AUTOPORTRAITS

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".
Autoportrait en Apple führer © David Noir - "Les Camps de l'Amor".

Je témoigne de là où je suis.

En bon archéologue, je crée ma ruine.

La solitude des champs de l’enfance n’est pas celle que l’on arpente épisodiquement à l’âge adulte. Cette dernière, infiniment plus consciente, est d’une autre nature. Plus « light », pourrait-on dire.

La maturité venue, les deux espèces de solitudes se côtoient, cohabitent à l’intérieur de soi, mais chacune dans sa sphère et son temps.

Celle appartenant à l’enfant, toujours emprisonné derrière la vitre de sa cage de mémoire d’où il ne sortira jamais, demeure comme tout son être, obnubilée par la lumière aperçue dans l’entrebâillement d’une porte au fond d’un couloir sombre. Elle lui donne son regard d’innocence hagarde. Ce type de regard qui semble ne pas pouvoir rendre en détail le portait de ce qu’il voit. Ce type de regard qui témoignera parfois d’un état d’hébétude, de résignation ou de colère, subjugué, pétrifié devant le flash d’un photographe. Dans ces clichés, les faces éberluées, semblables à toutes celles alentours des camarades aux crânes ronds, surmontent des corps squelettiques qui renvoient l’observateur à l’image d’une enfance bouleversante, livrée à elle-même, malnutrie, démunie. Cette enfance morbide de l’humanité, réelle ou fantasmée, nous la connaissons bien. Elle nous unit autant que l’épreuve de la mise au monde et la crainte de la mort à venir. Nous en partageons le sentiment de l’horreur destructrice d’un abandon total ou que l’on a cru tel.

Mais tout a été dit sur ce sujet en plus juste, en plus outrancier, en plus inimaginable, en plus véritablement proche de ce qui nous arrive.

Mais qu’est-ce qui nous arrive ? La vie.

Quelque chose comme une main au fil de l’eau a laissé traîner sa ligne dans le courant de cette solitude mortelle. Je suis ce fil malgré moi jusqu’à son terme, jusqu’à la place qui m’échoit.

Tous les trains m’y emmènent. Toutes les foules compressées m’y poussent. Tous les gymnases y résonnent. Toutes les aubes, encore nuits d’hiver d’écoliers m’y condamnent.  Tous les yeux croisés le temps d’un honteux frôlement de regard s’y racontent à l’identique.

© David Noir - "Les Camps de l'Amor" - Tous droits réservés.


Les camps de l'Amor - Synopsis - Informations
Journal de bord sonore - PRÉPARATION – SCRAP 2 / LES CAMPS DE L’AMOR – 2014
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Journal des Parques J-18

Le prisonnier - Patrick McGoohan

Le prisonnier - Patrick McGoohan
Le prisonnier - Patrick McGoohan

C’est paradoxalement, arrivé au pied de ma montagne, que je comprends que je peux avoir du pouvoir sur les choses. Il suffit de me redresser et de la gravir. Frodon mon ami, tiens bon, encore quelques mètres à franchir qui te séparent du but.

Je vais, tambour battant, rattraper mon retard. Le retard d’une vie, mais pas uniquement la mienne, car le sentier que je me mets à emprunter à partir de ce point est celui commun à toutes les vies en quête d’elles-mêmes. Comme au cours de l’étonnant et extraordinaire dénouement de l’ultime épisode du Prisonnier, série devenue culte, réalisée et interprétée par Patrick McGoohan entre 1967 et 68, je compte bien, contre toute attente, arrachant son masque au N°1 lors de l’affrontement final, stupéfait, me rencontrer moi-même.

Qu’y aurait-il d’autre à découvrir, pour chacun/e, après d’incessants combats acharnés et de fuites, toutes aussi nombreuses, pour courir se cacher, ayant échappé au pire, si ce n’est les traits grimaçants de son propre visage, en proie à l’excitation de la bonne farce qui s’est jouée durant toutes ces années ? Nul autre qu’un Nous-mêmes ne peut nous attendre au sommet, bien content de la blague qui nous a fait tant nous démener pour parvenir jusqu’à lui. Jeu de piste fort bien mené, il faut le dire ; chasse à l’homme ou au trésor, rondement concoctée, avec tout le suspense qu’on est en droit d’en attendre. La plaisanterie se révèle savoureuse et juteuse comme une orange bien mûre. Rien d’autre à l’horizon d’une vie que sa propre figure ; mine réjouie, enfiévrée, exténuée, ravinée, émaciée, creusée dans sa chair par les ruissellements des années de conquête. Retour à la case départ sans rien de plus en poche qu’à l’origine, sinon une petite fiole, une ampoule de quelques millilitres à peine, contenant en solution outrancièrement dissoute, quelques grammes de connaissance de soi. C’est suffisant, selon les bons docteurs de l’âme, pour ce qu’on doit en faire et ce qu’il nous reste à vivre, arrivés à ce stade. Toujours est-il qu’il faudra bien s’en contenter. Contempteurs dubitatifs de l’homéopathie, passez votre chemin ou résignez-vous devant la maigre pitance et la solde à peine plus volumineuse, reçues en récompense de ses efforts par le troufion de base. Le gentiment courageux éclaireur parti aux avant-postes sera, si tout va bien, de retour, enrichi de ce qu’il possédait déjà, sa vie sauve, mais désormais glorieuse. Les fiers soldats ne cultivent pas l’amertume. Ils ne se suffisent pas de se contenter d’en avoir vécu les affres et les tourments, ils chantent les louanges de l’aventure qui les a menés jusque là. Je dois dire que de ce point de vue, je les comprends et si je n’aurai pas l’outrecuidance de me comparer à un combattant armé parti risquer sa peau sur les champs de bataille, je partage le sentiment du devoir accompli. On aura fait le job et c’était ce qui comptait avant toute chose. Le temps n’est plus aux états d’âmes, mais déjà aux souvenirs. Alors, reprends ton paquetage et marche droit comme si le sang de la légion coulait soudain dans tes veines. « J’avais un camarade » chantent-ils, à la fois pour ne rien oublier de la perte de ceux qui sont tombés, mais aussi pour se donner le courage de continuer d’avancer vers une mort, dont on ne sait jamais assez qu’elle est inéluctable. Le pas lourd et cadencé suivant la scansion des paroles qu’ils égrènent gravement, d’une voix semblant venue des entrailles de la terre qu’ils foulent, leur cohorte fait vibrer le sol et les ossements fébriles des corps ensevelis qu’il recèle. Notre terre se nourrit des cadavres qui, depuis des millénaires, se fondent en sa surface. Le trésor est là, sous nos pieds. Les morts sont nos assurances sur la vie. Leur famille aux membres innombrables, constitue notre avenir le plus sûr. Sans équivoque, nous nous retrouverons mes frères. Conscients ou pas, quelle importance ?

Nous donnons depuis quelques siècles, un prix à la vie qui finit par en dégrader la valeur du contenu. Il faut survivre à tout, par-dessus tout. Rien d’autre n’a d’importance. Et pourtant !

