Journal des Parques J-26

Amok
Amok
Marcelle Chantal et Jean Yonnel – AMOK (1934) – Réalisé par Fédor Ozep d’après Stefan Zweig

Hier soir, rentré tard après l’atelier. Comme d’habitude, besoin de me détendre avant de dormir en mangeant un morceau devant la télévision. Rinçage du cerveau ; remise à neuf mais pas avec n’importe quoi. Zapping en quête de choses interpellantes. Des dessins animés, souvent à cette heure. Incroyablement inventifs. Mais là, non. Devant le défilement des images au hasard, happé soudainement par la beauté surannée et le rythme lent d’un film en noir et blanc sur la 3. Retrouvailles avec un sentiment déjà vieux, celui accompagnant les découvertes intrigantes et parfois troubles, proposées par le Cinéma de minuit de mon enfance. Le contexte a un peu changé du fait de la myriade de chaînes environnantes, mais si on prend la peine de s’y plonger un peu, tout fonctionne à nouveau. J’ai même cru entendre la voix de Patrick Brion. Ce n’est pas une illusion auditive ; c’est bien lui. Depuis la lointaine époque de mes études de cinéma et de ma cinéphilie galopante d’alors, je n’imaginais pas que l’émission existât encore ; ou peut-être m’en étais-je rendu compte un jour, du coin de l’œil, au détour d’un dimanche soir pareil à hier, mais confusément, distraitement. Le film s’intitule « Amok ». Je le prends en cours de route. La scène se joue entre Marcelle Chantal, l’actrice principale, mélange incroyable de langueur et de sophistication, un petit quelque chose de Garbo dans le regard aux nuances argentées dans la lumière, et Jean Servais, charmant jeune premier triste, impeccable dans son costume militaire colonial blanc. Tous deux ont l’accent caractéristique, teinté de mélancolie, du jeu de leur époque. Je ne peux m’empêcher de continuer à les regarder évoluer, comprenant peu à peu le drame auquel la vie les confronte. Elle, enceinte de lui, le lui fait savoir à demi mot, par une presque plaisanterie. Lui réagit, soudainement abattu, préoccupé. Elle se ravise, fait croire à un mensonge ; plus rien n’y fera. Elle se fera avorter du fruit de son adultère. Nous sommes en Malaisie, sur fond d’ambiance et d’esprit colonial. Son époux rentre sous peu par bateau, d’une longue absence. Un médecin est obsédé par elle depuis, semble-t-il, qu’elle est venue lui demander de pratiquer l’intervention sans pour autant qu’elle accepte de le regarder autrement que comme un praticien qu’elle méprise du haut de son statut de riche aristocrate humiliée. Je le comprends au fur et à mesure et le vérifierai par la suite sur Internet, ayant manqué le début de l’intrigue. Lui, veut être considéré autrement que comme l’interlocuteur d’une vulgaire transaction ; il veut qu’elle s’adresse à lui humainement ; il veut qu’elle descende de son piédestal et le supplie. Elle refuse, se fera opérer par une faiseuse d’ange clandestine du quartier chinois et mourra d’hémorragie. Au préalable, lui, regrettant immédiatement son attitude, n’aura de cesse de se faire pardonner. Il la poursuivra jusque dans les soirées mondaines qu’elle fréquente, affrontera son rejet, ses regards de haine et sa moue de dégoût, finira par l’attirer dans un bouge pour, désespéré, lui confier son désarroi et la torture de son âme depuis leur rencontre. Moment surprenant et magnifique, d’une beauté inclassable, où au balcon du bordel misérable, apparaît Fréhel chantant l’attente éperdue du marin absent. Finalement, il l’accompagnera dans la mort en se précipitant dans les flots à la suite de son cercueil sur le point d’être embarqué par le mari, de retour de voyage et découvrant le drame. Sous ses yeux, le médecin se suspendra au cordage, le rompra avec un couteau, et chutera au fond des abysses avec le corps sur le point d’être rapatrié en Europe, pour lui épargner la honte de l’autopsie. Fidèle à sa promesse douloureuse, faite sous le sceau du secret, à celle à qui il a juré que personne ne saurait la vraie cause de sa mort, le médecin est entraîné, enchaîné ainsi jusque dans « l’impensable », imprévisible quelques jours plus tôt encore. Je dis « le médecin » comme je dis « elle », car ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est que l’un et l’autre ont bien peu d’importance dans leur vie mutuelle si l’on y regarde bien. Rien ne les lie. Ce n’est pas ce couple là, celui des amoureux du film, dont toute autre histoire aurait volontiers exploité la veine narrative. C’est ça l’Amok ; la malédiction, la folie, on ne sait ; qui déroute le cours normal des choses et saisit de violence ceux qui ont été humiliés. Les articles plus scientifiques à ce propos, parlent de décompensation brutale. Normalement, le terme semble désigner une folie meurtrière individuelle, observée n’importe où dans le monde, mais finalement théorisée à partir de cas observés en Malaisie. Un délire homicide qui peut parfois déboucher sur le suicide. Serait-il juste d’invoquer Amok pour parler des fusillades sanglantes auxquelles sont confrontés les Etats-Unis depuis Colombine et sans doute avant ? Je l’ignore. Mais au détour de mes lectures suite au visionnage fasciné du film, j’apprends néanmoins quelque chose. Je suis surpris et ravi tout à la fois, de croiser derrière cet étrange scénario, la route d’un auteur familier de mes pérégrinations mêlant création, cultures et psychisme, Stefan Zweig. C’est en effet lui l’auteur de la nouvelle adaptée sous ce même titre, trois fois au cinéma et tout bien considéré, je n’en suis pas si surpris que cela. Quelque chose n’est finalement pas bien étonnant dans cette origine, ni dans le sentiment que me laisse la version cinématographique. Quelque chose qui, il y a vingt ans déjà, croisait ma route à travers la lecture de La confusion des sentiments et donna l’essor à la réalisation d’une vidéo décisive pour la suite de mon travail, Les animaux décousus.

