Pourquoi du croc se décarcasse

… Mettre de la vie dans une représentation de la vie ne revient pas à en livrer une copie imparfaite. Reproduire la vie au sens strict est l’affaire des gens qui enfantent. Nul besoin de représentation pour ça. On fabrique. C’est bien ; c’est fait ; ça marche … ou pas. Mais c’est une autre histoire …

Retour d’Erosphère

retour d'Eros
libertin (du latin libertinus, « esclave qui vient d’être libéré », « affranchi »

Bien qu'ayant vécu un triolisme amoureux fondateur et quelques autres passions menées activement de front, je ne suis pas un libertin. Pourquoi ? Parce que, très vite, les relations aux autres m’envahissent mentalement et mon travail en est perturbé. C’est paradoxal puisque justement l’esprit et la pratique libertine doivent, j’imagine, pouvoir répondre à ce besoin de solitude émaillée de rencontres. Mais ce n’est pas si simple dans les faits puisque je ne suis pas capable de ne pas m’intéresser aux personnes avec lesquelles j’ai des relations sexuelles. Quel type d’intérêt ? Affectif, certainement ; érotique, fréquemment ; intellectuel, toujours ; poétique absolument et là est mon affaire, puisque c’est la qualité poétique des rapports qui empoisonne ou enrichie mon imaginaire. Ce n’est donc pas une mince affaire que d’élargir incessamment le champs de ses relations tout en préservant, non pas son indépendance, car seul l’argent me parait en donner réellement et je ne sais pas être riche, mais tout au moins un espace récurent et suffisamment vaste pour penser seul.

Non que je rejette l’échange (je parle ici de façon large, au-delà des sexualités) , mais il doit dans mon cas, toujours être suivi d’une période assez longue pour digérer le rapport en question, de quelque nature qu’il soit. Je fonctionne de même, tant avec les groupes qu’avec les individus. Je me trouve donc perpétuellement en surnutrition. Un être reptilien de ma nature se doit donc de surveiller sa surcharge pondérale affective et psychique au moyen de régimes adéquats. Pas d’ascèse préconisée dans mon cas, mais une alternance et une diversité nutritive vitale. Je digère comme un boa mais consomme comme un ours, de manière omnivore, c'est-à-dire que je peux ingérer à peu près tout et n’importe quoi. Néanmoins, tous les aliments ne sustentent pas de la même manière et possèdent une valeur calorique et nutritive bien différente selon les cas.

La fidélité ne s’exprime donc pas pour moi au quotidien, mais sur un long terme intercalé de pauses de durées variables. Elle se démultiplie à travers autant de liens que je nourris d’intérêts. Cela s’appelle un petit monde à soi ou un environnement social selon que l’on y privilégie une élaboration créatrice ou une consommation de l’échange en terme de finalité.

J’ai eu l’occasion, via le festival Erosphère dans lequel j’étais invité comme intervenant, de côtoyer brièvement quelques libertins/es revendiquées comme tel/les ou simplement intéressé/es par le sujet.

Il y eut deux stages auxquels j’avais donné, puisqu’il fallait bien les nommer, un titre commun sous l’intitulé « Outrance du désir ». Ce qui m’intéressait en la circonstance, était de proposer comme postulat qu’il s’était produit depuis quelques années (sans doute concomitantes au développement d’Internet), un déplacement du libertinage vers la sphère « grand public ». Je ne crois pas d’ailleurs qu’il s’agisse en soi d’une propagation des pratiques libertines qui existent certainement depuis que les lois religieuses ont bâti les fondements essentiels de nos sociétés (morale, éducation, sacralisation de la famille). Je pense d’avantage que la médiatisation du sexe, la démocratisation des objets (toys), images, témoignages et discours sur les pratiques des hommes et des femmes, a propulsé cet aspect du désir humain comme un état de fait sur le devant de la scène. Bien sûr, pour que cela marche, il fallait qu’il existe une population et un public sensible, sensibilisé, voire expert en pratiques libertines ou plus simplement, en « amour libre » comme on le disait plus volontiers dans les décennies 60/70 et en fait, depuis les mouvements anarchistes de la fin du 19ème siècle.

Ce postulat simple et aisément constatable dans les médias et le commerce polluant les murs et dévorant les vitrines de la vie citadine, supposait naturellement qu’il y eu un avant cette exhibition florissante et un après. Mon propos se situait dans l’avant tout en s’adressant à un public de l’après et était borné en amont par l’immense barrière de corail que semble constituer l’œuvre de Sade que je me suis mis en quête de découvrir actuellement progressivement dans son entier.

Le dispositif était simple comme j’aime à le pratiquer dans certains ateliers sur d’autres thématiques : un vaste espace scénique offert en l’occurrence par la grande salle de Micadanses qui recevait le festival, quelques musiques dont le choix me revenait, un panel de quelques textes du dit Marquis, un certains nombres d’images sur papier et sans rapport apparent si ce n’est par la mise en jeu du corps présent dans toutes les représentations humaines, un éclairage légèrement mobile, coloré mais tamisé et 4 micros sur pieds à disposition, destinés à recueillir la parole de participants volontaires selon le flux de leur inspiration. Mise à part une brève introduction, les consignes et indications se devaient d’être réduites au minimum et le mot d’ordre serait : improviser collectivement en immersion totale durant les 3h qui nous étaient octroyés, sans autres limites aux actes que la violence non consentie, l’authenticité des désirs et le périmètre élargi au plus vaste, des imaginaires en présence. Les matériaux à disposition outre les sons, l’espace, les textes et la lumière étaient les corps, sous leur jour le plus charnel, le toucher, le rapport, le commentaire et l’adresse par la parole et le regard. Autrement dit, soi face aux autres dans le contexte d’un tiers, moi en cette occasion. Sans doute la mise en scène la plus simple, si ce n’est la plus originelle que puisse offrir le théâtre. Car c’est bien dans le cadre de la scène que je me situais, étant ici convié pour mes compétences en la matière, associées à mon intérêt pour le corps sexuel et ses représentations pornographiques, mais surtout pour la parole et la qualité du temps qui en découle. Quel cerveau pour quelle sexualité ? Quelle humanité pour quelles relations ?

Le premier atelier fut à mon sens et à celui d’un certain nombre de participants/es qui en témoignèrent, une grande réussite. J’en fus le premier surpris, ne m’attendant pas à voir ma proposition, d’entrée de jeu, si bien comprise et vécue par un nombre important de joueurs/euses.

La nudité des corps s’imposa rapidement, sans heurt ni résistance, même si volontairement rien dans mon propos ne l’avait exprimé comme un prérequis indispensable, ce qu’elle me semblait être néanmoins de toute évidence. Mais j’avais opté pour la mise en place d’une expérience la plus libre possible, basée sur la confiance dans les groupes ainsi spontanément constitués et ne souhaitais border ce grand bain physique et mental que du plus infime cordon de sécurité afin que l’inattendu puisse naturellement y advenir.

Il m’est difficile de décrire l’émotion et la joie que je ressentais 3 heures durant à voir évoluer, s'enlacer et danser, à scruter et écouter ce groupe humain sachant instantanément en ces instants, allier désirs puissants, volonté créatrice et intelligence.

Les groupes se formaient puis se diluaient pour se recomposer différemment sous l’influence érotique des corps échauffés. Les tableaux se succédaient avec une harmonie puissante sans que je n’ai que très peu nécessité d’intervenir, car pour l’heure, il ne s’agissait surtout pas pour moi de foncer dans l’écueil dirigiste de la mise en scène que d’ailleurs certainement peu d’entre eux /elles auraient suivi, n’étant pas implicitement des acteurs/trices. Les actes sexuels concrets qui parfois s’épanouissaient un temps donné, exprimaient tour à tour une merveilleuse puissance ou une enivrante douceur. Que dire de plus si ce n’est que j’ai pu assister maintes fois à la profondeur de l’Être fusionnant avec l’appétit de la chair et que ce fut à mes yeux, d’une sublime beauté dans cet environnement que l’éclairage, librement et tout aussi intelligemment mené par les régisseurs/euses présents ce jour-ci comme le suivant, englobait d’une matière suave et maîtrisée.

Les interventions vocales firent tout autant leur chemin dans la masse sonore que je proposais, pareilles à des serpents sinuant dans les marais. Une improvisation en particulier fut tenue longuement par un homme à la voix posée, fixant du regard les scènes, égrenant une pensée sourde, presque sombre, avec une acuité et une profondeur tellement englobante qu’elle sembla organiser naturellement les tableaux en un système d’horlogerie dont personne n’aurait pu mettre à jour la mécanique vivante sans déchirer violemment l’équilibre de l’ensemble.

S’ouvrait ainsi devant moi et j’espère pour quelques autres, le portail d’accès à un érotisme fulgurant et splendide à l’endroit même où j’aspirais qu’il s’implante ; c'est-à-dire aux antipodes de la consommation « fun » et de la jubilation superficielle, avatar d’un plaisir clef en main trop en vogue pour ne pas bailler d’ennui devant la bêtise consumériste qu’il véhicule.

Il en fut naturellement tout autrement du deuxième jour, car il est bien rare que les miracles se succèdent quand bien même les ingrédients seraient-ils tous d’une aussi grande valeur.

Je n’ai pour ma part, personne à incriminer en particulier pour stigmatiser cet échec, car il est fatalement inclus dans un tel plan, que le groupe, s’il parvient à fédérer ses ardeurs, est en mesure de retourner toutes les situations dans le sens d’un sauvetage potentiel. Encore eut-il fallu qu’il le ressente et que certains de ses membres décident d’opter pour la vitalité plutôt que de glisser vers le versant morbide. Quand à moi, les deux pôles m’intéressaient pour la démonstration que je désirais en faire, même si j’aurais eu à coup sûr, plus de jouissance à regarder à nouveau fleurir une débauche d’écoute mutuelle et se dérouler sous mes yeux un concours d’intime concentration de peaux et de neurones.

Ce ne fut pas pour autant dénué d’intérêt et quelques moments tout à fait appréciables selon moi et constituant le pendant obligatoire de la thématique abordée, furent finalement atteints. Une fois que la dernière bouée de sauvetage fut lâchée et que le plateau se retrouva semblable à un de ces terrifiant désert où l’on n’ose s’aventurer, une infinie tristesse se mit à planer comme un drame suspendu au dessus de la salle et des corps affaissés. Je laissais la musique poursuivre et souligner encore d’avantage les contours de ces rives désormais privées de relief. Je ne sais où se situaient les regards encore présents derrière moi dans la pénombre du gradin, mais fermant un instant les yeux, je me dis qu’il y avais de quoi bander d’un tel naufrage, tant l’homme apparaissait ici, tel qu’il pouvait être, méritant autant sa destruction que sa venue au monde. En cet instant, la mort présentement incarnée me parut aussi belle que la mariée de la veille.

Il était temps que Sade, incompris précédemment, ignoré par le groupe comme il le fut sans doute de son vivant, intervint à nouveau pour éclairer de sa lueur sinistre et cruellement lucide, l’espace environnant que nous nous étions octroyé.

