Journal des Parques J-6

Hôtel Paradoxe
Hôtel Paradoxe

Détente au cœur de mon rythme effréné, parenthèse enchanteresse, incursion d’un peu de soleil de minuit dans ma nuit noire, résolument jamais glauque, mais travailleuse comme celle d’un mineur de fond noctambule, je prends avec bonheur la résolution de répondre positivement au pneumatique reçu le matin même, m’informant de l’invitation qui m’est faite de séjourner pour un soir à l’Hôtel Paradoxe. Any Tingay et Anne Dreyfus, en quête elles aussi d’un air neuf, décideront de m’accompagner et d’être du voyage. En quelques heures à peine, nous arrivons en vue de la résidence située sur les hauteurs de radio Libertaire, dont les pics déchirés s’affrontent dans le paysage bouleversé du désordre anarchique, sous un ciel de tourmente rouge et noir.

89.4, les coordonnées transmises par l’opératrice étaient exactes. Le bâtiment se dessine dans toute l’ampleur de son équilibre improbable, planté par le faîte dans le sol rocheux. Nous entrerons par les caves au sortir desquelles les couloirs d’un abri construit durant l’apocalypse cyberpunk par les réplicants et abandonné depuis, nous mènera à l’accueil. Ainsi arriverons nous rapidement à destination, grâce au plan tridimensionnel reçu dans nos boîtes mails, aussitôt nos réservations confirmées et que nous suivons scrupuleusement pas à pas, craignant de nous égarer dans le dédale organique qui nous entoure. Il s’avère en effet, que l’hôtel vit. Ses hauts murs ne sont pas de pierre, mais bien constitués de peaux, de chairs, d’os et de sang. Progressant, nous le sentons palpiter autour de nous, percevant sans doute notre présence dans ses entrailles. L’emballement et la puissance du rythme de son pouls à nos oreilles et sous nos pas, nous confirment aller dans la bonne direction et que nous approchons du cœur.

