Théâtre Dissolution

Les parques d'attraction_David Noir
Au coeur des Limbes - Les Parques d'Attraction - 2ème soir - Le Générateur - Photo Karine Lhémon

Le 25 avril, lendemain du dernier soir des Parques d'attraction, Didier Julius a écris sur sa page Facebook : « Hier, j'ai vu une création artistique engloutir son public. À moins que ce ne soit l'inverse. »

J’ai été frappé par l’élégance de la formule et la densité de son sens. C’est effectivement ce que j’ai vu aussi. À l’issue des cinq dates produites au Générateur, qui furent autant de métamorphoses évolutives de la forme, il ne fut plus possible pour un/e visiteur/euse étranger/ère de distinguer le public des performeurs/euses.

Après quelques jours de repos et mise à distance, je me remets progressivement à la rédaction de ce blog ; non plus sous la forme tendue du « Journal des Parques », mais au rythme des réminiscences et retour des images.

J’ai confié, depuis la fin, à plusieurs ami/es, que le sentiment premier que j’avais, était celui d’avoir fabriqué avec la contribution de chacun/e, une matrice autant qu’une sonde.

La matrice est la part organique et vivante de l’évènement qui s’extirpe du temps de son existence concrète, comme un poulpe ayant trouvé refuge dans une niche devenue trop étroite.

Pour moi, cette création, à la différence de toutes les précédentes, a la vertu de pouvoir poursuivre une vie virtuelle et autonome dans mon esprit. Je la ressens comme véritablement efficiente à travers son second aspect évoqué, la sonde.

L’illustration qui m’est venue est celle d’un robot, non futuriste mais tout à fait conforme à ceux déposés sur des planètes à l’étude. Son travail commence à peine.

À travers des connections psychiques encore mystérieuses mais dont je sais que le dispositif s’est mis en place en amont, notamment durant la rédaction du Journal, je me sens quotidiennement nourri de la myriade de micro évènements qui se sont produits durant le déploiement de ces Parques. L’image aquatique souvent invoquée durant ces préparatifs, me sert à nouveau de vecteur et confère à ces nuages d’informations, l’aspect « laiteux » de la semence des animaux marins se diluant dans l’eau, autant que celui des masses de plancton et de micro-organismes portés par les courants. Je me sens, depuis « l’expérience », soudain doté de fanons, propres à filtrer et trier les échantillons et les résultats d’analyses. L’image de la baleine, qui n’a cessé de m’accompagner, s’est inscrite dans mon cerveau jusqu’à y substituer son principe de fonctionnement nutritionnel à celui des réseaux de synapses.

Je vais désormais, nageant en surface autant qu’en profondeur, ma nouvelle tête hypertrophiée emplie de la connaissance de ce que j’ai vu autant que de tout ce qui a échappé à mes sens. Il suffit d’y avoir plongé pour ressentir le bénéfice du bain catalytique de la transformation - à condition bien sûr d’avoir accepté de s’y être ouvert corps et âme tout entier, ce qui reste l’affaire de chacun/e.

Il me reste à dire pour ce premier retour, que je ressens comme très important de donner du crédit à la réalité tangible du langage poétique qui se crée par cristallisations et agrégats suite à une telle traversée de soi. C’est tout le sens de mon propos dans ces pages et une part importante de ma démarche dans son ensemble. Je crois qu’un pas est fait pour moi et j’espère, peut-être différemment pour d’autres, vers la (ré)génération d’une forme de barrière de corail. Cela prendra peut-être mille ans, qu’importe dès lors que je sens mon ancrage dans un sédiment commun. Car, si j’ai initié les choses en grande part (l’autre vient de l’espace Générateur qui a appelé leur possible réalisation), le résultat premier, la riche masse protéique obtenue, est fruit de la dissolution des diverses individualités qui l’ont parcourue. Ainsi pour la première fois en présence de spectateurs, il y a eu fécondation entre moi, mon monde et les leurs. Il ne s’agit donc plus de dévoration d’une des deux parties par l’autre comme c’est, à mon sens, toujours le cas lors de la confrontation public/création. Phénomène qui, bien qu’ayant donné de splendides démonstrations de rituels sacrificiels consentis ou de fusions hystériques ou mystiques, de Woodstock à Oum Kalsoum, me paraît aujourd’hui révolu et symbole d’une parthénogenèse primitive.

