L’homme qui marche

Bernard Bousquet, exposition. Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros
BERNARD BOUSQUET, EXPOSITION.
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean François Pauvros

Le Générateur continue d’écrire son histoire de l’immédiateté dans, sur et entre ses murs.

Le travail de Bernard Bousquet, plasticien, croise mes préoccupations ; sa personnalité sciemment anti-spectaculaire aussi. Homme secret, il se confie avec méfiance et circonspection. Le résultat de sa création, à la fois gigantesque et mesuré, lui donne raison, particulièrement en ces temps de déballage dont les médias se font souvent le relais de la résonance creuse. Le travail de Bernard Bousquet donc, mot employé ici à défaut de mieux car il ne fait pas mystère de ne pas l’aimer, est méthodique et scrupuleux. La technique de la sérigraphie l’impose et sert parfaitement son tempérament et sa quête d’artiste. Elle lui apporte efficacité, lisibilité, ampleur et détails.

J’ai plaisir à écrire cet article comme j’ai eu plaisir à assister au vernissage. Les immenses rouleaux de toiles, imprimés à mesure de la succession répétitive du positionnement des cadres, tendus de soie et encrés, restent en mémoire et impriment à leur tour la rétine et l’imaginaire d’un paysage glorieux.

Quelque chose de chevaleresque et d’héraldique habite l’espace ainsi paré. Autant peintures que manteaux de scène, les immenses traînes donnent l’impression d’un luxe profond, ancré ou plutôt, encré dans l’histoire. Les toiles de Bernard pourraient parfaitement envelopper les corps des protagonistes du couronnement d’un Boris Godounov somptueusement vêtu. Textile, motifs, couleurs et trames n’impliquent pour autant rien du maniérisme souvent propre au vêtement. Le rendu préserve le caractère brut de la toile qui respire et mène au raffinement, non par le souci d’un trait « léché », mais par la pensée qui lui préexiste. La notion de concept est ici palpable, mais jamais didactique car « simplement » transcrite à travers sa mise en œuvre. Impact et économie (dans le sens de minimiser le nombre des gestes par une technique de reproduction en chaîne) sont les qualités développées par l’entrepreneur ou l’industriel. De ces derniers, avec lesquels il partage une expérience de vie et un savoir faire, Bernard Bousquet conserve dans sa pratique picturale, la recherche d’une méthode alliant singularité maîtrisée et production intensive. Cocktail parfaitement réussi dans son cas, où l’intelligence et le calcul ne s’opposent pas à l’émotion, mais au contraire, génèrent la beauté des œuvres. La part dévolue à « l’automatisation » est particulièrement juste et lie directement la peinture à la performance. Du coup, l’abstraction des motifs réitérés ne verse pas dans le jusqu’au-boutisme d’un concept froid qui serait défendu uniquement pour lui-même. La peinture de Bernard est profondément humaine et donne envie d’être « empruntée », comme des chemins sur lesquels on voudrait marcher en suivant le déroulement infini de la toile. Lui ne s’en prive pas et, l’air de rien, nous indique ce chemin mental, même si nous nous garderons bien de suivre ses pas sur les bandes déroulées au sol, pas plus que nous ne nous agripperons, autrement que mentalement, aux maillages et échafaudages virtuels tombant du ciel le long des murs du Générateur. L’accroche a ici son importance et est, elle aussi, simple et efficace. Retenues en hauteur par des aimants sur des barres métalliques ou, comme dit précédemment, naturellement posées par terre, les longueurs de toiles s’étalent suivant le mouvement implicite de leur support. Là également, aucun maniérisme, ni enfermement forcé par le cadre, tout simplement absent. Le cadre, s’il en existe un, se situe entre nos esprits et les surfaces planes du bâtiment qui les accueille. Ce n’est dès lors, pas une exposition ordinaire, mais une installation de peintures qui invite au mouvement du corps et de l’œil entre ses grandes allées.