Après avoir grimpé quelques escaliers montants puis descendants et remontant à nouveau, nous arrivons enfin au seuil de l’impressionnante bâtisse, rendue désormais célèbre pour le déroulement particulier du temps qui s’écoule entre ses murs et dont l’étude n’a de cesse de dérouter les observateurs scientifiques. Parfois à rebours ou prises d’une accélération folle soudainement calmée par un retour à la normale, les minutes paradoxales s’égrènent sans souci du sens commun attribué d’ordinaire à leur nature obéissante. Bref passage à la réception pour récupérer les clefs de nos chambres, accueillis par une réceptionniste portant le nom d’une aube à la Murnau, tourmentée par le retentissement des coups de feu du casse du siècle, mais finalement paisible, Aurore Laloy nous invite à délasser nos jambes, éprouvées par notre voyage rapide, vif et intense, à dos d’Hydre, d’éléphant et de cow-boy gardien de vache à lait, dépêchés à notre attention et dont nous avons dû incessamment compresser les flancs pour qu’ils avancent. Suivant son conseil, nous nous rendons à cette intention dans le vaste parc privé de l’Hôtel Paradoxe, non sans avoir rendu son salut comme il se doit, au personnel affable et impeccablement distingué, réuni dans le hall, suivant un protocole très strict s’appliquant à l’arrivée de nouveaux visiteurs. François, concierge au gros trousseau, Orfo, veilleur de nuit dont nous apprendrons qu’il rôde la nuit, hagard dans les étages, mais qu’il ne faut pas s’en effrayer, Arnaud, docteur des urgences sonores en faction, au cas où ; Équinoxe, barmaid perchée au zénith de l'équateur terrestre, Mailyss, la standardiste, nous réservent un accueil qui n’est pas sans rappeler celui que nous avions reçu lors de notre lointain voyage diplomatique, maintes fois reconduit depuis, chez les Transsexuels de Transylvanie. Plus tard, nous croiserons dans l’entrebâillement d’une porte, la silhouette furtive d’Automne poussant son chariot de bois et de cordes, vraie femme de chambre et fausse québécoise, venant de changer les draps de nos lits pour la nuit qui s’annonce. Mais loin de nous coucher, nous découvrons, camouflées par les bosquets à la française ornant l’extrême sud du parc, les ruines d’un vieux manège à la statuaire hétéroclite, semblant pourtant encore fonctionner. Un moment stoppés dans notre marche et interloqués, Any se décide à faire un pas décisif vers l’étrange carrousel et déclanche alors, comme si elle avait coupé le rayon de quelque système photoélectrique caché, la mise en mouvement rotatif des figures de bois transpercées de leurs axes. Les lumières déjà allumées à notre arrivée, se mettent à clignoter ; le son hasardeux d’une musique venue d’une région de l’espace ambigu occupé par les Killer Clowns, se lance jusqu’à trouver la stabilité de son équilibre. Aurore, apparue comme le chat d’Alice sur le dos d’un cheval d’ébène nous fait signe de la rejoindre. Un instant hésitant/es, nous nous exécutons, Anne, Any et moi et enfourchons nos montures sans difficulté, bien qu’elle soient déjà rapidement parvenues à une vitesse respectable. Montant et descendant au rythme des animaux fantasmagoriques qui les portent, le staff de l’hôtel au complet est là, invisible jusqu’alors à nos yeux, tant que nos pieds étaient restés en contact avec le sol. Bientôt, tels des centaures, ils se fondront en leurs destriers magiques pour ne faire plus qu’un avec eux. Clyde en virée, venu sans Bonnie, mais portant sur ses épaules, Médée lavée provisoirement du sang de sa progéniture, surgissent soudain du plancher mobile, tandis qu’un oiselet au chant de basse profonde, du nom d’Emilien, scande avec gravité qu’on a voulu l’attraper. Le manège tourne alors sans qu’il ne soit plus possible d’en entraver la course. Les chambres parfaitement mises en ordre ne l’étaient que pour le décor. Nous comprenons, pris/es d’une légère transe agréable comme une brise, que c’est avec, entre les jambes, ces créatures, que nous passeront la nuit. Avant d’être absorbé totalement par la succion du vortex de ce monde attractif, je me souviens que je suis venu, muni par hasard d’un petit enregistreur de poche dont je sens la pression sur ma cuisse. Discrètement, à l’insu des êtres qui m’entourent, j’actionne délicatement le bouton Rec, dont le volume cubique est sensible à mon doigt au travers de l’étoffe de mon pantalon. Nul n’en saura rien. En voici rapportées, comme témoignage attestant de la véracité de notre étrange aventure, la trace volatile de ces images sonores. Écoutez.

Hôtel Paradoxe - Réservations

Journal des Parques J-14

Médée-Guenon par David Noir
Médée-Guenon par David Noir - "J' n'attends plus rien" d'après Fréhel - Paroles: Guillermin. Musique: Malleville, Cazaux 1933

Comme un cheval sur le halage, trime et tombe au cours du voyage

La première image qui me soit venue instinctivement quand je me suis mis en tête de créer sur scène le premier épisode de La Toison dort en 2007, dans un lieu de création de Montreuil fièrement nommé La Guillotine, à l’invitation de Philippe-Ahmed Braschi, fut celle d’une guenon anthropomorphique aux attitudes mélodramatiques. Carré de cheveux tirant sur l’aubergine, petite robe simple et droite, collier et breloques aux poignets, je la voyais, crispant ses mains de part et d’autre de son visage simiesque, animé d’un regard, tour à tour vif et chaviré, gravement empli de la vision prémonitoire des sombres desseins du destin auxquels elle avait tragiquement accès. Mi-Parque, mi Cassandre, elle s’appellerait Médée-Guenon, épouse infortunée d’un JaZon moderne, sorcière infanticide à la physionomie archaïque. Et pourquoi pas ? Après tout, un boulevard de créatures inattendues ne s’offrait-il pas à moi en m’attaquant à ce projet d’inspiration mythologique ? Curieusement, je pensais immédiatement à Frehel et à sa célèbre complainte, « J’n’attends plus rien » créée en 1933. Le physique de la grande interprète n’avait pourtant rien qui la rapprocha d’un singe et encore moins de moi, qui en comparaison, me serait situé davantage du côté d’Yvette Guilbert, du point de vue de l’apparence. C’était néanmoins elle, de manière incontournable, que j’avais à l’esprit, pour donner corps à ce personnage que j’imaginais très clairement entrer en scène et aller se placer au micro comme sous la lueur d’un lampadaire, en faisant résonner le pavé du bruit sec de ses talons. Je fis rapidement mes essais et bricolais une bande son à partir de l’accompagnement original, dont je fus tout aussi prestement satisfait. Étonnamment, tout roulait avec facilité, pareillement aux « r » dans la bouche de la chanteuse. De toutes les interprètes dites « réalistes », Frehel demeure celle dont la voix puissante et douloureuse accompagnant sa présence droite, les interprétations bouleversantes dénuées de maniérisme, emportent mes pensées sans coup férir, au coeur des décors qu’elle pose. Je lui emprunterai donc ses accents et sa douleur pour donner vie à mon personnage. La date de la création de la chanson que j’avais choisie, contemporaine de l’accession d’Hitler au pouvoir, contribua elle aussi, à me projeter dans l’environnement terrible, grotesque et grinçant, que je souhaitais faire naître.