Tout avait commencé par un flambeau de résistances et de superficialité conquérantes que j’avais ressenti d’emblée. Loin du propos soulevé, quelques membres tapageurs avaient illusoirement tenté de le tordre du côté de l’euphorie insouciante et infantile, sous la protection de laquelle plaisir aurait dû rimer avec loisir. Malheureusement la légèreté n’étant pas dans mes gènes, c’était sans compter sur l’attachement viscéral que je pouvais avoir à mes croyances, traduites ici en terme de dérive et d’outrance autour d’Eros et incompatibles avec la simple excitation d’un amusement charnel. Après quelques temps d’un bisounourssage love love que sans méchanceté, je ne situe pas dans mes cordes, j’attendais que le poids lourd de l’introspection sensibilise les esprits et fassent frémir la chair. Le « tout est permis », s’il était bien assumé, devait satisfaire des tenants du désir forcené. Il y en eut quelques uns qui au fil des heures firent naître quelques pépites tout aussi rutilantes que la veille tant en terme de textes que d’actes puissants ou de postures. Une très belle union entre un homme et une femme allongés au sol, accapara quelques temps le plateau d’une fort belle manière. Quelques esprits plein d’éveil au milieu d’observateurs/trices las ou circonspects, surent à plusieurs reprises, métamorphoser l’ambiance par leur intelligence de la situation et leur instinct. Comme je l’ai dit, il n’entrait pas dans mon propos de diriger le jeu. Ce qui était devait être, en l’état, car c’est en tant que un miroir des hommes que se révèle pour moi le sujet d’une performance et il appartient à chacun/e, tout comme dans la vie, d’user de sa liberté pour influer le cours des choses. Quels meilleurs acteurs/trices que des libertins proclamés auraient pu en décider dans un contexte tout entier dévolu à leurs fantaisies ?

Je ne tire de leçon de ces deux expériences que la persuasion renouvelée du pouvoir de l’exhibition comme affirmation de soi pour peu que l’on souhaite la mettre en œuvre. Loin des acteurs poussifs du théâtre en matière de corps, les amateurs/trices de sexualité libre ont en main le potentiel d’un spectacle fort et puissant.

Il leur appartient à mon sens d’en avoir une conscience affûtée pour échapper à une mièvrerie parfois présente dans laquelle ils ne prétendent a priori pourtant pas être et forcer la convention insipide des sociétés laïques, tout autant que l’obscur refoulement des pulsions par le religieux, à se mirer dans le portrait dressé et attractif d’une humanité consciente, pleine de charme, d’inventivité et d’esprit d’aventure.

Il y a en nous toutes et tous, à chaque génération à mon sens, le ferment d’une révolution par le sexe, maintes fois réprimée, plusieurs fois avortée, banalement détournée, mais encore possiblement éclairante pour, comme nous l’évoquions plus tard en d’autres termes avec certains/es des membres, qu’une tendresse des cerveaux les uns pour les autres, annihile les frustrations abjectes et leurs conséquences sordides et élève le niveau de conscience de tout un pan de notre humanité. C’est ce qui, certainement pour ma part, me semble le plus souhaitable encore aujourd’hui, mais qui requiert autant d’exigence dans la jouissance que de lucidité dans les idées pour vaincre le modèle coercitif du couple et des familles où l’amour n’est dans bien des cas, qu’un symbole simpliste et blanc sur un fanion de tissus rose.

Urgence, oui.  De jouir de l’entre-soi ou d’amplifier les libertés ? À chacun son choix, si nous l’avons toujours.

Le grand E

Le grand écart - Anne Dreyfus
Le grand écart - Anne Dreyfus ^ Pina Bausch - Photo David Noir

Un soir, mortelle et claudicante reconstitution d’un ballet de Pina Bausch. Administration du théâtre en souffrance qui les reçoit : pas mieux. Le grotesque de toutes parts est à son comble. Le pleurnichement et la beauté sont censés se rejoindre en un suprême hommage au labeur.

Quelques jours plus tard, l’inverse. Un grand écart entre fébrilité mesurée des « professionnels » et authenticité d’un trio, poète, musicien, danseuse. Qui voit juste ? Les seconds, forcément. Un bonhomme Bic à la tête casquée fait le tour de la salle du Générateur en scooter avant de se liquéfier en mouvements incongrus, en hésitations enfantines, en crissements vocaux lancés en pure perte.

Elle, Anne Dreyfus, le bonhomme Bic, toque parfois à la l’oreille du poète Pennequin, massif comme une motte de beurre à l’abri du soleil. Il semble n’y voir goutte, l’œil à distance infiniment réduite du papier qu’il tient en main. D’une voix énorme, il ordonne à ses mots de se ranger en rangs serrés au sortir de sa bouche. La musique au crochet de JF Pauvros maintient la cohérence du tout, griffe l’air et l’écoute ambiante.

Au théâtre de l’avil… issement, on se donne du mal pour enchaîner de belles images, en hommage, toujours en hommage. Ici, la nécessité ne fait pas loi. Les spectateurs installés comme dans un complexe UGC font penser à ceux des années 50. Tous béats et attentifs à l’aura de la grande créatrice disparue, il ne leur manque que les lunettes 3D pour illustrer la parfaite soumission au beau spectacle. Partout, ils quêtent le relief, le fil de la narration subliminale entrelacé dans un brocart brodé de perles. C’est ça pour eux, un beau spectacle semble-t-il : de l’effort.

Au Générateur, l’effort, on ne le sent pas car il n’y en pas. Non, puissance de la salle de plain-pied sans tralala, on n’y fait pas d’effort, mais on y met de la force. Pas de la force démonstrative – ce n’est pas un défilé militaire qui s’y déroule – mais la force de croire aux actes simples qui se heurtent comme des débris charriés par la vague. L’ordonnancement n’y a pas sa place. Aussi, rien ne s’y raconte, si ce n’est la persistance des images et des gestes qu’il serait naïvement hâtif de juger légers.

Seulement voilà, la naïveté, le spectateur de profession s’en est fait une armure, un étendard qui vaut celui, dégradant pour les millions d’années d’évolution qui nous surplombent, de la manif pour Tous. « La connerie de l’un  + la connerie de l’autre = la connerie du futur. » Équation aisément déclinable à l’envi, qui appliquée au grand spectacle nous donne : «  talent + effort = beau » où le résultat, « beau » peut à son tour être décliné, en « profond », « méritoire » ou « génial ! », pour une plus grande facilité d’accès à la compréhension de tous.

« Génial ! », ça résume ; ça fait l’économie du regard. C’est pratique et ça évite de s’étendre. « Magnifique », « Somptueux », « Sublime », c’est autre chose. C’est tout autant dédié à l’excès, mais ça caractérise d’avantage l’émotion ressentie ; ça ne fait pas redoutablement référence à la puissance de faire, donc de dominer. Éternellement, c’est ce qu’applaudira la foule à l’issue des grand-messes (« Manifestation spectaculaire visant à souder l'homogénéité d'un groupe » selon Larousse), la gloire de celui ou celle qui a su nous dominer.

"De profundis clamavi ad te, Domine"  "Des profondeurs, j'ai crié vers toi, Seigneur", deux points, ouvrez les guillemets "Bravo !", pourrait-on ajouter.

Le final des enfants de Pina, non je ne l’ai pas vu, préférant aller boire une bière à l’entracte pour ne jamais y revenir. Je savais trop, comme tout le monde ici je suppose, que quels que soient les murs de faux parpaings qui tombent, ils ne peuvent augurer que d’une extase spectaculaire sans l’ombre d’une vraie dérision autre que celle de la malignité intelligente de qui aspire à signer une œuvre.  Domine, dominer. Nous y étions déjà, inutile de poursuivre.

À Gentilly, gentille aux antipodes du véhément centre de Paris sous ses belles lumières et ses bières à 6 euros, jamais ne résonne le final autrement que sous un charivari stupéfiant de jambes heureuses qui s’écartent à 180° pour elles-mêmes, pour le plaisir inouï qu’elles ont à montrer à leurs propriétaires qu’elles peuvent le faire. Ce n’est pas pour nous, public, estomaqué de les voir fleurir anarchiquement comme des coquelicots dans un champ de printemps, qu’elles s’épanouissent. Non, avec une enfance désarmante, les jambes s’allongent et s’ouvrent en grands écarts, simplement pour se détacher des bustes et prendre leur envol jusqu’à ce qu’on ne voit plus qu’elles, éparpillées, piaillant leur liberté comme des mouettes rieuses en tous sens.

Lourdeur de la pratique orchestrée, qui veut signifier avec élégance et finesse, sa maturité sur le grand plateau fier de notre capitale bien aimée ; mouvements sociaux de tous poils, artistiques, politiques, concernés par le drame du monde et les leçons qu’il faut en tirer, drame du rapport homme-femme, drame de la précarité sociale … oui, oui et alors ? Je crois que l’on sait tout ça et le rabâcher sans vergogne n’empêche pas le spectateur ébaubi de ne pas faire l’aumône d’un euro à un sdf de passage sitôt rejointe la grande bouche du métro. Qu’en reste-t-il de ces belles images ? Un peu d’autosatisfaction d’être et d’avoir été.

Ailleurs, il se peut que l’on en sourit encore de se prendre à penser qu’on pourrait bien essayer de le faire nous aussi, le grand écart. Qui alors nous aura véritablement parlé de la danse ?

Retranscription d’un mémo audio enregistré à la sortie du Théâtre de la Ville le 23/06/2014 :

Pine à bouche

Ce que j’en ai marre de ta gueule d’acteur, de ton maintien de danseuse ; ce que tu peux me casser les couilles avec ton t-shirt noir de technicos. Merde, mille fois merde. On le sait que tu sais danser. Jouer, non. T’es mauvais comme 12 cochons. Pas d’émotion, pas de fragilité, pas d’humour. On sourit quand on doit sourire et ils le font les cons. Un grand plateau moche. Pourquoi tu me coinces assis là ? Pourquoi tu fais pas ta connerie de savoir-faire dans le hall pour que je te rende visite simplement ? Que je passe et me casse. Je m’en fous que tu ressembles à une épingle à cheveux avec ton air sévère berlinois vu, archi-vu 10500 fois. Je m’en fous de tes hommes en costards cravates qui bougent comme des puceaux de conservatoire qui croient qu’il faut débouler avec une hystérie de cheval pour se pointer en scène avec l’émotion dans la gorge et dans les pattes et idem pour quitter le plateau. Ah tu ressens, mon con, hein ? Tu veux nous le dire, tu veux qu’on témoigne de ta beauté intérieure, de ton sérieux dévoué ? Ton mur de polystyrène à 100 000 boules se casse la gueule … Wouaf ! Wouaf ! Wouaf ! Mdr ! Mais c’est le putain de TDV qui devrait s’incendier pour qu’il s’y passe quelque chose. Putain, qu’ils crèvent ces danseurs, acteurs, footballeurs qui croient qu’ils nous apprennent quelque chose quand ils font un geste tellement juste et décidé, parfait ou pseudo hésitant, assumé ou merdique. Putain, vous n’y voyez rien, vous n’y connaissez rien malgré des hectolitres de technique. Elle sera toujours approximative. Vous y pigez que dalle en fait. Ah contexte, contexte, tu nous tiendras toujours. C’est ça la culture à sauver ? C’est ça l’art qu’il faut défendre ? C’est ça l’argumentaire des artistes ? Belles choses bien faites dans une tête bien nulle. « Mais si ça te plait pas, t’as qu’à partir », n’est-ce pas ? « Pas obligé d’aller au théâtre ! » C’est comme « Pas obligé de rester en France ! » Ça sonne bien FN les arguments des adorateurs professionnels. Ben non, Théâtre de ta Ville ou pas je suis chez moi et je t’emmerde. Si t’avais encore 2 grammes de punk dans la tronche, tu chierais sur ton extase, croyant de mes deux. Évidemment que tout est un peu émouvant sur une scène, si on n’est pas trop idiot dans ce qu’on vient y revendiquer. Amateurs, professionnels, culs-de-jatte … on s’en fout. L’important sur une scène, c’est de ne faire que la traverser. Si tu t’implantes comme si t’étais chez toi, c’est foutu. Il peut prendre l’envie de t’expulser comme un sagouin de proprio usurpateur ou de se barrer simplement. Sois une plume légère, une plaisanterie balourde, un censeur pontifiant, mais crois-moi, ne nous explique jamais la raison de ta présence. Ainsi tu t’envoleras toujours. Théâtre, tellement à côté du théâtre et qui s’y pense au centre, tu vides mon cœur et mon esprit. Tu m’emmerdes dans les grandes largeurs de ton plateau. Pourquoi tout ça finalement Pina ? Pour être un jour érigée en un monument du Reich Républicain de la Culture ? Même si c’est pas ta faute, va chier Pina et dors en paix. Game over. Tout est annulé. La partie est à recommencer.

