ne fait pas le même effet qu’ailleurs. »

« Parce que le temps ici est permissif, parce que Anne veille, parce que les artistes le comprennent à égalité avec les visiteurs. »

« J’ignore s’il existe ailleurs l’absence de jugement qui offre à un art réclamant d’exister, l’occasion d’être »

« On en sort plus libre qu’on y entre à chaque fois. Miracle. »

« Il n’y a pas devant moi, qu’une sculpture de bambou interférant sous une projection irisée avec un conférencier au bord de la syncope, mais il y a trois fois cette juxtaposition sous mille angles différents. »

 

[frasq] – rencontre de la performance  (le singulier est ici important)

– du 6 au 28 octobre 2012 – www.frasq.com