Tout, entre public et représentation, parle constamment de la tentative de se reproduire et de s’accoupler par voie non sexuée - « sublimée » diront certains/es - par identification et processus rituel millénaire de l’adoration (l’élection) ou de son opposé, le bannissement. Le Spectacle parle habituellement de l’Union sous la sempiternelle forme du couple et de l’amour avec toutes les données que ces deux notions comportent.

Selon moi et peut-être d’autres dont je serai très intéressé de connaître le ressenti et les images résurgentes, Les Parques d’attraction ont su échapper à cette loi grâce à une intelligence collective qui, ne nécessitant pas d’adorer les mêmes dieux, a permis de poser le premier jalon d’une réflexion spectaculaire autour d’un mode de représentation mature, sexuée et indépendante d’un partage commun de valeurs sociales.

C’est donc une autre île, dont je fus le premier naufragé volontaire, que cette éruption a fait naître et dont la qualité principale revient à ce qu’elle a eu la capacité de me rendre, moi, géniteur des éléments chimiques déclencheurs de son apparition, aveugle à la totalité des aspects de son développement, sans pour autant - bien au contraire - me frustrer du pouvoir d’en jouir, car personne ne put avoir cette place. Je recueille donc, grâce à la non existence de ce trône interdit et à toutes celles et ceux qui composèrent la faune, la flore et le caractère minéral de l’île, de quoi me sustenter à long terme, sans nécessité d’avoir eu à dérober quoique ce soit à mes hôtes - chose assez rare dans le monde des représentations humaines pour que j’en fasse mention ici.

Le partage est bien souvent vécu, tant dans les couples que dans les échanges commerciaux, comme un arrangement mutuel dans lequel les grincements de la défiance tentent de faire oublier leurs couinements sous les vivats couronnant la transaction réalisée. À l’heure où une notion de civilisation aussi évidemment banale que le mariage pour tous excitent belliqueusement les esprits en souffrance, j’ai, solidement ancré en moi, le sentiment qu’il faut déjà aller bien au-delà quant à la notion d’Union. Il me semble urgent de comprendre que l’avenir des populations ne peut être radieux et paisible que soumis à l’acceptation d’une vision de l’amour, détachée de ses archétypes passionnels anciens et dans laquelle une part d’indifférence naturelle à l’existence particulière de l’Autre - mais non à sa souffrance - doit prendre une place raisonnée. L’iconographie, l’écriture et toutes les formes de représentations de l’esprit humain, tant à travers le corps qu'à travers la création d’objets artistiques, devraient, je le crois, s’orienter en direction du surgissement d’images mentales chamboulant le romantisme à multiples tranchants de nos façons d’aimer et de nous rassurer sur notre solitude.

Il y a tant à faire côte à côte - pour nous changer du face à face - et le monde est ouvert.

Le, toujours vieux, Théâtre et les sens qu’il porte ; de même que l’immémorial Amour, devraient être interrogés en profondeur pour les amener à révéler un peu plus que leurs éternels clichés et nous livrer plus fraîchement la formidable teneur de leur qualités actives. C’est le job de chacun/e de façonner un des membres innombrables de la pieuvre qui nous enserre le crâne. Le théâtre nourrit encore toutes les formes de représentations dont nous sommes abreuvés car il est à la source de toutes, comme matrice première des images des hommes. Nous vivons encore sous sa coupe et sa numérisation en informations sur le Web n’y change rien. Or, nous pouvons tous/tes y jouer désormais un rôle et en enfler la panse de symboles et de mots. La créativité artistique, industrielle, scientifique, rhétorique met nos vies en scène, même si nous pensons nous y soustraire ou nous en protéger. Et pourquoi donc le faire ? L’expression n’est-il pas le propre de l’homme ? L’engloutissement, au sens aqueux, n’est donc pas la dévoration, car loin de ne nourrir qu’un seul être, il met tout le monde d’accord par la submersion globale de tout ce qui est. Après moi, le déluge : je l’espère bien.