Moi-même, peureux d’entre les peureux, je crée timidement des spectacles dans l’espoir forcené que quelque chose, un enjeu plus infini encore que la trouille dont on m’a mollement modelé, prenne le dessus et m’apparaisse enfin comme un guide capable de me mener plus loin que la médiocrité de mon ambition d’être et de rester encore et toujours vivant. Oui, il y a mieux, j’en suis sûr, que cette fade lumière, étoile de la multitude si misérablement brillante, qu’on regarde, les pupilles éternellement vissées à sa pâle lueur, pensant qu’il ne peut y en avoir de plus chaude ni de plus précieuse. Non, la vie n’est pas tout et j’entrevois à la cime de ce pic rocheux qu’il me reste encore à arpenter, que le tapis volant patiemment tissé selon les détournements hasardeux et obliques de son canevas, plus souvent que par la rigueur de nos choix, peut nous porter ailleurs. Si par chance ou par quelques bonnes intuitions, une poignée de fils d’or ont pu y être enchevêtrés - nous ne possédons pas tous/toutes l’art de créer des compositions bien savantes - il est possible que nous nous élancions enfin vers des sommets bien plus hauts encore et peut-être, pour ne plus jamais redescendre. La majeure partie d’une vie peut, dans certain cas, se réduire à ériger un tremplin.

L’important, entend-on dire parfois, davantage que de ne pas rater sa vie est surtout de bien réussir sa mort. Peut-être, mais entre les deux, il me semble qu’il y a place pour un ultime essor vers une aspiration plus haute que la valeur attribuée jusqu’alors au simple fait d’être en vie et de s’y maintenir. Rien de mystique dans ma pensée. Je ne fais référence ici aucunement au religieux, qui décidemment, me semble un conte pour enfant guère plus palpitant que la programmation de certains théâtres ; ne revenons pas là-dessus. Non, je parle et j’espère avoir réussi à en exprimer au moins grossièrement les contours, de rendre son existence plus « importante » à ses propres yeux. Je conçois que cela puisse, ainsi exposé, ressembler au pire des paradoxes, puisque d’un côté, souhaitant en finir avec une idée trop inaltérable du vivant surévalué et de l’autre, évoquant un rehaussement de l’importance de l’existence. L’existence aurait-t-elle un sens, détachée de l’idée irréductible de vivre ? Malheureusement, mes balbutiements philosophiques sur un thème, sans nul doute, maintes fois abordé et raisonné par les penseurs de l’antiquité à nos jours, n’iront guère plus loin. J’ai conscience ce faisant, de simplement m’ouvrir une porte par laquelle ne pas aborder la vieillesse dans la seule crainte de la mort. Ce serait somme toute bien inutile.

Je suis aujourd’hui étonné de réaliser combien, étant plus jeune, j’ai dû considérer ma vie comme plus précieuse que moi-même ! Quel sens cela pouvait-il bien avoir ? Aucun. J’ai donc certainement vécu sans réellement m’appartenir. Sans comprendre que j’étais mon propre bien et que j’étais libre, et je dis bien aujourd’hui, m’en apercevant, totalement libre, d’en faire ce que je voulais. Libre à moi d’être un assassin, de tenter d’être président du monde ou de passer ma vie au soleil, sans autre ambition que de couler des jours entiers dédiés à l’insouciance. La question serait : pourquoi n’ai-je pas suivi selon mon cœur, l’une ou l’autre, ou toutes ensemble, ces trajectoires que la liberté m’offrait de choisir dans l’espace de ses vastes bras ouverts. Deux réponses, à mon sens, à cela, mais tellement concrètes dans les influences qui en découlent, que l’on peut dire en effet, que le libre arbitre ne peut qu’être une notion théorique. Primo, le poids des croyances insufflées par l’éducation reçue de mes parents et dont il a fallu un certain temps, pour voir que l’univers ne s’y résume pas, loin s’en faut ; deusio, la simple et banale peur de la mort ; crainte de perdre la vie en l’égarant dans des zones inconnues et incompréhensibles à mes sens ou en prenant des risques trop amples pour mes aptitudes supposées. Rien d’étonnant à cela, n’est-ce pas, puisque nous devons être nombreux/ses - à en juger des vies des un/es et des autres - à n’avoir pas compris instantanément que le temps ne faisait rien à l’affaire. Brève ou centenaire, une vie n’a réellement de sens que si nous l’avons dotée en guise de pilote automatique, d’une conscience aiguë de l’importance de ce qui la compose, bien davantage que de sa durée potentielle.

Le code d’honneur des chevaliers médiévaux, s’il s’est réellement appliqué, peut nous sembler désuet, c’est néanmoins bien vite mettre le voile sur une conception de la vie la vouant certainement à une moins grande longévité, mais qui reste d’autant plus actuelle qu’elle est porteuse de questions d’un ordre qu’il nous fait mal aux yeux de regarder en face. Je confiais récemment à plusieurs personnes combien j’étais effaré d’entendre, désormais intégré à la liste des formules de politesse usuelles et automatiques lancées à la cantonade chez les commerçants ou entre collègues en début de journée, le fameux « Bon courage !» censé épauler le malheureux ou la malheureuse allant affronter vaillamment sa journée de bureau. Quel foutage de gueule ulcérant ! Moi qui ne m’en trouve guère, j’ai au moins la conscience de la valeur des mots et galvauder ainsi cette qualité rarissime et complexe, comme si on l’emportait le matin sous le bras, en même temps qu’on prend sa baguette, me semble de la plus haute indécence pour les rares d’entre nous qui en font preuve réellement. Se figurent-ils seulement, ces gens inconséquents qui bradent une expression porteuse d'un sous-entendu si déterminant, ce qu'elle implique, lorsqu’ils lancent de façon tonitruante ou plaintivement - c’est selon - leur formule toute faite, sans davantage d’égard pour la justesse des situations ? Cela en dit long sur l’incohérence perpétuelle et désolante découlant du fossé creusé entre les mots et les actes.

Oui, la crise bien sûr, oui les méchants capitalistes, bien sûr,  mais bordel, au moins un peu d’honnêteté intellectuelle si nous ne sommes plus capable de croiser le fer pour nos idéaux, aussi bêtes furent-ils. L’époque moderne nous a certainement fait gagner en réflexion par rapport aux boucheries qu’ont été les guerres et qu’il n’est pas question de regretter, mais la bravoure des sentiments et des comportements a également sûrement beaucoup perdu au change dans l’acquisition d’un humanisme plus conscient. C’est du moins ce que nous nous plaisons, nous occidentaux, à nous dire, car sommes nous pour autant tellement plus pacifiés quand notre pacifisme nous vient de la terreur de la mort plutôt que du goût d’intensifier la vie ? Je ne suis pour ma part, lâchement belliqueux qu’à travers les mots, mais s’il me reste le temps d’une courte lutte à mener, j’aspire à ce que mon étendard ne confonde pas dans ses symboles, celui de la paix avec celui de la passivité. Les deux verges s’entrechoquant à l’entrée d’une vulve, portées sur mon drapeau, ne revendiquent ni la guerre des sexes, ni le combat des mâles pour posséder une femelle, mais plutôt la personnalisation de ces parties génitales, regardées avec si peu de naturel, pour que, semblant ouvrir la bouche comme des créatures héraldiques, on puisse les imaginer nous rugir à l’esprit :

« Un peu d’audace, un peu d’amour, un peu de désir et que résonnent les chants des pulsions humaines loin des fictions chimériques que nos têtes, emplies de démons ridicules, brodent autour ; les faisant passer pour morbides, de libération des mœurs en régressions perpétuelles, quand elles ne sont que dynamique du mouvement, fruit de la quête d'apprendre enfin à vivre un tant soit peu héroïquement l’instant ».