Journal des Parques J-7

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"Nu comme un ver" avec Georges Milton, réalisé par Léon Mathot - 1933

Je vais bientôt savoir si cela a du sens d’aller au bout de ses forces. Mon cerveau est tellement brouillé par la quantité d’éléments qu’il a gérés chaque jour depuis des mois, que je rêve de choses, de personnes et de lieux, sans plus arriver à savoir si je les ai réellement faites, rencontrées ou vus. Je croyais avoir soutenu des rythmes infernaux à plusieurs étapes de la réalisation de La Toison dort, quand il fallait bâtir un épisode par mois en solo ou élaborer la dernière version, créée au Générateur sous une forme collective,  à l'origine des Parques. Aujourd’hui, ces divers moments me semblent le tout-venant de la création ordinaire.

Ce qui est indispensable, ce n’est pas tant que les choses soient faites ; c’est qu’elles soient sorties de votre tête parce qu’elles ont été faites. Dès lors, je n’ai pas trouvé d’autre issue que de les concrétiser. Ne pas les faire par lassitude ou les refuser, aboutit à laisser s’emmagasiner un véritable amas toxique de déchets non traités à l’intérieur de soi et tout particulièrement, entre ses connexions cérébrales. Cela va du plus petit détail, comme trouver tel accessoire au meilleur prix, le commander de façon à le recevoir dans le bon timing, entrer sur ordinateur une facture mise de côté, jusqu’à la fabrication de montage vidéo ou d’images. Le problème n’est pas dans ce qu’il y a à faire, mais dans la quantité incompressible et ininterrompue d’évènements à traiter. À moins de renoncer à des pans entiers de réalisation ou à me laisser aller à me mettre en grandes difficultés en faisant l’autruche, il n’y a pas d’autre alternative que de répondre le plus possible aux exigences de ce que j’ai moi-même créé.

Étrange effort dans le contexte duquel le temps de faire un café est réellement pris sur autre chose. Je ne me demanderai plus pourquoi des gens courent des marathons pour le « plaisir ». Jusqu’à ces textes quotidiens que je ne peux m’empêcher de produire et dont la rédaction est terriblement chronophage. Ce qui est devenu pour moi, vraiment intriguant, c’est de me demander « qu’est-ce qui » gouverne tout cela ? C’est probablement la question de fond qui m’habite et qui pose également celle de la distance. Sprinter en tête de peloton amène à se mettre hors de portée des autres. Quels autres ? Il ne s’agit pas d’une course où je dispute quoi que ce soit à des concurrents. Je suis seul avec moi-même dans cette épreuve et ne retrouverai la présence de l’équipe et des spectateurs, réellement que le jour J. Ce jour là, je n’aurai plus rien à faire, que me laisser porter. Car si je mets sur pied cet objet complexe et bizarre, c’est aussi pour me payer des vacances. Vacances de quoi ? De tout, je crois bien. De ma vie telle qu’elle se déroule. N’y pouvant désespérément rien changer, je mets en place un suicide agréable. Une alternative à la vie qui ne réclame pas matériellement de sacrifice à la mort. Un entre-deux dans un pays factice que je n’aurai plus qu’à visiter parce que, peuplé par mes partenaires et celles et ceux qui viendront, il sera devenu méconnaissable. Comme une lande abandonnée ou sauvage qui tout d’un coup, s’urbanise. C’est ce que, dans ma conception, un spectacle vivant doit être. Un souvenir dont on peut se remémorer tous les détails comme si on l’avait vécu et qui, le jour venu où il s’incarne de façon tangible, n’a plus du tout la silhouette familière qu’on s’était imaginé lui avoir connu. Là aussi, la distance imposée par l’évolution des formes vivantes joue à plein. Je ne me figure donc pas, le jour de notre première, donner enfin corps à une image fantasmée, mais au contraire, rencontrer des années plus tard, un ancien camarade vieilli et changé. Est-ce mon enfance toute entière qui se trouvera ainsi réhabilitée et remodelée par les ans et les visiteurs, passagers de sa mémoire ? Je ne le crois pas et n’en nourris pas l’espoir. À l’opposé de ce que l’on pourrait imaginer, il n’y a rien de nostalgique dans ma démarche. Mon univers d’enfant est pour moi un matériau, rien de plus. C’est mettre ce bagage à l’épreuve de l’actualité qui m’intéresse. « Puis-je encore vivre aujourd’hui avec ce dont je suis fait ? » est une question à mes yeux plus pertinente et qui peut être reprise par n’importe qui, qui avance en âge. L’adaptation au monde qui court met encore en jeu la distance. Peut-on le rattraper, lui qui s’est mis soudainement à avancer à enjambées doubles ou triples de ce qu’on a connu ou eu la sensation de vivre ? Je tente le pari. Je ne veux pas vivre davantage retenu par le passé, par tous les passés quels qu’ils soient, même les plus récents. Il s’agit de tout faire éclater avant de ne plus en avoir la force ; de tout mettre sur le tapis et foncer dans ce tas pour qu’il se désintègre ; pour qu’il vole en éclats de toutes parts en un strike monumental. C’est mon plan. Je n’en ai pas d’autre. Aussi, dans ce but, ai-je embarqué la cargaison maximum, non pour survivre grâce à elle, mais pour tout flanquer par-dessus bord.

« Nu comme un ver » est le titre d’un film de 1933 (encore cette année obsédante qui engendra Hitler, King Kong et ma mère !) réalisé par Léon Mathot, avec en vedette, le comédien et chanteur fantaisiste Georges Milton, au style plus parigot encore que Chevalier et tout aussi connu à son époque. C’est lui l’interprète de la célèbre chanson bien de chez nous, qui contient dans son refrain « faire pisser Mirza, c’est pour mon papa, les dessous troublants c’est pour ma maman … » Plus connu encore est « La fille du bédouin », qui fait toujours, je suppose, les beaux jours des festivités en maison de repos. L’argument du film nous met en présence d’un homme d'affaires, très riche, qui relevant un défi, parie qu'il peut recommencer sa carrière à zéro. Il gravira ainsi à nouveau les échelons de la société et, une fois redevenu riche, rencontrera l’amour. Afin d’accomplir son exploit, je me souviens qu’il demande à être laissé, dépourvu de tout, sans vêtement, ni argent au beau milieu d’un champ. Je dois dire que c’est tout ce dont je me souviens du film, l’ensemble m’ayant paru assez pénible, notamment à cause du jeu outrancier de Milton, dont j’avais trouvé le personnage arrogant et peu sympathique. Le film a dû être diffusé au ciné-club de Claude-Jean Philippe, un vendredi soir. Comme bien souvent en ces occasions, je l’ai regardé en compagnie de mon père, sûrement ému de revoir un des longs métrages sortis durant sa jeunesse. Je me rappelle avoir été également frappé par la ressemblance de l’acteur principal avec Béla Lugosi, dont il avait la coupe de cheveux plaqués en arrière et la même rondeur de visage qui m’a toujours semblé difficile à faire cadrer avec l’image que je me faisais du comte Dracula, rôle qu’a tenu au cinéma le grand acteur hongrois à plusieurs reprises. Peu importe, en l’occurrence, il ne s’agissait pas de décerner le premier prix du concours de l’acteur le plus grimaçant, mais de comprendre ce qui, malgré tout, m’avait quand même tenu en haleine jusqu’au bout de ce film peu enthousiasmant. Je crois bien que l’anecdote scénaristique de départ en était la seule et unique cause. Je ne veux pas dire que j’ai vu un homme nu à cette occasion - la réalisation ne se le serait pas permis dans un film destiné à être aussi populaire et avec une pareille vedette dans sa distribution. Non, je me souviens que les hautes herbes du champ étaient particulièrement bien fournies pour qu’on ne voit que le haut du torse potelé de Milton. Je crois d’ailleurs que le plan est juste assez long pour donner son sens à l’histoire et justifier son titre. C’est uniquement, l’idée d’être ainsi volontairement seul et totalement nu, livré à soi-même et à sa débrouillardise, à quelques kilomètres d’une ville que l’on s’apprête, non à fuir, mais à investir - voire dans ce cas, carrément à conquérir, qui m’a interpellé.

Si j’en croyais ce cinéma patriote, impossible n’était pas français. J’aurais pu m’en contenter, mais le plus important fut que ce script recelait une notion qui fit son chemin dans ma tête depuis : il y avait un plaisir à se lancer des défis et surtout, que la liberté n’était jamais acquise et même, qu’il était bénéfique et vivifiant de temps à autre, de l’annihiler de son chef, pour mieux la reconquérir, quitte à la retrouver identique. Le chemin parcouru en serait sa nouvelle richesse. Ainsi je compris la nécessité de faire voyager ses désirs, parfois aux antipodes d’un relatif confort ; de les contrecarrer même, pour leur donner plus encore de force à exister. Pour les consolider.

Je ne fais pas du tout l’apologie de la frustration, que j’ai en horreur - en témoignent certains de mes posts - en disant cela. Je parle du besoin d’aller voir au-delà de ses désirs pour ne pas se contenter d’en être satisfait. La différence est de taille. Les frustrations entravent l’individu contre son gré, alors que pousser ses aspirations les plus importantes dans leurs retranchements, leur fait en exprimer l’essence. J’ai opté, en guise d’embarcation pour ma vie, pour la scène et la mise en scène. Chaque nouvelle aventure dans ces contrées, renforce mon acuité à y voir plus clair, affûte mes capacités à en détailler les mécanismes physiques et les lois, m’apporte davantage de précision pour en discerner les contours. Distances et angles de vues permettent de visualiser une géographie en volume. Dans mon cas, j’ai délaissé celle, trop terre à terre à mon goût, se contentant de tracer et rendre visible placements et déplacements, furent-ils de sentiments et d’intrigues, au cœur de l’espace et du rythme d’un spectacle. J’ai bien davantage aujourd’hui la sensation de mettre en scène et de proposer une dramaturgie vivante, en décalquant les rouages de mon labyrinthe psychique à la pointe de mon crayon sec, puis en demandant à mes partenaires de repasser aux pastels gras, sous les couleurs variées de leurs interprétations, les volumes que d’instinct, ils en feront sortir. Je tente une transmission osmotique de mon cerveau et de mes humeurs créatives.

À vous qui me lisez, je propose aussi de partir de ce plan multi dimensionné, quoique flou et lointain pour ceux/celles qui ignorent tout de moi, afin néanmoins, de faire sortir les murs de terre, pour que bâtisses et fortins de cow-boys suivent l’inclinaison de vos propres fils à plomb, il faut bien le dire - comme chez tout le monde - rarement d’équerre avec le sol.

Aux Dieux et aux Parques, durant ces quelques jours, d’avoir la bienveillance de les lester le moins possible, au cas où quelques enfances et petites libertés perdues à reconquérir, voudraient se donner le loisir de germer à nouveau, en poussant cette fois, un peu plus haut que les grands blés serrés du champ où elles ont été égarées.

Journal des Parques J-9

David Noir - Cannes 1985

David Noir - Cannes 1985
En version "Homme qui venait d'ailleurs" avec mon amie Rania, la veille de "l'incident" - Cannes 1985

Comme la silhouette d’un rocher dont la forme particulière et familière émerge, m’indiquant que nous entrons dans la zone littorale, le cap symbolique de la dizaine de jours nous séparant du terme du voyage vient d’être passé. Une fin de traversée annoncée, pour commencer l’histoire sur la terre ferme, le temps de débarquer quelques jours, avant qu’elle ne poursuive ses circonvolutions dans ma tête et peut-être dans la mémoire des interprètes et de quelques spectateurs qui auront assisté ou pris part à notre passage. Les choses se bousculent donc, pas tant matériellement malgré les dizaines d’actions à accomplir encore, que dans mon esprit. L’achèvement d’un itinéraire est à la fois une ouverture sur l’inconnu et la compilation des événements passés.