Théâtre Dissolution ou Dix solutions pour le Théâtre … il en faudra bien d’avantage, je le sais, pour dégager de sa carapace de kératine et d’algues, une créature fantastique qui ne sait même plus qu’elle dort, sous le limon des idées reçues et des applaudissements de complaisance. Faire à nouveau vrombir les ailettes des moteurs du vieux sous-marin ne sera pas chose aisée, mais il est possible que l’envie de s’amuser - à jouir d’être, à se révéler libre et créatif, à joindre à la virulence d’une sexualité aux sources nutritives enfantines, l’exigence d’une soif d’aimer adulte - suffise à le dégager du sol sclérosé où décidément, trop d’entre nous se contentent, avec un ravissement béat, de le voir enlisé, quand ils/elles ne contribuent pas tout à fait à son immobilisme.

Croire, Aimer, Créer ont une source identique : l’interrogation puissante sur sa place dans le monde et la portée véritable de ses actes, aussi infimes soient-ils, à échelle individuelle. Inventer des formes novatrices à ces colonnes vertébrales de nos existences est quotidiennement à la portée de toutes et tous. « Qu’ai-je fait de ma journée ? » est une question bien connue pour être utilisée en guise de scanner de la réalité de ses actes. Pour y répondre, il s’agit simplement d’être suffisamment honnête pour faire la part entre ses supposées limites, prétextes facile à la pauvreté de son action, et la réalité de sa volonté mise en œuvre. Ne « rien faire » n’est certes pas rien et ce n’est pas obligatoirement au poids des réalisations que l’on doit déterminer la quantité du « faire ». L’objectivité d’un regard posé, pesé et réfléchi, émanant de toute la subjectivité d’un individu sur lui-même, suffit à faire de quelqu’un une personne et non l’avatar d’un être humain. Entre ces deux pôles surgit l’arc électrique du génie dont nous sommes, je crois, toutes et tous, les hôtes. Les stimuler et les mettre en présence ne favorisent pas les « guerres », dans un environnement où le jeu des rapports ne s’articule pas autour d’une notion hiérarchique, sociale ou mondaine, des échanges. Les Parques a donné, entre autre, l’exemple que dire des textes, avoir des relations sexuelles, s’exhiber, jouer, penser, ressentir, chanter, attendre, danser, visiter ou ne rien faire, s’équivalaient parfaitement et pouvaient se côtoyer équitablement en terme de jugement de valeur et de prix attribué à la personne humaine. Je ne dis pas par là, que tous ces actes ont eu implicitement un impact sensoriel ou émotionnel identique pour qui en a été le témoin ou l'acteur/trice. Notre part de spectateur/trice et l'imaginaire qui lui est associée ont le droit d’être, évidemment, mais ce qui résulte de l'inspection de ce processus est qu'il est bien d’avantage du ressort d’affaires intimes résolues ou non, que d’un partage consensuel d'avis, soudainement érigés en goûts esthétiques.

Peut-être est-ce bien une des possibles solutions à la vie harmonieuse que l’exhibition (au sens de laisser voir naturellement ce que l’on est) ait officiellement droit de cité, alors que le jugement, prompt à s’exprimer, serait mis plus sagement en réserve, pour analyse et décorticage ultérieur, à distance des impulsions épidermiques et des violences réactives ? Qui sait ?

J’en sens un/e ou deux sourire à mes propos utopiques … À moi de sourire à mon tour, chers/ères lecteurs et lectrices, n’ayant jamais prétendu que cela fut facile de domestiquer les vieux démons endurcis qui souvent nous meuvent et toujours, nous habitent 🙂

                   

Journal des Parques J-11

E la nave va - Federico Fellini - 1983
E la nave va - Federico Fellini - 1983

Même les personnes les plus averties et les plus compréhensives peuvent avoir du mal à se figurer l’étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose le convoi que représente un projet comme Les Parques d’attraction. Je ne cherche pas, disant cela à larmoyer, ni me faire plaindre ; ce qui ne me serait réellement d’aucune utilité, pas même en tant que cataplasme de l’âme. Un massage consciencieux serait plus efficient, la gratification concrète étant, la plupart du temps, bien plus régénérante qu’un vague mouvement de compassion.