 

Trois minutes de sexualité pure en direct, ça n’était pas n’importe quoi,

Auriez-vous voulu me retenir ?

Des centaures et des hydres s’enfilant des colliers de dieux,

Des fanfares mythiques,

Des zobs divins croisant le fer avec des chattes crachant des poisons odieux,

Des fellations brillantes,

Des culs ouverts sur l’infini tout constellé d’anus et de cunnilingus,

Nos chairs à consommer sidérant les rayons de ma grande surface,

Toute garnie, ras la gueule, des peaux blanches yaourt de mes supernovas,

Et pas du sulfureux ringard tu peux me croire !

Je peux sucer ta bite par amitié pure camarade d’un soir,

Car on s’en fout un peu finalement de tout ça !

Sois propre et ça ira ; du moment qu’on chope pas le sida, seulement voilà …

Ma maille s’est filée, ma cotte s’est élargie,

Qui m’aime me saute et me suit et me saute

Et qui veut me chercher me trouve !

Il reste quelques stocks,

Oui mais bientôt fini les soldes !

Au placard les promos ! La rage façonne son tricot.

Je rentre en moi dans mon érection comme une araignée qui n’aura plus d’enfants

Et j’aiguise mon dard en l’espérant mortel,

Va t’en poser ton cul sur un ban de mariage,

Si tu crois que je vais avoir du courage pour toi !

Rien à foutre de tes aspirations,

Rien à foutre de tes espérances,

Tu t’ériges en je ne sais quoi, mais au fond tu veux juste qu’on s’occupe de toi,

Toi toi toi toi !

Pinocchio tout en bois ; tu ne sais rien, que toi !

Comme dans ces jeux à manettes, je suis mort plusieurs fois, crois moi !

Gay mother !

 

UN CUL RIT

Les Parques d’attraction – David Noir 2013 -  La foire aux consciences

Journal des Parques J-24

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Le bus où se sont achevées l'aventure et la vie de Christopher McCandless en 1992, portées à l'écran dans le film "Into the wild" par Sean Penn en 2007.

 Into the mind

Il y a, je crois, deux conditions principales dont il faut connaître les natures, qui sont susceptibles d’influencer le succès d’une entreprise, quelle qu'elle soit : soit vous voyez précisément les contours de ce que vous produisez ou visez d’obtenir, action, création, comportement … soit « l’objet » créé est trop vaste pour que votre vision l’englobe ou encore son dessin est flou ou indéterminé.

À mon sens, les deux options ont la faculté de permettre d’atteindre un objectif de façon tout aussi déterminante l’une que l’autre. Cela dépend cependant de la manière dont on y répond. Il faut bien comprendre ou du moins m’accorder, avant d’aller plus avant, que mon travail actuel est comparable aux préparatifs d’un voyage vers la lune. Ou peut-être vaut-il mieux laisser notre satellite à Cyrano qui l’a déjà atteint, pour aller voir ailleurs et ambitionner un astre moins connu comme symbole d’une terre nouvelle où poser le pied. À vrai dire, peu m’importe la destination ou le nom qu’on lui donne ; ce qui ne signifie pas pour autant que je cultive le fantasme de « partir » sans jamais aucun souci de décoller. Il ne s’agit ni de partir pour partir, ni d’une quelconque quête initiatique, genre trop mystique pour lequel je ne me suis jamais senti de dispositions. Non ; quoique mystérieuse par certains aspects, l’aventure poétique est l’Aventure elle-même par essence et sa trajectoire n’est pas totalement à réinventer de ce fait. Quelque forme qu’elle prenne, il n’est pas possible de n’en complètement rien savoir. Il existe des « cartes », des pérégrinations du passé qui nous sont relatées, jusqu’à récemment et se produisent chaque jour quelque part certainement ; toutes sortes d’expériences et d’expérimentations dans tous les domaines possibles qui viennent enrichir le bagage des préparatifs. Je ne vais pas vers l’insondable. Je ne souhaite néanmoins pas alourdir trop mon paquetage déjà bien conséquent. Je sais ce que je cherche en m’aventurant dans la nature que j’explore. Le voici résumé en quelques mots : le texte ou objet « livre » ne m’a jamais satisfait en tant que tel. Là où certain/es se pâment sur la littérature, j’ai eu beau en lire de toutes sortes, je n’y ai vu finalement, aussi élaboré qu’en soit l’agencement, qu’une somme d’informations, parfois bien sûr, exprimées avec un brio impressionnant. Ce qui me laisse insatisfait depuis pas mal de temps maintenant (j’en étais déjà travaillé avant l’apparition des nouvelles technologies) c’est la linéarité physique du récit, quelque forme poétique qu’il choisisse d’avoir. C’est d’ailleurs la même chose au cinéma, malgré l’invention, tôt dans son histoire, du montage alterné tel que nous y sommes habitué depuis. Bien sûr, la forme peut être complexe, la pensée passionnante, empruntant des chemins de traverse étonnants, ou nous perdant en route ; mon goût de la simultanéité des évènements n’y est pourtant que rarement comblé. Si je compare les œuvres d’art à mon observation du « réel », une fois le choc émotionnel de la découverte passée, je suis déçu d’être si peu sollicité. On dit que nous ne nous servons que de façon infime de nos capacités cérébrales, j’aimerais, pour ma part, être déjà appelé à diversifier en un même instant mes sources d’intérêt, pour ressentir les multiples et variées aptitudes sensitives de mon psychisme. Je veux signifier par là que, bien sûr les informations tant sonores que visuelles, sont multiples et simultanées ne serait-ce que dans n’importe quel film ou œuvre musicale, mais elles sont véhiculées par un seul et même conduit jusqu’à moi : l’éternelle fiction ou ligne d’écriture. Malgré des émerveillements encore intacts depuis leur apparition et simples à retrouver, face à toutes sortes d’œuvres que j’ai rencontrées depuis que j’existe, je ne trouve pas vraiment matière à être « rénové », « renouvelé », « rejouvencé » - je ne saurais comment le dire - par ce que je lis, vois, entends. Pour en avoir parfois discuté avec des gens de ma génération, je sais ne pas être seul dans ce cas et il est facile d’incriminer l’âge et le trop « déjà vu », pour se lamenter sur l’usure de notre potentiel à être bouleversé ou au moins entraîné quelque part, hors de « chez soi ». L’argument mettant en avant l’accentuation de la frilosité à « aller voir », à prendre des « risques », qui serait une espèce de dégénérescence commune et incontournable de la curiosité déclinante ne me convainc pas du tout. Je me sens en effet tout prêt à saisir, attraper, chevaucher, capter, sentir et découvrir enfin tout ce qui viendra à ma connaissance ; peut-être même davantage qu’auparavant. Le problème n’est pas une affaire d’énergie, même si la fatigue physique devient parfois dure à combattre, mais d’exigence et d’importance accordée aux détails. Maniaquerie diront les plus critiques détracteurs de ma personne. On ne songerait pourtant pas à en accuser des scientifiques tentant d’approcher leurs objectifs en s’appuyant sur des calculs et conditions d’expériences toujours plus rigoureux. Or il y a un scientifique somnolant en chaque poète ou inventeur. La seule odeur de la poussière soulevée dans l‘air par ses propres pas, suffit à le réveiller pour qu’il indique non la voie, mais la méthode à suivre. Il en est donc de l’art comme de quoi que ce soit de sérieusement mené ; une part technique non négligeable en est l’essence même. Pas de peinture sans pigments, pas de rock’n roll sans l’invention de la guitare électrique et de sa descendance monumentalement amplifiée etc.