Il existe une zone, la plus passionnante et puissante qui soit, où se fondent le trouble et l’intuition, l’incertitude et l’attirance, l’incroyance et la persuasion, en un objet dense et percussif, peut-être propre à donner la matière du monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace ou de la pierre philosophale telle que vue par Jung, C’est une zone au sens où Tarkovski en parle dans Stalker. C’est « La » Zone, où il est indispensable de se rendre, mais dont il faut revenir, en échappant à l’emprise de l’Amok. C’est là qu’il y a la clarté et la nuit, confondues. C’est là que se révèle à l’homme, la stature d’une grandeur possible qui le pousse à continuer à être, pour s’atteindre un jour peut-être, au delà de lui-même.

Même s’il est dangereux de le comprendre littéralement, l’Amok est néanmoins un phénomène sur lequel l’être en quête de lui-même doit se pencher. À travers le rejet et l’humiliation et non en passant au dessus, est mise à mort une part de soi qu’il était nécessaire d’abattre. Une part fougueuse certes, mais irrationnelle. Glorieuse, mais sans avenir ; dont on fait les idoles et la statuaire en vogue, tant à l’effigie des criminels que des vedettes de passage.

L’examen de notre propre mystère, dont la surface lisse semble ne désespérément montrer aucune aspérité où ancrer une compréhension finalement décisive de nous-mêmes, laisse pourtant parfois entrevoir de micro fissures que rien ne révélait l’instant d’avant. Ces jours de conquête, alors que tout poussait à l’abandon des recherches, l’individu qui nous constitue se crible de dessins, diagrammes et parcours, soudainement lumineux de clarté ; comme en donnerait à voir le plan, après un passage aux rayons X. Parmi toutes ces loges découvertes, où des chausse-trappes, fausses ou réelles, dissuadent d’y poser le pied, se distingue un compartiment de l’humain, dont le corps se compare alors à celui d’une navette exploratrice et où se consument les parts abandonnées de soi, rougeoyant du foyer froid qu’il recèle. Hors d’usage ou au rebut, nos personnalités passées que l’on croyait perdues sont là, servant à l’infini de combustible à une propulsion vers une mise sur orbite sidérante autant que sidérale.

Là, où aucun effort ne deviendra nécessaire, on se plaît à imaginer que les forces morbides mises en jeu par l’oppression sociétale n’auront plus aucune prise. Dans le ressenti paisible d’une valse intérieure, les pulsions d’un tempo entraînant et léger font tourner l’esprit tout autour de lui-même. C’est le petit manège d’un cerveau enfantin, brillant comme un sou neuf, libre de toute attache, dont les lumières rotatives constellent les soirs où parfois, nous nous sentons capables d’imaginer la vie, pour nous changer de croire que nous la subissons.

Juste derrière mes yeux, comme une plaque de métal froid sur laquelle ma vie rebondit. Ma vie est en caoutchouc mousse ou en polyuréthane, coulée à l’origine sur cette plaque inviolable, à l’épreuve des cabales. Et derrière le tréfonds de mon être, là où ma sincérité agile que j’ai souvent prise pour un masque de trop, gît, il n’y a pour finir que ce vide bleuté, cette masse étirée, cette étendue d’acier froid sur laquelle aucune fissure n’est possiblement visible. Tout est en surface et ma vie entière est là, comme un miroitement froid. Et ma mort et mes drames et mes bonheurs et mes plaisirs et ma pensée, Tous affleurent le miroir glissant, s’envolant dans les hauteurs, pareils aux cormorans, puis fondent et perforent le revêtement de mes identités, Remportent à la lumière un morceau de leur sens. Derrière chaque attaque, le métal en fusion froide referme sur lui-même la béance de mon mystère ainsi percé.

L’ARÈNE DE LA NUITLes Parques d’attraction – David Noir 2013 – La foire aux consciences

 

 

 

AMOK

Film long métrage / Drame,  Noir et blanc (1934)

D’après Stefan Zweig
Réalisé par Fédor Ozep
Musique : Karol Rathaus
Interprétation : Marcelle Chantal (Hélène Haviland), Jean Yonnel (Holk), Valéry Inkijinoff (Amok), Jean Servais (Jan), Fréhel (la chanteuse).

http://www.france3.fr/emissions/cinema-de-minuit/diffusions/24-03-2013_37896