On avait pourtant cru, une fois le choc du gigantisme passé - mais il ne passe pas - retrouver la sensation d’une déambulation muséale. Arrive le moment, les moments, puisqu’ils seront au nombre de deux durant la soirée, où la mobilité humaine va à nouveau s’inscrire dans le paysage. Jean-François Pauvros se saisit de sa guitare connectée à un puissant ampli dans un coin de la salle et entame de jouer des sonorités improvisées qui emplissent le lieu. On se rend mieux compte alors de ce que l’on avait identifié sans vraiment en mesurer la présence. Plusieurs sources sonores distillent depuis le début, les variations de leurs ondes via des dispositifs cachés dans des armoires d’acier noir, réalisées également par Bernard Bousquet. Dans chacune, une guitare et un petit ampli se font face et interagissent en direct, en délivrant différents larsens continus de basses fréquences, faisant ressentir des vibrations denses et profondes, mais douces, non volontaristes ; non agressives aux tympans. La guitare active du musicien prend le dessus et Bernard s’anime. D’un geste simple et d’un pas sobre, non démonstratif, il tire et fait glisser, roule, transporte et déroule à un autre endroit ; retourne les rouleaux de toiles. Les visiteurs/euses, spontanément, se positionnent en public de performance ou de théâtre. Encore une fois, simplicité et efficacité de l’acte nous saisissent. La surprise et le plaisir viennent à nouveau rythmer l’instant. Les toiles avaient un verso. On aurait pu l’imaginer ; on ne l’a même pas pensé. Renversement. Nouvelle exposition au sol. Du coup, l’environnement global, par réaction, s’en trouve changé. Rien d’anecdotique ; au contraire, le geste est d’importance et charge le « spectacle » d’une émotion particulière, rare en scène, par son ampleur et la nature infime mais précise du geste concret. Quoi de plus simple que de retourner une surface de tissu ? De ce fait même, l’événement est beau, mémorable, mémorisable. D’ailleurs, de nombreux hôtes empoignent leur téléphone pour saisir la scène. On souhaiterait qu’elle dure davantage, mais là aussi, le calcul instinctif est impeccable. Juste ce qu’il faut pour que le temps se suspende et reste au degré où le duo l’amène. La soirée peut continuer. Anne Dreyfus nous informe qu’il y aura un deuxième renversement plus tard. On s’en réjouit car l’ambiance en est métamorphosée, stabilisée à une hauteur de plaisir mental et donc physique, qui nous indique bien le niveau d’exigence artistique de ce qui se passe. Agir artistiquement est simple et fort ; c’est ce que cela nous dit intimement. Encore faut-il se fendre d’exécuter l’acte ; de faire ce que l’on s’est dit que l’on ferait, sans plus, ni moins ; sans tergiversation, discours, ni commentaire. La démarche physique de Bernard fait plaisir à voir. C’est un bel acte de scène, de ceux que l’on recherche dans la performance ; simples et vrais. N’étant aucunement comédien, cela lui coûte vraisemblablement, de s’exhiber autrement qu’à travers ses créations plastiques. On le ressent, mais c’est tant mieux. C’est toute la qualité et l’enjeu d’un geste véritable et non enveloppé de factice.

Reste à parler de ce duo de clowns, au sens très noble du terme.

Si je résume le déroulement du vernissage à travers ma perception, je suis entré dans la salle principale d’un château médiéval dont les murs et le sol étaient réchauffés de tapisseries grandioses en guise de mobilier, comme c’était l’usage. J’ai suivi l’aventure le long des méandres d’une contemporaine tapisserie de Bayeux, où une indécryptable reine Mathilde et son Guillaume conquérant, défilent leurs exploits dans une écriture de fourmillement de lignes écrasées par de géants logos abstraits ou cabalistiques. J’ai lu, entre ses pleins et déliés, la narration du cheminement d’une pensée qui ne veut rien devoir à la lourdeur du « dire » de soi, des autres ou même du monde tangible qui nous entoure. Puis, le mouvement s’est invité alors, rappelant que la peinture était une activité empreinte, tant d’esprit que de physicalité et que seule la nature vibratoire de ses signes (d’apparence illustrative quels que soient les styles), était son sujet. Puis, plus que le mouvement, le déplacement a pris corps hors du rythme des sons électrifiés, déchirés et heurtés. Le calme qui n’a jamais évacué le lieu, est pourtant alors revenu plus dense, plus fort. C’est dans le corps de Bernard Bousquet qu’il a régné et donné la mesure de ce qui devait se passer ce soir. Sa marche et ses déplacements opérants m’ont marqué. Je me suis souvenu de photographies imprécises dans ma mémoire, en noir et blanc, où un artiste arpente à dessein la largeur d’un vaste espace. Ce geste semble fait pour lui-même. L’homme est droit et vêtu avec l’élégance normale des années 50/60 qui donne toute la singularité de cette époque. Modernité : même si le mot semble désuet, il puise toute sa force dans la concomitance fréquente et naturelle dans ces années, entre la pensée pointue d’un artiste contemporain et son allure d’homme occidental, bien mis, en chemise ou veste de costume. Une droiture qui raconte le contexte autant que l’esprit. Fluxus, John Cage, Yves Klein ou entité artistique moins connue … je ne sais plus. Toujours est-il que le corps, la gestuelle et la mise de Bernard Bousquet en tant qu’artiste contemporain ne sont pas anodins. Ce sont des éléments qui, sans artifice, signent également son œuvre de façon frappante et dans le sillage véritable de la performance.