Nul besoin de donner des détails similaires, naturellement, concernant la photographie ou le cinéma, inexistants sans leur mécanique implicitement associée à l’art qu’ils engendrent. Il en va de même pour la diffusion et donc le potentiel succès de cet art, également lié à l’invention d’une ou plusieurs techniques très concrètes : imprimerie et reprographie de tous types pour les ouvrages illustrés ou simplement écrits, pluralité des supports au fur et à mesure de l’évolution des enregistrements sonores … Là aussi la liste n’en finirait plus si on voulait exprimer de façon exhaustive la symbiose parfaite entre sujets, styles et technologies qui, dans chaque cas, a concouru à l’élaboration, aux progrès et à la diversification d’un art.

Qu’en est-il du parent pauvre entre tous à mes yeux de ce point de vue, qu’est le théâtre et de ses petits avatars du spectacle vivant et autres performances en direct ?

Son point fort : le vivant, le moment unique. Ça se passe là, à cet instant et pas ailleurs. Ceux et celles qui n’auront pas été présent/es ne sauront jamais rien de ce qui s’est passé réellement.

Nous fonctionnons ici dans le ressenti réel et non différé. Chaque seconde compte ; ce qui le différencie nettement de l’exposition, événement vivant également, mais où la vie est exclusivement apportée par les visiteurs/teuses. Ni les sculptures, ni les tableaux aux murs ne font rien d’eux-mêmes, que d’être là où on les a posés. Même chose dans le cas d’une installation vidéo ou même du cinéma vu en salle de la façon la plus traditionnelle qui soit. Ce n’est pas son animation mécanique et répétitive qui crée la sensation de l’instant qui s’écoule. Pour qu’il y ait « sensation », il faut qu’il y ait présence humaine. Dés lors, toutes les formes d’art n’appartiennent-elles pas à la catégorie du « spectacle vivant » ? Le livre n’est pas lu en soi, il se donne à lire ; tout comme la musique « se fait » entendre lorsqu’elle n’est qu’enregistrée.

On sent bien que, comme dans une gravure de M. C. Escher, un tel raisonnement aboutit à une construction impossible. Le serpent ne se mord même plus la queue, il est lui-même sa queue autant que sa propre gueule qui l’avalerait. Le serpent n’est d’ailleurs pas un serpent ; il n’a ni queue, ni tête ; il est le mouvement du serpent, continu, infini, qui passerait et repasserait sans cesse devant la caméra en gros plan fixe d’un observateur. Seul le regard compte. Et dans le regard, il faut bien sûr inclure, l’écoute, le toucher … les perceptions fournies par tous nos sens. Ce qui signifie que seule l’interprétation, au sens le plus primitif que l’on peut donner au résultat de l’analyse que fait notre cerveau d’une perception, compte. Si donc, seule notre interprétation des informations que nous recueillons ou qui nous parviennent malgré nous, est à l’origine de notre réactivité aux choses, il serait intéressant de se demander quel outil technologique reste à inventer qui serait susceptible de capturer le vivant de la scène pour en rendre la myriade d’événements qui s’y produisent et en font toute la qualité.

Au spectacle, nous sommes devant un monde en soi. Nous en faisons intégralement partie ; nous en sommes, bien d’avantage qu’au cinéma, une composante décisive car nous y respirons au même titre que les acteurs. Qu’il soit explorateur venu découvrir de nouveaux rivages ou vacancier de retour en un lieu de détente bien connu, le spectateur peut être considéré aussi comme une pollution apportée de l’extérieur à la virginité du spectacle ambiant qui lui, contrairement aux objets inanimés, n’a pas besoin d’être vu pour vivre. Le spectateur serait-il lui-même l’outil technique recherché et incontrôlable qui divulgue et retransmet au mieux l’information auprès de ses semblables ? Oui et non, car le fameux « bouche à oreille » est un bruit dont l’amplification contribue grandement à la réussite d’un certain aspect de l’œuvre, mais ce n’est ni une notation, ni une reproduction fidèle et exacte de ce qui est advenu. La mémoire que chacun/e conservera de l’événement peut, en revanche, être considérée comme un outil poétiquement fiable pour soi-même. Mais la représentation vivante que nous percevons existe-t-elle réellement pour quelqu’un d’autre que soi-même ? Il n’y aura eu qu’un spectacle pour un seul spectateur et néanmoins il en aura existé cinquante ou cent autres.