« On suit son chemin tout au long des jours, un soir on butte au détour… »

Les premières paroles de la chanson, son titre bien sûr, contenaient à eux seuls les ingrédients de base qui, associés en contrepoint à l’autre facette de ma création - un Jazon, tantôt cravaté, tantôt harnaché comme un guerrier grec, personnage cynique, mâtiné d’un Sardou tirant vers le dirigeant d’entreprise aux dents longues - favoriseraient la levée d’un vent qui pousserait mon radeau de la méduse vers les rivages des combats et de la désespérance. Je voulais y débarquer un jour, lucidement, le pied ferme, ayant passé le pathos par-dessus bord lui préférant l’éloquence, au bout de – j’ignorais encore à l’époque quelle serait la durée de mon périple - deux, cinq, dix épisodes. Il y en eut neuf, qui s’étalèrent au rythme d’un par mois, créés d’affilée à la suite du premier joué à La Guillotine, dans une minuscule salle de l’Espace Jemmapes, à chaque fois transformée pour l’occasion. Le numéro 1 fut repris plusieurs fois, dont une dans le studio de la scène nationale de Dieppe.

Robe, costard cravate, nudité et déguisement guerrier, éléments constitutifs de mes incarnations dans La Toison, sont une récurrence facile à identifier chez moi, pour qui suit un peu mon travail depuis une quinzaine d’années. Traduits directement à partir de ces symboles : femme, homme, animalité et enfance, sont à l’évidence, les points cardinaux de ma cartographie intérieure. Au-delà de leur apparente simplicité généraliste, j’ai appris à comprendre que ces catégories désignaient avant tout chacune une sexualité, davantage qu’une identité qui, elle, les comprenait toutes. Le tout d’un individu équilibré, pour moi,  se compose à parts égales de ces quatre quarts. C’est la recette de mon gâteau de l’individu. Tout autre, mal dosé ou dépourvu d’un des composants, m’est assez indigeste.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

Je ne me lasse pas de contempler ces quatre mots courants, comme les clefs d’un trousseau ouvrant la porte de mon être humain. Non seulement du mien, mais de tous. Si une vient à manquer, l’être existera bien, mais son humanité l’attendra dehors. C’est ma vision. Je conçois qu’on ne la partage pas, mais jusqu’à ce que je sois témoin d’un mélange plus harmonieux ou faisant appel à d’autres composants, je reste peu intéressé par d’autres formules et dubitatifs devant les résultats. Ainsi est mon Golem. Il est à noter que ses ingrédients vont par paires. Dans ma conception, Homme et femme sont des genres ; Animalité et Enfance des états. Animal ou Enfant ne conviendraient pas, faisant référence, l’un au groupe des espèces, l’autre à une étape du développement de l’une d’elle. Comme je l’ai dit, il s’agit dans ce schéma, d’attribuer à l’individu, toutes les caractéristiques sexuelles, celles de chaque genre et celles de chaque état, pour le rendre pleinement fonctionnel. L’Animalité est l’état brut de nos êtres, sans polissage. L’Enfance, malgré la situation de son caractère « primitif » dans notre développement, recèle au contraire, tous les traits comportementaux ultérieurs de la personne formée. Ainsi, l’Enfance n’est pas un état similaire à l’Animalité, mais constitue l’univers de la collecte de tout ce qui fera le socle de nos pulsions plus tard, se combinant avec notre Animalité. Je ne me réclame pas de la science en exprimant ces postulats - en existe-t-il une apte à décrypter ce domaine ? –, je décris la logique de la perception qui m’amène à conceptualiser et créer à la fois : ce que je prétends être, suivi de ce que je fais ; l’ensemble étant réalisé dans la visée d’être le plus complet possible à partir de ce qui me compose et de mes aptitudes et caractères physiques. Le corps, bien entendu, reste le premier outil autogénérant, de la formation de soi.