Loin de moi de vouloir qu’on identifie mon embarcation à une galère. Se trouver pris dans la tourmente naturelle des éléments n’a rien à voir avec l’accident. Un navigateur ne se considère pas dans le pétrin en ayant choisi de se lancer dans une transat. Seulement, ça n’est pas une croisière et il est indispensable de le rappeler et de commenter régulièrement ce point, avant tout pour soi-même, afin de ne pas être oublié et devenir un objet flottant identifié mais négligeable sur l’océan. Je ne sais pourquoi - sans doute par étroitesse de vue et relativement au champ très limité de nos préoccupations individuelles - mais tous et toutes autant que nous sommes, oublions très facilement ce qui anime les autres. Ce n’est pas que ça nous indiffère, mais on préfère ne pas trop en savoir sur le quotidien d’autrui ; que ça ne devienne pas à ce point familier. Ceci, à mon avis, explique en grande partie le succès de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, qui permettent tous deux de lancer régulièrement des flacons de 5 ml à la mer, juste histoire de faire signe et de se tenir informer que l’autre, le/la collègue, l’ami/e, n’a pas fait naufrage, n’a pas été submergé/e et noyé/e dans la houle. C’est rarement sur ces plateformes que quelqu’un exprime qu’il est en perdition. Je rassure les plus inquiet/es, ce n’est pas mon cas. Un journal de bord est néanmoins fait aussi pour témoigner des réalités telles que nous les traversons. Ce n’est pas vraiment thérapeutique et ne constitue pas une alternative à la psychanalyse ; ce serait plutôt de nature scientifique. Le journal permet, outre la relation du voyage et la description des découvertes, un compte rendu de l’évolution de sa position, de la température, de l’hygrométrie, de la force et de la direction du vent, mesurées au quotidien. Coïncidence ou logique étymologique lointaine, il est intéressant de noter que la seconde acceptation du mot français « relation » au sens du rapport humain, se traduit par « relationship » en anglais, où ship signifie état ou qualité, alors qu’employé isolément pour lui-même, il désigne un bateau. Ce sont les mystères poétiques du langage qui, même si les rapprochements entre les termes s’avèrent abusifs, constituent de solides passerelles pour l’imaginaire et la cristallisation d’un monde de l’esprit. Toute la puissance créative du jeu de mots en témoigne.

Manœuvre au millimètre donc pour ne pas risquer d’échouer. Je me souviens avoir été très impressionné regardant la télévision, par la précision, le degré de collaboration et la méthode dont devaient faire preuve chaque jour les éclusiers du canal de Panama, pour haler et maintenir dans l’axe, grâce à l’utilisation de petites locomotives, des paquebots ou porte-conteneurs de plus de 100.000 tonnes, frôlant les bords du canal, la coque éloignée du béton de quelques centimètres à peine. Je ne prétends pas effectuer un travail de Titan comparable à moi tout seul, mais je revendique l’exactitude du jonglage sous toutes ses formes, pour parvenir à ce que chaque projectile passe à grande vitesse - le temps étant compté - à travers un orifice de dimension à peine plus large que lui, sans qu’aucune fois il n’en effleure le pourtour. Il est bien dommage qu’en matière de production de projets, aucun réglage ne soit valable une fois pour toutes et qu’il faille recalculer son angle de tir pour l’adapter à chaque fois aux situations nouvelles. Sur ce plan, il n’en manque pas et toutes  sont inédites par les formes qu’elles prennent.

J’ai réalisé l’importance de la gestion de tous les facteurs, sans exception, dès lors que je n’ai plus travaillé en compagnies. Non qu’elles furent des modèles de sophistication tactique, de très loin pas. La vacuité et les carences à tous les postes rendaient ces édifices hautement fragiles. Seul le miracle de l’énergie collective soudée en un axe unique a permis de passer en force bien des barrages et d’arriver peu ou prou à nos fins. Le seul réel problème fut le même à chaque fois ; un problème, à mes yeux, d’ordre artistique : s’évader du cabotage (à ne pas confondre avec le cabotinage, tous et toutes étant d’excellents interprètes ; celles et ceux ayant le moins d’expérience y palliant avec leurs avantages personnels mis au service d’une bonne intelligence scénique). Quitter la côte donc, mais pour aller vers où ? Le large, l’aventure humaine où le désir de s’embarquer ensemble supplanterait le besoin de sécurité, tant affectif que matériel, recherché ailleurs. Autarcie et flibusterie étaient mes plus profondes aspirations et mes mots d’ordre. Je sentis alors que la machine se grippa, se crispa pour ainsi dire, en réaction à mes discours et je décidai d’abandonner le navire. Pour vaillant qu’il avait l’air, il était désormais à mes yeux, déjà rongé par les termites. Personne en particulier n’en était la cause, simplement nos chemins bifurquaient en raison d’ambitions divergentes.