Les Parques d’attraction, qu’est-ce que ça sera ? Une anecdote autant qu’un aboutissement. J’ai fait en sorte de distribuer les cartes pour que chacun/e puisse jouer la partie à la mesure de ce qu’il/elle saura miser. Rien n’aura été répété entre mes partenaires et moi, hormis ces lignes incessamment reconduites de jour en jour, constituant à mes yeux un parcours de mise en scène, une carte géographique des humeurs qui me constituent et que je pousse à favoriser chez les autres. La malléabilité volontaire des corps et des esprits est le passe-droit pour accéder aux commandes. Je l’ai dit, je donne tout à condition qu’on me comprenne. Je n’exerce pas de contrôle sur l’exécution des ordres. Ce n’est pas une affaire de confiance, mais un principe de réalité. La confiance est là au départ, dans l’engagement que je propose. Reste à passer l’épreuve. Il n’y a pas de jury à ce concours. Un miroir brisé, tombé au sol, dont quiconque peut saisir les morceaux suffira à tenir cet emploi. Le pivot de la grande psyché a cédé sous son poids et les rotations trop nombreuses autour de son axe. Mes débris ne sont pas aptes à être recyclés en verroteries. Trop tranchants, trop petits, ils ne sont que ce qu’ils sont. Des reflets d’images fragmentées, qu’il faut incliner savamment à la lumière pour y lire un quelconque dessin. Leur nombre n’est pas un problème. Il y en a suffisamment pour tout le monde et au-delà. Chacun/e verra s’il/elle trouve un emplacement adéquat à la forme de chaque pièce du puzzle, dans les zones où le verre est manquant et dont les limites de l’espace, géométriquement accidentées, pourront l’accueillir, à l’intérieur du cadre de sa propre glace fissurée. La mosaïque qui en résulte in fine est le rôle.

Avec pour seul guide, cette image composite, il s’agira de partir à l’aventure et tenter de dégager momentanément de son rouet, le fil de son existence au profit des scènes qui passent à sa portée. C’est ce que le langage courant nomme « se prêter au jeu ». Que chacun/e se rassure, comme il est dit, ce n’est qu’un prêt. Vos costumes d’hommes et de femmes, intacts, les poches non fouillées, vous attendront sagement au vestiaire. La vie déguisée, pour exigeante qu’elle soit, ne réclame pas le sacrifice de vos peaux. Elle n’impose que la candeur du regard. J’ai eu l’occasion d’en aborder le sujet et le répète, la candeur, suivant ma vision, ne fraye pas avec la naïveté. Elle est disposition de l’esprit reformant le canal originel de la perception, là où la seconde n’est que bêtise satisfaite attendant d’être éclairée de la lumière de l’intelligence. Nous regorgeons malgré nous bien assez de sa matière stockée en surface comme de la mauvaise graisse, pour ne pas s’arrêter à sa texture commune et aller plutôt puiser dans les limbes. Une fois ces quelques efforts accomplis, il n’y a plus qu’à laisser se mouvoir l’animal hybride, suturé par l’âme de Mary Shelley et chevaucher sur ses épaules, du haut de ce qu’il faut conserver de conscience pour que l’histoire advienne. C’est ainsi que je crée et écris ; c’est ainsi que je vous propose de vous joindre à cette visite de quelques heures en territoire épique, en habitant le corps de votre propre centaure.

J’ai obtenu de haute lutte mon dernier déguisement d’enfant à l’âge de onze ans. Acheté à la hâte le jour de mon anniversaire, ce fut une panoplie de Davy Crockett. Je me souviens du contexte et de l’objet comme si c’était hier. La grande boîte de carton, ouverte en façade, mettait en vitrine son contenu à travers un film plastique transparent, comme il en allait naturellement pour les jouets de ce type alors. Il devait être sept heures moins dix, ce 17 février 74 et le magasin était sur le point de fermer ses portes. Ce facteur s’ajoutait à l’ambiance difficile de ce début de soirée et renforçait la pression par le compte à rebours des dernières minutes qui s’égrenaient. J’étais en proie aux larmes et à l’hystérie depuis quelques heures déjà. D’un ton grave et anormalement solennel, mes parents embarrassés, étaient venus m’annoncer en fin d’après-midi, qu’étant désormais « grand », je devrai, à dater de cette année, renoncer à choisir un déguisement comme cadeau et mettre fin à une coutume devenue rituelle, pour opter pour un jouet de mon choix d’une nature plus éducative. L’audition du verdict déclancha sans délai, une crise mémorable, en tous les cas pour moi qui en fut le sujet. À force de souci pédagogique, mes parents, qui auraient sans doute mieux fait passer l’affaire en essayant de me présenter les choses comme une extension de mon univers ludique, avaient mis malencontreusement les pieds dans le plat en parlant d’éducation. M’apercevant de la manœuvre grossière, j’étais entré en rage autant qu’en un déferlement de suppliques comme si ma vie en dépendait. Je ne me trompais pas d’ailleurs. Il fallait défendre mes acquis mordicus. Qu’est ce que cette horreur de préoccupation éducative venait foutre dans le plaisir privé de mon anniversaire ? De quoi se mêlaient-ils, eux, supposés me protéger, en jetant un pavé aussi lourd dans la mare de mon enfance, qui trouverait bien elle-même le jour, la saison la plus adéquate, pour déborder en une rivière vers l’âge adulte ? J’étais sidéré, estomaqué, en colère plus que je ne pourrais le dire et par-dessus tout, souffrais atrocement comme si on m’avait annoncé ex abrupto mon entrée dans un orphelinat. Je tins bon ; hurlant, roulant par terre en me cognant contre les pieds du lit de ma chambre où on était venu m’annoncer la nouvelle. Bérénice apprenant de la bouche de Titus qu’il était résolu à se séparer d’elle au nom de la raison d’état n’aurait pas donné meilleur spectacle. « Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner » semblait me dire mon père. Sur qui, sur quoi, pourquoi faire ? Je ne comprenais rien à ces raisonnements qui me clamaient de quitter l’asile de mon enfance et ne voulais rien en entendre. Las et sans plus de cartouche, mes parents abandonnèrent la partie. Je m’étais bien battu. Mais l’heure tournait et nous n’avions que le temps de monter en voiture et filer jusqu’en ville avant qu’il ne soit trop tard. Trop éprouvé, je n’allais pas jusqu’à crier « Plus vite, chauffeur, plus vite ! » à mon père, comme lors du dénouement dramatique d’une romance, où la fraction d’une seconde perdue peut définitivement faire échapper la chance de saisir le bonheur, mais je serrais les dents à chaque virage, ne comprenant pas pourquoi la route n’avait pas été tracée plus droite. Enfin, nous arrivâmes. Les lumières étaient encore allumées à l’intérieur de la boutique et les portes de cette caverne d’Ali Baba s’ouvrirent à nous sans besoin d’un sésame. J’étais sauvé pour cette fois, mais doutais fort de parvenir à gagner l’affrontement prévisible de l’année suivante. En effet, je sus que je contemplais là, tout baigné de lumière, l’ultime costume de matador que j’enfilerai pour faire face aux chimères de mon imagination, jusqu’à leur mise à mort, cent fois renouvelée.

Le temps nous pressant, un rapide coup d’œil me fit choisir d’emblée les vêtements du courageux trappeur. J’avais découvert justement la bataille de Fort Alamo quelques jours auparavant, à travers le film de John Wayne à la télévision. Est-ce là que je rencontrai, incarné par Richard Widmark, pour la première fois, Bowie, sous les traits du colonel célèbre pour l’usage de son couteau et qui inspira son nom au chanteur ? Je n’en ai pas souvenir, mais c’est assurément le cas, puisqu’il est un héros notoire du film et du siège de ce fort qu’il défendit et où il laissa sa vie, comme tous les texans pris au piège de ces murailles, ce jour de mars 1836, face aux mexicains. Ce dont je me souviens en revanche, c’est que le film m’avait fait forte impression, mélange de terreur des combats et d’admiration pour les guerriers. Plus trivialement, je me disais que cette magnifique tenue en faux daim, avec toque de fourrure et armement complet, dont une réplique du fameux Bowie knife, m’irait parfaitement. Le nom du personnage qu’elle illustrait sonnait à mi-chemin entre un futur David pas encore adopté et la nourriture croquante d’un boxer, poussé hors de ma vie par les bons soins de ma mère et dont le deuil ne faisait que commencer. Il me convint également. Plus qu’un chèque à signer pour mon père, semblant finalement plus heureux de me faire plaisir que de sortir vainqueur de son rôle de précepteur, et l’affaire était dans la boîte.

Je passe sur le contentement retrouvé, les remerciements et les essayages, seul à seul avec moi-même et la silhouette de celui dont la chanson de la série télé éponyme résonnait à mes oreilles et dont je reprenais gaillardement les strophes et le refrain :

« Y'avait un homme qui s'appelait Davy, il était né dans le Tennessee. Si courageux que quand il était petit, il tua un ours du premier coup de fusil. Davy, Davy Crockett, l'homme qui n'a jamais peur. »

Magie des déguisement, il suffisait d’en passer un ; aussi longtemps que l’on croyait au rôle, on héritait des qualités du personnage qu’il était censé vêtir d’ordinaire. Et dire qu’on avait voulu me priver de pareilles défenses ? Quelque chose me disait que tôt ou tard, il faudrait à nouveau user des avantages protecteurs de vivre dans la peau d’un autre. Pour l’heure, je ne quittais plus, même pour dîner, la toque en fourrure magnifiquement reproduite, ornée de sa queue de raton laveur.

Ceux/celles qui ont fait le choix officiel d’abandonner les oripeaux de l’enfance avalent difficilement qu’on veuille, en grandissant, en conserver les atouts. La panique et même la colère parfois, les saisissent soudainement devant l’obstination à ne pas céder face aux arguments de la responsabilité sociale. La crise a changé de camp. Les vieux enfants savent garder la tête froide devant les déchaînements grotesques des adultes belliqueux. Il en est chez qui le réflexe de rage incontrôlée devient coup de poing donné sans avertissement préalable. J’ai rencontré l’un d’eux, un jour de mai 1985, sur la Croisette, à midi « tapante », pendant le festival de Cannes. Ils étaient en fait trois arrivant en sens inverse. Mais c’est celui dont le poing fermé me frappa au visage dont je me rappelle encore les traits et l’allure. Grand et dégingandé, portant bombers et casquette à l’arrière au sommet de son crâne de skinhead. Son regard charbonneux accrocha le mien, une dizaine de mètre en avant. Je pus lire la haine se forger dans sa pupille à cette grande distance et dès lors, un fil tendu, incassable, nous relia. Comme entraînés chacun par le mouvement d’un moulinet de canne à pêche qui nous aurait hameçonnés, nous nous attirions l’un l’autre, aimantés par l’intermédiaire de ce lien invisible, solide comme du nylon. Je vis le bras fléchir en arrière pour préparer sa détente et le coup partit avec la fulgurance amplifiée d’un ralenti de cinéma, traçant sa trajectoire au cœur de la ville qui en était le temple. Aucun souvenir de l’impact. Je partis en arrière, projeté sur le sol, devant les festivaliers en train de déjeuner en terrasse. Changement de décor. La conscience vague de la suite de la séquence ne me revient qu’à partir du moment où je me retrouve à quatre pattes sur le terre-plein séparant les deux voies du boulevard. J’ai vu arriver sur moi les deux comparses de l’échalas. Et puis plus rien. Aucun souvenir précis jusqu’à celui de me retrouver déprimé et choqué dans la salle de cinéma où nous avions initialement l’intention de nous rendre, mon amie et moi. Je crois que nous avons vu « Les enfants », un très beau film, hors compétition, de Marguerite Duras, mais ne suis pas certain que ce soit ce jour là. Ce que je sais, c’est que mon amie, Rania, avait tenu tête aux trois abrutis qui m’avaient agressé. Elle en avait récolté une claque, mais n’avait pas pour autant ravalé ses insultes à leur intention. C’est sans doute à elle que je dois que la situation n’ait pas empiré davantage. Je lui en suis, à ce jour, toujours reconnaissant. Pas seulement qu’elle m’ait épargné un massacre, mais qu’elle ait eu le geste spontané de s’interposer, comme en réaction naturelle à l’injustice de la situation. Est-ce son origine libanaise et l’histoire de son pays qui favorise en elle ce courage ? Je me suis posé la question, mais outre un certain rapport concret à la notion de combat, vécu de l’intérieur, c’était de toutes façons, son tempérament propre et ses qualités d’audace qui l’avait fait agir si lucidement. J’avais là un bel exemple de bravoure à saisir qui m’avait fait défaut dans mon éducation, trop préoccupée de vouloir m’inciter à un développement rationnel en me faisant abandonner ce qui me faisait rêver, plutôt que de m’éveiller aux réalités du monde en me présentant en plus et non à la place, les outils propre à assurer ma défense.