Femme / Homme / Animalité / Enfance

4 sexes de bases pour alimenter le désir et la fantasmagorie humaine. 4 crayons de couleur pour croquer tous les possibles. Homme-femme, enfant bestial, femme enfant, homme animal … la palette des identités se fait jour avec seulement quatre couleurs en poche. J’ai soif de les réunir toutes.

Impossible ou du moins, excessivement difficile, de vivre dans le concret toutes les incarnations de ces nuances. Déjà faut-il en avoir les capacités de réalisation, ensuite est-il nécessaire que le reste de l’humanité vous laisse faire. Être tour à tour transsexuel, dictateur, tortionnaire, chien soumis, pédophile, gérontophile, lesbienne, yuppie bon chic bon genre, bourgeoise ruinée, dame patronnesse velue ou militaire régressif s’offrant dans un parc à jouets, réclame de la suite dans les idées, un pouvoir de conviction surnaturel et une santé certaine pour parvenir à tout enchaîner sans sombrer dans la folie ou être tué ou enfermé avant.

Deux solutions nous restent accessibles et une troisième en bonus caché. Les deux premières : la sexualité et le théâtre. La troisième, que malheureusement, on pense moins comme un objet créatif à façonner, la personnalité profonde. Nous avons à cette dernière un accès permanent à condition d’en ouvrir les portes successives, parfois réduites à un portail unique, selon les étapes de sa formation. Pour ce faire, il est nécessaire d’emprunter et de suivre le couloir, parfois fort long, qui mène à son seuil. Car je ne parle pas des fantasmes, imagerie onirique immédiatement accessible - et c’est tant mieux - à notre rêverie, aisément sirotée à toute heure de la journée comme une boisson sucrée servie avec une paille. Je parle de pans entiers qui architecturent réellement notre personne et que l’on est prêt/e à accepter de voir et ressentir. C’est déjà un grand pas de fait pour la civilisation, à mon sens, quand on ressent en soi comme un catalogue à feuilleter, dont l’iconographie surprenante et ses divers aspects sont acceptés, tolérés et reconnus comme des entités sans vice, sur lesquelles s’arc-boute l’échafaudage de notre développement. Quatre tonalités d’identités sexuelles dont les frontières s’estompent par delà les limites strictes de leur définition première. Leur mélange est à notre source ; encore faut-il échapper à une vision dichromatique de surface, dont la perception erronée interdit de voir l’être humain bariolé de couleurs. La figure du clown n’est rigolarde qu’au premier abord. Non, qu’il faille la réduire à une composition triste ou larmoyante, ne jouant de son masque fantaisiste que pour accentuer la gravité de son regard sur le monde. Personnellement, j’apprécie les vrais clowns, bien rares, qui jonglent élégamment avec les codes et les pigments, pour s’offrir une pensée maquillée qui, lorsqu’elle se fait jour sous un nouvel aspect, fait l’effet de l’apparition d’une première chaîne couleur dans le monde des années 60. Par leurs prismes, devenus célèbres ou restés anonymes, notre vision mimétique se transfère d’un échelon vers une image de soi progressiste et inconnue d’elle-même. Ainsi en a-t-il été des Bowie, Divine, Garbo, Monroe et autres visages peints sur mesure, mais également de milliers de silhouettes croisées dans les rues, forçant l’admiration, de pensées exprimées au détour de vers lyriques ou minimalistes, de Lewis Carroll discrets ou déclarés, d’Oscar Wilde fantasques et de Genet engagés. La liste est infinie et sans nomenclature, de toutes celles et ceux qui oeuvrent à partir d’eux/elles-mêmes afin de pousser notre monde rugueux à la métamorphose. Il n’y a pas de morale dictée a priori par l’art, mais nul besoin d’être artiste officiel pour se bâtir la sienne, simplement, humblement, parfois discrètement, sans peut-être en jamais laisser rien paraître. L’important me semble être d’avoir la conscience que ce sont les éthiques qui doivent inspirer les lois aux hommes et non la loi qui doit décider selon les dogmes en vigueur et leur arbitraire, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Il est dangereux de confondre justice et morale. La loi n’a que faire des cas particuliers, même si elle fait parfois l’effort de les regarder de plus près. Or c’est lui, le particulier, l’individu qui donne à l’espèce humaine son identité globale. Si la nature chimique, si spéciale, de ses composants ne peut s’exhaler jusqu’à la tête des institutions, outils plutôt grossiers au regard de la personne, c’est à la personne elle-même de soigner la poésie de son existence, pour au moins, si elle ne sait agir au niveau des rouages d’une machinerie géante, cultiver l’interrogation, le regard et l’expérience. La Culture n’est pas créée par de monstrueux génies hors norme qui, à chaque siècle, jailliraient de la lampe de l’époque, hardiment frottée par nos petites mains ensemble. Culture et civilisation sont des magmas alimentés de solitudes qui, pensant outrancièrement à elles-mêmes face au paysage de leur mystère profond, ouvrent un jour la fenêtre de leur cuisine d’où s’échappent alors les effluves de leurs préoccupations restreintes. C’est cet air que toutes et tous nous respirons.