Depuis je sais - et le savais dès ces instants -, que mon désir de théâtre, que l’on percevait à cette époque, je crois, comme communicatif et ouvert, serait désormais perçu comme sévère et intolérant à l’égard de ceux/celles qui, bien qu’acceptant d’y prendre part, refuseraient certains aspects de ma vision des choses. J’avais habitué mes camarades à autrement plus de largeur de vue. Chacun/e est libre évidemment, mais pardon si aujourd’hui, à la question, « Pourquoi nous choisir ? », je réponds « Pourquoi en être ? ». Quiproquos de fond ou malentendu dommageable, je n’ai pas quitté un quai sympathique mais au désir d’expansion restreint, pour jouer avec un voilier miniature dans le bassin du jardin du Luxembourg. Je réserve ces aventures palpitantes pour mes jours de régression grabataire à venir.

Cet apparent revirement n’est que de surface. Je n’ai jamais eu qu’une quête, obtenir ce que je cherche de la façon dont je le veux. Qu’on me force à transiger et je largue les amarres pour d’autres cieux, triste mais en cohérence avec mon désir. J’ai appris récemment à propos du développement de la personne, que l’autonomie différait de l’indépendance, par le fait qu’elle supposait intégrer l’expression du besoin de l’aide d’autrui, là où la seconde se contentait d’entreprendre de se libérer de ses chaînes. Cette remarque intéressante m’a beaucoup interpellé et fait réfléchir. Le résultat de cette réflexion est que je ne jouis actuellement d’aucune des deux. Ne pas en jouir ne signifie pas qu’on n’y a pas accès. C’en est même l’exact opposé. Si je n’ambitionnais aucun « débordement » artistique, je serais, autant que chacun/e peut l’être dans le contexte de la vie moderne, à la fois indépendant et autonome. Seulement un désir hors des clous, visant justement à l’acquisition absolue de ces états, oblige à remettre ses gains sur le tapis. Espoir insensé de rafler le jackpot et faire sauter la banque, mais espoir tout de même, ce qui, à mon avis, est mieux que de ne pas en avoir du tout, hormis celui de gérer son petit commerce d’affects et de biens matériels. Je sais pertinemment les risques à la clef de tels chalenges. Nous sommes beaucoup trop habitués à identifier l’art par les exemples rarissimes, au regard de l’histoire, qui s’en sont sortis indemnes et même quelque fois, fortunés. La majorité ne connaît jamais cet aboutissement glorieux. Isolement et clochardisation relative sont le lot courant des acteurs du secteur en question. Les illusions en la matière sont nocives.

Alors, « au prix que ça coûte », comme dirait l’autre, eh bien oui, j’exige, (le vilain verbe capricieux, complément de son noble substantif, "exigence", composant ainsi un des plus ambivalent binôme, est lancé) non qu’on s’approprie mon chemin comme un fidèle, mais qu’on se donne les moyens d’en comprendre les tenants et les aboutissants, autrement qu’à la lumière de son seul prisme personnel, si tant est qu’on veuille me venir en aide. Je ne demande rien d’autre que l’effort non feint, de cette compréhension. C’est là la teneur de mon désir d’autonomie ; c’est dans cette mesure que je demande de l’aide. Après, chacun/e fera bien selon son cœur si la nature de ce qu’il/elle a compris de ma démarche fait retentir en son for intérieur, un certain écho à sa propre vie et à son désir d’art.

À suivre …

Journal des Parques J-15

La_pêche_aux_corps_mourants-David Noir01
Sonia Codhant, David Noir - Microfilms - La pêche aux corps mourants - Définitives Créatures - David Noir