L’abruti et ses acolytes m’avaient attaqué sur une impulsion, ulcérés par mon aspect. Précautionneusement maquillé, les cheveux teints, aussi élégamment vêtu que je pouvais l’être, comme c’était mon habitude à l’époque, ma dégaine et ma mine ne leur étaient pas revenues. Outre le coup porté, une interjection de la bouche de l’agresseur apparemment effaré : « C’est quoi ça ?! », m’avait informé sur le problème d’identification que je lui posais. « Qu’est-ce » que j’étais donc et quelle réponse lui et son imaginaire limité pouvait-il y apporter ? La seule dont il fut capable fut de laisser s’exprimer sa pulsion violente. Sans doute avait-il été privé plus tôt que moi encore, de pouvoir chercher qui il était à coup d’essayages intempestifs. J’ai cru longtemps, tout comme lui peut-être, que c’était les signes apparents d’une sexualité ambivalente auxquels il s’était senti obligé de réagir comme à une provocation à son intention ou pire encore, comme à un reflet désastreux de sa propre image. C’est en effet l’analyse la plus facile à fournir et tout le monde - en fait personne, car, hormis Rania qui l’avait vécu, personne dans le petit groupe de cinéphiles en vadrouille que nous étions, ne sembla comprendre la gravité de ce qui nous était arrivé - personne donc, ne chercha à se satisfaire d’une autre explication que celle d’une homo-bi-phobie malheureusement répandue. L’affaire était ainsi close. Je m’en laissais convaincre et dû m’en satisfaire, bon gré mal gré, les années qui suivirent durant lesquelles je vécu avec.

Aujourd’hui, je sais que derrière le prétexte homophobe, tout comme celui de la violence faite aux femmes ou de tout autre racisme primaire comme ils le sont tous, se cache la haine de l’enfance persistante. Elle contient la détestation viscérale de tout ce qui peut être considéré de façon superficielle comme non phallique et de ce fait, voué à la soumission à la puissance des démonstrations de force. Ce sentiment est en fait grandement partagé, y compris chez les dragueurs les plus inoffensifs et les gens de pouvoir de la plus microscopique administration. Le présumé « soumis » est à sa place quand il peut être dominé sans contrepartie, quand il/elle obéit aux injonctions sans faire valoir son refus de se conformer au valeurs dominante du moment. Plus loin encore que l’homophobie, la misogynie, la pédophilie, l’abus et la violence commis sur les handicapés - y rajouterais-je le rejet qu’inspire une certaine catégorie d’artistes qui contient toutes les caractéristiques honnies à travers les exemples précédents ? - dont l’actualité ne cesse de retentir, il y a dans le noyau primitif de toute haine fondamentale, la volonté d’éradiquer ou de mettre hors d’état d’expression spontanée l’enfant qui n’a que trop duré, en soi et chez les autres. Dès l’adolescence, les enfants eux-mêmes, en pleine mutation, se trouvent pris dans ce syndrome qui oblige à se définir d’un côté ou l’autre de la barricade. Personne n’y échappe et on trouve des représentants de tous les types évoqués, de part et d’autre de cette frontière imaginaire. Déferlent alors dans les esprits troublés, la ribambelle des archétypes de ce qu’on doit être pour ne plus être assimilé à cette « race » d’inférieurs à laquelle appartiennent celles et ceux qui ne font pas le choix du seul déguisement sinistre auquel ils refusent un cintre dans leur garde-robe.

Curieux détail au regard de la violence du coup, je n’eu jamais aucune trace physique de mon agression. J’emploi un adjectif possessif, car c’est effectivement à moi que revient le privilège d’en avoir été la cible. Je le dis sans humour, mais non sans regret de savoir si la suite de ma vie eut été autre si le destin m’avait évité cette sale confrontation. Toujours est-il et je le dis à mes agresseurs, si par un extraordinaire hasard, fruit de l’évolution et de l’apprentissage de la lecture, l’un d’eux se reconnaissait dans cette description, mon maquillage, bien qu’ayant disparu au quotidien, a tenu le coup en tant que bouclier protecteur de mon être. Si mon identité a changé, ce n’est pas sous le coup porté, mais par l’observation du statut primitif de la réalité des hommes. Rien n’est autorisé en dehors des tracés délimités au sol ou dans l’espace et bon nombre se tiennent les coudes pour qu’il en soit ainsi. On ne peut vivre libre et sans protection sur tous les fronts tant qu’on dispose de trop peu de pièces d’artillerie prêtes à faire feu du haut des murs de son fortin. L’important est de concentrer ses forces en un endroit délimité précis pour gagner quelques libertés décisives, propres à délivrer plus tard, chemin faisant, les atouts qui font de plus vastes conquêtes. D’ici là, tout travail méritant salaire, mais étant limitativement pourvu en sonnants et trébuchants, j’invite chacun/e, en bon barbare des origines, à se payer sur la bête, le temps d’un détour aventureux au pays des imageries fantaisistes.

Journal des Parques J-38

A mort le libre arbitre_David Noir

A mort le libre arbitre_David Noir
A mort le libre arbitre - Any Tingay, Valérie Brancq
Les Parques d'attraction - Photos Karine Lhémon

Les gens qui connaissent mon travail pensent parfois qu’il porte spécifiquement sur le corps. En fait, je ne crois pas m’intéresser plus au corps qu’aux animaux ou à la nature dans son ensemble, c'est-à-dire de façon profane et relativement lointaine. Non que je ne le souhaiterais pas, mais il me faudrait disposer en stock de quelques vies supplémentaires pour m’y consacrer pleinement.

L’intérêt qu’on porte à quelque chose ; ce qui en fait « notre sujet », me semble toujours plutôt ancré en soi viscéralement que fruit d’une décision simplement intellectuelle ou émotionnelle qui serait guidée par le libre arbitre. Ce fameux « libre arbitre » dont certain/es croient que nous sommes doté/es et sur la charmante fantaisie du nom duquel, je suis bien décidé à faire un microfilm un de ces jours. N’imagine-t-on pas cet arbitre libre voletant, heureux, au-dessus du gazon ?

Hélas, je ne suis pas danseur et non, ce n’est pas à ce titre que je suis capable de me pencher sur le corps de l’homme au sens large. Je le détaille uniquement du fait qu’il est « notre nature » et que par conséquent, à travers lui, mais surtout à travers le regard que nous lui portons, s’exprime la considération que nous avons de nous mêmes et d’autrui.

Eh bien, si vous l’ignoriez, j’ai le regret, suite à cette étude quasi pharmaceutique d’une vingtaine d’années sur un panel de personnes rencontrées au cours de ma vie professionnelle et affective, de vous annoncer les tristes résultats de mon enquête:

Ces représentants, chacun dans leur catégories, d’une majorité d’individus, tous sexes confondus, s’avèrent être constitués dans leur être profond, d’une part désespérément et irréductiblement conventionnelle.

S’il ne m’avait fait parfois rire et heureusement, dans certains cas, partager ce rire, il n’y aurait qu’à pleurer ou à défaut, se flinguer de cet état de fait.

Le pire est que, souvent, c’est avec la meilleure foi du monde qu’ils l’entretiennent et ne s’en aperçoivent même pas. Ou bien, si ils/elles s’en rendent comptent, considèrent qu’après tout, on peut très facilement vivre avec et donc, pourquoi, à ce compte faudrait-il se fendre d’une réflexion et d’efforts inutiles ? Le désespérant pour moi, se loge tout particulièrement au cœur de cette dernière remarque, puisque je ne peux que leur donner raison : tout prouve qu’il est formidablement plus aisé et confortable de conduire sa vie via les cheminements de comportements et avis pétris de conventions culturelles, sexuelles, sociales et sociétales.

Que dire d’autre ? Ami/es, famille, intellectuel/les, artistes, corps de métiers versés dans le social, éducateurs … c’est là où on s’attendrait à trouver le plus d’ouverture qu’on repère le plus grand écart entre discours général sur la liberté et points de vue spécifiques sur les comportements admis ou considérés comme admissibles. Et là, la pornographie ou ce qu’on veut bien y mettre, est évidemment au centre du débat :

« Je ne vais quand même pas aller m’exhiber en me branlant sur Internet » me dit l’un. Ah bon ? Pourquoi ? Qu’y-a-t-il de contenu dans ce « quand même » ? De quelle limite à ne « quand même » pas dépasser parle-t-il ? Vis à vis de quelle attitude plus normale ?

« Je vivrais mal que mon image soit associée à telle scène s’activant dans mes parages » me disent en substance quelques autres. Bon. Parle-t-on ici du « bruit et de l’odeur » de la pornographie comme on en parlait il y a peu encore à propos des familles d’africains partageant le même pallier que des français de souche ?

De quelle espèce sont donc issus les gens qui s’exhibent ? À quel titre méritent-ils cet ostracisme racial qui rapproche une partie des acteurs culturels souvent éclairés, publics y compris, des représentants les plus usés de la stupide droite catho bien pensante. Je n’irai pas plus loin dans la citation d’exemples, dont une part a déjà servi de développement à un article précédent auquel je vous renvoie ici.

Entendons-nous bien. Lecteurs, lectrices, faites-moi la grâce de ne pas ridiculiser mes propos à peu de frais. Je ne dis nulle part que la liberté d’être passe par le fait d’exhiber sa sexualité sur le Web ou ailleurs. Je dis que juger avec crispation ce qui constitue une fascinante pornographie moderne réclame un peu plus d’humilité que ça, vis-à-vis des hommes et des femmes qui trouvent plaisir à le faire et en gratifie généreusement l’internaute que je suis. Elles et eux sont aussi, les nouveaux « acteurs » de la toile. Et j’emploie le mot à dessein car il a pour moi une portée profonde dans le changement qu’Internet est en train d’apporter aux arts de la représentation et notamment à la captation des prestations vivantes. Aux acteurs, actrices, artistes amateurs comme professionnels, intellectuels en tous genre et autres … bref, à toutes celles et ceux, qui, d’où qu’ils et elles viennent, prétendent s’intéresser à la création, de se pencher à nouveau sur cette éternelle question des limites propre à l’art, sous peine de rester bêtement à l’écart d’une évolution d’une portée potentiellement immense, socialement et artistiquement. Ils et elles ne seront ni les premiers, ni les derniers a manquer le coche d’un pas en avant qui les aurait fait eux/elles-mêmes progresser. Encore faut-il avoir la modestie de regarder le monde en train de se faire, sans penser qu’on l’a cerné et compris. Je l’ai malheureusement constaté avec des gens dont je fus très proche comme mon père, devenir con peut être un confort de l’esprit auquel il est difficile de résister lorsqu’on se sent menacé par l’évolution des mœurs et des mentalités. Il m’a également prouvé, peu de temps avant de mourir, que l’imminence d’une fin, quelle qu’elle soit, pouvait déclencher un éveil de l’esprit créatif et provoquer le retournement de l’âme, soudainement à nouveau colorée de vie et habitée par l’émerveillement retrouvé du nourrisson face à la découverte de ce qu’il ignore et ne comprend pas.