J’en reviens donc à ce que je qualifiais plus haut de duo de clowns entre Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros. D’un côté, le Blanc, droit et nettement dessiné ; de l’autre, l’Auguste, furieusement dégingandé et à l’âme bariolée. Le corps de Jean-François Pauvros, pour qui l’a vu, est lui aussi, évidemment notoire. Long fer forgé en crosse d’évêque, sa démesurée stature au prorata de sa maigreur, se voûte au sommet pour s’abriter sous une chevelure dense et bouclée, qui semble s’effilocher en fils de fer aux barbes inextricables accrochant l’espace. Comme une revendication ouverte et hautement proférée, de larges verres de lunettes et une chemise aux pans lâchés viennent peaufiner la sculpture. Le rock des années 70 émane de sa silhouette en dehors de toute sonorité de sa guitare virtuose que l’on sent très libre ; d’un accès facile et légère comme un jouet d’enfant entre ses mains. Devant ce corps longiligne aux jambes d’échassier, on ne peut s’empêcher de penser aux figures décharnées de Giacometti. Le chef d’entreprise et le rocker combinent à eux d’eux, une épreuve supplémentaire de L’homme qui marche de 1960.

La peinture n’en n’est pas oubliée pour autant. Il y aurait encore beaucoup à dire du dédoublement dans l’œuvre plastique de Bernard Bousquet et de ses portraits cachés. Les initié/es pourront rechercher dans les entrelacs de signes, ceux, parfaitement lisibles par fragments, reproduisant les devoirs d‘école de sa fille, Irène ou d’autres plus imbriqués dans la matière, provenant de la combustion lente des effets vestimentaires de son entourage. Autant d’empreintes pudiquement prélevées, découvertes puis recouvertes comme il le fait en retournant à vue ses œuvres. Peut-être, dans les unes comme les autres, faut-il voir de frêles témoignages du temps qui passe ; à des lustres de la tapageuse prétention photographique paysagiste ou portraitiste qui prétend capter l’instant, quand, dans la plupart des cas, elle ne nous révèle que l’écrasement de l’artiste sous cette fraction d’inutilité qu’il a été incapable de saisir. Mélancolie d’un auteur, mais non abdication totale devant la démesure que nous impose le déroulement temporel qui se moque de nos existences.

Plusieurs secondes après leur traction sur le sol, j’ai vu les motifs des rubans de toiles poursuivre leur avancée. Défaillance de mon oeil fort probable, j’ai gardé l’image ondulante de la peau séchée d’un python géant dépecé qui serait déployée devant le touriste, acheteur potentiel, par un marchand africain. Sans transpirer pour autant, Bernard Bousquet mouillait alors la chemise et s’amusait, peut-être inconsciemment, d’un marché de l’art où les œuvres gagneraient à sortir des cadres pour être entassées sous les yeux des badauds, connaisseurs ou ignorants. Dans les jambes d’un bateleur au corps sans extériorisation d’humeurs et au visage impassible comme Buster Keaton ; en couple d’un soir, avec Jean-François Pauvros, sérieusement burlesque, évoquant la danse mécanisée de Gilbert et Georges, Bernard Bousquet utilise son corps derrière l’effacement d’une classe retenue et sans émoi visible. Ce faisant, il nous dispose discrètement et à notre insu dans son espace, comme modèles dont il transfigurera en signes les traces éphémères, en nous faisant arpenter les chemins qu’entre ses toiles, il décide de créer. Du moins peut-on l’imaginer.