Mobile Dick

Aujourd’hui, mer calme. Pas d’huile, simplement, calme. Ça ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire. Comme chaque jour, les tâches s’enchaînent. Pas de quoi prendre de l’avance pour autant, mais la sensation d’une relative maîtrise du temps, au moins sur une journée. Pas de quoi non plus, s’en proclamer le héros. Ni euphorie galopante, ni désespoir sans fond. L’écriture du post d’hier m’a apporté autant de vide que de stabilité. Un peu étrangement, il y a des choses qu’il faut qu’on dise, des thèmes qu’il faut aborder, expliciter le plus clairement possible une fois au moins, pour être libéré du souci de leur expression ; des choses qui trottent et se font soudain tellement plus pressantes à la porte de ses idées, comme si elles remontaient d’elles-mêmes le courant pour venir se placer en tête de liste. C’était le cas hier à propos de la pornographie. Alors aujourd’hui, plus que d’ordinaire, un peu lessivé par l’effort, j’écris au fil de l’eau, en laissant ma main traîner dans la fraîcheur de l’onde. Je ne crois pas néanmoins n’avoir rien envie de dire, sans quoi j’écrirais « blank page », comme l’inscrit parfois le navigateur ne parvenant pas à se rafraîchir. Je ne parle pas là d’un marin sous un soleil de plomb, j’emploie seulement les expressions du Web proprement dédiés à cette situation. Toujours impressionnant, touchant même, pour moi qui aime m’amuser avec les mots de notre langue, de constater l’emprunt d’un vocabulaire appartenant à un univers pour être détourné vers un autre. On trouve ainsi tant de coïncidences poétiques qu’il n’y aurait qu’à se baisser pour toutes les ramasser et œuvrer ainsi toute une vie à les mettre en rapport. Quand on se place soi-même, avec sa problématique, à l’intersection de ces univers, on se trouve alors à un endroit privilégié de la création. Le reste va tout seul. Il est clair en ce qui me concerne, que les liens entre le théâtre, dont la structure était érigée autrefois grâce au savoir-faire des charpentiers navals - sollicités aussi pour construire les échafauds, c’est à noter - et le flux Internet, comparable à un océan infini, me font me sentir comme une vigie surfant sans discontinuer d’une vague  à l’autre. J’en perçois de moins en moins les frontières comme étanches. J’ai conscience que cela puisse sembler encore curieux ou tiré par les cheveux à certains connaisseurs de l’un ou l’autre domaine, mais les sensations que je retire de mes traversées transdisciplinaires me confortent à chaque fois un peu plus dans cette analogie. J’ai, depuis la première fois que j’y ai posé le pied, toujours ressenti les plateaux comme des ponts de navires fondant sur des mers de spectateurs. Il m’est même arrivé quelquefois, de jouer à marée basse. Mais un sentiment récent et nouveau pour moi, s’est fait jour quand je me suis penché sur les problèmes de la construction de sites il y a quelques années. Il m’a fallu aborder fatalement le code HTML, mais plus particulièrement, le CSS qui le complète par la codification de la mise en page. Très loin d’être un webmaster, j’en ai cependant appris suffisamment pour découvrir l’incroyable vie organique, presque surnaturelle à force d’être simplement naturelle, de la logique structurant ces langages. Je ne ferai pas le pédant en jonglant maladroitement avec des concepts qui bien souvent me dépassent, mais veux juste exprimer en quoi cet apprentissage de surface est quand même venu nourrir mon imaginaire poétique. Pendant toute une période, je ne me lassais pas, tout en m’y cassant bien souvent les dents, de jouer avec les positionnements variés des éléments flottants. Là aussi, je ne choisis pas le mot à dessein pour aller dans le sens de mes arguments, mais emploie simplement le terme désigné, en anglais la propriété « float », qu’il est notamment possible d’attribuer, par exemple, à un bloc pour le retirer du flux et le placer à gauche ou à droite de son conteneur. C’est qu’il existe bel et bien un flux naturel dans la conception du code, dont la loi préexiste à toutes modifications des éléments utilisés pour créer la mise en page. Ça ne ferait sans doute pas frémir un informaticien, mais n’ayant pour ma part, aucune connaissance mathématique sérieuse, je dois dire que j’en reste baba. La puissance d’évocation de ce seul système me donnerait évidemment l’envie d’en savoir tellement plus, mais ma petite tête n’est pas foncièrement capable de m’emmener beaucoup plus avant. Tant pis, il me suffit d’expérimenter un peu et de percevoir toute la richesse potentielle qui existe dans le rapprochement de domaines aussi dissemblables a priori, que poésie et informatique.

 D’autres exemples existent, comme les ancres utilisées dans une page Web, jusqu’à Internet, lui-même, abréviation de Network, impliquant la notion de filet (net), comme il est dit dans un article d’un autre blog, attirant l’attention sur le même sujet.