Pour encadrer sa peur, on perd un temps précieux à se forger des avis et des jugements en kit, censés déterminer son tempérament et sa personnalité face au réel. Caractère proprement grotesque de l’homme que de s‘enfler de ces racontars autour de la prétentieuse notion de "sa" personnalité. De mes observations, je tire surtout que la soi-disant personnalité des individus n’est que la façade d’un décor instable qui s’affaisse immanquablement au moindre doute insistant, et c’est parfois tant mieux ; qui s’étoffe du pelage vaniteux de la certitude quand il est brossé dans le sens du poil et c’est en général affligeant et médiocre.

Pour ma part, je ne m’extirpe pas présomptueusement du lot, mais si je crée et réalise des projets, c’est à seule fin de me désengager chaque fois un peu plus, de l’aliénation ordinaire à ma propre bêtise. Quiconque a profité de son appartenance à sa propre espèce pour en faire l’étude, a pu constater que l’être humain, contrairement au vocable qui lui est fréquemment attaché en associant son imbécillité supposée à l’image du sexe de la femme, n’est pas « con » à l’état de nature, mais en revanche, fréquemment pervers, malheureux, lâche et vantard. Ce sont ces attributs ordinaires, grandement nés de la peur légitime qu’inspire l’existence et de nos difficultueux moyens d’y donner des réponses, qui fabriquent et constituent la bêtise humaine et la violence qui en découle. Une des meilleures blagues entendues lors du débat sur le mariage pour tous, fut pour moi, celle impliquée dans l’argumentation de certain/es opposants qui pensaient faire fort en disant : « et après, ce sera la polygamie qui sera revendiquée et réclamée comme un droit ! »  Mais bien sûr, mes chéri/es ! Comment ne pas dire qu’ils et elles ont raison d'avoir peur. Et pourquoi pas ? Et au nom de quoi refuserait-on d’officialiser polygamie et polyandrie quand l’humanité vit sa réalité conjugale, sentimentale et sexuelle depuis toujours à travers l’adultère, preuve simple et fréquente du caractère infondé de la seule validité du couple. On me répondrait « la famille, les enfants, bla bla... » bref, les mêmes sornettes qui viennent d’être servies sur des débats de sociétés qui franchement m’indiffèrent, tant je les trouve assimilables à des résistances inutiles refaisant surface du fin fond des pires obscurantismes. Les individus, parfois contre eux-mêmes, aspirent à être libres, voilà tout. Seulement, sous cette pente instinctive, il y a toujours un petit flic intérieur qui a la trouille au ventre et creuse son petit tunnel étayé de bonnes barricades, persuadé ainsi qu’il sauve le monde en empêchant le talus supportant la pente, pourtant faite de terre bien ferme, de s’écrouler sur lui-même. C’est pourtant lui, le petit flic, mineur bien intentionné, qui creusant ses galeries au cœur de nos consciences, fragilise et menace gravement l’édifice à la source du potentiel créatif humain, de s’affaisser comme une merde chutant platement au sol, tout alourdi qu'il est d‘idées toutes faites, de racismes imbéciles et de conneries frileuses. Ainsi nous n’entendîmes personne trop la ramener parmi les défenseurs du projet, sur le sujet de la poly-union. Mieux valait ne pas trop mécontenter l’intolérance du camp d’en face ; la fameuse « huile sur le feu … » aurait nui au passage, déjà douloureux, de cet accouchement aux forceps. Ça me fait penser à la non moins fameuse phrase de l’ex PDG de TF1, Patrick Le Lay,  sur le "temps de cerveau disponible" du téléspectateur vendu aux publicitaires par la chaîne; phrase jugée odieuse et cynique, je ne sais pourquoi par certains, alors qu'elle ne faisait qu’exprimer une vérité du système ; pour une fois qu’un de ses importants représentants s'y employait!  C’est là encore la vanité des gens qui était touchée et rien de plus. Que croyaient-ils donc les pauvres ? On leur apprenait qu’on les manipulait et ils/ elles criaient au scandale. Mais quel scandale, à propos de quelle nouvelle information ? Celui de se reconnaître eux-mêmes dans cette image, comme étant des moutons, sachant pertinemment qu’ils le sont, mais ne supportant pas de se le dire, au nom d’une dignité sacrément bien cachée jusque là. Je ne crois pas que cette noble indignation ait empêchée les mêmes par la suite, de boire du coca en regardant la télé. Eh oui, la misère humaine est surtout le fruit de son peu de scrupule et d’exigence de quelque côté de la barricade qu’on se trouve. Alors, par pitié, descendons de ces trop hauts chevaux pour nos courtaudes petites jambes. « S’indigner ! », quoi de mieux ? Absolument, mais non sans avoir d’abord inspecté la machine par un bon examen de conscience.

« Depuis quel poste d’observation s’indigne-t-on ? », me semble la question préalable indispensable pour ne pas se contenter d’être une fois de plus, un/e simple suiveur/euse ballotté/e par les vents ambiants.

Pour y parvenir, apprendre à regarder avant de ressentir est sans doute la première des choses à faire.

...

Attentats au pire si tu ne reviens pas vers Toi.

Police - racaille, intellos - démagos : même topo, Lino!

Moi, individualiste force né,

Je laisse vaguer mon air triste

En attendant la reprise du tourment sous le préau,

Où sont gravés,

Liber …– Égal … – Frater …

Mais je crois bien que l’enseigne

ment.

Oh, on s’offusque sur des mots, on fait de la littérature !

Alors on est dans la culture ?!

Le marchand de sable, Pimprenelle, Nicolas,

Et son petit frère

Il faut les passer au karcher,

Mais au passage, n’hésite pas à te faire

Un puissant lavement avec les eaux de ruissellement,

Éliminer les salissures

Et hydrater le fondement de ton esprit démocrasseux ;

Si tu veux, sans créer de fissures,

Parvenir à pousser un peu.

Sainte Médiocrité qui nous réunit en ton sein,

Pour notre bien le plus commun

Dans ton ghetto de la République,

Bénis notre île et l’almanach Vermot,

Où dégoulinent de tes collines,

Sirops poisseux de notre info

Sur notre Sunday crème vanille,

Les maux douloureux de nos cliques humaines,

Prenez et dégustez et partagez ma peine !

Ceci est ma connerie saupoudrée de mille éclats pralines !

Tant pis pour nous, la guillotine

Ne sera pas pour ce cou là

Au rendez-vous des p’tites familles.

MAN HEINEKEN PISSE - Les Parques d’attraction – David Noir 2013 - La foire aux consciences

Journal des Parques J-47

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon

David Noir en érection, masturbé par Valérie Brancq - La Toison dort - Photo Karine Lhémon
David Noir et Valérie Brancq - Photo Karine Lhémon

Heureusement, depuis la fin de la première décennie de ce nouveau siècle, nous sortons peu à peu de la honte du pénis dans laquelle j’ai été - et beaucoup de ma génération, éduqué.

Véritable déni de soi-même obligatoire, transmis et entretenu, y compris par les porteurs de ce sexe eux-mêmes, au profit d’un encensement pervers - car en réalité dominateur et machiste, de celui de la femme.

Je suis heureux d’avoir pu être ainsi en érection, à la vue de toutes et tous, dans mon propre spectacle et me sentir libre en scène lors de cette Toison dort donnée l’an passé au Générateur.

Je remercie Karine Lhémon, photographe de toutes mes créations depuis 15 ans, d’avoir pris cette photo, d’avoir été vigilante, passionnée et là au bon moment comme toujours. Merci à Valérie Brancq, d'avoir tenu son emploi de comédienne et de m'avoir laissé bander sous sa main et à ses côtés .

Cette image est symbole du calme, du bien être et de l’émotion qu’il y a pour moi à être un garçon à ma façon.

Ayant par ailleurs cumulé une quarantaine de pages à ce propos, je développerai quand j’aurais plus de temps, tout ce qui me tient à cœur au sujet du Masculin et tout ce qui me révolte également. Masculin, dont j’ai hâte et crois qu’il est plus que temps qu’il prenne sa bonne place enfin : non oppressive mais pleinement épanouie ; se souciant du Féminin sans pour autant lui faire le sacrifice d’une culpabilité post-coloniale déplacée. Cela ne servirait aucun de ces deux pôles de l’humanité qui doivent chercher à converger vers un même respect et une attirance mutuelle, sans plus se mentir, à eux-mêmes, ni l’un à l’autre.
En ce sens, le pseudo mystère du « style érotique » ne fait qu’entretenir ce négationnisme conservateur, prétextant la soi-disant supériorité esthétique d’une excitation « élégante » qui viendrait s’opposer à la peinture crue et pourtant réaliste, de la pornographie.
Tout ce discours relie la droite mentale (j’entends par là le sentiment de droite qui réside en nous et que l’on trouve chez l’individu par delà ses opinions politiques) à la trouille de nous reconnaître dans notre animalité visible. Effectivement, moi le premier, je n’ai pas été élevé ni accoutumé à cette image de mon identité profonde. La regarder en face, la filmer, l’exhiber me demande un effort qui est pourtant autant de liberté conquise sur la perversion bourgeoise de ma formation. Là également, si l’on veut me suivre, il est important de comprendre que je parle d’une bourgeoise psychique ou mentale, dont la soif de valeurs hiérarchiques, sollicitées afin de lutter contre l’idée même d’essence primitive de l’homme, se retrouve à tous les barreaux de l’échelle sociale et pas seulement chez les bourgeois.

Lutter contre cette prétention à être plus « chic » à nos yeux que la nature ne nous a fait, est pour moi, d’intérêt public. Vanité, hypocrisie et infantilisme sont directement issus de ce refus de constater ce qu’un caméscope bien placé nous renvoie au visage. C’est une bonne solution pour qui se targue de vouloir tolérer (ne parlons pas d’accepter) l’autre et soi-même dans sa naturelle banalité, que d’accepter réellement de voir à quoi il/elle ressemble dans l’excitation, dans la jouissance, dans le fantasme. Je ne fais personnellement pas confiance à quelqu’un ayant de hautes responsabilités politiques ou culturelles et qui se révèle incapable de parler sobrement de ses masturbations ou des détails de son sexe. C’est vous dire ! J’insiste sur le « sobrement » qui recouvre toute la portée de la nécessaire simplicité pour que le sujet dépasse un peu son cap. La minauderie coquine ou érotique forcée ne vaut pas mieux que le coinçage le plus probant. Être vrai, se poser quelques bonnes questions, créer et le reste du temps, fermer sa gueule, me paraissent de bonnes options pour contribuer à rendre ce monde un peu plus vivable.

Vœux pour la puissance d’être

Voeux 2013_David Noir

Voeux 2013_David NoirLe rêve n’est-il que la virtualité de la vie, en ce sens qu’il semble en avoir les qualité de réalité sans en posséder les vertus d’impacts concrets ? Le réel, au sens de l’acte, lui est-il forcement supérieur en terme d’efficience ? Serions-nous véritablement chaque jour un peu plus détenteur de cette « second life » qui réside depuis toujours largement dans nos cerveaux mais n’est encore qu’embryonnaire en tant que « produit » effectif dans le creux de nos mains ? Et quels ponts relient ce rêve et sa virtualité au désir d’exister dont nous sommes le siège ? Encore faut-il distinguer, et c’est là tout le point, entre désir actif et désir passif au sens où Spinoza, qu’il ne me reste plus qu’à découvrir, semble l’avoir défini.

http://www.philolog.fr/le-desir-comme-puissance-detre-spinoza/

Vastes questions ontologiques pour bien débuter l’année ou simples interrogations d’une adolescence encore en recherche après un demi siècle d’existence ?