Évoluant le long des formes étendues redevenues inertes, la musique s’étant à nouveau faite plus sourde, je prend plaisir à réaliser qu’aux antipodes du dessin et du tracé manuel, l’apparente peinture de Bernard présente un projet de fond, photographique et chromatique, dont la dynamique très vivante, s’élabore de façon incroyablement riche et vivace sous la complexité des couches. Autant de simplicité apparente au service d’une rigueur en réalité très tenue dans la présentation des œuvres, rejoint de toute évidence la revendication d’oisiveté dont il aime à s’affubler malicieusement, pour définir Bernard Bousquet comme un aristocrate de l’art, dans la plus belle élégance de l’acceptation du terme.

Bernard BOUSQUET
EXPOSITION
Installation sonore de Bernard Bousquet et Jean-François Pauvros
Du 22 juin au 6 juillet 2013
Le Générateur

 

 

 

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.

Une rencontre

David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon
David Noir et fils - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Une rencontre, il n’en faut parfois pas davantage pour réinsuffler l’énergie qui, fatalement, finit par faire défaut pour poursuivre un périple scénique. Sans une telle opportunité de renaissance, le circuit est bien huilé et fatal : le désir s’étiole, puis gangrène la croyance, la confiance ; mange les forces. Puis, sans de nouvelles perspectives, c’est peu à peu, le placard pour les costumes, le tiroir pour le manuscrit, les oubliettes d’une cave pour le décor, le sage rangement méthodique et sans joie pour les cd audio, les fichiers informatiques, les supports vidéos, quand ce n’est pas directement la déchetterie pour les accessoires encombrants.
Cette fois-ci pourtant, j’avais décidé de ne pas me laisser aller à l’éradication des éléments matériels d’un spectacle - en fait d’une série de spectacles - qui tôt ou tard allait intervenir quand j’aurais décidé que le sujet était clos, que ça ne pourrait plus se reproduire, persuadé que ça ne « jouerait » plus, comme on dit dans le jargon des plateaux.
Suite au deuil de la fin de ma collaboration avec un groupe dans lequel j’avais investi sans compter tout mon être, je décidais de tenter il y a trois ans, à travers un processus de métamorphose volontaire, d’envelopper ma vision de la production de mes œuvres, d’une couche toute fraîche de gestion. Entendez par là, non une formation dans ce domaine, mais une information capable d’initier un bouleversement de mon regard, de ma réflexion et par conséquent, de mes choix. M’informant et apprenant ce que je pouvais en adapter à moi-même, j’eus le désir d’inspirer dorénavant mon fonctionnement de celui de l’entreprise. Il m’apparaissait soudain qu’une bonne part des artistes de mon acabit, négligeait outrageusement l’économie de leur activité. Mal éduqués, mal informés, nous ne nous jugions pas aptes à penser « profit ». La rentabilité semblait un gros mot, incompatible avec la vocation artistique véritable. Pourtant l’art contemporain, spécifiquement à travers les arts plastiques, étalait sous nos yeux, depuis des décennies, sa capacité à engendrer des bénéfices et à ne pas léser systématiquement ses auteurs ; parfois même, loin de là. Qu’y avait-il donc comme gène malin en nous, qui nous faisait nous différencier si piteusement de ces Start up des galeries qu’étaient devenus les créateurs et concepteurs d’art ? Faisaient-ils du produit ? Et nous ? Que faisions-nous ? De l’éphémère, et alors ? Ne dit-on pas que tout se vend. Alors pourquoi pas la poésie ? Même si l’évocation de cette idée, je dois le dire, me semblait passablement farfelue et a fortiori, quand il s’agissait de la mienne. Passionné par mes nouvelles lectures sur le développement personnel et la découverte de ce que certains férus de création d’entreprise considéraient même comme un art, je décidais donc de comprendre un peu mieux en quoi consistait l’esprit du « privé » et me mettre à considérer la beauté du geste d’entreprendre. Scrupuleux dans mes recherches, j’allais même jusqu’à demander une accréditation pour ma compagnie au Salon des entrepreneurs, histoire de voir de plus près quelle drôle de bête était un banquier, un conseiller en stratégie marketing, un communicateur avisé. Ce faisant, j’avais néanmoins bien conscience que j’optais momentanément pour un nouveau rôle, mais le faire avec conviction était la condition sine qua non pour en retirer une quelconque compréhension de ce paysage si différent du mien. Fier de mon badge, j’arpentais durant deux jours les allées moquettées des box des exposants et assistais aux conférences auxquelles je pouvais accéder. Je n’avais pas réellement une solide motivation pour créer effectivement une société dont le business plan en mon domaine me paraissait d’emblée bien aléatoire, mais encore une fois, ce qui m’importait était de saisir le fond d’une pensée autre que celle avec laquelle j’avais toujours fonctionné. Je ne revins pas tout à fait bredouille de cette contrée étrangère, mais ce fut surtout, ensuite, par la lecture de nombreux blogs à ce sujet, que je décrochais mon code d’accès à une nouvelle zone de mon cerveau.