J’interroge donc cette planète. J’analyse tous les jours son atmosphère. C’est mon travail depuis quelques années. Je le poursuis afin de savoir, sur cet astre qu’il me tente d’habiter à temps plein, quelle peut être véritablement ma place et comment je puis m’y forger un habitat pour de bon. J’y ai fait mille voyages, mais suis toujours revenu à mon port d’attache pour y disséquer les spécimens capturés alors. Cette fois, c’est mon laboratoire que je déplace en entier. Cela veut-il dire pour autant que j’emménage ? Je n’en sais rien réellement. Ce que je sais, c’est que c’est « en pays spectateurs » que je me rends avec mon équipage. Ce ne sont pas eux qui viendront quoiqu’il y paraisse. C’est leur état de spectateur que nous allons visiter à bord de nos vaisseaux. Ce ne sont pas pour moi, de vains mots ou de simples métaphores pour exprimer l’idée de ce qui m’habite à travers ce projet. Il y a réellement déplacement à faire vers celui ou celle qui passe. Ils ne sont pas conviés à un bon dîner comme c’est toujours le cas au théâtre. Non. Ils ne sont invités qu’à peupler le vide de ce qu’ils et elles sont, afin que nous nous déplacions au sein de leurs molécules. Ils sont la matière. C’est pourquoi nous n’avons rien à leur communiquer. Nous n'avons qu’à être, à travers ce que je propose puisque je suis l’initiateur du voyage et que c’est l’habitacle que je nous ai construit pour survivre durant 5 jours en pays public. Comment nous regarderons-nous et surtout, à travers, quel prisme, quelle lentille, inévitable traductrice de nos comportements, mots et gestes ? Impossible à savoir complètement à l’avance. Nous n’aurons de cesse de tenter les choses. Cinq jours d’expédition, c’est peu pour ramener les éléments primordiaux d’un monde. Mais c’est adéquat pour tenir le rythme des expériences à mener et des analyses à faire. Là est la véritable définition de l’improvisation pour moi et donc par extension, de l’art de la scène car tout y est constante improvisation, du fait même de la nature imprévisible de la vie en train d’advenir. Un acteur peut bafouiller, un spectateur peut mourir ; ou l’inverse. Aussi pour moi, l’improvisation ou simplement, le jeu, est le précipité obtenu par la mise en présence d’éléments inconnus, mais dont la préparation des conditions d’expériences a été soigneusement étudiée et le plus possible, éprouvée.

J’ai vu par hasard, hier soir à la télé, selon mon habitude décrite dans un post précédent, pour me détendre et me rincer l’esprit tout en dînant après mes heures de cours, les dernières séquences d’un film. En l’occurrence, il s’agissait de « Into the wild », réalisé par Sean Penn en 2007, d’après l’aventure tragique d’un jeune homme, Christopher McCandless, parti vivre l’expérience panthéiste de la vie sauvage, solitaire et sans assistance en Alaska. A-t-on voulu me préparer à une fin similaire, en m’ayant confié un jour avoir pensé à moi en découvrant ce garçon à travers le scénario romancé du film ? Ce serait à la fois exceptionnel et peu glorieux, mais n’est-il pas ainsi de toutes les morts ? Je n’ai pas son courage, ni sa témérité, mais suis capable de comprendre son entêtement à aller vers le choix qu’il a fait, sans songer à y renoncer.

« Le bonheur ne vaut que s'il est partagé » aurait-il écrit, si l’on en croit le film, en guise de conclusion à sa propre expérience d’une vie trop brève. Oui, bien sûr. Le partage semble davantage la question que « le bonheur », qui n’est qu’une idée abstraite. Il n’existe pas en soi et n’est pas obligatoirement dépendant des conditions de vie idyllique qu’on y accole. Il n’est même parfois que la couleur de quelques instants, qui dans certains cas, semblent suffire à teinter une vie entière. Le partage d’une quête, ou d’une névrose selon comment on voudra bien voir le phénomène, nécessite-t-il une aptitude à un bonheur moins « ordinaire » que celui dénommé parfois pour désigner la tranquillité d’être ? Ou bien la poursuite d’un but exigeant condamne-t-il à la solitude ? Ou bien encore, ce but et cette exigence ne sont-ils là que comme des leurres, pour faire écrans à cette naturelle solitude qu’on ressent plus qu’il n’est supportable ? Ou finalement, encore, est-ce ce fameux succès si aléatoire, cet adoubement momentané et partial offert par le collectif, qui décide de la crédibilité d’un but individuel au bénéfice soudainement porté au crédit de tous : la célèbre œuvre qui parle à l’inconscient collectif universel et, estimée en ce sens, supérieure à toute autre plus singulière ? Peut-être aussi le grand public, mais pas que lui, vit-il l’art et les chemins artistiques, encore à l’aune de l’esprit colonial éternellement en quête d’universalisme ?

Applaudir à tout rompre en chœur est encore un témoignage très en vogue de notre tribalité. Il est humain de devoir sans cesse être rassuré sur son appartenance à une communauté, sur l’état relatif de sa condition de solitude.

Une autre phrase clôturant l’article qui lui est consacré sur Wikipédia exprime la chose de façon intéressante et sans doute plus profonde que le film : « Il recherchait la difficulté, mais il s'est finalement heurté à son manque de préparation. Une carte topographique de la région l'aurait probablement sauvé, mais ne correspondait pas à l'aventure qu'il voulait vivre. »

Bien que les risques semblent incomparablement moindres, abstraction faite de l’échelle du temps, je tenterai d’éviter l’erreur de me penser trop bien préparé à la violence possible de la confrontation à venir. Visiter le monde de « l’autre » n’est jamais chose aisée. Quant à la carte de la région … ne met-on pas sur pied des expéditions dans le but, justement aussi, de tracer une représentation possible et vraisemblable des contrées traversées ?

Joyeuses fins

David Noir - Epaves

David Noir - Epaves
David Noir - Epaves

Depuis que j’ai pris conscience du temps effectif de ma vie, dont le déclencheur de base fut certainement en grande partie la mort de mon père, je ne cesse de m’étonner du manque d’efficacité de l’éducation que j’ai reçue et bien souvent, dont je reconnais les traits dans le comportement face à la vie, des uns ou des autres individus que je croise. La mode est, chez nous, à polémiquer sur le voile ; il ne serait pas inutile de considérer plus fréquemment tous ceux, moins ostensibles, qui nous coupent de la réalité et que nous nous plaisons à tendre devant nos yeux, tout aussi stupidement que le fait n’importe qu’elle tradition fallacieuse.

Pour exemple, je prendrais l’incroyable relativité du temps dans laquelle nous sommes nombreux/ses à être entretenus depuis l’enfance et dont il est courant de poursuivre le maintien brumeux et particulièrement non objectif. J’entends par là qu’il entre peu dans nos vies, quelles que soient, me semble-t-il, nos origines sociales, la notion de « prévision ». Je dirais même qu’elle paraît relativement mal vue dans ses aspects crus, tangibles et perçus par ailleurs comme étant peu sexy, hors le domaine de l’économie et de la finance où elle revêt son caractère le plus fort.