À moins, de l’avis des plus méchants matérialistes, qu’il s’agisse plutôt d’une recherche éternellement adolescente ?

Sans doute, pourtant, il ne me reste guère d’autres matériaux de fond à l’issue actuelle de mon parcours. Et c’est tant mieux pour moi, car il m’a fallu détricoter et dénouer quantité de filins embrouillés qui constituaient ma geôle et mon bagage et n’étaient pas miens pour autant.

Fruit contrarié, tavelé par une éducation irrespectueuse de ma nature, bonzaï contrefait sous le joug d’une pensée terroriste affectueusement terrorisante, je n’aurais pas assez de ma vie pour redresser mes branches vers leur orientation naturelle qui d’ailleurs, sans doute n’existe plus.

Que me souhaiter alors en cette aube d’année 2013, puisque m’estimant, bon an, mal an, m’être libéré de mes entraves les plus conséquentes, j’entends dire adieu à la prison d’une enveloppe obsolète et saluer mon débarquement sur terre ? Atterrissage devrais-je dire, car c’est plus en orbite autour de moi-même, que sur une mer infinie, que j’ai été séquestré et modifié par cette éducation intempestive ou pour le moins, inappropriée. Il en restera bien entendu toujours des scories visibles, j’en suis conscient, mais peu importe, elles ne constituent que l’écume des choses.

Pas de triomphalisme pour autant ; si 2013 est pour moi, l’année de la libération, elle est surtout l’achèvement d’un long processus, dont les premières bribes d’éveil à la conscience se révélèrent il y a 20 ans avec la réalisation d’un film vidéo intitulé « Les Animaux décousus ». Cette aventure solitaire de plus de deux ans de tournage et de montage fut celle par laquelle je m’octroyais pour la première fois l’occasion d’appréhender mon corps. Cette permission arrachée à la censure qui maintenait mon psychisme sous bonne garde, fut, à ce jour, le cadeau le plus généreux que je me fis. Je rapportai de ce premier périple un trophée que je porte aujourd’hui encore, non pas autour du cou mais bien comme un porte bonheur, mon pénis, preuve vivante de mon existence physique dans le monde tangible. Si je n’avais qu’un pouvoir limité sur les événements, j’avais néanmoins celui de bander et il m’apparaissait alors que ce simple « geste » recelait pour un garçon, bien plus qu’une fonction sexuelle ou reproductrice. C’était une expression simple et oubliée de la joie d’être vivant, bien plus qu’une symbolique guerrière à laquelle il était trop systématique de l’associer. Je parle ici du pénis, de cet organe réel avec lequel nous vivons nous, garçons, au quotidien, tout comme les filles avec leur vulve et ses multiples états ;  et non du phallus.

Trop ignorant en philosophie pour m’aventurer plus avant, je stopperais ce post à ce constat si simple que je fis alors, qu’être vivant était être désirant, mais non sans en avoir tiré quelque substance pour mes vœux de nouvelle année. Car si je ne compte pas me priver de m’en faire aussi le bénéficiaire, c’est à vous, lecteurs/trices de passage, ami/es, sympathisant/es, spectateurs/trices, partenaires de toutes espèces et coreligionnaires humain/es que je dédie cet exposé et petit partage de mes états.

Je nous souhaite donc un bonheur sage, une liberté agissante, un désir de vivre et d’Être puissamment compris. Parce que la vie n’est quand même pas une anecdote pour laisser passer inconsidérément chaque instant à la moulinette de sa propre négligence. Parce que ce serait dommage de mourir sans avoir testé les limites de son moteur. Parce que vivre ne se limite pas à regarder se dérouler ses aspirations en rêve en se laissant imposer celles d’autrui dans le réel. Parce que les structures de son imaginaire propre gagnent à être bien analysées pour donner corps à un désir clair et que rien n’est plus bénéfique pour l’être que de concrétiser les aspirations d’un désir bien compris.

Il nous faut donc souhaiter agir et en premier lieu sur nous-mêmes et nos a priori, car toutes les vies sont envisageables et nous avons le pouvoir de les faire exister au moins en représentation à nos yeux, même si aucun de nous ne pourra jamais les vivre toutes. Et c’est bien la qualité et la nature de ces représentations et des fantasmes qui leur sont adjoints qui posent problème. Commençons donc par nous figurer aussi concrètement que possible toutes les représentations de toutes les variétés humaines, sexuelles, comportementales, culturelles et ethniques : pédés, gouines, bi, hétéros tout ce qu’il y a de straight, amish flanqués de 12 enfants, enfants eux-mêmes, handicapés, malades et vieillards, mais aussi fascistes belliqueux, pédophiles honteux, criminels de tous poils, femmes, hommes, noirs, blancs, arabes, indiens, asiatiques … stop !

Oui, aussi difficile que cela paraisse et quels que soient nos avis, si tant est qu’ils soient véritablement les nôtres ; quelles que soient nos répulsions, nos dégoûts, croyances et attirances, nous pourrions tenter, en guise de vœux, souhaiter pouvoir de temps à autres - au détour d’une réflexion hâtive, aux prémices d’une pulsion regrettable - avoir l’aptitude d’entrer pour quelques minute dans la peau de l’autre. Non pour se flageller d’être qui on est, mais pour simplement dissocier nos nécessités et leur impératif besoin de prévaloir, de l’idée d’une  abusive morale qui s’auto sanctifierait comme étant légitime et bonne en soi.

Si chacun/e doit se battre pour défendre son camp ; que se soit fait proprement et de manière intellectuellement honnête. Ça ne suspendrait pas les luttes, mais ça pourrait les rendre plus tolérables à mener.

La joie, il est vrai, est elle aussi très relative selon le point de vue de qui la ressent. Mais exprimer l’essence de ce que nous sommes avec moins d’hypocrisie et de tabou au quotidien contribuerait aussi à favoriser la clarté en chaque individu et par la même, une meilleure « ambiance » globale. Au prix de quelques introspections et d’un peu d’irritation sociale (« euphémisme! » eût dit feu Maître Capello), les évolutions se feraient par cercles de proximité et percerait plus naturellement le rempart des familles dont jamais rien ne doit filtrer au dehors. Ces fameuses familles, qu’on voudrait refuser le droit de créer à d’autres groupes sociaux que la « norme » au nom d’une suprématie bien difficile encore à identifier, ce sont elles qui détiennent, dans tous les pays du monde et bien plus que les gouvernements, le pouvoir de ne pas phagocyter l’enfance et donc de générer des individus sains parce que non modelés de force. Le plus vaste et opérant des camps d’entraînement propagandistes, ne l‘oublions pas, ne se trouve pas au Pakistan ou au Maghreb. Il est au cœur de chaque « cellule » familiale de chaque famille « nucléaire ». Tant de foyers oui, pour combien d’incendies volontaires à l’intérieur de combien d'individus torturés ? Alors pour 2013, je formule également le souhait que la famille telle que nous la connaissons, entame enfin, comme cela se dessine peut-être, sa libération. Pour le reste, je garde un peu de mes vœux pour l’année prochaine …

Bonne année donc.

Bacile de copte

David Noir - Innocence of musli

David Noir - Innocence of musli
Il n'y a que des bonnes choses dans la tradition

Inquiet, attristé, un peu dégoûté du type de réactions à l’affaire du film « L’innocence des musulmans » (Innocence of Muslims ) parcourues et entendues sur les médias et évidemment consterné par les conséquences et suites tragiques des événements.

Je n’ai entendu que Brice Couturier ce matin sur France Culture qui en parle comme j’aimerais d’avantage en entendre parler. Ce n’est pas pour polémiquer sur le « bon » ou « mauvais » Islam auquel je ne connais rien, pas plus qu’en quelque matière religieuse que ce soit. Je ne parle que de mon point de vue et de ce qui me choque dans le traitement fait par les médias et les commentaires lus ici ou là. Je mets de côté l’assassinat infect de l’ambassadeur des Etats-Unis ou de toute autre personne mortellement prise dans cette tourmente. Infect comme le sont tous les assassinats, qu’elle que soit la revendication de leur légitimité. Non, je veux parler ici d’une thématique qui m’est chère et concerne directement mes préoccupations artistiques.

La plupart des analyses et commentaires affligent le film d’une description dévalorisante basée sur l’a priori de son caractère néfaste puisque soit disant moche, provocateur et de mauvais goût. On argue alors que des acteurs pitoyables (c’est d’ailleurs faux) jouent sur des fonds verts, qu’il s’agit d’un navet sans fondement, bourré de trucages grossiers, tourné par un réalisateur dénué de talent …

Je n’aime pas ou plutôt j’abhorre ces jugements hâtifs, imbibés de mauvaise foi autant que de lâcheté et qui se réfugient derrière l’implicite et supposée nullité d’un film dont le seul objectif serait de provoquer ou de tourner en dérision le Sacré porté aux nues, dont on oublie que son adoration est à la source de bien des crimes. Quel lamentable reflet de l’esprit critique dont un pays libre se devrait d’être fier, renvoient ces pauvres plumes trempées dans le copié collé des clichés les plus bêtes et rampants qui soient !

Aux chiottes donc, le cinéma de John Waters, les Monthy Python et leur « Vie de Brian », les films de Sacha Baron Cohen … toutes alternatives oxygénantes à la stupidité consensuelle qu’on est bien content d’applaudir quand le temps n’est pas trop à l’orage.

Ce qui me dérange pour le moins, c’est que dans notre démocratie fière à juste titre de sa liberté d’expression, parodies et moqueries sont appréciées et même encensées au nom de l’esprit frondeur, à condition que leur conséquences soient cantonnées au cadre bien familial du « respect des limites ». Si par un malheureux hasard, elles font plus que « mouche », elles se transforment en actes politiques qui sont alors affaires de « grandes personnes ». Comprenez bien, que dans de pareils cas, clowns et enfants sont prier d’aller jouer ailleurs et de ne pas empiéter sur les sujets graves ; sans quoi c’est papa et maman qui devront arranger l’histoire et payer les pots cassés. Et la presse rampante de suivre, telle un bon serviteur du côté du manche, déguisé en justicier moralisateur, avec ses accroches toutes faîtes, ses chapeaux bienséant et ses articles tendancieux sous couvert de l’objectivité de monsieur et madame Toutlemonde.  La norme, l’immonde animal, toujours lui est toujours à la mode.

C’est très bien et tellement dans l’air, d’être indigné, révolté, de s’afficher prenant parti avec une identité bien à soi et tellement à tout le monde. Quelque part cette histoire, qui en recèle tellement d’autres, me rappelle l’argumentation perverse qui m’avait tant heurté à l’époque de la sortie du film « Ed Wood » de Tim Burton, narrant la vie du réalisateur du même nom. Toutes et tous avaient crié au génie, valorisant sans équivoque comme il était attendu, je suppose, par le cinéaste hollywoodien, le brio de Tim face à la médiocrité de Ed. On en riait et c’était bien normal, puisque le génial Tim possédait ce que le malheureux Ed n’avait jamais exprimé : le talent. Et les braves internautes cinéphiles, des années plus tard, tout comme la presse d’alors, de colporter sans réfléchir d’avantage le constat de ce formidable exposé de savoir faire au dépend de la pauvreté filmique qui l’inspira. Pour ma part, je ne boudai pas le film pour le plaisir qu’il m’apporta en révélant la merveilleuse fantaisie du cher Ed Wood, mais n’en pensai pas moins. Depuis sa découverte ainsi provoquée, je crois qu’un certain nombre de critiques et de spectateurs éclairés ont su voir chez Ed Wood, ce qu’il espérait tant qu’on lui reconnaisse de son vivant : un univers véritable et profond dont la maladresse de facture des réalisations contribuaient totalement à la qualité du propos contenu dans ses films, dont l’unique sujet fut le droit à la différence.