Aussi, ne remercierons-nous jamais assez ceux et celles qui se retiennent de dégazer, puis déballaster en pleine mer, leur surplus de conneries dans le milieu ambiant. Certains, dont je suis, apprécient de pouvoir nager au large sans revenir tous les jours couvert de cambouis. Mais, la vie est ainsi faite qu’il faille incessamment slalomer entre les idées reçues. Faisons donc quelques brasses, juste de quoi inspirer un peu d’air et plongeons en apnée le temps qu’il est possible, pour évoluer, allégés, dans le monde du dessous.

J'n'attends plus rien

Aucune main ne me retient

Lassée de vivre sans tendresse

J'créverai dans ma tristesse.

 J' n'attends plus rien - Médee-Guenon par David Noir - Extrait des Solos de JaZon / La Toison Dort (2007) - D'après Fréhel, 1933

Journal des Parques J-28

David Noir _ bouche et torse
Fragment - Autoportrait

PARQUES – MODE D’EMPLOI – partie 2

Ce que je cherche, la vraie énergie des choses ; elle en moi ; pas ailleurs. Ça commence ici.
Un paragraphe d’introduction au projet « La Toison dort », rédigé pour le programme de ma première date de création solo de JaZon à La Guillotine et daté du 22 mai 2007, commençait ainsi :

Ça commence par un homme seul, préparé depuis l'enfance à la conquête du pouvoir et marchant à la rencontre du « plus grand nombre ». On l'appellera Jason. S'ouvre ainsi l'ère de la lâcheté des hommes face à la détermination d'un seul.

Ce qui importe aujourd’hui, au J-28 de cette quête, c’est ce que je ressens là. Ce n’est pas une exaltation éphémère. Ce n’est pas une exaltation du tout. Ce n’est pas lié au passé. Ce n’est pas une projection dans l’avenir. C’est une somme de décisions aussi mûrement réfléchies que j’en suis capable et finalement prises. Enfin, écrire me sert à quelque chose.

Décisions prises ; réponses en partie trouvées sur la place « d’être ». En partie seulement, car dans cette affaire, il faudra que vous soyez là et elles/eux aussi, mes partenaires. Moi je serai en face, ailleurs ; en tous cas, pas mêlé. Pas emmêlé. Juste à ma place, à distance pour bien opérer. Je suis loin d’être un être distant, mais c’est là que je suis, à distance car c’est là qu’on m’a mis et je n’ai finalement pas le choix d’autre chose. Alors, inutile de s’épuiser à agiter les bras en moulinets de panique comme le petit bonhomme perdu et effrayé de mon blason. Cette place, je la tiens désormais. C’est une place forte, comme on le dit d’un endroit stratégique et bien défendu.

Un des objectifs est accompli. Je suis maître de ma vie. Seul. Seul maître à bord de ma vie.