En effet, objectivement et contrairement à ce que colportent clichés et expressions toute faites, une vie humaine se prévoit largement, du moins pour une grande part. On pourrait même s’avancer à dire : pour sa part la plus importante. Pourquoi ? Tout simplement, parce que nous avons peu de chance de toutes et tous devenir centenaires et qu’il serait raisonnable - si on inclus la notion tout aussi conséquente de « faisabilité » - de regarder notre temps effectif « d’influence et d’action » comme se situant en deçà de la limite des 90 ans. Je n’ignore pas que la durée de nos existences s’allonge et que l’on croise sans doute fréquemment dans d’hypothétiques villages alpins des vieillards gambadants et riants, mais je préfère en ce qui me concerne, ne parier que sur une durée standard et moyenne. Si à ces 90 années de vie à venir, possiblement bien remplies, vous retirez les quinze à vingt années d’enfance et d’adolescence nécessaires selon les cas, au minimum, à la formation de l’individu, vous récoltez 70 à 75 ans de potentiel actif. Ce qui n’est quand même pas négligeable en soi, chanceux/ses que nous sommes de pouvoir bénéficier de la pointe de la technologie, d’une offre alimentaire variée - même si nous nous projetons dans une fin atroce, boursouflés de tumeurs dues aux OGM - , d’une relative sûreté de nos frontières et confiance en nos alliés en matière de conflit et autres protections sociales. Bref, nous partons avec dans notre besace plus ou moins 70 ans, hors enfance et « années de guerre » comme il est d’usage de le dire en matière de droits d’auteurs. Je mettrais de côté, bien qu’il faudrait idéalement les compter, temps perdu en errance, recherche de soi, rattrapage de déviance, amours malheureuses et soin (ou entretien, c’est au choix) des névroses, qui sont autant de jours, heures, minutes, secondes passés à « corriger » le tir. On me rétorquera évidemment que cela fait partie de la vie, mais je les considérerais pour ma part, rappelant mon objectif de recherche d’efficacité, comme un temps usant et peu productif qui mériterait d’être compacté grâce à une information adéquate et un guidage donné dés le plus jeune âge. Il ne s’agit pas d’envisager une fabrique de petits surhommes, mais de cesser de se raconter complaisamment que la dépression fait de merveilleux artistes ; c’est faux, archi-faux. Il suffit d’imaginer, non pas quelles souffrances incontournables ont généré des chefs d’œuvres, mais plutôt de se dire combien d’heures et d’années de délires douloureux et souvent stériles ont inutilement entravé une puissance créatrice qui ne demandait qu’à jaillir et se serait tout autant, sinon mieux, épanchée dans le cadre d’une vie radieuse. Mais c’est un autre débat que celui de savoir si la souffrance est nécessaire à la production artistique. Pour l’heure j’ai dit en substance ce que j’en pensais et reviens à ma prosaïque passion de la gestion du temps.

Évitant à mon petit golem en construction, maladies handicapantes et accidents ravageurs,  j’en étais donc à lui octroyer généreusement 70 années de riche activité, pour postulat à sa vie d’adulte. Je peux donc affirmer que si nous sommes d’accord pour regarder ce petit lot de souffle, de plaisir et d’action que représente une vie optimum, eh bien oui, c’est un bien précieux présumé au départ ; eh bien oui, cela se gère ; eh bien oui cela, en grande partie se prévoit et s’envisage. Toute chose que pour ma part, on ne m’a pas appris. Rien de cette nature de conseil efficace n’a été mis dans mon escarcelle, pas plus que d’accent à aiguiser ma conscience à discerner le chemin « rentable », de celui de la pure perte et gaspillage de mon unique bien. J’étais bien un Pinocchio assis dans ma remise, en attente de devenir un vrai petit garçon ; j’avais bien un Gepetto à demeure qui fabriquait des jouets en bois ; mais de bonne fée bleue prête à m’éclairer, nib.

Ce n’est pas dans un esprit de reproche que j’aborde le sujet - il n’est plus temps - mais par  intérêt constructif d’imaginer l’avenir qui, aussi court soit-il, n’en est pas moins un futur envisageable. Or, pour revenir à mon faible, mais bien utile raisonnement arithmétique, à 50 ans, il est d’autant plus facile de rendre crédibles et palpables les 10, 20, 30, voir 40 années au maximum, dont je puis faire usage. Loin de regarder cette perspective comme une dramatique et sombre déchéance à venir, je préfère me réjouir de la vue globale que ce « pack » peut figurer pour moi, d’autant qu’à mon âge, on sait pour l’avoir vécu dans sa chair, ce que représente 10 ans de vie mature, dont les dernières par leur intensité, viennent de passer en à peine deux minutes. Je me réjouis donc et m’excite même à l’idée de piloter convenablement ces quelques décennies - un peu comme si j’avais été promu au grade de capitaine de vaisseau de mon propre bâtiment - sans pour autant me masquer les inévitables avaries physiques qui ne vont pas manquer de se déclarer au cours de cette traversée finale. Comptons donc sur 20 à 25 bonnes années effectives, ce qui serait déjà formidable et réservons l’ultime échelon d’amiral aux éventuels bonus. J’en arrive au but poursuivi dans ce petit post : prévoir sa vie ou du moins, améliorer ses chances en en envisageant lucidement les étapes et la durée limite. Je conçois qu’il s’agit là d’une vision toute occidentale et particulièrement non religieuse du déroulement de l’existence, mais c’est ce seul schéma qui m’occupe et, je dois le dire, me passionne du fait même de sa dureté franche. Pas de promesse d’au-delà, pas d’extase différée ni de réincarnations ultérieures ; tout est là, sur le tapis, à saisir. L’enjeu est de ne pas se tromper. Inutile de dramatiser, le chrono est lancé depuis longtemps déjà, sans qu’on s’en soit réellement rendu compte. La partie est simplement rendue plus palpitante maintenant qu’elle est plus serrée. Pourtant, personnellement, je fais le chois d’une simple marche et non d’une « course » contre ma montre. J’ai bien assez couru dans le vent et après des sourires. À courir sans but, on s’épuise sans gloire. Qui plus est, je ne suis plus aujourd’hui en compétition qu’avec moi-même et c’est sans doute là, justement, un des aspects les plus créatifs de ma démarche actuelle.

Ce n’est pas pour autant une ballade pour senior ou une croisière de luxe pour célibataire mûr - visage empreint de sagesse, mais reposé, mine accomplie et détendue, tête grisonnante offrant à l’air marin un front altier, regard riant, satisfait de contempler un splendide coucher de soleil figurant le soir de sa vie, le tout encapsulé dans un blazer bleu, flanqué d’un pantalon blanc et armé de petits mocassins souples à même la peau - à laquelle je me prépare. Non. Aucune envie non plus de « profiter » comme on dit - si ce n’est de mon cerveau, ni de consommer à outrance, mais bien de gérer chaque découverte, de négocier chaque mouvement de rame, tous sens éveillés et préparés au mieux à réagir dans un contexte autant fait d’appétits satisfaits que de frugalité raisonnée. Il est vrai que je m’imagine pour l’instant davantage dans une embarcation calme glissant sur des eaux souterraines à la faible lueur d’un falot, que scrutant le large depuis la rambarde du pont d’acier d’un monument flottant, surplombant de plusieurs dizaines de mètres la surface de l’océan.