Ainsi, selon ce processus fluide d’associations, qui doit certainement exister depuis que notre cerveau fonctionne - qu’il mette en jeu, des idées, des personnes, des traits de caractère, des mots ou simplement des hasards - j’avoue humblement ignorer tout du phénomène de la célèbre « blank page » évoquée différemment plus haut, et de son vide saisissant et vertigineux, paraît-il redouté de tant d’écrivains quêtant l’inspiration. Je ne m’en vante pas, ne voyant pas d’intérêt à se forcer à écrire si l’on n’a rien envie de dire. C’est sans doute que je ne suis pas écrivain ; ce qui, dans un sens, me soulagerait bien, n’ayant jamais souhaité l’être.

Pourquoi écrire alors ? Dans mon cas, parce que la scène, qui reste le fameux ponton sur lequel j’ai envie de me tenir le plus possible pour y respirer l’air du large, est le matériau le plus disparate et hétéroclite qui soit. Au théâtre, on peut tout faire et bricoler tout ensemble ; c’est même la raison pour laquelle je m’y suis adonné, recherchant l’espace des moindres contraintes possibles. Je me suis bien trompé sur un aspect de ce point, car quiconque le pratique un peu, sait combien on s’y heurte à toutes les variables de l’être humain. En revanche, pour ce qui est de la création, tout est permis. Chant, danse, texte, déconstruction, images, sons, objets, matières, formes et formats, tout y modelable et modulable. Le théâtre est un patchwork cousu des autres arts. Voulant le valoriser davantage, on dirait qu’il les englobe tous, qu’il est certainement celui en plus grande proximité avec la vie. Il est autant la vérité de l’illusion, qu’une illusion de vérité. Ce sont ses contours mêmes, si difficiles à cerner une fois pour toutes, qui le rendent encore attrayant, malgré son âge canonique et sa propension dégoûtante à se complaire dans ses excréments hors d’âge. Mais bon, c’est un cacochyme qui tient malgré tout debout, contre vents et marées. De bonnes perfusions régulières ne lui sont pourtant pas de trop pour qu’il rouvre un œil chassieux. La dynamique du Web est bonne pour ses humeurs et je crois qu’il est important de ne pas le laisser s’enfermer dans sa chambre cramoisie, à ressasser ses souvenirs glorieux et autres Jean Vilareries, quand bien même elles ne dateraient que de dix ans à peine. C’est un bonhomme qu’il convient de violenter sans accepter d’accéder à son désir profond de reposer comme un bon vin. Loin d’en acquérir du style, il y prend un vieux goût de tonneau allant de pair avec sa prétention à se croire éternellement dans la course. Non, non vieille carne, bouge ta chair molle farcie d’escarres pour aller gambader un peu à l’air libre ; on a besoin que ton sang circule. Tes caillots répartis en grand nombre, nous menacent d’embolie autant que ta pauvre carcasse, nous qui avons la faiblesse de nous occuper de toi. Par osmose, la thrombose nous guette. On voit ça à tous les coins de plateau. Un jour, un jour peut-être tu trouveras une jeunesse nouvelle ; il est permis d’espérer. Et ce jour là, crois-moi, je serai des premiers à vouloir sabler le champagne en ton honneur. Que je participe à ton rétablissement m’importe, en vérité, assez peu. Toujours, comme le bon fils idiot que je m’échine à repousser autant qu’à en faire le portrait dans ces textes, je serai là pour t’assister comme je le peux et le plus souvent, je le souhaite, comme je le veux et non en fléchissant sous le poids de ton corps impotent et de tes exigences infâmes. Car bien souvent, c’est toi la baleine qui m’avale et non le ventre glorieux d’un galion rebondi prêt à recevoir le fruit de mes rapines. Je me retrouve, imbécile, nu sans une couverture, me débattant dans les flasques entrailles d’un monstrueux animal marin comateux, un gargantuesque éléphant de mer, dont la trompe courtaude trempe flaccidement dans le vomi qu’il régurgite à petites lampées refoulées, comme un ivrogne bavant, la lippe pendante, le cul baignant dans son jus de dégueuli, de pisse, de merde et d’alcool. Oui, parfois c’est ainsi et à défaut de renaissance, je dois m’expulser de tes replis visqueux avec la rage d’un Alien qui se serait trompé de logement avant d’arriver à terme.