Débarrassé des odeurs du passé, de pépé et du théâtre d’avant-garde …   Les 100 ciels d’un monde vivable 1

Quoiqu’il m’en ait coûté, c’est ce qu’il fallait faire. Les derniers efforts sont en vue, comme les rivages dentelés d’un Eldo-radeau qui ne serait rien d’autre que la vie dans soi, pour soi et non plus pour les autres. J’y perds mes derniers ducats dans les ultimes coups de rames qui amènent ma chaloupe à en accoster la rive et finalement me permettent d’y poser le pied.

Fin de ma vie, fin d’une vie. Et aussi ça. J’adore.   (OR DONNÉ - Les Parques d’attraction – La foire aux consciences )

 

2 phases pour le deuxième groupe de dates 

  • 21 avril : LES CENT CIELS D’UN MONDE VIVABLE 1

J’ai indiqué sur le site:

Jeu de l’oie - Pont, puits, prison  
pseudo solo par David Noir & Co
Tout seul ou presque, je respire au creux de mes limbes, libre de tout face à face. Regarde-moi de loin ou suis-moi si tu veux. 
 

Poursuite, suite et fin et de la quête de mon individualité.

Condamné aux dépens ? S’en fout la mort ! Enfin jeté de son propre chef dans le cachot du bien être d’être soi. Que demander d’autre pour se sentir disponible à la vie ?

Dans l’expérience, je suis mon propre cobaye. Libre à toi d’y choisir une place similaire. Toutes sont envisageables. Déesse aztèque ou animal de laboratoire, mon existence sera celle que je m’offrirai à l’exclusion de tout regard extérieur. Juché dans ma navette, calfeutré dans mon terrier d’or … toutes les capsules me conviennent dés lors que j’échappe à ton jugement. Je ne me représente plus pour toi.

Le piano est une tour de contrôle avec tous les instruments de bord qui s’y rattachent, de près, de loin. Christophe fait le lien, empêche que ça chavire, guide la manœuvre, évite ou fonce dans l’incohérence des récifs. Moi je suis sur mon île. Robinson n’appelle pas à l’aide ; ne demande pas à être sauvé ; bien heureux, il l’est déjà, ainsi libéré des autres, de leurs mondes, de leurs règles et de leurs lois. Mieux vaut vivre libre au zoo, à la vue de toutes et tous, avec la mince épaisseur de la vitre, du barreau, parfois la largeur du fossé, qui nous sépare, que dans une liberté de pacotille.

Enfermement volontaire, constitué prisonnier ; j’ai mon passe, j’ai mon double et toutes les nuits, je sors. On échappe royalement à vos jugements, confiné dans l’abri de soi. Car pour ce qui en est du jugement, il est sans appel et depuis longtemps prononcé. Qu’y répondre ? Rien, sinon rigoler sous cape de la bêtise des juges et de la lâcheté des témoins. Je suis content ; mon corps se relaxe ; mes muscles se détendent à la pensée de l’horizon prometteur de jouir de ma vérité sans en rendre nul compte à personne. Seuls les vrais prisonniers/ères ont droit de me rejoindre ! Seul/es les fous/folles qui ne transigent pas. Il suffit de gravir les marches et les échelons jusqu’au sommet du rocher des singes, pyramide et mastaba. Avons-nous des trésors secrets à échanger ? Nous serons nos Monte Cristo/abbé Faria mutuels. Viens, je t’invite dans mon château d’If, you please.

Pour financer ma vengeance, comme le ferait un Edmond Dantès, je me contenterai peut-être des fruits de la quête, car nous avons chacun les nôtres, opérée par des guerriers Amish- chemin entre vous et moi. Tournicotant comme les Zébulons d’un kiosque à musique, astres changeants au gré des révolutions, voilà bien les acteurs. Les voici qui chantent, haranguent et agitent leurs clochettes comme une armée, bien polie, qui salue au passage. Leur allure empatho-sympathique pousse à rejoindre leurs rangs joyeux, mais méfiance : Le Nouveau Testicule, évangile chantant les louanges d’une gonade sacrée, est leur missel abritant quelques sentences à la Mein Kampf. Entre eux et moi, faites votre choix. Les jeux sont faits ; rien ne va plus. Plus rien.