On focalise beaucoup sur le temps de la jeunesse, mais dans nos contrées, il faut bien s’apercevoir qu’il est majoritairement englobé dans celui de l’enfance et que bien peu, si je me base sur ma génération, ne furent aptes à être réellement entreprenant à 17 ou même 20 ans. Beaucoup entrèrent dans la vie « active » ou poursuivirent (c’est souvent malheureusement le terme adéquat) aveuglément des « études », sans pour autant que cela s’accompagne d’une réflexion consciente portant sur l’utilisation du capital mental, physique et social dont chacun/e était gratifié. Finalement, cette part de la vie qu’on appelle « jeunesse », bien qu’essentielle dans les choix et les options du développement ultérieur, occupe relativement peu de place dans la globalité du temps dévolu à l’action. Et c’est 3 à 4 fois plus de temps « intermédiaire », « dans la force de l’âge » ou « mature », selon les cas et les sexes, que nous allons être en définitive amené à vivre ; perspective de vision selon laquelle on se projette peu au départ. Il suffirait pourtant bien souvent, de s’informer pour se situer. Car il existe une carte des échelons et comportements humains. Elle prend divers noms et aspects, des sciences à la philosophie, de la littérature au théâtre. Il suffit de s’y projeter pour s’y voir; et souvent, s'y rencontrer.

Suivant ce mode de raisonnement objectiviste, on pourrait et on peut, à tout âge et période de la vie, réaliser de précieuses estimations sur tous les sujets qui nous concernent intimement et ainsi mieux envisager la suite, quitte à avoir fait fausse route dans ses prédictions. Le plus important étant d’avoir envisagé quelque chose plutôt que « rien », car il ne me semble pas pouvoir faire d’erreur plus grave dans la vie que de ne jamais avoir pris conscience de sa matérialité.

Une autre carence dramatique bien courante est de se croire poussé à réinventer la roue alors que la littérature mondiale, mais aussi la documentation sonore et visuelle, nous offre quantité de données issues de l’analyse du réel sur des décennies et si nous incluons philosophie et histoire, sur des siècles. On ne naît pas de rien et il y a en effet peu de probabilité que notre cas soit tout à fait unique, même si effectivement, chaque destinée reste particulière, le devenir global de chacun/e peut s’inspirer des statistiques de son milieu pour en tirer des éléments informatifs utiles, ne serait-ce qu’une tendance. Si on parvient à ajouter là-dessus les facteurs psychologiques hérités, les goûts avérés, les comportements sociaux et intimes, le milieu culturel, la nationalité et la région de naissance … on en vient, j’en suis sûr, à l’obtention de quelques profils types sur lesquels s’arc-bouter pour prendre un recul sur sa personne, éloigné de l’emprise des fantasmes. Cette économie de déceptions et de douleurs, là aussi j’en suis convaincu, n’empêcherait nullement de se rêver, bien au contraire. Car il n’est pas de rêve qui pourrait prendre un plus bel essor en se formant ainsi à partir d’une source saine et solide. Cela devrait à mon sens, être l’axe principal du cahier des charges de toute formation et guidage, mots que je préfère à celui d’éducation.

La vie d’un être humain est un voyage ou une entreprise, peu importe.

Elle peut prendre toutes les formes du monde, on en sortira toujours - les pieds devant, c’est sûr - mais probablement mieux grandi en ayant été le plus astucieusement armé dès le commencement du périple, plutôt qu’éternellement nu et condamné à l’errance.

Mais peut-être n'est-il jamais trop tard ?

Ortie culture

Mon père mort - David Nor

Mon père mort - David Noir
Mon père mort

Parents ne soyez pas oublieux de la candeur immanente de vos enfants.
N’écrasez pas de vos bottes alourdies d’amertume la fraîcheur naïve de pousses à peine germées et qui n’ont, souvenez-vous en, aucunement eu la possibilité de demander ou pas, à voir le jour.
On ne donne pas la vie, on l’impose.

Il ne m’apparaît pas obscène, ni outrancier, ni mensonger de dire que je commence à vivre – je veux dire vivre avec un sentiment de liberté intérieure accrue – depuis que mon père est mort. Correction : depuis qu’il commence sa dégradation au sein de ma mémoire, depuis que son image a commencé de s’effacer en lambeaux dérivant vers les cieux lointains et anonymes des existences passées et plus dans mes limbes à moi.

Rien n’apparaissait dans son comportement, à qui ne cherchait pas à le voir, comme étant symptomatique des attitudes d’un monstre. Il ne m’a pas violé, pas battu ; il m’a même appris le français (un peu trop) correctement, à l’inverse de celui d’Arnaud Fleurent-Didier évoqué dans sa chanson « France Culture ». Non, moi il m’a bien appris des choses théoriques et pratiques ; il était attentif à mes connaissances et veillait à mes références.

Je ne m’extirpe de dessous son regard qu’aujourd’hui, plus de 2 ans après sa disparition physique. Je marche libre mais claudiquant, gêné de trop de lumière au sortir de ma geôle, trébuchant sur une musculature trop peu éprouvée entre les 6 murs, plafond et sol de mon enfermement intérieur ; rampant parfois à terre, agrippé comme une chauve-souris contrainte à un déplacement fastidieux, maladroit, pour rejoindre son point d’envol. Tout ça n’est rien ; tout ça n’est que la vie des éducations ordinaires.

Au cœur d’une tendresse touchante et souvent exprimée, il a juste un peu, parfois, ponctuellement comme on jalonne un chemin de minuscules bornes, fait profession de dénigrer mon essentialité, de faucher à sa base les petites pousses rebelles, comme des mèches au vent qu’on veut discipliner ; comme on taille un rosier qu’on aime, pour le rendre plus beau, plus décoratif.
N’étant pas fait d’un si bon bois qui aurait comblé ses espérances, je me suis mis à pousser de biais ; sans volonté claire d’échapper à la « taille » ; sans violence exprimée ; juste par sentiment instinctif de ne pas aimer qu’on me façonne. Ainsi sont les qualités des élèves médiocres, perméables à l’apprentissage, mais retors au formatage.
Je devins donc un bonzaï au rebut ; irrémédiablement mis en forme par des années de tuteurage, mais invendable sur le marché ; pas assez standard pour avoir le désir de briller en société.

Sa moue dubitative et son regard parfois torve en réponse à mes désirs naïvement exprimés, se mirent à faucher irrémédiablement toute velléité d’espérance pour moi d’être un autre. Le corps de celui que j’aurais potentiellement pu être, resta en partie écrasé sous l’épaisse lourdeur de son mépris d’alors. Peu d’éclats de voix à mon encontre, beaucoup de dédain, quelques récompenses disproportionnées et de soudaines déclarations d’admiration ; il fallait être intelligent ou n’être rien. Pas de questionnement sur mes doutes, sur mon « âme », sur mes sentiments intérieurs et mes difficultés éventuelles à ressentir ma vie. Quelles réponses aurait-il pu y donner, lui qui semblait n’avoir fréquenté la sienne que de loin ?

Pour le père qu’il représentait, parfois complice dans mes jeunes années, puis mentor autoritaire par la suite, ses petites inflexions du visage étaient une calligraphie parfaitement déchiffrable à mes yeux, mais sans explication sur ce qui les fondait ; un petit livre rouge dont chaque caractère s’imprimait dans mon esprit, sans autre argumentation que son indéniable logique faite d’apparentes démonstrations, d’enchaînement de fausses évidences affirmées avec conviction. Un sarkozysme d’avant l’heure. Le petit fascisme ordinaire de l’éducation parentale et des gouvernances populistes.