Un en particulier, par la sensibilité et la passion évidente de son auteur à être convaincu des atouts de la libre entreprise pour tout un chacun, retenu mon attention. Son intitulé évocateur était et est toujours, « Esprit riche ». Convaincu par la clairvoyance de son auteur, Michael, je décidais de le contacter après avoir lu son offre de coaching. Malgré la particularité de ma demande et son caractère nouveau pour lui, il accepta de se pencher sur mon cas. Nous nous mîmes d’accord sur le prix de l’intervention et il me proposa deux séances téléphoniques à l’issue desquels il m’enverrait résumé et conseils personnalisés. Je tiens à dire ici, pour toutes celles et ceux qui me soupçonneraient d’habilement camoufler mon train de vie sous des guenilles des années 80, que je ne suis nullement miraculeusement devenu riche au sortir du traitement. Je ne l’attendais pas et ce n’était pas le but de ma démarche. Ce fut, comme je l’espérais, l’impact de ces discussions qui fut réellement enrichissantes, ce qui correspondait parfaitement avec la pensée émanant du blog. Être riche revenait à pouvoir disposer de suffisamment de temps dans sa vie quotidienne, tout en étant libre et heureux dans son travail. Et se rendre libre puisait ses racines dans la gestion de sa vie tant psychique, sociale que matérielle. Ce n’était bien sûr pas une découverte en soi et qui plus est, je n’étais pas dans la situation d’un salarié se croyant prisonnier des limites de ses compétences et du marché dévitalisé de l’emploi. Heureusement, j’avais déjà fait pas mal de chemin sur la voie toute relative de l’autonomie et ne m’étais jamais imaginé aliéné à une quelconque hiérarchie. Non, ce que j’avais appris de précieux au cours de ces entretiens et à travers la réflexion qui en avait découlée, c’est que je voyais sous un jour tout neuf l’idée d’entreprendre prioritairement tout ce qui m’amènerait vers un bien, un gain, un progrès, une satisfaction … une rentabilité. Et dans la création artistique, aussi marginale soit-elle, cette règle était tout aussi applicable qu’en économie. Finis les rendez-vous à la maigre teneur, adieu les importuns, au revoir les sorties forcées coûteuses et complaisantes, bye-bye les chronophages néfastes de toute espèce. Place aux relations positives à mon endroit - ce qui ne signifie pas dépourvues d’un œil critique - aux affections sincères et bénéfiques et à l’enrichissement de ma vie selon mes seuls critères. Et parmi ceux-ci, l’un des plus importants à mes yeux : à dater de ce jour, toute éphémère qu’elle était, ma création ne devrait plus dépendre des autres, qu’ils soient acteurs ou programmateurs. Elle se devait, pour mon bien-être et ma survie, d’exister hors tout, y compris en l’absence de lieux de représentation. Mon travail était plus que jamais ma demeure et il allait croître et évoluer par le seul fait primordial de sa conception dans ma tête, sur le papier, mais aussi via tous les autres médias que j’avais déjà l’habitude d’utiliser, vidéo, audio, Web y compris. Il serait partout, tout le temps et par tous les temps, lui et moi ne faisant qu’un. Et tant mieux si parfois, nous allions pouvoir nous rendre visibles grâce à un accueil éclairé et intelligemment proposé. Pour le reste, ma production allait s’organiser et se structurer en dépit de tout lien affectif, sans pour autant se dénutrir des traces des attachements qui composeraient comme toujours sa substance. Elle n’avait la nécessité vitale d’aucun et d’ailleurs, ne l’avait jamais eu, sauf à mes propres yeux de sentimental d’alors. L’heure n’était donc plus à se débarrasser avec douleur des matériaux qui la constituait, accessoires, costumes … mais aussi, désir et en perdre par là même la chance de pouvoir un jour la ressusciter. Plus aucun prétexte ne serait à ce jour valable, qui voudrait justifier la négation de mon travail en faveur de l’oubli des déceptions, trahisons, manques et illusions, en le laissant se dissoudre mollement dans le solvant fallacieux de l’interdépendance avec autrui.