Le religieux prend le pas ; la fête a changé de teneur et de coloris. En tous les cas, pour cette journée de dimanche où nos Parques paraissent bien avoir été vidées de leur attraction première. C’est jour off pour la mouvance des corps. Les familles sont revenues en force. Dommage, mes montagnes russes n’offrent à chacun/e qu’une place individuelle.

Il faudra revenir lundi pour se replonger dans le sauna bouillant des corps s’ouvrant, courant après d’autres solitudes errantes.

Pour l’heure, il faut se contenter des tournages (Comment participer ?). Rapides, vifs, culottés ou l’inverse, ils sont les seuls de mes manèges à être en fonction aujourd’hui. Allez-y, prenez vos billets, c'est gratuit pour les hardi/es volontaires. Enclenchez les sécurités et c’est parti pour un tour. On y va, on y va.

Attrapez la queue du Mickey !

(à suivre ... ) 

 

La nudité : une affaire d’enfance – la poésie : l’instinct de créer l’instant

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Enlacement - Valérie Brancq - David Noir
Enlacement - Valérie Brancq - David Noir

Nos corps nus, nos sexualités, les fantasmes et tabous générant notre excitation … bref, nous et nous en bref … Il semble que les représentations de nos propres corps, arrières pensées et pulsions continuent de nous poser des problèmes avec leurs images ou disons plutôt, avec la nôtre, celle de notre espèce.
« Continuent » est d’ailleurs certainement impropre, puisque loin de progresser en ligne droite parallèlement à l’avancée des sciences comme on aime à se le raconter, nous zigzaguons de périodes plus éclairées en obscurantisme. Le 21ème siècle me semble avoir démarré par une belle régression : résurgence des tabous suite au sida, rejets communautaristes, peur et fondamentalisme religieux, perte des acquis des révolutions sexuelles (mais sans doute n’ont-elles pas vraiment eu lieu ?). Il y eut le siècle des lumières, parait-il ? Du point de vue de l’excitation mentale, nous sommes plutôt dans celui des économies d’énergie. Mauvaise pioche, comme on dit.
Malheureusement, si un reporter alien venait de l’espace pour nous observer, je crois qu’il repartirait en concluant (pour peu qu’un alien soit capable d’objectivité) que tout ce qui fait notre être désirant et excitable semble éternellement toujours se situer à la lisière du bien et du mal, aux vues de notre morale et de nos lois. Triste constat d’échec pour un regard en quête d’une humanité évoluée. Personnellement, moi qui suis terrien, je reste encore et toujours stupéfait que mes concitoyen(ne)s ne s’étonnent pas chaque jour que la base même de notre reproduction, de notre hégémonie ; le magasin hétéroclite de nos désirs et de nos hontes, sans compter le socle de leur cellules familiales qu’ils affectionnent tant, suscitent encore tant de polémiques quand il s’agit d’en faire la libre monstration. Après tout, quoi de plus banal et même, de banalisé de nos jours que la sexualité débridée. Mais, justement, c’est là que semble-t-il, le bas blesse. L’enfance malléable serait trop tôt et sans garde-fou, mise en face de son statut adulte à venir. La perturbation qui en résulterait dépasserait largement le stade de la confusion des sentiments chère au 19ème siècle, pour sombrer dans la dangereuse psychose maniaque irrémédiable. Au législateur de gérer le problème s’il est prouvé qu’il existe, mais qu’au moins nous soient épargnées les morales toutes faîtes au sein des créations artistiques. Liberté, liberté chérie !
Mais non ! Je sens qu’une vague idée-culte de la mère comme étant vierge « quelque part » subsiste et coince tout au fond ; une quête de la sainte comme rampe d’accès au Paradis pour ces crado-culpabilisés que nous sommes ; une adoration de la mama dont on veut oublier qu’elle s’est faîte saillir pour avoir ses rejetons.
Foin des conneries ! D’où qu’elles suintent, j’en ai plus que marre du respect des cultures et de leurs croyances débiles sous prétexte qu’elles seraient millénaires. Va chier, croyant exhibitionniste de tout poil, tu nuis à mes propres croyances. Tout comme le vote blanc ou abstentionniste en est un en soi ; l’athéisme est une religion, qui souhaite que l’espace fait au divin soit philosophique, invisible et sans commentaire. Si je dois me farcir à longueur de temps les états d’âmes religieux du grand nombre (sans compter les matchs de foot), je veux à mon tour avoir une vitrine prosélyte pour mes divinités qui sont la liberté, la pensée individuée, la libre pornographie, la polygamie, le masculinisme, le féminisme, l’exigence créatrice, la poésie, la ruine de la bulle spéculative, l’obligation à l’intelligence …