Ainsi de négations en récompenses, l’enfant pavlovien aurait dû continuer à se construire. D’innombrables petits murs de béton se dressaient devant mes idées les plus banales, celles d’un enfant allant vers son adolescence, comme autant de cloisons défensives en prévision d’une guerre générationnelle à venir, que mon père, j’imagine, comptait bien s’épargner en prenant des précautions de ce genre. Pas d’ennemi, que des alliés.

Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Un défaut de fabrication dans ma constitution, un manque du caractère exceptionnel tant attendu justement, fit de moi un piètre admirateur des grandes choses, des grands êtres et de mes « grandes » capacités. Quelques années plus tard, la créature susceptible de quelques fragments d’autonomie, réalisa qu’elle n’aimait pas les belles qualités qu’on avait voulu développer en elle. Peu de considération pour les authentiques talent et un prodigieux défaut d’admiration pour les individus tentant de se dépasser, avec plutôt une nette préférence pour les poètes du rationnel travaillant à leur confort. À défaut d’admirer les saints, j’aimais les réalistes. Et dans leurs pratiques ordinaires des choses quotidiennes, j’entamais de découvrir le détail précis et fourmillant d’un monde qui ne pouvait se comprendre que pied à pied et non à travers de grandes largeurs lyriquement poétiques. Un monde dont les représentations n’avaient de sens en premier lieu qu’en tant que portes de sortie vers soi-même et non comme simples moments conviviaux destinés à s’attacher la bienveillance des autres.

« … et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi »*

coubo

Coubo - Final Fantasy

Étrange hommage, pensera-t-on peut-être, né d'un étrange sentiment après la nouvelle du tremblement de terre qui a secoué ce matin le Japon et le visionnage express de quelques terribles vidéos d’amateurs, témoins du séisme sur place, entrevues via les tweets ou pages facebook de ces inconnus.
Face à ces plans heurtés, une émotion et un attachement d’un niveau insoupçonné m’assaillent vis à vis de cette population que je connais bien peu, mis à part quelques visages tokyoïtes, quelques souvenirs de discussions dans le hall du Juyoh hotel, quelques fantastiques saouleries tardives au saké à baragouiner n’importe quoi dans un anglais plus qu’approximatif. J’existais à peine alors pour ceux ou celles de là-bas avec qui je devisais durant ces quelques heures, guère moins que je n’existe ici la plupart du temps, mais là, à Tokyo, je me sentais, malgré ma transparence, mieux vivre que jamais. C'est pourtant d'un sentiment fort et dense dont j'ai été pris et ébranlé à cette annonce. Malgré la sincérité de ma tristesse devant ces images de dévastation et d'horreur facile à extrapoler, ma sensation devait vouloir dire aussi autre chose pour me heurter ainsi, mais quoi ?
La solitude du vacancier brièvement expatrié n’est pas identique à celle que l’on ressent chez soi, quand on est au quotidien pourtant non loin de ses proches. Elle est plus authentique et plus saine. Elle ne fait pas se raconter au solitaire qu’il ne l’est pas. La solitude loin de chez soi appartient totalement à celui qui la ressent. Il la maîtrise d’autant mieux et souffre infiniment moins de sa part la moins acceptable, la désespérance. Non parce qu’il faudrait s’y résoudre de toute façon, mais parce qu’il s’épargne ainsi le mensonge du concept familial. Je parle ici non de la famille de sang, qui est une simple réalité avec ses bons et moins bons côtés, mais de la famille des amis ; celle qu’on s’invente en y croyant. Seul à l’étranger, pas d’ami proche ; pas le temps de s’en créer dans le laps de temps trop court des vacances. Alors, malgré quelques brutalités auxquelles il faut parfois faire face en voyage, la vie roule sans qu’il soit possible de se leurrer sur le sens de mots qu’on comprend trop mal pour leur en donner un définitif. Le relationnel est réduit à sa part la plus fonctionnelle. Les sentiments meurent presque aussitôt nés pour laisser place à d’autres, au profit d’une unique et vaste impression globale.
Je ne retrouve cette particulière appréhension du monde des autres que sur de curieux sites pornos tel que Cam4, récemment découvert sur indication de mon ami Jérôme. Seul, en couples ou familles sexuelles, des hommes et femmes du monde entier exhibent leurs masturbations, leurs ébats. Les webcams sont pour l’instant librement accessibles aux voyeurs internautes ; seul le dialogue écrit et une sorte de système d’enchères permettant des demandes précises nécessitent un paiement. En surfant au milieu de ces centaines de sexes et individus auxquels ils appartiennent, je ressens la même libre solitude du voyageur dépouillé de son identité. Quelque chose de sain comme le sentiment propre à la création. Le contraire de toute appartenance à une famille. Désormais je ne connais que des individus ; c’est ainsi qu’est mon réel. Les liens n’ont de sens que pour ce qu’ils valent véritablement, à coup d’instants, de dons, de vols et d’intimité livrée. Ils constituent des paysages. C’est l’image de ces paysages qui est venue fortement se substituer ce matin dans mon esprit, à la notion moribonde de famille d’amis, qui n’en finissait pas de crever depuis bientôt 6 ans. Une charogne terriblement putréfiée empoisonnait mon air et ma conscience. La secousse japonaise m’a ébranlé tout autant qu’elle a fait violemment vibrer les côtes de l’archipel. S’en suivit une rupture qui fit s’abîmer la famille putride et son cortège de leurres affectifs définitivement dans les flots. À sa place est apparue cette notion de paysage humain ; le mien ; celui qui m’entoure et se modifie plus ou moins en profondeur lors de chaque moment partagé ou simplement vécu. Il s’étiolera ou reverdira suivant les saisons, changera de couleur. Certains arbres, monts, vallons auront plus ou moins d’importance. Certains disparaîtront, s’effaceront aux emplacements où d’autres viendront naître. Ce qui est sûr, c’est qu’en la même dizaine de seconde qu’il en faut aux forces sismiques pour mettre à bat un immeuble, viennent de lâcher sur ma propre île, les liens poisseux sentimentaux qui voulaient m’attacher ad vitam aeternam aux amours profonds dont on ne voit pas affleurer les racines, aux amitiés toujours acquises dont on peine à trouver les preuves. Table rase des fantaisies civilisées ; forêt bien ordonnée commence par soi-même. Cette émotion brute qui guide mon humeur, je la reçois soudainement intacte mais meurtrie par le canal virtuel des réalités du monde. Pour Tokyo en danger, que j'entrevis aussi merveilleusement prude que pornographique, pour Sendaï, ravagé par le tsunami de ce matin, que je n'ai connu que par le plus traître de mes amours perdus, merci aux exhibitionnistes de cam4 qui sans le savoir, donne encore du prix à mon réel. Celui que j'offre à leur insu à ceux qui ne me connaîtront jamais, à ceux qui n'en voudront pas, à ceux et celles dont les vies emportées peignent aujourd'hui mon paysage.

*Arsinoé - Le Misanthrope - Acte III - Scène IV