Alors peut-être qu’aujourd’hui, histoire de ne pas avoir l’air trop bête plus tard, il serait bon, de la part de quiconque prétend avoir une culture artistique, d’être prudent en matière de regard de mépris sur des productions aux allures bancales ; de ne pas puiser ses arguments critiques dans l’utilisation d’effets cheap ou de fonds verts faciles à conspuer, sous peine de ne savoir reconnaître l’art que dans la qualité 100% bien ficelée. La bonne foi pousserait à s’abstenir d’une analyse à l’emporte pièce et l’intelligence viserait à jeter un coup d’œil du côté, que sais-je … de Pierre Kast,  Jesús Franco ou n’importe quel autre qui ne limite pas la poésie à ce qui est acceptable. Pour ma part, je ne sais pas faire de distinguo entre Jerry Lewis, Molière ou Godzilla ; je les aime bien tous les trois.

J’aurais beaucoup à dire tant le sujet m’exaspère et m’irrite pour avoir souvent également fait les frais de la stupidité convaincue et du manque d’audace.

Pour en revenir à ce film, prétexte à faire couler plus de sang que d’encre, je n’en ai vu que les montages circulant sur Internet. Il est vrai que, pour corroborer les dires des interprètes, pétris de peur - on les comprend - et jouant les indignés abusés afin de se protéger, quelques passages semblent post-synchronisés sans ambages, dans le but sans doute, de leur faire dire d’autres mots que ceux qu’ils ont prononcés lors des scènes. Le processus est amusant bien qu’un peu cavalier. Mais en veut-on à Fellini d’avoir fait parfois doubler ses acteurs ?

Le sujet n’est évidemment pas là. Le sujet, il est tout simple : il ne s’agit pas du concept subjectif de « beau » ou « laid », du « mauvais » ou du « bon » sollicité pour faire écran au problème, ni d’une méritocratie du « talent » qui justifierait que certains sont plus autorisés que d’autres à jouer de la satyre. Il ne s’agit même pas à mon sens, de la seule liberté d’expression, pas plus que de la religion islamique.

Non, le sujet est dans la responsabilité intellectuelle de peser correctement et honnêtement ses mots face à un chantage à la peur qui s’abat sur les libertés de dire et de représenter.

Car la liberté de rire, de critiquer, de se moquer, de créer, voir d’insulter … c’est simplement la liberté tout court. A partir de là, la loi est là pour régler les litiges et non le lance-roquettes ou la terreur planante comme une menace insupportable. Je sais bien qu’en avançant cela, je ne résous rien - ça serait trop simple - du problème de ceux qui se sentent insultés et qu’il ne faut pas mettre de côté puisqu’il nous faut vivre ensemble. Néanmoins, c’est l’affaire de ceux et celles qui prennent la parole sur les ondes, Internet ou à la télévision - et c’est à elles et eux que je m’adresse - d’identifier clairement ce qu’ils et elles, défendent en la matière.

 Ça ne peut être fait à moitié, ni en laissant supposer qu’on pourrait condamner sur des règles scénaristiques ou esthétiques, l’objet du débat qui deviendrait alors « relatif ». Il n’y a pas de relativité à la liberté de représentation ou d’énonciation. Doit-on rappeler des bases aussi fondamentales de nos acquis ? C’est de la responsabilité de tout intervenant public, qu’il soit politique, journaliste, pédagogue, artiste ou internaute de toute provenance, de ne pas fragiliser cet inébranlable impératif à la démocratie par un discours ambigu qui pourrait laisser entendre que certaines formes d’expression ont moins droit de cité que d’autres. Une réplique de film, une phrase d’un livre n’est pas un acte, mais une pensée mise en forme. Peu importe qu’elle soit stupide ou brillante. En aucun cas, elle ne mérite des actes de répression entraînant la mort et ne doit pas être bannie ne serait-ce que pour cette seule raison. Libre à chacun de l’aimer ou la trouver détestable, mais si on la rejette sur des principes fallacieux, alors balançons toute la poésie produite au monde avec. Et c’est bien aussi de cette guerre là qu’il semble être question. Les mouvances fondées sur l’intolérance ne souhaitent qu’une chose, l’anéantissement du culturel au profit du cultuel, qu’il soit politique, dogmatique ou religieux. Il ne s’agit aucunement ici de franchir les limites données par la loi en terme d’incitation au racisme ou autre. Ce n’est, en l’occurrence, pas le cas. Un film, bon ou mauvais, idiot ou clairvoyant, reste une œuvre ; il ne faut rien lui prêter d’autre. Et dieu sait si on nous en gave des plus crétines tous les jours que le télévisuel fait. Il est très important et même vital, de tenir le cap de cette vision selon moi. La représentation, j’en sais quelque chose puisque m’adonnant à la mise en scène, est une des clefs de voûte de notre bien être commun. Elle est la traduction des points de vues d’un individu dans une langue accessible - parfois douloureusement - aux autres. C’est un lien. Il peut-être absolument nocif – la preuve en est des agressantes publicité sur nos murs - mais il est, par la mise en mots, en sons, en images … la seule alternative à la solitude de groupe. Se représenter, c’est parler ; c’est dire qui on est.

Je ne connais pas le réalisateur du film incriminé. On le taxe de réalisateur porno (là aussi, la belle affaire !) et il répond au curieux pseudonyme de Sam Bacile. Si ses déclarations exprimant sa peur d’être tué sont vraies, il me semble dangereusement naïf, car quiconque suit l’actualité, depuis la mise à prix de la tête de Salman Rushdie, l’affaires des caricatures du prophète et l’assassinat de Theo van Gogh, doit savoir qu’il est notoirement risqué de dénigrer ouvertement l’Islam. Pour imprudent ou audacieux qu’il fut et quelque soit son talent, là encore, je ne pense pas qu’il doive être regardé dédaigneusement par la presse ; pas plus que la jeune fille s’habillant « trop » court ne mérite d’être méprisée ou condamnée pour avoir excité la violence machiste.

La violence physique reste à mes yeux, grave et sans excuse. Elle n’a besoin d’aucun autre prétexte qu’elle-même pour se justifier.

Malgré la tristesse que m’inspire notre humanité et ses douloureuses évolutions, mon esprit avide de jeu de mots ne peut s’empêcher au milieu de cette fureur haineuse de toute part, d’être sensible à l’étonnante et incongrue homonymie existant entre le pasteur Terry Jones, anti-musulman convaincu, brutal et n’inspirant guère la sympathie, ayant apparemment quelque intérêt dans le film et le réalisateur-acteur du même nom, créateur entre autre, de « La vie de Brian » avec les Monty Python, cité plus haut. C’est une coïncidence pour le coup, aussi triste que drolatique.

Aussi impardonnable et dangereusement provocateur que puisse paraître le film objet de ce conflit, il a pourtant bien fallu aller le chercher pour qu’il sorte de son anonymat et déclanche la fureur à laquelle nous assistons. Comme tout un chacun, je me doute des nauséabondes manipulations effectuées à dessein, tant pour enclencher le chaos d’un côté que d’y répondre, de l’autre.

C’est pourquoi, je n’aurai abordé ici que cet aspect des choses qui m’est cher ; le seul sur lequel je puisse très modestement influer auprès de celles et ceux qui me liront : plaider pour la liberté de représentation en toutes circonstances et quelle qu’en soit l’esthétique, la pensée et la qualité, car c’est en matière d’art, un principe supérieur à celui de la valeur du contenu apparent. Ce n’est pas moi qui le dis ; l’histoire des pratiques artistiques en est le simple constat. Ne l’oublions pas par intermittence et selon les événements.

Plus encore que dans le cas de l’art, bien assez grand pour se défendre, il n’y a, à mes yeux, rien de plus grave au monde que de menacer l’humour d’extinction par une exécution sommaire, sous prétexte de son mauvais goût ou de sa faible portée. Et d’autant plus s’il est potache, infantile ou taxé de l’imbécillité la plus probante. Peu importe que nous l’apprécions, son existence est vitale car plus largement, nous savons tous qu’une grande part de l’humour véritable crisse aux oreilles, retourne l’estomac et touche à des sujets scabreux.

L’intolérance, je sais bien ce que c’est puisque 90% des choses que je vois ou entends m’insupporte ; dans la vie, le métro, sur les ondes, à l’écran, dans les journaux, sur scène … partout où il y a de la production humaine. Et pourtant, je les tolère quand même. Et pourtant, elles m’agressent plus que je ne pourrais le dire. Néanmoins, je n’égorge pas les publicitaires qui me font tous les jours plus de mal que n’importe quelle philosophie ou religion, ni les responsables de la RATP qui mériteraient le pilori pour me faire payer une seconde fois, en plus du prix de mon ticket, par l’abêtissement de mes neurones et le monstrueux effort de résistance que je dois exercer pour ne pas faire de place aux injonctions débiles que mes yeux ne peuvent éviter sur les murs. L’imposition de cette bêtise mercantile étalée ne mérite-t-elle pas elle aussi la mort pour la pollution qu’elle génère en chacun/e de nous ? Oui, j’ai, ancrée au plus profond de moi, cette intolérance à l’ineptie et à la démagogie ; au sens le plus pur du terme, celui d’une intolérance physique aux composés les plus toxiques. Et pourtant, comme la plupart d’entre nous, je ne tue aucun de ces responsables de la dégradation de mon paysage mental. Qu’y a-t-il pourtant de plus grave pour un homme que d’endommager son cerveau ? Est-ce que je dispose d’une seconde vie pour laisser celle-ci être gâchée par le parasitage de l’imbécillité d’autrui ? Assurément non. Seulement, l’effort est le maître mot de nos civilisations. Cet effort, je le fais voilà tout. Pour être un être humain, pour continuer à vivre, je tolère. C’est peu glamour il est vrai, mais il n’y a pas d’autre solution à ma connaissance, en dehors de l’oppression psychique ou du sang versé, pour vivre au sein de la multitude des avis, des éducations et des comportements qui peuvent me sembler hostile. Cet effort oui, je l’accepte, mais pas au prix de l’abdication de ce qui fait ma force et ma pertinence.

De la même façon que nous devons être nombreux à souhaiter que, au moins dans son fort intérieur, chaque individu admette que l’autre est tout simplement autre et que c’est ainsi, je souhaite à mon tour, expliquer ce qui constitue ma limite. Cette limite est qu’on ne m’impose pas de respecter des symboles que je n’ai pas choisis. J’avais déjà réagi au décret - oh combien moins retentissant que cette dramatique affaire actuelle - légiférant sur l’outrage au drapeau et voté discrètement l’été dernier. (Lire ici.) Quelque part les mêmes ingrédients s’y retrouvent. Et il me vient, chemin faisant au cours de ma petite réflexion, de me demander qui, des instances étatiques ou religieuses du monde, ont le souci de respecter les icônes de mon athéisme à moi et en toute matière, que sont : le mutisme de la revendication des croyances et la table rase des éléments sonores liturgiques que dispensent toutes les églises de l’univers.

Ce sera en effet bien un autre monde quand ne tinteront plus à mes oreilles les cloches du dimanche que je n’ai jamais désiré entendre. C’est donc bien ainsi que cela se passe et le choix ne nous est pas permis. C’est bien sur le tas de l’Histoire que la culture se fabrique ; tant par ses déchets que par ses joyaux. La culture est affaire de compost ; tout ce qui est produit se doit d’y fermenter, sans distinction. Les pantalonnades burlesques comme les histoires les plus sublimes. Il s’agit juste de ne pas oublier de regarder avant d'en juger qui,  en cet instant, a le doigt sur la gâchette.

En retard, en retard ; les défenseurs du sérieux, seront toujours en retard … d’une guerre ou deux.

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.