Évidence : un état de civilisation avancé ne serait-il pas celui qui ferait le constat objectif de nos désirs réels et désamorcerait leur potentiel violent par une reconnaissance, sans regret ni honte, de ce qui nous constitue ? N’est-il pas plus redoutable menace, plus effroyable incitation au viol ou à la castration que l’aspiration à se rêver autre que ce que l’on est ? La dépréciation de l’humain par lui-même est probablement la pire violence qu’il puisse se faire et la désespérance de ne pas être un pur esprit, à l’origine des plus répugnantes dérives mutilatrices politiques et religieuses, tant psychiques (embrigadement idéologique), que physiques (circoncision, excision). Les dieux de nos ancêtres antiques, bons vivants, raffinés bien que parfois un poil barbares, ne s’en demandaient pas tant à eux-mêmes. Les monothéismes et leurs mises en scène empruntes de sérieux, sont venues inventer la douleur culpabilisante pour pouvoir mieux appuyer là où désormais, ça fait mal. C’est pourtant tout petits que, nus et sans complexe, nous avons abordé joyeusement notre corps avant que l’on nous imprime la marque infâmante de la pudeur sociale et de l’hypocrisie. Le plaisir d’être en jeu permet de renouer un temps avec cette légèreté d’âme et devrait toujours inciter tout naturellement à remiser les oripeaux de la honte, abusivement transmis, dans ce même placard où sont roulés en boules nos désirs fripés et malmenés, qui ont bien besoin du spectacle vivant pour s’exhiber au grand air.

Hier, j’ai respiré quelques heures dans une buée de non-obligations flottantes que dispense, comme une forme de non-programmation, Le langage des viscères à l’Espace Kiron. Rien de péjoratif dans mes mots. Au contraire, hier soufflait ici de ces brises de propositions libres et intelligentes qui scellent l’aura d’une soirée poétique. Découverte en vrac d’un petit monde, Perrine en Morceaux, belle voix auto accompagnée, martiale et expérimentale, Elliot (rock / folk), assez scotchante par la droiture hiératique et non affectée qui émane naturellement d’elle. J’ai entendu une jolie litanie sexuelle et crue sur les affres de la putain, par la voix un peu maladroite d’une jeune femme nommée Plume, comme arrachée à un corps discret, presque anonyme, dévoilant sa colère rentrée. J’ai pu ronronner, comme souvent, contre Mélodie Marcq, à des hauteurs qui jamais ne déçoivent et jurer de ne pas renier le singe qui m’habite à travers la ferveur posée des mots d’Achraf Hamdi. À l’origine de la réunion de toutes ces choses essentielles et sans importance, (il est toujours intéressant d’y regarder) un jeune homme dégageant une élégante intelligence, Amine Boucekkine, dont la passion pour l’acte poétique se traduit dans une implication qu’on ressent, et les mots que de façon impromptu, il livre sans flonflon sur sa stupeur « d’être né ». Bref, un moment de petits étonnements de plus dans ma vie, après une marche de deux heures pour éviter les transports et me préparer à ces instants dont j’ignorais la teneur par avance. À mon arrivée, des jeunes gens plus tout à fait ados, à la tenue passéiste, discutaient avec sérieux d’Eluard sur le trottoir et ce matin Strauss-Kahn se retrouvait accusé de viol à la une des médias. Décidemment, l’étonnante poésie légère, grave et surréaliste du monde, ne cessait de faire danser la collision de son grand tout insensé sur la ligne simple de mon cheminement de pensée. Stimulante et effrayante, la vie en collage juxtaposé dans le calibre étroit de ma vision quotidienne me donne envie de voir sa poésie par moi-même. À quelques kilomètres de là, l’événement de la grande boutique Cannoise crie haut son importance, en déroulant son perpétuel marché en festival, dont la mise en boîte de conserve de produits indispensables aujourd’hui et oubliés demain, fait bien rire mon alien venu regarder le monde depuis la lucarne excitée de son petit vaisseau spécial.