T’évoquant depuis quelques heures, la mer et déjà moins calme. Il vaut mieux retourner en cabine avant que la déferlante s’annonce. Gargantua, Pinocchio, Léviathan … ce soir, ces créatures mythiques ne me disent rien qui vaille et je vois bien une fois encore, combien les charpentes des théâtres peuvent revêtir, quand je les évoque comme des toits protecteurs, les formes de squelettes familiers auxquels s’associent des visages hantant à mes côtés les salles des muséums. Histoire naturelle, histoire sans parole ; parfois il est bon de se taire en contemplant l’horizon, plutôt que de risquer des formules propres à faire surgir les démons des abysses. Pour l’heure, mon quart est fini. Je rentre.

La pêche aux corps mourants - 82 Microfilms - Définitives Créatures (DVD ou téléchargement)

Caro l’Ina show

Carolina - Miguel-Ange

Carolina - Miguel-Ange
Carolina - Miguel-Ange

Hier, invité du Carolina Show au cinéma Chaplin pour parler du « Nouveau Testicule ». Surprenante hôtesse, intervieweuse bienveillante ou bulldozer, selon le quidam assis en face d’elle, j’ai eu la chance d’avoir sa sympathie et bénéficié de ses questions pertinentes sur mon travail ; de celles qui permettent de s’exprimer sur des thèmes paraissant improbables à aborder entre les nombreux numéros de la soirée, prestidigitation mentaliste, humoriste féminine, chanteurs lyriques ou de variétés. Étonnante prouesse que d’avoir su faire une place sensible à mon univers et d’y ouvrir une fenêtre à son public, qu’elle sait énergiquement prendre par la main. Là où on pourrait s’attendre au pire des plateaux « people », on découvre plutôt le meilleur du divertissement à la Carpentier, porté à bout de bras par l’énergie d’une Mireille Dumas hispanique, à la carrure de routière gainée de strass. Tout le charme d’un music-hall retrouvé donc, où Carolina, entouré de son équipe de freaks solidaires et dévoués, d’un Juan-Carlos, Bernardo-roi d’Espagne dépourvu de langue au pianiste de charme peroxydé Clayder-Man, égaré des années 70 dans notre monde, non moins criard, mais sans idéaux. Le tout était hier rehaussé de la lueur des lucioles en boîtes de Jose Cuneo, petits morceaux de vie emprisonnés avec leurs lumières, exposées au Chaplin et qui donnèrent à cette soirée une aura d’espièglerie poétique. Mon témoignage ne serait pas honnête s’il ne faisait pas état de mon émotion à retrouver en coulisse, le fourmillement attentif de l’équipe de Tres avec laquelle j’avais encadré Miguel-Ange, filleul de Carolina, pour la création de son spectacle de chansons. Alors, même si nos embarcations peuvent sembler voguer sur des mers aux antipodes les unes des autres, la nature de ce qui soude cette petite bande d’apparence anachronique autour de leur capitaine de vaisseau Carolina, m’en fait sentir plus proche que de bien des auteurs et metteurs en scène qui croisent dans les chenaux des ports de l’art. L’esprit de la piraterie foutraque reste encore le garde-fou le plus précieux contre notre tentation naturelle à vouloir être respectable un jour et reçu avec les honneurs à la cour du roi. Et tant mieux si l’on ne brillera jamais où une parcelle de nous rêvait d’être. C’est la force des êtres réellement en marge de toujours dévier du cap qu’ils seraient, croient-ils, soulagés d’atteindre un jour. En l’apercevant en figure de proue de reine de Las Vegas depuis le pont de ma coque de noix, je me suis dit que Carolina faisait peut-être route vers Divine avec un pincement au coeur, tout comme celle-ci le ressentit peut-être en voyant son rêve de plus belle femme du monde porté par un camion à poubelles, plutôt qu’une cadillac. Soit. Mais pour ma part, c’est ainsi que j’ai vu passer Ed Wood à cheval sur son cinéma, loin devant Tim Burton et ses montures d’esthète au bon « mauvais goût » sûr. Alors, je ne peux que souhaiter bon vent au Carolina Show, en espérant que son sillon se creuse toujours plus loin vers les précipices qui bordent le monde et où règne le chaos des vrais monstres chimériques, malgré le tiraillement de son regard secrètement nostalgique, qui verra s’éloigner les côtes de la marginalité bienséante. Et merci à la capitaine pour ce soir hors du temps, où mon cœur se surprit à chavirer encore délicieusement sous les vaguelettes de la surface des choses, par delà l’agitation des remous houleux, que le ventre généreux de son trois-mâts y lisse.