Devenir riche n’est pas renoncer à ce qu’on crée. C’est même tout le contraire et la liberté n’est pas dans l’effacement des traces de sa propre vie. On se demande parfois si quelque chose « vaut le coup ». Il serait bien souvent utile de détourner l’expression au profit de se questionner de savoir si ça « vaut le coût » et de quelle nature est réellement ce coût ? L’attachement aux souvenirs heureux de moments partagés devient un poids inhibant si le prix de sa conservation est le sacrifice de ce qui l’a fait naître. En l’occurrence ma force et mon outil de travail.

D’autres rencontres dynamisantes arrivent donc, si on veut bien les regarder quand elles nous frôlent. Des rencontres dotées d’un nouveau potentiel de rentabilité pour notre propre entreprise humaine et plus adéquate à notre environnement actuel que la nostalgie conservatrice. Il faut les désirer, il faut les provoquer, il faut les saisir.
Je me considère aujourd’hui comme un petit corps céleste parmi des milliers d’autres, certains se situant à beaucoup trop d’années lumières pour que je puisse m’en rapprocher jamais. Parti sur une lancée dont il n’a pas choisi toutes les coordonnées ; parfois dérivant trop prêt d’autres planètes, gravitation oblige ; à force de révolutions le petit corps se sent rejoindre sa bonne orbite. Dans le lointain, un système solaire inconnu se profile. Je m’y inscris tout doucement, dans une nuée d’astéroïdes.
Aujourd’hui, une renaissance s’est programmée dans ce tout nouveau monde. Le décompte d’un nouveau périple se met en marche. Pour toute une année, la joie propre aux aventures va pouvoir étirer son fil au long de ce temps encapsulé et qui s’égrène d’ors et déjà. Quoiqu’il advienne, rien ne vaudra jamais pour moi ces voyages intersidéraux. Merci Anne.

Créer ses richesses

orange rouge_scenevivante.com

Orange rouge - David Noir

J'ai mis l'image d'une demi-orange sur cette page - c'est une demi orange que j'ai scannée - une demi orange obtenue à partir d'une orange entière que j'ai achetée ; peut-être avec l'argent de mes assédics - comment savoir ?
L'argent dissout sa provenance quand il se mêle à d'autre argent venu d'autres sources -d'après la loi sur la propriété intellectuelle, je suis l'auteur de l'image de cette demi orange - elle m'appartient -quiconque n'a le droit de s'en servir que si je l'y autorise - c'est ça être un auteur aux yeux de la loi - j'ai créé l'image d'une demi orange et suis devenu auteur - je suis devenu propriétaire de cette image - j'ai créé une richesse - je la possède - je peux la vendre ou la prêter - le fait que chacun puisse faire une image identique, qui s'en inspire est sujet à débat - personne n'a le droit de plagier cette image de façon trop évidente sans en citer la source d'inspiration et son auteur -cette image est spontanément protégée de part son existence même - je peux la déposer à l'INPI comme le logo de ma marque - je peux attaquer quiconque outrepasse ces règles - je suis devenu propriétaire au moment même où je suis devenu créateur - de quoi se plaint - on?
Capital et oeuvre de l'esprit sont pour jamais soudés ; la richesse est à portée de main.
Y a plus qu'à. Le marché de l'art est un marché juteux, on le savait déjà.